XLI - Marie et Joseph en voyage pour visiter Elisabeth.
Quelques jours après l'Annonciation de l'ange à Marie, saint Joseph revint
à Nazareth et il fit certains arrangements dans la maison pour pouvoir exercer
son métier, car il n'avait pas encore été à demeure à Nazareth,
où il avait passé à peine deux jours. Il ne savait rien de l'incarnation
de Dieu dans Marie ; elle était la mère du Seigneur, mais elle était
aussi la servante du Seigneur et gardait humblement son secret. La sainte Vierge,
lorsqu'elle sentit que le Verbe s'était fait chair en elle, éprouva un
grand désir d'aller tout de suite à Juttah, près d'Hébron, visiter
sa cousine Élisabeth, que l'ange lui avait dit être enceinte depuis six
mois. Comme on approchait du temps où Joseph devait se rendre à Jérusalem
pour la fête de Pâques, elle désira l'accompagner pour aller assister
Elisabeth pendant sa grossesse. Joseph se mit donc en route pour Juttah avec la sainte
Vierge.
La soeur Emmerich raconta les détails suivants du voyage de Joseph et de Marie
; mais il y a dans ses récits beaucoup de lacunes, causées par son état
de maladie et par des dérangements continuels. Elle ne raconta pas le départ,
mais pendant quelques jours consécutifs différentes scènes de voyage
que nous communiquons ici.
Leur route se dirigeait vers le midi ; ils avaient avec eux un Ane sur lequel Marie
montait de temps en temps. Il portait quelques effets, entre autres un sac appartenant
à Joseph, où se trouvait une longue robe brune de la sainte Vierge avec
une espèce de capuchon. On l'attacha sur le cou de l'âne. Marie mettait
cet habit quand elle allait au. temple ou à la synagogue. En voyage elle portait
une tunique de laine brune, une robe grise avec une ceinture par-dessus, et une coiffe
tirant sur le jaune.
Ils voyageaient assez vite. Je les vis, après avoir traversé la plaine
d'Esdrelon, dans la direction du midi, gravir une hauteur et entrer dans la ville
de Dothan, chez un ami du père de Joseph. C'était un homme assez riche,.
Originaire de Bethléhem. Le père de Joseph l'appelait son frère, quoiqu'il
ne le fût pas : mais il descendait de David par un homme qui était aussi
roi, à ce que je crois, et qui s'appelait Éla, ou Eldoa, ou Eldad, je ne
sais plus bien lequel '. Cet endroit était très commerçant.
Je les vis une fois passer la nuit sous un hangar ; puis, comme ils étaient
encore à douze lieues de la demeure de Zacharie, je les vis un soir dans un
bois sous une cabane de branchages, toute recouverte de feuillage vert avec de belles
fleurs blanches. On trouve souvent dans ce pays, au bord des routes, de ces cabanes
de verdure ou même des bâtiments plus solides dans lesquels les voyageurs
peuvent passer la nuit ou se rafraîchir et apprêter les aliments qu'ils
ont avec eux. Une famille du voisinage a la surveillance de plusieurs abris de ce
genre et fournit plusieurs choses nécessaires moyennant une modique rétribution.
La soeur Emmerich vit Jésus, le 2 novembre (12 Marcheswan) de sa trente et unième
année, dans cette même maison de Dothan où il guérit de l'hydropisie
un homme de cinquante ans, nommé Issachar, mari de Salomé, la fille des
maîtres de cette maison. A cette occasion Issachar parla du séjour qui7
avaient fait Marie et Joseph. Le rejeton de David que la soeur nomme Eldoa ou Eldad,
et par lequel le père de cette Salomé était parent de saint Joseph,
pourrait bien être Elioda ou Eliada, fils de David cité dans le second
livre des rois, V, 16, et dans le premier livre des Paralipomènes, III, 8. Quoiqu'on
doive admettre naturellement des confusions fréquentes dans les noms prononcés
par la soeur, on ne doit pourtant pas admettre que cette confusion ait toujours lieu.
Les noms propres en hébreu ont en général une signification précise
; mais comme un seul et même sens peut s'exprimer de différentes manières
dans la langue hébraïque, les mêmes personnes portent souvent différents
noms. Ainsi nous trouvons un fils de David appelé tantôt Elischna "
Dieu aide ", tantôt Elischama " Dieu entend ". Ainsi Eldea ou
Eldoa peut aussi bien signifier " Dieu vient " qu'Eliada. La mention peu
précise que ce rejeton de David aurait été roi, ne doit point étonner,
car il est indubitable que des fils ou petits-fils de David eurent le gouvernement
de certains pays dépendant du royaume d'Israel.
Ici il semble y avoir une lacune dans le récit. Vraisemblablement la sainte
Vierge alla avec Joseph à Jérusalem pour la fête de Pâques, et
ce n'est que de là qu'elle se rendit chez Elisabeth, car il est dit plus haut
que Joseph allait à la fête, et plus loin que Zacharie était revenu
chez lui après les fêtes de Pâques la veille de la visitation de Marie.
De Jérusalem ils n'allèrent pas tout droit à Juttah, mais ils firent
un détour vers le levant pour voyager plus solitairement. Ils contournèrent
une petite ville à deux lieues d'Emmaus, et prirent alors des chemins que Jésus
suivit souvent pendant ses années de prédication. Ils eurent ensuite deux
montagnes à franchir. Entre ces deux montagnes je les vis une fois se reposer,
manger du pain et mêler dans leur eau des gouttes de baume qu'ils avaient recueillies
pendant le voyage. Le pays ici était très montagneux. Ils passèrent
devant des rochers qui étaient plus larges d'en haut que d'en bas ; on voyait
aussi là de grandes cavernes dans lesquelles étaient toutes sortes de pierres
singulières. Les vallées étaient très fertiles.
Leur chemin les conduisit encore à travers des bois, des landes, des prés
et des champs. Dans un endroit assez rapproché du terme du voyage, je remarquai
particulièrement une plante qui avait de jolies petites feuilles vertes et des
grappes de fleurs, formées de neuf clochettes roses fermées. Il y avait
là quelque chose dont j'avais à m'occuper, mais j'ai oublié de quoi
il s'agissait '.
Cette fleur' avec neuf clochettes, avait peut-être pour la soeur un rapport
mystique aux neuf mois que le Seigneur passa dans le sein de sa mère ; peut-être
aussi y vit-elle le symbole de quelque dévotes ou exercice de piété
se rattachant a la fête de la Visitation. Du reste, un ami versé dans la
connaissance de l'Écriture sainte, communiqua à l'écrivain l'observation
suivante : " La fleur indiquée ici est probablement la petite grappe de
cypre (Lawsonia spinosa inerrnis, Linn.), dont il est dit dans le Cantique des Cantiques
(I, 13) : "Mon bien-aimé est pour moi une grappe de cypre (botrus cypri)
cueillie dans les vignes d'Engaddi. "Mariti, dans son voyage en Syrie et en
Palestine, a vu cet arbrisseau et sa fleur dans la contrée où la soeur
fait voyager la sainte Vierge. Les feuilles sont, d'après lui, plus petites
et plus élégantes que celles du myrte ; les fleurs, couleur de rose, disposées
par bouquets en forme de grappe, ce qui, d'ailleurs, correspond à la description
sommaire de la soeur, quand elle dit qu'elle a à s'occuper de quelque chose
qu'elle a oublié touchant ces fleurs campaniformes ; il s'agit peut-être
d'une méditation sur le Cantique des Cantiques (I, 13). Comme en os moment le
bien-aimé était encore sous le coeur virginal de sa mère, elle célébrait
peut-être, en contemplant les capsules de cet arbrisseau, le degré de développement
du Verbe fait chair, et cette méditation pouvait être d'autant plus féconde,
que la grappe odorante des fleurs de cypre s'appelle en hébreu grappe de kopher,
c'est-à-dire grappe de la réconciliation, et c'est pourquoi quelques commentateurs
trouvent dans les paroles : "Mon bien-aimé est pour moi une grappe de cypre,
"le sens suivant : " Mon bien-aimé a donné pour moi la grappe
sanglante de la réconciliation ". De même que les Orientaux estiment
beaucoup ces bouquets de fleurs odorantes et les regardent comme un présent
très agréable, la soeur, en voyant passer la sainte Vierge près de
ces grappes de fleurs, pouvait fêter les progrès de la maturité de
la grappe du sang de la réconciliation dans le fruit béni de ses entrailles
Elle considérait peut-être, dans le texte du Cantique des Cantiques le
sens suivant lequel on pouvait dire : La vraie grappe du kopher mûrit pour nous
sous le coeur de Marie, de même que dans le texte : " Mon bien-aimé
est pour moi un bouquet de myrrhe qui repose entre mes mamelles ; "elle peut
avoir considéré que Marie, plus tard, porta Jésus enfant sur son sein,
et dans la suite, après la descente de croix, reçut le Sauveur dans ses
bras lorsqu'on l'embauma avec de la myrrhe, quoique lui-même fut la véritable
myrrhe qui préserve de ta corruption.
XLII - Arrivée de Marie et de Joseph chez Elisabeth et Zacharie.
Une partie des visions qui suivent furent communiquées lors de la fête
de la Visitation. en juillet 1820 : d'autres se présentèrent à elle
dans une contemplation où elle entendit Eliud, un vieil Essénien de Nazareth,
qui accompagnait Jésus allant se faire baptiser par saint Jean au mois de septembre
de la première année de la prédication, raconter plusieurs choses
relatives aux parents et à la première jeunesse du Sauveur, car il était
en relations intimes avec la sainte Famille.
La maison de Zacharie était sur une colline isolée. Il y avait alentour
des groupes de maisons. Un ruisseau assez fort descendait de la montagne.
Il me sembla que c'était le moment où Zacharie revenait chez lui de Jérusalem
après les fêtes de Pâques. Je vis Elisabeth, poussée par un désir
inquiet, aller assez loin de sa maison sur la route de Jérusalem, et Zacharie
qui revenait, tout effrayé de la rencontrer à une si grande distance de
chez elle dans la situation où elle se trouvait. Elle lui dit qu'elle avait
le coeur très agité, et qu'elle était poursuivie par la pensée
que sa cousine ..Marie de Nazareth venait la voir. Zacharie chercha à lui faire
perdre cette idée ; il lui fit entendre par signes et en écrivant sur une
tablette combien il était peu vraisemblable qu'une nouvelle mariée entreprit
en ce moment un si grand voyage. Ils revinrent ensemble à la maison.
Elisabeth ne pouvait renoncer à son espérance, car elle avait appris en
songe qu'une femme de son sang était devenue la mère du Messie promis.
Elle avait pensé alors à Marie, avait conçu un ardent désir de
la voir et l'avait vue en esprit venant vers elle. Elle avait préparé dans
sa maison, à droite de l'entrée, une petite chambre avec des sièges.
C'était là qu'elle était assise le lendemain, toujours dans l'attente,
et regardant si Marie arrivait Bientôt elle se leva et s'en alla sur la route
au-devant d'elle.
Élisabeth était une femme âgée, de grande taille : elle avait
je visage petit et de jolis traits ; sa tête était enveloppée. Elle
ne connaissait la sainte Vierge que de réputation. Marie, la voyant de loin,
connut que c'était elle, et s'en alla en toute hâte à sa rencontre,
précédant saint Joseph, qui discrètement resta en arrière. Marie
fut bientôt parmi les maisons voisines dont les habitants, frappés de sa
merveilleuse beauté et émus d'une certaine dignité surnaturelle qui
était dans toute sa personne, se retirèrent respectueusement quand elle
rencontra Élisabeth. Elles se saluèrent amicalement en se tendant la main.
En ce moment, je vis un point lumineux dans la sainte Vierge, et comme un rayon de
lumière qui partait de là vers Élisabeth, et dont celle-ci reçut
une impression merveilleuse. Elles ne s'arrêtèrent pas en présence
des hommes ; mais, se tenant par le bras, elles gagnèrent la maison par la cour
placée en avant : à la porte de la maison, Élisabeth souhaita encore
la bienvenue à Marie, et elles entrèrent.
Joseph, qui conduisait l'âne, arriva dans la cour, remit l'animal à un
serviteur et alla chercher Zacharie dans une salle ouverte sur le côté
de la maison. Il salua avec beaucoup d'humilité le vieux prêtre ; celui-ci
l'embrassa cordialement et s'entretint avec lui au moyen de la tablette sur laquelle
il écrivait, car il était muet depuis que l'ange lui avait apparu dans
le temple.
Marie et Élisabeth, entrées par la porte de la maison, se trouvèrent
dans une salle qui me parut servir de cuisine. Ici elles se prirent par les bras.
Marie salua Élisabeth très amicalement, et elles appuyèrent leurs
joues l'une contre l'autre. Je vis alors quelque chose de lumineux rayonner de Marie
jusque dans l'intérieur d'Élisabeth ; celle-ci en fut tout illuminée
; son coeur fut agité d'une sainte allégresse et profondément ému.
Elle se retira un peu en arrière en élevant la main, et pleine d'humilité,
de joie et d'enthousiasme, elle s'écria : " Vous êtes bénie entre
toutes les femmes, et le fruit de vos entrailles est béni. D'où me vient
ceci que la mère de mol Seigneur vienne à moi ? Voici qu'aussitôt
que la voix de votre salutation est venue à mes oreilles, l'enfant que je porte
a tressailli de joie dans mon sein. vous êtes heureuse d'avoir cru : ce qui
vous a été dit par le Seigneur s'accomplira ".
Après ces dernières paroles, elle conduisit Marie dans la petite chambre
préparée pour elle, afin qu'elle pût s'asseoir et se reposer des fatigues
de son voyage. Il n'y avait que deux pas à faire jusque-là. Mais Marie
quitta le bras d'Élisabeth qu'elle avait pris, croisa ses mains sur sa poitrine
et commença le cantique inspiré : " Mon âme glorifie le Seigneur,
et mon esprit est ravi de joie en Dieu mon sauveur, parce qu'il a regardé la
bassesse de sa servante ; car voilà que tous les siècles m'appelleront
bienheureuse, parce que Celui qui seul est puissant a fait en moi de grandes choses,
et son nom est saint, et sa miséricorde s'étend d'âge en âge
sur ceux qui le craignent. Il a déployé la puissance de son bras ; il a
dissipé ceux qui étaient enflés d'orgueil dans les pensées de
leur coeur.` il a renversé les puissants de leur trône, et il a élevé
les humbles. Il a rassasié les affamés, et il a renvoyé les riches
avec les mains vides. Il a pris en sa protection Israel, son serviteur, s'étant
souvenu de sa miséricorde, selon la promesse qu'il avait faite à nos pères,
à Abraham et à sa postérité, pour toute la suite des siècles'.
Lorsque le vieil Eliud, dans la circonstance indiquée plus haut, .,entretint
de cet événement avec Jésus, je l'entendis expliquer d'une manière
admirable tout ce cantique de Marie ; mais je ne me sens pas en état de répéter
cette explication.
Je vis qu'Élisabeth répétait tout bas le Magnificat avec un semblable
mouvement d'inspiration ; ensuite elles s'assirent sur des sièges très
bas : il y avait sur une petite table, peu élevée aussi, un petit verre
placé devant elles. Combien j'étais heureuse ! j'ai répété
avec elles toutes leurs prières, et je me suis assise à peu de distance.
Oh ! combien j'étais heureuse !
La soeur Emmerich raconta ce qui était arrivé le jour précédent.
Après midi, elle dit dans son sommeil : Joseph et Zacharie sont ensemble ; ils
s'entretiennent de la venue prochaine du Messie et de l'accomplissement des prophéties.
Zacharie est un grand et beau vieillard, habillé en prêtre ; il répond
toujours par signes ou en écrivant sur une tablette. Ils sont assis sur le côté
de la maison dans une salle ouverte qui a vue sur le jardin. Maria et Élisabeth
sont assises dans le jardin, sur un tapis, sous un grand arbre, derrière lequel
est une fontaine d'où l'eau sort quand on retire une bonde. Je vois tout autour
du gazon et des fleurs, et des arbres avec de petites prunes jaunes. Elles mangent
ensemble des fruits et des petits pains tirés de la besace de Joseph. Quelle
simplicité et quelle frugalité touchantes ! il y a dans la maison deux
servantes et deux serviteurs ; je les vois aller et venir. Ils apprêtent sous
un arbre une table avec des aliments. Zacharie et Joseph viennent et mangent quelque
chose. Joseph voudrait revenir tout de suite à Nazareth : mais il restera huit
jours. Il ne sait rien de l'état de grossesse de la sainte Vierge. Marie et
Élisabeth se taisaient là-dessus. Il y avait dans leur intérieur comme
une entente secrète et profonde de l'une à l'autre.
Plusieurs fois le jour, spécialement avant les repas, quand tous étaient
ensemble, les saintes femmes disaient des espèces de litanies' : Joseph priait
avec elles, et je vis ensuite apparaître une croix entre elles. Il n'y avait
pourtant pas encore de croix : c'était comme si deux croix se fussent visitées'.
Ce nom d'une forme connue de la prière chrétienne ne doit pas nous surprendre
dans un récit qui est encore de l'Ancien Testament La forme des litanies existait
longtemps avant la naissance de Jésus-Christ ; ainsi le psaume 135 (dans l'hébreu,
136) est une véritable litanie. Il en est de même d'une partie du psaume
117 (118 dans l'hébreu) et de plusieurs autres.
Nous ne pouvons pas expliquer avec précision ce que la soeur voulait dire par
ces paroles : " C'était comme si deux croix se fussent visitées ".
Suivant la pieuse coutume de sa patrie, pays aux vieilles moeurs catholiques, quand
différentes paroisses se réunissent en procession pour quelque dévotions
à faire en commun, elles portent avec elles leurs croix et lents images de la
sainte Vierge, et l'on dit alors que les croix ou que les images de Marie se rendent
visite. Peut-être a-t-elle voulu dire, à l'occasion de cette apparition
d'une croix entre la sainte Vierge et Elisabeth réunies pour prier, que c'était
comme sa Jésus, le crucifié futur reposant encore dans le sein de sa Mère,
et sa crois, instrument de notre rédemption, reposant aussi dans le sein de
l'avenir, se rendaient visite.
Le 3 juillet, elle raconta ce qui suit : Hier soir, ils ont mangé tous ensemble
; ils restèrent assis jusque vers minuit, près d'une lampe, sous l'arbre
du jardin. Je vis ensuite Joseph et Zacharie seuls dans un oratoire. Je vis Marie
et Élisabeth dans leur petite chambre ; elles se tenaient debout, vis-à-vis
l'une de l'autre, comme ravies en extase, et disaient ensemble le Magnificat.
Outre le vêtement décrit plus haut, la sainte Vierge avait comme un voile
noir transparent qu'elle baissait quand elle parlait à des hommes. Aujourd'hui,
Zacharie a conduit saint Joseph dans un autre jardin séparé de la maison.
Zacharie est en toutes choses plein d'ordre et de ponctualité. Ce jardin est
abondant en beaux arbres et produit des fruits de toute espèce ; il est très
bien tenu ; il est traversé par une allée en berceau, sous laquelle on
est à l'ombre ; à l'extrémité du jardin, se trouve cachée
une petite maison de plaisance dont la porte est sur le côté. Dans le haut
de cette maison, sont des ouvertures fermées avec des châssis ; il y a
un lit de repos en nattes, recouvert de mousses ou d'autres herbes : je vis aussi
là deux figures blanches de la grandeur d'un enfant ; je ne sais pas comment
elles étaient là, ni ce qu'elles représentaient ; mais je trouvais
qu'elles ressemblaient à Zacharie et à Élisabeth, seulement beaucoup
plus jeunes.
J'ai vu aujourd'hui, dans l'après-midi, Marie et Élisabeth occupées
ensemble dans la maison. La sainte Vierge prenait part à tous les soins du ménage
; elle préparait toute sorte d'effets pour l'enfant qu'on attendait. Je les
vis travailler ensemble ; elles tricotaient une grande couverture pour le lit d'Élisabeth
lorsqu'elle serait accouchée. Les femmes juives se servaient de couvertures
de ce genre : il y avait au milieu une espèce de poche, disposée de façon
que l'accouchée put s'envelopper tout entière avec son enfant ; elle s'emmaillotait
là dedans, soutenue par des coussins, et pouvait à volonté se mettre
sur son séant ou rester couchée. Sur le bord de cette couverture étaient
des fleurs et des sentences brodées à l'aiguille. Marie et Elisabeth préparaient
aussi toutes sortes d'objets qui devaient être donnés aux pauvres à
la naissance de l'enfant. Je vis sainte Anne, pendant l'absence de la sainte Famille,
envoyer souvent sa servante dans la maison de Nazareth pour voir si tout y était
en ordre ; je l'ai vue aussi y aller une fois elle-même.
Le 4 juillet, elle raconta ce qui suit : Zacharie est allé avec Joseph se promener
dans les champs. La maison est isolée sur une colline ; c'est la plus belle
maison qu'il y ait dans la contrée ; d'autres sont dispersées tout autour.
Marie est un peu fatiguée ; elle est seule avec Elisabeth à la maison.
Le 5 juillet, elle dit : J'ai vu Zacharie et Joseph passer la nuit d'aujourd'hui
dans le jardin, situé à quelque distance de la maison. Je les vis tantôt
dormir dans la petite maison qui est là, tantôt prier en plein air ; ils
revinrent au point du jour. Je vis Élisabeth et la sainte Vierge à la maison
; tous les matins et tous les soirs, elles répétaient ensemble le cantique
Magnificat, dicté par le Saint Esprit à Marie après la salutation
d'Élisabeth.
La salutation de l'ange fut pour Marie comme une consécration qui faisait d'elle
l'Église de Dieu. Lorsqu'elle prononça ces mots : " Voici la servante
du Seigneur, qu'il me soit fait selon votre parole ", le Verbe divin, salué
par l'Église, salué par sa servante, entra en elle ; dès lors, Dieu
fut dans son temple, Marie fut le temple et l'Arche d'alliance du Nouveau Testament.
La salutation d'Elisabeth, le tressaillement de Jean dans le sein de sa mère,
furent le premier culte rendu devant ce sanctuaire. Lorsque la sainte Vierge entonna
le Magnificat, l'Église de la nouvelle alliance, du nouveau mariage, célébra,
pour la première fois, l'accomplissement des promesses divines de l'ancienne
alliance, de l'ancien mariage, récitant en actions de grâces un Te Deum
laudamus. Qui pourrait dignement exprimer combien était touchant à voir
l'hommage rendu par l'Église à son Sauveur dés avant sa naissance
I
Cette nuit, pendant que je voyais prier les saintes femmes, j'ai eu plusieurs intuitions
et explications relatives au Magnificat et à l'approche du Saint Sacrement dans
la situation présente de la sainte Vierge. Mon état de souffrance et de
nombreux dérangements sont cause que j'ai oublié presque tout ce que j'ai
vu. Au passage du Magnificat : " il a fait éclater la puissance de sas
bras, "j'ai vu différents tableaux figuratifs du Saint-Sacrement de l'autel
dans l'Ancien Testament. Il y avait entre autres un tableau d'Abraham sacrifiant
Isaac, et d'Isaie annonçant à un méchant roi quelque chose dont celui-ci
se moquait ; je l'ai oublié. J'ai vu bien des choses depuis Abraham jusqu'à
Isaie, et depuis celui-ci jusqu'à la sainte vierge Marie, et j'y ai toujours
vu le Saint Sacrement s'approchant de l'Eglise de Jésus-Christ, qui, lui-même,
reposait encore dans le sein de sa mère'.
Quand la soeur Emmerich eut dit ceci, elle récita les litanies du Saint Esprit
et l'hymne Veni, sancte Spiritu., et s'endormit en souriant. Au bout de quelque temps,
elle dit d'un ton très anime : Je ne dois plus rien faire aujourd'hui, ni laisser
entrer personne chez moi, car je dois revoir tout ce que j'avais oublié. Si
je puis être tout à fait tranquille, je pourrai connaître et raconter
le mystère de l'Arche d'alliance, le Saint sacrement de l'ancienne alliance.
J'ai vu cette époque du repos, c'est une belle époque. J'ai vu près
de moi l'écrivain, je dois donc apprendre beaucoup de choses ". Pendant
qu'elle parlait ainsi, son visage s'animait et rougissait dans son sommeil comme
je visage d'un enfant ; elle retira de dessous la couverture ses mains marquées
des stigmates et dit : "il fait bien chaud là où est Marie, dans la
terre promise. Ils vont tous dans le jardin où est la maisonnette, d'abord Zacharie
et Joseph, puis Élisabeth et Marie ; on a tendu une toile sous l'arbre comme
pour faire une tente : il y a, d'un côté, des sièges très bas
avec des dossiers.
La mission d'Isaie, oubliée par elle, est sans aucun doute sa prophétie
au roi Achaz (l'IIJ 3, 251 : Voici que la Verbe concevra, etc.
XLIII - Détails personnels à la narratrice.
Elle continua ainsi : Je dois prendre du repos et revoir ce que j'avais oublié
: la douce prière à l'Esprit Saint m'est venue en aide. Ah ! c'est si doux
et si agréable ! à cinq heures du soir, elle gémit et dit : Je n'ai
pas observé, par suite de mes négligences, l'ordre de ne laisser personne
venir près de moi. Une femme de ma connaissance a parlé devant moi de choses
odieuses ; je me suis fâchée et me suis endormie là-dessus. Le bon
Dieu a mieux tenu sa parole que moi la mienne ; il m'a montré de nouveau tout
ce que j'avais oublié : cependant, pour ma punition, j'en ai laissé échapper
la plus grande partie. Elle dit alors ce qui suit, et nous le communiquons, quoiqu'il
y ait répétition de choses déjà dites, parce que nous ne pouvons
pas exprimer ce qu'elle a voulu dire autrement qu'elle ne l'a fait elle-même.
Voici donc ce qu'elle dit : Je vis comme d'habitude les deux saintes femmes dire
le Magnificat en se tenant vis-à-vis l'une de l'autre. Au milieu de leur prière,
le sacrifice d'Abraham me fut montré. Vint ensuite une série de tableaux
figuratifs se rapportant à l'approche du Saint Sacrement. Il me semblait n'avoir
jamais aperçu aussi clairement les mystères sacrés de l'ancienne alliance.
