LE CARDINAL PIE

cardinal pie

 

1) Biographie

2) Sermon d'intronisation à poitiers

3) sermon programme à nantes

 

 

1) BIOGRAPHIE du Cardinal PIE (1815-1880)

 

CHAPITRE I

 

 

L'ENFANT, L'ÉCOLIER ET LE SÉMINARISTE

 

Celui dont, après Mgr Baunard, nous essayons de raconter la vie, fut la gloire de deux Églises. Chartres eut les prémices d'un ministère plein d'espérance et de fruits, Poitiers, pendant trente ans, fut saintement fière d'un pontife qui, par sa science, sa vertu, sa renommée, soutint la comparaison avec saint Hilaire.

Issu d'une condition très modeste, élevé à l’éclat de la pourpre cardinalice, Mgr Pie est, à travers tant d’autres personnages illustres, la preuve de la facilité, nous allions dire de la préférence, avec laquelle l'Épouse de Jésus-Christ accueille parmi les princes de son peuple, les petits, les humbles et les pauvres.

Ils étaient, en effet, de fort pauvres ouvriers les parents du célèbre évêque. Louis-Joseph Pie, son père, exerçait l’humble profession de cordonnier ; sa mère, Anne-Désirée Gaubert, était elle aussi la fille d’artisans établis à Pontgouin. Pontgouin, dans la vallée de l’Eure est un bourg situé entre la Beauce et le Perche et dépend du diocèse de Chartres.

C’est là que, le 26 septembre 1815 à la tombée de la nuit, on annonça comme en mystère, la naissance d'un nouveau né. Les Alliés qui avaient envahi notre France, à la suite des revers et de la chute de Napoléon I occupaient encore toute la région comprise entre Paris et la Loire.

Quelques jours plus tard, l’enfant fut baptisé sous les prénoms de Louis-François-Désiré-Édouard. C'était le premier dimanche d'octobre fête du Saint-Rosaire. Dès ce jour, se nouèrent, pour ne plus se briser, ces liens si forts et si doux qui unirent à la Mère de Dieu l'enfant, le prêtre et le pontife. Afin de sceller davantage cette union, Mme Pie, comme autrefois la mère de Samuel, porta son fils à peine sevré, à l'autel de Notre-Dame de Chartres et le lui consacra pour jamais. Nous verrons comment le fils, devenu grand, ratifia le vœu de sa mère.

 

Frêle et délicat, l'enfant grandit à Pontgouin partageant son temps entre la maison paternelle et le presbytère. Le saint prêtre qui l'habitait avait confessé la foi de Jésus-Christ en des jours difficiles. Plutôt que de prêter le serment il avait traîné la chaîne des forçats, à l’île de Ré.

Les récits du prêtre firent grande impression sur l'enfant, et sa plus grande joie était de suivre son maître à l'église et de le servir à l'autel. Son air modeste, son empressement à bien faire les cérémonies, son assiduité l'eurent bientôt distingué de tous ses petits camarades. «Vous verrez qu'il sera prêtre, et, peut-être mieux. que cela», disait-on dans Pontgouin, et déjà, faisant allusion à la couleur ardente de ses cheveux, on ne l'appelait plus que «le petit curé rouge».

Loin de contrarier les goûts de son fils, la pieuse mère les favorisa de bonne heure. Peut-être que son cœur maternel avait entrevu les sublimes destinées de son petit Édouard : «Voyons, Anne, lui disaient parfois ses voisines, que veux-tu donc faire de ton fils ? - Un Pape», répondait-elle, rapprochant dans sa pensée son propre nom de celui de Pie VII qui gouvernait alors l'Église.

 

A dix ans, Édouard fit sa Première Communion et, peu après, il se rendait à Chartres, pour commencer ses études littéraires. L'année suivante, au mois d'octobre 1897, le Petit Séminaire de Saint-Chéron, voisin de Chartres, lui ouvrit ses portes. Nous ne l'y suivrons que pour constater ses éclatants succès durant toutes ses études.

La renommée de l'écolier eut bientôt franchi les limites du collège. Déjà, des propositions séduisantes avaient été faites aux parents et même à l'enfant, s'il consentait à entrer dans l'Université. Rien ne put ébranler sa détermination d'être prêtre : «Eh ! disait-il à celui qui s'était fait le tentateur, si Dieu m'a donné de l'esprit, c’est apparemment pour son service; si je refusais de le lui consacrer, je trahirais ses bienfaits et je me perdrais moi-même».

Parole profonde, dans la bouche d'un enfant ! Combien n'en connaissons-nous pas, depuis l'Institut jusque dans les plus modestes conditions, qui n'ont pas su, étant séminaristes, résister aux séductions du découragement ou bien aux appâts de l'ambition !

L'évêque de Chartres, Mgr Clauzel de Montals, venait souvent à Saint-Chéron ; sa clairvoyance ne tarda pas à discerner les qualités éminentes de notre Édouard, dont maîtres et élèves faisaient unanimement l'éloge. En 1865, le prélat l’envoyait continuer ses études à Saint-Sulpice. Dans cette atmosphère de piété solide et de véritable sainteté, le jeune homme, mûri par de fortes études se prépara au sacerdoce.

«Dès le premier jour, disait de lui un bon juge, il avait conquis sur nous tous une supériorité qu'il s'efforçait de dissimuler sous les dehors les plus modestes et les plus aimables. Dès ce moment, il révéla deux qualités maîtresses : la solidité de son jugement et la variété de ses connaissances, puis la grâce incomparable de sa parole...»

Ainsi s'exprimait Mgr Duquesnay, évêque de Limoges, mort archevêque de Cambrai.

 

Si la théologie attira très vite ce puissant esprit jusque sur ses hauteurs les plus ardues, c’est dans l'étude de l’Ecriture Sainte que le cœur du futur évêque de Poitiers trouva le plus de charmes. Personne autant que lui, dans ce siècle et peut-être depuis saint Bernard, n'a su approprier le texte bibliques aux nécessités de son discours.

A cette science de l'Ecriture, il joignit dès lors ce qui est le complément nécessaire, l'étude approfondie des Pères de l’Eglise… «Il n’y a pas, écrivait-il une question neuve dans notre siècle : toutes les difficultés de l’époque se retrouvent entre les évêques et les préfets ou empereurs du Bas-Empire... Avec saint Jean Chrysostome, saint Ambroise et saint Augustin, on sait par cœur les philosophes et les politiques d'aujourd’hui, et l’on a de quoi les écraser».

 

A mesure que le jeune clerc franchissait les degrés des Ordres qui préparent au sacerdoce, sa piété, son dévouement à l’Eglise grandissaient avec l’amour de son saint et sublime état. Déjà dans les catéchismes de Saint-Sulpice, il avait donné les prémices de son zèle, et chacun, en admirant le talent oratoire du jeune prédicateur, présageait pour l’Eglise un serviteur puissant en parole et en œuvres.

 

CHAPITRE II

 

LE PRÊTRE

 

Ordonné prêtre, le 25 mai 1839, dans la cathédrale de Chartres, M. l'abbé Pie fut aussitôt nommé vicaire de l'antique église, à l’ombre de laquelle il avait grandi.

Ce fut pour lui une joie immense. Il aimait tant Notre-Dame de Chartres ! Puis, il devenait le collaborateur d'un saint prêtre qui l'avait toujours guidé, en l'entourant de la plus paternelle affection. M. l’abbé Lecomte avait été successivement proposé pour les évêchés du Puy et de Séez ; il refusa. «Ce n'était pas d’être évêque, dit Mgr Baunard que Dieu demandait de lui mais de préparer, sans le savoir, à ces fonctions augustes celui que sa main avait placé près de lui pour apprendre à l’être». Une autre joie du jeune prêtre fut de pouvoir vivre dès lors avec sa mère qu'il aimait tant, et dont il ne se séparera plus.

 

Les premiers sermons de M. l'abbé Pie le placèrent d'emblée parmi les orateurs en renom. Dès le Carême de 1840, Mgr l'évêque de Chartres n’hésita pas à confier au jeune vicaire la charge d'instruire et d'édifier son peuple. L'orateur fut si bien à la hauteur de sa tâche que l'année suivante, il dut recommencer.

Écoutons, un de ses auditeurs nous tracer de lui ce remarquable et véridique portrait :

«Je me rappelle le bonheur que j'éprouvais à voir monter en chaire ce grand et noble jeune homme, à la figure émaciée comme celle de nos expressives statues du XIIème siècle. Son front, déjà très développé, brillait comme l'ivoire, encadré dans sa chevelure de feu. Il commençait par se tourner vers l'autel pour y chercher lumière et bénédiction; puis son regard perçant se promenait sur l'auditoire comme pour en prendre possession. Alors, un sourire d'une bienveillance communicative se plaçait sur ses lèvres, semblant répondre à la voix intérieure de la vérité qui le pressait de parler».

Il parlait : sa voix limpide, fraîche et bien cadencée pénétrait de toutes parts avec des modulations qui lui étaient particulières, et qui faisaient de son discours une belle musique. On oubliait sa jeunesse qui semblait être celle de la vérité elle-même. On était emporté par toutes les puissances de l'esprit, sans qu'on songeât à se soustraire à cette fascination de l'oreille et de l'âme. On sortait instruit, fortifié, ému».

 

Son ministère de prédicateur dans les chaires de la ville et dans les communautés religieuses ne l'empêchait pas de suivre les élans de son zèle pour les œuvres et les diverses confréries. Catéchiste, confesseur des enfants, hagiographe, historien de sa chère Notre-Dame de Chartres et de Notre-Dame de la Brèche, M. l'abbé Pie trouvait le temps de mener de front toutes ces œuvres que la foi inspire et qu'une indomptable énergie sait mener à fin.

C'est à cette époque que la Providence lui conduisit Dom Guéranger. On sait quelle amitié et quelle estime réciproque unirent pour jamais le futur évêque de Poitiers et l'abbé de Solesmes, dans la glorieuse et difficile campagne entreprise par celui-ci en faveur de la liturgie romaine. Dom Guéranger n'eut pas d'allié plus fidèle que son nouvel ami, plus tard son puissant coopérateur dans la résurrection de Ligugé.

Mgr Pie, d'ailleurs, eut toujours un faible pour les religieux. «Je ne suis point moine, disait-il souvent, empruntant la parole d'un saint Père, mais je suis très fort l'ami des moines : Si non monachus, saltem monachorum amicissirnus».

 

Le 8 mai 1842, nous retrouvons le jeune orateur dans la chaire d'Orléans. Mgr Fayet, évêque de cette ville, avait voulue par cette invitation à célébrer la plus gracieuse figure de notre histoire, donner à celui qu'il appelait son ami, le témoignage d'une estime que ne pouvaient diminuer leurs dissentiments au sujet de la liturgie romaine.

Ce discours en faveur de la vierge de Domrémy fut un triomphe. Le Conseil municipal d'Orléans en demanda l'impression aux frais de la ville. M. le comte de Chambord, Mgr Morlot, M. de Montalembert, M. de Falloux et plusieurs autres félicitèrent hautement l'orateur. Tant de travaux, une aussi grande renommée, l'éclat du talent et la solidité d'une vertu éprouvée, déterminèrent Monseigneur de Chartres à élever M. l'abbé Pie, malgré son jeune âge, au poste de vicaire général.

 

CHAPITRE III

 

LE VICAIRE GÉNÉRAL

 

Le nouveau vicaire général n'avait pas encore trente ans. Quelques murmures se produisirent. «Hélas ! s'écrièrent quelques esprits chagrins, il est notoire que Monseigneur notre évêque n'y voit plus, car voici qu’il a pris une Pie pour un aigle !». Dans ces paroles, où l'esprit français aime à chercher ses petites revanches d'amour-propre, il ne faudrait pas voir une opposition générale, mais plutôt une surprise de la part de quelques membres du clergé chartrain. L'accueil fut plutôt sympathique, et le nouvel élu n'eut pas de peine à mettre en pratique le conseil que lui envoya son ami, Mgr du Pont des Loges, évêque de Metz : «Vous ne vous considérerez dans les mains de Dieu que comme un instrument, et par vous, Notre-Seigneur et sa Sainte Mère feront de grandes choses». Ce conseil, on le voit, était encore une prophétie.

Ce même prélat invita son jeune ami, l'année suivante, à prêcher le Carême dans sa cathédrale. La nécessité de connaître la religion, tel fut le thème développé par le conférencier : «Je vous félicite, Monseigneur, écrivait l'évêque de Metz à son confrère de Chartres, d'avoir un grand vicaire si distingué, dont l'éloquence vient de remuer si profondément mon peuple».

 

L'évêque de Chartres, qui venait de se choisir M. l'abbé Pie pour collaborateur, était un esprit élevé et une âme ardente. Plus d'un dissentiment existait toutefois entre ces deux hommes. Le premier, tout en combattant à outrance les envahissements de l'Université, se ressentait de son éducation et penchait vers le gallicanisme ; son vicaire général, au contraire, eut toujours pour le Saint-Siège le plus filial dévouement et fut l'un des tenants les plus en vue des idées ultramontaines. Mais l'urbanité, la déférence la plus exquise des deux champions n'altéra jamais leurs rapports.

Voici comment M. Eugène Veuillot parle de ces rapports du vieil évêque avec son jeune vicaire général :

«Mgr Clausel de Montals avait toute la rudesse aveyronnaise et toute la façon gaillarde d'un vieux gentilhomme, en même temps que la bonne et paternelle dignité d'un évêque. Il commandait le respect, il inspirait la confiance. Il avait le secret d'un langage original, coloré, âpre même et souvent impérieux, qui ne semblait jamais prévoir l'objection et ne perdait jamais l'accent de la bienveillance. Il écrasait sans blesser, de bonne humeur».

A côté de lui, l'abbé Pie, dans la pure distinction de sa personne et dans la parfaite modestie de son attitude, était un modèle de déférence ecclésiastique et filiale. Sans se départir de ce beau respect qui est la gravité de la jeunesse, il n'abandonnait point ses convictions qui s'éloignaient des idées formées du vieillard. Il était ouvertement du parti de l'illustre abbé de Solesmes, contre qui l'évêque avait soutenu plus d'une chaude polémique, il défendait la liturgie romaine, l'art chrétien, d'autres doctrines encore, que Mgr Clausel disait nouvelles et qui n'étaient que renouvelées. Le combat était fréquent, pour ne pas dire continuel et les deux adversaires y faisaient preuve de patience et de largeur d'esprit, chacun à sa façon : l'un en ne se fatiguant pas d'être rudoyé, l'autre en ne se lassant jamais d'être contredit. Du reste, l'affaire finissait à l'amiable. Une anecdote, une verte saillie terminait la dispute».

On peut dire que l'évêque de Chartres revit tout entier dans l'évêque de Poitiers, mais en deux parts. Ce qui était de l'évêque, le zèle de la cause de Dieu, cela est passé dans son cœur; ce qui était de l'homme, l'esprit, l’originalité, le riche trésor d'anecdotes, cela est resté dans son esprit, tout brillant de la même grâce et du même feu».

 

Il est vrai que rien n'était séduisant comme la conversation de Monseigneur l'évêque de Poitiers. Ses fines saillies, ses ripostes pleines de sel attique et de courtoisie, ses à propos charmants en firent toujours un causeur très recherché.

On était alors en 1846. On venait d'apprendre la mort de Grégoire XVI. On attendait anxieusement la nomination de son successeur. Avec quelle joie le grand vicaire de Chartres accueillit l'avènement de Pie IX !

L'Encyclique que le nouveau Pape venait d'adresser au monde sur l'impiété, le rationalisme, le progrès indéfini, l'indifférentisme, les écrits corrupteurs, l’enseignement délétère, était-ce autre chose que la doctrine que M. l'abbé Pie n'avait, depuis huit ans, cessé de dénoncer du haut des chaires et dans ses écrits ? De là, cette sympathie complète et si durable entre l'évêque et le grand Pape.

L'année 1848, renversant le trône de juillet, fit au clergé une situation nouvelle. Le grand vicaire de Chartres fut appelé à bénir l'arbre de la liberté et, peu après, un groupe d’électeurs lui proposa de se porter candidat aux élections du 27 avril. Le prêtre hésita. Il consulta successivement Mgr Parisis et M. de Montalembert. Ni l'un ni l'autre n'osèrent risquer un conseil. Il s'adressa : plus haut, et, par les prières des Carmélites de Chartres, avis lui vint du ciel de laisser à d’autres cette charge et de rester simplement un homme d'Eglise.

La Providence allait elle même manifester ses desseins et donner pour époux à l'Église de Poitiers, veuve de Mgr Guitton, le grand vicaire de Chartres.

 

CHAPITRE IV.

 

L'ÉVÊQUE

 

Le 25 avril 1849, M. de Falloux, ministre des cultes adressait aux évêques de France une circulaire, les priant de lui indiquer les ecclésiastiques qu’ils croyaient les plus dignes de l’épiscopat.

Monseigneur de Chartres pensa aussitôt à M. Pie. Mais quelle lutte dans le cœur du vieillard ! Se priver lui-même et priver son diocèse d’un tel collaborateur ! Refuser à l’Église la nomination d’un tel sujet ! terrible alternative !

L’amour du bien général l’emporta : «Je ne connais point de sujet plus capable des fonctions épiscopales que M. l’abbé Pie, répondit-il le 12 mai 1849. Il a beaucoup d’esprit, une piété très solide et une éloquence qui lui a déjà conquis une grande célébrité. Il n’a que trente-quatre ans, mais je le regarde comme l’un des trois ou quatre ecclésiastique de France les plus distingués. Je le sacrifierai avec beaucoup de peine ; mais nous devons chercher que la plus grande gloire de Dieu».

L'archevêque de Tours, Mgr Morlot disait de son côté : «Pour les talents, pour l'instruction, pour la capacité et le caractère pour le don de la parole pour le tact, l'habileté et le savoir-faire, je ne connais rien de plus éminent que M. Pie ; c'est un rare assemblage des qualités les plus remarquables et les plus attachantes. Il me semble destiné à faire le plus grand honneur à l'épiscopat et à rendre les plus précieux services à l’Eglise».

