Le gui

Extrait de "Visage du druidisme"


      J'ai parlé déjà dans un précédent chapitre du nom sacerdotal du gui. Je n'y reviendrai pas, sauf pour dire que ce nom, très ancien, a fini par désigner toute espèce d'herbe à propriétés curatives, puis par devenir générique de n'importe quelle plante ou essence forestière. J'ai dit ailleurs (Revue Psyché, nov-déc. 1936) qu'un autre nom du gui était en Gaule Soli-Iacos "remède universel ", expression que nous retrouverons traduite chez Pline, et dont il existe un équivalent irlandais, an t-uil-ioc. Au même lieu, j'ai avancé une explication du nom de mois gothique et saxon où tombait la fête solsticiale du gui, par un mot signifiant "santé" et "salut", allusif à la fois au remède et à son inventeur. Par ces deux noms, nous savons que le gui (mot transmis du gaulois et non du latin viscum) était l'emblème de la Connaissance et, populairement, désigné comme " panacée ". 

   Le gui n'est autre que l'authentique Sôma, que l'Inde ne sait plus préparer et qu'elle a remplacé depuis bien des siècles par un substitut local. Les éloges adressées à Sôma (dont la mythologie a fait un dieu-lune, de même qu'elle a assiinilé l'amrita aux rayons lunaires), ces éloges, dis-je, s'adresse tantôt à la teinture, " remède universel ", tantôt à l'élixir, breuvage magique des initiés, tantôt, enfin, à la forme supérieure du symbole où le chêne est l'homme et le gui ou Sôma la Sagesse divine, la Lumière du Verbe. A considérer toutefois que dans une acception restreinte et limitée à la Gaule propre, chêne et gui représentent, au social, la puissance temporelle et l'autorité spirituelle, la subordination du collier d'or au collier d'ambre. 

   Les écrits canoniques de l'Iran, eux, nous avertissent que Haôma (équivalent iranien du Sôma) est double : blanc ou jaune, céleste ou terrestre, comme l'est le Mercure des Sages. Le jaune est la plante du sacrifice iranien, mais son prototype, le Haôma Blanc, appelé aussi Gaokerena (oreille ou céleste) se dresse sur le pic sacré Hara-Berezaithi, au centre de la mer Vurukasha "le large abîme". Non loin, croît son doublet, l'arbre Yadbesh (=chasse-maux). Ce Haôma céleste est personnifié sous les espèces d'un yazata ou génie bienfaisant. On lit dans le Yacna : "0 Zarathustra, je suis Haôma le pur, celui qui éloigne la mortalité." 

    Et Zarathustra de répondre : " Hommage à Haôma, saint parfait et très juste. Il guérit tous les maux; donne le salut... est le meilleur viatique pour l'âme... Il procure aux femmes stériles une brillante postérité, aux jeunes filles un époux juste et généreux... Honneur à Haôma qui rend le pauvre aussi grand que le riche, qui élève l'esprit du pauvre aussi loin que la sagesse des grands."

    C'est le sixième des Amesha-Cpenta ou "saints immortels", nommé Ameretât (=immortalité ambroisie) qui veille spécialelement sur Gaokarena. A la fin des temps, quand aura lieu la Résurrection générale (sur laquelle se tait la théologie de l'Inde), le suc de ce véritable " arbre de vie " conférera aux humains la vie éternelle. 

    Des siècles après Zoroastre, Pline parlera du gui en termes moins emphatiques, mais assez approchants quant au fond. Il mentionnera son rôle de remède universel, notera qu'il passait pour combattre la stérilité et qu'il était tenu pour la plante sacrée par excellence.

    Le gui de chêne et le rocher sont trois symboles étroitement associés par les druides. Trois symboles que ne désavouerait aucun hermétiste. Sous leur énigmatique simplicité se dérobent aux curiosités les vérités les plus profondes de la doctrine orthodoxe.

    Pour rester dans le domaine végétal, le gui et le chêne fournirent au druide davantage que des allégories incolores ou des symboles abstraits : Un arsenal thérapeutique, spagyrique et initiatique parfaitement objectif ! Au lecteur de démêler si c'est fortuitement que les symboles majeurs que je viens de rappeler ont pris place dans l'imagerie conventionnelle des hermétistes. Enumérer leurs ouvrages faisant allusion à certain chêne ou en reproduisant les frondaisons, ce serait en citer près des trois-quarts!