Le jour suivant, elle dit : Ainsi que cela m'avait été promis, j'avais vu de nouveau tout ce que j'avais oublié. J'étais toute joyeuse de pouvoir raconter tant de choses merveilleuses sur les patriarches et l'Arche d'alliance ; mai' il y a eu sans doute dans cette joie quelque chose contre l'humilité, car Dieu ne permet pas que je puisse raconter avec ordre et expliquer clairement tout cela.
Le nouveau dérangement dont elle parlait fut amené par un incident particulier,
à la suite duquel se produisirent les souffrances commémoratives de la
Passion du Sauveur qui se manifestaient souvent chez elle : elle en fut d'autant
plus incapable de mettre de l'ordre dans ses communications. Comme pourtant, depuis
ses visions sur le Magnificat répété à plusieurs reprises par
les saintes femmes, elle raconta par fragments et sans suite plusieurs choses relatives
à la bénédiction mystérieuse de l'Ancien Testament et à
l'Arche d'alliance, on s'est efforce de faire de tout cela, autant que possible,
un certain ensemble qui sera ajouté comme appendice, ou réservé pour
me place plus appropriée, afin de ne pas interrompre la vie de la sainte Vierge.
Voici ce qu'elle dit le vendredi 6 juillet : Je vis hier soir Élisabeth et la
sainte Vierge se rendre au jardin éloigné de la maison de Zacharie. Elles
avaient des fruits et des petits pains dans des corbeilles, et voulaient passer la
nuit dans cet endroit. Quand Joseph et Zacharie y vinrent plus tard, je vis la sainte
Vierge aller à leur rencontre. Zacharie avait sa petite tablette Mais il faisait
trop sombre pour qu'il pût écrire, et je vis Marie, poussée intérieurement
par le Saint Esprit, lui dire qu'il parlerait cette nuit, et qu'il pouvait laisser
là sa tablette, parce qu'il serait bientôt en état de s'entretenir
avec Joseph et de prier avec lui. Très surprise de cela, je secouais la tête
et je refusais d'admettre qu'il en fût ainsi ; mais mon ange gardien ou le guide
spirituel qui est toujours près de moi, me dit, en me faisant signe de regarder
d'un autre côté : " Tu ne veux pas croire cela, regarde donc ce qui
se passe par ici ". Je vis alors du côté qu'il m'indiquait un tout
autre tableau, d'une époque très postérieure.
Sa fête tombait le 6 juillet, jour où la soeur Emmerich communiquait ceci,
et l'écrivain ne le savait pas. Quand il l'apprit en jetant par hasard les yeux
sur le calendrier, il trouva là une nouvelle confirmation de cette relation
entre toutes ses visions et les fêtes correspondants de l'Eglise qui avait si
souvent surpris et singulièrement touché. Le prêtre saint Goar, originaire
d'Aquitaine, établit au sixième siècle prés de l'embouchure du
Mochenbach dans le Rhin (près de la petite ville actuelle de Saint Goar). Il
y vécut en anachorète et convertit à la foi chrétienne beaucoup
de paiens auxquelles il avait eu l'occasion de donner l'hospitalité. Il fut
mandé devant l'évêque Rusticus de Trèves sur une fausse accusation
de mauvaises moeurs, et ce fut alors qu'eut lieu le miracle montré à la
soeur Emmerich pour lui prouver la puissance de la loi simple Rusticus accusa saint
Goar de sorcellerie, mais un autre miracle qu'il lui demanda comme preuve de son
innocence excita chez le prélat une telle confusion, qu'il se jeta aux pieds
du saint, avouant sa faute et lui demandant pardon. Saint Goar, de retour dans son
ermitage et pressé à plusieurs reprises par Sigebert, roi d'Austrasie,
d'accepter le siège épiscopal de Trèves, pria Dieu de le retirer du
monde. Il fut exaucé vers la fin du sixième siècle.
Je vis le saint ermite Goar' dans un endroit où on avait coupé du blé.
Il parlait à des messagers d'un évêque mal disposé à son
égard, et ces hommes aussi ne lui voulaient pas de bien. Quand il les eut accompagnés
jusque chez l'évêque, je le vis chercher un crochet pour y suspendre son
manteau. Comme il vit alors un rayon de soleil qui pénétrait par une ouverture
du mur, dans la simplicité de sa foi, il attacha son manteau à ce rayon,
et le manteau resta ainsi suspendu en l'air. Je fus émerveillé de ce miracle
produit par la simplicité de la foi, et ne m'étonnai plus d'entendre parler
Zacharie, puisque cette grâce lui arrivait par le moyen de la sainte Vierge,
dans laquelle Dieu lui-même habitait. Mon guide me parla alors de ce qu'on appelle
miracle ; je me souviens qu'il me dit, entre autres choses : " une confiance
entière en Dieu, avec la simplicité d'un enfant, donne à tout l'être
et la substance ". (Voir Hébr.IX,1) Ces paroles me donnèrent de grandes
lumières intérieures sur tous les miracles, mais je ne puis m'expliquer
bien clairement sur cela.
Je vis alors les quatre saints personnages passer la nuit dans le Jardin : ils s'assirent
et mangèrent un peu, puis je les vis marcher deux à deux, s'entretenir
eu priant, et entrer alternativement dans la petite maison pour y prendre du repos.
J'appris aussi qu'après le sabbat Joseph retournerait à Nazareth, et que
Zacharie l'accompagne. rait à quelque distance ; il faisait clair de lune et
le ciel était très pur.
Je vis ensuite, pendant la prière des deux sainte. femmes, une partie du mystère
concernant le Magnificat ; je dois tout revoir samedi, veille de l'octave de la Fête,
et je pourrai alors en dire quelque chose. Je ne puis maintenant communiquer que
ce qui suit : le Magnificat est un cantique d'actions de grâces pour l'accomplissement
de la bénédiction mystérieuse de l'ancienne alliance.
Pendant la prière de Marie, je vis successivement tous ses ancêtres. Il
y avait, dans la suite des siècles, trois fois quatorze couples d'époux
qui se succédaient et dans lesquels le père était toujours le rejeton
du mariage précédent ; de chacun de ces couples, je vis sortir un rayon
de lumière qui se dirigeait sur Marie pendant qu'elle était en prières.
Tout ce tableau grandit devant mes yeux comme un arbre avec des branches de lumière
qui allaient toujours s'embellissant, et Je vis enfin à une place marquée
de cet arbre lumineux la chair et le sang purs et sans tache de Marie, desquels Dieu
devait former son humanité, se montrer dans une lumière de plus en plus
vive. Je priai alors, pleine de joie et d'espérance, comme un enfant qui verrait
croître devant lui l'arbre de Noël. Tout cela était une image de l'approche
de Jésus Christ selon la chair et de son très saint sacrement ; c'était
comme si j'avais vu mûrir le froment pour former le pain de vie dont je suis
affamée. Cela ne peut s'exprimer. Je ne puis pas trouver de paroles pour dire
comment s'est formée la chair dans laquelle le Verbe s'est fait chair ; comment
pourrait s'y prendre pour cela une pauvre créature humaine qui est encore dans
cette chair dont le Fils de Dieu et de Marie a dit que la chair ne sert de rien et
que l'esprit seul vivifie ; lui qui a dit encore que ceux-là seuls qui se nourrissent
de sa chair et de son sang auront la vie éternelle, et seront ressuscités
par lui au dernier jour. Sa chair et son sang sont seuls la traie nourriture, ceux.
là seuls qui prennent cette nourriture demeurent en lui et lui en eux.
Je ne puis exprimer comment j'ai vu, depuis le commencement, l'approche successive
de l'incarnation de Dieu, et, avec elle, l'approche du Saint Sacrement de l'autel
se manifestant de génération en génération, puis une nouvelle
série de patriarches, représentants du Dieu vivant qui réside parmi
les hommes comme victime et comme nourriture, jusqu'à son second avènement
au dernier jour, dans l'institution du sacerdoce, que l'Homme-Dieu, le nouvel Adam,
chargé d'expier la faute du premier, a transmis à ses apôtres, et
ceux-ci par l'imposition des mains aux prêtres qui leur ont succédé
pour former une semblable succession non interrompue de génération de prêtres
en génération de prêtres. Tout cela m'a fait connaître que la
récitation de la généalogie de Notre Seigneur devant le Saint Sacrement,
à la Fête-Dieu, renferme un grand et profond mystère ; j'ai aussi
connu, par là, que de même que, parmi les ancêtres de Jésus-Christ,
selon la chair, plusieurs ne furent pas des saints et furent même des pécheurs
sans cesser d'être des degrés de l'échelle de Jacob, par lesquels
Dieu descendit jusqu'à l'humanité, de même aussi les évêques
indignes restent capables de consacrer le Saint Sacrement et de conférer la
prêtrise avec tous les pouvoirs qui y sont attachés. Quand on voit ces
choses, on comprend bien pourquoi l'Ancien Testament est appelé dans de vieux
livres allemands l'ancienne alliance ou l'ancien mariage, de même que le Nouveau
Testament y est appelé la nouvelle alliance ou le nouveau mariage. La fleur
suprême de l'ancien mariage fut la Vierge des vierges, la Fiancée du Saint
Esprit, la très chaste Mère du Sauveur, le Vase spirituel, le Vase honorable,
le Vase insigne de dévotion ', dans lequel le Verbe s'est fait chair. Avec ce
mystère, commence le nouveau mariage, la nouvelle alliance. Cette alliance est
virginale dans le sacerdoce et dans tous ceux qui suivent l'Agneau, et le mariage
est en elle un grand sacrement, savoir, en Jésus-Christ et en sa fiancée,
qui est l'Eglise. (Voir Eph.,V,32.)
Ces dénominations sont tirées en partie des litanies dans lesquelles la
sainte vierge est aussi honorée sous le nom d'Arche d'Alliance.
Mais pour faire connaître, en tant que cela m'est possible, comment me fut expliquée
l'approche de l'incarnation du Verbe et en même temps l'approche du Saint Sacrement
de l'autel, je ne puis que répéter encore de quelle manière tout m'a
été mis devant les yeux dans une série de tableaux symboliques, sans
qu'il me soit possible, à cause de l'état où je me trouve, de rendre
compte des détails d'une façon intelligible : je ne puis parler qu'en général.
Je vis d'abord la bénédiction de la promesse que Dieu donna à nos
premiers parents dans le paradis, et un rayon allant de cette bénédiction
à la sainte Vierge, qui récitait le Magnificat avec sainte Elisabeth ;
je vis ensuite Abraham, qui avait reçu de Dieu cette bénédiction,
et un rayon allant de lui à la sainte Vierge ; puis les autres patriarches,
qui avaient porté et possédé cette chose sainte, et encore le rayon
allant de chacun d'eux à Marie ; la transmission de cette bénédiction
jusqu'à Joachim, qui, gratifié de la plus haute bénédiction venant
du Saint des saints du temple, put devenir par là le père de la très
sainte vierge Marie, conçue sans péché ; enfin, c'est en celle ci
que, par l'opération du Saint Esprit, le Verbe s'est fait chair ; c'est en elle,
comme dans l'Arche d'alliance du Nouveau Testament, que, caché à tous les
yeux, il a habité neuf mois parmi nous, jusqu'à ce qu'étant né
de la vierge Marie dans la plénitude des temps, nous avons vu sa gloire, comme
la gloire du Fils unique du Père plein de grâce et de vérité.
Voici ce qu'elle raconta, le 7 juillet : J'ai vu, cette nuit, la sainte Vierge dormir
dans sa petite chambre, étendue sur le côté et la tête appuyée
sur le bras ; elle était enveloppée dans une bande d'étoffe blanche,
depuis la tête jusqu'aux pieds Je vis, sous son coeur, briller une gloire lumineuse
en forme de poire qu'entourait une petite flamme d'un éclat indescriptible.
Je vis briller dans Élisabeth une gloire moins éclatante, mais plus grande
et d'une forme circulaire ; la lumière qu'elle répandait était moins
vive.
Le samedi 8 juillet, elle dit ce qui suit : Dans la soirée d'hier vendredi,
lorsque le sabbat commença, je vis, dans une chambre de la maison de Zacharie
que je ne connaissais pas encore, allumer une lampe et célébrer le sabbat
: Zacharie, Joseph et six autres hommes, qui étaient probablement des gens de
l'endroit, priaient debout sous la lampe autour d'un coffre sur lequel étaient
des rouleaux écrits. Ils avaient des linges qui pendaient par-dessus la tête,
mais ne faisaient pas, en priant, toutes les contorsions que font les Juifs actuels,
quoique souvent ils baissassent la tête et levassent les bras en l'air. Marie,
Élisabeth et deux autres femmes se tenaient à part derrière une cloison
grillée, d'où elles voyaient dans l'oratoire ; elles étaient toutes
enveloppées jusque par-dessus la tête dans des manteaux de prière.
Après le souper du sabbat, je vis la sainte Vierge dans sa petite chambre, avec
Elisabeth, récitant le Magnificat ; les mains jointes sur la poitrine et leurs
voiles noirs baissés sur la figure, elles se tenaient debout contre la muraille,
vis-à-vis l'une de l'autre, priant tour à tour comme des religieuses au
choeur. Je récitais le Magnificat avec elles, et, pendant la seconde partie
du cantique, je vis, les uns dans l'éloignement, les autres plus près,
quelques-uns des ancêtres de Marie, desquels partaient comme des lignes lumineuses
se dirigeant sur elle ; je voyais ces lignes ou ces rayons de lumière sortir
de la bouche des ancêtres masculins et de dessous le coeur des ancêtres
de l'autre sexe, et aboutir à la gloire qui était dans Marie.
Je crois qu'Abraham, lorsqu'il reçut la bénédiction qui préparait
l'avènement de la sainte Vierge, habitait prés de l'endroit où elle
récita le Magnificat, car je vis le rayon qui partait de lui venir à elle
d'un point très voisin, pendant que ceux qui partaient de personnages beaucoup
plus rapprochés, quant au temps, paraissaient venir de points bien plus éloignés.
Lorsqu'elles eurent fini le Magnificat, qu'elles disaient tous les jours, matin et
soir, depuis la Visitation, Elisabeth se retira, et je vis la sainte Vierge se livrer
au repos.
Le dimanche soir, le sabbat étant fini, je les vis manger de nouveau. Ils prirent
leur repas ensemble dans le jardin près de la maison. Ils mangèrent des
feuilles vertes qu'ils trempaient dans une sauce ; il y avait aussi sur la table
des assiettes avec de petits fruits, et d'autres plats, où était, je crois,
du miel, qu'ils prenaient avec des espèces de spatules en corne.
Plus tard, au clair de la lune, par une belle nuit étoilée, Joseph se mit
en voyage, accompagné de Zacharie. Joseph avait avec lui un petit paquet où
étaient des pains et une petite cruche, et un bâton recourbé par en
haut. Ils avaient tous deux des manteaux de voyage qui recouvraient la tête.
Les deux femmes les accompagnèrent à une petite distance, et s'en revinrent
seules par une nuit d'une beauté remarquable.
Marie et Élisabeth rentrèrent à la maison dans la chambre de Marie.
Il y avait là une lampe allumée, comme c'était toujours le cas lorsqu'elle
priait et allait se coucher. Les deux femmes se tinrent vis-à-vis l'une de l'autre,
et récitèrent le Magnificat.
Le mardi il juillet, elle dit ce qui suit : J'ai vu cette nuit Marie et Élisabeth.
La seule chose dont je me souvienne est qu'elles passèrent toute la nuit à
prier, mais je n'en sais plus la raison. Le jour, je vis Marie s'occuper de différents
travaux, par exemple, tresser des couvertures. Je vis Joseph et Zacharie encore en
route ; ils passèrent la nuit dans un hangar. Ils avaient fait de grands détours
et visité, si je ne me trompe, différentes personnes. Je crois qu'il leur
fallait trois jours pour leur voyage. J'ai oublié la plupart des détails.
Le jeudi 13 juillet, elle raconta ce qui suit : Je vis hier Joseph de retour dans
sa maison de Nazareth. Il ne me paraît pas avoir été à Jérusalem,
mais directement chez lui. La servante d'Anne prend soin de son ménage, et va
et vient d'une maison à l'autre ; à cela près, Joseph était seul.
Je vis aussi Zacharie de retour dans sa maison. Je vis Marie et Élisabeth, comme
toujours, réciter le Magnificat et s'occuper de différents travaux. Vers
le soir, elles se promenèrent dans le jardin, où il y avait une fontaine,
ce qui n'est pas commun dans le pays. Elles allaient souvent aussi, dans la soirée,
quand la chaleur était passée, se promener dans les environs, car la maison
de Zacharie était isolée et entourée de champs. Ordinairement elles
se couchaient vers neuf heures, et se levaient toujours avant le soleil.
C'est là tout ce que la soeur Emmerich communiqua de ses visions sur la visite
de la sainte Vierge à Élisabeth. Il est à remarquer qu'elle raconta
cet événement à l'occasion de la fête de la Visitation, au commencement
de juillet, tandis que la visite de Marie eut probablement heu en mars, puisque l'incarnation
du Christ fut annoncée à la sainte Vierge le 25 février. C'est peu
de temps après que la soeur la vit partir pour se rendre chez Elisabeth, en
même temps que Joseph allait à la fête de Pâques, qui tombait
le il nisan, mois qui correspond à notre mois de mars.
XLIV - Naissance de Jean. Marie revient à Nazareth. Joseph rassuré par
un ange.
Le 9 juin 1821, la soeur Emmerich) à l'occasion d'une relique de saint Parménas
qui se trouvait près d'elle, raconta différentes choses touchant ce saint,
et entre autres ce qui suit : J'ai vu la sainte Vierge, après son retour de
Juttah à Nazareth, passer quelques Jours chez les parents du disciple Parménas,
qui, à cette époque, n'était pas encore né. Je crois avoir vu
cela au moment de l'année où cela s'est passé. J'eus le sentiment
qu'il en était ainsi.
D'après cela, la naissance de Jean-Baptiste aurait eu lieu à la fin de
mai ou au commencement de juin. Marie resta trois mois chez Élisabeth, jusqu'à
la naissance de Jean ; mais elle n'y était plus lors de la circoncision de l'enfant.
La soeur Emmerich ayant été empêchée de raconter la naissance
de Jean et sa circoncision, nous donnons ici les paroles de l'Évangile.
" Le temps d'Élisabeth étant accompli, elle mit au monde un fils.
Ses voisins et ses parents apprirent que Dieu avait fait éclater sa miséricorde
envers elle, et ils accoururent pour s'en réjouir avec elle. Le huitième
jour, on vint circoncire l'enfant, et ils lui donnèrent le nom de son père
Zacharie ; mais sa mère répondit : Il n'en sera pas ainsi ; son nom sera
Jean. On lui représenta que personne n'avait ce nom dans sa parenté, et
en même temps on demanda par signe à son père quel nom il voulait
lui donner. Et il écrivit sur des tablettes que Jean était son nom ; et
tous furent dans l'admiration. Or sa bouche fut ouverte aussitôt et sa langue
déliée ; et il parlait, bénissant le Seigneur. Et une grande crainte
se répandit parmi tous ceux qui habitaient dans le voisinage, et toutes ces
choses se racontaient dans toutes les montagnes de la Judée. Et tous ceux qui
en entendirent le récit le mirent dans leur coeur, se disant : Que croyez-vous
que doive être cet enfant car la main de Dieu est avec lui. Et son père
Zacharie fut rempli de l'Esprit Saint et prophétisa en ces termes : Béni
soit le Seigneur Dieu d'Israël, parce qu'il a visité son peuple, et a opéré
sa rédemption, et qu'il nous a élevé un puissant Sauveur dans la maison
de David, son serviteur, ainsi qu'il avait promis, dès les anciens temps, par
la bouche de ses saints prophètes, qu'il nous délivrerait de nos ennemis
et de ceux qui nous haïssent, pour exercer sa miséricorde envers nos pères
et se souvenir de son alliance sainte, selon qu'il avait juré avec serment à
Abraham notre père, afin que, délivrés de la main de nos ennemis,
nous le servions sans crainte, dans la sainteté et la justice devant lui, tous
les jours de notre vie. Et toi, enfant, tu seras appelé le prophète du
Très-Haut ; car tu marcheras devant la face du Seigneur pour lui préparer
les voies, afin de donner à son peuple la science du salut pour la rémission
de leurs péchés ; par les entrailles de la miséricorde de notre Dieu,
par laquelle l'Orient nous a visités d'en haut, pour éclairer ceux qui
sont assis dans les ténèbres et dans l'ombre de la mort, pour diriger nos
pas dans la voie de la paix. Or, l'enfant croissait et son esprit se fortifiait,
et il était dans le désert jusqu'au jour de sa manifestation dans Israel.
La sainte Vierge partit pour Nazareth après la naissance de Jean, et avant sa
circoncision. Joseph vint à sa rencontre jusqu'à moitié chemin.
La soeur Emmerich ne dit pas par qui la sainte Vierge fut accompagnée jusque-là
; elle ne désigna pas non plus le lieu où elle se réunit à saint
Joseph ; peut-être que ce fut à Dothan, où, en allant chez Élisabeth,
ils s'étaient arrêtés chez un ami du père de Joseph. Vraisemblablement,
elle fut accompagnée jusque-là par des parents de Zacharie ou par des amis
de Nazareth, qui se trouvaient avoir le même voyage à faire. Cette dernière
conjecture pourrait se justifier, jusqu'à un certain point, par le récit
suivant :
Quand Joseph revint à Nazareth avec la sainte Vierge, il vit, à sa taille,
qu'elle était enceinte ; il fut alors assailli par toutes sortes d'inquiétudes
et de doutes, car il ne connaissait pas l'ambassade de l'ange près de Marie.
Aussitôt après son mariage, il était allé à Bethléhem
pour quelques affaires de famille ; Marie, pendant ce temps, s'était rendue
à Nazareth avec ses parents et quelques compagnes. La salutation angélique
avait eu lieu avant le retour de Joseph de Nazareth. Marie, dans sa timide humilité,
avait gardé pour elle le secret de Dieu.
Joseph, plein de trouble et d'inquiétude, n'en faisait rien connaître au
dehors, mais luttait en silence contre ses doutes. La sainte Vierge, qui avait prévu
cela d'avance, était grave et pensive, ce qui augmentait encore l'anxiété
de Joseph.
Quand ils furent arrivés à Nazareth, je vis que la sainte Vierge n'alla
pas tout de suite dans sa maison avec saint Joseph, elle demeura deux jours dans
une famille alliée à la sienne. C'étaient les parents du disciple
Parmenas, qui alors n'était pas né, et qui fut plus tard l'un des sept
diacres dans la première communauté des chrétiens à Jérusalem.
Ces gens étaient alliés à la sainte Famille : la mère était
soeur du troisième époux de Marie de Cléophas, qui fut le père
de Siméon, évêque de Jérusalem. Ils avaient une maison et un
jardin à Nazareth. Ils étaient aussi alliés à la sainte Famille
du côté d'Elisabeth. Je vis la sainte Vierge rester quelque temps chez
eux avant de revenir dans la maison de Joseph ; mais l'inquiétude de celui-ci
augmentait à tel point que, lorsque Marie voulut revenir auprès de lui,
il forma le projet de la quitter et de s'enfuir secrètement. Pendant qu'il roulait
Ce dessein dans son esprit, un ange lui apparut en songe et le consola.
XLV - Préparatifs pour la naissance de Jésus-Christ. Départ de
la sainte Famille pour Bethléhem.
(Dimanche, 11 novembre 1821.) Depuis plusieurs jours, je vois la sainte Vierge près
de sa mère, sainte Anne, dont la maison est à peu près à une
lieue de Nazareth, dans la vallée de Zabulon ; sa servante est restée dans
la maison de Nazareth, elle sert saint Joseph quand Marie est chez sa mère.
Du reste, tant qu'Anne vécut, ils n'eurent pas de ménage entièrement
séparé, mais ils recevaient toujours de celle-ci ce dont ils avaient besoin.
Je vois, depuis quinze jours, la sainte Vierge occupée de préparatifs pour
la naissance de Jésus-Christ : elle apprête des couvertures, des bandages
et des langes. Son père Joachim ne vit plus. Il y a dans la maison une petite
fille d'environ sept ans qui est souvent près de la sainte Vierge, et à
laquelle celle-ci donne des leçons : je crois que c'est la fille de Marie de
Cléophas ; elle s'appelle aussi Marie. Joseph n'est pas à Nazareth, mais
il doit bientôt arriver. Il revient de Jérusalem, où il a conduit
des victimes pour le sacrifice.
Je vis la sainte Vierge dans la maison. Elle était dans un état de grossesse
fort avancée, et travaillait assise dans une chambre avec plusieurs autres femmes.
Elles préparaient des effets et des couvertures pour les couches de Marie. Anne
avait des propriétés assez considérables en troupeaux et en pâturages.
Elle fournissait abondamment la sainte Vierge de tout ce qui lui était nécessaire
suivant son état. Comme elle croyait que Marie ferait ses couches chez elle,
et que tous ses parents la visiteraient à cette occasion, elle faisait toute
espèce de préparatifs pour la naissance de l'enfant de la promesse. On
apprêtait pour cela de belles couvertures ou de beaux tapis.
J'ai vu une couverture de ce genre, lors de la naissance de Jean, dans la maison
d'Élisabeth. Il y avait des figures symboliques et des sentences tracées
à l'aiguille. Au milieu était une espèce d'enveloppe dans laquelle
l'accouchée se plaçait ; puis, quand les diverses parties de la couverture
étaient assujetties autour d'elle avec des lacets et des boutons, elle était
là comme un petit enfant dans son maillot, et pouvait facilement se mettre sur
son séant, entre des coussins, pour recevoir les visites de ses amies, qui s'asseyaient
auprès d'elle sur le bord du tapis.
On préparait aussi dans la maison d'Anne des objets de ce genre, outre des bandages
et des langes pour l'enfant. Je vis même des fils d'or et d'argent qu'on y faufilait
Ça et là. Tous ces effets et ces couvertures n'étaient pas uniquement
pour l'usage de l'accouchée ; il y avait beaucoup de chose destinées aux
pauvres, auxquels on pensait toujours en de semblables circonstances. Je vis la sainte
Vierge et d'autres femmes, assises par terre autour d'un grand coffre, travailler
à une grande couverture qui était Dltece sur ce coffre au milieu d'elles.
Elles se servaient de petits bâtons où étaient attachés des fils
de diverses couleurs. Sainte Anne était très affairée ; elle allait
ça et là pour prendre de la laine, la partager et donner leur tâche
à ses servantes.