Ces témoignages furent encore confirmés à M de Falloux par le R. P. de Ravignan, M. le duc de Noailles et Dom Guéranger.

C'était plus qu'il n'en fallait au ministre, qui déjà, d'ailleurs, connaissait M. l'abbé Pie.

 

Sa nomination à l'évêché de Poitiers fut décidée, mais très vite fut la résistance du candidat. Des raisons d'humilité, de santé, de jeunesse, d'attachement à l’Eglise de Chartres et à son vieil évêque furent bien présentées par l'intermédiaire de Mgr Parisis ; tout fut inutile et, le 22 mai 1849, M. de Falloux annonçait officiellement à l'élu que sa nomination avait été signée ce jour même par M. le Président.

Si l'approche du fardeau épouvantait l’évêque nommé de Poitiers l'explosion de joie qui accueillit cette nouvelle dut pourtant le rassurer. Le Nonce, les évêques, les prêtres, les plus grandes familles du Poitou et de la France, ses amis, ses confrères, ses anciens élèves du catéchisme de Saint-Sulpice le félicitent à l’envie. C’est surtout de Poitiers que lui vinrent les appels les plus doux et les plus consolantes espérances.

 

Ce concert de félicitations et de louanges ne le détournèrent pas de la préparation prochaine au redoutable fardeau qu’il allait porter. Il étudie le passé de cette église de Poitiers qui, sans lui faire oublier Chartres sa mère, va devenir son inséparable épouse ; il veut connaître toutes ses gloires, ses intérêts, ses habitudes, ses besoins, les vœux de la population; il s’évertue, comme il dit, à devenir plus Poitevin que les Poitevins eux-mêmes.

La préconisation du jeune prélat fut faite, le 28 mai 1849 par Pie IX, exilé à Portici. La nouvelle lui en fut annoncée par Mgr Dupanloup préconisé le même jour comme évêque d’Orléans.

Enfin, le 25 novembre, en la fête de sainte Catherine d'Alexandrie, dans la Cathédrale de Chartres, eut lieu la consécration du nouveau pontife. Son vieil évêque, qui l'avait jadis confirmé, puis ordonné prêtre, voulut lui conférer lui-même, malgré son âge et sa presque complète cécité, l'onction qui fait les Pontifes. Les assistants étaient Mgr Parisis et Mgr Gros, évêques de Langres et Versailles.

Les adieux au vieil évêque et à I’Eglise de Chartres furent touchants. Ceux qu'il adressa à Notre-Dame furent ceux d'un fils qui, obligé de quitter sa mère, emporte son image. Cette image de Notre-Dame de Chartres devint l’unique pièce de son blason, au pied duquel s'inscrivait ce cri du cœur : Tuus sum ego, je suis vôtre, votre enfant, votre protégé, votre chevalier, votre apôtre, et pour jamais.

 

Comme le grand évêque fut fidèle à sa devise ! Sa piété filiale trouve, quand il parle de cette Mère, des élans d'une si incomparable tendresse et d'une forme si élevée, qu'un des meilleurs mois de Marie a été composé avec les seuls fragments de ses discours.

 

L'Église de Poitiers, que le Pasteur universel confiait au jeune évêque, est l'une des plus illustres, et sa circonscription l'une des plus vastes de la France. Les deux diocèses voisins, Luçon et La Rochelle, créés, en 1317, par Jean XXII, ont été entièrement formés de son territoire, et les diocèses limitrophes : Nantes, Angers, Tours, Limoges et Angoulême, lui ont, au Concordat, ravi plusieurs paroisses. En dépit de ces mutilations, le diocèse de Poitiers s'étend encore sur deux départements : la Vienne et les Deux-Sèvres, comprenant 635 paroisses et plus de mille prêtres.

 

I. TRAVAUX ET LUTTES.

 

Raconter la vie de l'évêque, de 1849 à 1880, c'est redire l'histoire même de la France et de l'Église pendant cette période du second Empire, de la seconde et de la troisième République.

 

L’activité prodigieuse de son esprit lui permettait une attention soutenue sur tous les détails de l'administration diocésaine, sur son clergé, les communautés Religieuses et les séminaires, les visites pastorales sans nuire à ce coup d’œil qui suivit et dirigea souvent les grands combats livrés à l'Épouse du Christ.

 

Sentinelle vigilante placée sur les remparts d'Israël, aucun ennemi n'en approche qu'il ne soit aperçu, aucun péril ne menace qu'il ne soit dénoncé, aucune erreur ne se produit que le savant évêque ne démasque et ne confonde dans d'immortels écrits. MM. Cousin, Jules Simon, Renan et bien d'autres ont successivement connu la valeur de son épée. Qui n’a lu dans le temps et ne relit encore les trois admirables Instructions synodales sur les principales erreurs du temps présent, publiées en 1855, 1858 et 1864 ?

Une grande clarté d'exposition, un langage élevé, une inflexible logique font, de ces instructions un arsenal, où les défenseurs de l'Eglise trouveront, comme dans les écrits des Pères de l’Eglise, les armes les plus sûres et les mieux trempées contre nos modernes ennemis.

Outre leur valeur intrinsèque, l'un des principaux mérites de ces synodales fut leur opportunité.

Les erreurs modernes, sous la plume des Cousin, Jules Simon, Villemain, Jean Reynaud, Adolphe Garnier, Henri Martin, de Sacy et autres écrivains, de la Revue des Deux-Mondes, du Correspondant et du journal des Débats, affectaient un air hypocrite, dangereux pour les esprits superficiels.

L’évêque de Poitiers déchire les voiles, dissipe les malentendus et enlève les masques. Il ne veut pas d’une paix menteuse, obtenue au prix du sacrifice de la moindre parcelle de vérité : «Qu’importe, s'écrie-t-il, la colère de ceux qui voudraient exploiter le silence ? et qu’importent aussi les murmures et l'étonnement de certains hommes trop peu dociles, qui se font juges de ce qu'ils ignorent, et les plaintes de quelques esprits tournés à la paix quand même, qui ne veulent pas qu'on trouble leurs illusions, ni qu'on aborde les matières auxquelles il ne leur plaît pas de prêter leur attention ? La paix, conclut-il avec saint Hilaire, son prédécesseur et son modèle, n'est possible que dans la vérité».

Ces trois instructions étaient le résumé des conférences de l'évêque à son clergé réuni pour les retraites, ou la synthèse des doctrines étudiées dans les conciles de la province de Bordeaux.

Dans ces divers conciles tenus à Bordeaux, à Agen, à la Rochelle, à Périgueux, à Poitiers, Mgr Pie était l'âme des Commissions. Son avis, soutenu avec modestie mais avec science et une incomparable autorité, prévalait facilement. Ces assemblées provinciales furent le prélude du concile du Vatican, où Mgr Pie devait jouer un rôle si considérable.

«L'évêque de Poitiers, dira Pie IX, a toujours dit ce qu'il fallait dire, quand il fallait le dire, et comment il le fallait dire». Tout autre éloge ne pourrait qu'amoindrir ces paroles du grand pape mourant !

 

Quand il s'agissait de défendre la foi et les doctrines de l'Église romaine, le nouvel Hilaire ne connaissait point les ménagements que le libéralisme eût pu souhaiter. Lorsque, en 1854, l'Académie couronna ex æquo le livre du P. Gratry : La Connaissance de Dieu, et le livre déiste de Jules Simon sur Le Devoir, Mgr Pie éleva la voix devant ses prêtres, et plus tard, dans une lettre pastorale, pour protester contre cette sorte d'égalité entre la doctrine chrétienne et la philosophie naturaliste.

 

L'Académie se sentit atteinte et quelques jours après, en recevant dans son sein Mgr Dupanloup, elle trouva l'occasion de prendre sa revanche. Par l'organe de M. Ch. Lenormand, elle essaya à son tour de donner une leçon de charité à l'évêque de Poitiers. On accusait un zèle imprudent, on reprochait une critique amère, des défiances injustes, etc...Systématiquement, on cherchait à opposer l'un à l'autre les deux évêques qui, promus le même jour à l'épiscopat, animés tous les deux d'un grand amour de l'Église, la servirent toutefois par des méthodes assez différentes.

 

Il nous plairait de suivre le vaillant athlète sur tous les champs de bataille qui sollicitent son activité, de le voir partout et toujours au premier rang parmi les défenseurs des doctrines, de la tradition et de la discipline de l'Église de Dieu, mais dans un cadre aussi restreint que celui qui nous est donné ici, nous ne pouvons que reproduire à grands traits les principaux événements de cette vie si remplie.

 

A peine arrivé dans sa ville épiscopale, le 8 décembre 1849, il se rendit à l'église de Notre-Dame-la-Grande :«C'est sous vos auspices, ô Vierge Immaculée, s'écriait-il, que nous entrons en possession de notre Eglise. De votre temple, nous nous rendons à celui du prince des Apôtres où est fixée notre chaire épiscopale ; vous nous prendrez par la main, ô Marie, et vous nous conduirez, vous nous présenterez à Pierre». Puis, montant à l'autel, Mgr Pie quitta sa mitre, sa crosse et son anneau et les déposa aux pieds de la Sainte Vierge. C'était déclarer ne vouloir accepter d'investiture que de la main de cette céleste souveraine et lui faire hommage de son épiscopat.

Après ce premier acte si simple et si grand, l'évêque descendit les marches, s'agenouilla et pria longuement la tête dans ses mains. Quand il se releva, ses yeux étaient humides, et se tournant vers les prêtres les plus voisins : «C'est ici, leur dit-il, que sera le lieu de ma sépulture. Je viendrai reposer aux pieds de ma mère !»

Et de fait, c'est devant le maître-autel de l'église Notre-Dame que le Pontife attend la résurrection.

 

A Poitiers, la réception fut magnifique. Bientôt, toutes les villes du diocèse : Niort, Châtellerault, Loudun, Parthenay, Bressuire, rivalisèrent de zèle avec Poitiers, pour recevoir l'envoyé du Seigneur. Montmorillon et son Petit Séminaire, peuplé alors de plus de quatre cents élèves, reçurent de plus longues et de plus nombreuses visites.

Après les villes principales, l'évêque parcourut tout son vaste diocèse, paroisse par paroisse, interrogeant les prêtres, se rendant compte de tout.

 

Dans les environs de Bressuire, il y avait alors, et il se trouve encore, hélas ! une secte, dite des Dissidents ou de la Petite-Église. Cette portion du diocèse de Poitiers avait été prise par le Concordat au diocèse de La Rochelle, dont l'évêque, Mgr Charles de Coucy, exilé en Espagne avait refusé sa démission à Pie VII en 1801. Ce prélat, soumis en 1816 seulement, et mort archevêque de Reims, peut être considéré comme l'un des principaux auteurs de ce schisme.

Au début de l'épiscopat de Mgr Pie, les Dissidents étaient encore environ huit mille, répartis dans les cantons de Bressuire, de Cerizay et de Châtillon-sur-Sèvre. Courlay était le foyer principal.

Dès 1851, l'évêque visita cette paroisse, mais il fut reçu avec défiance. Ne pouvant les atteindre, il écrivit à ces fils égarés une lettre qui est un chef-d'œuvre de doctrine et de charité. Il leur rappelait que leurs pères, les héros de la Vendée, avaient versé leur sang pour la défense de la foi. Plusieurs entendirent cet appel, et se convertirent.

 

Afin de favoriser l'œuvre de ces conversions et de l'évangélisation de son diocèse, Mgr Pie fonda, cette même année, une association de prêtres missionnaires sous le titre d'Oblats de saint Hilaire.

C'est aussi vers ce temps que s’établirent, entre Mgr Pie et M. l'abbé Gay, ces liens d'une amitié étroite et durable. Il l'invita d'abord à prêcher dans diverses villes de son diocèse, et voyant le bien que produisait cette âme si éprise de l'amour de Dieu, il l'associa peu à peu au gouvernement, jusqu'au jour où il en fit son auxiliaire. C'était une récompense de services que le pieux évêque d'Anthédon avait rendus, par sa parole et ses écrits, aux âmes d'élite du diocèse de Poitiers.

 

Dans l'intimité de Mgr Pie, nous retrouvons d'ailleurs, tous ceux qu'animait l'amour de l'Église et qui, sur divers points de la France, combattaient pour la défense des droits de Dieu, de l'enseignement chrétien par la plume et par la parole ; qu'il nous suffise de citer les noms de Mgr de Ségur, du R. P. d'Alzon, de Louis Veuillot, de Montalembert, d'Auguste Nicolas, etc.

 

Les préférences de Mgr Pie l'inclinaient vers la monarchie, et ce n'était un mystère pour personne que M. le comte de Chambord avait, pour l'évêque de Poitiers, autant d'estime que celui-ci professait de dévouement à la personne et aux principes du noble exilé.

Ces dispositions n'étaient point de nature à lui concilier les faveurs de Napoléon III et du gouvernement impérial. Entre ces deux adversaires, la lutte fut longue et mouvementée. La première instruction synodale de l'évêque fut aussi le signal des premiers conflits.

En 1855, quand Mgr Pie publiait cette magnifique instruction, où se trouvaient victorieusement combattues toutes les erreurs de la philosophie moderne, le gouvernement, qui se sentit atteint, chargea M. Fortoul, ministre des cultes, de faire la leçon à l'évêque. Sous une forme polie, qui cachait à peine la pauvreté du fond, la lettre laissait entendre que, pour cette fois, l'instruction de l'évêque ne serait pas déférée au Conseil d'État.

La menace n'était pas de nature à effrayer le prélat. Il répondit que, sur le point de se rendre à Rome, il passerait à Paris dans les premiers jours de décembre et qu'il verrait M. le ministre, afin de, compléter de vive voix les explications demandées sur sa lettre.

Napoléon III voulut voir le grand évêque dont le nom commençait à remplir la France. L'accueil fut poli et l'entrevue dura trois quarts d'heure. L'empereur, malgré quelques vérités assez dures qu'il dut entendre sur son nouvel ami et son futur allié Victor-Emmanuel, se déclara très satisfait de l'entretien et garda de cette visite la meilleure impression.

Une première brochure : Napoléon IlI et l'Italie, mais surtout la seconde : Le Pape et le Congrès, solennellement condamnées par l'évêque, donnèrent au conflit toute son acuité. L'œuvre d’iniquité se préparait dans l'ombre des chancelleries, la trahison allait se consommer devant l'Europe endormie. «Comme l'art moderne a trouvé le moyen de suspendre la sensibilité durant les instants les plus difficiles des opérations chirurgicales, de même, disait l’évêque, à l'aide de la brochure, moyennant l'inhalation artistement pratiquée de certaines vapeurs éthérées et stupéfiantes, on peut se rendre maître du cerveau d'une nation et parvenir à l'endormissement si complet de ses facultés qu'elle ne verra qu'images heureuses, que rêves dorés, tandis qu'on lui amputera sa religion, sa foi, son honneur .....»

Parlant ensuite du roi du Piémont le premier rôle de cette tragédie, Mgr Pie le flagellait impitoyablement, préludant au jugement de l'histoire.

Enfin, venait le tour de Napoléon III, le complice de cet incroyable attentat. «Depuis dix-huit siècles, disait l'évêque, il est un formulaire en douze articles que les lèvres chrétiennes récitent chaque jour. Dans ce sommaire de notre foi, figure le nom mille fois béni de la Femme qui a donné naissance au Fils de Dieu et le nom mille fois exécrable de celui qui lui a donné la mort».

«Cet homme n'est ni Hérode, ni Caïphe, ni Judas. Cet homme c'est Ponce-Pilate. Et cela est juste, Hérode, Caïphe, Judas et les autres ont eu leur part dans le crime, mais, enfin, rien n’eût abouti sans Pilate».

«Lave tes mains, ô Pilate, déclare-toi innocent de la mort du Christ ! Pour toute réponse, nous redirons, et la postérité la plus reculée dira encore Qui passus est sub Pontio Pilato

Cette allusion transparente visait trop juste pour ne pas éveiller, toutes les colères. Les masques tombaient enfin ; mais, tandis que, de toutes parts, les approbations les plus hautes félicitaient l'évêque de sa vigueur apostolique, le Moniteur annonçait, le 28 mars, que le mandement était déféré au Conseil d'Etat.

On invoquait les Articles Organiques, du 18 germinal, an X, armes rouillées et déloyales, que Napoléon Ier et Portalis n'avaient pas eu honte de forger contre l'Église et d'ajouter à un contrat, mais contre lesquelles celle-ci n'a jamais cessé de protester. Le résultat était facile à prévoir. Un certain M. Suin présenta son rapport, M. de Cornudet une victorieuse défense : mais le siège était fait. Le Mercredi-Saint, on rendit un arrêt qui condamnait le mandement, et, singulière coïncidence ! ce fut le Samedi-Saint que l'Empereur y apposait sa signature.

Une fois, sur cette pente, le gouvernement impérial ne sut plus s'arrêter. Une police tracassière et mesquine fut attachée à la personne de l'évêque ; ses discours étaient sténographiés, ses démarches surveillées, ses prêtres poursuivis. Dans les tournées pastorales, on voyait attachés aux pas de Monseigneur, commissaires de police et gendarmes, d'ailleurs assez humiliés de leur rôle.

 

Mgr Pie, avec l'esprit si fin qu'il possédait, se vengeait doucement :« Écoutez avec attention nos paternels enseignements, nos très chers frères, disait-il, et faites-en la ligne de votre conduite. Voyez plutôt par l'exemple do ces hommes, que vous n'aviez pas l'habitude de voir si assidus autour de vos chaires. De peur de perdre quelque chose de notre discours, ils ont soin de prendre des notes, et ils s'efforcent, par tous les moyens, de graver dans leur mémoire, jusqu'aux moindres mots de nos instructions ! ...»

On chercha, sans plus de succès, une autre vengeance. Ce que l'amour du bien, n’eût pas inspiré, la haine le tenta. «Démembrons le diocèse, se dit un jour M. Rouland, nous parviendrions ainsi à amoindrir l'évêque? Créons un nouveau siège à Niort !»

Cette mesure qui, en d'autres conjonctures, eût été désirable, fut rejetée par tout le clergé et les fidèles du département. Le 12 septembre 1861, Pie IX lui-même assurait l’évêque qu'aucun changement ne serait fait de son vivant.

