VIE D’ANNE CATHERINE EMMERICH

  TOME DEUXIEME (1819-1824)

 

CHAPITRE IV

 

LE TEMPS DE LA CAPTIVITÉ

 

         1. Anne Catherine fut transportée chez le conseiller Hoffmann (note), dans une salle du second étage où l'on ne pouvait entrer que par une seule porte donnant sur l’antichambre. Le lit dans lequel elle fut placée se trouvait au milieu : il était dégagé de tous les côtés : on pouvait le voir de l’antichambre et faire de là les observations les plus exactes. C'était là que, suivant les prescriptions du président supérieur, deux membres de la commission devaient toujours se tenir pour ne jamais perdre de vue la malade. Au bout de six heures, ces deux membres étaient remplacés par deux autres. Le lit avec sa garniture et aussi le linge de corps nécessaire à Anne Catherine étaient visités par la commission avec un soin minutieux, afin qu'on n'y cachât ni les instruments tranchants ni les préparations chimiques à l’aide desquels, suivant eux, la malade provoquait les effusions de sang. On visita aussi avec soin les ongles de ses doigts pour voir s'ils n'étaient pas assez longs pour déchirer la peau.

Le président supérieur envoya de Munster une infirmière nommée Mme Wiltner, choisie exprès, sur la pro position du professeur Bodde, comme ayant toutes les qualités voulues.

 

(note) Pour la relation qui suit, l'auteur a eu à sa disposition, outre les écrits imprimés contemporains, les notes écrites avec beaucoup de soin par le Pèlerin et particulièrement celles de Wesener auxquels, à dater du 5 septembre 1818, Anne Catherine raconta, dans le cours de plusieurs semaines, l'histoire de sa captivité. Wesener avait coutume de lui lire chaque jour ce qu'il avait écrit, pour le compléter et le corriger d'après ses observations, en sorte que sa narration est très-complète, et, ce qui vaut encore mieux, très-fidèle et très-véridique.

 

Mme Wiltner n'avait jamais vu Anne Catherine : les commissaires l'avaient prévenue d'avance contre elle, comme contre une trompeuse qu'elle devait surveiller pour aider à mettre la fourberie au grand jour

car les instructions données à la commission par le président supérieur portaient que l’enquête devait continuer sans interruption jusqu'à un résultat décisif.

         Dans la soirée de ce premier jour, Anne Catherine retrouva la conscience des objets extérieurs et vit le changement opéré dans sa situation et son nouvel entourage, mais ce ne fut que pour peu de temps, car bientôt elle tomba de nouveau en contemplation, et cela jusqu'au matin du jour suivant. Elle avait repris par là une force suffisante pour pouvoir maintenant envisager nettement et avec calme ses dernières épreuves, sa position présente et les conséquences qui en pouvaient résulter. Pour être prête à tout, elle demanda que la sainte communion lui fût donnée par son confesseur. Elle s'offrit à Dieu en sacrifice avec tout ce qui se préparait pour elle, pria pour ses persécuteurs, et se sentit tellement fortifiée par la réception de la sainte Eucharistie qu'elle regarda l'avenir en face avec la tranquillité d'âme la plus complète et l'abandon le plus entier à la très-sainte volonté de Dieu. On était au dimanche 8 août. Ce jour se passa tranquillement : les observateurs vinrent souvent près d'elle, mais ils furent polis. Le professeur Roling, de Munster, ne pouvait assez s'étonner de la sérénité que montrait la malade, et il exprima sa surprise en ces termes : « Je ne puis comprendre comment dans celle position vous paraissez si forte et si sereine. » L'infirmière, Mlle Wiltner, témoigna aussi son étonnement, et Anne Catherine, remarquant combien elle faisait attention à toute sa manière d'être et à chacune de ses paroles, s'en réjouit beaucoup et se dit à elle-même : « Maintenant la vérité sera mise au jour.

« La nuit du dimanche au lundi 9 fut très-agitée, parce que ses surveillants venaient près d'elle les uns après les autres à de courts intervalles, approchaient la lumière de son visage et l'interpellaient. « Cependant, raconta-t-elle, je ne restai pas même alors sans assistance. Quand ils tournaient autour de moi avec la lumière, mon bon ange était toujours présent : je lui obéissais, je l'entendais, je lui répondais. Il me disait souvent : « Réveille-toi. » Il me fallait aussi parler, et quand mes persécuteurs me faisaient des questions insidieuses, il me disait ce que je devais répondre. »

         Le jour suivant, les interrogatoires commencèrent. Le docteur Rave, qu'elle avait récusé, mais inutilement, ouvrit la séance. Anne Catherine fut obligée de laisser visiter ses stigmates, ce qui blessait cruellement son exquise délicatesse. Rave mettait aussitôt sur le papier les réponses qu'il recevait. Il trouva la malade tellement faible qu'il sentit bien combien il lui était pénible de parler. Il lui demanda souvent s'il devait en rester là, mais elle le pria de continuer. « Car, dit-elle, je suis ici pour cela : il faut donc que j'en passe par là. » De temps en temps, Borgès et Boenninghausen venaient aussi, s'asseyaient au pied du lit et l'observaient attentivement. Elle s'efforçait de rendre aussi exactement que possible à chaque question, consolée toujours par l'espoir que la vérité et l'innocence viraient par avoir raison. L'interrogatoire dura toute la journée jusqu'au soir où la malade, complètement épuisée, tomba en défaillance. Pendant toute la journée Rave et Boenninghausen s'étaient donné une tâche consistant en ce que chacun d'eux, pendant l'absence de l'autre, comblait celui-ci de louanges devant Anne Catherine et lui attribuait les meilleures intentions à l'égard de la malade. Ils combinaient en général toutes leurs paroles et leurs procédés de manière à la convaincre qu'ils étaient ses protecteurs et ses amis très-sincères. Borgès par ses manières cyniques lui infligeait un terrible supplice. Elle voyait en lui le principal instigateur de toute cette affaire si contraire à toute justice, et il saisissait toutes les occasions de blesser la malade par une grossièreté injurieuse. Le soir de ce troisième jour, on notifia à celle-ci que sa consoeur Neuhaus et le P. Limberg n'auraient plus accès auprès d'elle. Le doyen Rensing eut seul encore la permission de la voir et il lui porta chaque semaine la sainte Eucharistie. La nuit se passa avec les mêmes dérangements que la précédente. La malade fut assaillie par les mêmes angoisses. Cette fois on s'occupa particulièrement des plaies des mains qui furent continuellement palpées et examinées par les observateurs. Elle laissa tout faire sans dire un mot (note).

         Le mardi 10, dans la matinée, les interrogatoires et les inspections recommencèrent. Quoique, la veille, le docteur Rave eût déclaré que sa tâche était terminée, il se mit à interroger et à s'enquérir de nouveau, en compagnie de Borgès et de Boenninghausen.

 

(note) Cette patience et ce silence dans la souffrance furent pour le landrath Boenninghausen la première et la plus forte preuve de l'imposture d'’Anne Catherine, car si cela l'avait fait souffrir beaucoup, disait-il, elle n'aurait pas manqué de crier. « Une seule tromperie, écrivit-il, un seul acte de dissimulation suffisait pour nous montrer ce qu'il fallait penser de toute l'affaire. Nous avons été éclairés là-dessus plutôt que nous ne nous y étions attendu, et cela par un petit détail frappant. Son entourage et elle avaient dit précédemment que le moindre attouchement aux endroits où avaient été ses marques lui causait toujours la douleur la plus vive, et plusieurs fois, le cas s'étant présenté, elle s'était plainte hautement de cette douleur. Mais dans des moments où son attention était absorbée par une conversation qui l'embarrassait ou par des objets étrangers, les cicatrices de la main ont été fortement pressées ou même frottées par moi et par d'autres sans qu'il en soit suivi le moindre signe da douleur de sa part. » (Résultats de l’enquête, communiqués par C. de Boenninghausen. 1819.)

 

C'était bien sur les mêmes points qu'on l'interrogeait, mais les questions étaient autrement posées et de façon à mettre la malade en contradiction avec ses réponses antérieures. Comme Rave, au mois de février, avait dit partout qu'elle avait des callosités aux pieds, ce qui prouvait qu'elle marchait en cachette, elle lui dit après une inspection réitérée de ses pieds : « Que vous en semble, monsieur le docteur : puis-je marcher avec mes pieds ? » A quoi il fut obligé de répondre en présence des assistants : « Il ne peut pas être question de cela ; vous êtes trop faible et trop souffrante. »

Quand l'interrogatoire eut duré deux heures, tous les membres de la commission furent convoqués par Borgés pour entendre la lecture des procès-verbaux. Cela prit quatre grandes heures sans interruption, depuis dix heures du matin,jusqu'à deux heures de l’après-midi : car chacun des commissaires semblait se croire obligé de s’assurer par son propre examen si les allégations étaient exactes et la description des marques conforme à la réalité. Le corps martyrisé de la patiente fut traité par ces hommes avec aussi peu de ménagement que si ç'eût été un morceau de bois : dans leur sauvage brutalité, ils ne souffrirent même pas que la timide vierge consacrée à Dieu se voilât la poitrine : chaque fois qu'elle se recouvrait en tremblant, ils arrachaient brutalement le linge et répondaient à ses supplications plaintives par des railleries cyniques. Vers deux heures, on se décida enfin à l’épargner un peu et à lui laisser quelque repos : mais, au bout d'une heure, tous revinrent et le supplice recommença. Cependant Dieu l'appela à la contemplation et elle n'eut plus conscience de ce qui se passait autour d'elle à l'extérieur. Elle vit le martyre de saint Laurent. La seule chose dont elle eût encore le souvenir, c'est qu'il lui fut dit le soir que c'était bien, qu'elle pourrait retourner chez elle le samedi. « Ce jour, dit-elle, fut le plus pénible de ma vie. J'étais anéantie par la confusion et la tristesse que me causaient ce que j'avais à supporter et les paroles qu'il me fallait entendre. Je me disais, lors du traitement outrageant pour la décence que je fus forcée de subir : « Mon âme est dans la prison du corps maintenant ce corps lui-même est en prison, et l’âme confinée sur un tout petit point est obligée de livrer ce corps de péché.  Crucifiez-le, outragez-le : ce n'est qu'une méchante planche.

 

2. Le mercredi 11 août les commissaires entrèrent dans une nouvelle voie. D'après les résultats de l’examen du jour précédent, l'existence des stigmates ne pouvait plus âtre niée ; il fallait donc amener adroitement Anne Catherine à avouer que les prêtres français émigrés les avaient produites artificiellement. Le Dr Rave se chargea d'obtenir cet aveu de la malade. Il vint à neuf heures du matin, affectant la plus grande bienveillance, s'assit auprès de son lit et exprima le désir « de s'entretenir avec elle à coeur ouvert. » Il fit sortir la garde et il se mit à vanter dans les termes les plus emphatiques la vertu, l'intelligence et toute la vie de la malade. Il mit la main sur son coeur et s'écria : « Oui, vraiment ! j'ai pour vous une sincère compassion à cause de votre état de maladie et de souffrance. Je veux vous parler avec une entière loyauté et vous donner assistance selon mon pouvoir. Le landrath aussi vous apprécie et vous plaint : il est également disposé à tout faire pour vous. Il en est de même du président supérieur, M. de Vinke, qui nous a encore écrit hier soir qu'il veut prendre soin de vous et de toute votre famille. Il faudrait seulement que vous voulussiez avoir confiance en nous et vous ouvrir à nous avec une entière Sincérité. »

A ces paroles Anne Catherine l'interrompit et dit :

« Je désirerais seulement que lui et vous pussiez lire dans mon coeur pour vous convaincre qu'il ne s'y cache rien de mauvais ni d'équivoque.

- Oui, continua-t-il, vous pouvez vous fier à moi comme à votre confesseur ; je garderai tout pour moi : le landrath lui-même ne saura pas ce que vous me confierez. J’arrangerai tout pour le mieux et vous verrez bientôt finir tout ceci.

- Je ne comprends pas, répondit-elle. Comment ! vous voulez cacher à la commission quelque chose qui me touche ! La commission doit connaître tout ce que j'ai à dire. »

Alors il se mit à passer en revue toute la vie d'Anne Catherine, lui adressant de temps en temps des questions captieuses pour la prendre en défaut : « N'est-ce pas que vous vous donniez la discipline quand vous étiez au couvent ? »

Elle : « Ma principale discipline consistait à m'efforcer de surmonter intérieurement et de déraciner mes défauts mes mauvais penchants. »

Lui : « Vous avez pourtant témoigné une grande vénération pour les cinq plaies du Seigneur : et il n'est pas sans exemple que des personnes pieuses dans un excès d’amour les aient imprimées sur leur corps d'une manière visible. »

Elle : « Je ne sais rien de cela. J'ai déjà dit tout ce que je puis dire de l'origine des marques. »

Lui : « Ah ! croyez-le bien, je ne pense pas que vous vous soyiez fait les cinq blessures dans de mauvaises intentions ou par hypocrisie. Non : je vous connais trop bien. Je sais que tout le monde vous regarde comme une personne très-vertueuse dès sa plus tendre enfance. Mais il n'y a certainement aucun mal à vouloir se cendré semblable au Rédempteur : on peut faire des choses de ce genre par piété. »

Elle : « Non, pas de cette manière. Ce n'est pas permis, et il y aurait péché. »

Lui : « Sans doute, je le pense aussi. Je vous crois trop pieuse et trop honnête pour l'avoir fait. Mais je regrette que vous soyez maintenant si éloignée et si abandonnée des vôtres. Ne désireriez-vous pas que je fisse appeler votre soeur ou l'abbé Lambert. »

Elle : « Non, j'aime mieux les éviter ; pour ne pas les exposer aux soupçons. »

Lui : « Mais vous avez reçu la visite d'autres prêtres français et vous ne pouviez savoir ce qu'ils ont pu faire quand vous étiez dans un état d'insensibilité complète. »

Elle : « Dans les premiers temps qui ont suivi la suppression du couvent, j'avais, il est vrai, souvent de longues défaillances ; mais je suis certaine que personne n'a jamais rien tenté sur moi. Il n'y avait prés de moi qu'une garde et c'est elle qui, la première, a vu le sang jaillir. »

Lui : « Il n'est pas possible que pareille chose se produise toute seule. Les ecclésiastiques français sont très pieux : ils tiennent beaucoup à ces sortes de choses ; ils l'ont fait à bonne intention et vous l'avez souffert par piété.