    Ce chêne, nous le rencontrons dans Flamel comme dans Cyliani dans l'ornementation des demeures philosophales de Bourges comme sur les peintures de l'athanor du Musée de Winterthur, chez Bernard Le Trévisan comme dans l'Amphithéâtre de l'éternelle sagesse. C'est l'arbre majestueux qui ombrage tout l'oeuvre hermétique ; c'est dans ses robustes branches que monte et descend l' "écureuil philosophique " d'un des médaillons du frontispice du Museum Hermeticum. Quant au gui, il me souvient que Paracelse, dans son Thesaurus Thesaurum alchimistorum, écrit, en traitant de la matière prochaine, qu'un des sujets minéraux " se trouve dans l'astre méridional et aussi sur la première fleur que le gui de la terre produit sur l'astre ". 

     Nombre d'auteurs font d'ailleurs allusion à certaine " herbe sans racines ", ou croissant sans le secours du sol, qui pourrait être, analogiquement, le gui. D'autres, il est vrai, précisent qu'il s'agit d'une algue qui a intrigué bien des chercheurs par son apparition quasi spontanée et sa disparition aux premiers feux du soleil, à de certaines époques de l'année. Algue verte et membraneuse, appelée Nostoch, Flos coeli, crachat de lune, archée céleste, chaos, - et j'en passe !… Noms prometteurs, qu'il faut se garder de prendre pour argent comptant, car les alchimistes, gens discrets, ne se servent jamais du mot propre lorsqu'il s'agit de leur magnésie, de leur feu ou de leur modus operandi.Toutefois, derrière ces appellations symboliques, gît peut-être un lièvre de belle taille.

    Pour en revenir au sujet végétal, dont la préparation présentait plus d'un point de contact avec le mercure des métaux, l'on peut dire, sans aller trop loin, que détaché au solsticê d'hiver, le gui de chêne était traité spagyriquement au cours du printemps suivant. Dans l'un et l'autre cas, une partie de l'oeuvre consistait a condenser une certaine énergie vivante (et je n'entends pas par-là le magnétisme humain) dans une substance que des purifications minutieuses rendaient apte à ce rôle de support. Du gui comme sujet et de la vigne comme moyen, les druides extrayaient les deux substances complémentaires de leur mercure végétal, animé par un agent sans lequel on restait dans l'ordre des manipulations chimiques. Au reste, le nom de Médecine universelle, donné en Gaule au gui est le même qu'emploient les herinétistes pour désigner leur élixir parfait. 
 

*
*  *

    Venons-en à la cérémonie de la cueillette de la plante sacrée. Pline la rapporte ainsi : " On ne peut omettre en parlant du gui la vénération dont il est l'objet dans toutes les Gaules. Les druides, - nom donné à leurs prêtres par les Gaulois, - ne connaissent rien de plus sacré que le gui et que l'arbre sur lequel il croît, à condition que ce soit un chêne-rouvre. C'est dans les bois de chênes-rouvres qu'ils ont leurs sanctuaires, et ils n'accomplissent aucun rite sans leur feuillage. Le nom des druides... fait peut-être allusion à ce culte des chênes... Ils pensent que tout ce qui croît sur ces arbres est d'origine céleste et que la présence du gui révèle la préférence de la divinité pour l'arbre qui le porte. Le gui se rencontre très rarement sur un chêne ; quand les druides en ont découvert, ils le cueillent en grande pompe. Pour ce rite, ils choisissent le sixième jour de la lune, jour qui leur sert à fixer le début des mois, des années, et de leur siècle de trente ans.

   Ils pensent que, dès ce jour-là, elle a acquis une grande vigueur... Ils donnent au gui un nom signifiant remède universel. Au pied de l'arbre porte-gui, ils préparent un sacrifice et un banquet. Ils y amènent deux taureaux blancs... Un prêtre vêtu d'une robe blanche monte sur l'arbre et coupe avec une faucille d'or le gui qui est recueilli dans un drap blanc. On sacrifie ensuite les victimes en demandant à la divinité que son don porte bonheur à ceux qui le reçoivent. Les Gaulois (il ne s'agit plus des druides) s'imaginent qu'un breuvage fait avec du gui peut rendre féconds les animaux stériles, et que le gui est un antidote contre tous les poisons. Tant il entre d'idées et de pratiques frivoles dans la religion de certains peuples. "

  M. Jules Toutain, qui a par ailleurs parfaitement saisi la haute importance de la cérémonie décrite par Pline et qui a montré que le sacrifice et le banquet sont inséparables de la cueillette proprement dite, rapporte à la lune l'expression " remède, universel ". Et, grammaticalement, je pense qu'il a parfaitement raison. Cependant, le fait subsiste que c'est bien le gui qui est encore désigné sous ce nom précis par des gens qui n'avaient nul besoin de Pline pour savoir comment se nommait chez eux la plante vénérée.