(Lundi, 12 novembre.) Joseph doit revenir aujourd'hui à Nazareth. Il était
à Jérusalem, où il avait conduit des animaux pour le sacrifice. Il
les avait laissés dans une petite auberge située à un quart de lieue
en avant de Jérusalem, du côté de Bethléhem, et tenue par un
vieux ménage sans enfants. C'étaient des gens pieux chez lesquels on pouvait
loger en toute confiance. Joseph alla de là à Bethléhem, mais il ne
visita pas les parents qu'il y avait. Il voulait seulement prendre des informations
relativement à un dénombrement ou à une levée d'impôts qui
exigeaient que chacun vint dans son lieu de naissance. Il ne se fit pourtant pas
encore inscrire, car il avait l'intention, lorsque le temps de la purification de
Marie serait accompli, d'aller avec elle de Nazareth au temple de Jérusalem,
et de là à Bethléhem, où il voulait s'établir. Je ne sais
pas bien quel avantage il y trouvait, mais le séjour de Nazareth ne lui plaisait
pas. C'est pour cela qu'il profita de cette occasion pour aller à Bethléhem
: il y prit des informations relativement à des pierres et à des bois de
charpente, car il avait le projet d'y bâtir une maison. Il revint ensuite à
l'auberge voisine de Jérusalem, conduisit les victimes au temple et revint chez
lui.
Comme aujourd'hui, vers minuit, il traversait la plaine de Khimki, à six lieues
de Nazareth, un ange lui apparut et lui enjoignit de partir avec Marie pour Bethléhem,
car c'était là qu'elle devait mettre son enfant au monde. L'ange lui prescrivit
aussi ce qu'il devait prendre avec lui ; il devait emporter peu d'effets, et notamment
pas de couvertures brodées. Il devait aussi, outre l'âne sur lequel Marie
monterait, emmener avec lui une ânesse d'un an qui n'avait pas encore eu de
petits. Il devait la laisser courir en liberté et suivre toujours le chemin
qu'elle prendrait.
Ce soir, Anne se rend à Nazareth avec la sainte Vierge ; elles savaient que
Joseph arriverait. Elles ne paraissaient pourtant pas savoir que Marie irait à
Bethléhem ; elles croyaient que Marie mettrait son enfant au monde dans sa maison
de Nazareth, car je vis qu'on leur y porta plusieurs des objets qu'on avait préparés,
empaquetés dans des nattes. Joseph arriva le soir à Nazareth.
(Mardi, 13 novembre). Je vis aujourd'hui la sainte Vierge avec sa mère dans
la maison de Nazareth, où Joseph leur fit connaître ce qui lui avait été
dit la nuit précédente. Elles revinrent ensemble dans la maison d'Anne,
et je les vis faire des préparatifs pour un prompt départ. Anne en était
tout attristée. La sainte Vierge savait d'avance qu'elle devait enfanter son
fils à Bethléhem, mais elle n'en avait rien dit par humilité.
Elle le savait par les prophéties sur la naissance du Messie qu'elle conservait
à Nazareth. Elle avait reçu ces écrits de ses maîtresses du temple,
et ces saintes femmes les lui avaient expliqués ; elle les lisait souvent et
priait pour leur accomplissement ; ses ardents désirs invoquaient toujours la
venue du Messie ; elle appelait bienheureuse celle qui devait mettre au monde le
saint enfant, et désirait seulement pouvoir être la dernière de ses
servantes ; elle ne pensait pas, dans son humilité, que cet honneur pût
lui être destiné. Comme elle savait par les testes des prophéties
que le Sauveur devait naître à Bethléhem, elle se conforma avec d'autant
plus de joie a la volonté divine, et se prépara à un voyage très
pénible pour elle dans cette saison, car il faisait souvent un froid très
vif dans les vallées, entre les chaînes de montagnes.
Je vis ce soir Joseph et la sainte Vierge, accompagnés d'Anne, de Marie de Cléophas,
et de quelques serviteurs, partir de la maison d'Anne. Marie était assise sur
le bât d'un âne qui portait aussi son bagage. Joseph conduisait l'âne.
Il y avait un second âne Sur lequel sainte Anne devait revenir.
XLVI - Voyage de la sainte Famille.
Ce matin, je vis les saints voyageurs arriver à six lieues de Nazareth, dans
une plaine appelée Ghinim, où l'ange était apparu à Joseph l'avant-veille.
Anne possédait un pâturage en cet endroit, et les serviteurs devaient y
prendre l'ânesse d'un an que Joseph voulait emmener avec lui. Elle courait tantôt
en avant des voyageurs, tantôt près d'eux. Anne et Marie de Cléophas
prirent ici congé des saints voyageurs et s'en retournèrent avec les serviteurs.
Je vis la sainte Famille s'avancer plus loin par un chemin qui montait vers les montagnes
de Gelboë. Ils ne passaient pas dans les villes et suivaient la jeune ânesse
qui prenait toujours des chemins de traverse. C'est ainsi que je les vis dans une
propriété de Lazare, à peu de distance de la ville de Ghinim', du
côté de Samarie. L'intendant les reçut amicalement.
Elle dit que cette plaine de Ghinim a plusieurs lieues de long et qu'elle est de
forme ovale. Une autre plaine appelée Ghimmi se trouva plus prés de Nazareth,
prés d'un endroit placé sur une hauteur où demeuraient des bergers,
et où Jésus, avant son baptême, enseigna du 7 au 9 septembre chez
des bergers qui avaient des lépreux cachés parmi eux. Il guérit aussi
là son hôtesse qui était hydropique et il fut injurié par les
pharisiens. De l'autre côté de ce heu, à une plus grande distance,
se trouve, au sud-ouest de Nazareth, au delà du torrent de Cison, un séjour
de lépreux. Ce sont des cabanes dispersées autour d'un étang formé
par un écoulement du Cison. Jésus y opéra des guérisons avant
son baptême, le 30 septembre. La plaine de Ghinim, où nous voyons arriver
la sainte Famille, est séparée de cette autre plaine de Ghimmi par un torrent.
Les noms sont si semblables que je puis les avoir facilement confondus.
Il semble qu'il y a encore un souvenir de ce nom de Ghimea, qui est dans la même
position et que les voyageurs appellent Ghinin, ghinin, Ghilin, Ghenin, Jenin, Chenan,
Khilin ou Djenin. Ce lieu est au pied des monts de Gelboé, à quatre milles
allemande (environ huit lieues) au nord-est de Samarie, suivant d'autres à une
demi journée de Sichem, et d'après Boshard, à quatorze lieues du Jourdain.
Il les avait connus lors d'un autre voyage. Leur famille avait des relations avec
celle de Lazare. Il y a là de beaux vergers et des allées. La position
est si élevée, qu'on a du toit une vue très étendue. Lazare a
hérité ce bien de son père. Notre Seigneur Jésus-Christ s'arrêta
souvent en cet endroit pendant sa prédication, et enseigna dans les environs.
L'intendant et sa femme s'entretinrent très amicalement avec la sainte Vierge,
et se montrèrent étonnés qu'elle eût entrepris ce grand voyage
dans la position où elle se trouvait, lorsqu'elle eût pu rester commodément
établie dans la maison de sa mère.
(Nuit du jeudi l5 au vendredi 16 novembre). Je vis la sainte Famille, à quelques
lieues au delà de l'endroit précédemment indiqué, se diriger
dans la nuit vers une montagne le long d'une vallée très froide. Il semblait
qu'il y eût de la gelée blanche. La sainte Vierge souffrait beaucoup du
froid, et elle dit à Joseph : " il faut nous arrêter ; je ne puis
pas aller plus loin ". A peine avait-elle dit ces paroles, que la jeune ânesse
s'arrêta sous un grand térébinthe très vieux qui se trouvait
près de là, et dans le voisinage duquel était une fontaine. Ils firent
une balte sous cet arbre. Joseph arrangea avec des couvertures un siège pour
la sainte Vierge, qu'il aida à descendre de sa monture et qui s'assit contre
l'arbre ; Joseph suspendit à une branche d'arbre une lanterne qu'il portait
avec lui. J'ai souvent vu les gens qui voyagent de nuit dans ce pays en faire autant.
La sainte Vierge invoqua Dieu, lui demandant de ne pas permettre que le froid lui
fût nuisible. Alors, elle sentit tout à coup une si grande chaleur, qu'elle
tendit les mains à saint Joseph pour qu'il y réchauffât les siennes.
Ils se réconfortèrent un peu avec des petits pains et des fruits qu'ils
avaient avec eux, et burent de l'eau de la fontaine voisine dans laquelle ils mirent
du baume que Joseph portait dans un cruchon. Joseph consola et encouragea la sainte
Vierge ; il était si bon ! il souffrait tant de ce que ce voyage était
si pénible ! il lui parla du bon logis qu'il espérait lui procurer à
Bethléhem. Il connaissait une maison appartenant à de très braves
gens, où ils seraient commodément à très bon compte. Il lui vanta
Bethléhem en général, et lui dit tout ce qui pouvait la consoler.
Cela m'inquiétait, car je savais bien que les choses se passeraient tout autrement.
A ce point de leur voyage, ils avaient passé deux petits cours d'eau ; ils avaient
traversé l'un d'eux sur un pont élevé, et les deux ânes avaient
passé à gué. La jeune ânesse, qui courait en liberté, avait
des allures singulières. Quand la route était bien tracée, entre deux
montagnes, par exemple, et qu'on pouvait se tromper, tantôt elle courait derrière
les voyageurs, tantôt elle allait bien loin en avant. Quand le chemin se partageait,
elle reparaissait toujours et prenait la bonne direction ; lorsqu'ils devaient s'arrêter,
elle s'arrêtait elle-même, comme lors de leur halte sous le térébinthe.
Je ne sais pas s'ils passèrent la nuit sous cet arbre, ou s'ils atteignirent
un autre gîte.
Ce térébinthe était un vieil arbre sacré qui avait fait partie
du bois de Moreh, près de Sichem. Abraham, venant de la terre de Chanaan, y
avait vu apparaître le Seigneur, qui lui avait promis cette terre pour sa postérité.
Il avait élevé un autel sous le térébinthe. Jacob, avant d'aller
à Béthel pour y offrir un sacrifice au Seigneur, avait enfoui sous ce térébinthe
les idoles de Laban et les bijoux que sa famille avait avec elle. Josué y avait
érigé le tabernacle où était l'Arche d'alliance, et y ayant rassemblé
le peuple, l'avait fait renoncer aux idoles. C'était aussi en ce lieu qu'Abimélech,
fils de Gédéon, avait été proclamé roi par les Sichémites.
(Vendredi, 16 novembre.) Aujourd'hui, je vis la sainte Famille arriver à une
grande ferme, à deux lieues plus au midi que le térébinthe. La maîtresse
de la maison était absente, et le maître refusa de recevoir saint Joseph,
lui disant qu'il pouvait bien aller plus loin. Quand ils eurent fait un peu de chemin
au delà, ils trouvèrent la jeune ânesse dans une cabane de berger,
où ils entrèrent aussi. Quelques bergers, qui étaient occupés
à la vider, les accueillirent avec beaucoup de bienveillance. Ils leur donnèrent
de la paille et de petits paquets de jonc et de ramée pour faire du feu. Ces
bergers allèrent à la maison d'où ils avaient été repoussés,
et, quand ils racontèrent à la maîtresse de cette maison combien Joseph
paraissait bon et pieux, combien sa femme était belle et avait l'air sainte,
elle fit des reproches à son mari pour avoir repoussé de si excellentes
gens. Je vis aussi cette femme se rendre aussitôt près de la cabane où
s'était arrêtée la sainte Vierge ; mais elle n'osa pas entrer par
timidité, et retourna chez elle pour y prendre quelques aliments.
Le lieu où ils se trouvaient était sur le flanc septentrional d'une montagne,
à peu près entre Samarie et Thébez. A l'orient de ce lieu, au delà
du Jourdain, se trouve Succoth ; Ainon est un peu plus au midi, toujours au delà
du fleuve ; Salem est en deçà. Il pouvait y avoir douze lieues de là
à Nazareth.
Au bout de quelque temps la femme vint avec deux enfants trouver la sainte Famille,
apportant avec elle quelques provisions. Elle s'excusa poliment et se montra touchée
de leur position. Quand les voyageurs eurent mangé et pris quelque repos, le
mari vint aussi et demanda pardon à saint Joseph de l'avoir repoussé. Il
lui conseilla de monter encore une lieue vers le sommet de la montagne, lui disant
qu'il pouvait arriver à un bon gîte avant le commencement du sabbat et
y rester pendant le jour du repos. Ils se mirent alors en route.
Quand ils eurent fait à peu près une lieue en montant toujours, ils arrivèrent
à une hôtellerie d'assez bonne apparence, composée de plusieurs bâtiments
entourés de jardins et d'arbres. 1 ; y avait aussi là des arbrisseaux qui
donnent le baume, rangés en espaliers. Cependant l'hôtellerie était
encore sur le côté septentrional de la montagne.
La sainte Vierge avait mis pied à terre. Joseph conduisait l'âne. Ils s'approchèrent
de la maison, et Joseph pria l'hôte de les loger ; mais celui-ci s'excusa, parce
que son auberge était pleine. Sa femme vint alors, et comme la sainte Vierge
s'adressa à elle et lui demanda avec la plus touchante humilité de leur
procurer un logement, cette femme ressentit une profonde émotion, et l'hôte
aussi ne put plus résister. Il leur arrangea un abri commode dans une cabane
voisine, et mit leur âne à l'écurie. L'ânesse n'était pas
là ; elle courait en liberté dans les environs. Elle était toujours
loin d'eux quand elle n'avait pas à monter le chemin.
Joseph apprêta sa lampe, sous laquelle il se mit en prières avec la sainte Vierge, observant le sabbat avec une piété touchante. Ils mangèrent quelque chose et se reposèrent sur des nattes étendues par terre.
(Samedi, 17 novembre.) J'ai vu aujourd'hui la sainte Famille rester en ce lieu toute
la journée. Marie et Joseph priaient ensemble. Je vis la femme de l'hôte
près de la sainte Vierge avec ses trois enfants ; la femme qui les avait accueillis
la veille vint aussi la visiter avec ses deux enfants. Elles s'assirent auprès
d'elle d'un air très amical, et furent très touchées de la modestie
et de la sagesse de Marie. La sainte Vierge s'entretint avec les enfants et leur
donna des instructions.
Les enfants avaient de petits rouleaux de parchemin ; Marie les fit lire et leur
parla d'une façon si aimable qu'ils ne la quittaient plus des yeux. C'était
touchant à voir et encore plus touchant à entendre.
Je vis saint Joseph dans l'après-midi se promener avec l'hôte dans les
environs, examiner les jardins et les champs et tenir des discours édifiants.
C'est ce que je vois toujours faire aux gens pieux du pays le jour du sabbat. Les
saints voyageurs restèrent encore en ce lieu la nuit suivante.
(Le dimanche, 18 novembre.) Les bons hôteliers d'ici avaient pris la sainte
Vierge en affection à un degré incroyable, et ils lui témoignèrent
une tendre compassion pour son état. Ils la prièrent amicalement de rester
chez eux, et d'y attendre le moment de sa délivrance. Ils lui montrèrent
une chambre commode qu'ils voulaient lui donner . La femme lui offrit du fond du
coeur tous ses soins et toute son amitié.
Mais ils reprirent leur voyage de grand matin, et descendirent par le côté
sud-est de la montagne dans une vallée. Ils s'éloignèrent alors davantage
de Samarie, où semblait les conduire la direction qu'ils avaient prise jusque-là.
Pendant qu'ils descendaient, ils pouvaient voir le temple qui est sur le mont Garizim.
On l'aperçoit de très loin. Il y a sur le toit plusieurs figures de lions
ou d'autres animaux qui brillent au soleil.
Je les vis faire aujourd'hui environ six lieues ; vers le soir, étant dans une
plaine à une lieue au sud-est de Sichem, ils entrèrent dans une assez grande
maison de bergers où ils furent bien accueillis. Le maître de la maison
était chargé de surveiller des vergers et des champs qui dépendaient
d'une ville voisine. La maison n'était pas tout à fait dans la plaine,
mais sur une pente. Ici, tout était plus fertile et en meilleure condition que
dans le pays parcouru précédemment ; car ici, on était tourné
vers le soleil, ce qui, dans la terre promise, fait une différence considérable
à ce moment de l'année D'ici jusqu'à Bethléhem il y avait beaucoup
de semblables habitations de bergers, dispersées dans les vallées.
Les gens d'ici étaient de ces bergers dont plusieurs serviteurs des trois rois
mages, restés en Palestine, épousèrent plus tard les filles. D'une
de ces unions provenait un jeune garçon que Notre Seigneur guérit, dans
cette même maison, à la prière de la sainte Vierge, le 31 juillet
(7 du mois d'Ab), de sa seconde année de prédication, après son colloque
avec la Samaritaine. Jésus le prit ainsi que deux autres jeunes gens pour l'accompagner
dans le voyage qu'il fit en Arabie, après la mort de Lazare, et il devint plus
tard disciple du Sauveur. Jésus s'arrêta souvent ici, et y enseigna Il
y avait des enfants dans cette maison. Joseph les bénit avant son départ.
XLVII - Continuation du voyage jusqu'à Bethléhem.
(Le lundi, 19 novembre.) Aujourd'hui je les vis suivre un chemin plus uni. La sainte
Vierge allait de temps en temps à pied. Ils trouvaient plus souvent des haltes
commodes où ils se réconfortaient. Ils avaient avec eux des petits pains
et une boisson à la fois rafraîchissante et fortifiante, dans de petites
cruches très élégantes qui avaient deux anses et brillaient comme
du bronze. C'était du baume qu'on mêlait avec l'eau. Ils cueillaient aussi
des baies et des fruits qui pendaient encore aux arbres et aux buissons dans certains
endroits exposés au soleil. Le siège de Marie sur l'âne avait à
droite et à gauche des espèces de rebords sur lesquels les pieds s'appuyaient,
de sorte qu'ils ne pendaient pas comme chez les gens de la campagne qui vont à
cheval dans notre pays. Ses mouvements étaient singulièrement posés
et décents. Elle s'asseyait alternativement à droite et à gauche.
La première chose que faisait Joseph quand on faisait une halte ou qu'on entrait
quelque part était de chercher une place où la sainte Vierge pût s'asseoir
et se reposer commodément. Il se lavait souvent les pieds ainsi que Marie ;
en général, ils se lavaient souvent.
Il faisait déjà nuit lorsqu'ils arrivèrent à une maison isolée
; Joseph frappa et demanda l'hospitalité. Mais le maître du logis ne voulut
pas ouvrir ; et quand Joseph lui représenta la situation de Marie, qui n'était
pas en état d'aller plus loin, ajoutant qu'il ne demandait pas à être
logé gratuitement, cet homme dur et grossier répondit que sa maison n'était
pas une auberge, qu'il voulait qu'on le laissât tranquille et qu'on cessât
de frapper, et autres choses semblables. Cet homme intraitable n'ouvrit même
pas, mais fit sa grossière réponse à travers la porte fermée.
Ils continuèrent donc leur chemin, et au bout de quelque temps ils entrèrent
dans un hangar prés duquel ils trouvèrent l'ânesse arrêtée.
Joseph se procura de la lumière et prépara une couche pour la sainte Vierge,
qui l'y aida. Il fit aussi entrer l'âne, pour lequel il trouva de la litière
et du fourrage. Ils prièrent, mangèrent un peu et dormirent quelques heures.
De la dernière auberge jusqu'ici il pouvait y avoir six lieues de chemin. Ils
étaient maintenant à environ vingt-six lieues de Nazareth et à dix
de Jérusalem. Jusqu'alors ils n'avaient pas suivi la grand-route, mais avaient
traversé plusieurs chemins de communication qui allaient du Jourdain à
Samarie, et aboutissaient aux grandes routes qui conduisaient de Syrie en Egypte.
Les chemins de traverse qu'ils suivaient étaient très étroits ; dans
la montagne, ils étaient souvent si resserrés, qu'il fallait beaucoup de
précautions pour y avancer sans broncher. Mais les ânes y marchaient d'un
pas très assuré. Leur gîte actuel était sur un terrain uni.
(Le mardi, 20 novembre) Ils quittèrent cet endroit avant le jour. Le chemin
redevint un peu montant. Je crois qu'ils touchèrent à la route qui conduisait
de Gabara à Jérusalem, et qui formait en cet endroit la limite entre la
Samarie et la Judée. Ils furent encore une fois grossièrement repoussés
d'une maison. Comme ils étaient à plusieurs lieues au nord-est de Béthanie,
il arriva que Marie étant très fatiguée éprouva le besoin de
prendre quelque chose et de se reposer. Alors Joseph se détourna du chemin pour
aller à une demi lieue de là dans un endroit où se trouvait un beau
figuier, qui était ordinairement chargé de fruits. Cet arbre était
entouré de bancs où l'on pouvait se reposer, et Joseph le connaissait depuis
un de ses précédents voyages. Mais, quand ils y arrivèrent, ils n'y
trouvèrent pas un seul fruit, ce qui les attrista. Je me souviens confusément
que plus tard Jésus rencontra cet arbre, qui était couvert de feuilles
vertes, mais qui ne portait plus de fruits. Je crois que le Seigneur le maudit dans
un voyage qu'il fit après s'être enfui de Jérusalem, et qu'il se dessécha
entièrement '.
La soeur était tellement malade lorsqu'elle raconta ceci, qu'elle ne put pas
indiquer bien précisément dans quel lieu était ce figuier, qui n'est
pas du reste le figuier maudit de l'Evangile.
Ils s'approchèrent ensuite d'une maison dont le maître commença par
traiter grossièrement Joseph, qui lui demandait humblement l'hospitalité.
Il regarda la sainte Vierge à la lueur de sa lanterne, et railla Joseph de ce
qu'il menait avec lui une femme aussi jeune. Mais la maîtresse de la maison
s'approcha ; elle eut pitié de la sainte Vierge, leur offrit amicalement une
chambre dans un bâtiment attenant à la maison, et leur porta même
quelques petits pains. Le mari se repentit aussi de sa grossièreté, et
se montra très serviable envers les saints voyageurs.
Ils allèrent plus tard dans une troisième maison, habitée par un jeune
ménage. On les y accueillit, mais sans beaucoup de courtoisie : on ne s'occupa
guère d'eux. Ces gens n'étaient pas des bergers aux moeurs simples, mais,
comme les riches paysans de ce pays, assez occupés d'affaires, de négoce,
etc.
Jésus visita une de ces maisons, après son baptême, le 20 octobre
(16 du mois de Tisri). On avait fait un oratoire de la chambre où ses parents
avaient passé la nuit. Je ne sais pas bien si ce n'était pas la maison
dont le maître avait d'abord raillé saint Joseph. Je me souviens confusément
qu'on avait fait cet arrangement après les miracles qui signalèrent la
naissance du Sauveur.
Joseph fit des haltes fréquentes à la fin du voyage ; car la sainte Vierge
en était de plus en plus fatiguée. Ils suivirent le chemin que leur indiquait
la jeune ânesse, et firent un détour d'une journée et demie à
l'est de Jérusalem. Le père de Joseph avait possédé des pâturages
dans cette contrée, et il la connaissait très bien. s'ils avaient traversé
directement le désert qui est au midi derrière Béthanie, ils auraient
atteint Bethléhem en six heures ; mais ce chemin était montueux et très
incommode dans cette saison. Ils suivirent donc l'ânesse le long des vallées
et se rapprochèrent un peu du Jourdain.
(Le mercredi, 21 novembre.) Je vis aujourd'hui les saints voyageurs entrer en plein
jour dans une grande maison de bergers, qui pouvait être à trois lieues
de l'en. droit où Jean baptisait dans le Jourdain, et à environ sept lieues
de Bethléhem. C'est la maison où, trente ans après, Jésus passa
la nuit, le il octobre, la veille du jour où, pour la première fois après
son baptême, il passa devant Jean-Baptiste. Près de cette maison, se trouvait
une grange séparée où étaient déposés les instruments
de labourage et ceux dont se servaient les bergers. Il y avait dans la cour une fontaine
entourée de bains, qui recevaient par des conduits l'eau de cette fontaine.
Le maître de la maison devait avoir des propriétés étendues ;
il y avait là une exploitation considérable. Je vis aller et venir plusieurs
valets qui prirent là leur repas.
Le maître de la maison accueillit les voyageurs très amicalement et se
montra fort serviable. On les conduisit dans une chambre commode, et on prit soin
de leur âne. Un domestique lava les pieds de Joseph à la fontaine et lui
donna d'autres habits, pendant qu'on nettoyait les siens qui étaient couverts
de poussière ; une servante rendit les mêmes offices à la sainte Vierge.
Ils prirent leur repas dans cette maison et y dormirent.
La maîtresse de la maison était d'un caractère assez bizarre, et elle
resta renfermée dans sa chambre. Elle avait regardé les voyageurs à
la dérobée ; et comme elle était jeune et vaine, la beauté de
la sainte Vierge lui avait déplu ; elle craignait, en outre, que Marie ne s'adressât
à elle, ne voulut rester dans sa maison et y faire ses couches ; aussi eut-elle
l'impolitesse de ne pas se montrer et prit-elle ses mesures pour que les voyageurs
partissent le jour suivant. C'est la femme que Jésus, trente ans après,
le il octobre, trouva dans cette maison, aveugle et courbée en deux, et qu'il
guérit, après lui avoir donné quelques avis sur son inhospitalité
et sa vanité. Il y avait aussi des enfants dans la maison. La sainte Famille
y passa la nuit.
(Le jeudi, 22 novembre.) Aujourd'hui, vers midi, je vis la sainte Famille quitter
le lieu où elle avait logé la veille.
Quelques habitants de la maison l'accompagnèrent jusqu'à une certaine distance.
Après un court voyage d'environ deux lieues, elle arriva sur le soir à
un lieu que traversait une grande route, bordée de chaque coté d'une longue
rangée de maisons avec des cours et jardins. Joseph avait des parents qui demeuraient
là. Il me semble que c'étaient les enfants du second mariage d'un beau-père
ou d'une belle-mère. Leur maison avait beaucoup d'apparence. Ils traversèrent
pourtant cet endroit d'un bout à l'autre ; puis, à une demi lieue de là,
ils tournèrent à droite dans la direction de Jérusalem, et arrivèrent
à une grande auberge, dans la cour de laquelle se trouvait une fontaine avec
plusieurs conduits. Il y avait là beaucoup de gens rassemblés : on y faisait
des funérailles.