L'affaire en resta là ; mais entre le gouvernement de l'Empereur et le trop clair voyant évêque, la lutte se poursuivait, avec des phases diverses.

 

Dans les dispositions où se trouvaient les hommes au pouvoir ou certains fonctionnaires avides d'avancement, tout devenait prétexte à de nouvelles dénonciations. Le dimanche 30 juillet 1861, Mgr Pie, selon l'usage, célébrait la fête de saint Pierre, patron de sa cathédrale et du diocèse. L'homélie de l’évêque à son peuple fut la reproduction d'un discours précédemment prêché à Bordeaux. Il y établissait que le fameux Hérode-Agrippa qui avait maltraité les fidèles, comme il est dit dans les Actes des Apôtres, n'était point Hérode, dit l'Ascalonite, le bourreau des Saints Innocents, ni Hérode-Antipas, qui avait ordonné le meurtre de saint Jean-Baptiste, mais Hérode Ill, dit Agrippa, fils d'Aristobule.

A ce nom d’Hérode III tous les hommes de la police, mêlés à l’auditoire, le préfet de la Vienne présent, quoique dissimulé dans la tribune qui mettait en communication l'hôtel de la préfecture et la cathédrale, virent une nouvelle allusion à l'empereur. L'évêque fut de nouveau dénoncé.

Cette fois, il n'était plus déféré au Conseil d'État, mais à Rome. Le fait a été officiellement établi. Dès le 6 juillet 1861, M. le marquis de Cadore, chargé des affaires de France à Rome, était invité à dénoncer au cardinal Antonelli le langage tenu par l‘évêque de Poitiers dans sa cathédrale, le jour de la Saint-Pierre.

Le cardinal Antonelli n'eut pas de peine à démontrer que l'évêque n'avait en aucune intention malveillante et que, dans une solennité qui rappelait les persécutions endurées par le Prince des Apôtres, il était bien naturel d'établir quel avait été l'auteur de ces persécutions.

Quant à l'évêque il affirma que toute allusion avait été loin de sa pensée, et l'on doit s'en rapporter à sa parole. M. Billault n’était pas non plus, éloigné de le croire, quand il affirmait devant le Sénat que personne n'aurait été porté à entrevoir de «coupables allusions» dans le discours, si ce discours eût été prononcé par un autre orateur.

Dans une lettre intime, Mgr Pie donnait son appréciation sur cette affaire et sur toutes ces mesquines attaques, en disant: «A l’heure où tant de passions sont soulevées contre le successeur de Pierre, à l'heure où l’un de ses plus redoutables ennemis, M. le comte de Cavour, vient d'être couché dans la tombe et cité au tribunal de Dieu, non, je ne me défends pas d'avoir jugé opportunes la lecture et l’exposition du chapitre XIIe des Actes des Apôtres. Mais je renvoie aux serviteurs inintelligents du pouvoir impérial la honte des gratuites et offensantes assimilations qu’ils ont inventées entre la personne d'Hérode et celle du chef du gouvernement français».

Cette nouvelle tentative contre Mgr Pie échoua donc aussi misérablement que les premières. Elle tourna même contre ses auteurs, tant elle était dénuée de fondement. De 1861 à 1868, il y eut une sorte d’accalmie; ce fut la trêve qui présageait une réconciliation relative.

 

La réconciliation se fit par l’avis de Pie IX. Le prélat revenant de Rome, rendit une seconde visite à Napoléon IlI au sujet du prochain concile. C'était le 26 février 1868. Cette entrevue fut la dernière, et se termina par une sorte d'avertissement qui devait être une prophétie : «Sire, dit l’évêque, ne perdez pas de vue que, pour le parti (des radicaux), la liberté demandée c'est celle de vous renverser. Les races qui sont montées sur le trône y sont restées tant qu'elles furent fidèles à Jésus-Christ».

La visite de l'évêque fut assez mal interprétée. Ses ennemis s'en prévalurent, affectant de n'y voir qu'une sorte de capitulation ; ses amis s'en affligèrent, la jugeant sur les apparences. Peu après, en effet, l'ancien palais épiscopal attenant à la cathédrale et qui, depuis la Révolution, avait servi de préfecture, fut rendu à sa première destination et cent trente-cinq mille francs étaient offerts pour l'aménager.

Ici encore, devant ces clameurs, heureux d'obéir aux moindres désirs du Pape, Mgr Pie se contenta du témoignage de sa conscience.

 

Il. MGR PIE ET LES ZOUAVES PONTIFICAUX.

 

Vers cette époque, les périls du Saint-Siège devenaient de jour en jour plus pressants. Mgr Pie, toujours attentif aux grands intérêts de l'Église, prit l'initiative des enrôlements volontaires au service du Pape. Le Poitou, la Bretagne et la Vendée lui fournirent les premiers contingents. Le général de La Moricière, encouragé par lui, se rendit à Rome et offrit à Pie IX son épée et sa vie.

 

Nous ne pouvons redire ici les exploits de ces braves, leurs victoires ni leurs glorieuses défaites ; mais, ce que nous ne pouvons taire, ce sont les encouragements que l'évêque ne cessait de leur adresser et les secours matériels qu'il provoquait dans son diocèse, afin de soutenir une si noble cause.

C'est à l'occasion des enrôlements dont nous venons de parler que Dieu réserva vers ce même temps une humiliation à son serviteur. Un ouvrier breton, récemment arrivé à Poitiers, s'adressa au comité de recrutement, sollicitant la faveur d'être enrôlé dans les cadres de l'armée pontificale. Il s'appelait Louis Gicquel. En compagnie des autres volontaires sur le point de quitter Poitiers pour se rendre à Rome, Gicquel fut présenté à Mgr Pie qui le bénit avec les autres et n’eut jamais l'occasion de le revoir.

 

Ce jeune homme, accepté sans enquête suffisante, allait devenir le triste héros d'une aventure où la bonne foi de l'évêque fut surprise.

Un mois après le glorieux désastre de Castelfidardo, les journaux publièrent une lettre de Gicquel, datée de Tivoli, adressée à l'un des vicaires de Sainte-Radegonde de Poitiers. Cette lettre, cerclée de noir, portait sur l'enveloppe ce simple mot : Mort ! Un service funèbre fut célébré pour le défunt à Sainte-Radegonde, et Mgr Pie adressa quelques paroles sur ce jeune homme tombé pour une si sainte cause.

Deux jours ne s'étaient pas écoulés que l'on apprit à Poitiers que le jeune engagé n'était point mort, mais, qu'au contraire, sa conduite l'avait fait exclure du bataillon. On devine la joie des ennemis, sitôt qu'ils apprirent cette méprise si commune en temps de guerre, et le fait d'un faussaire habile. Par la plume de M. Grandguillot, le Constitutionnel donna le signal des injures. On n'avait jamais pu prendre le prélat en défaut ; on allait user contre lui de l'arme du ridicule. Les molosses de la Presse jusqu'aux petits roquets, tous voulurent donner de la voix ; ce fut un assourdissant concert.

Ces beaux esprits n'avaient pas fini de rire. Louis Gicquel revint en France ; ce Breton dégénéré n'était qu'un fripon vulgaire, libre penseur, libre faiseur. Il fit si bien qu'il fit des dupes, en se parant de son titre d'ancien zouave pontifical. Bref, le 26 octobre 1861, il échouait au banc de la police correctionnelle, dans la ville de Laval. Le procureur impérial ne put résister au malin et facile plaisir de mêler l'évêque à l'interrogatoire du prévenu. Louis Gicquel fut condamné à quinze jours de prison.

Pour justifier sa bonne foi surprise, Mgr Pie invoqua le souvenir de saint Grégoire de Nazianze qui, vers l'an 380, avait prononcé l'éloge d'un certain philosophe, nommé Héron. Ce Héron-là, plus connu sous le nom de Maxime-le-Cynique, s'était fait passer aux yeux du saint évêque pour un persécuté des philosophes païens. En vérité, ce n'était, comme Gicquel., qu'un hypocrite habile. Devant les prêtres de sa ville épiscopale, Mgr Pie dit le vrai mot de cette affaire ; c'était le mot de saint Grégoire de Nazianze lui-même : « En réalité, ce personnage était un pauvre sujet ; à nos yeux, c'était la victime d'une cause sacrée. Si d'estimer bons ceux qui le paraissent et ne le sont pas est considéré comme un crime, j'avoue être coutumier de ce crime, au profit peut-être de ceux qui me le reprochent».

Quand l'évêque eut ainsi parlé, il fit rire des rieurs et ainsi se termina cette «affaire Gicquel» dont les journaux avaient fait si grand bruit.

 

III. L’ÉVÊQUE EN SON DIOCÈSE.

 

Ces luttes extérieures, cette sollicitude étendue sur les intérêts généraux de l'Église n'absorbaient pas Mgr Pie au point de lui faire négliger quelque chose de son administration diocésaine. Pasteur des âmes, son principal souci fut toujours de les éclairer, de les guider, et surtout de ne pas s’éloigner d’elles. Indissolublement marié à son Eglise de Poitiers, nulle proposition, si pressante et flatteuse quelle fût, ne tenta sa fidélité.

 

Les visites pastorales furent toujours considérées par lui comme le meilleur moyen de connaître les besoins des paroisses et de stimuler le zèle de son clergé. Il y fut toujours très fidèle. De ces communications plus intimes avec ses prêtres, naissaient les grandes œuvres qui se sont multipliées dans le diocèse de Poitiers pendant son épiscopat.

Cent trente-cinq églises nouvelles ou rebâties furent consacrées pendant ces trente ans.

Les Dissidents sollicités au retour, les pays protestants visités et l'objet d'une sollicitude particulière, les fondations de La Crèche et de Breloux commencées en leur faveur, les communautés religieuses encouragées et florissantes, les Carmélites rétablies à Niort, la Congrégation de l'Immaculée-Conception fondée dans cette même ville, les Petites-Sœurs des Pauvres dans la banlieue de Poitiers et dans la ville de Niort, les religieuses de Salvert dans la paroisse de Migné, si célèbre par l'apparition de. la Croix en 1826, les écoles cléricales de Poitiers, de Bressuire, de Châtellerault, de Châtillon-sur-Sèvre, de Niort, de Coulonges-Thouarçais et cent autres fondations du même genre ne sont-elles pas la preuve d'un zèle et d'un dévouement sans mesure pour l'Épouse que Dieu lui avait donnée ?

 

Sa pensée était de l’enrichir sans cesse et de la rendre toujours plus belle. Après les Oblats de saint Hilaire, les Jésuites et les Dominicains, rétablis dans la ville épiscopale, les Bénédictins à Ligugé, il installe à Beauchêne, au coeur du Bocage vendéen, les Chanoines réguliers de saint Augustin, chassés de Rome. Il restaure l'enseignement théologique en ressuscitant à Poitiers l'ancienne Université, sous le patronage de Saint Hilaire.

 

Nous rapporterons ici une anecdote relative à la fondation du nouveau Carmel de Niort. Nous disons, le nouveau, car, dès 1648, les Filles de sainte Thérèse avaient, dans cette ville, un monastère dont la Révolution a fait un théâtre. M. l'abbé Gay, qui devait être, pendant un quart de siècle, le père de ces âmes avait conçu le projet de cette restauration dès l'année 1851. Le Carmel de Poitiers devait fournir l'essaim.

Plusieurs années se passèrent.

Un jour, Mgr Pie était à Niort. Le maire, de cette ville était alors M. Paul Proust, un grand homme de bien et, sur la fin de sa vie, un chrétien convaincu : «Mais, Monseigneur que font-elles ces religieuses ?

- Elles prient, Monsieur le Maire, elles font pénitence.

- Sans doute, mais ne pourraient-elles pas aussi. bien prier pour nous à Poitiers ?

- Ah ! non, répliqua Monseigneur de son ton le plus fin… On priait de loin pour Sodome, car Loth était parents d'Abraham... Dieu, pourtant, ne se montrait pas bien difficile ! Dix justes eussent suffi... Mais il les fallait résidant à Sodome... Ils ne s'y trouvèrent pas, et vous savez ce qui advint.

- Oh! Monseigneur, je comprends et je vous remercie. Faites venir vos Carmélites quand il vous plaira».

Et les Carmélites vinrent, à la fin de l'automne 1858 fonder un des monastères les plus prospères et les plus pieux de ce grand Ordre.

 

Mgr Pie avait établi lui-même dans sa ville épiscopale I’œuvre des Mères Chrétiennes. Souvent, il présidait leurs réunions. Il les exhortait à se montrer dignes de leur titre et à réagir contre tant de causes qui, hélas ! désagrègent partout la famille. Enfin, il leur donna pour supérieur son ami, M. l'abbé Gay, cet autre lui-même.

 

Que dirons-nous de sa dévotion; envers la Sainte Vierge ? Elle s'affirmait en toute occasion. Se souvenant de la devise qu'il avait choisie, partout il se montra le zélé défenseur des privilèges de Marie. Avec quelle joie il saisit l'occasion de couronner les deux statues les plus célèbres de la Mère de Dieu dans son diocèse! Dès 1862, il présidait aux fêtes du couronnement de Notre-Dame-des-Clefs à Poitiers. Onze ans plus tard, c'était le tour de Notre-Dame de Pitié, à la Chapelle Saint-Laurent, l'illustre patronne du Bocage et de la Gâtine.

Dans ces solennelles occasions, sa piété et son cœur élevaient son langage à la plus haute éloquence. Témoin ses discours à Notre-Dame d'Issoudun, au couronnement de Notre-Dame de Chartres, en 1854, et à celui de Notre-Dame de Lourdes, le 3 juillet 1876.

 

L'évêque de Poitiers retrouvait encore ces mêmes accents quand il glorifiait, à Pibrac la bienheureuse Germaine Cousin, à Arras, le saint pauvre Joseph-Benoît Labre, sainte Théodosie à Amiens, saint Latuin à Séez, et l'un de ses fils, le vénérable Théophane Vénard, décapité au Tonkin, le 2 février 1861.

L'année suivante, à la date de ce glorieux trépas, Mgr Pie s'était rendu à Saint-Loup-sur-Thouet, la patrie du martyr.

«Ne pouvant voir ici-bas le visage de celui que j’appelais mon fils, et que le décret des préséances éternelles a installé pour jamais au-dessus du cœur des pontifes, mon amour et ma piété ont voulu du moins, retrouver sur ce sol la trace de ses pas, dans cette église le parfum de sa prière, sur le visage de ses proches quelque ressouvenance de ses traits.

« ... 0 coteaux bienheureux qui dominez la vallée du Thouet ! ô sentiers bénis de la montagne, le long desquels cheminait le petit pâtre de neuf ans, portant déjà devant Dieu l'auréole du martyre, parce que son jeune cœur en contenait le vœu. Ah ! désormais, vos fleurs seront plus belles, votre verdure plus douce, vos eaux plus limpides, votre aspect plus riant. A vos brises du printemps se mêleront des senteurs plus exquises, je veux dire, les parfums des bons désirs, les émanations de la sainteté, les célestes odeurs de la grâce divine».

 

IV. LE CONCILE

 

Nous avons suivi jusqu’à présent l’évêque de Poitiers s'adressant à tous les ordres de la société, parlant aux petits, disant la vérité aux grands, instruisant les pères, dirigeant la jeunesse, en rapport avec la noblesse dont il chante les gloires comme dans la magnifique oraison funèbre de Mme la marquise de La Rochejacquelein, et ne négligeant pas les pauvres, attentif aux besoins de ses Séminaires et à leur recrutement, sanctifiant les religieuses, multipliant les maisons de prières favorisant les études, encourageant les vocations au dévouement et au martyre ; il est temps de le suivre au concile du Vatican, où l'avait précédé son grand ami, Mgr Gay.

 

Le rôle de Mgr Pie fut considérable pendant ce concile. Nommé membre de la commission de la Doctrine et de la Foi la plus importante de cette  assemblée, il en fut une des lumières les plus sûres et l'une des voix les plus écoutées. Le 14 janvier fête de saint Hilaire, il prononça dans l'église Saint-André della Valle, un discours qui eut un grand retentissement. Jamais nous n'avons vu autour d’une chaire, auditoire plus choisi et plus attentif.

 

La place nous manque pour parler aussi longuement que nous l'aurions voulu des luttes mémorables auxquelles prit part notre athlète pour faire triompher les prérogatives du Siège Apostolique. Les esprits étaient alors dans une agitation extrême. Au moment où l’évêque de Poitiers arrivait à Rome, Monseigneur d'Orléans venait de lancer dans le public deux écrits qui augmentèrent la confusion, les Observations sur l'infaillibilité et l'Avertissement à M. Louis Veuillot.

Mgr Pie fut douloureusement impressionné, mais il se contint et garda le silence.

 

Mgr Cousseau, évêque d'Angoulême, prélat savant et modeste, s'était logé à Rome dans la même maison que l'évêque de Poitiers. Nourris de la même doctrine, animés du même esprit, liés d'une amitié très étroite, les deux prélats s'éclairaient mutuellement. C'est Mgr Cousseau qui, lassé un jour d'une opposition qui lui paraissait systématique de la part de quelques Pères du concile contre l'infaillibilité, prononça ce mot célèbre: Quod inopportunum dixerant, necessarium fecerunt. Il fut invariablement avec ceux des évêques dont l'opinion fut confirmée par le vote définitif.

 

Cette définition ne devait pas s'obtenir sans combat. Aux luttes du dedans, libres et pacifiques, se mêlaient les conflits retentissants du dehors, excités par une presse hostile. Les gouvernements eux-mêmes semblaient vouloir faire peser sur les décisions des Pères des craintes et des menaces.

En France, M. Émile O!ivier citait des lettres de l'archevêque de Paris, Mgr Darboy, qui invitait l'empereur à intervenir pour une définition. «Ainsi, dit justement Mgr Baunard, s'était consommée, au préjudice de l'église, cette alliance du césarisme et du libéralisme si longtemps prévue et dénoncée par l'évêque de Poitiers».