   L'erreur vient de Pline qui a mal saisi les indications qu'il recueillait sur une pratique qu'il qualifie de " frivole ". D'ailleurs, nous verrons bientôt, à propos du fameux "oeuf de serpents" qu'il n'était pas toujours bien informé, tant s'en faut !

    J'ai assez dit que les fêtes chrétiennes ont succédé aux gauloises. Noël est la fête de la venue du Christ, fête de l'Incarnation du Verbe en même temps que fête du solstice d'hiver et de la descente des gerrnes vitaux sur la terre. Pâques, inséparable de Noël, en un sens, fête solaire également (devenue luni-solaire pour de multiples raisons que je ne commenterai pas), correspondant à l'équinoxe de printemps et, selon l'enseignement antique, fête du départ des âmes lumineuses (que je ne commenterai pas non plus)... 

   Récolté cérémonieusement à Noël, dans une pompe tout exotérique, le gui était transformé en remède du corps et de l'âme au printemps : śuvre ésotérique, silencieuse, secrète, efficiente (2).

   Le calendrier de Coligny, axé sur un comput solaire pour ainsi dire normalisé ne pouvait porter mention d'une date qui variait avec chaque année. Il y avait bien une fête fixe du solstice d'hiver, chaque 7ème jour du mois Giamon, mais, justement parce que fixe, elle coïncidait bien rarement avec le solstice astronomique. D'autre part, les druides choisissaient chaque année non seulement le jour et l'heure de la fête rituelle du gui, mais de plus, ils en fixaient aussi le lieu. On sait que le gui ne se trouve pas souvent sur les chênes. est donc de simple bon sens d'admettre que, selon les découvertes et les circonstances, il se trouvait chaque année des régions où la cérémonie n'avait pas lieu, faute de son élément essentiel. 

   Je reviens au gui, envisagé cette fois comme " élixir du savoir ". 

   Je crois avoir mentionné que l'homéopathie en utilise les hautes atténuations dans nombre de dvsfonctions nerveuses et de troubles, psychiques (convulsions, somnambulisme, états choréiformes et épileptiformes). Il y a là une indication très nette que j'ai le devoir de souligner, en avertissant les imprudents qui se livreraient à des " expériences " avec des préparations plus ou moins " spagyriques " de cette plante, qu'ils courent des risques certains et graves. La quintessence tirée du gui, administrée dans certaines phases de l'initiation effective, favorisait au plus haut point certaines facultés dites " supra-normales " ou " paranormales " (malencontreuse qualification, qui dit, au fond, le contraire de ce à quoi je fais ici allusion). Comme le légendaire Elixir des Roses-Croix, dont elle se rapproche, cette liqueur était le medium de l'illumination pour ceux qui étaient aptes à la recevoir. Le revers de la médaille, c'était le danger d'hallucination, d'obsession ou de folie incurable pour quiconque eût osé s'en servir avant l'heure et sans une préparation, - même physiologique et diététique - suffisante. Inutile de souligner que, de cette heure, nul disciple n'était juge. Pour bon nombre d'entre ces derniers, n'ayant pas acquis la qualification jugée indispensable, l'élixir demeurait un symbole, et rien de plus. Et j'ai lieu de penser que les vrais druides - j'entends ceux parvenus au faîte de l'initiation effective - n'étaient guère plus nombreux parmi les Celtes que ne l'étaient les rares chênes porteurs du rameau d'or dans leurs vastes forêts.

   C'est pourquoi je ne m'étendrai guère sur la préparation de l'arcane (au sens paracelsique du mot), ni sur les conditions accessoires mais indispensables de son utilisation.

   Je dirai seulement que son élaboration commençait là où finissait celle du simple remède. Et qu'elle exigeait la réitération de certaines opérations précédentes , un peu à la manière des trois mercures successifs de l'alchimie métallique, quoique en un moindre temps.

   Plante soli-lunaire, avec la disposition de ses branches et de ses feuilles géminées, ses caractéristiques numérales et angulaires, divisant la sphère en sixièmes et douzièmes, lui donnent 2 et 6 pour nombres naturels : L'harmonie des complémentaires d'une part et, de l'autre, l'équilibre et la perfection attachés traditionnellement à la mesure du cercle. Le gui est donc le symbole de l'amour chaste, de l'union des pôles contraires dans tous les plans de vie, relevés ou triviaux, pouvant exprimer selon les cas et l'objet en vue l'union conjugale, l'inviolabilité du serment, les rapports du maître et du disciple, la communion du divin et de l'humain, l'insulfuration du mercure des sages, etc... selon l'adaptation envisagée et le degré de réceptivité de chacun.