L'intérieur de la maison, au centre de laquelle se trouvait le foyer avec un
conduit pour la fumée, avait été transformé en une grande pièce
par la suppression de cloisons mobiles qui formaient ordinairement plusieurs chambres
séparées ; derrière le foyer étaient suspendues des tentures
noires, et en face se trouvait quelque chose qui ressemblait à une bière
recouverte en noir. Il y avait là plusieurs hommes qui priaient ; ils portaient
de longues robes noires, et par-dessus des robes blanches plus courtes ; quelques-uns
avaient une espèce de manipule noir à franges suspendu au bras. Dans une
autre chambre se trouvaient les femmes, entièrement enveloppées dans leurs
vêtements ; elles étaient assises sur des coffres très bas et pleuraient.
Les maîtres de la maison, tout occupés de la cérémonie funèbre,
se contentèrent de faire signe aux voyageurs d'entrer ; mais les domestiques
les accueillirent très bien et prirent soin d'eux. On leur prépara un logement
à part formé avec des nattes suspendues, ce qui le faisait ressembler à
une tente. Je vis plus tard les hôtes visiter la sainte Famille et s'entretenir
amicalement avec elle. Ils n'avaient plus leurs vêtements blancs de dessus.
Joseph et Marie, après avoir pris un peu de nourriture, prièrent ensemble
et se reposèrent.
(Le vendredi, 23 novembre.) Aujourd'hui, vers midi, Joseph et Marie se mirent en
route pour Bethléhem, dont ils étaient encore éloignés d'environ
trois lieues. La maîtresse de la maison les engagea à rester, parce qu'il
lui semblait que Marie pouvait accoucher d'un moment à l'autre. Marie répondit,
après avoir baissé son voile, qu'elle avait encore trente-six heures à
attendre. Je ne sais pas bien si elle ne dit pas trente-huit. Cette femme les aurait
gardés volontiers, non pas pourtant dans sa maison, mais dans un autre bâtiment.
Je vis, au moment du départ, Joseph parler de ses ânes avec l'hôte
; il fit l'éloge de ces animaux, et dit qu'il avait pris l'ânesse avec
lui pour la mettre en gage en cas de nécessité. Comme les hôtes parlaient
de la difficulté de trouver un logement à Bethléhem, Joseph dit qu'il
y avait des amis et qu'il y serait certainement bien accueilli. J'étais toujours
peinée de l'entendre parler avec tant d'assurance du bon accueil qu'il attendait.
Il en parla encore à Marie pendant la route. On voit par là que même
d'aussi sainte personnages peuvent se tromper.
XLVIII - Bethléhem.-Arrivée de le sainte Famille.
(Le vendredi, 23 novembre.) Le chemin, depuis le dernier gîte jusqu'à Bethléhem,
pouvait être d'à peu près trois lieues. Ils firent un détour
au nord de Bethléhem, et s'approchèrent de la ville par le côté
du couchant. Ils firent une halte sous un arbre, en dehors de la route. Marie descendit
de l'âne et mit ses vêtements en ordre Alors Joseph se dirigea avec elle
vers un grand édifice ; entouré d'autres bâtiments plus petits et
de cours ; il était à quelques minutes en avant de Bethléhem ; il
y avait aussi là des arbres, et beaucoup de gens avaient dressé des tentes
alentour. C'était l'ancienne maison de la famille de David, qu'avait possédée
le père de Joseph. De parents ou des connaissances de Joseph y habitaient encore,
mais ils le traitèrent en étranger et ne voulurent pas le reconnaître.
C'était maintenant la maison où l'on recevait les impôts pour le gouvernement
romain.
Joseph, accompagné de la sainte Vierge et tenant l'âne par la bride, se
rendit à cette maison ; car tous ceux qui arrivaient devaient s'y faire connaître
et y recevaient un billet sans lequel or. ne laissait pas entrer à Bethléhem.
La soeur dit ensuite, mettant quelques intervalles entre ses paroles : La jeune ânesse
n'est pas avec eux ; elle court autour de la ville, vers le midi ; il y a là
un petit vallon. Joseph est entré dans le grand bâtiment ; Marie est dans
une petite maison sur la cour, avec des femmes. Elles sont assez bienveillantes pour
elle et lui donnent à manger... Ces femmes font la cuisine pour les soldats...
Ce sont des soldats romains ; ils ont des courroies qui pendent autour des reins...
Il fait ici un temps agréable et pas du tout froid ; le soleil se montre au-dessus
de la montagne qui est entre Jérusalem et Béthanie. On a d'ici une très
belle vue... Joseph est dans une grande pièce qui n'est pas au rez-de-chaussée
; on lui demande qui il est, et on consulte de grands rouleaux, dont plusieurs sont
suspendus aux murs ; on les déploie, et on lit sa généalogie et aussi
celle de Marie. Il ne paraissait pas savoir qu'elle aussi, par Joachim, descend en
droite ligne de David... L'homme lui demande où est sa femme.
Il y a sept ans qu'on n'a taxé régulièrement les gens de ce pays ;
il y a eu du désordre et de la confusion. Cet impôt est en vigueur depuis
deux mois ; ou le payait de temps en temps pendant les sept années précédentes,
mais pas régulièrement. Il faut maintenant payer deux fois. Joseph est
arrivé un peu tard pour payer l'impôt ; mais on l'a traité très
poliment. Il n'a pas encore payé. On lui a demandé quels étaient ses
moyens d'existence, et il a répondu qu'il n'avait pas de biens-fonds, qu'il
vivait de son métier et qu'il était en outre aidé par sa belle mère.
Il y a une grande quantité d'écrivains et d'employés importants dans
la maison. Dans le haut sont des Romains et plusieurs soldats ; il y a des pharisiens,
des saducéens, des prêtres, des anciens, un certain nombre de scribes et
de fonctionnaires, tant Juifs que Romains. II n'y a pas de comité de ce genre
à Jérusalem, mais il s'en trouve en plusieurs autres endroits du pays :
par exemple, à Magdalum, près du lac de Génésareth, où des
gens de la Galilée viennent payer, ainsi que des gens de Sidon, à cause
de certaines affaires de commerce, à ce que je suppose : il n'y a que ceux qui
n'ont pas de biens-fonds d'après lesquels on puisse les taxer, qui soient obligés
de se rendre au heu de leur naissance.
Le produit de l'impôt, d'ici à trois mois, sera divisé en trois parties
dont chacune aura une destination différente. La première est au profit
de l'empereur Auguste, d'Hérode et d'un autre prince qui habite dans le voisinage
de l'Egypte. Il a pris part à une guerre et il possède des droits sur une
portion du pays, ce qui fait qu'on doit lui payer quelque chose. La seconde part
est pour la construction du temple : il semble qu'elle doive servir à éteindre
une dette. La troisième part doit être pour les veuves et les pauvres qui
n'ont rien reçu depuis longtemps ; mais, comme il arrive souvent de nos jours,
cet argent ne va guère à qui de droit. On donne de beaux prétextes
pour lever ces impôts et presque tout reste dans les mains des gens puissants.
Quand ce qui concernait Joseph fut réglé, on fit venir aussi la sainte
Vierge devant les scribes, mais ils ne lui lurent pas leurs papiers. Ils dirent à
Joseph qu'il n'aurait pas été nécessaire qu'il amenât sa femme
avec lui, et ils eurent l'air de le plaisanter à cause de la jeunesse de Marie,
ce qui le rendit un peu confus.
XLIX - Joseph cherche inutilement un logement. Ils vont à la grotte de la
crèche.
Ils entrèrent alors à Bethléem dont les maisons étaient séparées
les unes des autres par d'assez longs intervalles. On entrait à travers des
décombres et comme par une porte détruite. Marie se tint tranquillement
près de l'âne au commencement de la rue, et Joseph chercha vainement un
logement dans les premières maisons, car il y avait beaucoup d'étrangers
à Bethléhem, et on voyait beaucoup de gens courant ça et là.
Il revint vers Marie, et lui dit qu'on ne pouvait pas trouver à se loger là,
et au il fallait aller plus avant dans la ville. Il conduisit l'âne par la bride,
pendant que la sainte Vierge marchait à côté de lui. Quand ils furent
à l'entrée d'une autre rue, Marie resta de nouveau près de l'âne,
pendant que Joseph allait de maison en maison sans pouvoir en trouver une où
l'on voulût le recevoir. Il revint bientôt tout attristé. Cela se
répéta plusieurs fois, et souvent la sainte Vierge eut bien longtemps à
attendre. Partout la place était prise, partout on le rebuta, et il finit par
dire à Marie qu'il fallait aller dans une autre partie de Bethléhem, où
ils trouveraient sans doute ce qu'ils cherchaient. Ils revinrent alors sur leurs
pas, dans la direction contraire à celle qu'ils avaient prise en venant, puis
ils tournèrent au midi. Ils suivirent une rue qui ressemblait plutôt à
un chemin dans la campagne, car les maisons étaient isolées et placées
sur de petites élévations. La aussi. toutes les tentatives furent vaines.
Arrivés de l'autre côté de Bethléhem, où les maisons étaient
encore plus dispersées, ils y trouvèrent un grand espace vide situé
dans un fond : c'était comme un champ désert dans la ville. Il y avait
là une espèce de hangar, à peu de distance un grand arbre assez semblable
à un tilleul, dont le tronc était lisse, et dont les branches s'étendaient
au loin et formaient comme un toit autour de lui. Joseph conduisit la sainte Vierge
à cet arbre ; il lui arrangea avec des paquets un siège commode au pied
du tronc ; afin qu'elle pût se reposer pendant qu'il chercher : il fit encore
un logement dans les maisons d'alentour. l'âne resta la tête tournée
vers l'arbre. Marie se tint d'abord debout, appuyée contre le tronc. Sa robe
de laine blanche n'avait pas de ceinture et tombait en plis autour d'elle, sa tête
était couverte d'un voile blanc. Plu sieurs personnes passèrent et la regardèrent,
ne sachant pas que leur Sauveur fût si près d'elles. Combien elle était
patiente, humble et résignée ! Il lui fallut attendre bien longtemps, et
elle s'assit enfin sur les couvertures, les mains jointes sur la poitrine et la tête
baissée. Joseph revint tout triste vers elle ; il n'avait pas pu trouver de
logement. Les amis dont il avait parlé à la sainte Vierge voulaient à
peine le reconnaître. Il pleurait et Marie le consolait. Il alla encore de maison
en maison, mais comme. pour faire mieux accueillir ses prières, il parlait de
la prochaine délivrance de sa femme, il s'attirait par là des refus plus
formels.
Le lieu était solitaire ; mais à la fin quelques passants s'étaient
arrêtés et regardaient de loin avec curiosité, comme on fait ordinairement
quand on voit quelqu'un rester longtemps à la même place à la chute
du jour. Je crois que quelques-uns adressèrent la parole à Marie et lui
demandèrent qui elle était. Enfin Joseph revint : il était tellement
troublé qu'il osait à peine s'approcher d'elle. Il lui dit que tout était
inutile, mais qu'il connaissait en avant de la ville un endroit où les bergers
s'établissaient souvent quand ils venaient à Bethléhem avec leurs
troupeaux, et qu'ils trouveraient là au moins un abri. Il connaissait ce lieu
depuis sa jeunesse : quant ses frères le tourmentaient, il s'y retirait souvent
pour y prier à l'abri de leurs persécutions. Il disait que si les bergers
y venaient, il s'arrangerait aisément avec eux, et que du reste ils s'y tenaient
rarement à cette époque de l'année. Quand elle y serait tranquillement
établie, ajoutait-il, il ferait de nouvelles recherches
Ils sortirent alors par le côté oriental de Bethléhem, suivant un
sentier désert qui tournait à gauche. C'était un chemin semblable
à celui que l'on suivrait en marchant le long des- murs écroulés,
des fossés et des fortifications en ruine d'une petite ville. Le chemin montait
d'abord un peu, puis il descendait la pente d'un monticule, et il les conduisit,
à quelques minutes à l'est de Bethléhem, devant le lieu qu'ils cherchaient,
près d'une colline ou d'un vieux rempart en avant duquel se trouvaient quelques
arbres. C'étaient des arbres verts (des térébinthes ou des cèdres),
et d'autres arbres qui avaient des petites feuilles comme celles du buis.
Nous voulons maintenant, autant que possible, décrire les alentours de la colline
et la disposition intérieure de la grotte de la Crèche, d'après les
indications données à plusieurs reprises par la soeur Emmerich, afin de
n'avoir pas à interrompre plus tard la narration.
L. - Description de la grotte de la Crèche et de ses alentours.
A l'extrémité méridionale de la colline autour de laquelle tournait
le chemin qui conduisait dans la vallée des bergers, se trouvait, indépendamment
de plusieurs autres grottes ou caves creusées dans le roc, la grotte où
Joseph chercha un abri pour la sainte Vierge. L'entrée, tournée au couchant,
conduisait par un passage étroit à une espèce de chambre, arrondie
d'un côté, triangulaire de l'autre, située dans la partie orientale
de la colline. La grotte était creusée dans le roc par la nature ; seulement
du côté du midi où passait le chemin qui conduisait à la vallée
des bergers, on avait fait quelques réparations au moyen d'une maçonnerie
grossière.
De ce côte ; qui regardait le midi, il y avait une autre entrée. Mais elle
était ordinairement bouchée, et Joseph la rouvrit pour son usage. En sortant
par là, on trouvait à main gauche une ouverture plus large qui conduisait
à un caveau étroit, incommode, placé à une plus grande profondeur
et allant jusque sous la grotte de la Crèche. L'entrée ordinaire de la
grotte de la Crèche regardait le couchant. On pouvait voir de là les toits
de quelques maisons de Bethléhem. Si en sortant par là on tournait à
droite, on arrivait à l'entrée d'une grotte plus profonde et plus obscure,
dans laquelle la sainte Vierge se cacha une fois.
Il y avait devant l'entrée du couchant un toit de jonc, appuyé sur des
pieux, qui se prolongeait aussi au midi jusqu'au-dessus de l'entrée qui était
de ce côté, en sorte qu'on pouvait être à l'ombre devant la grotte.
A sa partie méridionale, la grotte avait dans le haut trois jours grillés
par où venaient l'air et la lumière ; une ouverture semblable se trouvait
dans la voûte du rocher. Elle était recouverte de gazon et formait l'extrémité
de la hauteur sur laquelle Bethléhem était située.
L'intérieur de la grotte, suivant les descriptions données par la soeur
à plusieurs reprises, était à peu près disposé comme il
suit : du côté du couchant, on entrait par une porte de branches entrelacées
dans un corridor de moyenne largeur, aboutissant à une chambre de forme irrégulière,
moitié ronde, moitié triangulaire, laquelle s'étendait surtout du
côté du midi, en sorte que le plan de la grotte entière pouvait être
comparé à une tête reposant sur son cou.
Quand on passait, du corridor qui était moins élevé, dans là
grotte creusée par la nature, on descendait sur un sol plus bas ; cependant
le sol se relevait tout autour de la grotte, qui était entourée comme d'un
banc de pierre de largeur variable. Les parois de la grotte, sans être tout
à fait polies, étaient cependant assez unies et assez propres et avaient
pour moi quelque chose d'agréable à voir. Au nord du corridor se trouvait
l'entrée d'une grotte latérale plus petite. En passant devant cette entrée
on arrivait à l'endroit où Joseph allumait le feu ; puis la paroi tournait
au nord-est dans l'autre grotte plus spacieuse et plus élevée. Ce fut là
que plus tard fut mis l'âne de Joseph. Derrière cette place était
un recoin assez grand pour recevoir l'âne et où il y avait du fourrage.
C'était dans la partie orientale de cette grotte, en face de l'entrée,
que se trouvait la sainte Vierge lorsque la lumière du monde sortit d'elle.
Dans la partie qui s'étendait au midi se trouvait la crèche où l'on
adora l'Enfant Jésus. La crèche n'était autre chose qu'une auge creusée
dans la pierre qui servait pour faire boire les bestiaux. Au-dessus était une
mangeoire évasée, formée d'un treillis en bois et élevée
sur quatre pieds, de façon que les animaux pouvaient prendre commodément
l'herbe ou le foin qu'on y avait placés, et n'avaient qu'à baisser la tête
pour boire dans l'auge de pierre qui était au-dessous.
C'était en face de la crèche, au levant de cette partie de la grotte, qu'était
assise 'a sainte Vierge avec l'Enfant-Jésus quand les trois rois mages offrirent
leurs présents Si en partant de la crèche on tournait à l'ouest dans
le corridor qui précédait la grotte, on passait devant l'entrée méridionale
déjà mentionnée, et on arrivait à un endroit dont saint Joseph
fit plus tard sa chambre en le séparant du reste avec des cloisons en clayonnage.
Il y avait de ce côté un enfoncement où il déposait toute sorte
de choses.
En dehors de la partie méridionale de la grotte passait le chemin qui menait
à la vallée des bergers. Il y avait ça et là sur des collines
de petites maisons, et dans la plaine quelques hangars avec des toits de roseaux
portés sur des pieux. Au-devant de la grotte, la colline s'abaissait dans une
vallée sans issue, fermée au nord et large d'environ un demi quart de lieue.
Il y avait la des buissons, des arbres et des jardins En traversant une belle prairie
où coulait une source, et en passant sous des arbres rangs régulièrement,
on arrivait au côté oriental de cette vallée, ou se trouvait, dans
une colline faisant saillie, la grotte du tombeau de Maraha, nourrice d'Abraham.
Cette grotte est appelée aussi grotte au Lait ; la sainte Vierge y séjourna
avec l'Enfant-Jésus en diverses occasions. Au-dessous était un grand arbre
dans lequel on avait pratiqué des sièges. On voyait mieux Bethléhem
de cet endroit que de l'entrée de la grotte de la Crèche.
J'ai appris beaucoup de choses qui se sont passées anciennement dans la grotte
de la Crèche. Je me souviens seulement que Seth, l'enfant de la promesse, y
fut conçu et mis au monde par Eve, après une pénitence de sept ans.
C'est là qu'un ange lui dit que Dieu lui avait donné ce rejeton à
la place d'Abel. Seth fut caché et nourri dans cette grotte et dans cette de
Maraha, car ses frères en voulaient à sa vie, comme les enfants de Jacob
à celle de Joseph. A une époque très reculée où les hommes
habitaient dans des grottes, je les ai vus souvent faire des excavations dans la
pierre pour qu'eux et leurs enfants pussent y dormir commodément sur des peaux
de bêtes ou sur des lits de gazon. L'excavation pratiquée dans le rocher,
sous la crèche, peut donc avoir servi de couche à Seth ou à des habitants
postérieurs de la grotte. Je n'en ai pourtant pas la certitude.
Je me souviens aussi d'avoir vu, dans mes contemplations sur les années de la
prédication de Jésus, que, le 6 octobre, le Seigneur, après son baptême,
célébra le sabbat dans la grotte de la Crèche, dont les bergers avaient
fait un oratoire.
LI - La grotte du tombeau de Maraha, nourrice d'Abraham.
Abraham avait une nourrice, appelée Maraha, qu'il honorait particulièrement
et qui atteignit un âge très avancé ; elle le suivait partout dans
ses voyages, montée sur un chameau. Elle vécut longtemps près de lui
à Succoth. Plus tard dans ses derniers jours, elle le suivit aussi dans la vallée
des bergers, où il avait dressé ses tentes dans les environs de cette grotte.
Ayant dépassé sa centième année. et voyant sa dernière heure
approcher, elle demanda à Abraham d'être enterrée dans cette grotte,
sur laquelle elle fit des prédictions et à laquelle elle donna le nom de
grotte du Lait ou grotte de la Nourrice.
Il arriva là quelque chose de miraculeux que j'ai oublié, et une source
sortit de terre. La grotte était alors un corridor étroit et élevé,
creusé dans une matière blanche qui n'était pas très dure. D'un
côté était une couche de cette matière qui ne montait pas jusqu'à
la voûte.En montant par dessus cette couche, on pouvait arriver à l'entrée
d'autres grottes placées plus haut.
La grotte fut agrandie plus tard, parce qu'Abraham y pratiqua dans la partie latérale
une excavation pour le tombeau de Maraha. Sur un gros bloc de pierre reposait comme
une auge également en pierre supportée par des pieux courts et épais.
Je fus étonnée de ne plus rien y voir au temps de Jésus.
Cette grotte du tombeau de la nourrice avait un rapport prophétique avec la
mère du Sauveur nourrissant son fils pendant la persécution : car, dans
l'histoire de la jeunesse d'Abraham, il se trouva aussi une persécution figurative,
et sa nourrice lui sauva la vie en le cachant dans une grotte.
Il est à remarquer que Pline, I. v, c. 18, dit que Schytopolis (non qu'on donne
aussi à Succoth) s'appelait anciennement Nysa, parce que Bacchus y avait enterré
sa nourrice nommée Nysa.
Je me souviens en gros de ce qui suit : Le roi qui régnait dans la patrie d'Abraham
eut un songe où on lui fit une prédiction sur un enfant qui allait naître
et qui devait être dangereux pour lui. Il prit des mesures en conséquence.
La grossesse de la mère d'Abraham fut tenue secrète, et elle se cacha dans
une grotte pour le mettre au monde. Maraha, sa nourrice, l'allaita en secret. Elle
vécut comme une pauvre esclave, travaillant dans me solitude près d'une
grotte dans laquelle elle nourrissait l'enfant. Ses parents le reprirent plus tard
près d'eux ; et, comme il était beaucoup plus grand que son âge ne
le comportait, on le fit passer pour un enfant né antérieurement à
la prédiction faite au roi. Étant encore enfant, il courut pourtant des
dangers à cause de certaines manifestations merveilleuses, et la nourrice le
cacha de nouveau. Je la vis l'emporter secrètement sous son large manteau. On
fit mourir alors plusieurs enfants de sa taille.
Cette grotte, depuis l'époque d'Abraham, était un lieu de dévotion,
surtout pour les mères et les nourrices, et il y avait là quelque chose
de prophétique ; car on vénérait dans la nourrice d'Abraham la figure
de la sainte Vierge, de même qu'Elie l'avait vue dans la nuée qui apportait
la pluie, et lui avait érigé un oratoire sur le Carmel. Maraha avait coopéré,
en quelque sorte, à l'avènement du Messie, puisqu'elle avait nourri de
son lait l'aïeul de la sainte Vierge. Je ne puis pas bien m'exprimer, mais c'était
comme un puits profond allant jusqu'à la source de la vie universelle, et on
y puisa toujours jusqu'à ce que Marie y montât comme une eau limpide. Ainsi
s'exprima la soeur dans un sommeil extatique.
L'arbre qui était au-dessus de cette grotte étendait au loin son ombre
comme un immense tilleul ; il était large par en bas et se terminait en pointe.
C'était un térébinthe. Abraham se trouva avec Melchisédech sous
cet arbre ; je ne sais pas bien à quelle occasion. Ce vieil arbre avait quelque
chose de sacré pour les bergers et les gens d'alentour. On aimait à se
reposer sous son ombre et à y prier. Je ne sais plus bien l'histoire de cet
arbre, peut-être que c'était Abraham qui l'avait planté. Il y avait
à côté une fontaine où les bergers allaient prendre de l'eau
à certains moments ; ils lui attribuaient des vertus particulières. Des
deux côtés de l'arbre se trouvaient des cabanes ouvertes où l'on pouvait
dormir. Tout cela était entouré d'une haie. Sainte Hélène bâtit
là une église ; on y a aussi dit la messe.
LII - La sainte Famille entre dans la Grotte de la Crèche.
(Le vendredi, 23 novembre.) il était déjà tard quand ils arrivèrent
devant l'entrée de la grotte. La jeune ânesse. qui, depuis qu'ils étaient
entrés dans la maison paternelle de Joseph, avait couru de côté et
d'autre autour de la ville, vint alors à leur rencontre et se mit à sauter
joyeusement auprès d'eux. Alors la sainte Vierge dit à Joseph : "
voyez, c'est certainement la volonté de Dieu que nous entrions ici ". Joseph
mit l'âne sous l'espèce de toit qui était en avant de l'entrée
de la grotte ; il prépara un siège pour la sainte Vierge, et elle s'y assit
pendant qu'il se procurait de la lumière et entrait dans la grotte. L'entrée
était un peu obstruée par des bottes de paille et des nattes posées
contre les parois. Il y avait aussi dans la grotte même divers objets qui l'encombraient,
Joseph la débarrassa de manière à préparer à la sainte Vierge
une place commode du côté oriental de la grotte. Il attacha une lampe allumée
à la paroi, et fit entrer Marie, qui se plaça sur le lit de repos qu'il
lui avait préparé avec des couvertures et quelques paquets. Il s'excusa
humblement de n'avoir pu lui procurer qu'un si mauvais gîte ; mais Marie, intérieurement,
était contente et joyeuse.
Quand elle se fut installée, Joseph sortit avec une outre de cuir qu'il portait
avec lui, et alla derrière la colline, dans la prairie où coulait un petit
ruisseau ; il remplit l'outre d'eau et la rapporta dans la grotte. Il alla ensuite
dans la ville, où il se procura de petits plats et du charbon. Le sabbat était
proche, et, à cause des nombreux étrangers auxquels manquaient les choses
les plus indispensables, on avait dressé au coin des rues des tables sur lesquelles
étaient les aliments dont ils pouvaient avoir besoin. Je crois qu'il y avait
là des gens qui n'étaient pas Juifs.
Joseph revint, portant des charbons allumés dans une espèce de botte grillée,
il les plaça à l'entrée de la grotte, et alluma du feu avec un petit
fagot de morceaux de bois sec ; il apprêta ensuite un repas, qui se composait
de petits pains et de quelques fruits cuits. Quand ils eurent mangé et prié,
Joseph prépara une couche pour la sainte Vierge. Il étendit sur une litière
de jonc une couverture semblable à celles que j'avais vues dans la maison de
sainte Anne, et plaça une autre couverture roulée pour appuyer la tête.
Après avoir fait entrer l'âne et l'avoir attaché dans un endroit où
il ne pouvait pas gêner, il boucha les ouvertures de la voûte par où
l'air venait, et disposa la place où lui-même devait reposer dans l'entrée
de la grotte.