Elle : « Non ! Il n'y aurait là ni bonne intention ni piété. Ce serait une si grande iniquité que j'aimerais mieux souffrir la mort que de consentir à une pareille chose. »

Lui : «Réfléchissez bien à votre position ! N'attendez pas qu'on en vienne à un serment que l'autorité ecclésiastique peut vous demander.

Elle : « Ce que je dis, je puis l'affirmer par serment tant qu'on voudra ; les supérieurs ecclésiastiques peuvent venir. »

Lui : « Donc, tous tant que nous sommes, nous serions dans les ténèbres et vous seule dans la lumière. »

Elle : « Qu'entendez-vous par là ? »

Lui : « Vous êtes dans un si triste état, si pleine de souffrances, si tourmentée de tous les côtés ! Cela peut-il être la vocation de l'homme ? »

Elle : « Vous vous inquiétez et vous tourmentez bien plus pour de mauvaises choses de ce monde : vous vivez dans une agitation perpétuelle et vous vous cassez la tête sur des objets que vous ne pouvez pas approfondir. Ma souffrance ne m'est pas si pénible parce que je sais pourquoi je souffre. »

Lui : « Non, je vous le dis, les plaies ne sont pas venues comme vous le prétendez. C'est impossible ! Si vous ne les avez pas faites vous-même, d'autres les ont faites. »

Elle : « Je vois maintenant où vous en voulez venir et quel double jeu vous avez déjà joué l'hiver dernier. » Lui : « Au moins nous restons bons amis.»

Elle : « Non certainement. Ce n'est pas là de l'amitié. Vous ne me ferez pas dire un mensonge. »

Quand Rave se fut retiré, Boenninghausen vint à son tour et, sur la déclaration de la malade qu'elle était prête à confirmer par un serment tout ce qu'elle avait dit, il répondit : « Oh ! c'est inutile. Un pareil serment n'a pas de valeur. On n'acceptera pas de serment. » Et comme elle objectait que la duplicité de Rave la mettait dans la nécessité de se défendre contre lui par un témoignage sous serment, il répondit : « Le D. Rave n'a rien écrit qui puisse vous faire tort : son procès-verbal est bon. Du reste, qu'il dise ou écrive ce qu'il voudra, peu importe, il n'y a de décisif et de vrai que ce qui est officiel. »

 

3. Le jeudi 12 août, elle fut moins importunée par les commissaires. Elle souffrit toute la matinée de vomissements violents ; cependant il ne lui échappa point que les commissaires s'inquiétaient fort peu d'elle. L'un ou l'autre d'entre eux venait de temps en temps, mais se retirait bientôt. Le seul Busch, jeune homme à peine sorti de l'école, vint souvent et la tourmenta avec une arrogance d'étudiant : « Vos plaies saigneront donc demain ? Quoi ! ne le savez-vous pas vous ? Quand le sang coulera, il faut me le dire tout de suite, etc. » Elle chercha d'abord à lui imposer par une gravité sereine et silencieuse : et comme cela ne servait à rien, elle lui adressa ces paroles : «Jeune homme, prenez garde ! Ne vous laissez pas entraîner à des actes injustes et des jugements téméraires. Il n'est pas si aisé que vous le croyez de trancher sur des choses de ce genre, au sujet desquelles des hommes plus âgés et plus expérimentés ont suspendu leur jugement. Vous êtes un commençant et c'est précisément d’un jeune médecin qu'il sied d'être réservé et d'observer avec calme. » Il se sentit atteint et dit devant la garde : « La malade peut remuer fortement la conscience d'un homme. Si elle était innocente, je verserais des larmes de sang. » Cependant il résista à cette émotion et fut encore plus grossier et plus blessant que les vieux. Quant à la garde, elle ne pouvait plus dès lors s'empêcher de manifester sa sympathie et sa vénération pour l'innocence persécutée.

         Dans l'après-midi, Rave lui porta une bouillie d'avoine à prendre. Elle refusa d'y toucher. Il insista plus fort alors elle y goûta et il s'ensuivit de nouveau des vomissements.

         13 août. Ce jour, qui était le premier vendredi de sa captivité, était impatiemment attendu par la commission. Y aurait-il une effusion de sang ou n'y en aurait-il pas ? Dans l'un comme dans l'auge cas, on était décidé à n'y voir que de la fourberie. Boenninghausen veilla avec Rave près de la malade la nuit d'auparavant, et, pour donner confiance à Anne Catherine, comme il l'espérait, il exprima de nouveau son vif désir que le lendemain il y eût une effusion de sang. « Sachez-le bien, dit-il, je ne le désire pas pour moi, mais à cause de M. Borgès. Hier encore j’en ai parlé avec lui : s'il voit le sang couler, il se fera certainement catholique. Il me l'a assuré. »

Anne Catherine, indignée, lui répondit : « Peut-être qu’au jour du jugement cet homme, s'il reste ce qu'il est, trouvera plus d'indulgence que ceux qui connaissent la loi et qui n'y conforment pas leur conduite. Il n'est peut-être pas si coupable que vous. »

Pendant toute la nuit du jeudi au vendredi, elle fut en état de contemplation, en sorte qu'au point du jour elle se sentit fortifiée. « Je priai la garde, raconta-t-elle, de me donner de l'eau parce que je voulais me laver. Celle-ci m'en donna et me dit : « Que Dieu et sa Sainte Mère fassent grâce que votre tête saigne : alors ces messieurs seront convaincus de votre innocence. » Je lui reprochai ce désir qui m'affligea et je lui dis : « J'espère qu'il n'y aura pas d'effusion de sang, à quoi cela servirait-il ? Ces messieurs ne se laisseraient pas persuader par là, mais il faut nous en remettre à la volonté de Dieu. » Je me lavai et je dis en badinant que je voulais surtout me bien laver le front. Là-dessus j'ôtai ma coiffe et la garde m'attacha un linge blanc très-propre autour de la tête. Bientôt après vint le Dr Busch répétant toujours les mêmes questions ; il me dit : « Vous devez laisser saigner. » Plus tard, au bout d'un quart d'heure, il me fit ôter mon serre-tête et voilà qu'on y vit de petites taches de sang. Ce fut pour moi un grand déplaisir : j'avais espéré qu'il n'y aurait pas d'effusion de sang. Je ne voulus plus me couvrir la tète et tous les commissaires furent appelés. Ils examinèrent le linge et la tête et aussitôt ils me lavèrent le front, d'abord avec un liquide chaud, puis avec un liquide froid, ce qui me causa de vives souffrances. D'après le dire de la garde, le front fut lavé d'abord avec de la salive, puis avec du vinaigre concentré et enfin frotté avec de l'huile de vitriol (sur quoi la malade s'écria : « Cela brûle comme du feu ! » ; alors, à ce que m'a dit la garde, on vit paraître des raies rouges.

         « On continua toute la matinée à examiner, à laver et à frictionner le front ; en sorte que la douleur me fit perdre entièrement connaissance. Messieurs les commissaires se montrèrent très-embarrassés. La garde fut soumise à un interrogatoire et eut à subir des questions pressantes pour savoir comment le sang s'était montré sur la coiffe. Elle raconta tout, comment cela s'était passé et ce que nous nous étions dit, mais ces messieurs déclarèrent que je m'étais blessée moi-même. La garde bouleversée vint près de moi, se tordit les mains et s'écria : « Soeur Emmerich, vous êtes trahie et vendue ! On dit que c'est vous-même qui avez fait venir le sang sur le linge. Malheureuse créature que je suis de me trouver parmi de pareilles gens ! Mais pourtant je me réjouis d'avoir appris à vous connaître et de pouvoir vous assister. » Je la consolai : je l'assurai que j'avais bien pensé qu'ils agiraient ainsi et je l'engageai à avoir confiance en Dieu. »

         Ce témoignage rendu loyalement à la vérité fut extrêmement désagréable aux commissaires : c'est pourquoi le jour suivant Mme Wiltner fut encore appelée devant eux pour être interrogée de nouveau : on employa la ruse et la plus pressante insistance pour lui faire déclarer que deux minutes avant l'arrivée du Dr Busch, elle s'était éloignée de la malade pour vider la cuvette : mais Mme Wiltner resta ferme ; rien ne put la décider à faire le mensonge qu'on exigeait d'elle ; elle offrit même d'attester par un serment solennel qu'elle n'avait pas quitté la chambre, elle voulut en outre déclarer sous serment que la malade, après qu'elle lui eut mis le serre-tête, n'avait jamais porté la main à sa tête, mais qu'elle était restée tout le temps les mains jointes devant la poitrine. Elle obligea même le Dr Busch d'avouer que, lorsqu'il était entré, la cuvette pleine d'eau se trouvait encore sur la chaise. Mais tout cela ne servit à rien. On mit dans le procès-verbal ; comme prétendue déposition de la garde, les paroles suivantes :

« Mme Wiltner s'est absentée deux minutes pour vider la cuvette. » Lorsque plus tard, après l'enquête, la garde rendit son témoignage public par l'intermédiaire du Théodore Lutterbeck, de Dulmen, en y ajoutant la déclaration qu'elle était prête à le répéter sous la foi du serment devant quelque tribunal que ce fût, le conseiller Boenninghausen eut l'audace de faire imprimer une déclaration ainsi conçue : « Si le Dr Lutterbeck conteste les droits de la commission à la confiance publique, il trouvera peu de personnes pour qui sa parole soit un oracle. Je réclame d'autant plus pour moi la confiance publique que j'ai soumis tous les incidents à un examen minutieux, et cela avec une entière impartialité et un esprit complètement dégagé de préventions. Doit-on accorder aux dires d’une infirmière, lesquels au fond ne prouvent rien, plus de foi qu'à mon témoignage, c'est ce dont je laisse juge le lecteur. Je ferai seulement observer que, dès les premiers huit jours, la femme Wiltner a montré une disposition au bavardage et une vénération pour la fille Emmerich qui ont porté la commission à délibérer s'il ne vaudrait pas mieux faire venir à sa place une personne plus discrète et moins bigote ; mais comme la femme Wiltner maintenait la bonne humeur chez la nonne et comme il était très-important pour nous que celle-ci fût aussi peu en défiance que possible, la garde fut conservée (note). »

 

(note) Histoire et résultat, 2, p. 46.

 

         4. Dans l'après-midi, les commissaires se réunirent de nouveau près du lit de la patiente. Ils voulaient, au moyen d'un essai fait par le Dr Rave sur lui-même, acquérir la certitude que l'effusion de sang du matin était produite artificiellement par Anne Catherine. Boenninghausen a fait à ce sujet le rapport qui suit :

         « L'incident (note) par lequel la fraude a été prouvée d'une manière plus concluante, si faire se peut, et qui a montré en même temps qu'Anne Catherine Emmerich ne jouait pas seulement un rôle passif, mais qu'elle était en réalité complice active de la fourberie, s'est produit de la manière suivante. La circonstance que les effusions de sang ne devaient pas avoir cessé entièrement à la tête, comme elles l'avaient fait aux autres endroits, était la seule base sur laquelle il fut possible d'établir un essai. Il s'agissait seulement du moyen de faire saigner la tête, ce qui certes n'était pas facile, vu qu'elle n'était pas seule et se trouvait dans une position qui exigeait les plus grandes précautions ; mais en outre un certain membre, contrairement au sentiment de la commission, agissait à l'étourdi, voulait toujours prendre la voie directe qui évidemment ne conduisait pas au but, et portait de plus en plus Anne Catherine Emmerich à se tenir sur ses gardes. Cependant l'essai devait être fait et dans ce but on lui annonça que la commission ne se séparerait pas qu'elle n'eût obtenu un résultat positif : elle-même ayant dit que sa tête continuait à saigner quelquefois, et l'apparition de ce phénomène pouvant très-promptement mettre fin à cette enquête très pénible pour elle et pour nous, on l'engagea à prier Dieu de ne pas la retarder plus longtemps. Comme ces paroles furent assez bien accueillies, comme en outre le besoin toujours plus pressant d'une nourriture plus substantielle devait exercer aussi son influence, elles lui furent encore répétées avec tous les témoignages imaginables de sincérité.

 

(note) Ouvrage cité, p. 34-39.