 

Celui-ci avait de longs et de fréquents entretiens avec le Pape, s'inspirant auprès de Celui à qui l'assistance a été promise jusqu’à la fin, du sens et des termes dans lesquels il allait formuler son rapport aux Pères du concile, le 13 mai 1870. Ce rapport, écrit dans un latin que les évêques français n'avaient pas souvent parlé, émut profondément l'assemblée : «Ma chère mère écrivait-il le soir à celle qu'il aimait tant j’ai parlé aujourd'hui pendant une heure cinq minutes et je rentre bien soulagé et très disposé à dormir, ce que je n'ai pas fait cette nuit. On me dit que l'assistance a été pleinement satisfaite et bon nombre d’évêques m'en ont fait parvenir le témoignage».

Mgr Mermillod lui écrivait : «Vous avez soulagé les cœurs, vous avez mis en lumière la Révélation et la vie de l'Église. En quelques mots, vous avez dissipé les brouillards gallicano-tudesques. Merci ! Tu sal, tu lux es».

Enfin, après bien des luttes, quand l'Infaillibilité pontificale eut été définie et acceptée par le Concile, les douloureux événements qui menaçaient la France et le Pape dispersèrent les évêques et ramenèrent Mgr Pie dans sa ville de Poitiers. Une ovation l'y attendait. Des prêtres nombreux, une foule immense l'accompagna de la gare à l'église Notre-Dame, et de là jusqu’à la cathédrales où le Te Deum retentit en reconnaissance des grandes choses qui venaient de s’accomplir.

 

Hélas ! elles allaient être suivies d'immenses désastres. La guerre était déclarée, l'empire s'effondra, recueillant le fruit de ses trahisons, et en même temps la Rome des papes tombait au pouvoir des Piémontais. Les prophéties du grand évêque s'accomplissaient inexorables.

Pendant que la France expiait et versait le plus pur du sang de ses fils sur les champs de bataille et dans les horreurs de la commune, l'évêque recueillait près de lui, les débris du Corps de Charette et de ses vaillants zouaves ; il sollicitait en même temps les aumônes des fidèles, en faveur des blessés, des malades et des captifs.

Au milieu de tous ces deuils de la Patrie et de l'Eglise, c'est à Poitiers, et sous l'inspiration de Mgr Pie, que naquit l'espérance d'un relèvement. C'est alors, en effet, que jaillit la pensée d'élever au Sacré-Cœur de Jésus, le monument d'expiation et de réparation qui couronne aujourd'hui les hauteurs de Montmartre.



CHAPITRE V

 

LE CARDINAL

 

En 1871 le nonce Mgr Chigi, vint à Poitiers. Il y passa plusieurs jours, conférant avec Mgr Pie, des titulaires à donner aux églises de France. Le nonce lui fit pressentir le dessein de M. Thiers, de le proposer pour le siège de Paris et, plus tard, pour celui de Tours, laissé vacant par la promotion de Mgr Guilbert. L'évêque de Poitiers opposa une résistance polie mais invincible. Plus tard, il refusera de même l'archevêché de Lyon.

 

Mais ses mérites, tant de travaux allaient enfin recevoir la plus haute récompense qu'un évêque puisse attendre. En 1879 Mgr Pie reçu de Léon XIII le chapeau de cardinal. Le nouveau Pape payait ainsi, aux applaudissements de l'univers, la dette contractée par l'Eglise envers ce grand serviteur.

Déjà depuis de longues années, Pie IX avait songé à l’attacher au Sacré-Collège, et même à son entourage, mais diverses oppositions du gouvernement impérial avaient retardé l'accomplissement de ce désir. Il fut préconisé le 12 mai, sous le titre de cardinal-prêtre, du titre de Notre-Dame de la Victoire.

 

L’annonce en causa une joie universelle mais la Providence qui met parfois ses dons à un prix élevé, avait préparé le cœur du pontife à ce triomphe, par de douloureux sacrifices. Sa mère pour laquelle il avait un vrai culte le quitta en 1877, et l'année suivante la mort de Pie IX lui apportait un nouveau deuil.

 

Quelques mois après mourait aussi Mgr Dupanloup. Malgré les divergences d’opinion qui avaient existé entre eux, l'évêque de Poitiers s'empressa d'accourir à Orléans apporter à son confrère de promotion ses hommages et ses prières.

 

Les honneurs de la pourpre ravivèrent en Mgr Pie une plus grande humilité, et une piété plus ardente. C'est alors qu'il demanda à faire partie du Tiers-Ordre de saint François. Peu après, il était aux pieds de Notre-Dame de Lourdes. Cette même année, il entreprit encore le pèlerinage à sa chère Notre-Dame de Chartres, puis à la Grande Chartreuse.

En 1880 Mgr. Pie partit pour Rome. Il portait une dernière fois ses hommages au successeur de Pierre. Léon XIII le reçut, comme on recevrait un frère et le combla d'honneurs. Revenu à Poitiers, il sacra de ses mains Mgr Emmanuel de Bricy, le nouvel évêque de Meaux, comme il avait sacré son frère aîné, évêque de Saint-Dié, comme il avait sacré Mgr Gay.

 

L'heure de la récompense était proche. Malgré le conseil du médecin, le 15 mai, il quittait Poitiers pour se rendre à Angoulême. Il avait promis à Mgr Sébaux de venir officier dans sa cathédrale le jour de la Pentecôte. Il présida la réunion des œuvres ouvrières ; mais dans la nuit du 18, vers une heure du matin, M. Marnay, son vicaire général fut réveillé en sursaut : «Mon enfant, venez à mon aide, criait le Pontife».

Déjà, la respiration était haletante. M. Marnay n'eut que le temps de donner une dernière absolution, et quand Mgr Sébaux arriva tout en larmes, il ne put que faire une suprême onction et reçut le dernier soupir de ce grand homme que la rupture d'un anévrisme jetait brusquement, mais non sans préparation, dans les bras du Souverain Juge.

Il est des hommes que la mort amoindrit et fait vite oublier ; d'autres, au contraire, semblent grandir quand ils ont disparu de la scène de ce monde. Mgr Pie est de ces derniers. «J'ai perdu mon bras droit en France» s'écria Léon XIII en apprenant la nouvelle de cette mort foudroyante.

Après un pareil témoignage, quel autre éloge ne serait superflu ?

Les honneurs, cependant, ne furent point épargnés à la mémoire de l'illustre défunt. Au jour des funérailles qui semblaient un triomphe et que présida le cardinal Donnet, archevêque de Bordeaux, 500 prêtres, plus de 6000 fidèles se pressaient dans la cathédrale de Poitiers. Le R.P. Jourdan de la Passardière préluda par des accents émus au panégyrique que devait faire entendre le vieil ami, Mgr Gay, au service de quarantaine.

Daignez, ô mon Dieu, donner encore à votre Eglise de savants et de saints pontifes !

 

 

LE POITEVIN

30 Octobre 1892


DISCOURS D’ARRIVÉE de Monseigneur PIE

 

PRONONCÉ A LA SUITE DE L'INTRONISATION SOLENNELLE

DANS LA CATHÉDRALE DE POITIERS.

 (8 DÉCEMBRE 1849)

 

Tu quis es ? Qui êtes-vous ? Jean, i, 19.

 

I. Au peuple qui avait quitté la ville, qui s'était avancé jusque dans le désert pour contempler Jean-Baptiste, le divin Maître adressait cette interrogation : «Qu'êtes-vous allé voir ?»

Je vous ferai aujourd'hui la même question, mes très chers Frères : Quid existis videre (Luc, vii, 24)? Pourquoi cette foule sortie de la maison, de la cité ? Quel spectacle a mis sur pied cette multitude immense de tout âge, de tout sexe, de toute condition ?

Encore une fois, qu'êtes-vous allés voir ? Est-ce un homme vêtu avec luxe et avec mollesse ? Sed quid existis videre? Hominem mollibus vestimentis indutum ? Non ; car ceux qui sont vêtus de la sorte, on les trouve dans les maisons des rois (Luc, vii, 25). Or les maisons des rois sont désertes à cette heure. La parole du prophète s'est accomplie sous nos yeux : Je ravagerai, dit le Seigneur, le palais d'hiver et le palais d'été ; les maisons d'ivoire seront au pillage (Amos, iii, 15). Depuis quelque temps, tous ceux qui avaient été élevés dans les délices ont marché dans de rudes chemins (Baruch, iv, 25) ; et plaise à Dieu que ce ne soit pas là seulement le commencement des douleurs (Marc, xiii, 8).

Quant à nous, vos regards ne vous auront assurément créé aucune illusion à propos de ces quelques fils d'or et de soie que la coutume a attachés à nos ornements sacrés, et qui n'ont rien de commun avec les vains apprêts d'une parure profane. D'ailleurs, les courtisans sont reconnaissables à ce que la mollesse de leur langage s'accorde avec celle de leurs vêtements ; et l'accent de notre voix a pu vous révéler déjà que nous ne sommes pas de cette race, et que nous n'avons pas été formé à cette école : Ecce qui in veste pretiosa sunt et deliciis, in domibus regum sunt.

 

Mais encore, qu'êtes-vous allés voir ? Est-ce un roseau agité par le vent : arundinem vento agitatam ? Remarquez-vous, mes Frères, dans la question posée par le Sauveur, cette singulière alternative, ou mieux, ce singulier rapprochement : un homme de cour ou un roseau ? N'y a-t-il pas, en effet, plus d'un point de ressemblance entre l'un et l'autre ? N'est-ce pas dans les deux la même souplesse, la même inconsistance, avec la même inanité ?

L'incomparable docteur dont je suis désormais le disciple pour toute ma vie, et dont il sied que je me fasse l'écho dès aujourd'hui dans cette chaire, saint Hilaire, développe ainsi ce texte : «Le roseau, dit-il, a de l'élégance, il balance sa tige avec grâce, mais il ne renferme rien de solide ; son écorce est luisante, polie, agréable, mais l'intérieur est nul : exterior placens, et nullus interior. Ainsi l'homme du siècle. Il a le vernis brillant de l’éducation mondaine, mais il est creux et vide du fruit de la vérité ; à la beauté spécieuse du dehors correspond la parfaite nullité du dedans ; il est sans fermeté et sans consistance ; sa mobilité se plie complaisamment à toutes les exigences de la faveur, elle obéit sans résistance à tous les vents de l'opinion ; il ne contient en lui aucune moelle de l'esprit ni de la volonté». Dites-moi, est-ce là ce que vous êtes allés chercher ? un homme vide de la connaissance de Dieu et flottant au gré de tous les souffles immondes : Numquid existis videre hominem cognitione Dei vacuum, et ad immundorum spirituum flatum vagantem ?

 

Non, mes Frères ; en venant à la rencontre de celui qui est envoyé vers vous, votre légitime attente a compté sur autre chose. Dans l'ordre de la religion, la parole de Jésus-Christ est encore vraie : «Vous êtes sortis pour voir un prophète, et plus qu'un prophète : Sed quid existis videre ? prophetam ? Utique dico vobis, et plus quam prophetam» (Luc, vii, 26). C'est ce qui retentissait tout à l'heure dans vos rues, c'est ce que je lisais inscrit sur l'un de vos arcs-de-triomphe. «Et toi, naguère encore simple enfant d'Israël, tu seras appelé le prophète du Très-Haut, car tu marcheras devant la face du Seigneur pour préparer Ses voies» : Et tu, puer, propheta aItissimi vocaberis ; prœibis enim ante faciem Domini parare vias ejus (Luc, i, 76).

 

II. Mais alors «Qui êtes-vous donc ?» me dites-vous comme à Jean : «Qui êtes-vous, afin que nous en rendions compte à ceux qui nous interrogeront à notre retour dans nos demeures : Dixerunt ei : Quis es ? ut responsum demus his qui miserunt nos ?» (Jean, i, 22)

Mes Frères, c'est encore saint Hilaire qui me donnera ma réponse. «Episcopus ego sum : Je suis évêque». Ce mot contient tout, ce mot dit tout.

Je suis évêque: je serai donc père, je serai pasteur ; je vous aimerai comme le père aime ses enfants; je vous guiderai et vous nourrirai comme le pasteur conduit et nourrit ses brebis. C'est mon devoir, ce sera aussi mon bonheur d'accomplir envers vous cette double mission. Votre affection filiale, votre docilité pieuse me la rendront facile. Il est recommandé au pasteur de regarder le visage de son troupeau: Agnosce vultum pecoris tui et greges tuos considera (Prov, xxvii, 23). Ce que j'ai lu aujourd'hui sur vos figures m'a révélé vos âmes. Quels cœurs que ceux que j'ai vus rayonner sur vos fronts et dans vos sourires ! Je puis vous le dire comme Paul aux Galates : Oui, malgré mon obscurité, "vous ne m'avez pas méprisé et rejeté, mais vous m'avez accueilli comme un ange de Dieu, comme le Christ Jésus" (Galat, iv, 14).

 

Il est vrai, j'ai pris soin de vous arriver sous les auspices de la Vierge Immaculée. En fêtant le fils qu'elle vous envoie, vous avez voulu fêter aussi la Mère. Voilà pourquoi votre ville entière n'était aujourd'hui qu'une église : les rues, les places, les marchés, l'air même étaient comme sanctifiés. Sous l'impression de ces pompes si belles et si douces, il me semble que je ressens en moi dès ce jour ce que la sainte Écriture appelle les entrailles de la dilection paternelle et pastorale et que je n'aurai aucun effort à faire pour vous chérir et vous en donner toutes sortes de témoignages.

Mais l'évêque est encore autre chose que père de famille et que pasteur. La signification de son nom l'indique. Il est principalement «un surveillant». Du poste d'observation sur lequel il est placé, il faut qu'il observe, qu'il considère, qu'au besoin il jette le cri d'alarme. Sentinelle de la vérité, défenseur des droits de Dieu, gardien des âmes : voilà pour l'évêque des titres sacrés, qui portent avec eux des obligations inflexibles, des responsabilités indéclinables.

 

Episcopus ego sum : Je suis évêque. Si donc vous attendez de moi que je serai l'homme de la paix, l’homme de la conciliation, de la condescendance, de la charité, vous ne présumez rien que de vrai. Avec la grâce de Dieu je serai tel au milieu de vous. Mais là ne se borneront pas mes devoirs, et il se peut que les circonstances m’en imposent d'autres que vous seriez moins préparés à comprendre.

 

Episcopus ego sum : Je suis évêque. A ce titre, je suis parmi vous le consul de la majesté divine, l'ambassadeur et le chargé d'affaires de Dieu. Si le nom du Roi mon Maître est outragé, si le drapeau de Son Fils Jésus n'est pas respecté, si les droits de Son Église et de Son sacerdoce sont méconnus, si l'intégrité de Sa doctrine est menacée : je suis évêque, donc je parlerai, j'élèverai la voix, je tiendrai haut et ferme l'étendard de la vérité, l'étendard de la vraie liberté, qui n'est autre que l'étendard de la foi, l'étendard de mon Dieu. Les pusillanimes pourront s’en étonner, les esprits d'une certaine trempe pourront même s'en scandaliser. C'est pourquoi j'ai voulu m'en exprimer librement dès aujourd'hui, parce que vous ne sauriez suspecter à cette heure l'abondance de charité qui déborde de mon âme.

 

III. La paix : oui, sans nul doute, c'est le désir ardent de mon cœur, c'est le besoin de ma nature, c'est l'inclination marquée de mon caractère. Mais l'Esprit-Saint m'a enseigné que l’amour de la vérité doit passer avant tout autre amour, même avant l'amour de la paix : veritatem tantum et pacem diligite (Zachar, viii, 19). L'une des prières qui ont été prononcées sur ma tête au jour de ma consécration épiscopale était celle-ci : «Qu'il aime la vérité, et qu'il ne l'abandonne jamais, ni sous l'empire de la crainte, ni sous l'empire de la flatterie : veritatem diligat, neque eam unquam deserat, aut laudibus aut timore superatus». Et l'expérience que vient de faire le monde doit vous avoir appris à tous, mes Frères, combien l'erreur est féconde en calamités de tout genre. Ayez donc confiance en notre ministère, et soyez résolus à respecter nos paroles et nos actes, même lorsqu'il vous arriverait à ne pas les comprendre. Laissez-nous sauvegarder, dans leurs causes et dans leurs principes, les effets et les conséquences auxquels vous attachez tant de prix ; laissez-nous travailler pour vous quelquefois malgré vous ; et souvenez-vous que, des sommets de la montagne, le berger voit de plus haut et plus loin que les brebis mollement étendues dans la plaine.

 

Non, m'écrierai-je avec le prophète, non , «pour Sion je ne me tairai pas, et pour Jérusalem je n'aurai pas de repos : propter Sion non tacebo, et propter Jerusalem non quiescam» (Isa., lxii, 1), jusqu'à ce que le Sauveur Jésus, rejeté par l'insolence des hommes de notre temps, Se lève de nouveau sur le monde pour l'éclairer de Ses rayons et le sauver par cet éclat salutaire. Ce que votre grand docteur disait ici à vos pères, le spectacle des choses contemporaines l'a suffisamment confirmé : «il n y a rien de si calamiteux pour le monde que de n'avoir pas reçu Jésus-Christ : Et quid mundo tam periculosum quam non recepisse Christum ?»

 

Aussi les esprits les moins chrétiens s'accordent-ils présentement à encourager l'indépendance de notre ministère, la hardiesse de notre parole. Dans ces jours de confusion et de désordre, si les prophètes se taisent, qui donc parlera ? Si les chaires de vérité sont muettes, qui donc fera revivre les droits de la vérité ? Qu'il vous suffise de savoir que notre zèle sera invariablement guidé par la charité, et que si nous sommes jamais contraint de faire la guerre, ce sera toujours dans le but de faire la paix, la seule digne de ce nom, qui est la paix dans la vérité : pacem in veritate.