Quand le sabbat commença, il se tint avec la sainte Vierge sous la lampe, et
récita avec elle les prières dur sabbat ; il quitta ensuite la grotte et
s'en alla à la ville. Marie s'enveloppa pour se livrer au repos. Pendant l'absence
de Joseph, je vis la sainte Vierge prier à genoux. Elle s'agenouilla sur sa
couche ; puis elle s'étendit sur la couverture, couchée sur le côté.
Sa tête reposait sur son bras, qui était posé sur l'oreiller. Joseph
revint tard. Il pria encore, et se plaça humblement sur sa couche à l'entrée
de la grotte.
(Le samedi, 24 novembre.) Ce jour-là la soeur était très malade et
ne put dire que peu de choses ; elle communiqua pourtant ce qui suit :
La sainte Vierge passa le sabbat dans la grotte de la Crèche, priant et méditant
avec une grande ferveur. Joseph sortit plusieurs fois ; il alla probablement à
la synagogue de Bethléhem. Je les vis manger des aliments prépares les
jours précédents et prier ensemble. Dans l'après-midi, temps où
les Juifs font ordinairement leur promenade le jour du sabbat, Joseph conduisit la
sainte Vierge à la grotte du tombeau de Maraha, nourrice d'Abraham. Elle resta
quelque temps dans cette grotte, qui était plus spacieuse que celle de la crèche,
et où Joseph lui arrangea un siège ; elle se tint aussi sous l'arbre qui
était auprès, toujours priant et méditant jusqu'après la clôture
du sabbat. Joseph alors la ramena. Marie avait dit à son époux que la naissance
de l'enfant aurait lieu ce jour même, à minuit ; car c'était à
cette heure que se terminaient les neuf mois écoulés depuis que l'ange
du Seigneur l'avait saluée. Elle l'avait prié de faire en sorte qu'ils
pussent honorer de leur mieux, à son entrée dans le monde, l'enfant promis
par Dieu et conçu surnaturellement. Elle lui demanda aussi de prier avec elle
pour les gens au coeur dur qui n'avaient pas voulu lui donner l'hospitalité.
Joseph offrit à la sainte Vierge de faire venir pour l'assister deux pieuses
femmes de Bethléhem qu'il connaissait. Elle ne le voulut pas, et lui dit qu'elle
n'avait besoin du secours de personne.
Joseph alla à Bethléhem avant la fin du` sabbat, et aussitôt que le
soleil fut couché, il acheta quelques objets nécessaires, une écuelle,
une petite table basse, des fruits et des raisins secs, qu'il rapporta à la
grotte de la Crèche ; il alla de là à la grotte de Maraha, et ramena
la sainte Vierge à celle de la crèche, où elle s'assit sur la couverture.
Joseph prépara encore des aliments. Ils mangèrent et prièrent ensemble.
Il établit alors une séparation entre la place qu'il avait choisie pour
y dormir et le reste de la grotte, à l'aide de quelques perches auxquelles il
suspendit des nattes qu'il avait trouvées là ; il donna à manger à
l'âne qui était à gauche de l'entrée, attaché à la
paroi de la grotte ; il remplit ensuite la mangeoire de la crèche de roseaux
et d'herbe ou de mousse, et il étendit par-dessus une couverture.
Comme alors la sainte Vierge lui dit que son terme approchait et l'engagea à
se mettre en prières dans sa chambre, il suspendit à la voûte plusieurs
lampes allumées, et sortit de la grotte parce qu'il avait entendu du bruit devant
l'entrée. Il trouva là la jeune ânesse qui, jusqu'alors, avait erré
en liberté dans la vallée des bergers ; elle paraissait toute joyeuse,
et jouait et bondissait autour de lui Il l'attacha sous l'auvent qui était devant
la grotte et lui donna du fourrage.
Quand il revint dans la grotte, et qu'avant d'entrer dans son réduit, il jeta
les yeux sur la sainte Vierge, il la vit qui priait à genoux sur sa couche ;
elle lui tournait le des et regardait du côté de l'orient. Elle lui parut
comme entourée de flammes, et toute la grotte semblait éclairée d'une
lumière surnaturelle. Il regarda comme Moise lorsqu'il vit le buisson ardent
; puis, saisi d'un saint effroi, il entra dans sa cellule et s'y prosterna la face
contre terre.
LIII - Naissance du Christ.
Je vis la lumière qui environnait la sainte Vierge devenir de plus en plus éclatante
; la lueur de la lampe allumée par Joseph n'était plus visible. Marie,
sa large robe sans ceinture étalée autour d'elle, était à genoux
sur sa couche, le visage tourné vers l'orient.
Quand vint l'heure de minuit, elle fut ravie en extase. Je la vis élevée
de terre à une certaine hauteur. Elle avait les mains croisées sur la poitrine.
La splendeur allait croissant autour d'elle ; tout semblait ressentir une émotion
joyeuse, même les êtres inanimés. Le roc qui formait le sol et les
parvis de la grotte étaient comme vivants dans la lumière. Mais bientôt
je ne vis plus la voûte ; une voie lumineuse, dont l'éclat augmentait sans
cesse, allait de Marie jusqu'au plus haut des cieux. Il y avait là un mouvement
merveilleux de gloires célestes, qui, s'approchant de plus en plus, se montrèrent
distinctement sous la l'orme de choeurs angéliques. La sainte Vierge, élevée
de terre dans son extase, priait et abaissait ses regards sur son Dieu dont elle
était devenue ta mère, et qui, faible enfant nouveau-né, était
couché sur la terre devant elle.
Je vis notre Sauveur comme un petit enfant lumineux, dont l'éclat éclipsait
toute la splendeur environnante, couché sur le tapis devant les genoux de la
sainte Vierge. Il me semblait qu'il était tout petit et grandissait sous mes
yeux ; mais tout cela n'était que le rayonnement d'une lumière tellement
éblouissante que je ne puis dire comment j'ai pu la voir.
La sainte Vierge resta encore quelque temps dans son extase Puis, je la vis mettre
un linge sur l'enfant, mais elle ne le toucha pas et ne le prit pas encore dans ses
bras. Après un certain intervalle, je vis l'Enfant-Jésus se mouvoir et
je l'entendis pleurer ; ce fut alors que Marie sembla reprendre l'usage de ses sens.
Elle prit l'enfant, l'enveloppa dans le linge dont elle l'avait recouvert et le tint
dans ses bras contre sa poitrine. Elle s'assit ensuite, s'enveloppa tout entière
avec l'enfant dans son voile, et je crois qu'elle l'allaita. Je vis alors autour
d'elle des anges, sous forme humaine, se prosterner devant le nouveau-né et
l'adorer.
Il s'était bien écoulé une heure depuis la naissance de l'enfant,
lorsque Marie appela saint Joseph, qui priait encore la face contre terre. s'étant
approché, il se prosterna plein de joie, d'humilité et de ferveur. Ce ne
fut que lorsque Marie l'eut engagé à presser contre son coeur le don sacré
du Très-Haut, qu'il se leva, reçut l'Enfant-Jésus dans ses bras et
remercia Dieu avec des larmes de joie.
Alors la sainte Vierge emmaillota l'Enfant-Jésus. Marie n'avait que quatre langes
avec elle. Je vis ensuite Marie et Joseph s'asseoir par terre l'un près de l'autre.
Ils ne disaient rien et semblaient tous deux absorbés dans la contemplation.
Devant Marie, emmailloté ainsi qu'un enfant ordinaire, était couché
Jésus nouveau né, beau et brillant comme un éclair. "Ah! me disais-je,
ce lieu contient le salut du monde entier, et personne ne s'en doute.'
Ils placèrent ensuite l'enfant dans la crèche. Ils l'avaient remplie de
roseaux et de jolies plantes sur lesquels était étendue une couverture
; elle était au-dessus de l'auge creusée dans le roc, à droite de
l'entrée de la grotte, qui s'élargissait là dans la direction du midi.
Quand ils eurent mis l'enfant dans la crèche, tous deux se tiennent à côté
de lui versant des larmes de joie et chantant des cantiques de louange. Joseph arrangea
alors le lit de repos et le siège de la sainte Vierge à côté
de la crèche. Je la vis avant et après la naissance de Jésus habillée
d'un vêtement blanc qui l'enveloppait tout entière Je la vis là pendant
les premiers jours, assise, agenouillée, debout ou même couchée sur
le côte et dormant, mais jamais malade ni fatiguée.
LIV - Gloria in excelsis. La naissance du Christ annoncée aux bergers.
Je vis en beaucoup de lieux, jusque dans les pays les plus éloignés, une
joie inaccoutumée et un mouvement extraordinaire pendant cette nuit. Je vis
les coeurs de beaucoup d'hommes de bien animes d'un désir joyeux, et ceux des
méchants pleins d'angoisse et de trouble. Je vis beaucoup d'animaux faire éclater
leur allégresse par leurs mouvements, des fleurs relever la tête, des plantes
et des arbres reprendre comme une nouvelle vie, et répandre au loin des parfums.
Je vis aussi des sources jaillir de terre. Ainsi, au moment où le Sauveur naquit,
une source abondante jaillit dans la grotte qui était dans la colline au nord
de la grotte de la Crèche. Joseph la vit le lendemain et lui prépara un
écoulement. Au-dessus de Bethléem, le ciel était d'un rouge sombre,
tandis que sur la grotte de la Crèche, sur la vallée voisine de la grotte
de Maraha et sur la vallée des bergers, on voyait une vapeur brillante.
Dans la vallée des bergers, à une lieue et demie environ de la grotte de
'a Crèche, s'élevait une colline où commençaient des vignes,
qui s'étendaient de là jusqu'à Gaza. Contre cette colline étaient
les cabanes de trois bergers, qui étaient les chefs des familles de pasteurs
demeurant alentour. A une distance double de la grotte de la crèche se trouvait
ce qu'on appelait la tour des bergers. C'était un grand échafaudage pyramidal
en charpente, ayant pour base des quartiers de rocher, placé au milieu d'arbres
verdoyants, et s'élevant sur une colline isolée au milieu de la plaine.
Il était entouré d'escaliers, de galeries avec des espèces de tourelles
couvertes, et tout était comme tapissé de nattes. Il avait quelque ressemblance
avec ces tours de bois au haut desquelles on observait les astres dans le pays des
trois rois mages, et cela faisait de loin l'effet d'un grand vaisseau avec beaucoup
de mats et de voiles. De cette tour, on avait une vue étendue sur tout le pays
d'alentour. On voyait Jérusalem et même la montagne de la Tentation dans
le désert de Jéricho. Les bergers avaient là des veilleurs pour surveiller
la marche des troupeaux et les avertir, en sonnant du cor, dans le cas d'une invasion
de voleurs ou de gens de guerre qu'on pouvait voir de là à une grande distance.
Les familles des bergers habitaient alentour dans un rayon de plus de deux lieues
; elles occupaient des métairies isolées, entourées de jardins et
de champs ; près de la tour était le lieu où ils se rassemblaient
; c'était là que se tenaient les gardiens chargés de veiller sur le
mobilier commun. Le long de la colline où la tour s'élevait étaient
des cabanes, et à part de celles-ci un grand hangar à plusieurs compartiments,
où les femmes des gardiens demeuraient et préparaient les aliments. Je
vis cette nuit les troupeaux près de la tour ; une partie était en plein
air ; une autre partie était sous un hangar, près de la colline des trois
bergers.
Quand Jésus naquit, je vis les trois bergers, frappés de l'aspect inaccoutumé
de cette nuit merveilleuse, se tenir devant leurs cabanes ; ils regardaient autour
d'eux et considéraient avec étonnement une lumière extraordinaire
au-dessus de la grotte de la Crèche. Je vis aussi s'agiter des bergers qui étaient
près de la tour ; je les vis monter sur l'échafaudage et regarder du côté
de la grotte de la Crèche. Comme les trois bergers avaient les veux tournés
vers le ciel, je vis une nuée lumineuse s'abaisser vers eux. Pendant qu'elle
s'approchait, j'y remarquai un mouvement, j'y vis se dessiner des formes et des figures,
et j'en. tendis des chants harmonieux, d'une expression joyeuse, et qui devenaient
de plus en plus distincts. Les bergers furent d'abord effrayés, mais un ange
parut devant eux, et Leur dit : "Ne craignez rien ; car je viens vous annoncer
une grande joie pour tout le peuple d'Israel. C'est qu'aujourd'hui, dans la ville
de David, il vous est né un sauveur, qui est le Christ, le Seigneur. Et voici
à quel signe vous le reconnaîtrez : vous trouverez un enfant enveloppé
de langes et couché dans une crèche. Pendant que l'ange annonçait
ceci, la splendeur devint de plus en plus grande autour de lui, et je vis cinq ou
sept grandes figures d'anges, belles et lumineuses. Ils tenaient dans leurs mains
comme une longue banderole où était écrit quelque chose en lettres
hautes comme la main, et je les entendis louer Dieu et chanter : " Gloire à
Dieu au plus haut des cieux, et paix sur la terre aux hommes de bonne volonté
".
Les bergers de la tour eurent la même apparition, mais un peu plus tard. Les
anges apparurent aussi à un troisième groupe de bergers, près d'une
fontaine située à trois lieues de Bethléhem, à l'est de la tour
des bergers.
La mention d'une banderole dans les mains des anges pourrait faire supposer que la
soeur s'est souvenue d'avoir vu pareille chose dans quelque tableau, et que ce souvenir
s'est confondu avec son intuition intérieure. Mais on pourrait demander qui
a peint le premier de ps reiues banderoles dans les mains des anges, qui, en général,
a eu la première idée de placer des banderoles où des paroles sont
écrites dans la bouche ou dans les mains des personnages qui sont représentes
parlants ? Nous ne voyons pas là une invention des peintres, mais une tradition
qui leur est venue de l'antiquité, et cela par des tableaux où des hommes
contemplatits avaient représenté ce qui leur était apparu à eux-mêmes
dans leurs visions. Il est donc possible que les bergers avaient vu une semblable
banderole dans les mains des anges.
Je ne vis pas les bergers aller immédiatement à la grotte de la Crèche,
dont ils étaient éloignés, les uns d'une lieue et demie, les autres
du double ; mais je les vis se consulter pour savoir ce qu'ils porteraient au nouveau-né,
et préparer leurs présents avec toute la promptitude possible. Ils n'arrivèrent
à la crèche qu'à l'aurore.
LV - La naissance du Christ annoncée en divers lieux.
Au moment de la naissance de Jésus, mon âme fit d'innombrables voyages
dans toutes les directions pour voir divers événements miraculeux qui annonçaient
la naissance de notre Sauveur ; mais, comme j'étais malade et fatiguée,
il me sembla souvent que les tableaux venaient à moi. J'ai vu un grand nombre
de choses arrivées à cette occasion ; mais les souffrances et les dérangements
m'en ont fait oublier la plupart : je ne me souviens guère que de ce qui suit.
Je vis cette nuit, dans le temple, Noémi, la maîtresse de la sainte Vierge,
ainsi que la prophétesse Anne et le vieux Siméon, à Nazareth sainte
Anne, à Juttah sainte Élisabeth, avoir des visions et des révélations
sur la naissance du Sauveur. Je vis le petit Jean-Baptiste, près de sa mère,
manifester une joie extraordinaire. Tous virent et reconnurent Marie dans ces visions,
mais ils ne savaient pas où le miracle avait eu lieu, Elisabeth même l'ignorait
; sainte Anne seule savait que Bethléhem était le lieu du salut.
Je vis cette nuit, dans le temple, un événement merveilleux. Tous les rouleaux
d'écriture des saducéens furent plusieurs fois jetés hors des armoires
qui les contenaient, et dispersés ça et là. On en fut très effrayé
: les saducéens l'attribuèrent à la sorcellerie, et donnèrent
beaucoup d'argent pour que la chose restât secrète. (Elle raconta ici quelque
chose d'assez peu clair sur les fils d'Hérode qui étaient saducéens,
et qu'il avait placés dans le temple, parce qu'il était en lutte avec les
pharisiens, et cherchait à prendre de l'influence dans le temple.)
J'ai vu bien des choses se passer à Rome pendant cette nuit ; mais d'autres
tableaux m'en ont fait oublier une grande partie, et il est possible que je fasse
quelque confusion. Voici à peu près ce dont je me souviens. Je vis, lorsque
Jésus naquit, un quartier de Rome situé au delà du fleuve, et où
habitaient beaucoup de Juifs (ici, elle décrivit un peu confusément un
lieu qui ressemblait à une colline entourée d'eau et qui formait une sorte
de presqu'île) ; il y jaillit comme une source d'huile, et tout le monde en
fut fort émerveillé.
Une statue magnifique de Jupiter tomba en morceaux dans un temple dont toute la voûte
s'écroula. Les paiens, effrayés, tirent des sacrifices et demandèrent
à une autre idole, celle de Vénus, à ce que je crois, ce que cela
voulait dire. Le démon fut forcé de répondre par la bouche de cette
statue : " Cela est arrivé parce qu'une vierge a conçu un fils sans
cesser d'être vierge, et qu'elle vient de le mettre au monde ". Cette idole
parla aussi de la source d'huile qui avait jailli. Dans l'endroit où elle est
sortie de terre, s'élève aujourd'hui une église consacrée à
la Mère de Dieu'.
Je vis les prêtres des idoles consternés faire des enquêtes à
ce sujet. Soixante-dix ans auparavant, lorsqu'on revêtit cette idole d'ornements
magnifiques, couverts d'or et de pierreries, et qu'on lui offrit des sacrifices solennels,
il y avait à Rome une bonne et pieuse femme : le ne sais plus bien si elle n'était
pas Juive. Son nom était comme Serena ou Cyrena ; elle avait une certaine aisance
; elle eut des visions à la suite desquelles elle prophétisa ; elle dit
publiquement aux païens qu'ils ne devaient pas rendre de si grands honneurs
à l'idole de Jupiter, ni faire de si grands frais pour elle, parce qu'elle devait
un jour se briser au milieu d'eux.
Sainte Marie au delà du Tibre porte aussi le nom de Sancta Maria in Fonte Olei,
par suite d'une tradition conforme à cette vision de la soeur Emmerich. (Note
du trad.)
Les prêtres la firent venir et sur demandèrent quand cela arriverait ;
et, comme elle ne pouvait pas alors fixer l'époque, on l'emprisonna et on la
persécuta jusqu'à ce qu'enfin Dieu lui fit connaître que l'idole se
briserait quand une vierge pure mettrait un fils au monde. Lorsqu'elle fit cette
réponse, on se moqua d'elle et on la relâcha comme étant folle. Mais
lorsque le temple, en s'écroulant, mit réellement l'idole en pièces,
ils reconnurent qu'elle avait dit la vérité, et s'étonnèrent
seulement de ce qui avait- été dit pour fixer l'époque où la
chose arriverait, parce que naturellement ils ne savaient pas que la sainte Vierge
eût mis le Christ au monde.
Je vis aussi que les magistrats de la ville de Rome prirent des informations sur
cet événement et sur l'apparition de la source d'huile. L'un d'eux s'appelait
Lentulus ; il fut l'aïeul de Moise, prêtre et martyr, et de ce Lentulus
qui devint plus tard l'ami de saint Pierre à Rome.
Je vis aussi quelque chose touchant l'empereur Auguste, mais je ne m'en souviens
plus bien. Je vis l'empereur avec d'autres personnes sur une colline de Rome, à
l'un des côtés de laquelle était le temple qui s'était écroulé.
Des degrés conduisaient au haut de cette colline, et il s'y trouvait une porte
dorée. On traitait là beaucoup d'affaires. Quand l'empereur descendit,
il vit à droite, au-dessus de la colline, une apparition dans le ciel : c'était
une vierge sur un arc-en-ciel, avec un enfant suspendu en l'air et qui semblait sortir
d'elle'. Je crois qu'il fut le seul à voir cela. Il fit consulter, sur la signification
de cette apparition, un oracle qui était devenu muet, et qui pourtant parla
d'un enfant nouveau-né auquel ils devaient tous céder la place. L'empereur
fit alors ériger un autel à l'endroit de la colline au-dessus duquel il
avait vu l'apparition ; et, après avoir offert des sacrifices :, il le dédia
au premier-né de Dieu. J'ai oublié une grande partie de tout cela.
Ce fut vraisemblablement la même apparition que virent les rois mages à
l'heure de la naissance de Jésus, et qui est décrite plus loin.
Je vis aussi en Egypte un évènement qui annonçait la naissance du
Christ. Bien au delà de Matarée, d'Héliopolis et de Memphis, une grande
idole, qui rendait ordinairement des oracles de toute espèce, devint muette.
Alors le roi fit faire des sacrifices dans tout le pays afin que l'idole pût
dire pourquoi elle se taisait. L'idole fut forcée par Dieu à répondre
qu'elle se taisait et devait disparaître, parce que le Fils de la Vierge était
né, et qu'un temple lui serait élevé en cet endroit. Le roi voulut
là-dessus lui élever, en effet, un temple près de celui de l'idole.
Je ne me souviens plus bien de tout ce qui arriva ; je sais seulement que l'idole
fut retirée, et qu'on dédia là un temple à la Vierge annoncée
et à son enfant ; on l'y honora à la manière paienne.
Je vis à l'heure de la naissance de Jésus une apparition merveilleuse qu'eurent
les rois mages. Ils étaient adorateurs des astres, et avaient sur une montagne
une tour en forme de pyramide, où l'un d'eux se tenait toujours avec plusieurs
prêtres pour observer les étoiles. Ils écrivaient leurs observations
et se les communiquaient mutuellement. Pendant cette nuit, je crois avoir vu deux
des rois mages sur cette tour. Le troisième, qui demeurait à l'orient de
la mer Caspienne, n'était pas avec eux. C'était une constellation déterminée
qu'ils observaient toujours ; ils y voyaient de temps en temps des changements avec
des apparitions dans le ciel. Cette nuit, je vis l'image dont ils eurent connaissance.
Ce ne fut pas dans une étoile qu'ils la virent, mais dans une figure composée
de plusieurs étoiles parmi lesquelles il semblait s'opérer un mouvement.
Ils virent un bel arc-en-ciel au-dessus du croissant de la lune. Sur cet arc-en-ciel
était assise une vierge. Son genou gauche était légèrement relevé
; sa jambe droite était plus allongée, et le pied reposait sur le croissant.
Du côté gauche de la Vierge, au dessus de l'arc-en-ciel, parut un cep de
vigne, et du côté droit un bouquet d'épis de blé. Je vis devant
la Vierge paraître ou monter la figure d'un calice, semblable à celui qui
servit pour la sainte cène. Je vis sortir de ce calice un enfant, et au-dessus
de l'enfant un disque lumineux, pareil à un ostensoir vide, duquel partaient
des rayons semblables à des épis. Cela me fit penser au saint sacrement.
Du côté droit de l'enfant sortit une branche à l'extrémité
de laquelle se montra, comme une fleur, une église octogone qui avait une grande
porte dorée et deux petites portes latérales. La Vierge, avec sa main droite,
fit entrer le calice, l'enfant et l'hostie dans l'église, dont je vis l'intérieur,
et qui alors me parut très grande. Je vis dans le fond une manifestation de
la sainte Trinité ; puis l'église se transforma en une cité brillante,
semblable aux représentations de la Jérusalem céleste.
Je vis dans ce tableau beaucoup de choses se succéder et naître, pour ainsi
dire, les unes des autres pendant que je regardais dans l'intérieur de l'église
dont j'ai parlé ; mais je ne me souviens plus dans quel ordre. Je ne me rappelle
pas non plus de quelle manière les rois mages furent instruits que l'enfant
était né en Judée. Le troisième roi, qui demeurait à une
grande distance, vit l'apparition à la même heure que les autres. Les rois
éprouvèrent une joie inexprimable. Ils rassemblèrent leurs trésors
et leurs présents et se mirent en route. Ce ne fut qu'au bout de quelques jours
qu'ils se rencontrèrent. Dès les derniers jours qui précédèrent
la naissance du Christ, je les vis sur leur grand observatoire, où ils eurent
différentes visions.
Combien a été grande la miséricorde de Dieu envers les paiens ! Savez-vous
d'où cette prophétie était venue aux rois mages ? Je vous en dirai
seulement quelque chose, car tout ne m'est pas présent en ce moment. Cinq cents
ans avant la naissance du Messie (Elie vivait environ huit cents ans avant Jésus-Christ),
les ancêtres des trois rois étaient riches et puissants : ils l'étaient
plus que leurs descendants, car leurs possessions étaient plus étendues
et leur héritage était moins divisé. Alors aussi ils vivaient sous
la tente, excepté l'ancêtre établi à l'orient de la mer Caspienne,
dont je vois maintenant la ville. Elle a des substructions en pierre au haut desquelles
sont dressés des pavillons, car elle est près de la mer qui déborde
souvent. Il y a des montagnes très élevées : je vois deux mers, l'une
à ma droite et l'autre à ma gauche.
Ces chefs de race étaient dès lors adorateurs des étoiles ; mais il
y avait en outre dans ce pays un culte abominable. On sacrifiait des vieillards et
des hommes mal conformés on immolait aussi des enfants. Ce qu'il y avait de
plus horrible, c'est que ces enfants, habillés de blanc, étaient mis dans
des chaudières et qu'on les faisait bouillir tout vivants ; mais tout cela finit
par être aboli. C'était à ces aveugles paiens que Dieu, si longtemps
d'avance, avait annoncé la naissance du Sauveur.
Ces princes avaient trois filles, versées dans la connaissance des astres :
toutes trois reçurent en même temps l'esprit de prophétie, et connurent
par une vision qu'une étoile sortirait de Jacob et qu'une vierge enfanterait
le Sauveur. Elles avaient de longs manteaux, parcouraient le pays, prêchaient
la réforme des moeurs, et annonçaient que les envoyés du Rédempteur
viendraient un jour apporter à ces peuples le culte du vrai Dieu. Elles faisaient
beaucoup d'autres prédictions, même relatives à notre époque
et à des époques plus éloignées. Là-dessus, les pères
de ces trois vierges élevèrent un temple à la future mère de
Dieu, vers le midi de la mer, à l'endroit où leurs pays se touchaient,
et ils y offrirent des sacrifices La prédiction des trois vierges parlait spécialement
d'un. constellation et de divers changements qu'on y verrait. Alors on commença
à observer cette constellation du haut d'une colline, prés du temple de
la future mère d Dieu, et d'après les observations qu'on faisait, on changeait
continuellement quelque chose dans les temples, dans le culte et dans les ornements.