 

Dans la soirée on put entendre l'annonce prophétique que peut-être bien le lendemain, vendredi 13 août, paraîtrait un peu de sang sur son front. Il y avait donc tout lieu d'espérer le résultat désiré. Afin qu'Anne Catherine Emmerich ne fût pas gênée par une surveillance trop rigoureuse, je m'en chargeai moi-même, et quand tout le monde fut endormi, je me mis tranquillement au lit dans l’antichambre. Vers minuit j'entendis un peu de bruit : je me levai tout doucement, je regardai par la porte ouverte je vis Anne Catherine Emmerich qui avait changé de position ; elle me tournait le dos et s'agitait en remuant les draps du lit, jusqu'au moment où elle m'aperçut. La lumière ne tomba pas sur son visage, et je ne puis dire jusqu’à quel point je la troublai en ce moment : mais le lendemain, à six heures, on ne pouvait encore rien voir à sa tête. J'allais renoncer à l'espérance que j'avais conçue pour cette fois, lorsqu'une demi-heure après, la garde, avec un visage bouleversé, apporta la nouvelle très-désirée par moi, mais déconcertante pour un ou deux autres que la tète d'Anne Catherine Emmerich semblait saigner. Ce phénomène fut aussitôt examiné par tous avec beaucoup de soin et chacun en particulier fut invité à exposer par écrit comment la chose s'était présentée et ce qu'il en pensait. Je regardais cet incident comme le plus important et le plus décisif que nous pussions rencontrer dans le cours de l’enquête : je m'attachai donc ; d'accord avec les autres membres, à ce que rien ne fût négligé dans cette occasion. Le résultat de notre investigation et notre déclaration unanime furent que les marques rouges qui se trouvaient sur le front d'Anne Catherine Emmerich avaient la plus parfaite ressemblance avec celles qu'on pourrait produire en frottant ou en grattant ; qu'il y en

avait deux où l'épiderme était entamé et d'où avait coulé la lymphe ordinaire dont une partie s'était attachée au serre-tête, tandis qu'une autre avait commencé à former une croûte. Cette déclaration, écrite et parfaitement unanime, émanée d'hommes sans prévention, impartiaux et d'un jugement sain, aurait peut-être suffi à elle seule pour persuader même les plus incrédules : mais il parut cependant utile d'observer avec la même exactitude ce qui viendrait après. Pour avoir ici une mesure de comparaison plus sûre, le Dr Rave, le même matin, se frotta le front en deux endroits, jusqu'à enlever l'épiderme et à faire couler la lymphe. Le résultat fut le même pour les deux personnes : les simples marques rouges produites par le frottement disparurent au bout de deux jours : aux autres endroits, la croûte formée par la lymphe persista six jours et tomba quand l'épiderme se fût reformé, ce qui arriva pour l'un comme pour l'autre le même septième jour.

         « Lorsqu'on eut acquis de cette manière la preuve la plus convaincante que non-seulement ce qui s'était montré à la tête était tout à fait différent des effusions de sang telles qu'elles avaient été décrites antérieurement par tous ceux qui les avaient vues, mais encore qu'il y avait eu une chose faite de main d'homme et assez maladroitement, on s'attacha d'un autre côté à voir jusqu'où Anne Catherine Emmerich pousserait ses dénégations. II fut facile de découvrir, comme le prouvent les procès-verbaux faits à cette occasion, qu'elle ne pouvait avoir fait ces lésions que dans le court espace de deux ou trois minutes pendant lesquelles elle s'était trouvée dans l'état de veille et de parfaite connaissance, au moment où la garde était sortie pour vider la cuvette. Là-dessus je l'invitai, en présence de quelques membres, à déposer au procès-verbal où elle déclara que ces marques et ces lésions au front n'étaient ni de son fait ni de celui d'aucune autre personne, et qu'elle pouvait sans hésitation l'affirmer sous foi du serment, d'autant plus que, depuis le commencement de la matinée où il n'était encore rien arrivé, elle ait été continuellement surveillée.

« Un sentiment très-pénible s'empara de moi lorsque j’entendis cette affirmation, avec serment à l'appui, d'un mensonge aussi évident, proférée très-froidement et avec un visage souriant par une personne à laquelle j'aurais si volontiers donné des marques de la compassion que m'inspirait sa triste situation. Elle m'apparut en ce moment même une trompeuse horriblement endurcie qui ne méritait plus aucune pitié ni aucun ménagement et qu'il fallait désormais traiter durement pour lui arracher des aveux. Mais la vue de l'humanité souffrante a tant d'empire sur moi que bientôt le délaissement où elle se trouvait effaça en grande partie cette impression d'horreur, ce qui me fit voir sous des traits d'autant plus révoltants la malice des imposteurs qui avaient perverti à ce point la pauvre créature. »

 

5. Mais comme en outre on aperçut sur la chemise de la malade des taches de sang provenant de la plaie du côté qui avait saigné, il fallut aussi trouver à cela une explication. Boenninghausen y voulut voir simplement des taches faites par du café qu'elle avait vomi ; mais Mme Wiltner déclara dès lors, et plus tard encore par l'intermédiaire du Dr Lutterbeck, prête à affirmer par serment que ce café, très-faible et de couleur très-claire, rejeté par la malade aussitôt qu'elle l'avait pris, avait été reçu par elle dans un linge bleu qui se trouvait toujours sous sa main, en sorte l'aucune goutte de ce liquide n'avait pu atteindre la chemise, protégée d'ailleurs par une quadruple couverture. Il lui fallut alors ôter la chemise à la malade, et quoique les commissaires se fussent assurés de la couleur rouge de sang des taches qui s'y trouvaient, quoique plus tard Mme Wiltner eut montré l'eau avec laquelle elle avait lavé les taches de la chemise et qui était rougie par le sang, Boenninghausen néanmoins se refusa obstinément à abandonner son idée des taches de café, et il défendit sévèrement à Mme Wiltner de faire voir la chemise et l'eau qui avait servi à la laver au Dr Zumbrink qui arriva de Munster le jour suivant. Elle fit pourtant à celui-ci sa déposition sur tout ce qui s'était passé, avec l'addition expresse qu'elle pouvait et voulait attester par serment ce qu'elle avait dit (note).

         Comme, dans l'après-midi, les commissaires, devant le lit de la malade, menaçaient de la tourmenter de nouveau ainsi qu'ils l'avaient fait dans la matinée, celle-ci refusa nettement de s'y prêter, sur quoi le landrath l'exhorta à l'obéissance et à la patience. « Chacun, lui dit-il, doit accomplir ce dont il est chargé. Nous sommes tous serviteurs de l'Etat et devons agir les uns pour les autres. Vous aussi vous devez rendre compte à l'Etat de ce qu'il y a en vous d'extraordinaire. »

         Anne Catherine : « Je respecte l'autorité temporelle et je remplirai volontiers mes devoirs : mais je ne puis reconnaître dans vous tous qui êtes ici des juges compétents dans cette affaire. »

        

(note) La déclaration de madame Wiltner ayant été plus tard rendue publique par le Dr Théodore Lutterbeck, Boenninghausen s'expliqua ainsi :

« Les fraudes nombreuses déjà découvertes et les choses équivoques dont on n'a pas encore la solution m'autorisent à soupçonner que les taches rougeâtres qui ont été remarquées sur la chemise d'A. C. Emmerich et sur ses draps, ont été faites avec du sang provenant des gencives. Dans tous les cas, cette assertion n'est pas aussi ridicule que la prétention de prouver par l'attraction des vaisseaux capillaires que le sang devait avoir jailli de l'intérieur : car les taches de la chemise avaient une teinte plus foncée à l'extérieur. Toutefois je ne veux pas assurer que la sueur d'A. C. Emmerich ne puisse être mêlée de sang à quelque degré. »

 

On lui dit encore toute sorte de choses pour la persuader mais elle ne voulut admettre aucune des raisons par lesquelles ils essayaient de prouver leur compétence dans l’enquête. Alors le landrath prit de nouveau la parole et dit : « Mais pour qui nous prenez-vous donc ? » Elle répondit aussitôt d'un ton solennel : « Je vous regarde tous comme des serviteurs du diable (note). »

Ces paroles d'une vierge sans défense, livrée à la merci de ses persécuteurs, firent une telle impression sur un des commissaires, le pharmacien Nagelschmidt, de Dulmen, qu'il quitta la salle en s'écriant : « Non, je ne veux pas être le valet du diable, » et qu'il refusa de participer plus longtemps à cette oeuvre d'iniquité. Tous restèrent muets d’étonnement ; le landrath lui-même ne trouva rien à dire pour interrompre ce silence soudain. Ils se retirèrent l’un après l'autre et laissèrent Anne Catherine en repos.

Le jeune Dr Busch vint encore assez tard dans la soirée, feignit une compassion hypocrite pour la malade et lui offrit ses services. Il lui fit ôter sa coiffe par la garde et versa sur le crâne quelques gouttes d'un liquide qui lui causa des douleurs atroces par suite desquelles elle perdit connaissance et la garde la crut morte. « Ces gouttes dit Anne Catherine, me causèrent une douleur qui me courut aussitôt dans tout mon corps et me fit perdre entièrement l'usage de mes sens. Plus tard la garde me dit que j'étais bien restée une heure dans un fort évanouissement et qu'elle avait craint que je ne fusse morte. »

 

(note) Lorsqu’Anne Catherine, au mois de septembre suivant, raconta cette scène au Pèlerin elle ajouta : « Le landrath, au commencement, s'était assis à la droite de mon lit en fumant sa pipe : près de lui, l’apothicaire était debout. Le premier fit semblant de me plaindre de ce que mes amis m’avaient réduite à un état si misérable. Mais il ajoutait que je n'étais pas encore trop vieille pour être guérie, etc. Il eut aussi recours de nouveau aux paroles flatteuses. Alors je vis tout d'un coup le diable derrière le landrath. Je fus saisie d'effroi au point de ne pouvoir plus parler. La garde apporta de l'eau, croyant que je me trouvais mal. Vint ensuite le discours touchant l'autorité et je dis : « Dieu passe avant tout. »

 

6. Le matin du samedi 14, on se remit à lui frotter, à lui laver et à lui examiner la tête. Il était arrivé un nouveau médecin de Munster, le Dr Zumbrink, qui examina tout avec soin : mais il se comporta avec tant de convenance qu'Anne Catherine prit confiance en lui. Dès l’après-midi, elle put se convaincre dans un entretien avec lui que sa première impression ne l'avait pas trompée.

         « Avant qu'il vint, raconta-t-elle, j'eus une vision où je vis venir à moi un grand homme très-brun qui me tendit la main. Je le crus envoyé par Dieu pour me sauver et je racontai cela à la garde. Il vint alors en effet : c'était un homme droit et loyal ; les autres le craignaient et arrangeaient tout entre eux et en se cachant de lui. Le landrath l'appelait ironiquement mon docteur : il disait qu'il était de mon parti et me demandait si je ne lui étais pas particulièrement affectionnée. Je répondis que j'espérais que chacun ferait son devoir. Cet homme n'était pas flatteur : il était plus attentif et plus actif qu'aucun des autres. Il m'a dit dès la première heure : « J'écrirai ce que je trouverai, innocence ou imposture. Ne vous laissez égarer par rien, ni par les caresses ni par les menaces. Tenez-vous-en à la vérité ; avec cela, personne ne peut avoir le dessous (note). »

         « J'eus une vision où je vis les autres dans la fausse église, édifice carré, sans clocher, noir et sale, avec un comble élevé. Ils étaient en grande intimité avec l'esprit qui y règne.

 

(note) Le Dr Lutterbeck déclara ouvertement, dans sa seconde brochure (Réponse nécessaire à M. de Boenninghausen), qu'il avait lu l'avis qu'avait donné par écrit le Dr Zumbrink et dans lequel il disait que, « n'ayant jamais vu Anne Catherine Emmerich dans le cours des sept années précédentes, il n'avait aucune opinion formée sur l'origine de ses plaies ; mais que, pendant l'enquête, il n'avait remarqué aucune fraude, et que, du reste, d'après l'impression que lui avait fait le caractère de la malade pendant ce temps, il ne la croyait pas capable d'imposture. »

 

Cette église est pleine d'immondices, de vanités, de sottise et d'obscurité. Presque aucun d'eux ne connaît les ténèbres au milieu desquelles il travaille. Tout y est pure apparence : ce n'est que du vide. Un fauteuil sert d’autel ; sur une table est une tête de mort recouverte d'un voile, entre deux lumières. Souvent on la découvre : dans leurs consécrations, ils se servent d'épées nues. Tout est foncièrement mauvais ; c'est la communion des profanes. Je ne puis dire combien tout ce qu'ils font est abominable, pernicieux et vain ; beaucoup d'entre eux ne le savent pas. Ils veulent être un seul corps en quelque autre chose que le Seigneur. La séparation de l'un d'eux les rendit furieux contre moi. C'est lorsque la science s’est séparée de la foi qu'ont pris naissante cette Eglise sans Sauveur, les prétendues bonnes oeuvres sans foi, la communion des incrédules ayant les dehors de la vertu, en un mot l'anti-Eglise dont le centre est occupé par la malice, l'erreur, le mensonge, l'hypocrisie, la lâcheté, les artifices de tous les démons de l'époque. Il s'est formé un corps, une communauté en dehors du corps de Jésus qui est l'Eglise ; une fausse Eglise sans rédempteur, dont le mystère est de n'avoir pas de mystère ; par conséquent, son action est temporelle, finie : elle est pleine d'orgueil de présomption, et avec cela destructrice et conduisant au mal avec toute espèce de beaux dehors. Son danger est dans son innocence apparente. Ils font et veulent des choses différentes : en certains lieux leur action est inoffensive : ailleurs ils travaillent à corrompre un petit nombre de gens savants, et ainsi tous viennent ensemble aboutir à un centre, à une chose mauvaise par son origine, à un travail et à une action en dehors de Jésus-Christ par lequel seul toute vie est sanctifiée et hors duquel toute pensée et toute action restent sous l'empire de la mort et du démon. »

Le soir de ce même jour, elle rappela au landrath la promesse qu'il lui avait faite de la faire ramener chez elle le samedi. « Cela ne se peut, répondit-il. L'affaire n'est pas finie. Elle n'est pas encore suffisamment éclaircie. » Mais le jour suivant il plaisanta sur Anne Catherine en présence des autres commissaires, disant : « Mademoiselle Emmerich ne s'échappera pas d'ici : nous n'avons pas besoin d'être toute la journée près d'elle et de la surveiller si rigoureusement. » Mais Zumbrink exprima son indignation en ces termes : « Comment donc ? Est-ce là une enquête sérieuse ? On mange, on boit, on dort, on va se promener, on fait ce qui plaît : l'affaire ne se fait pas comme il faut. Je ne me fie pas à ces hommes. »

         Le jour de l'Assomption et les deux jours suivants, Anne Catherine fut moins tourmentée qu'à l'ordinaire. Les commissaires ne pouvaient pas se mettre d'accord sur ce qu'il y avait à faire de plus avec elle. Le landrath allait et venait : cependant il ne s'arrêtait jamais longtemps et parlait seulement de choses indifférentes.