 

Cette paix, mes Frères bien-aimés, je vous la souhaite à tous aujourd'hui avec toute l'effusion de la tendresse de mon âme ; à mes frères dans le sacerdoce, et à ces âmes d'élite qui se sont vouées à la pratique de la perfection évangélique; aux hommes constitués en dignité, et à tous ceux qui sont placés sous leur autorité ; aux grands et aux petits, aux riches et aux pauvres ; aux vieillards et aux jeunes hommes ; aux époux et aux épouses ; aux pères et aux enfants ; aux justes et aux pécheurs ; aux fidèles disciples de l'Église, et à nos frères séparés qui ont eu le malheur de naître hors de son giron maternel ; en un mot à tous ceux que la grâce de Dieu et du siège apostolique a confiés à ma garde : Que la bénédiction du Père, du Fils et du Saint-Esprit descende sur vous, et qu'elle y demeure à jamais. Amen.

 

Œuvres de Mgr l’évêque de Poitiers,

T. I, p. 128 à 134. Oudin, 1873, 4è éd.

 

On lira avec édification la réponse familière et paternelle de M. Lecomte, son Maître, son conseiller, son ami, Curé de la cathédrale de Chartres, à la lettre du nouveau Prélat qui lui demandait ses conseils à l'approche de la préconisation et du sacre.

 

«Mon cher Seigneur et tendre ami... je vous félicite et je félicite plus encore notre Mère l'Église de voir aujourd'hui le choix si judicieux des hommes confirmé authentiquement par celui de Dieu en la personne de Son Vicaire. Je serai bien attendri et bien heureux de pouvoir assister à votre sacre.

Vous avez l'humilité, cher ami, de me demander quelques mots puisés à la source de mon pauvre cœur. Je devrais vous envoyer aux eaux de votre propre fontaine. Mais Jéthro, prêtre de Madian, donna quelques conseils utiles à Moise, Pontife suprême, consécrateur d'Aaron.

Vous aimerez Notre-Seigneur plus tendrement que jamais. Amas me ? Diligis me ? C'est la vertu première du pasteur. C'est aussi sa première joie et sa plus douce consolation. C'est son repos après la fatigue, et sa lumière dans l'enseignement ; c'est le sommeil d'amour sur le sein du Seigneur. On y trouve délassement et lait de sapience céleste. Mais que dis-je ? vous ferez bien mieux que tout ce que je pourrais vous conseiller en cette matière.

Tenez votre conscience joyeuse et saintement libre, pour être en état de sanctifier autrui. On ne peut guère s'occuper des autres quand on est trop préoccupé de soi.

Je ne vous dirai rien, mon cher Seigneur, de ce que vous ferez pour répandre partout, partout, dans votre diocèse, la tendre piété envers la Sainte Vierge dont vous êtes l'enfant chéri et à qui vous devez tout. Faites-la beaucoup aimer de vos prêtres, ce sera la faire beaucoup aimer de vos ouailles. Allez, enseignez l'amour de Marie à tous les fidèles de votre contrée, c'est la mission dont vous investit le pauvre hère à qui toute puissance a été ôtée, mais qui met toutes ses impuissances, ses infirmités et ses douleurs au service de votre cœur si tendre et de votre intelligence si féconde.

Chérissez beaucoup vos prêtres : c'est la recette pour en être chéri. Honorez-les tous, même les moins avenants : c'est leur apprendre à s'honorer eux-mêmes. Semez-leur une mesure de respect, vous en moissonnerez mille mesures. Cordialisez-les saintement et avec une dignité gracieuse.

Soyez, à l'égard de vos jeunes séminaristes, le Jésus de Jean : ils vous seront les Jean de Jésus. C'est surtout ce petit champ, dont la terre vierge est si meuble et si riche de sucs et de principes nourritures, c'est ce petit champ qu'il faudra cultiver et arroser. Ce n'est même pas un champ, c'est un jardin, l'areola aromatum. Vous y planterez force lis pour les délices du Bien-Aimé, et vous placerez au milieu fontem hortorum... Marie sera la reine et la mère de tous vos séminaristes. Il faudra aller prendre dans le diocèse de Poitiers des leçons d'amour pour Marie.

Quant à l'administration, dénouer toujours tant que l'on peut ; ne briser jamais, à moins d'une nécessité dont il faut gémir, et adoucir la rigueur par la délicatesse et la prudence dans la forme. Mais vous savez si bien tourner la difficulté sans renoncer au but, ou plutôt pour y arriver plus sûrement !... Il n'y a que les natures délicates et fortes qui sachent ces secrets et puissent les appliquer.

Ne veuillez pas tout à la fois, veuillez longtemps. Comme le soleil qui, après le solstice d'hiver, nous ramenant l'été à travers les frimas, avance toujours et finit par être vainqueur dans l'ensemble, lors même qu'il semble reculer et être vaincu dans le détail, il faut souffrir de paraître vaincu pour mieux triompher...

Soyez vous-même. Il faut beaucoup de force pour ne se mouvoir que de son propre mouvement et savoir résister aux entraînements des conseils empressés, ou des conseils passionnés, ce qui se rencontre plus souvent encore.

Pour le choix des pasteurs, préférez le mérite modeste, après l'avoir constaté par vos propres yeux ; allez chercher le mérite qui se tient caché derrière les autres. Faites de ce dernier le premier. Écartez délicatement et sans le blesser, le mérite qui se produit et cherche l'attention de ses supérieurs. Celui-ci n'est pas de bon aloi, ou, pour dire mieux, ce mérite n'est pas le mérite, c'est la suffisance et l'ambition. N'écoutez guère les recommandations enthousiastes des dames. Ne les excluez pas non plus systématiquement : elles peuvent mettre sur la voie du vrai mérite, surtout lorsqu'elles sont solidement pieuses et humbles.

Faites revivre Notre-Seigneur ! Qu'on dise derrière vous : Oh c'est Jésus revenu sur la terre et conversant parmi les hommes. Souriez à tous, aux riches et aux pauvres, aux pauvres et aux riches également, ou, si vous y mettez quelque inégalité, qu'elle soit en faveur des petits qui ont plus besoin de cette aumône.

Que vos mains soient toujours bénissantes comme celles de saint Mélèce, l'aimable évêque d'Antioche, ou de saint François de Sales. Soyez le saint François de Sales de Poitiers.

Ne pressez pas trop votre marche. Point de lenteur, mais point de précipitation, à moins que le feu ne soit à la maison de quelque âme.

Gardez votre style élégant, noble, délicat, limpide comme votre pensée. Expliquez surtout le texte divin à la façon des siècles antiques : c'est fécond et varié à l'infini. Ne vous bornez pas aux formes grecques et romaines : c'est une belle partie du beau, mais le beau complet n'est que dans les Livres sacrés. Soyez d'Athènes, soyez de Rome ; mais surtout soyez de Jérusalem, soyez biblique.

Prêchez les fidèles par vous-même, autant que votre santé vous le permettra. Mais prêchez aussi les prêtres ; j'aimerais à vous voir leur prêcher vous-même les retraites. Car, ô mon Dieu, que d'insipides médiocrités se chargent parfois de ce ministère ! Il faut d'ailleurs être pasteur soi-même et père, pour bien enseigner les pères et les pasteurs.

Faites comme le soleil : montrez-vous à votre peuple sans vous prodiguer. De temps en temps, mettez quelque voile de vapeur mystérieuse, sans cesser d'être transparente, sur l'astre de votre auguste caractère.

Je reviens à ce mot qui est le fond de la sainteté pour un évêque : imiter la bonté (j'adore ce mot), la bonté et la mansuétude du Fils de Dieu. Passez en faisant le bien, guérissant toute langueur et toute infirmité, évangélisant le royaume de Dieu par les bourgades et les cités, imposant les mains aux petits enfants et souriant saintement aux mères.

Visitez les hôpitaux, sans compromettre votre frêle santé. Visitez aussi les colombes du Carmel, si vous avez le bonheur d'en posséder, ou celles d'Annecy, et les abeilles ouvrières des établissements d'éducation dirigés par des religieuses. Ouvrez ainsi des rigoles de grâces pour l'irrigation de toutes vos terres.

Soyez le pasteur modèle, aimé de Dieu, de Marie et des hommes, comme vous l'avez toujours été et le serez de plus en plus de moi jusqu'à la fin, cher Seigneur et fils».

 

Un archiprêtre de Notre-Dame de Chartres,

M. Pierre-Alexandre LECOMTE,

Par le chanoine Goussard, p. 116 à 120, Chartres, 1894.


cardinal pie

 

DISCOURS POUR LA SOLENNITÉ DE LA RÉCEPTION DES RELIQUES DE SAINT ÉMILIEN , ÉVÊQUE DE NANTES

PRONONCÉ DANS L'ÉGLISE CATHÉDRALE DE NANTES le 8 novembre 1859.

 

Cum oratis, dicite : Pater sanctificetur nomen tuum ; adveniat regnum tuum.

Quand vous priez, dites : Père, que Votre Nom soit sanctifié, que Votre Règne arrive (Luc, xi, 2).

 

Monseigneur(1),

Jamais le divin fondateur du christianisme n'a mieux révélé à la terre ce que doit être un chrétien, que quand Il a enseigné à Ses disciples la façon dont ils devaient prier. En effet, mes Frères, la prière étant comme la respiration religieuse de l'âme, c'est dans la formule élémentaire qu'en a donnée J.-C. qu'il faut chercher tout le programme et tout l'esprit du christianisme. Écoutons donc la leçon textuelle du Maître. J'en ai récité le commencement tout à l'heure selon le texte plus concis de saint Luc. Je le dirai maintenant d'après saint Matthieu, tel que les enfants le balbutient et que tous les chrétiens le répètent depuis bientôt deux mille ans. Vous prierez donc ainsi, dit J.-C. : Sic ergo vos orabitis : "Notre Père, qui êtes dans les cieux, que Votre Nom soit sanctifié, que Votre Règne arrive, que Votre Volonté soit faite sur la terre comme au ciel (Matth., vi, 9)".

L'intelligence de mon sujet n'exige pas que j'ajoute le reste.

Vous comprenez déjà, M. T.-C. F., à quelle hauteur de pensées, de sentiments, de désirs, se trouve placé tout aussitôt le chrétien qui s'exprime ainsi. Qu'il soit grand ou petit, lettré ou ignorant, prêtre ou laïque, qu'il prie en public ou en particulier, cela n'importe pas ; l'Évangile suppose même qu'il est seul dans sa chambre, la porte fermée (ibid., 6). Or, à peine a-t-il ouvert la bouche, que, s'identifiant avec toute la grande famille humaine, et s'élançant vers le Père commun de tous qui est dans les cieux, ce faible mortel, dans le transport et presque le délire de son désintéressement, s'oublie d'abord et se néglige lui-même, qui a besoin de tout, pour ne songer qu'à celui qui est l'être nécessaire et qui n'a besoin de rien ni de personne. Avant toute autre chose, sa triple préoccupation, c'est la glorification du nom de Dieu sur la terre, c'est l'établissement du règne de Dieu sur la terre, c'est l'accomplissement de la volonté de Dieu sur la terre(2). Et ces trois aspirations, qui peuvent être ramenées à une seule, ne sont pas sans ordre et sans gradation. Il existe ici-bas des supériorités qui n'ont que l'excellence du nom et la préséance du rang. Il en est d'autres qui joignent à la dignité le pouvoir, mais qui n'en ont pas l'exercice, qui règnent et ne gouvernent pas. Enfin il en est qui trônent, qui règnent et qui gouvernent ; et là seulement sont les véritables rois, les véritables monarques. Telle est éminemment la royauté suprême de notre Dieu dans les cieux. Là, Son nom est honoré par tous ; Son pouvoir s'étend sur tous ; Sa volonté est obéie de tous. De ce côté, nous ne pouvons rien dire, sinon : Amen, "Cela est" ; mais non pas : Amen , "Que cela soit" ; car rien ne se peut ajouter, ô mon Dieu, à Votre royauté essentielle de là-haut. Au contraire, si j'abaisse mes yeux sur la terre, et s'il s'agit de Votre royauté dans les développements extérieurs que le temps lui apporte, Vous me permettez alors, ô mon Dieu, Vous me commandez même de faire des vœux pour Votre gloire. Car ici-bas il y a des noms qui veulent prévaloir contre Votre nom, des sceptres qui songent à s'élever au-dessus de Votre sceptre, des volontés qui entreprennent de l'emporter sur Votre volonté, et, pour tout dire, ici-bas Votre règne est traversé, il est combattu, il est entravé. Vos disciples, ô Seigneur Jésus, ce sont ceux qui, parmi toutes les vicissitudes de ce monde, prennent invariablement parti pour la cause divine ; que dis-je ? ce sont ceux qui s'acharnent à vouloir une perfection qui ne sera jamais réalisée dans le temps, puisqu'ils n'aspirent à rien moins qu'à voir Dieu glorifié, servi, obéi sur la terre comme Il l'est au ciel : idéal qu'il ne leur sera point donné d'atteindre entièrement, mais qu'il leur est ordonné de poursuivre, et que la consommation finale démontrera n'avoir pas été un vain rêve : Sicut in cœlo et in terra.

Le chrétien, M. T.-C. F., ce n'est donc pas, comme semble le croire et comme l'affirme tous les jours et sur tous les tons un certain monde contemporain, ce n'est donc pas un être qui s'isole en lui-même, qui se séquestre dans un oratoire indistinctement fermé à tous les bruits du siècle, et qui, satisfait pourvu qu'il sauve son âme, ne prend aucun souci du mouvement des affaires d'ici-bas. Le chrétien, c'est le contre-pied de cela. Le chrétien, c'est un homme public et social par excellence ; son surnom l'indique : il est catholique, ce qui signifie universel. Jésus-Christ, en traçant l'oraison dominicale, a mis ordre à ce qu'aucun des siens ne pût accomplir le premier acte de la religion, qui est la prière, sans se mettre en rapport, selon son degré d'intelligence et selon l'étendue de l'horizon ouvert devant lui, avec tout ce qui peut avancer ou retarder, favoriser ou empêcher le règne de Dieu sur la terre. Et comme assurément les œuvres de l'homme doivent être coordonnées avec sa prière, il n'est pas un chrétien digne de ce nom qui ne s'emploie activement, dans la mesure de ses forces, à procurer ce règne temporel de Dieu, et à renverser ce qui lui fait obstacle. Je pourrais parcourir toute la succession des siècles, et chacun d'eux m'offrirait quelque grand modèle à proposer à votre imitation. Mais mon sujet m'est tracé d'avance. Ces ossements sacrés qui viennent d'être triomphalement et providentiellement rapportés dans votre ville, M. T.-C. F., m'épargnent l'embarras du choix. Voyons donc comment, en l'an de grâce sept cent vingt-cinq, les braves Nantais, guidés par leur évêque, ont compris et pratiqué les premiers mots de leur Pater ; et nous tâcherons d'en conclure ce que nous devons être, ce que nous devons faire nous-mêmes, je dis nous tous, fidèles, prêtres, évêques, sous peine de donner le démenti à notre oraison dominicale et aux exemples de nos pères.

Cet entretien sera simple et familier. La parole épiscopale ne comporte pas de mouvements apprêtés ni d'ajustements oratoires. Néanmoins, j'éprouve un besoin tout particulier du secours de vos prières. Implorez donc avec moi cette auguste Vierge, de qui les chastes flancs ont enfanté l'Emmanuel, le Dieu avec nous, dont la naissance temporelle a été le premier avènement du règne de Dieu sur la terre. Ave, Maria.

 

PREMIÈRE PARTIE.

 

Le règne visible de Dieu sur la terre, M. T.-C. F., c'est le règne de Son Fils incarné, J.-C. ; et le règne visible du Dieu incarné, c'est le règne permanent de Son Église. "Dieu est connu dans la Judée, disait le psalmiste, et Son Nom est grand dans Israël" (Ps lxxxv, 1). Cette proposition est bien plus vraie encore quand il s'agit de l'Église de la nouvelle loi. Là Dieu est connu ; là Son Nom est révéré et glorifié, là Sa Royauté est acclamée, là Sa Loi est observée ; en un mot, selon la belle définition du catéchisme de Trente, expliquant le début de l'oraison dominicale, "le règne de Dieu et du Christ, c'est l'Église" : Regnum Christi quod est Ecclesia (Catech. concil. Trid., P. IV, C. xi, n. 23).

Mais, parce que l'Église de J.-C. réalise le règne de Dieu dans le temps avec une énergie immense et une efficacité unique, à cause de cela elle est destinée à rencontrer sur sa route des obstacles de tout genre et des résistances formidables. La raison en est que l'Église est ici-bas militante, et non pas triomphante ; elle est dans la voie, et non pas dans le terme. Il est vrai, il lui a été dit de régner déjà, mais de régner au milieu de ses ennemis : Dominare in medio inimicorum tuorum (Ps. cix, 2). Et sa domination sera ainsi partagée, disputée, quelquefois balancée, jusqu'au jour où tous ses ennemis seront placés sous ses pieds : Oportet autem illum regnare, donec ponat omnes inimicos ejus sub pedibus ejus (I Corinth., xv, 25). C'est dans cette lutte que se manifesteront les secrets des cœurs, et que se fera dès ici-bas le discernement des bons et des mauvais, le partage des braves et des lâches, ce qui veut dire le partage des élus et des réprouvés, puisque ni les méchants ni les lâches n'entreront dans le royaume des cieux. Heureux donc les hommes qui n'auront jamais hésité entre le camp de la vérité et celui de l'erreur ! Heureux ceux qui, dès le premier signal de la guerre, se seront incontinent rangés sous l'étendard de Jésus-Christ !