Le pavillon du temple était tantôt bleu, tantôt rouge, tantôt
jaune ou de quelque autre couleur. Ce qui me parut remarquable, c'est qu'ils transportèrent
leur jour de fête hebdomadaire au samedi. C'était auparavant le vendredi
: je sais encore comment ils appelaient ce jour. Ici elle balbutia quelque chose
comme Tanna ou Tanneda, mais sans prononcer bien distinctement'.
Ici il y eut dans son discours une interruption soudaine d'une nature si particulière
que nous la raconterons comme propre à caractériser son état. Ce fut
le 27 novembre 1821, un peu avant six heures du soir, qu'elle dit ce qui précède,
étant endormie. Il ne faut pas oublier que depuis plusieurs années elle
avait les pieds paralysés ; que, loin de pouvoir marcher, elle ne pouvait qu'à
grand peine se mettre sur son séant, et qu'elle était alors, comme toujours,
étendue sur son lit : la porte de sa chambre était ouverte sur une pièce
antérieure où son confesseur était assis, disant son bréviaire
à la lueur une lampe. Elle avait dit ce qui précède avec une telle
vérité d'expression, qu'il était impossible de croire que toutes ces
choses ne se passassent pas devant ses yeux. Mais à peine eut-elle balbutié
le mot Tanneda, que tout d'un coup la paralytique endormie sauta de son lit avec
la rapidité de l'éclair, se précipita dans la pièce antérieure,
et remua vivement les pieds et les mains du côté de la fenêtre comme
une personne qui lutte et se détend ; puis elle dit à son confesseur :
"Ah ! le coquin ! il était bien grand, mais je l'ai chassé à
coups de pied "Après ces mot. elle tomba comme en défaillance et resta
par terré en travers de la fenêtre, dans une posture grave et modeste.
Le prêtre, quoique aussi étonné que l'écrivain de cet incident
extraordinaire, ne lui dit autre chose que ceci : " Au nom de l'obéissance,
soeur Emmerich, retournez à votre couche. "Aussitôt elle se releva,
rentra dans sa chambre et s'étendit de nouveau sur son lit. L'écrivain
lui ayant alors demandé ce que c'était que cette singulière aventure,
elle raconta ce qui suit, étant bien éveillée et en pleine connaissance.
Quoique fatiguée, elle parla avec l'humeur joyeuse d'une personne qui vient
de remporter une victoire : "Oui, c'était bien singulier : comme j'étais
si loin, si loin dans le pays des rois mages, au haut de la chaîne de montagnes
qui est entre les deux mers, et comme je regardais dans leurs villes formées
de tentes de même qu'on regarde de la fenêtre dans la basse cour, je me
sentis tout à coup rappelée à la maison par mon ange gardien. Je me
retournai, et je ils ici, à Dulmen, devant notre maisonnette, passer une pauvre
vieille femme de ma connaissance, retenant d'une boutique. Eue était exaspérée,
pleine de malice ; elle grondait et jurait horriblement. Je vis alors son ange gardien
s'éloigner, et une grande et sombre figure de démon se mettre en travers
sur son chemin pour la faire tomber afin qu'elle se rompit le cou et mourut ainsi
en état de péché. Quand je vis cela, je laissai les trois rois, priai
ardemment le bon Dieu de secourir la pauvre femme, et me retrouvai dans ma chambre.
Je vis alors que le diable furieux se précipitait vers la fenêtre et voulait
entrer dans la chambre. avant dans ses griffes un gros paquet de lacets et de cordes
entortillées ; car il voulait, pour se venger, ourdir avec tout cela des intrigues
et susciter ici tonte sorte de troubles. Alors je me suis précipitée et
lui ai donné un coup de pied qui l'& fait tomber en arrière : Je crois
qu'il s'en souviendra. Je me suis mise en travers devant la fenêtre pour l'empêcher
d'entrer ". C'est là assurément quelque chose de très étrange
: pendant qu'elle regarde du haut du Caucase et raconte des choses arrivées
cinq siècles avant Jésus-Christ comme d'elles se passaient sous ses yeux,
elle voit en même temps le danger que court devant sa porte une pauvre vieille
de son pays et s'empresse de voler à son secours. Il était effrayant de
la voir se précipiter comme un squelette animé et se mettre en défense
avec tant de vivacité, elle qui depuis le 8 septembre pouvait à peine faire
deux pas sur des béquilles sans tomber en défaillance.
La soeur Vit dans la nuit de la Nativité beaucoup de choses touchant la détermination
précise du temps de la naissance du Christ ; mais son état de maladie et
les visites qu'on lui fit le jour Suivant, qui était la fête de sa patronne,
Sainte Catherine' lui en firent beaucoup oublier. Cependant, peu de temps après,
se trouvant en état d'extase, elle Communiqua quelques fragments de ses visions,
où il est à remarquer qu'elle voyait toujours les nombres écrits en
chiffres romains, et qu'elle avait souvent de la peine à les lire ; mais elle
les expliquait en répétant le nom des lettres dans l'ordre Ou elle les
voyait Ou en les traçant avec Ses doigts. Cette fois pourtant elle dit les chiffres.
Vous pouvez le lire, dit-elle ; voyez, C'est marque là. Jésus Christ est
né avant que l'an 3907 du monde fût accompli ; on a oublié postérieurement
les quatre années, moins quelque chose, écoulées depuis sa naissance
jusqu'à la fin de l'an 4000 ; puis ensuite on a fait commencer notre nouvelle
ère quatre ans plus tard.
Un des consuls de nome s'appelait alors Lentulus ; il fut l'ancêtre de Saint
Moise, prêtre et martyr, dont j'ai ici une relique, et qui vivait du temps de
saint Cyprien. C'est aussi de lui que descendait ce Lentulus qui devint l'ami de
saint Pierre, à Rome. Hérode a régné quarante ans. Pendant sept
ans, il ne fut pas indépendant, mais il opprima déjà le pays et exerça
beaucoup de cruautés. Il mourut, si je ne me trompe ; dans la sixième année
de la vie de Jésus. Je crois que sa mort fut tenue secrète pendant un certain
temps '. Il fut sanguinaire jusque dans sa mort, et dans ses derniers jours il fit
encore bien du mal. Je le vis se traîner dans une grande chambre toute matelassée
; il avait une lance près de lui et voulait en frapper les gens qui l'approchaient.
Jésus naquit à peu près la trente-quatrième année de son
règne.
Deux ans avant l'entrée de Marie au temple, Hérode y fit faire des constructions.
Ce n'était pas un nouveau temple qu'on faisait, c'étaient des changements
et des embellissements. La faite en Égypte eut lieu quand Jésus avait neuf
mois, et le massacre des innocents quand il était dans sa deuxième année.
Elle mentionna encore plusieurs circonstances et plusieurs traits de la vie d'Hérode,
qui prouvaient combien elle voyait tout dans le détail ; mais il ne fut pas
possible de mettre en ordre ce qu'elle avait raconté à bâtons rompus.
La naissance de Jésus-Christ eut lieu dans une année où les Juifs
comptaient treize mois. C'était un arrangement analogue à celui de nos
années bissextiles. Je crois aussi que les Juifs avaient deux fois dans l'année
des mois de vingt et un de vingt-deux jours ; j'ai entendu quelque chose à ce
sujet à propos des jours de fête, mais je n'en ai qu'un souvenir confus.
J'ai vu aussi que, plusieurs fois, on fit des changements dans le calendrier : ce
fut au sortir d'une captivité, quand on travailla au temple. J'ai vu l'homme
qui changea le calendrier, et j'ai su son nom.
Ou peut-être ce fut le mort du second Hérode, touchant lequel elle dit
quelque chose de semblable et qu'elle paraissait confondre quelquefois avec celui-ci.
LVI - Adoration des bergers.
(Le dimanche, 25 novembre). Aux premières lueurs du crépuscule, les trois
chefs des bergers vinrent de la colline à la grotte de la Crèche avec les
présents qu'ils avaient préparés. C'étaient de petits animaux
qui ressemblaient assez à des chevreuils. Si c'étaient des chevreaux, ils
différaient de ceux de notre pays : ils avaient de longs cous, de beaux yeux
fort brillants ; ils étaient très gracieux et très légers à
la course. Les bergers les conduisaient avec eux attachés à des cordes
menues. Ils portaient aussi sur leurs épaules des oiseaux qu'ils avaient tués,
et sous le bras d'autres oiseaux vivants de plus grande taille.
Ils frappèrent timidement à la porte de la grotte de la Crèche, et
Joseph vint à leur rencontre. Ils lui répétèrent ce que les anges
leur avaient annoncé, et lui dirent qu'ils venaient rendre leurs hommages à
l'enfant de la promesse et lui présenter leurs pauvres offrandes. Joseph accepta
leurs présents avec une humble gratitude, et il les conduisit à la sainte
Vierge, qui était assise près de la crèche et tenait l'Enfant-Jésus
sur ses genoux. Les trois bergers s'agenouillèrent humblement, et restèrent
longtemps en silence, absorbés dans un sentiment de joie indicible ; ils chantèrent
ensuite le cantique qu'ils avaient entendu chanter aux anges, et un psaume que j'ai
oublié. Quand ils voulurent se retirer, la sainte Vierge leur donna le petit
Jésus, qu'ils tinrent tour à tour dans leurs bras ; puis ils le lui rendirent
en pleurant, et quittèrent la grotte.
(Le dimanche, 25 novembre, dans la soirée.) La soeur avait été toute
cette journée dans de grandes souffrances physiques et morales. Le soir, à
peine endormie, elle se trouva transportée dans la terre promise. Comme, indépendamment
de ses contemplations sur la Nativité, elle avait, en outre, une série
de visions sur la première année de la prédication de Jésus,
et, précisément à cette époque, sur son jeûne de quarante
jours, elle s'écria avec un étonnement naïf : " Combien cela
est touchant ! Je vois, d'un côté, Jésus, âgé de trente
ans, jeûnant et tenté par le diable dans la caverne du désert, et
de l'autre côté, je le vois, enfant nouveau-né, adoré par les
bergers dans la grotte de la Crèche ". Après ces paroles, elle se
leva de sa couche avec une rapidité surprenante, courut à la porte ouverte
de sa chambre, et, comme ivre de joie, elle appela les amis qui se trouvaient dans
la pièce antérieure, leur disant : " Venez, venez vite adorer l'enfant,
il est près de moi ". Elle revint à son lit avec la même vitesse
et commença, le visage rayonnant d'enthousiasme et de ferveur, à chanter,
d'une voix claire et singulièrement expressive, le Magnificat, le Gloria in
excelsis, et quelques cantiques inconnus, d'un style simple, d'un sens profond, et
en partie rimés. Elle chanta le second dessus d'un de ces airs. il' avait en
elle une émotion de joie qui était singulièrement touchante. Voici
ce qu'elle raconta dans la matinée suivante :
"Hier soir, plusieurs bergers, avec leurs femmes et même leurs enfants,
sont venus de la tour des bergers, qui est à quatre lieues de la crèche.
Ils portaient des oiseaux, des oeufs, du miel, des écheveaux de fil de différentes
couleurs, des petits paquets qui ressemblaient à de la soie brute, et des bouquets
d'une plante ressemblant au jonc et qui a de grandes feuilles. Cette plante avait
des épis pleins de gros grains. Quand ils eurent remis leurs présents à
Joseph, ils s'approchèrent humblement de la crèche, près de laquelle
la sainte Vierge était assise. Ils saluèrent la mère et l'enfant,
al, s'étant agenouillés, ils chantèrent de très beaux psaumes,
le Gloria in excelsis, et quelques cantiques très courts. Je chantai avec eux.
Ils chantèrent à plusieurs parties, et je fis une fois le second dessus.
Je me souviens à peu près des paroles suivantes : " O petit enfant,
vermeil comme la rose, tu parais, semblable à un messager de paix " ! Quand
ils prirent congé, ils se courbèrent au-dessus de la crèche, comme
s'ils embrassaient le petit Jésus.
(Le lundi, 26 novembre.) J'ai vu aujourd'hui les trois bergers aider tour à
tour saint Joseph à tout disposer plus commodément dans la grotte de la
Crèche et dans les grottes latérales. Je vis aussi, près de la sainte
Vierge, plusieurs femmes pieuses qui lui rendaient divers services. C'étaient
des Esséniennes, qui demeuraient à peu de distance de la grotte de la Crèche,
dans une gorge située au levant de la colline. Elles habitaient, les unes près
des autres, des espèces de chambres creusées dans le roc à une assez
grande hauteur. Elles avaient de petits jardins près de leurs demeures, et instruisaient
des enfants de leur secte. C'était saint Joseph qui les avait fait venir. Il
connaissait cette association depuis sa jeunesse ; car, lorsqu'il fuyait ses frères
dans la grotte de la Crèche, il avait plus d'une fois visité ces pieuses
femmes. Elles venaient tour à tour près de la sainte Vierge, apportaient
de petites provisions et s'occupaient des soins du ménage pour la sainte Famille.
(Le mardi, 27 novembre.) Je vis aujourd'hui une scène très touchante dans
la grotte de la Crèche. Joseph et Marie se tenaient près de la crèche
et regardaient l'Enfant-Jésus avec un profond attendrissement. Tout à coup
l'âne se jeta sur ses genoux et courba sa tête jusqu'à terre. Marie
et Joseph versèrent des larmes.
Le soir, il vint un message de la part de sainte Anne. Un homme âgé vint
de Nazareth avec une veuve, parente d'Anne et qui la servait. Ils apportaient différents
petits objets pour Marie. Ils furent extraordinairement touchés à la vue
de l'enfant. Le vieux serviteur versa des larmes de joie. Il se remit bientôt
en route pour porter des nouvelles à sainte Anne. La servante resta près
de la sainte Vierge.
(Le mercredi, 28 novembre.) Je vis aujourd'hui la Sainte Vierge avec l'Enfant-Jésus
et la servante quitter la grotte de la Crèche pendant quelques heures'.
A ceci se rapporte ce qu'elle dit le 29-30 décembre 1820 : Je vis aujourd'hui
Marie avec l'Enfant-Jésus dans une autre grotte que je n'avais pas remarquée
auparavant. Elle s'ouvrait dans l'entrée a gauche, près de l'endroit où
Joseph faisait le feu. On descendait un peu sur un étroit passage assez incommode.
La lumière y pénétrait par des trous faits dans la voûte. Marie
était assise près de l'Enfant-Jésus qui était devant elle sur
une couverture. Elle s'était retirée là pour se dérober a certaines
visites - . Je vis plusieurs personnes prés de la crèche, Joseph leur parla.
Je la vis se cacher dans la grotte latérale où avait jailli une source
après la naissance de Jésus-Christ. Elle resta environ quatre heures dans
cette grotte, où plus tard elle passa deux jours. Joseph, dès le point
du jour, l'avait arrangée pour qu'elle pût s'y tenir sans trop d'incommodité.
Ils allèrent là par suite d'un avertissement intérieur, car quelques
personnes vinrent aujourd'hui de Bethléhem à la grotte de la Crèche.
Je crois que c'étaient des émissaires d'Hérode. Par suite des propos
des bergers, le bruit s'était répandu que quelque chose de miraculeux avait
eu lieu en cet endroit, lors de la naissance d'un enfant. je vis les hommes échanger
quelques paroles avec saint Joseph, qu'ils trouvèrent devant la grotte avec
les bergers, et le quitter en ricanant lorsqu'ils eurent vu sa pauvreté et sa
simplicité. La sainte Vierge, après être restée environ quatre
heures dans la grotte latérale, revint à la crèche avec l'Enfant-Jésus.
La grotte de la Crèche jouit d'une aimable tranquillité. Il n'y vient personne
de Bethléhem : les bergers seuls sont en rapport avec elle. Du reste, on ne
s'inquiète guère, à Bethléhem, de ce qui s'y passe, car il y
a beaucoup de mouvement et d'agitation dans la ville, à cause du grand nombre
d'étrangers qui s'y trouvent. On vend et on tue beaucoup d'animaux, parce que
plusieurs arrivants payent leur impôt en bétail ; il y a aussi beaucoup
de paiens qui sont employés comme domestiques.
Ce soir, la soeur étant endormie dit tout à coup : " Hérode a
fait mourir un homme pieux qui avait un emploi important au temple. Il l'a fait inviter
amicalement à venir le trouver à Jéricho et l'a fait assassiner en
route. Cet homme s'opposait aux empiétements d'Hérode dans le temple. On
accuse Hérode de ce meurtre, mais cela ne fait qu'augmenter son influence dans
le temple ". Elle dit ensuite qu'Hérode avait fait donner à deux de
ses bâtards deux emplois considérables dans le temple, qu'ils étaient
saducéens, et que tout ce qui s'y passait lui était révélé
par eux.
(Le jeudi, 29 novembre) Le matin, l'hôte de la dernière auberge où
la sainte Famille avait passé la nuit, a envoyé à la grotte de la
Crèche un serviteur avec des présents. Lui-même est venu dans la journée
pour rendre ses hommages à l'enfant. L'apparition de l'ange aux bergers à
l'heure de la naissance de Jésus est cause que tous les braves gens des vallées
ont entendu parler du merveilleux enfant de la promesse ; ils viennent maintenant
pour honorer l'enfant.
(Le vendredi, 30 novembre.) Aujourd'hui plusieurs bergers et d'autres braves gens
vinrent à la grotte de la Crèche et honorèrent l'Enfant-Jésus
avec beaucoup d'émotion. Ils étaient en habits de fête et allaient
a Bethléhem- pour le sabbat. Parmi ces gens, je vis la femme qui, le 20 novembre,
avait réparé la grossièreté de son mari envers la sainte Famille
en lui offrant l'hospitalité Elle aurait pu aller pour le sabbat à Jérusalem
qui était près de chez elle ; mais elle fit un détour jusqu'à
Bethléhem, pour voir le saint enfant et ses parents. Elle se sentit tout heureuse
de leur avoir donné cette marque d'affection.
Je vis aussi, dans l'après-midi, un parent de saint Joseph près de la demeure
duquel la sainte Famille avait passé la nuit le 22 novembre, venir à la
crèche et saluer l'enfant. C'était le père de Jonadab, qui, lors du
crucifiement, porta à Jésus un drap pour se couvrir. Il avait su que Joseph
avait passé près de chez lui et avait entendu parler des miracles qui avaient
signalé la naissance de l'enfant ; et comme il allait à Bethléhem
pour le sabbat, il était venu à la crèche porter des présents.
Il salua Marie et rendit hommage à l'Enfant-Jésus. Joseph le reçut
très amicalement, mais il ne voulut rien recevoir de lui ; seulement il lui
emprunta de l'argent et lui remit en gage la jeune Anesse', à condition de Pouvoir
la reprendre quand il le rembourserait. Joseph avait besoin de cet argent à
cause des présents à faire et du repas à donner lors de la cérémonie
de la circoncision de l'enfant.
Comme je méditais sur cette jeune ânesse, mise en gage pour fournir aux
frais de la circoncision, et que je pensais que dimanche prochain, jour où aura
lieu cette cérémonie, on lirait l'Evangile du dimanche des Rameaux (en
allemand et en latin dimanche des Palmes), qui raconte l'entrée à Jérusalem
de Jésus, monté sur un âne, je vis le tableau suivant, mais je ne
sais plus où je le vis, et je ne puis plus bien m'en expliquer le sens. Je vis
sous un palmier deux écriteaux tenu' par des anges. Sur l'un je vis représentés
divers instruments de martyre, et au milieu une colonne sur laquelle était un
mortier avec deux anses ; sur l'autre écriteau 0e trouvaient des lettres ; je
crois que c'étaient des chiffres indiquant des années et des époques
de l'histoire de l'Église. Au-dessus du palmier était agenouillée
une vierge qui semblait sortir de sa tige et dont la robe flottait autour d'elle.
Elle tenait dans ses mains, Au-dessous de la poitrine, un vase de la forme du calice
de la sainte cène, duquel sortait une figure d'enfant lumineux. Je vis ensuite
le Père éternel sous la forme où il m'est montré ordinairement,
s'approcher du palmier sur des nuées, en détacher une grosse branche qui
avait 1a figure d'une croix et la placer sur l'enfant. Je vis aussitôt l'enfant
comme attaché à cette croix de palmier, et 'a Vierge présenter à
Dieu le Père cette branche avec l'enfant crucifie, tandis qu'elle tenait de
l'autre main le calice vide, qui m'apparut aussi comme étant son coeur. Comme
je voulais lire les lettres qui étaient sur l'écriteau au-dessous du palmier,
je fus réveillée par une visite. Je ne sais pas si je vis ce tableau dans
la grotte de la Crèche, ou si ce fut ailleurs. On peut comparer cette description
avec celle de la figure que les rois mages virent dans les étoiles à l'heure
de la naissance de Jésus, et aussi avec les apparitions qui ont été
racontées à l'occasion de la présentation de Marie au temple.
Quand tout ce monde fut parti pour la synagogue de Bethléhem, Joseph prépara
dans la grotte la lampe du sabbat, qui avait sept mèches, l'alluma, et plaça
au-dessous une petite table sur laquelle étaient les rouleaux qui contenaient
les prières. Ce fut sous cette lampe qu'il célébra le sabbat avec
la sainte Vierge et la servante de sainte Anne. Deux bergers se tenaient un peu en
arrière de la grotte. Des Esséniennes étaient aussi là.
Aujourd'hui, avant le sabbat, les Esséniennes et la servante préparèrent
des aliments. J'ai vu qu'elles faisaient rôtir des oiseaux à une broche
placée au-dessus du feu. Elles les roulaient aussi dans une espèce de farine
faite avec des grains qui viennent en épis sur une plante semblable au roseau
; on la trouve à l'état sauvage dans les endroits humides et marécageux
du pays. On la cultive dans plusieurs lieux ; elle vient souvent sans culture près
de Bethléhem et d'Hébron ; je ne la vis pas près de Nazareth. Les
pâtres de la tour des bergers en avaient apporté à Joseph. Je vis
ces femmes Jaire aussi avec les grains une espèce de crème blanche assez
épaisse et pétrir des gâteaux avec la farine. La sainte Famille ne
garda pour son usage qu'une très petite quantité des nombreuses provisions
que les bergers avaient apportées ; le reste fut donné en présents,
et surtout distribué aux pauvres.
(Le samedi, 1er décembre.) Je vis aujourd'hui, dans l'après-midi. plusieurs
personnes venir à la grotte de la Crèche, et le soir, après la clôture
du sabbat, je vis les Esséniennes et la servante de Marie apprêter un repas
dans une cabane de feuillage devant l'entrée de la grotte. Joseph l'avait dressée
avec l'aide des bergers. Il avait aussi vidé la chambre située dans l'entrée
de la grotte, y avait étendu des couvertures par terre, et avait tout arrangé
comme pour une fête, autant que le comportait sa pauvreté. Il avait ainsi
disposé les choses avant l'ouverture du sabbat ; car le lendemain était
le huitième jour depuis la naissance du Christ, lequel devait être circoncis
ce jour-là, conformément au précepte divin.
Joseph était allé vers le soir à Bethléhem, et il en avait ramené
trois prêtres, un homme âgé et une femme qui paraissait une sorte
de garde ou d'assistante, employée ordinairement dans cette cérémonie.
Elle apportait un siège dont on se servait en pareille circonstance, et une
pierre plate, fort épaisse et de forme octogone, où se trouvaient les objets
nécessaires. Tout cela fut placé sur des nattes, à l'endroit où
la cérémonie devait se faire, c'est-à-dire dans l'entrée de la
grotte, entre le réduit de saint Joseph et le foyer : le siège était
un coffre avec des espèces de tiroirs, qui, mis à la suite les uns des
autres, formaient comme un lit de repos avec un appui d'un côté : an y
était plutôt étendu qu'assis. La pierre octogone avait plus de deux
pieds de diamètre, au milieu était une cavité également octogone,
recouverte d'une plaque de métal, et où se trouvaient, dans des compartiments
séparés, trois boîtes et un couteau de pierre. Cette pierre fut placée
à côté du siège, sur un petit escabeau à trois pieds, qui
jusqu'alors était toujours resté sous une couverture à la place où
était né le Sauveur
Quand on eut fait ces arrangements, les prêtres saluèrent la sainte Vierge
et l'Enfant-Jésus ; ils s'entretinrent amicalement avec Marie, et ils prirent
dans leurs bras l'enfant, dont la vue les toucha. Ensuite le repas eut lieu dans
la cabane de feuillage ; une quantité de pauvres gens, qui avaient suivi les
prêtres, comme il arrivait toujours dans de semblables occasions, entourèrent
la table, et, pendant le repas, reçurent des présents de Joseph et des
prêtres, en sorte que tout fut bientôt distribué. Je vis le soleil
se coucher ; son disque paraissait plus grand qu'il ne parait dans notre pays. Je
le vis s'abaisser à l'horizon ; ses rayons pénétraient jusque dans
la grotte par la porte ouverte.
LVII. - Circoncision du Christ. Le nom de Jésus.
(Le dimanche, 2 décembre.) La soeur ne dit pas si les prêtres, après
Le repas, retournèrent à la ville et revinrent le lendemain matin, ou s'ils
passèrent la nuit près de la grotte ou dans le voisinage ; mais voici ce
qu'elle raconta :
Des lampes étaient allumées dans la grotte, et je vis que pendant la nuit
on pria beaucoup et qu'on chanta des cantiques La circoncision eut lieu au point
du jour. La sainte Vierge était attristée et inquiète. Elle avait
apprêté elle-même les linges destinés à recevoir le sang
et à bander la plaie ; elle les tenait devant elle dans un pli de son manteau.
La pierre octogone fut recouverte par les prêtres d'un drap rouge et d'un autre
drap blanc par dessus, avec des prières et des cérémonies ; puis l'un
des prêtres s'appuya plutôt qu'il ne s'assit sur le siège, et la sainte
Vierge, qui se tenait voilée au fond de la grotte, avec l'Enfant-Jésus
sur les bras, le donna à la servante avec les linges. Saint Joseph le reçut
des mains de la servante, et le donna à la garde qui était venue avec les
prêtres. Celle-ci plaça l'enfant recouvert d'un voile sur la couverture
de la pierre octogone.