 

7. Le 17 août, Anne Catherine demanda qu'on en finit ; elle rappela les tourments qu'elle avait endurés et demanda aux commissaires ce qu'ils pouvaient encore exiger d'elle. Le landrath répondit : « IL est venu de Munster tant de nouvelles questions à adresser soit à vous, soit à l'abbé Lambert, au père Limberg ou à votre soeur, que je ne vois pas encore le terme de tout ceci. » Elle répondit pleine de tristesse : « On m'a renvoyée d'un jour à l'autre avec de vaines promesses, et maintenant le terme est reculé chaque jour davantage. »

Le landrath alors s'emporta et articula des menaces :

«Vous osez faire des reproches, mais bientôt tout marchera autrement alors vous trouverez en moi votre homme. Vous-même et vos prêtres français êtes cause qu'on ne vous relâche pas. »

L’entrée du doyen interrompit ses invectives ; alors Anne Catherine adressa ses plaintes à celui-ci. « On exige de moi, dit-elle, des aveux que je ne puis pas faire. »

Le doyen : « S'il s'agit d'aveux de votre part, vous pouvez attester vos dires par serment. »

Elle : « Certainement, mais on m'a dit que mon serment était sans valeur. »

- Qui vous a dit cela ? dit alors le landrath. »

- Celui qui l'a dit, répondit-elle, doit bien le savoir. » Jeudi 18 août. Ce jour se passa sans vexation particulière, si ce n'est que le landrath, chaque fois qu'il entra ans la chambre, se répandit en reproches et en menaces contre la malade et contre son confesseur absent, ce qu'elle écoutait en silence. Borgès et Busch vinrent le soir pour veiller toute la nuit près de son lit (note), car le vendredi était proche, et ils espéraient une effusion de sang. Heureusement le Dr. Zumbrink était aussi là et sa présence contenait la brutalité des deux autres. La malade eut des visions effrayantes qui lui firent passer une nuit très-pénible, mais les commissaires furent déçus dans leur attente. IL n'y eut pas d'effusion de sang, à la grande consolation de la malade. « Cette circonstance, raconta Anne Catherine, parut faire plaisir au landrath, parce qu'il voulait y voir la confirmation de sa croyance à une fraude. Peut-être espérait-il aussi apprendre quelque chose de moi ; car autrement je ne pourrais m'expliquer les politesses et les flatteries dont il me combla le jour suivant, oubliant, paraissait-il, les scènes précédentes ; mais ces caresses étaient pour moi plus insupportables que les menaces.

 

(note) « On me donna pendant la nuit, raconta-t-elle, un petit flacon dans petit morceau d'étoffe de soie noire, en me disant qu'il venait de la part d’Overberg et que je devais le mettre quelque temps sur ma poitrine. Cela m'inspirait un dégoût inexprimable, surtout le morceau d'étoffe, comme s'il provenait d'un être très-impur. Lorsqu'ils insistèrent pour que je portasse le flacon à ma poitrine, j'eus tout à coup un tel battement de coeur et je sentis une telle angoisse que je le jetai loin de moi. »

 

Borgès, que la veille de la nuit avait beaucoup fatigué à cause de sa mauvaise santé, quitta Dulmen fort contrarié de ce que son attente avait été trompée et retourna à Munster.

         Le vendredi soir Rave reparut après une absence de toute une semaine. A la vue de la malade, il ne put cacher l'impression que faisait sur lui son état de souffrance. « Comme vous êtes misérable et souffrante ! » s'écria-t-il, et, se tournant vers le landrath, il répéta : « Elle est extraordinairement faible et maigrie. Elle a un accès de fièvre tous les jours. Je ne réponds pas qu'elle supporte cela longtemps encore. » Cependant, lorsqu'Anne Cathérine lui rappela que le lendemain était le troisième samedi depuis qu'on l'avait transportée là et qu'on devrait enfin tenir la.promesse de la ramener chez elle, il fut mécontent et dit : « Je n'y puis rien faire ! moi aussi je suis fatigué de rester ici si, longtemps. Si vous ne vous fiez pas à nous, nous ne nous fions pas à vous, etc., etc.»

         Anne Catherine représenta à ces deux hommes l'indignité de leur conduite et dit d'un ton très-sévère : « Qui de vous peut m'accuser d'un mensonge ? » A cette question ils ne firent pas de réponse.

 

         8. Le samedi 20 août, plusieurs commissaires vinrent avec le landrath près du lit de la malade, sans savoir au juste ce qu'ils voulaient faire. Il parlèrent de l'ennui que leur causait cette affaire et firent des voeux pour la fin de l'enquête. Là-dessus la garde ne put s'empêcher de dire : « Que de dépenses cause toute cette affaire ! Et d'où vient l'argent avec lequel ces messieurs sont payés ! -Tout cela est payé par le roi, répondit l'un d'eux. Le roi, reprit Anne Catherine, est, dans ce cas, mal servi par ses serviteurs. On le trompe pour avoir son argent, lequel est trempé des sueurs du paysan pressuré jusqu'au sang. Qu'est-ce que vaut pareille enquête, que valent toutes ces écritures faites par des gens qui ne peuvent pas reconnaître dans cette affaire, qui n'en ont pas le sens, la clef ? Il vaudrait mieux distribuer cet argent aux pauvres, faire rendre compte aux prévaricateurs cachés, aux fourbes habiles : cela du moins serait profitable et attirerait des bénédictions. »

Elle fit entendre encore bien des paroles sévères auxquelles les commissaires ne répliquèrent rien : elle put me juger, d'après leur conduite postérieure, que l'impression produite sur eux avait été profonde, mais toute cette affaire devenait de plus en plus pénible pour le landrath Boenninghausen, en sa qualité de président de la commission ; elle lui causait une irritation toujours croissante. Borgès s'était retiré, fort ennuyé de voir qu'on ne pouvait amener la malade à s'avouer coupable d'imposture. Rave voyait ses artifices déjoués. Nagelschmidt et Zumbrink s'étaient déjà déclarés en faveur d'Anne Catherine : les autres étaient ébranlés, et le landrath lui-même, malgré ses flatteries, malgré ses injures et ses menaces ; n'avait encore rien découvert qui pût donner le moindre fondement tant soit peu spécieux à son opinion, déjà arrêtée avant toute enquête, qu'il y avait là une fraude. Quelle contenance allait-il faire devant l'autorité supérieure à laquelle il avait promis que l'enquête donnerait un résultat certain ? Il lui fallait imaginer des moyens et des voies pour arriver à son but. Trois jours durant, du 21 au 23 août, il essaya de déconcerter la malade ; par des paroles blessantes sans cesse réitérées et par des attaques soudaines. Il ne s'approchait d’elle que pour la blâmer, l'irriter, l'embarrasser. Il lui disait par exemple :

« Comment pouvez-vous être encore couchée là ; une personne bien portante ne pourrait pas rester dans cette position. Tout chez vous n'est que feinte. Vous ne priez pas, vous ne travaillez pas et vous êtes pourtant si faible et si infirme ! mais vous ne m'en imposez pas. Je m'aperçois bien que vous avez assez de force pour tout faire, quand seulement vous le voulez. Vous pouvez parler aussi haut et aussi longtemps qu'il vous plaît. J'ai déjà découvert que chez vous vous avez fait des travaux de couture, etc. »

         Anne Catherine répondait rarement et ne répondait qu'un mot : mais sa compassion pour ce pauvre homme était si grande qu'ayant su que sa femme était malade d'un cancer au sein, elle pouvait à peine maîtriser l'ardent désir qu'elle éprouvait de sucer sa plaie et de la guérir ainsi. Elle avait la pensée de demander cela à cette dame comme une grâce, et la certitude que sa demande serait repoussée put seule l'y faire renoncer.

         Le Dr Busch, de son côté, se joignit au landrath pour railler la malade. « Vous vous trouvez très-bien de l'enquête, lui dit-il ; vous ne souffrez pas et vous ne perdez rien. » Un jour il s'attaqua à elle, comme elle venait de vomir du sang, ce qui lui était déjà arrivé souvent : il lui ouvrit la bouche, y introduisit le manche d'une cuiller et inspecta de la sorte l'intérieur de la bouche et les gencives, sans donner à la malade la moindre explication sur cet acte de violence. Elle ne put savoir ce que Busch avait eu en vue que par les reproches que lui adressa le landrath en ces termes : « Votre histoire, lui dit Boenninghausen, est précisément celle d'une trompeuse récemment démasquée dans le pays d'Osnabruck. Elle aussi, avec des lèvres toujours sèches et gercées, avait des vomissements de sang : mais on découvrait qu'elle suçait ses gencives pour en tirer ce sang, et c'est ce que vous faites aussi. » Il reprit ensuite d'un ton plus doux : « J'ai pourtant pitié de vous : je ne vous crois pas si coupable. Mais les prêtres français ont remarqué que vous êtes une personne pieuse, patiente, qui se laisse faire tout ce qu'on veut : ils ont cru qu'ils pourraient aider à remettre en honneur les usages de l'Eglise catholique et la foi aux légendes, s'ils pouvaient arriver à montrer de nouveau en vous des choses de ce genre. »

Le Dr Zumbrink était souvent transporté d'indignation à vue de traitements aussi indignes et la garde gémissait.. « Le landrath, disait-elle, vous décrie comme la plus vile des menteuses ! Cependant Anne Catherine ne perdait pas contenance : elle était consolée par Dieu.

« Un jour, raconta-t-elle, un homme âgé, accompagné d’un enfant, me prit par le bras, m'emmena et me cacha dans une touffe d'orties. Je fus bien contente d'être piquée par les orties : cela me faisait du bien en comparaison des discours qu'on me tient. C'étaient saint Joseph et l'enfant Jésus qui étaient venus à mon aide. Une nuit aussi, je vis venir à moi le même jeune garçon qui, lorsque j'étais enfant, m'avait aidé à garder les vaches. Il semblait gai et content ; il tenait à la main un petit bâton et allait joyeusement de côté et d'autre. Je lui dis : « Cher enfant, les choses ne sont plus comme elles étaient autrefois dans la prairie ; maintenant je suis en prison. « Ensuite nous causâmes ensemble avec beaucoup de bonne humeur et de simplicité. Une autrefois, je vis près de moi un petit enfant éblouissant dans un berceau tout lumineux..Je le berçai et le soignai. Il portait une croix et, comme je lui demandais ce que c'était, il me dit : « C'est ta croix que une veux pas porter. »

« Dans la troisième semaine, un jour que j'étais très-malade et que je désirais ardemment le très-saint sacrement, j’eus une vision. Je suivais un sentier étroit, uni, ombragé, dans une île entourée de murs. Alors vinrent à moi deux esprits : je crois que c'étaient des femmes, et, comme j’étais très-faible, elles m'offrirent deux bouchées prises dans un petit plat. Je crois aussi me souvenir que, pour que la garde qui dormait prés de moi ne pût pas les voir, je lui mis un linge sur la tête : car elles venaient de son côté. »

         Le 25 août, elle se trouva, très-fortifiée, en sorte qu’elle dit : « J'ai perdu toute crainte, tout désir de quoi que ce soit, même toute inquiétude et tout sentiment de tristesse. Je serai forte et sereine à proportion que la tribulation grandira. » Dans cette disposition, elle pria elle-même le landrath de lui poser enfin les questions qu'il devait avoir déjà entre les mains depuis plusieurs jours. Il répondit : « Vous êtes trop faible et en trop mauvais état. Vous n'êtes pas en état de répondre. - Si l'on m'ordonne de répondre, répliqua-t-elle, je pourrai le faire. Le Seigneur m'en donnera la force. » Au bout de quelques heures, il vint avec Rave, pour commencer l'interrogatoire. Il y avait environ cinquante points sur lesquels elle devait répondre. Pendant ce temps Rave allait et venait pour observer jusqu'à quel point elle était forte et capable de parler, ainsi qu'il le dit à la garde (note).

         Anne Catherine raconta à propos de cet incident : Avant l'interrogatoire, j'étais très-faible et très-abattue ; mais pendant qu'on m'adressait les questions, je fus visiblement réconfortée. Ces questions toutefois étaient si singulières et souvent si ridicules que cela m'égaya tout à fait et que souvent je ne pus m'empêcher de rire de tout mon coeur. Ainsi l'on me demanda ce qui se faisait sur moi ou ce qui advenait des plaies quand les visiteurs qui frappaient à la porte étaient obligés d'attendre longtemps, etc. Quand j'eus répondu à tout, le procès-verbal me fut lu, et je le signai après qu'on eut changé ce qui ne concordait pas avec mes réponses. Après l'interrogatoire, je tombai de nouveau dans un état de faiblesse extrême. »

 

(note) Il nota ainsi la chose à sa manière dans le procès-verbal : « Quand A. C. Emmerich s'oublie, elle parle très-distinctement et longtemps de suite : ordinairement elle parle à voix basse et comme en chuchotant. Preuve de sa grande dissimulation. »

 

Le vendredi 27 août, les anciennes vexations recommencèrent ; notamment de la part du jeune Busch. «Il faut que votre sang coule, s'écria-t-il. Oui, faites-le couler. Nous sommes ici inutilement et nous n'arrivons à rien. Que pouvons-nous dire ? Qu'avons-nous vu ? etc.

- Je n'ai pas ce pouvoir, répondit-elle. Vous auriez dû venir plus tôt si vous aviez voulu voir le sang couler. Si je pouvais vous rendre service à tous avec mon sang, je le ferais volontiers : mais je n'ai plus autant de sang qu’il en faudrait pour satisfaire vos désirs à tous. »

Le landrath semblait avoir choisi ce jour pour livrer son dernier assaut : car, à dix heures du matin, ne voyant encore d'effusion de sang, il s'écria plein de colère : « Qu'adviendra-t-il de tout ceci ? nous n'avons encore rien vu de positif. » Et il se répandit en menaces, pour contraindre la malade à confesser enfin la vérité.