Or, à l'époque qui nous occupe, il avait paru sur la terre, depuis bientôt deux siècles, un fils de Bélial à qui il était réservé de tenir en haleine la chrétienté tout entière durant une période de plus de mille ans. L'islamisme, "religion monstrueuse", dit Bossuet dans son beau panégyrique de saint Pierre Nolasque, "religion qui se dément elle-même, qui, a pour toute raison son ignorance, pour toute persuasion sa violence et sa tyrannie, pour tout miracle ses armes" (édit. de Lebel, T. xvi, p. 62), et j'ajouterai, pour tout attrait ses excitations voluptueuses et ses promesses immorales, l'islamisme avait déjà envahi d'immenses contrées. Que le schisme, que l'hérésie tombassent sous ses coups, c'était un grand malheur sans doute : toutefois c'est la loi de l'histoire et c'est un ordre accoutumé de la providence que, pour punir les peuples pervers, Dieu se sert d'autres peuples plus pervers encore ; et cette mission, l'islamisme en était investi pour longtemps. Mais voici que la chrétienté n'est plus seulement atteinte dans ces races dégénérées qui ont décomposé en elles le principe de la vie par l'altération du principe de l'unité et de la vérité : c'est l'Europe dans ses parties les plus vitales, c'est le cœur même des races catholiques qui est menacé ; c'est le boulevard de l'orthodoxie, c'est le royaume très-chrétien, c'est la France, et, derrière le rempart de la France, c'est la métropole du christianisme, c'est le monde entier qui aura tout à redouter de ces nouveaux et implacables barbares. Ils ont franchi les Pyrénées, ils se sont rués sur nos belles provinces du midi, ils ont étanché la soif de leur glaive dans le sang de nos frères orthodoxes, ils s'avancent jusque dans la Bourgogne ; leurs traces sont marquées par le feu et le sang, mais surtout par la profanation et l'impiété. Tout cède, tout fléchit devant ces hordes féroces. Nul bras n'ose entreprendre de les arrêter. O Dieu, ô notre Père qui êtes dans les cieux, que vont devenir sur la terre Votre Nom, Votre Règne, Votre Loi ; en d'autres termes, que va devenir Votre Église ?

Mes Frères, il y avait à Nantes, ce qui s'y est vu souvent, un évêque homme de foi et homme de courage : le saint chrême, en inondant sa tête et ses mains, n'avait point éteint dans ses veines l'ardeur naturelle du sang breton. Autour de cet évêque nantais, il y avait ce qu'on y trouverait encore, ce qu'on y trouvera toujours, toute une phalange chevaleresque de loyaux chrétiens et de valeureux guerriers. Émilien, c'est le nom de l'évêque, met d'abord son peuple en prière. Mais bientôt il se relève, car sa prière elle-même le pousse à l'action. Quand la patrie est en danger, tout citoyen est soldat. Or, à l'heure solennelle qui venait de sonner, ce qui était menacé, c'était la patrie des âmes en même temps que celle des corps, c'était le règne de Dieu en même temps que le royaume des Francs. Et, puisque la terreur ou l'impuissance sont partout, puisque personne ne se lève pour sauver l'Église et la France, Émilien se lèvera. Vous m'arrêtez peut-être, et vous me dites : Quoi ! c'est un évêque qui va prendre les armes ? Et que devient la discipline sacrée ? Mes Frères, ne confondons pas les époques, ne jugeons pas les besoins et les mœurs d'un autre âge d'après nos temps et nos mœurs. Les nécessités sociales d'alors ne comportaient pas sur ce point toute la sage précision de la discipline postérieure(3). Et d'ailleurs, il est des cas extrêmes dans lesquels les règles disciplinaires s'évanouissent devant la loi divine ; que dis-je ? il est des cas, même vulgaires, Jésus-Christ m'en est garant, dans lesquels la loi divine s'efface devant le droit de nature. "Qui de vous, disait le divin Maître, si le bœuf ou l'âne de son prochain vient à tomber dans une fosse, ne l'en tirera pas sur-le-champ, même au jour du sabbat ?" (Luc, xiv, 5) Or, quand une loi fondamentale comme celle du sabbat cède pour une pareille cause, que dirons-nous lorsqu'il s'agit non pas même seulement de sauver la vie d'une fille d'Abraham, mais de porter secours, en un péril extrême, à la mère commune de tous les hommes, à l'épouse du Christ, à l'Eglise de Dieu : Hanc autem fiIiam Abrahæ non oportuit solvi (Luc, xiii, 16) ? Mais j'ai tort d'insister sur ces explications inutiles. Assurément le pontife Émilien ne songea pas à se justifier à lui-même son action au moyen de ces raisonnements. Prenant conseil de son bon sens, comme de sa foi et de son courage, et sachant à quel peuple il avait affaire, il harangue ainsi son troupeau : "O vous tous, hommes forts dans la guerre, plus forts encore dans la foi : Homines fortes in bello, in fide autem fortiores, armez vos mains du bouclier de la foi, vos fronts du signe de la croix, votre tête du casque du salut, et couvrez votre poitrine de la cuirasse du Seigneur. Puis, une fois revêtus de cette armure religieuse, ô soldats du Christ, prenez vos meilleures armes de guerre, vos armes de fer les mieux forgées, les mieux trempées, pour renverser et broyer ces chiens furieux. Nous pouvons succomber dans la lutte ; mais c'est le cas de dire, avec Judas Machabée: Mieux vaut mourir que voir le désastre de notre patrie, et de supporter la profanation des choses saintes et l'opprobre de la loi que nous a donnée la majesté divine (Bolland, T. 5, 25 juin, p. 81, n. 2)".

Au frémissement que ces paroles, froidement répétées, viennent de faire courir dans vos rangs, jugez, M. F., de l'effet qu'elles produisirent sur vos pères du huitième siècle. Émilien était leur compatriote par le sang, en même temps que leur père par la grâce ; il avait un port digne et majestueux, un visage à la fois austère et agréable, une parole ferme et pourtant sympathique, un cœur compatissant. Transportés hors d'eux-mêmes par ce discours laconique, véritable modèle de la harangue militaire et sacerdotale, ils répondent unanimement par ce cri, qui sera toujours instinctif dans le cœur et sur les lèvres des Nantais quand ils entendront un appel de leur évêque : "Seigneur vénéré et bon pasteur, ordonnez, commandez, et, partout où vous irez, nous vous suivrons : Domine venerande et bone pastor, jube, impera, et quocumque ieris, te sequemur (ibid.). Émilien ne perd pas un instant ; il voit dans cet élan l'expression de la volonté divine, il fixe le jour du départ. Nul ne manque au mot d'ordre. Aux citoyens de la province se sont adjoints des étrangers venus de loin. Munis de leurs armes agressives et défensives, ils viennent pieusement s'agenouiller dans l'église de Nantes, Là, un admirable spectacle commence : c'est vraiment le prélude de nos plus saintes croisades, le début de nos plus magnifiques guerres chrétiennes. Émilien n'était pas de ces pontifes guerriers, comme on en vit alors quelques-uns, qui, sous le froc ecclésiastique, ne portaient qu'une âme laïque et séculière. Avant tout, Émilien est évêque ; il veut que l'expédition ait un caractère exclusivement religieux. Il se revêt donc des ornements sacrés, et il célèbre les saints mystères, durant lesquels il va bénir et ensuite communier tous ses compagnons d'armes. Rien ne manque à cette imposante solennité ; l'homélie même n'y est pas omise, et je crois entendre retentir à mes oreilles ces accents du sacrificateur : "Mes enfants, Filioli, instruits par les préceptes salutaires du Seigneur et formés à une école divine : Prœceptis salutaribus moniti et divina institutione formati, vous et moi nous osons dire chaque jour : "Notre Père qui êtes dans les cieux, que Votre nom soit sanctifié, que Votre règne arrive, que Votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel". Enfants, ces grandes paroles que le Christ nous a apprises, l'occasion est venue de les traduire par nos actes. Remercions Dieu, notre créateur et bienfaiteur, qui, par Sa bonté, nous a rassemblés en si grand nombre, et qui a visiblement fortifié nos cœurs par Sa grâce. Prions-Le dévotement, afin qu'Il fasse véritablement de nous les soldats de Son Nom, les soldats de Son Règne, les soldats de Sa Loi et de Sa cause : Devote ipsum deprecemur, ut voluntatem suam adimplere valeamus in salutem"(Bolland., T. 5, 25 juin, p.81, n. 3).

Après de telles paroles, il ne restait plus qu'à partir. La sainte phalange se met en marche. Ni les larmes des adieux, ni aucune des considérations et des affections terrestres ne les arrêtent. Ils ont, dit l'historien, l'espérance pour flambeau, les sacrements pour nourriture, et leur évêque pour chef. Ils marchent jour et nuit, jusqu'à ce qu'ils arrivent en Bourgogne et qu'ils se trouvent en face de l'ennemi. L'événement montra de quel prix était pour eux l'expérience militaire de leur chef. Trois premières batailles, engagées avec habileté et soutenues avec courage, sont couronnées par autant de brillantes victoires. Saint-Forgeot, Saint-Pierre-l'Étrier, Creuse-d'Auzy voient leurs champs abreuvés du sang des infidèles. La fortune semblait se fixer dans les rangs des chrétiens, quand bientôt, à la suite d'un quatrième fait d'armes, une nouvelle et plus formidable armée de Sarrasins vient les surprendre à l'improviste. Le pontife fait sonner de la trompette, rallie ses soldats, les anime une dernière fois par sa parole inspirée. Mais, tandis qu'il parle, il est enveloppé lui-même par les bataillons infidèles ; il fait, jusqu'aux derniers moments, des prodiges de bravoure. Accablé par le nombre, criblé de cent coups d'épées et de lances, entouré de morts et de mourants, il exhortait encore les siens : "O généreux soldats, soyez constants dans votre foi et dans votre courage ; reprenez force et haleine contre ces cruels païens... Enfants, vous êtes les soldats, non pas des hommes, mais de Dieu. Vous combattez pour votre véritable mère, la sainte Église, dont la voix crie vengeance vers Dieu pour le sang de ses saints. Là-haut, avec le Christ, un meilleur sort nous attend ; là est notre victoire, là est notre récompense"(Bolland., T. 5, 25 juin, p. 82 n. 8). Ces derniers mots furent aussi le dernier soupir du guerrier ; son âme, reçue par les mains des anges, était introduite dans les joies éternelles.

Vous me demandez, mes Frères, si l'histoire de votre pontife se termine là, et si ce sera tout le résultat de son expédition. Non, ni l'histoire ni l'expédition de votre pontife ne se terminent avec sa défaite et sa mort. Son histoire, même ici-bas, se continue toujours depuis onze siècles. La main de Dieu, d'année en année, y ajoute quelque nouvelle page par quelque nouveau prodige opéré sur sa tombe. Son nom, ses exploits sont demeurés populaires sur le sol où il a succombé ; sa dépouille y est entourée d'amour et de vénération, et la Bourgogne reconnaissante n'a cessé de renouveler tous les ans sa fête et son panégyrique(4). Enfin, votre cité elle-même, après un de ces longs et mystérieux oublis que Dieu permet, disons mieux, dont Il Se sert pour ménager à Ses saints un triomphe plus inattendu et comme une véritable résurrection terrestre, votre cité vient de fêter la rentrée solennelle d'Émilien dans ses murs, avec autant et plus de démonstrations qu'elle n'en pourrait déployer pour la réception d'aucune majesté de la terre. Illustres hagiographes, qui rassemblez avec une persévérance d'érudition déjà plus que deux fois séculaire, tous les monuments de la vie et de l'histoire des héros du christianisme, insérez dans vos savantes archives les merveilles dont nous venons d'être témoins. La ville de Nantes vous a préparé, durant ces trois jours, des récits dont l'intérêt ne le cédera à aucun de ceux que l'antiquité sainte vous a légués. Vous le voyez donc, mes Frères, l'histoire de votre évêque guerrier n'a pas fini avec sa vie.

Et quant à son expédition, loin qu'elle ait fini avec lui, il est beaucoup plus vrai de dire qu'il en a seulement donné le signal. Ce farouche ennemi de la chrétienté, auquel la Bretagne catholique a porté les premiers coups et sur lequel elle a remporté de premiers avantages, attendez seulement sept ans, et il sera tellement broyé dans les champs de Poitiers, qu'il ne reparaîtra plus jamais sur le sol de la France. Et parce qu'il est écrit que ces deux généreuses provinces, la Bretagne et le Poitou, doivent toujours se donner la main dans les grands combats de la religion et du droit, un autre évêque de Nantes, successeur d'Émilien, figurera dans la bataille à côté de Charles-Martel. Un de vos devanciers, Monseigneur, avait été à la peine : il était juste qu'un autre fût à l'honneur. Mais ce n'est point assez. Le Sarrasin, chassé de nos rivages, exerce ailleurs ses cruautés et ses impiétés. Ce n'est plus seulement de notre sol qu'il faut l'éloigner, c'est chez lui, c'est dans son propre empire qu'il faut désormais le poursuivre. L'orient, Jérusalem, les lieux saints nous convient à leur défense. Un pape français, Sylvestre Il, pousse, au nom de la cité sainte, le premier cri de détresse ; un autre pape, français encore, Urbain II, lance le premier cri de guerre. Les accents généreux de ces deux pontifes émeuvent le monde, et leurs discours volent de bouche en bouche. Je dois le dire pourtant, mes Frères : quand je rapproche ces accents et ces discours de ceux qui sont tombés des lèvres de votre Émilien, je reconnais qu'ils n'en sont que l'écho répété de plus haut et propagé plus au loin. Oui, et si quelqu'un avait la pensée de s'étonner de tout ce que Nantes a fait depuis trois jours, je répondrais que Nantes n'en pouvait pas trop faire, car c'est une des plus belles, une des plus grandes pages de son histoire qui vient de lui être révélée et de lui être rendue. Les croisades, ces guerres chrétiennes qui seront l'éternel honneur de la France, ne sont qu'un plus large développement de l'expédition de vos pères. Et après que la noble ardeur des croisades s'est éteinte dans l'âme des princes et des rois, la flamme sacrée qui anime encore le zèle des papes, le zèle des chevaliers chrétiens et des moines-soldats, c'est cette noble passion que votre évêque-soldat a si bien nommée l'amour de la foi et de la sainte chrétienté : Pro amore fidei et sanctæ christianitatis (Bollan. T. 5, 25 juin, p. 81, n. 2 et 6).

Non, non, vaillant pontife, votre entreprise militaire n'a pas fini avec vous. L'œuvre dont vous avez été l'initiateur et le premier moteur, il fallait mille ans et plus de notre sang et de notre or, mille ans et plus de combats héroïques, pour la conduire à son terme définitif. Aussi je ne m'étonne pas que, sorti de Nantes au viiiè siècle, vous n'y rentriez qu'en ce siècle xixè. Me serait-il permis de le dire ainsi, mes Frères ? Même après son trépas, votre pontife avait gardé toute la fierté, ou, si vous le voulez même, toute la sainte obstination de la race bretonne, et il semble qu'il avait juré de ne regagner son domicile qu'après l'expédition conclue et la série des batailles terminée. Venez, noble pasteur, venez vous reposer enfin dans votre province bien-aimée, au milieu de votre ancien peuple. Désormais votre ennemi est vaincu sans retour. Vous vous battiez contre un colosse ; il ne reste plus qu'un fantôme. Et si ce fantôme est encore debout, c'est que le déplorable état de l'Europe demande que sa chute ne soit pas précipitée, et qu'un reste de vie artificielle lui soit maintenu, de peur que sa succession ne passe à d'autres adversaires, aujourd'hui plus puissants et plus redoutables, de la sainte Eglise de Dieu. Ne vous scandalisez donc pas trop, ô Émilien, si vous apercevez dans cette assistance plusieurs descendants de vos anciens frères d'armes, naguère enrôlés pour la défense de ces mêmes infidèles que vous immoliez sans quartier. Sans doute, cette anomalie accuse au sein des nations modernes d'immenses sujets de tristesse. Je veux vous le dire pourtant : vos neveux ont pu encore se battre loyalement, chrétiennement ; et le même sentiment de foi qui arma votre bras, animait aussi leur cœur. Les vicissitudes d'ici-bas amènent ces incidents étranges et ces retours singuliers des choses. Il serait par trop cruel, en effet, que l'héritage de Mahomet devînt la proie de ces races perfides qui ont toujours abandonné nos braves à l'heure de l'action, et dont la trahison a tant de fois retardé nos succès. Laissons donc la Providence employer Ses mystérieux appareils à galvaniser quelque temps encore ce cadavre défaillant, jusqu'au jour où notre occident chrétien, plus uni dans la véritable foi, pourra recueillir une dépouille si chèrement achetée, qui ne peut et ne doit revenir qu'à lui.

Mais je m'aperçois, mes Frères, que je touche aux questions brûlantes de notre temps. Évitons de marcher sur ces charbons ardents, et néanmoins tâchons de demeurer les fils de nos pères et de savoir combattre comme eux pour le Nom, pour le Règne et pour la Loi de Dieu. Ce sera l'objet d'une seconde réflexion.

 

SECONDE PARTIE.

 

Jésus-Christ est roi, M. T.-C. F. ; Il est roi non seulement du ciel, mais encore de la terre, et il Lui appartient d'exercer une véritable et suprême royauté sur les sociétés humaines : c'est un point incontestable de la doctrine chrétienne. Ce point, il est utile et nécessaire de le rappeler en ce siècle. On veut bien de Jésus-Christ rédempteur, de Jésus-Christ sauveur, de Jésus-Christ prêtre, c'est-à-dire sacrificateur et sanctificateur ; mais, de Jésus-Christ roi, on s'en épouvante ; on y soupçonne quelque empiétement, quelque usurpation de puissance, quelque confusion d'attributions et de compétence. Établissons donc rapidement cette doctrine, déterminons-en le sens et la portée, et comprenons quelques-uns des devoirs qu'elle nous impose dans le temps où nous vivons.

Jésus-Christ est roi ; il n'est pas un des prophètes, pas un des évangélistes et des apôtres qui ne Lui assure Sa qualité et Ses attributions de roi. Jésus est encore au berceau, et déjà les Mages cherchent le Roi des Juifs : Ubi est qui natus est, rex Judœorum ? (Matth., ii, 2) Jésus est à la veille de mourir : Pilate lui demande : Vous êtes donc roi : Ergo rex es tu ? (Jean, xviii, 37) Vous l'avez dit, répond Jésus. Et cette réponse est faite avec un tel accent d'autorité, que Pilate, nonobstant toutes les représentations des juifs, consacre la royauté de Jésus par une écriture publique et une affiche solennelle (Jean, xix, 19-22). "Écrivez donc, s'écrie Bossuet, écrivez, ô Pilate, les paroles que Dieu vous dicte et dont vous n'entendez pas le mystère. Quoi que l'on puisse alléguer et représenter, gardez-vous de changer ce qui est déjà écrit dans le ciel. Que vos ordres soient irrévocables, parce qu'ils sont en exécution d'un arrêt immuable du Tout-Puissant. Que la royauté de Jésus-Christ soit promulguée en la langue hébraïque, qui est la langue du peuple de Dieu, et en la langue grecque, qui est la langue des doctes et des philosophes, et en la langue romaine, qui est la langue de l'empire et du monde, la langue des conquérants et des politiques. Approchez maintenant, ô Juifs, héritiers des promesses ; et vous, ô Grecs, inventeurs des arts ; et vous, Romains, maîtres de la terre ; venez lire cet admirable écriteau : fléchissez le genou devant votre Roi"(5).