On fit encore des prières ; puis cette femme ôta à l'enfant ses langes
et le remit sur les genoux du prêtre qui était assis. Saint Joseph se pencha
par-dessus les épaules du prêtre et tint l'enfant par le haut du corps.
Deux prêtres s'agenouillèrent à droite et à gauche, tenant chacun
un de ses petits pieds : celui qui devait accomplir la cérémonie s'agenouilla
devant lui. On découvrit la pierre octogone et on enleva la plaque de métal
pour avoir sous la main les trois boîtes où il y avait des eaux vulnéraires
et de l'onguent. Le manche et la lame du couteau étaient de pierre. Le manche,
brun et poli, avait une rainure où l'on faisait entrer la lame : celle-ci, qui
était de couleur jaunâtre, ne me parut pas très affilée. L'incision
se fit avec la pointe recourbée du couteau. Le prêtre fit aussi usage de
l'ongle tranchant de son doigt. Il exprima le sang de la blessure, et y mit du vulnéraire
et d'autres ingrédients de même nature qu'il prit dans les boîtes.
La garde prit alors l'enfant, et, après avoir bandé la plaie, elle lui
remit ses langes. Cette fois, on emmaillota, aussi ses bras qui étaient libres
auparavant, et on roula autour de sa tête le voile dont on l'avait couverte.
Il fut placé de nouveau sur la pierre octogone, et on fit encore des prières.
L'ange avait dit à Joseph que l'enfant devait s'appeler Jésus ; mais le
prêtre d'abord n'agréa pas ce nom, et il se mit en prières à
cette occasion. Je vis alors un ange lui apparaître et lui montrer le nom de
Jésus sur un écriteau pareil à celui qui surmonta la croix sur le
Calvaire. Je ne sais pas si en effet cet ange fut vu par lui ou par un autre prêtre
; mais je le vis tout ému écrire ce nom sur un parchemin, comme poussé
par une impulsion d'en haut. L'Enfant-Jésus pleura beaucoup après la cérémonie
de la circoncision. Je vis saint Joseph le reprendre et le mettre dans les bras de
la sainte Vierge qui était restée au fond de la grotte avec deux femmes.
Elle le prit en pleurant, se retira dans le coin où était la crèche,
s'assit' couverte de son voile, et apaisa l'enfant en lui donnant le sein. Saint
Joseph lui remit aussi les linges teints de sang. On pria de nouveau et on chanta
des cantiques. La lampe brûlait encore ; il faisait alors tout à fait jour.
Bientôt la sainte Vierge vint avec l'enfant et le posa sur la pierre octogone.
Les prêtres tournèrent vers elle leurs mains croisées sur la tête
de l'enfant, et elle se retira avec lui.
Les prêtres, avant de se retirer, mangèrent quelque chose avec Joseph et
deux bergers dans la cabane de feuillage. J'ai su que tous ceux qui avaient assisté
à la sainte cérémonie étaient des gens de bien, et que les prêtres
plus tard embrassèrent la doctrine du Sauveur. Toute la matinée on fit
encore des distributions aux pauvres qui venaient à la porte. Pendant la cérémonie,
l'âne était resté attaché dans un lieu séparé.
Encore aujourd'hui beaucoup de mendiants fort sales portant des paquets et venant
de la vallée des bergers, passèrent devant la grotte de la Crèche.
Ils semblaient aller à Jérusalem pour une fête. Ils demandèrent
l'aumône très insolemment et proférèrent des malédictions
et des injures près de la crèche, parce qu'ils ne trouvaient pas que Joseph
leur eût donné assez. Je ne sais pas qui étaient ces gens, ils me
déplaisaient beaucoup.
Dans la nuit suivante, je vis l'enfant souvent privé de sommeil par la douleur
qu'il ressentit : il pleurait beaucoup. Marie et Joseph le prirent tour à tour
sur leurs bras et le portèrent autour de la grotte en essayant de le calmer.
LVIII - Elisabeth vient à la Crèche.
Le lundi, 3 décembre) Ce soir je vis Élisabeth se rendre de Juttah à
la grotte de la Crèche, montée sur un âne que conduisait un vieux
domestique. Joseph la reçut très amicalement ; Marie et elle s'embrassèrent
avec des sentiments de joie indicible. Elle pressa l'Enfant-Jésus sur son coeur
en versant des larmes. On lui prépara une couche près de la place où
Jésus était né. Devant cette place il y avait un tréteau élevé,
comme une espèce de tréteau de scieur, sur lequel était un petit coffre
où l'on mettait souvent l'Enfant-Jésus. Ce devrait être une chose
habituelle pour les enfants, car, déjà chez sainte Anne, j'avais vu Marie,
dans sa petite enfance, reposer sur un tréteau semblable.
(Le mardi, 4 décembre.) Hier soir et aujourd'hui, dans la journée, je vis
Marie et Élisabeth assises à côté l'une de l'autre et s'entretenant
affectueusement. J'étais prés d'elles et j'écoutais toutes leurs paroles
avec un vif sentiment de joie. La sainte Vierge raconta à sa cousine tout ce
qui lui était arrivé jusqu'alors, et quand elle parla de ce qu'elle avait
souffert en cherchant un logement à Bethléhem, Élisabeth pleura de
tout son coeur. Elle lui raconta aussi beaucoup de choses touchant la naissance de
Jésus, et je m'en rappelle encore quelque chose. Elle dit qu'au moment de l'annonciation
elle avait été ravie en esprit pendant dix minutes, et qu'elle avait eu
le sentiment que son coeur devenait double, et qu'un bien inexprimable entrait en
elle et la remplissait tout entière. Au moment de la nativité, elle avait
eu aussi un ravissement avec le sentiment que les anges la portaient en l'air agenouillée,
et il lui avait semblé que son coeur était divise en deux et qu'une moitié
se séparait de l'autre. Elle avait perdu dix minutes l'usage de ses sens ; puis,
ressentant un vide intérieur et un désir immense d'un bien infini qu'elle
avait eu jusque là au dedans d'elle et qui n'y était plus, elle avait vu
devant elle une lumière éclatante dans laquelle son enfant avait semblé
croître sous ses y eux. Elle l'avait alors vu remuer et entendu pleurer ; puis,
revenant à elle, elle l'avait pris sur la couverture et pressé contre son
sein, car au commencement il lui avait semblé qu'elle rêvait, et elle n'avait
pas osé toucher l'enfant environné de lumière. Elle dit aussi qu'elle
n'avait pas eu la conscience du moment où l'enfant s'était séparé
d'elle. Élisabeth lui dit : " Vous avez eu dans votre enfantement des grâces
que n'ont pas les autres femmes ; celui de Jean aussi a été plein de douceur,
mais les choses se sont passées autrement ". Voilà ce que je me rappelle
de leurs discours.
Vers le soir, Marie se cacha encore avec l'Enfant-Jésus et Elisabeth dans la
grotte latérale voisine de la grotte de la Crèche. Je crois qu'elles y
restèrent toute la nuit. Marie s'y décida, parce que des gens de distinction
de Bethléhem venaient en foule à la crèche par curiosité. Elle
ne voulut pas se montrer à eux.
Je vis aujourd'hui la sainte Vierge avec l'Enfant-Jésus sortir de la grotte
de la Crèche et aller dans une autre grotte placée à droite. L'entrée
en était très étroite : quatorze marches en pente conduisaient d'abord
dans un petit caveau, puis dans une chambre souterraine, plus grande que la grotte
de la Crèche. Joseph la sépara en deux au moyen d'une couverture suspendue
en l'air. La partie voisine de l'entrée était semi-circulaire, l'autre
partie était carrée. La lumière ne venait pas par en haut, mais par
des ouvertures latérales qui traversaient une grande épaisseur de rocher.
J'ai vu, les jours précédents, un homme âgé enlever de cette
grotte des fagots, des bottes de paille et des paquets de roseaux, comme ceux dont
Joseph se servait pour faire du feu. Ce fut un berger qui leur rendit ce service.
Cette grotte était plus claire et plus spacieuse que celle de la Crèche.
L'âne n'y était pas. J'y vis l'Enfant-Jésus couché dans une auge
creusée dans le roc. Pendant les jours précédents, j'ai vu souvent
Marie montrer à quelques visiteurs son enfant, couvert d'un voile et tout nu,
à l'exception d'un linge autour du corps. D'autres fois, je le vis de nouveau
entièrement emmailloté. Je vis la garde qui avait assisté à la
circoncision visiter souvent l'enfant. Marie lui donnait presque tout ce qu'apportaient
les visiteurs, afin qu'elle le distribuât aux pauvres de Bethléhem.
LIX - Voyage des trois Rois Mages à Bethléhem.
(Communiqué le 21 novembre)
(Le 25 novembre.) J'ai déjà raconté comment je vis la naissance de
Jésus-Christ annoncée aux trois rois la nuit même de Noël. Je
vis Mensor et Sair ; ils étaient dans le pays du premier et regardaient les
astres. Tous leurs préparatifs de voyage étaient faits. Ils regardaient
l'étoile de Jacob du haut d'une tour en forme de pyramide, cette étoile
avait une queue. Elle se dilata, pour ainsi dire, à leurs yeux, et ils virent
une vierge brillante devant laquelle planait un enfant lumineux. Du côté
droit de l'enfant sortit une branche, et à l'extrémité de celle-ci
parut, comme une fleur, une petite tour à plusieurs entrées, qui finit
par devenir une ville. Aussitôt après cette apparition, tous deux se mirent
en route. Théokéno, le troisième, demeurait plus à l'orient,
à deux journées de voyage. Il vit la même chose à la même
heure, et partit aussitôt en toute hâte pour se réunir à ses
deux amis, qu'il rejoignit en effet.
(Le 26 novembre.) Je m'endormis avec un grand désir de me trouver dans la grotte
de la Crèche, près de la mère de Dieu, afin qu'elle me donnât
l'Enfant-Jésus, pour le tenir quelque temps dans mes bras et le serrer sur mon
coeur, et j'y allai en effet. Il faisait nuit. Joseph dormait, appuyé sur son
bras droit, derrière son réduit, près de l'entrée. Marie était
éveillée ; elle était assise à sa place accoutumée près
de la crèche, et tenait sur son sein le petit Jésus recouvert d'un voile.
Je m'agenouillai et j'adorai avec un grand désir de voir l'enfant. Ah ! elle
le savait bien ; elle sait tout et elle accueille tout ce qu'on lui demande avec
une bonté si touchante, quand on prie avec une foi sincère. Mais elle était
silencieuse, recueillie ; elle adorait respectueusement celui dont elle était
la mère, et elle ne me donna pas l'enfant, parce qu'elle l'allaitait, à
ce que je crois. A sa place, j'aurais fait comme elle.
Mon désir allait toujours croissant et se confondait avec celui de toutes les
âmes qui soupiraient pour l'Enfant-Jésus. Mais cette ardente aspiration
vers le Sauveur n'était nulle part si pure, si naive et si sincère que
dans le coeur des bons rois mages de l'Orient, qui l'avaient attendu pendant des
siècles dans la personne de leurs ancêtres, croyant, espérant et aimant.
Aussi mon désir se tourna vers eux. Quand j'eus fini d'adorer, je me glissais
respectueusement hors de la grotte de la Crèche, et je fus conduite par une
longue route jusqu'au cortège des trois rois.
Sur cette route, j'ai vu bien des pays, des habitations et des gens, leurs costumes,
leurs moeurs et leurs usages, et aussi quelque chose de leur culte ; mais j'ai presque
tout oublié. Je raconterai comme je le pourrai ce qui m'est resté présent
à la mémoire.
Je fus conduite à l'orient dans une contrée où je n'avais jamais été.
Elle était presque partout stérile et sablonneuse. Près de quelques
collines habitaient, dans des cabanes de branchage, de petites réunions d'hommes.
C'étaient comme des familles isolées, de cinq à huit personnes. Le
toit, fait avec des branches, s'appuyait à la colline, où les demeures
étaient creusées. Cette contrée ne produisait presque rien ; il n'y
venait que des buissons, et ça et là un petit arbre avec quelques boutons
dont on tirait une laine blanche. Je vis, en outre, quelques arbres plus grands sous
lesquels ils plaçaient leurs idoles. Ces hommes étaient encore très
sauvages ; ils me parurent se nourrir le plus souvent de chair crue, spécialement
d'oiseaux, et vivre en partie de brigandage.
Ils étaient de couleur cuivrée et avaient des cheveux roussâtres comme
le poil du renard. Ils étaient petits, trapus, plutôt gras que maigres,
du reste adroits, lestes et actifs. Je ne vis pas chez eux d'animaux domestiques,
ni de troupeaux. Ces gens faisaient des espèces de couvertures avec une laine
blanche qu'ils recueillaient sur de petits arbres. Ils filaient avec cette laine
de longues cordes de l'épaisseur du doigt, qu'ils tressaient ensuite pour en
faire de larges bandes d'étoffe. Quand ils en avaient préparé un certain
nombre, ils mettaient sur leur tête de grands rouleaux de ces couvertures, et
allaient en troupe les vendre à une ville.
Je vis aussi en divers lieux, sous de grands arbres leurs idoles, qui avaient des
têtes de taureau, avec des cornes et une grande bouche. Il y avait dans le corps
des trous ronds, et en bas une ouverture plus large où l'on faisait du feu pour
brûler les offrandes placées dans les autres ouvertures plus petites. Autour
de chacun de ces arbres sous lesquels étaient les idoles, se trouvaient, sur
de petites colonnes de pierre, d'autres figures d'animaux. Il y avait des oiseaux,
des dragons, et une figure qui avait trois têtes de chien et une queue de serpent
roulée sur elle-même.
Au commencement de mon voyage j'eus le sentiment qu'il y avait à ma droite un
grand amas d'eau dont je m'éloignais de plus en plus. Au delà de la contrée
dont je viens de parler le chemin allait toujours en montant, et je traversais une
crête de montagne de sable blanc, où gisaient en grande quantité de
petites pierres noires brisées, semblables à des fragments de pots et d'écuelles.
De l'autre côté, je descendis dans une contrée couverte d'arbres,
qui semblaient rangés dans un ordre régulier. Quelques-uns de ces arbres
avaient des troncs écailleux et des feuilles d'une grandeur extraordinaire.
Il y en avait, aussi de forme pyramidale avec de grandes et belles fleurs. Ces derniers
avaient des feuilles d'un vert jaunâtre, et des branches avec des boutons. Je
vis aussi des arbres avec des feuilles très lisses en forme de coeur.
J'arrivai ensuite dans un pays de pâturages qui s'étendaient à perte
de vue entre des hauteurs. Tout y fourmillait de troupeaux innombrables. La vigne
croissait autour des collines, et elle y était cultivée. Il y avait des
rangées de ceps sur des terrasses, avec de petites haies de branchages pour
les protéger. Les possesseurs de ces troupeaux habitaient sous des tentes dont
l'entrée était fermée par des claies légères. Ces tentes
étaient faites avec l'étoffe de laine blanche que fabriquaient les peuplades
sauvages chez lesquelles j'avais passé. Il y avait au centre une grande tente
entourée d'une quantité d'autres plus petites. Les troupeaux, séparés
suivant leurs espèces, erraient dans ces grands pâturages, qui étaient
entrecoupés par places de masses de buissons, formant comme des taillis. Je
distinguai là des troupeaux d'espèces fort différentes. Je vis des
montons dont la laine pendait en longues tresses et qui avaient de longues queues
laineuses ; puis des animaux très agiles, avec des cornes comme celles des boucs
; ils étaient grands comme des veaux ; d'autres étaient de la taille des
chevaux qui courent ici en liberté dans les prairies. Je vis aussi des troupes
de chameaux et d'animaux de même espèce avec deux bosses. Dans un endroit,
je vis dans une enceinte fermée quelques éléphants blancs et tachetés
: ils étaient apprivoisés et servaient pour les usages domestiques.
Cette vision fut interrompue trois fois, parce que mon attention fut appelée
d'un autre côté, et j'y revins toujours à différentes reprises.
Ces troupeaux et ces pâturages me parurent appartenir à un des rois mages
alors en voyage ; je crois que c'était à Mensor et à sa famille. Ils
étaient confiés aux soins de bergers subalternes, qui portaient des jaquettes
tombant jusqu'aux genoux, à peu près de la forme des habits de nos paysans,
si ce n'est qu'elles étaient plus étroites. Je crois que le chef étant
parti pour un long voyage, tous ses troupeaux furent in . . . (bas de page absent)
en temps des gens en manteaux longs venir prendre connaissance de tout. Ils se rendaient
dans la grande tente centrale, et alors on faisait passer les troupeaux entre celle-ci
et les petites tentes ; on les comptait et on les examinait. Ceux qui en faisaient
le compte avaient à la main des espèces de tablettes, de je ne sais quelle
matière, sur lesquelles ils écrivaient quelque chose. Je me disais alors
à moi-même : Puissent nos évêques examiner avec la même
diligence leurs troupeaux confiés aux pasteurs du second ordre !
Quand, après la dernière interruption, je revins à cette contrée
de pâturages, il était nuit. Un profond silence régnait partout. La
plupart des bergers dormaient sous les petites tentes ; quelques-uns seulement veillaient
et erraient ça et là autour des troupeaux, lesquels étaient endormis
et parqués, suivant leur espèce, dans de grandes enceintes séparées.
Pour moi, je regardais avec attendrissement ces troupeaux dormant en paix, en pensant
qu'ils appartenaient à des hommes qui, cessant de contempler les immenses pâturages
azurés du ciel, semés d'innombrables étoiles, étaient partis
à l'appel de leur Créateur tout-puissant, reconnaissant en lui leur pasteur,
comme des troupeaux fidèles, pour suivre sa voix avec plus d'obéissance
que les brebis de cette terre ne suivent celle de leurs pasteurs mortels. Et comme
je voyais les bergers qui veillaient regarder plus souvent les étoiles du ciel
que les troupeaux confiés à leur garde, je me disais à moi-même
: ils ont bien raison de tourner des yeux étonnés et reconnaissants vers
le ciel où, depuis des siècles, leurs ancêtres, persévérant
dans l'attente et la prière, n'ont cessé d'attacher leurs regards. Le bon
pasteur qui cherche sa brebis égarée, ne se repose pas qu'il ne l'ait trouvée
et rapportée ; ainsi vient de faire le Père qui est dans les cieux, le
vrai pasteur de ces innombrables troupeaux d'étoiles répandues dans l'immensité.
L'homme auquel il avait soumis la terre ayant péché, et la terre ayant
été maudite par lui en punition de ce crime, il était allé chercher
l'homme tombé et la terre, . . .
(renvoi incohérent entre deux pages)
. . . on séjour, comme une brebis perdue : il a envoyé du haut du ciel son Fils unique pour se faire homme, ramener cette brebis perdue, prendre sur lui tous ses péchés en qualité d'agneau de Dieu et satisfaire en mourant à la justice divine. Et cet avènement du Rédempteur promis venait d'avoir lieu. Les rois de ce pays, conduits par une étoile, étaient partis la nuit précédente pour aller rendre hommage au Sauveur nouvellement né. C'est pourquoi ceux qui veillaient sur les troupeaux regardaient avec émotion les pâturages célestes et priaient ; car le Pasteur des pasteurs venait d'en descendre, et c'était aux bergers qu'il avait d'abord annoncé sa venue.
Pendant que je méditais ainsi en regardant l'immense plaine, le silence de la
nuit fut interrompu par le bruit des pas d'une cavalcade qui arrivait en toute hâte
: c'était une troupe d'hommes montés sur des chameaux. Le cortège,
passant le long des troupeaux qui reposaient, se dirigea rapidement vers la tente
principale du camp des bergers. Quelques chameaux endormis se réveillaient ça
et là et tournaient leurs longs cous vers le cortège. On entendait bêler
des agneaux troublés dans leur sommeil ; quelques-uns des arrivants sautaient
à bas de leurs montures et réveillaient les bergers dormant dans les tentes.
Les plus voisins des veilleurs accostaient le cortège. Bientôt tout fut
sur pied et en mouvement autour des voyageurs ; on s'entretint en regardant le ciel
et en se montrant les étoiles. Ils parlaient d'un astre ou d'une apparition
dans le ciel qui avait cessé de se montrer, car moi-même je ne la vis pas.
C'était le cortège de Théokéno, le troisième des rois mages,
celui qui demeurait le. plus loin. Il avait vu dans sa patrie le même signe
dans le ciel, qu'avaient vu d'autres, et il s'était aussitôt mis en route.
u demandait maintenant combien Mensor et Sair devaient avoir d'avance sur lui, et
si l'on pouvait encore voir l'étoile qu'ils avaient prise pour guide. Quand
il eut reçu les informations nécessaires, le cortège continua son
voyage sans s'arrêter plus longtemps. Cet endroit était celui où les
trois rois, qui demeuraient fort loin les uns des autres, avaient coutume de se réunir
pour observer les astres, et la tour, en forme de pyramide, au haut de laquelle il'
faisaient leurs observations, était dans le voisinage. Théokéno était
celui des trois qui demeurait le plus loin. Il habitait au delà du pays dans
lequel Abraham avait d'abord vécu, et à l'entour duquel tous les trois
étaient établis.
Dans les intervalles entre les visions que j'eus à trois reprises pendant la
journée sur ce qui se passait dans la grande plaine des troupeaux, différentes
choses me furent montrées touchant les pays où Abraham avait vécu
: j'en ai oublié la plus grande partie. Je vis une fois, à une grande distance,
la hauteur sur laquelle Abraham voulait sacrifier Isaac. Une autre fois, je vis très
distinctement, quoique ce fût fort loin d'ici, l'aventure d'Agar et d'Ismael
dans le désert. La première demeure d'Abraham était située à
une grande élévation, et les pays des trois rois, qui se trouvaient alentour,
étaient plus bas. Je raconterai ici ce que je vis d'Agar et d'Ismael. A l'un
des côtés de la montagne d'Abraham, plus près du fond de la vallée,
je vis Agar avec son fils errer au milieu des buissons. Elle semblait comme hors
d'elle-même. L'enfant était encore fort jeune : il avait une longue robe.
Elle-même était enveloppée dans un long manteau qui recouvrait la
tête, et sous lequel elle portait un vêtement court avec un corsage étroit.
Elle plaça l'enfant sous un arbre, près d'une colline, et lui fit des marques
sur le front, au haut du bras droit, sur la poitrine et au haut du bras gauche. Je
ne vis pas la marque sur le front, mais les autres, qui étaient faites sur les
habits, restèrent visibles et semblaient tracées avec une couleur rouge.
Elles avaient la forme d'une croix, mais non pas d'une croix ordinaire. Cela ressemblait
à une croix de Malte, ayant au milieu un cercle duquel partaient les quatre
triangles formant la croix. Dans les quatre triangles, elle écrivit des signes
ol1 des lettres en forme de crochets dont je ne comprenais pas la signification.
Dans le cercle qui était au centre, je la vis tracer deux ou trois lettres.
Elle traça tout cela très vite, avec une couleur rouge, qu'elle semblait
avoir dans la main. Peut-être était-ce du sang. Elle s'éloigna ensuite,
leva les yeux au ciel et ne regarda plus du côté de son fils. Elle alla
à peu près à une portée de fusil et s'assit sous un arbre. Alors
elle entendit une voix venant du ciel, se leva et alla plus loin ; puis elle entendit
de nouveau la voix, et vit une source sous le feuillage. Elle remplit son outre de
cuir, retourna près de son fils, auquel elle donna à boire, et elle le
conduisit près de la source, où elle lui mit un autre vêtement par-dessus
celui où elle avait fait les marques dont j'ai parlé.
Voilà tout ce que je me rappelle de cette vision. Je crois qu'antérieurement
j'avais vu deux fois Agar dans le désert, une fois avant la naissance de son
fils, et l'autre fois comme celle-ci avec le jeune Ismael.
(Dans la nuit du 27 au 28 novembre.) Quand la soeur Emmerich communiqua, en 1821,
ces visions sur le voyage des trois rois, elle avait déjà raconté
toute la période de la prédication de Jésus. Elle avait vu entre autres
choses le Sauveur se retirer au delà du Jourdain, après la résurrection
de Lazare, et, pendant une absence de seize semaines, faire une visite aux rois mages,
qui, à leur retour de Bethléhem, s'étaient établis ensemble dans
un pays plus voisin que le leur de la terre promise. Mensor et Théokéno
vivaient encore ; mais, lors du voyage de Jésus, Sair, le roi basané, était
mort. Il a paru nécessaire d'instruire le lecteur de ces événements,
postérieurs de trente-trois ans, mais racontés précédemment,
afin de rendre intelligibles certaines choses qui y font allusion dans le récit
qui suit.
Dans la nuit du 27 au 28 novembre, je vis à l'aube du jour le cortège de
Théokéno rejoindre celui de Mensor et de Sair dans une ville en ruine.
Il y avait là de longues rangées de hautes colonnes isolées. Les portes
étaient surmontées de tours carrées à moitié écroulées.
Il s'y trouvait de grandes et belles statues ; elles n'étaient pas raides comme
celles de l'Egypte, mais elles avaient de belles attitudes qui leur donnaient l'air
vivant. Le pays était sablonneux, et il y avait beaucoup de rochers. Dans les
ruines de cette ville abandonnée étaient établis des gens qui avaient
l'air de bandits ; ils n'étaient vêtus que de peaux de bêtes jetées
sur le corps, et ils étaient armés d'épieux. Ils avaient la peau basanée
; ils étaient petits et trapus, mais singulièrement agiles. Il me semblait
avoir été déjà dans cet endroit, peut-être lors de ces voyages
que je fis en songe à la montagne des prophètes et aux bords du Gange.
Les trois cortèges se trouvant réunis, ils quittèrent cette ville
de grand matin pour continuer leur voyage en toute bâte, et beaucoup de pauvres
habitants de ce lieu se joignirent à eux, attirés par la libéralité
des trois rois. Ils allèrent à une demi-journée plus loin, et firent
là une halte. Après la mort de Notre Seigneur Jésus-Christ, l'apôtre
saint Jean envoya deux disciples, Saturnin ' et Jonadab, le demi frère de saint
Pierre, annoncer l'Evangile dans cette ville ruinée.