Il revint à trois heures de l'après-midi, fit sortir la garde, et ferma la porte derrière lui. Anne Catherine, qui se disposait à prendre un peu de thé, fut d'abord toute bouleversée de l'aspect farouche de cet homme ; pourtant elle reprit courage et se sentit bientôt pleine d'une force insurmontable. « Chaque jour, à chaque heure, dit-il, on découvre tant de choses que l'affaire devient de plus en plus grave et plus compliquée. Les intrigues de ces Français sont maintenant complètement dévoilées. Lambert, ce vieux renard, a fini par se trahir : je suis encore plus fin que lui. On sait à présent pourquoi lui, l'abbé Channes et aussi lé P. Limberg distribuent des rosaires. Je suis sur la trace de Limberg ; je sais que, dans la paroisse de Darup, il fait l'exorciste. Oui, je vous le dis, ce sont les Français qui ont fait la chose sur vous ou vous l'avez faite vous-même. Maintenant il s'agit d'avouer. »

         Anne Catherine lui répondit sans le moindre embarras : « Ce que j'ai dit, je le maintiens. Je ne puis ni ne veux jamais parler autrement. Le P. Limberg n'est jamais allé dans la paroisse de Darup. »

         Il prit alors un ton très-solennel et dit : « Demoiselle Emmerich, je vous en avertis : c'est du vin pur que je vous présente. Tout cela n'est qu'une fraude, une oeuvre des Français. »

         Anne Catherine, sans s'émouvoir, versa un peu de thé dans sa tasse et garda le silence. Il changea alors de rôle, prit un ton radouci et s'efforça de parler amicalement :

« Il ne vous arrivera rien de fâcheux : tout sera fini immédiatement si vous avouez. Ne craignez rien. On aura soin de vous et de tous les vôtres. On ne veut que vous faire du bien ainsi qu'à eux. »

         Elle : « Ce que vous me demandez, je ne puis le faire. Ce serait le plus indigne mensonge.

         Lui, transporté de colère : « Avouez ! Si ce ne sont pas les Français, ce sont les Allemands qui ont fait la chose ! mais non ! ceux-ci ne sont pas assez pervers pour de telles fourberies. Avouez au moins que, tout récemment, c'est vous qui avez fait couler du sang de votre tête. »

         Elle : « Cela aussi serait un mensonge. Demandez à la garde qui était présente quand le sang a coulé et même aux commissaires. »

         Lui : « La garde n'a rien à faire ici. Et votre bon docteur Zumbrink ? Lui aussi ne se désiste pas. »

         Elle : « Ne vous donnez pas tant de peine. Je vois où vous en voulez venir. C'est inutile ; vous n'obtiendrez rien. »

         Lui : « Ah ! vile hypocrite ! rusée coquine ! Je vous connais ! Je vous ai observée d'assez près et je vous ai souvent tâté le pouls. Je suis convaincu que vous avez assez de force quand vous le voulez et quand cela vous passe par la tête, etc., etc. »

 

Anne Catherine se tut. Après ces emportements, la contenance paisible de l'innocence silencieuse devint intolérable pour lui. Aussi se déchaîna-t-il de nouveau contre elle, lui disant :

« Comment ! vous ne voulez pas même me répondre ? »

Elle : « Je n'ai rien à vous dire. Vous ne cherchez pas la  vérité. Je vous crains plus que tout l'enfer ; mais Dieu est avec moi et vous ne pouvez rien sur moi avec tous vos blasphèmes et vos menaces. »

Lui : « Et pourtant c'est une fraude et cela reste fraude (note), avouez-le ! La chose ne peut pas venir de Dieu. » Il ne fait rien de pareil et je ne voudrais pas d'un Dieu qui ferait de telles choses. Je vous offre du vin pur. Quelle sorte de conscience avez-vous ? J'ai aussi quelques reproches à me faire ; mais je ne voudrais pas changer avec vous. »

Elle : « Ce n'est pas du vin, c'est du fiel que vous me présentez. Vous voulez me précipiter dans la perdition ; mais Dieu me protégera. La vérité triomphera. Je n'ai rien de plus à vous dire désormais. »

Elle se tut et se détourna de lui. Il se retira en disant :

« Cela vous fera tort, beaucoup de tort. Cependant je vous donne encore jusqu'à demain pour réfléchir. Soyez raisonnable et laissez-vous persuader. »

Cette cruelle scène avait duré plus de deux heures. Quand Boenninghausen fut parti, la garde, qui avait tout entendu de l'antichambre, entra précipitamment, pleurant à chaudes larmes et se tordant les mains ; elle voulait consoler Anne Catherine : mais elle fut au contraire calmée par celle-ci, et elle vit combien Dieu avait merveilleusement fortifié sa servante.

 

(Note) : Quelques semaines après, Boenninghausen fit imprimer ces paroles « La Emmerich elle-même doit reconnaître qu'à la fin de l'enquête je lui ait fait connaître franchement ma conviction, qui repose sur des raisons évidentes. » (Ouvrage cité, p. 10.)

 

 

Cependant Anne Catherine put le 28 novembre dire au Pèlerin, en lui racontant une vision : « Pendant l'enquête, les deux saintes religieuses qui m'ont si souvent assistée étaient venues à moi et m'avaient offert de me délivrer. Je pensai alors à la manière dont saint Pierre aussi avait été tiré de sa prison ; mais je dis : « Que suis-je auprès de saint Pierre ? Je resterai jusqu'au bout. »

         Le 28 août, Rave vint pour la dernière fois. « Curieuse affaire ! dit-il en raillant, curieuse affaire ! Je ne veux plus avoir à m'en mêler. Je m'en vais chez moi. Je ne m'oppose pas à ce que les choses tournent bien pour vous. Quand il se fut retiré, le landrath vint annoncer une nouvelle scène pour le soir : « Cela parait aller mal pour vous. En premier lieu, vous ne retournerez pas dans votre logis, peut-être n'y retournerez-vous jamais. Mais je vous laisse jusqu'à ce soir le temps de réfléchir. »

         Elle : « Ce soir, vous n'aurez pas de moi d'autre réponse que celle que je vous ai faite. »

         Dans la journée, le bourgmestre Moellmann entreprit de convaincre la malade des bonnes intentions et de la générosité du landrath, et de la porter à exprimer devant lui sa satisfaction et son approbation de tout ce qui s'était passé jusqu'alors. Elle repoussa sévèrement cette insinuation. Vers six heures, le landrath vint dans un violent état d'excitation. Il ferma de nouveau la porte et dit à la malade : « Vous souvenez-vous de ce que je vous ai dit ? »

         Elle : « Je n'ai plus rien à vous répondre. »

         Lui : « Réfléchissez à ce que vous faites. Lambert a dit bien des choses. Je saurai le prendre. »

         Elle : « Alors tenez-le bien. Seulement conduisez-moi chez moi jusqu'à ce qu'il ait tout révélé, car j'aurai du repos pour longtemps. »

         Lui : « Voulez-vous donc aussi avouer ? »

Elle : « Certainement, je ne puis vous dire autre chose ce que j'ai déjà dit. »

Lui : « Vous êtes une trompeuse. Vous n'êtes pas malade. Vous feignez très-habilement de l'être : mais je suis encore plus habile que vous. Je vous ai surveillée, j'ai observé chez vous chaque battement du pouls et chaque souffle ; vous serez forcée de quitter Dulmen : vous ne devez plus revoir les vôtres, ni vos bons amis les Français. Oui, ce sont ces Français qui vous ont pervertie ! etc., etc. Ces scènes bruyantes continuèrent pendant environ deux heures : mais Anne Catherine n'y opposa qu'un silence absolu. Enfin il termina par ces paroles ; « Maintenant ma patience est à bout ! ce soir on vous emmènera d'ici. »

Elle : « Avez-vous réellement un plein pouvoir aussi étendu ? vous avez sans cesse assuré que, comme serviteur l'État, vous vous attachiez strictement à ses ordres. » Il l'interrompit en disant : « Je m'en vais écrire le rapport. Je vois clair dans toute cette affaire. Vous ne pouvez faire d'aveux parce que vous êtes liée par des serments terribles, mais pourtant je tirerai la chose au clair. Il faut que vous quittiez Dulmen. »

Elle : « Faites sans crainte et sans hésitation ce que vous voudrez. Pour moi, il n'y a rien que je redoute. Vous vous dites un chrétien catholique : mais qu'est-ce que votre religion ? Vous me voyez recevoir le saint sacrement, avec cela vous croyez que j'imprime sur moi, pour tromper, les signes de la rédemption, que je me suis liée par des serments, que je renferme en moi ce mensonge, ce crime affreux ! Qu'est-ce donc que votre religion ? » Il se retira sans répondre. Au bout d'une heure il revint avec un écrit à la main et se remit à jouer son rôle : Dois-je envoyer le rapport ? Vous avez encore du temps, réfléchissez-y bien. » Elle : « Oui, envoyez-le. »

Lui : « Je vous avertis. Pensez-y-bien. »

Elle : « Au nom de Dieu, qu'il aille où il voudra. »

Lui, d'un ton solennel : « Encore une fois, je vous le demande, le rapport doit-il partir ? Songez aux suites. »

Elle : « Au nom de Dieu, oui ! »

         Il s'éloigna en l'accablant d'invectives, cependant il revint avec son papier et recommença deux fois encore le même jeu, jusqu'à ce qu'épuisé lui-même de fatigue, il la quittât en la menaçant : mais elle pénétrait d'un regard si lucide et avec un calme si parfait toute la misère de ce rôle étudié d'avance qu'elle consola la garde toute bouleversée et pour la première fois, pendant le cours de cette épreuve, jouit pendant deux heures d'un sommeil paisible et réparateur. « Je puis dire en toute assurance, raconta-t-elle, que je restai parfaitement calme et contente et que j'étais pendant cette scène plus sereine que je ne l'avais été dans tout le temps qui avait précédé. »

         La nuit du samedi au dimanche 29 se passa tranquillement. A dix heures du matin, le landrath reparut.

« Maintenant voulez-vous partir ? dit-il.

Elle : « Oh ! oui, je veux bien aller dans mon logis. »

Lui : « Non pas, hors de la ville. »

Elle : « Quant à cela, je n'y consens pas. »

Lui : « Comment voulez-vous aller chez vous ?.vous êtes beaucoup trop faible. »

Elle : « C'est mon affaire. Vous avez pris la peine de m'en tirer : laissez-moi le soin du retour. La servante du maître de la maison me transportera. »

Lui : « Mais c'est aujourd'hui dimanche. Comment évitera-t-on l'effet sur le public. »

Elle : «Il n'y a qu'à faire la chose tout de suite ; les gens sont encore à la grand-messe et il n'y a personne dans les rues. »

Lui : «.Eh bien, soit, mais il faut auparavant que vous me promettiez encore quelque chose. »

Elle : « Si je le puis, je le ferai.

Lui : « Vous le pouvez. Promettez- moi, s'il revient une effusion de sang, de me le faire savoir aussitôt. »

Elle le promit : mais cela ne suffit pas au landrath. Il présenta un papier en lui disant : « J'ai mis votre promesse par écrit : joignez-y votre nom, afin que votre signature me garantisse votre promesse. »

         Le désir ardent de retourner chez elle fit que la malade, ne se défiant de rien, signa l'écrit sans regarder ce qu'il contenait. Elle apposa son nom sans s'en embarrasser autrement. Mais, dès le 14 octobre, Boenninghausen fit une déclaration publique ainsi conçue : « La Emmerich m'a donné par écrit, et après m'avoir donné la main, la promesse solennelle qu'elle m'informerait immédiatement de tout changement qui surviendrait dans son état physique ; elle m'a en outre expressément autorisé à contredire publiquement tout ce qu'on ferait connaître d'elle sans m'en donner connaissance et à déclarer menteur celui qui propagerait de telles choses (note) ! ! !

Lorsque le landrath eut entre les mains la signature désirée, il lui dit : . « Je vous conduirai moi-même chez vous : je vous ai enlevée, je veux aussi vous ramener. » En même temps il saisit la couverture du lit et la roula autour de la malade qui se débattait, il l'enleva du lit, descendit l'escalier avec elle, et ce ne fut qu'à la porte de la maison qu'il la remit entre les mains de la servante qui la rapporta à son logis sans attirer beaucoup l'attention. Depuis le moment où il l'avait prise dans ses bras elle avait perdu l'usage de ses sens. Le landrath la suivit jusque dans son logement et, lorsqu'elle revint à elle, il lui dit : « Je persiste dans mon opinion : mais pourtant nous restons bons amis ». Elle garda le silence.- il s'éloigna.

 

(note) Ouvrage cité, p. 43.