Elle date de loin, mes Frères, et elle remonte haut cette universelle royauté du Sauveur. En tant que Dieu, Jésus-Christ était roi de toute éternité ; par conséquent, en entrant dans ce monde, il apportait avec Lui déjà la royauté. Mais ce même Jésus-Christ, en tant qu'homme, a conquis Sa royauté à la sueur de Son front, au prix de tout Son sang. "Le Christ, dit saint Paul, est mort et Il est ressuscité à cette fin d'acquérir l'empire sur les morts et sur les vivants" : In hoc Christus mortuus est et resurrexit, ut et mortuorum et vivorum dominetur (Rom., xiv, 9). Aussi le grand apôtre fonde-t-il sur un même texte le mystère de la résurrection et le titre de l'investiture royale du Christ : "Le Seigneur a ressuscité Jésus, ainsi qu'il est écrit au psaume second : Vous êtes Mon Fils ; Je Vous ai engendré aujourd'hui" (Actes, xiii, 33). Ce qui veut dire : De toute éternité, Je Vous avais engendré de Mon propre sein ; dans la plénitude des temps, Je Vous ai engendré du sein de la Vierge Votre mère ; aujourd'hui Je Vous engendre en Vous retirant du sépulcre, et c'est une nouvelle naissance que Vous tenez encore de Moi. Premier-né d'entre les vivants, J'ai voulu que Vous fussiez aussi le premier-né d'entre les morts, afin que Vous teniez partout la première place : Primogenitus ex mortuis, ut sit in omnibus ipse primatum tenens (Coloss., i, 18). Vous êtes donc Mon Fils ; Vous L'êtes à tous les titres puisque Je Vous ai triplement enfanté, de Mon sein, du sein de la Vierge, et du sein de la tombe. Or, à tous ces titres, Je veux que Vous partagiez Ma souveraineté, Je veux que Vous y participiez désormais comme homme, de même que Vous y avez éternellement participé comme Dieu. "Demandez donc, et Je Vous donnerai les nations pour héritage, et J'étendrai Vos possessions jusqu'aux extrémités de la terre"(Ps, ii, 8).

Et Jésus-Christ a demandé, et Son Père Lui a donné, et toutes choses Lui ont été livrées (Luc, x, 22). Dieu l'a fait tête et chef de toutes choses, dit saint Paul (Ephes., i, 22 ; Coloss., ii, 10), et de toutes choses sans exception : In eo enim quod omnia ei subjecit, nihil dimisit non subjectum (Hebr., ii, 18). Son royaume assurément n'est pas de ce monde, c'est-à-dire, ne provient pas de ce monde : Regnum meum non est de hoc mundo ; non est ex hoc mundo (Jean, xviii, 36), et c'est parce qu'il vient d'en haut, et non d'en bas : regnum meum non est hinc (ibid.), qu'aucune main terrestre ne pourra le Lui arracher(6). Entendez les derniers mots qu'Il adresse à Ses apôtres avant de remonter au ciel : "Toute puissance M'a été donnée au ciel et sur la terre. Allez donc, et enseignez toutes les nations" (Matth., xxviii, 18, 19). Remarquez, mes Frères , Jésus-Christ ne dit pas tous les hommes, tous les individus, toutes les familles, mais toutes les nations. Il ne dit pas seulement : Baptisez les enfants, catéchisez les adultes, mariez les époux, administrez les mourants, donnez la sépulture religieuse aux morts. Sans doute, la mission qu'Il leur confère comprend tout cela, mais elle comprend plus que cela : elle a un caractère public, un caractère social. Et, comme Dieu envoyait les anciens prophètes vers les nations et vers leurs chefs pour leur reprocher leurs apostasies et leurs crimes, ainsi le Christ envoie Ses apôtres et Son sacerdoce vers les peuples, vers les empires, vers les souverains et les législateurs, pour enseigner à tous Sa doctrine et Sa loi. Leur devoir, comme celui de Paul, est de "porter le nom de Jésus-Christ devant les nations, et les rois, et les fils d'Israël" : Ut portet nomen meum coram qentibus, et regibus, et filiis Israel (Actes, ix, 15).

Mais je vois venir l'objection triviale, et j'entends élever contre ma doctrine une accusation aujourd'hui à la mode. La thèse que vous développez, me crie-t-on, c'est celle de la théocratie toute pure. La réponse est facile, et je la formule ainsi : "Non, Jésus-Christ n'est pas venu fonder la théocratie sur la terre, puisqu'au contraire, Il est venu mettre fin au régime plus ou moins théocratique qui faisait toujours le fond du mosaïsme, encore que ce régime eût été notablement modifié par la substitution des rois aux anciens juges d'Israël". Mais, pour que cette réponse soit comprise de nos contradicteurs, il faut, avant tout, que le mot même dont il s'agit soit défini : la polémique exploite trop souvent avec succès, auprès des hommes de notre temps, des locutions dont le sens est indéterminé. Qu'est-ce donc que la théocratie ? La théocratie, c'est le gouvernement temporel d'une société humaine par une loi politique divinement révélée et par une autorité politique surnaturellement constituée. Or, cela étant, comme Jésus-Christ n'a point imposé de code politique aux nations chrétiennes, et comme Il ne S'est pas chargé de désigner Lui-même les juges et les rois des peuples de la nouvelle alliance, il en résulte que le christianisme n'offre pas trace de théocratie. L'Église, il est vrai, a des bénédictions puissantes, des consécrations solennelles pour les princes chrétiens, pour les dynasties chrétiennes qui veulent gouverner chrétiennement les peuples. Mais, nonobstant cette consécration des pouvoirs humains par l'Eglise, je le répète, il n'y a plus, depuis Jésus-Christ, de théocratie légitime sur la terre. Lors même que l'autorité temporelle est exercée par un ministre de la religion, cette autorité n'a rien de théocratique, puisqu'elle ne s'exerce pas en vertu du caractère sacré, ni conformément à un code inspiré. Trêve donc, par égard pour la langue française et pour les notions les plus élémentaires du droit, trêve à cette accusation de théocratie qui se retournerait en accusation d'ignorance contre ceux qui persisteraient à la répéter.

Le contradicteur insiste, et il me dit : Laissons la question de mots. Toujours est-il que, dans votre doctrine, l'autorité temporelle ne peut pas secouer le joug de l'orthodoxie ; elle reste forcément subordonnée aux principes de la religion révélée, ainsi qu'à l'autorité doctrinale et morale de l'Église ; or, c'est là ce que nous appelons le régime théocratique. Nous appelons, au contraire, régime laïque ou régime sécularisé, celui qui peut s'affranchir à son gré de ces entraves, et qui ne relève que de lui-même. - L'aveu est précieux, M. T.-C. F. C'est-à-dire que la société moderne n'entend plus reconnaître pour ses rois et pour ses princes que ceux "qui ont pris les armes et qui se sont ligués contre Dieu et contre son Christ", que ceux qui ont dit hautement : "Brisons leurs liens et jetons leur joug loin de nous" (Ps ii, 2, 3). C'est-à-dire qu'il faut supprimer la notion séculaire de l'État chrétien, de la loi chrétienne, du prince chrétien, notion si magnifiquement posée dès les premiers âges du christianisme, et spécialement par saint Augustin(7). C'est-à-dire encore que, sous prétexte d'échapper à la théocratie imaginaire de l'Église, il faut acclamer une autre théocratie aussi absolue qu'elle est illégitime, la théocratie de César, chef et arbitre de la religion, oracle suprême de la doctrine et du droit : théocratie renouvelée des païens, et plus ou moins réalisée déjà dans le schisme et dans l'hérésie, en attendant qu'elle ait son plein avènement dans le règne du peuple grand-prêtre et de l'État-Dieu, que rêve la logique implacable du socialisme. C'est-à-dire, enfin, que la philosophie sans foi et sans loi a passé désormais des spéculations dans l'ordre pratique, qu'elle est constituée la reine du monde, et qu'elle a donné le jour à la politique sans Dieu. La politique ainsi sécularisée, elle a un nom dans l'Évangile : on l'y appelle "le prince de ce monde" (Jean, xii, 31), "le prince de ce siècle" (xiv, 30 ; I Corinth., ii, 6, 8), ou bien encore "la puissance du mal , la puissance de la Bête" (Apoc, ix, 10 ; xiii, 4) ; et cette puissance a reçu un nom aussi dans les temps modernes, un nom formidable qui depuis soixante-dix ans a retenti d'un pôle à l'autre : elle s'appelle la RÉvolution. Avec une rapidité de conquête qui ne fut jamais donnée à l'islamisme, cette puissance émancipée de Dieu et de Son Christ a subjugué presque tout à son empire, les hommes et les choses, les trônes et les lois, les princes et les peuples. Or, un dernier retranchement lui reste à forcer : c'est la conscience des chrétiens. Par les mille moyens dont elle dispose, elle a réussi à égarer l'opinion d'un grand nombre, à ébranler même les convictions des sages. Des auxiliaires inespérés lui sont venus, qui, non seulement dans le domaine des faits, mais encore dans le domaine des principes, ont accepté et signé avec elle des alliances. Quelques autres, qui persistent à lui faire une mesquine opposition de personnes, se rangent assez clairement à son avis, quant au fond des choses. Le moment ne semble-t-il pas venu pour elle de livrer un assaut décisif ? Vous savez, mes Frères, à quelle suprême tentation le Christ fut soumis. Satan Le transporta sur une haute montagne, et Lui dit: "Tu vois toutes ces choses ? Eh bien ! je Te donnerai tout cela si Tu tombes à mes genoux et si Tu m'adores : Hæc omnia tibi dabo, si cadens adoraveris me (Matth., iv, 9). Grand Dieu, viendra-t-il un jour dans la série des siècles où la même épreuve sera infligée à Votre Église par le prince de ce monde ? La puissance du mal s'approchera-t-elle jamais pour lui dire : Toutes ces possessions terrestres, toute cette pompe et cette gloire extérieure, je te les donnerai, je te les maintiendrai, pourvu que tu t'inclines devant moi, que tu sanctionnes mes maximes en les adoptant, et que tu me payes ton hommage : Hæc omnia tibi dabo, si cadens (quelle chute !) si cadens adoraveris me ? À la parole du séducteur le Christ avait répondu : "Arrière, tentateur, car il est écrit : Tu adoreras le Seigneur, et tu ne serviras que Lui seul". Et le tentateur s'était éloigné de Jésus, et les anges s'approchant étaient venus le servir (ib., 10, 11). Mes Frères, l'Eglise, placée dans les mêmes conditions que son Maître, ne saurait pas trouver d'autre réponse. Nulle puissance assurément n'a mieux appris qu'elle à tenir compte des difficultés des temps et à se plier aux exigences des conjonctures. Les sacrifices, elle en a tant fait dans le long cours de son existence ! Ne sait-elle pas qu'à l'exemple du grand apôtre, elle est débitrice envers tous, envers les ignorants et les insensés comme envers les sages (Rom., i, 14) ? Mais il est une limite infranchissable pour l'Eglise : c'est celle où les choses humaines confinent aux titres inaliénables du haut domaine de Dieu et de Son Christ sur les sociétés terrestres. En face de certains principes fondamentaux du droit public chrétien, elle est et elle sera toujours inébranlable. Ce n'est pas elle qui substituera jamais, même dans ses institutions purement temporelles, les prétendus droits de l'homme aux droits imprescriptibles de Dieu(8). Et si la fermeté invincible de l'ÉgIise devait la priver de tout appui terrestre, de toute assistance humaine, eh bien ! il y a encore des anges au ciel, ils s'approcheraient et ils la serviraient : Et accesserunt angeli, et ministrabant ei.

 Je ne m'écarte point du plan de mon discours, M. T.-C. F. Au temps de votre évêque Émilien, le grand ennemi du nom, du règne et de la loi de Dieu, c'était l'islamisme. Cet ennemi terrible, Émilien et vos pères ont eu la gloire de s'enrôler contre lui, de lui résister, de le combattre, et ils y ont noblement sacrifié leur vie. Aujourd'hui l'ennemi capital du nom, du règne et de la loi de Dieu revêt une autre forme et s'appelle d'un autre nom. Sa tendance est la même, et sa devise est toujours celle de la populace déicide : "Nolumus hunc regnare super nos" (Luc, xix, 14) Nous ne voulons pas que le Christ règne sur nous. Notre devoir, à nous qui reconnaissons Jésus-Christ pour notre roi, à nous qui disons tous les jours à Dieu : "Que Votre Nom soit sanctifié, que Votre Règne arrive, que Votre Volonté soit faite sur la terre comme au ciel, notre devoir est d'opposer toute notre énergie aux envahissements de cette puissance du mal. Il ne s'agit pas, du moins encore à cette heure, de prendre les armes. La lutte est principalement une lutte de doctrines. Votre résistance, M. F., consistera donc à maintenir votre intelligence ferme contre la séduction de tous les principes faux et menteurs ; et, pour cela, vous formerez toujours votre conscience à l'école de votre foi, à l'école de l'Église, à l'école de vos pasteurs. J'arrive à des conseils pratiques, continuez-moi encore un instant votre attention.

Quand je demande aux sages de ce temps quelle est la plus grande plaie de la société actuelle, j'entends répondre de toutes parts que c'est le dépérissement des caractères, l'amollissement des âmes. Il y a sur ce thème des phrases toutes faites, et qui sont à l'usage de tous. Mais cette réponse provoque elle-même une question ultérieure. Car enfin la race française est énergique de son propre fonds, elle est courageuse de sa nature, et elle n'a pas tellement perdu son tempérament natif qu'elle puisse être accusée trop légèrement de mollesse et de lâcheté. Pas plus aujourd'hui qu'autrefois, la bravoure ne lui fait défaut sur les champs de bataille. D'où vient donc ce symptôme si grave de l'affaiblissement des caractères ? Ah ! ne serait-il pas vrai qu'il est la conséquence naturelle et inévitable de l'affaiblissement des doctrines, de l'affaiblissement des croyances, et, pour dire le mot propre, de l'affaiblissement de la foi ? Le courage, après tout, n'a sa raison d'être qu'autant qu'il est au service d'une conviction. La volonté est une puissance aveugle lorsqu'elle n'est pas éclairée par l'intelligence. On ne marche pas d'un pied ferme quand on marche dans les ténèbres, ou seulement dans le demi-jour. Or, si la génération actuelle a toute l'incertitude et l'indécision de l'homme qui s'avance à tâtons, ne serait-ce pas, ô Seigneur, que Votre parole n'est plus le flambeau qui guide nos pas, ni la lumière qui éclaire nos sentiers ? Nos pères, en toute chose, cherchaient leur direction dans l'enseignement de l'Évangile et de l'EgIise : nos pères marchaient dans le plein jour. Ils savaient ce qu'ils voulaient, ce qu'ils repoussaient, ce qu'ils aimaient, ce qu'ils haïssaient, et, à cause de cela, ils étaient énergiques dans l'action. Nous, nous marchons dans la nuit ; nous n'avons plus rien de défini, rien d'arrêté dans l'esprit, et nous ne nous rendons plus compte du but où nous tendons. Par suite, nous sommes faibles, hésitants. Comment se pourrait-il que la chaleur de la résolution fût dans la volonté, et la vigueur de l'exécution dans le bras, quand il n'y a dans l'entendement, au lieu de la claire lumière du oui, que le nuage ou le brouillard du peut-être ? Croyez-moi, le sang français n'est pas glacé dans nos veines. Pour vouloir, il ne nous manque que de voir. Nous retrouverions tout le courage du cœur, le jour où notre intelligence ne serait plus atteinte d'une irrémédiable lâcheté.

Irrémédiable, non, je rétracte ce mot. Le remède, au contraire, est auprès de nous, il est en nous ; il ne s'agit que de savoir l'employer. Notre siècle est industrieux en mille manières, il est fécond en inventions de tout genre. ll a découvert d'ingénieux procédés pour communiquer à un bois d'une essence tendre et pénétrable les propriétés des essences les plus dures et les plus compactes, et il est parvenu à donner à une pierre friable et poreuse la fermeté du silex. Ah ! que ne peut-il nous fournir le secret d'injecter l'énergie morale dans les âmes, et de silicatiser, comme il dit, ces caractères qui se pulvérisent au premier souffle du vent et au premier contact de l'air ! Mais ce qu'on demanderait vainement aux procédés humains, la religion nous le procure. Dans notre esprit faible et inconsistant, elle fait descendre l'Esprit même de Dieu (Actes, i, 8). Cette compénétration de l'âme humaine par la vertu d'en haut lui donne comme une autre nature et une essence nouvelle. Pour conférer et maintenir aux chrétiens la dureté du chêne ou celle du granit, il ne faut dans leur être moral que l'infiltration complète et permanente de l'eau baptismale dans laquelle ils ont été régénérés. Oui, l'âme qui se complaît et se délecte dans cet élément surnaturel ; l'âme qui se baigne et se replonge, pour ainsi dire, à tout instant dans la fontaine de son baptême ; l'âme qui tient tous ses conduits ouverts à l'irrigation de cette onde imprégnée de sels divins, cette âme est d'acier, et elle est douée d'une trempe à toute épreuve.