   Que le gui ait été lié aux coutumes du mariage et, surtout, des fiançailles, c'est ce dont subsiste maint témoignage, ce qu'on retrouve dans mainte tradition populaire. Je ne puis me livrer à cette recherche, d'ailleurs facile. Mais je ne saurais quitter le gui sans dire quelques mots sur l'oeuf de serpents, dont cet excellent Pline a parlé au rebours du bon sens, comme cela lui arrive quelquefois. Il en donne la genèse suivante :
   En été se rassemblent et s'enlacent une multitude de serpents collés par leur bave et leur exsudat. Il en résulte une boule appelée " oeuf de serpent ". Les druides (ou réputés tels) le disent projeté à l'air par les sifflements de ces reptiles. Il faut le recevoir dans un sayon sans qu'il touche le sol et le ravisseur doit s'enfuir à cheval, poursuivi par les ophidiens jusqu'à ce qu'une rivière s'interpose entre eux et lui. Comme les mages sont ingénieux à frauder, ils prétendent qu'une certaine lune est à choisir pour se procurer cet oeuf, comme s'il dépendait de la volonté humaine de faire coïncider l'opération des serpents avec l'époque voulue. (3)

   Et Pline d'ajouter : " Pour ma part, j'ai vu un de ces oeufs fameux chez les druides ; il était gros comme une pomme moyenne, sa coque était dure et portait de multiples cupules comme celles des bras du poulpe. "

   Naturellement, à la suite de Pline, plus d'un s'est empressé de reconnaître un oursin pétrifié dans le fameux " oeuf ", mais cet oursin n'a été montré à notre curieux que pour lui donner le change. Ses prétendues " propriétés " sur quoi j'ai jugé inutile de m'appesantir, sont purement symboliques et analogiques, mais invraisemblables, prises au pied de la lettre. Symbolique également le rite du " passage de l'eau ". La bonne foi de Pline n'est d'ailleurs pas en cause.
  Il ignorait que certains secrets n'étaient confiés ni aux " druides " schismatiques, ni même à tous les autres, indistinctement.
  Les druides qui l'ont renseigné, s'il s'agit bien de druides, ne savaient eux-mêmes que la moitié des choses, sans toutefois ignorer que ce n'en était qu'une moitié. Et s'ils eussent été réellement au courant, c'est-à-dire suffisamment qualifiés, ils n'eussent pu lui tenir un langage bien différent !...

   Selon la tradition, même " exotérique ", du druidisme, ce ne sont pas les serpents, mais leur bave qui forme une boule... qu'il faut recueillir dans un sayon sans qu'elle touche le sol, modus operandi mentionné par ce même Pline dans la cueillette du gui !... Au risque de passer pour un doux maniaque ou pour un charlatan de l'occulte toujours prêt à se retrancher derrière " le secret de l'initiation " dès qu'on le serre d'un peu près, je dirai que le récit fait à Pline et rapporté fidèlement par lui, renferme un des secrets majeurs du sanctuaire sous son apparence de conte à dormir debout. Et que ce secret n'est pas de nature à être divulgué, galvaudé, à la légère ! Certains, je l'espère, comprendront mon allusion et approuveront ma réserve, fortement motivée. Je me contenterai de dire ce qui peut l'être :
  Dans la préparation très secrète du gui, en tant qu'élixir du savoir (et non en tant que remède), l'on pouvait opérer de deux façons : soit sur la plante totale, soit exclusivement sur les baies visqueuses lesquelles, en cours de travail, prenaient l'aspect d'un " bave " ou d'une écume blanchâtre. L'on utilisait de préférence l'élixir extrait des feuilles à l'intérieur et l'onguent obtenu par la sublimation des baies à l'extérieur, sur l'emplacement de certains plexus. L'on pouvait en outre, selon la limite qu'on entendait assigner aux facultés " psi " de certains disciples, se borner à l'onction épidermique, sans faire usage l'élixir, notablement plus actif.

   Le tout, c'était de " monter à cheval ", c'est-à-dire, de maîtriser son véhicule psychique, et, surtout, de " passer l'eau " sans encombre. De l'autre côté du " fleuve " on était hors de danger, et initié effectivement (non en formules creuses) au degré où l'initiateur responsable le permettrait, degré dépendant à la fois du dosage judicieux des substances mises en oeuvre, de la durée de la préparation physiologique, et de la qualification acquise par l'initiable.