 

9. Il revint quelques semaines après et entra sans se faire annoncer dans la chambre de la malade, sur quoi celle-ci fut prise d'une telle terreur qu'elle fut au moment de tomber en faiblesse. « Cependant (raconta-t-elle au Pèlerin et à Wesener qui tous deux rapportent cette scène), je tournai ma pensée vers Dieu et je me trouvai forte et calme. Cet homme est tout à fait inexplicable pour moi. Il se montra très-affectueux, me parla en pleurant de la maladie de sa femme, me fit des protestations d'amitié, parla de la bonté qu'il m'avait témoignée, puis il dit : « Mais vos plaies n'ont pas saigné depuis l'enquête, autrement vous me l'auriez fait savoir. » Alors il se mit à parler des publications qui pourraient être faites ; il pensait que des écrits et dés relations imprimées auraient pour moi de très-fâcheuses conséquences, enfin il me pria instamment, avec des larmes dans les yeux, de détourner tous mes amis de rien publier. Je répondis : « Mes amis les plus proches n'écrivent certainement rien pour le public, soyez-en bien assuré. Quant à ce que d'autres font, je n'en prends aucune connaissance : d'ailleurs je ne sais pas comment je ferais pour l'empêcher. » Là-dessus il parut s'attendrir encore, puis il dit : « Mais votre position m'afflige beaucoup, je vous veux tant de bien ! - Non, répliquai-je,,je ne puis me le persuader, vous êtes dans l'erreur à cet égard. - Je vous ai bien dit la vérité, reprit-il. - Je ne puis en convenir, répliquai-je. - Nous ne parlerons pas de cela, dit-il ; j'ai mon opinion bien arrêtée et je ne craindrais pas de la rendre publique. Pourtant écoutez-moi et laissez-vous persuader. Je vous donnerai ce que vous voudrez et aussi à votre frère qui est dans votre maison paternelle, mais il faut que vous partiez d'ici. Votre entourage vous est nuisible. Les Français les égarent tous. Vous êtes une si brave personne, vous avez toujours été une bonne enfant, une brave fille et une parfaite religieuse. Je connais toute votre vie, elle est exemplaire, mais c'est cela même qui excite ma pitié pour votre situation et l'état où vous êtes maintenant. » Je lui répondis avec beaucoup de calme : « Je ne puis parler ni agir autrement que je ne l'ai fait. Personne de mon entourage n'a jamais été pour quoi que ce soit dans ce qui s'est manifesté en moi. Mais maintenant je suis satisfaite de ma position, je ne veux accepter ni demander autre chose que le repos. Mon frère non plus n'a pas besoin de votre argent ; il est heureux dans sa pauvreté, car il a le coeur content. » Là- dessus il me parla avec beaucoup d'insistance et de gravité. « Demoiselle Emmerich, dit-il, vous vous repentirez de ne pas m'avoir écouté, réfléchissez bien à ce ce vous faites. -Ma résolution, lui répondis-je, est fermement arrêtée ; je compte sur Dieu. » Là-dessus il me quitta. »

Cette visite fut suivie quelques semaines plus tard de la déclaration publique de Boenninghausen où il disait : « La Emmerich, comme elle me l'a dit elle-même, quittera ce lieu où elle a trouvé tant de souffrances et de misères. elle ira dans la chaumière ignorée de son frère, petit cultivateur dans le voisinage de la ville de Coesfeld, aussi tôt que la température plus douce du printemps permettra le voyage à son corps affaibli. Une chambre tranquille, où elle passera le reste de cette vie dont les joies lui ont été ravies par des imposteurs, est déjà préparée ; et qui ne désirerait avec moi lui voir retrouver là le repos qu'elle a perdu un peu par sa faute (Ouvrage cité, p. 43.) ?

 

10. Il nous sera plus aisé de juger cet homme avec les contradictions si nombreuses et si frappantes qui se montrent dans ses actes et dans ses paroles, si nous considérons la ferme conviction qu'il s'était faite avant toute enquête et qu'il avouait lui-même en ces termes : «  Les phénomènes manifestés chez Catherine Emmerich étant diamétralement contraires aux lois les plus connues de la nature, ne peuvent être naturels ; il y a là ou un miracle ou une fraude. » Mais ses idées sur la religion ne lui laissaient pas admettre l'existence d'un miracle ou d'une action immédiate de Dieu, car c'était pour lui une chose incontestable que Dieu n'opère rien de semblable ; aussi déclara-t-il sans réserve devant la malade : « Je ne veux pas d'un Dieu qui ferait de telles choses ! » Il ne restait donc que l'hypothèse d'une fraude, et la seule question qui lui parût mériter une enquête était celle de savoir jusqu'à quel point Anne Catherine était complice active ou passive de la perpétration de cette fraude. Il était très-porté à se décider pour la seconde hypothèse, parce qu'il ne pouvait s'empêcher, même lors de ses plus violentes sorties, de sentir qu'il avait devant lui une personne innocente injustement maltraitée, et cette impression lui faisait toujours tomber des mains les armes avec lesquelles il croyait l'anéantir. Il pouvait passer de la colère la plus brutale à une compassion soudaine qui lui arrachait des larmes, des plus furieuses invectives à des louanges enthousiastes, des plus effrayantes menaces à des témoignages de prévenance affectueuse. Car chacune des passions qu'il avait appelées à son secours, dans l'espoir de découvrir les preuves de la fraude, venait se briser contre le pouvoir mystérieux de la pureté et de l'élévation morale de la patiente sans défense et sans appui. C'est pourquoi il pouvait dire de bonne foi :

« Quel homme serait assez dépourvu de charité pour lui refuser sa pitié ? Je prends part à sa détresse et je mettrai tout en oeuvre pour la tirer du piège où elle est retenue, peut-être par le simple fanatisme, peut-être par une malice infernale (note1). » Mais s'il avait pu réellement présenter au président supérieur la seule ombre d'un doute fondé touchant la sincérité d'Anne Catherine, celui-ci n'aurait jamais permis que Boenninghausen fît publiquement un aveu comme celui-ci : « J'étais autorisé par le président supérieur à garantir l'impunité à cette malheureuse femme dans le cas où elle avouerait complètement et ferait connaître les principaux imposteurs qui l'ont égarée, comme aussi à la tranquilliser quant à sa subsistance future (note2). »

 

11. Quant à trouver une explication raisonnable de la manière dont pouvaient cohabiter dans une seule et même personne une fourberie diabolique et une incomparable pureté d'âme, Boenninghausen ne s'en inquiétait pas. Il laissa ce soin au doyen Rensing qu'il sut gagner peu à peu sa manière de voir, pendant qu'Overberg et M, de Druffel déclaraient de plus en plus fortement en faveur d'Anne Catherine. Rensing, l'année précédente, avait encore pris sa défense contre les calomnies de Bodde et s'était exprimé

dans ces termes (note3) : « Je n'ai jusqu'à présent trouvé aucune raison de supposer que les phénomènes en question (les stigmates) soient produits par des moyens artificiels ; je ne puis me vantér d'avoir fait une étude spéciale des sciences naturelles : mais je ne puis pas non plus me reconnaître atteint de cet amour du merveilleux qui voit du surnaturel dans tout ce qui a une apparence extraordinaire. Or, s'il faut dire ce que je pense, A. C. Emmerich n'est pas coupable d'imposture. Je me suis abstenu jusqu'à présent d'honorer comme un miracle ce qui paraît en elle de singulier.

 

(note1)          Ouvrage cité, p. 42.

(note2)          Ouvrage cité, p. 54.

(note3)          « Bericht uber die Erscheinungen bei A. C. Emmerich.  (Rapport sur les phénomènes observés dans la personne d'A. C. Emmerich, par Rensing. Dorsteu, 1818.)

 

 

Quant à l'expliquer naturellement, mes faibles connaissances touchant les forces de la nature n'y suffisent pas, non plus que ce que j'ai lu et ce que j'ai entendu dire à ce sujet par les naturalistes les plus clairvoyants. Je n'ai rien trouvé dans le rapport de monsieur le professeur qui tende à répandre la lumière sur ces obscurités ; c'est pourquoi je n'en fais pas plus de cas que les penseurs chrétiens n'en font de ce qu'ont dit pour expliquer les miracles beaucoup de commentateurs de la Bible, à l'époque où dominait la manie du naturalisme. » Et le 29 mai 1816 Rensing s'était ainsi exprimé dans une longue lettre adressée au vicaire général : « J'étais déjà depuis trois ans et je suis encore fermement convaincu qu'A. C. Emmerich n'est pas coupable d'imposture. Plusieurs fois des circonstances se sont présentées qui ont un peu ébranlé chez moi cette conviction : mais après les avoir soumises à une enquête sévère, conformément aux règles les plus sures de la critique, l'ébranlement produit dans ma conviction n'a jamais servi qu'à l'affermir davantage. »

         Mais cette fois Boenninghausen sut construire pour cet homme craintif le pont au moyen duquel il pouvait passer de la défense à l'attaque et échapper au blâme si redouté des nouvelles autorités et au reproche désagréable de crédulité. Le landrath lui prodigua des éloges perfides. « Je dois faire ici, dit-il, une mention honorable du doyen Rensing, homme respectable sous tous les rapports, d'autant plus qu'une polémique littéraire antérieure avec le D. Bodde a donné lieu à de fausses interprétations. Dès le commencement il s'est efforcé de décider A. C. Emmerich à se soumettre de bonne volonté à l’enquête, et plus tard il a fait tout ce qui dépendait de lui pour que le but pût être atteint (Geschichte und vorlaeufige Resultate, etc., p. 18.). Cet éloge public, par lequel le doyen se voyait classé parmi les partisans de la commission, lui fut d'abord si désagréable qu'il chercha à se justifier personnellement auprès d'Anne Catherine, mais ce fut la dernière visite qu'il lui fit. Depuis lors il évita toute apparence de relations avec elle. Bien plus, en mars 1821 par conséquent quelques semaines après la mort de l'abbé Lambert, il avait préparé, sous le titre de Révision critique de l'histoire singulière d'A. C. Emmerich, religieuse du couvent supprimé des Augustines de Dolmen, écrite en mars 1821, une dissertation dans laquelle, s'en référant à Boenninghausen, il cherchait à prouver qu'Anne Catherine était une trompeuse (note). Tout ce dont il avait été témoin, sept ans auparavant, le spectacle si émouvant des vertus extraordinaires qu'avait déployées la patiente pendant l’enquête dirigée par lui sur l'ordre de l'autorité ecclésiastique, les innombrables témoignages qu'il avait rendus officiellement selon son devoir et sa conscience devant les supérieurs ecclésiastiques, ceux qu'il avait en outre recueillis sur elle chez tant d'autres personnes, tout cela avait maintenant perdu sa valeur devant la crainte d'encourir la disgrâce des nouvelles autorités.

 

(note) L'auteur ne se serait jamais décidé à faire mention de l'acte regrettable, mais resté secret, de Rensing, si des menaces ne lui avaient été adressées de Westphalie, après la publication du premier volume de cette histoire. Rensing lui-même, après la sévère condamnation qu'Overberg et Katerkamp avaient prononcée sur sa Révision critique, l'avait tenue renfermée dans son secrétaire jusqu'à sa mort, arrivée en 1826. Il y a dix ans, M. le doyen du chapitre Krabbe en avait communiqué à l'auteur une copie faite sous ses yeux et déclarée par lui littéralement conforme à l'original. M. le doyen Krabbe, qui avait bien connu Rensing, avait fait remarquer plusieurs fois à l'auteur qu'il ne pouvait s'expliquer l'origine de la Révision critique que par l'influence exercée sur Rensing par M. de Boenninghausen, homme doué d'un rare talent de persuasion ; mais il était convaincu que Rensing lui-même avait reconnu son tort et que c'était pour cela qu'il n'avait jamais osé en faire un usage officiel devant l'autorité ecclésiastique ou laïque. Que ce jugement de M. le doyen du chapitre soit fondé, c'est ce qui résulte du simple fait que Rensing, trois semaines après la mort d'Anne Catherine, le dimanche 12 février 1824, fit devant le Pèlerin, spontanément et sans y être provoqué, la déclaration suivante : Certes, la défunte soeur Emmerich est une des personnes les plus remarquables de ce siècle.

 

 «Aujourd'hui (ce sont ses propres paroles) les indices d'une fraude profondément cachée dont le directeur de la commission d'enquête a donné connaissance au public dans son écrit, ont donné plus de force au soupçon que tout pourrait bien n'être pas comme la soeur le dit, et ont aussi trop ébranlé la foi du doyen à la sincérité et à la véracité de celle-ci pour qu'il puisse résister plus longtemps au désir de pénétrer plus profondément dans ce mystère, le flambeau de la critique à la main. » Et c'est ainsi qu'il a découvert « que de très-bonne heure elle était enflammée d'un amour extraordinaire pour les pénitences corporelles, les tortures qu'on s'inflige à soi-même et les souffrances volontaires ; or, cette forte propension aux rigueurs de la pénitence et à la mortification extérieure ne donne pas peu de force à la conjecture formée par des gens qui cherchent la vérité sans prévention, suivant laquelle les phénomènes singuliers qui se sont produits sur sa personne doivent plutôt leur naissance à une main habile qu'à l'imagination. Quoique ses sentiments de piété incontestés, ses efforts poursuivis depuis l'enfance pour mener une vie pieuse et agréable à Dieu, et le fait démontré que depuis sa jeunesse elle n'a jamais été infidèle à ses principes empêchent de l'accuser d'une fraude préméditée pour acquérir le renom d'une sainteté hors ligne, cependant on peut admettre que, sur la proposition ou avec l'approbation de son directeur français, elle se soit prêtée à la production de quelques phénomènes singuliers sur elle, pour rendre plus souvent présente à sa mémoire par des marques corporelles la Passion de notre Sauveur ; qu'elle ait voulu donner à ces signes une action d'autant plus efficace sur les âmes croyantes au moyen de son abstinence de toute nourriture, de ses façons d'agir mystérieuses dans l'état cataleptique et de ses prétendues révélations, et faire d'autant plus de bien à l'aide de l’apparence de sainteté qui en résulterait pour elle. Ayant mis sa conscience en repos par des raisons spécieuses, elle s'était décidée là-dessus à jouer ce rôle fanatique, et, comme elle s'était mis dans la tête par suite de sa confiance dans ses bonnes intentions qu'elle faisait en cela une oeuvre méritoire, il devenait facile de lui persuader qu'elle devait s'obliger au silence le plus rigoureux, dans toutes les circonstances qui se présenteraient, par le serment le plus redoutable, afin de ne pas trahir elle-même et ses aides (note) et de ne pas attirer l'injure et le mépris sur la religion à laquelle elle voulait rendre des services considérables. Ce serait là du reste un détestable abus du serment, mais il n'est pas sans exemple que des fanatiques en aient ainsi abusé ; et l'on sait jusqu'où peuvent se laisser entraîner certaines dévotes, lesquelles, fascinées par leur confiance dans le zèle religieux et l'intelligence supérieure de leurs conseillers, en viennent à mépriser comme un vain scrupule tous les reproches de leur conscience, quand il s'agit de coopérer à une oeuvre dont le but leur paraît saint. »

         Et pourtant Rensing avait été témoin de la docilité avec laquelle Anne Catherine s'était soumise aux tentatives faites pour la guérir par ordre du vicaire général, bien souvent il avait été profondément ému à l'aspect de ses souffrances et en voyant les effusions de sang se produire d'une manière qui dépassait tellement tout ce qui pouvait provenir de l'action humaine. Et c'est pour cela qu'avec « le flambeau de la critique, » il a découvert une nouvelle explication à l'action du démon. »

 

(note) Pourtant Rensing ne put s'empêcher, dans cette même dissertation, de caractériser cet aide, le digne abbé Lambert, comme un prêtre estimé de tous, à cause de sa grande piété.