Aussi, M. F., que d'autres se répandent en vaines doléances et en lamentations stériles ; moi je prendrai les accents du prophète pour dire : La terre est désolée d'une grande désolation parce qu'il n'y a bientôt plus de baptisé qui se souvienne, comme il le doit, de son baptême, qui ait la conscience des grandeurs et des énergies de son baptême. "Je n'avais jamais rencontré un si fier chrétien", s'écriait le soudan après avoir entendu saint Louis. Grand Dieu ! cette race des fiers chrétiens, ne sommes-nous pas à la veille de ne plus la rencontrer nulle part sur la terre ? Or, M. F., il ne faut à aucun prix que cette race s'éteigne parmi nous : l'humanité aurait trop à y perdre. Si elle disparaissait partout ailleurs, c'est la France, et je dirai, ce sont nos religieuses provinces de l'ouest qui devraient être son dernier asile. Rendez donc, M. F., rendez à votre âme toute la vie, toute l'expansion, tout l'épanouissement de son baptême ; redevenez ce que furent vos pères, de vrais chrétiens, de fiers chrétiens ; et alors, avec les ressources inépuisables de votre tempérament national, vous n'aurez pas même un effort à faire pour être, comme eux, des héros et au besoin des martyrs. Mais, pour cela, puisez aux sources pures, aux sources jaillissantes de la foi chrétienne. Ne vous arrêtez pas à ces doctrines de milieu que je ne sais quel tiers parti, né d'un caprice d'hier, invente chaque jour en matière religieuse. Est-ce que ce christianisme appauvri, débilité, le seul qui trouve grâce devant certains sages du Portique moderne, refera jamais les caractères vigoureux, les tempéraments fortement organisés des anciens âges ? Non, avec les doctrines amoindries, avec les vérités diminuées, on n'obtiendra que des demi-chrétiens ; et, avec les demi-chrétiens, ni la société religieuse, ni la société civile n'auront jamais raison de l'ennemi redoutable que je vous ai signalé.

J'entends encore quelques objections qui me sont faites : Il faut être de son pays et de son temps. Il ne faut pas se heurter à des impossibilités.

Il faut être de son pays : Oui, et mille fois oui, surtout quand ce pays c'est la France. Or, vous serez davantage de votre pays, M. F., à mesure que vous serez plus chrétiens. Est-ce que la France n'est pas liée au christianisme par toutes ses fibres ? N'avez-vous pas lu, en tête de la première charte française, ces mots tant de fois répétés par l'héroïne d'Orléans : "Vive le Christ qui est roi des Francs" ? N'avez-vous pas lu le testament de saint Remy, le père de notre monarchie et de toutes ses races régnantes ? N'avez-vous pas lu les testaments de Charlemagne et de saint Louis, et ne vous souvenez-vous pas comment ils s'expriment concernant la sainte Église romaine et le vicaire de Jésus-Christ ? Le programme national de la France est là ; on est Français quand, à travers les vicissitudes des âges, on demeure fidèle à cet esprit. Les pharisiens, tristes citoyens, n'osèrent-ils pas un jour dénier à Jésus-Christ le sentiment patriotique ? "Mais c'étaient eux, reprend saint Ambroise , qui abdiquaient l'amour de la patrie, en se faisant les envieux de Jésus" : Sed et ipsi se caritate patriæ, qui Christo invident, abdicarunt (Exposit. in Luc., L. iv, n. 47). Je renvoie hardiment cette même réplique à tous les détracteurs de notre civisme. Les apostats de la France, ce sont les ennemis de Jésus-Christ. Quoi qu'on fasse, il n'y aura jamais de national en France que ce qui est chrétien.

Il faut être de son pays : Oui, encore une fois ; mais le pays de France est le pays de la vérité, le pays de la sincérité. Or, si l'Eglise, qui est profondément libérale, pose des réserves à certains principes modernes, c'est que ces principes, qui ne sont pas conformes à l'ordre divin, sont en même temps des leurres jetés aux multitudes, des mots sonores dont on est condamné à supprimer la réalité par des expédients de toute sorte, par mille mesures de compression et de répression. Mais, en définitive, la feinte qui ne sied ni à la majesté de l'Église, ni à sa conscience, ni au respect qu'elle professe pour les hommes et pour les peuples, ne sied pas non plus au caractère français. Ce n'est pas la Bretagne qui me donnera le démenti si j'affirme que rien ne sera jamais décidément national en France que ce qui est franc.

Il faut être de son pays et de son temps : et qu'ai-je dit autre chose depuis le commencement de ce discours ? Et ne sont-ce pas nos contradicteurs qui nous contestent à tout instant le droit de cité, qui nous interdisent le feu et l'eau, et veulent nous frapper d'ostracisme ? A les entendre, le ciel est à nous, et la terre est à eux ; le temps leur appartient, et nous ne devons songer qu'à l'éternité. Le chrétien, le prêtre, l'évêque qui sortent du temple, qui posent le pied dans les affaires de leur pays et de leur époque, violent l'entrée d'un terrain interdit. Voilà ce qu'on nous répète à satiété. Et nous, nous répondons que, l'Église ayant été placée par Dieu sur la terre, et non dans une autre planète, nous ne saurions donner notre entière démission des choses de la terre ; nous répondons que, les destinées temporelles de la religion étant liées à celles de ce monde, rien ne nous fera jamais accepter l'arrêt de bannissement et la sentence d'émigration qu'on nous notifie ; nous répondons enfin que, tant qu'on ne nous aura pas évincés de notre Pater, nous garderons le droit et le devoir d'apprécier les choses de notre pays et de notre temps dans leurs rapports de convenance ou d'opposition avec la glorification du nom de Dieu sur la terre, avec l'avancement de Son Règne, avec le triomphe de Sa Loi. Et nous ajoutons qu'en se plaçant à ce point de vue, le chrétien portera toujours un jugement plus ferme et plus assuré que l'homme du siècle. Car, enfin, Dieu rapporte tout à Son Église, et il dirige tous les événements en vue de Ses élus (Rom., viii, 28 ; II Timoth., ii, 10). Loin donc d'être atteint d'incapacité, l'homme perfectionné par la grâce et instruit par la longue expérience de l'Église, possède un tact plus exercé, un sens plus sûr pour le discernement du bien et du mal (Hebr., v, 14). Nul ne juge mieux les choses selon leur vraie valeur que celui qui les pèse dans la balance de la foi et au poids du sanctuaire. Faute de ce régulateur, nous voyons tous les jours que les hommes les plus habiles et les plus renommés ne sont, hélas ! ni à la hauteur des destinées de leur pays, ni au niveau des besoins et des difficultés de leur temps.

Enfin, ajoute-t-on, il est des faits accomplis dont il faut savoir prendre son parti ; l'esprit moderne ne permet plus d'espérer jamais le triomphe social des principes chrétiens : Il ne faut pas se heurter à des impossibilités. Des impossibilités ? Mais c'est dit bien vite. L'Église, qui a pour elle cette grande ressource qui se nomme le temps, n'accepte pas ce mot tout d'un coup. Le divin Sauveur J.-C., a prononcé cet oracle : "Ce qui est impossible auprès des hommes n'est pas impossible auprès de Dieu" (Matth., xix, 26) ; et l'épouse de J.-C., durant sa carrière de dix-huit siècles, a expérimenté souvent l'accomplissement de cette parole. L'énumération serait longue de ces revirements subits de l'opinion, de ces retours inattendus des choses, de ces interventions manifestes de la providence, qui ont fait revivre tout à coup, au sein de la société chrétienne, les institutions et les principes dont le rétablissement avait été déclaré impossible. En particulier, quand l'Eglise s'interroge elle-même aujourd'hui et qu'elle se compare avec les choses de ce temps, elle croit sentir en elle-même une vitalité, une fécondité, une force d'expansion et une richesse d'avenir qu'elle n'aperçoit nulle part ailleurs.

Des impossibilités ? Ah ! ce qui pourrait les créer ici-bas au profit du mal, c'est cette facilité des bons à y croire et à se les exagérer, c'est cette disposition à douter d'eux-mêmes et de la valeur de leurs principes, c'est cette promptitude à rendre les armes à l'ennemi de Dieu et de l'Eglise ; que dis-je ? c'est cet empressement à proclamer son triomphe lorsqu'il est loin encore d'être définitif. Je veux le dire bien haut, M. F. : aujourd'hui plus que jamais, la principale force des méchants, c'est la faiblesse des bons, et le nerf du règne de Satan parmi nous, c'est l'énervation du christianisme dans les chrétiens(9). Que ne m'est-il donné d'introduire au milieu de cette assistance la personne adorable du Sauveur Jésus, et de Lui demander comme au prophète : Quelles sont ces blessures dont Vous êtes couvert, ces coups dont Vous êtes meurtri : Quid sunt plagæ istæ in medio manuum tuarum ? Sa réponse ne serait pas douteuse. Ah ! dirait-Il, ce n'est pas précisément par la main de Mes ennemis, c'est dans la maison de Mes amis que J'ai été ainsi maltraité : His plagatus sum in domo eorum qui me diligebant (Zach., xiii, 6) ; de Mes amis qui n'ont rien su oser pour Ma défense, et qui se sont faits à tout propos les complices de Mes adversaires.

Il ne faut pas se heurter à des impossibilités, dites-vous ? Et moi je vous réponds que la lutte du chrétien avec l'impossible est une lutte commandée, une lutte nécessaire. Car que dites-vous donc chaque jour : "Notre Père qui êtes dans les cieux, que Votre Nom soit sanctifié, que Votre Règne arrive, que Votre Volonté soit faite sur la terre comme au ciel" : Sicut in cœlo et in terra ? Sur la terre comme au ciel, mais c'est l'impossible ! Oui, c'est l'impossible ; et cet impossible, il faut travailler ici-bas, chacun selon nos forces, à en obtenir toute la réalisation qui est en notre pouvoir. Une seule génération ne fait pas tout, et l'éternité sera le complément du temps. Nos pères, les anciens Gaulois, avaient une telle foi dans la vie à venir, qu'il leur arrivait de renvoyer la conclusion de leurs affaires à l'autre monde, et de prêter de l'argent recouvrable après la mort(10). Ce qu'ils faisaient en païens, sachons le faire en chrétiens. Encore un coup, ce que nous commencerons, d'autres le continueront, et le dénouement final l'achèvera. C'est ainsi qu'Émilien et ses Nantais se sont heurtés à l'impossible, qu'ils ont péri dans une lutte avec l'impossible ; mais, après eux, d'autres champions ont pris la même cause en main ; et voici que l'ennemi toujours renaissant, contre lequel la chrétienté a bataillé durant près de douze siècles, touche enfin à son agonie. Le mal s'est produit depuis lors, il se produira jusqu'à la fin sous mille formes diverses. Le vaincre entièrement ici-bas, le détruire de fond en comble, et planter sur ses ruines l'étendard désormais inviolable du nom, du règne et de la loi de Dieu, c'est un triomphe définitif qui ne sera donné à aucun de nous, mais que chacun de nous n'en doit pas moins ambitionner avec espérance contre l'espérance même : Contra spem in spem (Rom., iv, 18).

Oui, avec espérance contre l'espérance même. Car je veux le dire à ces chrétiens pusillanimes, à ces chrétiens qui se font esclaves de la popularité, adorateurs du succès, et que les moindres progrès du mal déconcertent : Ah ! affectés comme ils sont, plaise à Dieu que les angoisses de l'épreuve dernière leur soient épargnées ! Cette épreuve est-elle prochaine, est-elle éloignée : nul ne le sait, et je n'ose rien augurer à cet égard ; car je partage l'impression de Bossuet, qui disait : "Je tremble en mettant les mains sur l'avenir"(11). Mais ce qui est certain, c'est qu'à mesure que le monde approchera de son terme, les méchants et les séducteurs auront de plus en plus l'avantage : Mali autem et seductores proficient in pejus (II Timoth., iii, 13). On ne trouvera quasi plus la foi sur la terre (Luc, xviii, 8), c'est-à-dire, elle aura presque complètement disparu de toutes les institutions terrestres. Les croyants eux-mêmes oseront à peine faire une profession publique et sociale de leurs croyances. La scission, la séparation, le divorce des sociétés avec Dieu, qui est donné par saint Paul comme un signe précurseur de la fin : nisi venerit discessio primum (II Thessal., i, 3), ira se consommant de jour en jour. L'Église, société sans doute toujours visible, sera de plus en plus ramenée à des proportions simplement individuelles et domestiques(12). Elle qui disait à ses débuts : "Le lieu m'est étroit, faites-moi de l'espace où je puisse habiter" :Angustus est mihi locus, fac spatium mihi ut habitem (Is., lxxi, 20), elle se verra disputer le terrain pied à pied ; elle sera cernée, resserrée de toutes parts ; autant les siècles l'ont faite grande, autant on s'appliquera à la restreindre. Enfin il y aura pour l'Église de la terre comme une véritable défaite : "il sera donné à la bête de faire la guerre avec les saints et de les vaincre" (Apoc., xiii, 7). L'insolence du mal sera à son comble.

Or, dans cette extrémité des choses, dans cet état désespéré, sur ce globe livré au triomphe du mal et qui sera bientôt envahi par la flamme (II Pierre, iii, 10, 11), que devront faire encore tous les vrais chrétiens, tous les bons, tous les saints, tous les hommes de foi et de courage ? S'acharnant à une impossibilité plus palpable que jamais, ils diront avec un redoublement d'énergie, et par l'ardeur de leurs prières, et par l'activité de leurs œuvres, et par l'intrépidité de leurs luttes : O Dieu, ô notre Père, qui êtes dans les cieux, que Votre Nom soit sanctifié sur la terre comme au ciel, que Votre Règne arrive sur la terre comme au ciel, que Votre Volonté soit faite sur la terre comme au ciel : Sicut in cœlo et in terra ! Sur la terre comme au ciel... ! Ils murmureront encore ces mots, et la terre se dérobera sous leurs pieds. Et comme autrefois, à la suite d'un épouvantable désastre, on vit le sénat de Rome et tous les ordres de l'État s'avancer à la rencontre du consul vaincu, et le féliciter de ce qu'il n'avait pas désespéré de la république (Tite-Live, L. XXII, n. 61) ; ainsi le sénat des cieux, tous les chœurs des anges, tous les ordres des bienheureux viendront au-devant des généreux athlètes qui auront soutenu le combat jusqu'au bout, espérant contre l'espérance même : Contra spem in spem. Et alors, cet idéal impossible, que tous les élus de tous les siècles avaient obstinément poursuivi, deviendra enfin une réalité. Dans ce second et dernier avènement, le Fils remettra le royaume de ce monde à Dieu Son Père ; la puissance du mal aura été évacuée à jamais au fond des abîmes (I Corinth., xv, 24) ; tout ce qui n'aura pas voulu s'assimiler, s'incorporer à Dieu par J.-C., par la foi, par l'amour, par l'observation de la loi, sera relégué dans le cloaque des immondices éternelles. Et Dieu vivra, et Il régnera pleinement et éternellement, non seulement dans l'unité de Sa nature et la société des trois personnes divines, mais dans la plénitude du corps mystique de Son Fils incarné, et dans la consommation de Ses saints (Ephes., iv, 12).

Alors, ô Émilien, nous vous reverrons, vous et votre magnanime phalange ; et, après avoir travaillé comme vous ici-bas, dans la mesure de nos forces, à la glorification du nom de Dieu sur la terre, à l'avènement du règne de Dieu sur la terre, à l'accomplissement de la volonté de Dieu sur la terre, éternellement délivrés du mal, nous dirons avec vous l'éternel Amen : "Cela est, cela est". Telle est la grâce que je vous souhaite à tous, M. T.-C. F., au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit.

 



(1) S. G. Mgr l'évêque de Nantes. Étaient présents les évêques d'Angers, de Bruges, d'Angoulême, de Blois, de Luçon, d'Amiens.

(2) Le catéchisme du saint concile de Trente avertit les pasteurs de faire observer que ces derniers mots : Sur la terre com-me au ciel, se rapportent à chacune des trois demandes précédentes : "Ut petitiones, quam vim habeant et quid valeant , plenius intelligantur, pastoris erunt partes monere fidelem populum verba illa : Sicut in cœlo et in terra, ad singulas referri posse primarum trium postulationum : ut, sanctificetur nomen tuum sicut in cœlo et in terra ; item, adveniat regnum tuum sicut in cœlo et in terra ; similiter, fiat voluntas tua sicut in cœlo et in terra". Catech. concil. Trid., P. iv, c. X, n. 5.

(3) Thomassin, Discipline ancienne et nouvelle, T. III, p. 3, L. I, c. 47. p. 495, L. III, c. 44, etc. Edit. in-fol. Paris, 1745.

(4) Voir l'intéressante Notice historique et critique sur saint Émilien, par M. l'abbé Cabours. Nantes, 1859.

(5) Bossuet, 1er discours pour la Circoncision. Édit. Lebel, T. xi, p. 467.

(6) Monuit Pilatum ipse Christus Dominus regnum suum non esse ex hoc mundo, hoc est, minime ex hoc mundo, qui et conditus est et interiturus, ortum habere ; nam eo modo dominantur imperatores, reges, reipublicæ duces, omnesque ii qui, vel expetiti ac delecti ab hominibus, præsunt civitatibus atque provinciis, vel per vim et injuriam dominatum occupaverunt. Cate. Concil. Trid., p. iv, c. xi, n. 15.

(7) Aug. De civit. Dei, L. v, c. 24. - Epist. 185 ad Bonif., c. v, n. 19. "Quod enim dicunt... non petiisse a regibus terræ apostolos talia, non considerant aliud fuisse tunc tempus, et omnia suis temporibus agi, etc... In hoc ergo serviunt Domino reges, in quantum sunt reges, cum ea faciunt ad serviendum illi, quæ non possunt facere nisi reges".

(8) Note de L-H R : ceci est une preuve supplémentaire que ce n'est pas l'Eglise catholique qui règne à Rome, mais ses ennemis. L'Eglise EST éclipsée, et l'astre qui éclipse est autre, il ne peut être l'Eglise.

(9) Note de L-H R : le lecteur aura remarqué, que ces lignes (comme deux autres passages plus haut) seront reprises par saint Pie X qui appelait le Cardinal Pie : Mon Maître.,

(10) Pompon. Mela, De situ orbis, L. III , n. 2.

(11) Explication de l'Apocalypse, ch. 20. Edit. Lebel, T. III, p. 478.

(12) Note de L-H R : prophétique ; nous y sommes aujourd'hui. Saint Pie X continuera la prophétie en assurant le triomphe de l'Eglise.

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