 

- « Qu'on ne demande pas, dit-il, comment Dieu pourrait permettre qu'une personne qui, dès l'enfance, s'est efforcée d'être vertueuse et de plaire à Dieu, soit égarée par le diable d'une façon si effrayante : car les pensées de Dieu ne sont pas nos pensées, nos voies ne sont pas les siennes. Si nous voulons refuser au diable une pareille action sur les hommes, nous venons en aide (fût-ce sans le vouloir) à l'esprit incrédule du siècle : nous propageons le règne du prince des ténèbres et du monde par cela même que nous contestons plus vivement son pouvoir. » Le « flambeau de la critique » n'avait donc pas pu préserver un homme aussi clairvoyant de cette opinion insensée et révoltante qu'une âme droite, pieuse, restée fidèle à Dieu depuis son enfance, pouvait être possédée par le diable et employée par lui à des oeuvres diaboliques. Et la lumière de ce flambeau ne lui faisait pas reconnaître qu'en s'exprimant ainsi il blasphémait tout autant contre Dieu et ne blessait pas moins la pureté de la foi que cet esprit du siècle auquel il prétendait ne pas vouloir venir en aide.

 

         12. Nous ne devons pas omettre de dire ici comment cette persécution, quoique étouffée dans son germe, n'avait pas non plus échappé à l'oeil illuminé d'en haut de la patiente, et de quels moyens la Providence divine, qui veillait si admirablement sur elle, se servit pour la préserver des conséquences ultérieures d'une calomnie si outrageante. On lit dans le journal du Pèlerin, à la date du 24 janvier 1822 : « Elle remercie Dieu de ses grandes souffrances, se réjouit des travaux nombreux qu'elle a à faire (pour l'Eglise), de ce qu'elle est à l'ouvrage depuis la nouvelle année et de ce qu'elle a déjà beaucoup fait. Elle a entrepris cette nuit un nouveau travail ; elle a eu aussi une vision qui, au commencement, l'a beaucoup tourmentée : « J'étais assise prés d'une fontaine, a-t-elle dit, au milieu d'un vaste champ de blé où les épis s'égrenaient en grand nombre. Mon confesseur entra en courant dans ce champ et en sauva beaucoup ; il moissonna une bonne partie du champ. Je tenais son chapeau : car il y avait encore beaucoup de places où il devait moissonner. A tout moment de sombres nuées chargées de grêle passaient au-dessus de moi, comme si elles eussent voulu m'écraser : cependant quelques gouttes seulement m'atteignirent. Je vis aussi un sac rempli de mauvaises petites prunes qui semblait m'être destiné. Ces prunes avaient été cueillies et préparées pour moi par des gens d'importance ; mais il n'y en avait qu'un qui eût rempli le sac. Ce sont des fruits nuisibles, équivoques, d'un aspect flatteur, mais pleins de fausseté et de tromperie. Il coule aussi des troncs d'arbres qui les portent une grande quantité de résine qui a l'air belle, mais qui ronge l'arbre. Le sac était au-dessus d'un fossé ; il était à moitié sur une terre hérétique. J'ai vu les gens qui s'occupaient de ce sac, je les connais, mais je ne veux pas les connaître (c'est-à-dire je veux oublier leurs noms et les taire). Ce sac signifiait beaucoup de méchants propos et de calomnies que l'un d'eux avait ourdis contre moi. Cela me mit dans l'anxiété, et j'étais honteuse à cause de ces prunes. Mais je fus réprimandée par l'âme d'une pauvre femme morte depuis longtemps qui avait travaillé dans le couvent et qui maintenant venait à moi parce que j'avais fait quelque chose pour elle. Elle me dit qu'autrefois je n'aurais pas fait autant d'attention à de grosses et belles prunes que j'en faisais aujourd'hui à ces méchants fruits que je mourais d'envie de manger. Je vis alors le sac couvert d'un drap blanc par des prêtres, afin que je ne pusse plus le voir. Je vis là Overberg, Katerkamp, le Père Limberg et d'autres que je connaissais ; mais j'oubliai ceux qui m'avaient préparé ces souffrances et je n'eus aucun ressentiment contre eux. Les travaux du Père dans le champ se rapportaient au soin qu'il avait pris des âmes à Fischbeck et aux enfants spirituels dispersés dans d'autres paroisses qui venaient s'adresser à lui. Je gardais son chapeau comme un gage attestant qu'il ne voulait pas quitter ce champ, parce que je le prie toujours de ne pas refuser d'entendre les gens lors même qu'il est fatigué. La saison, l'état des champs, tout était comme lorsqu'Overberg était ici. »

         Chose remarquable ! ajoute le Pèlerin à son récit. La vision des prunes se rapporte à un factum qui lui est encore aujourd'hui parfaitement inconnu. Le doyen, lorsqu'il est allé à Munster, a fait circuler un écrit contre elle dans lequel il déclarait qu'il avait changé d'opinion en lisant le remarquable écrit du landrath et où il faisait tout retomber sur le défunt abbé Lambert, mais il ne s'est attiré par là que du mépris. Overberg, Katerkamp et d'autres se sont prononcés contre lui. Pourtant elle ne sait rien de tout cela.

         « 31 janvier 1822. Son neveu est venu de Munster où le bruit a couru qu'elle était gravement malade. Il a parlé de l'écrit du doyen contre elle. Elle en a causé avec lui très tranquillement et sans amertume et a dit que les rapports faits par une ancienne consoeur avaient été pour quelque chose là-dedans. La soeur Soentgen lit à tout le monde les lettres qu'écrit le doyen pour défendre son factum. »

         Dans cet entretien avec son neveu, elle raconta ce qui suit sur le temps de sa captivité : « Quand je fis prier le doyen de me confesser, il vint bien me visiter, mais il refusa de m'entendre. Je tombai dans l'état de contemplation et, désirant toucher la main d'un prêtre, je le priai de me donner la main. Il me tendit un doigt en présence du landrath. Je pris toute la main et lui dis : « Me refusez-vous la main ? » Il répondit : « Je ne l'ai jamais livrée à personne. » Alors je laissai sa main et je dis : « Mais je sais ce qu'on exige de cette main. » Il parla tout bas avec le landrath. La garde me raconta cela plus tard. »

La soeur Soentgen était la principale cause de ce que le très-susceptible doyen avait conçu une aversion, qui en dernier lieu alla jusqu'aux plus affreux soupçons, pour le pieux et bon abbé Lambert et même pour Anne Catherine ; car c'était elle qui depuis la première enquête, faite en 1813, rapportait au doyen tout ce que Lambert, Wesener et plus tard le Pèlerin disaient ou étaient censés dire ; qui ensuite avait un soin particulier d'étaler devant lui « ses inquiétudes et ses scrupules sur les imperfections sur l'entourage de la patiente, » quand elle croyait avoir à. se plaindre de Lambert ou du Pèlerin. Comme l’abbé Lambert voyait dans les indiscrétions de la soeur Soentgen la cause unique qui avait fait connaître l'existence des stigmates et par suite l'origine de toutes les douloureuses conséquences qui rendaient si amères les dernières années de ce prêtre infirme et exilé loin de sa patrie, il ne voyait qu'avec effroi la Soentgen approcher de la demeure de la malade et, sous la pénible impression des calomnies qui se renouvelaient sans cesse, il ne se possédait pas toujours assez pour retenir ses plaintes devant elle. Mais celle-ci s'en trouvait d'autant plus profondément blessée qu'elle-même était loin d'avoir à regretter les suites de ses indiscrétions : car elles lui avaient procuré tant d'agréments et d'importance personnelle que les plaintes du vieux prêtre étaient très-difficiles à supporter pour cette faible âme de femme. A peine l'apparition des stigmates avait-elle été rendue publique par elle que le supérieur ecclésiastique du pays de Munster, pendant doute la durée de l'enquête ordonnée par lui, l'avait mise en communication immédiate avec lui en la chargeant de lui adresser des rapports secrets et par là l'avait tellement élevée au-dessus de l'humble sphère de sa vie ordinaire, qu'elle chercha à se maintenir à tout prix dans ses nouvelles et honorables relations. A la fin de l'enquête, elle écrivit au vicaire général : « J'aurais bien encore quelque chose à dire en confidence à Votre Excellence, mais je ne voudrais pas l'écrire. » Et comme celui-ci demandait sans ambages une communication par écrit ; elle répondit :

« Voici pourquoi je voulais parler en particulier à Votre Excellence : depuis quelque temps j'ai remarqué chez la soeur Emmerich quelques petites imperfections qui m'inquiétaient ; mais il ne serait pas bon qu'elle en fût avertie. J'ai pensé souvent que c'était un tort de ma part : surtout quand j'entendais divers jugements de son entourage, mais cela me frappait toujours de nouveau et je craignais que dans son état cela ne pût avoir des inconvénients pour elle. Le doyen, lui aussi, a déjà remarqué la même chose chez elle : il m'a dit qu'il appellerait certainement son attention sur ce sujet s'il était son confesseur.

         Et quelques mois plus tard : « Votre Excellence me permettra d'écrire encore une fois. Il est bien certain que la soeur Emmerich a encore ses faiblesses journalières comme d'autres personnes ; mais vous connaissez son entourage et qui sait pourquoi Dieu permet qu'elle ne s'en aperçoive pas encore et n'ait pas assez de force pour se délivrer de cet entourage ? Le doyen, je m'en aperçois bien, se tient tout à fait à l'écart et va rarement la voir. » »

         Mais comme le vicaire général ne voulait pas comprendre ces insinuations et n'éloignait pas l'entourage, c’est-à-dire l'abbé Lambert, la soeur Soentgen, six mois après, sans y être provoquée par rien de particulier, reprit ses communications sur un autre ton : « Depuis longtemps déjà, disait-elle, je me sentais poussée intérieurement à écrire à Votre Excellence. Vraiment je suis chaque jour plus heureuse de considérer en silence les souffrances de ma chère consoeur et de voir combien son âme se perfectionne. C'est vraiment dommage qu'elle ait si peu la force de parler. » Et plus tard : « On peut remarquer beaucoup plus qu'auparavant l'absence de volonté propre Chez la soeur Emmerich. Il s'est passé beaucoup de choses très-intéressantes, alors que M. le doyen y allait si peu. J'ai souvent regretté très-vivement son absence dans l’intérêt de la bonne cause. Mais pourtant on saura certainement un jour ce qui en cela peut contribuer à la gloire de Dieu. Comme je continue à y aller tous les jours, je remarque encore beaucoup de choses, spécialement son calme intérieur et ses progrès dans la perfection. Seulement le D° Wesener a été un peu imprudent de lire à la soeur Emmerich un journal hebdomadaire de médecine où se trouve une dissertation sur elle. Cela n'est pas bien de sa part ; ce n'est qu'une source d'embarras pour la personne intéressée. M. le doyen ne sait pas que j'écris. » Mais le vicaire général aussi ne voulut plus rien savoir ainsi finit cette intrigue. La soeur Soentgen ne prenait pas moins d'intérêt aux visites que de pieuses personnes des classes élevées faisaient à Anne Catherine. Si quelqu'une était introduite par la recommandation de Rensing, la soeur Soentgen se trouvait là sans faute : cette fille qui, antérieurement, était aussi peu souciée de la malade que ses autres consoeurs, se présentait maintenant aux étrangers comme une amie la plus intime et la plus dévouée, celle dont intervention avait rendu possible l'entrée au couvent d’Anne Catherine. Cette position à l'égard d'Anne Catherine donna accès à la soeur Soentgen dans les familles les plus distinguées : cependant les personnes,de « l'entourage » y virent plus clair et leurs dispositions n'en devient pas meilleures, tout, au contraire. Voici une preuve l'appui : « La Soentgen, rapporte Wesener, avait accepté de diverses parts des cadeaux pour la malade, les lui avait montrés avec toute sorte de détours et de circonlocutions, et avait fini par les garder pour elle-même. La malade ne voulait pas accepter de cadeaux de ce genre, de peur de donner lieu à de mauvais propos. Je l'engageai à se faire remettre ces objets par la Soentgen et à les renvoyer aux donateurs. - « Ah ! dit-elle, je ne puis user de tant de rigueur envers des personnes qui m'ont tenu de si près, » - « Certainement, dit alors l'abbé Lambert, elle sait bien que la Soentgen agit mal : mais elle ne peut rien écouter qui lui soit contraire. » La malade me pria de ne pas parler de cette affaire. »

         Wesener et l'abbé Lambert se laissaient toujours décider par les prières de la malade à ne pas troubler la paix en manifestant vivement leur mécontentement : il n'en était pas de même du Pèlerin qui prétendait avoir fait tout ce qui lui était possible, quand, se rencontrant sans l'avoir prévu avec la Soentgen ou avec quelque autre nonne dans la chambre de la malade, il y avait gardé le silence ; mais l'amer mécontentement qui se peignait sur son visage et les regards irrités que lançaient ses yeux renvoyaient aussi promptement de telles visiteuses que l'eussent fait des paroles ou des actes. Anne Catherine, qui voyait dans les coeurs les blessures faites par ces regards silencieux, était, quand le cas se présentait, saisie de douleur et d'inquiétude ; car elle savait trop bien qu'en définitive toutes les conséquences retomberaient sur elle.

 

         13. A peine Anne Catherine fut-elle délivrée de sa captivité qu'Overberg lui adressa dans une lettre ces paroles de consolation : « Que vous est-il donc arrivé de mal dont vous ayez à vous plaindre ? j'adresse cette question à une âme qui ne désire rien tant que de devenir chaque jour plus semblable à son époux céleste. Ne vous a-t-on pas beaucoup plus doucement traitée que ne l'a été votre époux ? Ne devez-vous pas être joyeuse, selon l'esprit, de ce qu'on vous a aidée à devenir plus semblable et par conséquent plus agréable à votre époux ? Vous aviez eu précédemment beaucoup à souffrir avec Jésus-Christ ; mais comparativement, l'opprobre était peu de chose. A la couronne d’épines il manquait encore le manteau de pourpre et le vêtement de dérision. Il manquait le cri : « Qu'il soit crucifié ! » Je ne doute pas que ces sentiments ne soient les vôtres. »

Aussitôt que sa santé le lui permit, il vint lui-même à Dulmen, accompagné de son ami M, de Druffel. Ce dernier voulait voir comment se trouvait la malade et s'assurer de l'état des stigmates, afin de pouvoir, en cas de nécessité, témoigner en sa faveur. Le lendemain de son arrivée, Overberg lui porta la sainte communion et passa toute la matinée près d'elle. « Elle lui ouvrit entièrement son coeur, rapporte le Pèlerin, et reçut la consolation que donne un saint homme, lors même qu'il ne dit pas autre chose et vraisemblablement dit encore moins que des amis qui connaissent les détails de sa vie (note). » Elle lui confia tout ce qui la préoccupait. Elle parla du Pèlerin et reçut encore pour réponse qu'elle devait lui dire tout. f Elle demanda conseil quant à sa soeur : il n'a point donné de décision et cependant elle est consolée et fortifiée. Il a parlé avec gravité et dignité sur le don qu'elle a de reconnaître les reliques et sur l'importance qu'il attache à ce que le Pèlerin écrive tout.

 

(note) L'auteur cite ces paroles du Pèlerin pour montrer combien il lui était difficile de comprendre le fait si souvent expérimenté qu'Anne Catherine se sentait infiniment plus fortifiée et consolée par les paroles simples du vieux et vénérable prêtre, que par les entretiens que lui-même avait avec elle, et cela parce qu'il n'était que laïque.

 

Il a dit cela devant le confesseur et à l'adresse de celui-ci. Wesener a donné de longs détails sur l'état de la malade ta ses vomissements à la suite de sa captivité... Avant le départ, elle raconta à M. Overberg beaucoup de choses touchant ses diverses visions. Il l'écouta avec joie et émotion. Il lui laissa trois petits paquets de reliques scellés. Elle a reçu de lui beaucoup de consolation.

         Overberg ayant adressé au vicaire général un rapport sur les mauvais traitements subis par Anne Catherine pendant sa captivité, celui-ci exigea d'elle a qu'elle réclamât de Boenninghausen une copie du procès-verbal de la commission, et qu'en cas de refus elle portât plainte au tribunal suprême du pays pour obtenir cette communication ; mais Boenninghausen sut prévenir toute réclamation de ce genre par la déclaration faite dans la préface de son écrit : Geschichte and Vorlaeufige Resultate, etc. : « Tous les actes rédigés pendant l'enquête ont été envoyés au président supérieur et par celui-ci depuis longtemps au ministère royal : je remarque donc en passant que j'écris seulement de mémoire et que par conséquent personne ne doit trouver étrange que je ne donne pas toujours les dates et les chiffres exacts. (note) »

 

        

(note) MM, le doyen du chapitre Krabbe et le directeur Aulike se sont donné la plus grande peine pour rechercher ces procès-verbaux de la commission, tant à Munster qu'à Berlin, mais inutilement ; on n'en a plus trouvé trace nulle part. Le 13 mai 1860, M. Aulike écrivait de Berlin à l'auteur : « Partout où pouvaient se trouver des actes sur ce qui a été fait officiellement

à l'égard d A. C. Emmerich, je les ai recherchés, non-seulement par voie de requête officieuse, mais, comme mes fonctions m'y autorisaient, en en demandant officiellement la communication. On m'a rapporté de tous côtés que ces actes ne se retrouvent pas. Le plus vieux des archivistes attachés aux bureaux dont ces affaires dépendent, un vieillard respectable et digne de foi, se souvenait bien que des actes avaient existé mais on lui avait assuré, disait-il, qu'ils s'étaient perdus chez un haut fonctionnaire mort depuis plus de trente ans (dont il me donna le nom), et qu'on ne les avait pas retrouvés dans ses papiers.

 

14. A Dulmen même la sympathie et le respect dont tous les coeurs étaient remplis pour la pauvre religieuse persécutée s'étaient manifestés d'une manière touchante. Le jour de saint Laurent, on avait organisé un pèlerinage à la chapelle de la Croix, afin d'y prier pour qu'elle fût heureusement délivrée de sa captivité. Le jour de son élargissement, M. de Schilgen en avait donné la nouvelle en ces termes à l'Indicateur rhénan et westphalien : « Ce matin, 29 août, après dix heures, la malade, bien enveloppée et recouverte d'un manteau, a été rapportée dans son lit, pendant la grand'messe, par la servante de M. Mersmann. Je ne puis décrire la part qu'ont prise à sa délivrance toutes les personnes impartiales et la joie universelle qu'on a ressentie. Tout le monde juge que si cette enquête prolongée pendant trois semaines et un jour, ainsi que les interrogatoires qui ont eu lieu avaient produit quelque chose de fâcheux pour la soeur Emmerich et qui pût la faire passer pour trompeuse ou trompée, on ne lui aurait pas rendu la liberté. »

On peut facilement s'imaginer avec quelle impatience, non-seulement à Dulmen, mais dans tout le pays de Munster, on attendait la publication dés résultats de la soi-diant enquête. Un homme indépendant, le médecin Théodore Lutterbeck, de Munster, exprima en ces termes ce désir ainsi que l'indignation qu'avait excitée chez tous les honnêtes gens le traitement inouï fait à une personne irréprochable (note) : « Il a été unanimement attesté qu'Anne Catherine Emmerich, dès sa première jeunesse (elle a maintenant 44 ans), a mené une vie innocente, pure, paisible et retirée : elle n'a jamais tiré le moindre profit de son état extraordinaire. « Je sais, dit Cramer, l’archiprêtre de Holland, dans son écrit sur la soeur Emmerich, qu'on lui a offert d'ici en présent des sommes considérables et qu'elle les a constamment refusées. »

 

(note) La récente enquête touchant la religieuse de Dulmen, faite en août 1819, par le médecin Th. Lutterbeck. Dorsten.

 

En réalité, elle ne s'est jamais donnée en spectacle, mais au contraire elle a décliné autant qu'elle l’a pu toutes les visites de curieux. Les choses étant ainsi, il ne pouvait pas me venir à l’esprit qu'une haute police séculière pût se considérer comme autorisée à déclarer privée de son droit à vivre en paix cette colombe accablée de souffrances qui ne gênait en rien la marche du gouvernement, et la condamnât à une captivité de trois semaines et à une enquête subie par force telle qu'on petit l’infliger à l'homme le plus véhémentement soupçonné de délits contre l’ordre public. Nous avons remarqué que, dans cette circonstance, tous les citoyens, même parmi ceux qui ne s'intéressent ni à la soeur Emmerich, ni aux phénomènes qui se manifestent en elle, se sont sentis blessés et atteints dans leurs propres droits touchant le domicile par de tels procédés envers une personne innocente, et cela d'autant plus qu'on pouvait arriver au même but par les voies beaucoup plus douces. D'après l’ancienne constitution de Munster, les tribunaux auraient considéré un semblable emprisonnement, même par ordre de la haute police, comme un empiétement sur leurs droits et ils auraient aussitôt procédé contre une telle commission : ainsi parlent de respectables jurisconsultes de l'ancien temps. Quand, dans des temps plus récents, des vicariats en Allemagne ont voulu, ce qui était de leur compétence et de leur droit, soumettre des personnes qui leur étaient subordonnées à des enquêtes infiniment moins rigoureuses, quels cris n'a-t-on pas poussés, quelles mesures n'ont pas prises pour s'y opposer des gouvernements et des tribunaux laïques ? Une haute police séculière aurait dû d'autant moins s'occuper de cette religieuse vivant dans la retraite la plus absolue et ne demandant rien au monde : elle n'aurait pas dû s'inquiéter des phénomènes manifestés en elle et dont la réalité avait déjà été suffisamment constatée, à la suite d'observations faites pendant plusieurs années, par des hommes d'autant de probité et de sincérité que le curé doyen Rensing, le comte de Stolberg, le conseiller de médecine et professeur de Druffel, le médecin de district Wesener et par une foule de médecins et d'autres personnes étrangères ou indigènes, sans que la malice acharnée de quelques-uns de ses adversaires eût pu jusqu'alors, malgré des efforts persévérants, rendre cette réalité douteuse. Toutefois, comme une partie du public persistait à soupçonner de fraude pieuse l'entourage de la sœur Emmerich et notamment les dignes ecclésiastiques Lambert et Limberg, on désirait généralement, pour donner satisfaction autant que possible à cette catégorie de personnes, soumettre à une enquête légale ladite religieuse, après avoir séparée de son entourage personnel et local. Mais comme il s'agissait d'examiner la culpabilité ou l'innocence de personnes ecclésiastiques, il était sans aucun doute de la compétence et du droit du vicariat, comme première autorité spirituelle, de demander à avoir dans une semblable commission 'd'enquête des représentants choisis et autorisés par lui, non par la haute police, et à en surveiller la marche ; bref, en pareil cas une commission mixte pouvait seule être selon la loi et le droit, tandis qu'il n’y a eu qu'une commission de police et non une commission juridique ayant fidem publicam. Quoi qu'il en soit pourtant, le public demande quels résultats a obtenus, quelles observations a faites cette commission une fois organisée. »

         Comme Lutterbeck accompagnait cette réclamation publique des dires de l'infirmière Wiltner et de son offr de déposer sous la foi du serment devant une autorité compétente, Boenninghausen ne pouvait pas garder le silence plus longtemps. Le président supérieur lui-même désirait qu'il répondît, et ainsi naquit le livre soi-disant écrit de mémoire que nous connaissons déjà suffisamment et qui n'a jamais été suivi d'une relation officielle ou appuyée sur des actes.

Quelle fut l’impression produite dans le pays de Munster par ces Résultats préalables, c'est ce qu'on peut voir par les paroles de Lutterbeck, qui ne craignit pas d'opposer à la publication du landrath la déclaration suivante :

«Celui qui accuse publiquement une Emmerich d'imposture, sans d'ailleurs en donner la moindre preuve, celui-là (et tout le public éclairé est d'accord avec moi) peut me mettre sur la même ligne qu'elle. J'en appelle sur ce point au temps et au jugement du public. »

         On lit dans le journal du Pèlerin, à la date du 14 novembre 1819 : « J'ai trouvé aujourd'hui la malade d'une bonne humeur plus qu'ordinaire. Elle avait lu, disait-elle, l'écrit du landrath et elle se sent parfaitement rassurée. »

 

         15. Nous devons maintenant nous rendre compte de l'état où la malade se trouva après sa délivrance. Wesener, qui la visita le 29 août, immédiatement après le départ du landrath, s'exprime ainsi à ce sujet :

         « La vue de la malade me fit peur. Elle n'était vraiment qu'un squelette : ses yeux étaient éteints, son visage décharné et d'une pâleur mortelle ; cependant son esprit n'était pas troublé. Son langage était vif et énergique. Elle nous raconta à propos des souffrances qu'elle avait endurées des choses qui nous remplirent d'étonnement, de tristesse et de douleur. »

         « 2 septembre. Jusqu'à présent la malade, à notre grande surprise, a conservé sa vivacité d'esprit et sa force d'âme : mais son pouls est petit : les mains et les pieds sont d'une froideur cadavérique et elle sent une grande prostration. Le soir elle fut trés-faible et trés-abattue. »

 

         « 3 septembre. Cette nuit encore j'ai été appelé auprès de la malade et je l'ai trouvée à l’extrémité : je regardais la mort comme imminente, quoique le P. Limberg, qui était venu un quart d'heure avant moi, me dit qu'elle s'était un peu remise : car à son arrivée il l’avait crue déjà morte. Elle était tout à fait moribonde. Elle vomissait de temps en temps un liquide de mauvaise odeur. Je fis verser du vin sur des fleurs de camomille dont on fit des compresses qu'on plaça sur son estomac, ce qui parut lui apporter du soulagement. Je lui demandai, avant de me retirer, si elle pardonnait à tout le monde et si elle

n'avait rien dans le coeur contre personne. Elle répondit par un sourire aimable. Je pris congé d'elle, la laissant persuadée qu'elle ne tarderait pas à mourir. Le P. Limberg resta près d'elle pour lui administrer l’extrême-onction.

« 4 septembre. La malade s'est un peu remise, mais elle est dans un état de faiblesse mortelle. Les vomissements ont cessé.

« 5 septembre. Elle a communié aujourd'hui, je l'ai trouvée étonnamment fortifiée. Je commence aujourd'hui à écrire le récit de ses souffrances pendant la dernière enquête. »

L'expulsion du liquide de mauvaise odeur n'était que rejet involontaire (note) des décoctions que la malade, en dépit du vomissement qui s'ensuivait chaque fois, avait avalées pour contenter les commissaires. Comme son impossibilité de manger était traitée de fourberie et de feinte, elle n'avait jamais refusé de goûter des aliments liquides qui lui étaient présenté quoique la plupart du temps elle fût forcée de les rejeter aussitôt.

 

(note) Boenninghausen écrivait à ce sujet le 14 octobre : « Ces évacuations m'ont donné la pensée que la Emmerich avait trop tôt renoncé à la diète sévère qu'elle avait observée près de nous. »