Je vis les trois rois ensemble. Le dernier arrivé, Théokéno, avait
le teint tirant sur le jaune ; je le reconnus pour celui qui, trente-deux ans plus
tard, était malade dans sa tente, lorsque Jésus visita les rois mages dans
leur établissement voisin de la terre promise. Chacun des trois rois avait avec
lui quatre proches parents ou amis intimes, de sorte qu'il y avait en tout dans le
cortège quinze personnes de haut rang, accompagnées d'une foule de conducteurs
de chameaux et de serviteurs. Parmi plusieurs jeunes gens de ce cortège, qui
étaient à peu prés nus jusqu'à la ceinture, et qui pouvaient
sauter et courir avec une agilité extraordinaire, je reconnus Éléazar,
qui, plus tard, devint martyr, et dont j'ai une relique.
Elle vit les trois rois passer par cette ville le jour de la fête de saint Saturnin,
duquel elle possédait une relique : c'est ce qui lui fit remarquer les relations
du saint avec cet endroit. Plus tard, l'écrivain lut dans la légende de
saint Saturnin qu'il avait prêché l'Evangile en Asie, jusque dans la Médie.
Dans l'après-midi, comme son confesseur lui demandait encore le nom des trois
rois, elle répondit : Mensor le brun, baptisé par saint Thomas après
la mort du Sauveur, reçut au baptême le nom de Léandre. Théokéno,
le jaune, qui était malade lors du passage de Jésus en Arabie, fut baptisé
par le même saint Thomas sous le nom de Léon. Le plus basané, qui
était déjà mort lors de la visite du Sauveur, s'appelait Séir
ou Sair. Son confesseur lui demanda : " Comment donc celui-ci fut-il baptisé
" ? Elle ne se déconcerta pas, et dit en souriant : " il était
déjà mort, et avait eu le baptême de désir ". Le confesseur
lui dit alors : " Je n'ai jamais entendu ces noms : comment s'accordent-ils
avec ceux de Gaspard, Melchior et Balthazar " ? Elle répondit : "
On les a ainsi nommés parce que cela se rapporte à leur caractère,
car ces mots signifient : 1, il va avec amour ; 2, il erre tout autour, il va en
caressant, il s'approche doucement ; 3, il saisit promptement avec sa volonté,
il unit promptement sa volonté à la volonté de Dieu ". Elle dit
cela d'un air très gracieux et indiqua la signification de ces noms par une
espèce de pantomime en remuant sa main sur la couverture de son lit. C'est aux
orientalistes a dire jusqu'à quel point ces trois noms peuvent être interprétés
de cette manière.
(Le 28 novembre.) Une demi journée au delà de la ville en ruine où
se trouvaient tant de colonnes et de figures de pierre, je crus rencontrer pour la
première fois le cortège réuni des trois rois mages. C'était
dans un pays assez fertile. On voyait ça et là des habitations de bergers
construites en pierres blanches et noires Le cortège arriva dans la plaine à
un puits, dans le voisinage duquel se trouvaient plusieurs hangars spacieux. Il y
en avait trois au milieu et plusieurs autres alentour. C'était comme des lieux
de repos pour les voyageurs.
Le cortège entier était divisé en trois groupes : dans chacun d'eux
se trouvaient cinq personnages de distinction, et parmi ceux-ci le chef et le roi,
qui, comme un père de famille, ordonnait tout, réglait tout et faisait
les parts. Chacun de ces trois groupes se composait d'hommes dont je visage était
de couleur différente. La tribu de Mensor avait le teint d'un brun agréable,
celle de Saïr était d'un brun plus foncé ; celle de Théokéno
avait un teint éclatant tirant sur le jaune. Je ne vis personne d'un noir brillant,
à l'exception de quelques esclaves.
Les principaux personnages étaient assis sur leurs bêtes de somme, entre
des paquets recouverts de tapis. Ils avaient des bâtons à la main. Ils
étaient suivis d'autres bêtes grandes à peu près comme des chevaux,
sur lesquelles étaient des serviteurs et des esclaves au milieu du bagage. Quand
ils furent arrivés, ils descendirent, déchargèrent entièrement
les animaux et les firent boire au puits. Celui-ci était entouré d'un petit
terrassement sur lequel était un mur avec trois entrées ouvertes. Dans
cette enceinte se trouvait le réservoir d'eau, qui était placé un
peu plus bas. L'eau sortait par trois conduits fermés avec des chevilles. Le
réservoir était fermé par une espèce de couvercle ; il fut ouvert
par un homme de la ville en ruine qui s'était joint au cortège. Ils avaient
des outres de cuir séparées en quatre compartiments, où quatre chameaux
pouvaient boire à la fois quand elles étaient remplies d'eau. Ils étaient
si soigneux en ce qui concernait l'eau, qu'ils n'en laissaient pas perdre une goutte
; les bêtes furent ensuite installées dans des enceintes découvertes
qui se trouvaient près du puits, et où chacune avait sa place à part.
Elles avaient là devant elles des auges de pierre où on leur fit manger
d'un fourrage qu'elles portaient avec elles. C'étaient des grains gros à
peu près comme des glands (peut-être des fèves). Dans le bagage se
trouvaient aussi de grandes cages suspendues aux flancs des bêtes de somme,
et où se trouvaient de, oiseaux de diverses espèces, gros à peu près
comme des pigeons ou des poulets, ils en mangeaient pendant le voyage. Ils avaient
dans des boites de cuir des pains d'égale grandeur, semblables à des tablettes
pressées les unes contre les autres. Ils portaient avec eux des vases précieux
d'un métal Jaune, couverts d'ornements et de pierres fines, lesquels avaient
à peu près la forme de ne. vases sacrés, tels que calices, patènes,
etc. Ils s'en servaient pour boire et pour présenter les aliments Le. bords
de ces vases étaient le plus souvent ornés de pierres rouges.
Les tribus n'étaient pas tout à fait habillées de la même manière.
Théokéno et sa famille, aussi bien que Mensor, portaient sur la tête
une sorte de calotte élevée, autour de laquelle était roulée
une bande d'étoffe blanche ; leurs tuniques descendaient jusqu'aux jarrets :
elles étaient très simples et avaient à peine quelques ornements sur
la poitrine ; ils avaient des manteaux légers, amples et très longs, qui
traînaient par derrière. Sair, le basané, et sa famille, portaient
des bonnets avec une coiffe ronde, brodée de diverses couleurs, et un petit
bourrelet blanc ; ils avaient des manteaux plus courts, et là-dessous des tuniques
boutonnées descendant jusqu'aux genoux, chamarrées de lacets, de boutons
reluisants et d'autres ornements ; sur l'un des côtés de leur poitrine,
se trouvait une plaque brillante de la forme d'une étoile. Tous avaient les
pieds nus, posant sur des semelles assujetties avec des cordons qui entouraient le
bas des jambes. Les principaux d'entre eux avaient à la ceinture des sabres
courts ou de grands coutelas ; ils y portaient aussi des bourses et de petites boites.
Il y avait là des hommes de cinquante ans, de quarante, de trente et de vingt
; les uns avaient une longue barbe, les autres la portaient plus courte. Les serviteurs
et les chameliers étaient vêtus beaucoup plus simplement ; plusieurs n'avaient
sur eux qu'une pièce d'étoffe ou une vieille couverture.
Quand les bêtes furent désaltérées et parquées, et quand
eux-mêmes eurent bu, ils firent du feu au milieu du hangar sous lequel ils s'étaient
établis : ils se servirent pour cela de morceaux de bois d'environ deux pieds
et demi de long, que les pauvres gens du pays avaient apportés en fagots, lesquels
paraissaient préparés d'avance pour l'usage des voyageurs ; ils en firent
une espèce de bûcher de forme triangulaire, laissant sur le côté
une ouverture pour donner de l'air : c'était très habilement arrangé.
Je ne sais pas bien comment ils se procurèrent di1 feu : je vis qu'on mit un
morceau de bois dans un autre où l'on avait fait un creux, et qu'on le fit tourner
quelque temps ; après quoi on le retira allumé. Ils firent ainsi leur feu,
et je les vis tuer quelques oiseaux et les faire rôtir.
Les trois rois et les plus âgés firent chacun pour sa tribu ce que fait
un père de famille dans sa maison ; ils firent les parts et présentèrent
à chacun la sienne : ils placèrent les oiseaux découpés sur de
petites patènes ou assiettes, et les firent passer à la ronde ; ils remplirent
aussi les coupes et donnèrent à boire à chacun. Les serviteurs subalternes,
parmi lesquels étaient des nègres, étaient assis par terre sur une
couverture ; ils attendaient patiemment leur tour et recevaient aussi leur part.
Je pense que c'étaient des esclaves.
Combien sont touchantes la bonté et la simplicité naive de ces excellents
rois ! ils donnent de tout ce qu'ils ont aux gens qui sont venus avec eux ; ils leur
portent même les vases d'or à la bouche, et les font boire comme des enfants.
J'ai appris aujourd'hui beaucoup de choses sur les saints rois, notamment les noms
de leurs pays et de leurs villes, mais j'ai presque tout oublié. Je dirai ce
que j'ai retenu. Mensor, le brun, était Chaldéen ; sa ville avait un nom
comme Acaiaia ; elle était entourée d'un fleuve et comme sur une île.
Il résidait habituellement dans la plaine, près de ses troupeaux. Sair,
le basané, était déjà auprès de lui tout prêt à
partir, la nuit de la Nativité. Je me souviens que son pays avait un nom qui
ressemblait à Partherme. (C'est peut-être le nom de Parthiène ou de
Parthomaspe défiguré.) un peu au-dessus de ce pays se trouvait un lac.
Lui et sa tribu étaient de couleur très foncée) mais avec les lèvres
rouges. Les autres gens qu'étaient avec eux étaient blancs Il n'y avait
qu'une ville, à peu près grande comme Munster.
L'écrivain trouva, en 1839, par conséquent dix-huit ans après cette
mention d'Acaiaia, l'indication suivante dans le Dictionnaire des écoles industrielles
de Franke : "Achaiacula, forteresse sur les iles de l'Euphrate en Mésopotamie.
"(Ammian., 2 i-2.) Nous désirons qu'on puisse établir une relation
entre ces noms.
Théokéno, le blanc, venait de Médie, pays situé plus haut, entre
deux mers ; il habitait sa ville, dont j'ai oublié le nom. Elle était composée
de tentes dressées sur des fondements en pierres. Je pense que Théokéno,
qui était le plus riche des trois, et celui qui avait renoncé à plus
de choses, aurait pu se rendre à Bethléhem par une voie plus directe, et
qu'il avait fait un détour pour se réunir aux autres. Il me semble presque
qu'il avait dû passer près de Babylone pour les rejoindre.
Saïr demeurait à trois journées de voyage de l'habitation de Mensor,
en évaluant chaque journée à douze lieues. Théokéno était
à cinq de ces journées de voyage. Mensor et Sair se trouvaient réunis
chez le premier, lorsqu'ils virent l'étoile qui annonçait la naissance
de Jésus. Ils s'étaient mis en route le jour suivant. Théokéno
vit chez lui la même apparition ; il partit en toute hâte pour rejoindre
les deux autres et les rencontra dans la ville en ruine.
L'étoile qui les conduisait était comme un globe rond, et la lumière
en sortait comme d'une bouche. (Cette expression peut s'être présentée
à elle, parce qu'elle voyait souvent de la lumière sortir de la bouche
du Seigneur et de celle des saints.) il me semblait toujours que ce globe était
comme suspendu à un fit lumineux et dirigé par une main. Pendant la journée
je voyais au-devant d'eux un corps brillant dont la clarté surpassait celle
du jour. Quand je considère la longueur du voyage, je suis étonnée
de la vitesse avec laquelle ils le firent ; mais les animaux qu'ils montaient avaient
un pas si léger et si égal, que leur marche me paraissait ordonnée,
rapide et uniforme comme le vol d'une bande d'oiseaux de passage. Les pays des trois
rois formaient ensemble comme un triangle.
Le cortège étant resté jusqu'au soir dans l'endroit où je l'avais
vu s'arrêter, les gens qui s'y étaient joints aidèrent à recharger
les bêtes de somme, et emportèrent chez eux différentes choses qui
avaient été laissées là par les voyageurs. La nuit tombait lorsque
ceux-ci se mirent en route. L'étoile était visible ; elle jetait une lueur
rougeâtre comme la lune lorsqu'il fait grand vent. Ils marchèrent quelque
temps près de leurs montures, la tête découverte, et ils firent des
prières. Le chemin ici était tel qu'on ne pouvait pas aller vite. Plus
tard, quand il devint uni, ils remontèrent sur leurs bêtes, qui avaient
une allure très rapide. Quelquefois ils allaient lentement, et alors ils entonnaient
tous ensemble, à travers la nuit, des chants singulièrement expressifs
et touchants.
(Du 29 novembre au 2 décembre.) Dans la nuit du 29 au 30 novembre, je me trouvai
de nouveau prés du cortège des trois rois. Ils s'avancent toujours dans
la nuit, suivant l'étoile qui, en ce moment, semble toucher la terre de sa longue
queue lumineuse. Ils la regardent avec une joie tranquille, descendent de leurs montures
et s'entretiennent ensemble. Quelquefois ils chantent alternativement de courtes
sentences sur un air lent et expressif, dont les notes sont tantôt très
hautes, tantôt très basses. Il y a quelque chose d'extrêmement touchant
dans ces mélodies qui interrompent le silence de la nuit, et j'ai le sentiment
de tout ce qu'ils chantent. Le cortège s'avance dans une belle ordonnance :
c'est d'abord un grand chameau portant de chaque côté des coffres sur lesquels
sont étendus de larges tapis ; en haut est assis un des chefs, avec son épieu
à la main et un sac auprès de lui. Puis viennent des animaux plus petits,
comme des chevaux ou des ânes de haute taille, et sur eux, entre les bagages,
les hommes qui dépendent de ce chef. Puis, vient un autre chef sur un chameau,
etc. Ces animaux marchent légèrement, quoique à grand pas, et ils
posent le pied avec précaution. Leur corps ne remue pas ; leurs pieds seuls
sont en mouvement. Les hommes sont aussi calmes que s'ils n'avaient à s'occuper
de rien. Tout cela est si tranquille et si doux ! c'est comme un songe paisible.
Je ne puis m'empêcher de faire une réflexion frappante sur ce que je vois.
Ces bonnes gens ne connaissent pas encore le Seigneur, et ils vont à lui avec
tant d'ordre, de paix et de bonne grâce ! tandis que nous, qu'il a délivrés
et comblés de ses bienfaits, nous sommes si désordonnés et si irrévérencieux
dans nos processions.
Le vendredi, 30 novembre, je vis le cortège s'arrêter dans une plaine près
d'un puits. Un homme, sorti d'une cabane comme il y en avait plusieurs dans le voisinage,
leur ouvrit ce puits. Ils abreuvèrent leurs bêtes, et firent une courte
halte sans les décharger.
Le samedi, 1er décembre, je vis le cortège, qui avait suivi hier un chemin
montant sur un plateau élevé. A leur droite étaient des montagnes,
et il me sembla qu'à l'endroit où le chemin descendait, ils s'approchèrent
d'une contrée où se trouvaient fréquemment des habitations, des arbres
et des fontaines. Il me sembla que c'était le pays de ces gens que j'avais vus
l'année dernière et récemment encore filer et tisser du coton. Ils
adoraient des images de taureaux. Ils offrirent libéralement des aliments à
la troupe nombreuse qui suivait le cortège ; mais ils ne se servaient plus des
plats dans lesquels ceux-ci avaient mangé, ce dont je fus surprise.
Le dimanche, 2 décembre, Je vis les saints rois dans le voisinage d'une ville
dont le nom me parait ressembler à Causour, et qui se compose de tentes dressées
sur des fondations en pierres. Ils s'arrêtèrent là chez un autre roi
auquel cette ville appartenait, et dont la demeure était à quelque distance.
Depuis leur jonction dans la ville en ruine jusqu'ici, ils avaient fait cinquante-trois
ou soixante-trois heures de route. Ils racontèrent au roi de Causour tout ce
qu'ils avaient vu dans les étoiles. Il fut très étonné, regarda
l'étoile qui les conduisait, et y vit un petit enfant avec une croix. Il les
pria de lui raconter à leur retour ce qu'ils auraient vu, parce qu'il voulait
aussi élever des autels à l'enfant et lui offrir des sacrifices. Je suis
curieuse de savoir s'il tiendra sa parole lorsqu'ils reviendront. Je les ai entendus
lui raconter l'origine de leurs observations sur les astres, et je me souviens de
ce qui suit :
Les ancêtres des trois rois étaient de la race de Job, qui anciennement
avait habité près du Caucase, et qui avait eu des possessions dans d'autres
pays très éloignés. Environ quinze cents ans avant Jésus-Christ,
ils ne formaient encore qu'une seule tribu. Le prophète Balaam était de
leur pays ; un de ses disciples y avait fait connaître sa prophétie : "
une étoile naîtra de Jacob ", et avait donné des instructions
à ce sujet. Sa doctrine s'y était fort répandue : on avait élevé
une grande tour sur une montagne, et plusieurs savants astronomes y résidaient
alternativement. J'ai vu cette tour, qui était elle-même comme une montagne,
large par en bas et se terminant en pointe. Tout ce qu'ils observaient dans le ciel
était noté et passait de bouche en bouche. A plusieurs reprises, ces observations
furent interrompues par suite de divers événements. Plus tard, ils en vinrent
à des abominations impies, au point de sacrifier des enfants. Ils croyaient
pourtant que l'enfant promis devait venir bientôt. Environ cinq siècles
avant la naissance de Jésus-Christ, les observations avaient cessé. Ils
s'étaient alors divisés en trois branches, formées par trois frères
qui vivaient séparés avec leurs familles. Ces frères avaient trois
filles auxquelles Dieu avait accordé le don de prophétie. Elles parcouraient
le pays, vêtues de longs manteaux, et faisaient des prédictions relativement
à l'étoile et à l'enfant qui devait sortir de Jacob. On se remit alors
à observer les astres, et l'attente de l'enfant redevint très vive dans
les trois tribus. Les trois rois descendaient de ces trois frères par quinze
générations qui s'étaient succédé en ligne directe depuis
environ cinq cents ans. Mais, par suite du mélange avec d'autres races, la couleur
de leur peau avait changé, et ils différaient les uns des autres à
cet égard.
Depuis cinq siècles, les ancêtres des trois rois n'avaient jamais cessé
de se réunir de temps en temps pour observer ensemble les astres. Tous les événements
remarquables et relatifs à l'avènement futur du Messie leur étaient
indiqués par des signes merveilleux qu'ils voyaient dans le ciel. J'en vis plusieurs
pendant leur récit, mais je ne puis les rapporter clairement. Depuis la conception
de la sainte Vierge, par conséquent depuis quinze ans, ces signes marquaient
plus distinctement que la venue de l'Enfant était proche. Enfin ils avaient
vu aussi bien des choses qui se rapportaient à la Passion de Notre Seigneur.
Ils pouvaient calculer au juste l'époque où sortirait de Jacob l'étoile
prophétisée par Balaam, car ils avaient vu l'échelle de Jacob, et,
d'après le nombre des échelons et la succession des tableaux qui s'y montraient,
ils pouvaient calculer l'approche du Sauveur, comme sur un calendrier ; car l'extrémité
de l'échelle aboutissait à cette étoile, ou bien l'étoile était
la dernière image qui y apparût. A l'époque de la conception de Marie,
ils avaient vu la Vierge avec un sceptre et une balance, sur les plateaux de laquelle
étaient des épis de blé et des raisins. Un peu plus tard ils virent
la Vierge avec l'enfant. Bethléhem leur apparut comme un beau palais, une maison
où étaient rassemblées et distribuées d'abondantes bénédictions.
Ils y virent aussi la Jérusalem céleste, et entre ces deux demeures, une
route sombre, pleine d'épines, de combats et de sang.
Ils prirent tout cela à la lettre. Ils croyaient que le roi attendu était
né au milieu d'une grande pompe, et que tous les peuples lui rendaient hommage.
C'est pourquoi ils allaient, eux aussi, l'honorer et lui porter leurs présents.
Ils prenaient la Jérusalem céleste pour son royaume sur la terre, et c'était
là qu'ils croyaient aller. Quant à la route semée de difficultés,
ils pensaient qu'elle représentait leur voyage, ou bien une guerre qui menaçait
le nouveau roi. Ils ne savaient pas que c'était le symbole de la voie douloureuse
de sa Passion. Au-dessous, sur l'échelle de Jacob, ils virent (et je vis aussi)
une tour artistement construite, assez semblable aux tours que je vois ; sur la montagne
des prophètes, et où la Vierge se réfugia une fois pendant un orage.
Je ne sais plus ce que cela signifiait. (Peut-être la fuite en Egypte.) il y
avait une longue série de tableaux sur cette échelle de Jacob, entre autres
beaucoup de symboles figuratifs de la sainte Vierge, dont quelques-uns se trouvent
dans les litanies, en outre la fontaine scellée, le jardin fermé, et aussi
des figures de rois dont les uns tenaient un sceptre et les autres des branches d'arbre.
Ils virent ces tableaux se montrer dans les étoiles ; ils les virent continuellement
pendant les trois dernières nuits Alors le principal d'entre eux envoya des
messagers aux autres ; et quand ils virent les rois présenter des offrandes
à l'enfant nouveau-né, ils se mirent en route avec leurs présents,
ne voulant pas être les derniers à lui rendre hommage. Toutes les tribus
des adorateurs des astres avaient vu l'étoile, mais celles-ci seules la suivirent.
L'étoile qui les conduisait n'était pas une comète, mais un météore
brillant que portait un ange.
Ce furent ces visions qui les firent partir dans l'attente de grandes choses, et
ils furent ensuite très surpris de ne rien trouver de tout cela. Ils furent
très étonnés de la réception d'Hérode et de l'ignorance
où tout le monde était. Quand ils arrivèrent à Bethléhem,
et qu'au lieu du palais magnifique qu'ils avaient vu dans l'étoile, ils virent
une pauvre grotte, ils furent assaillis de bien des doutes. Mais ils restèrent
fermes dans leur foi, et, à la vue de l'Enfant-Jésus, ils reconnurent que
ce qu'ils avaient vu dans les astres était accompli.
Leurs observations des étoiles étaient accompagnées d. jeûnes,
de prières, de cérémonies, de toute sorte d'abstinences et de purifications.
Ce culte des astres exerçait des influences pernicieuses sur des gens qui étaient
en rapport avec le mauvais esprit. Ces gens, lors de leurs visions, étaient
saisis de convulsions violentes ; c'était à leur suite qu'avaient lieu
d'abominables sacrifices d'enfants. D'autres, comme par exemple les saints rois,
virent tout cela clairement, tranquillement, avec une douce émotion, et ils
en devinrent meilleurs et plus pieux.
(Du lundi 3 au mercredi 5 décembre.) Lorsque les trois rois quittèrent
Causour, je vis se joindre à eux une troupe considérable de voyageurs de
distinction qui suivaient la même route. Les 3 et 4 décembre, je vis la
caravane traverser une grande plaine. Le b, ils firent une halte près d'un puits.
Ils firent boire et manger leurs bêtes de somme sans les décharger, et
préparèrent quelques aliments pour eux-mêmes.
Pendant ces derniers jours, la soeur Emmerich, tout en dormant, chanta plusieurs
fois des paroles rimées sur des airs étranges, mais très touchants.
Comme on l'interrogeait à ce sujet. elle répondit : Je chante avec ces
bons rois ; ils chantent si agréablement des paroles comme celles-ci, par exemple
:
Nous voulons franchir les montagnes,
et nous agenouiller devant le nouveau roi.
Ils improvisent et chantent ces vers alternativement ; l'un d'eux commence, et tous
les autres répètent le vers qu'il a chanté ; alors un autre ajoute
un autre vers, et ils continuent ainsi, tout en chevauchant, à chanter leurs
douces et touchantes mélodies.
Dans le centre de l'étoile, ou plutôt du globe lumineux qui leur montrait
le chemin, je vis apparaître un enfant avec une croix. Ce globe lumineux, lorsqu'ils
eurent vu l'apparition de la Vierge dans les étoiles, s'était montré
au-dessus de cette image et s'était tout d'un coup mis en mouvement.
LX - Bethléhem. La sainte Vierge a le pressentiment de rapproche des trois
Rois.
La contemplation passe alternativement de la grotte de la Crèche, à Bethléhem,
à la caravane des trois rois.
(Mercredi, 5 décembre.) Marie avait eu une vision sur l'approche des trois rois
pendant leur halte près du roi de Causour. Elle vit aussi que celui-ci voulait
élever un autel à l'enfant. Elle raconta cela à saint Joseph et à
Élisabeth, et dit qu'il fallait vider la grotte de la Crèche et tout préparer
pour la réception des trois rois à leur arrivée.
Les gens à cause desquels Marie s'était retirée hier dans l'autre
grotte étaient des visiteurs curieux : il en vint un plus grand nombre dans
les derniers jours. Aujourd'hui Élisabeth revint à Juttah, en compagnie
d'un serviteur.
(Du 6 au 8 décembre.) il y eut plus de tranquillité dans la grotte de la
Crèche pendant ces deux jours. La sainte Famille resta seule la plupart du temps.
La servante de Marie, femme d'environ trente ans, très sérieuse et très
humble, était seule présente. C'était une veuve sans enfants, parente
d'Anne, qui lui avait donné asile chez elle. Son défunt mari avait été
très dur envers elle parce qu'elle allait souvent chez les Esséniens ;
car elle était très pieuse et attendait le salut d'Israel. Il s'irritait
à cause de cela, comme de méchants hommes de nos jours qui trouvent que
leurs femmes vont trop souvent à l'église ; il l'avait quittée et
était mort quelque temps après.
Les vagabonds qui avaient mendié et proféré des injures et des malédictions
près de la grotte de la Crèche ne revinrent plus dans ces derniers jours.
C'étaient des mendiants qui allaient à Jérusalem pour la fête
de la dédicace du temple, instituée par les Machabées.
Joseph célébra le sabbat sous la lampe, dans la grotte de la Crèche,
avec Marie et la servante. Le samedi soir commença la fête de la dédicace
du temple. On est tranquille aujourd'hui ; les nombreux visiteurs étaient des
voyageurs qui allaient à la fête. Anne envoie plusieurs fois des messagers
pour apporter des présents et avoir des nouvelles. Les femmes juives ne nourrissent
pas longtemps leurs enfants sans leur donner d'autre aliment que leur lait : aussi
l'Enfant-Jésus prit-il, après les premiers jours, une bouillie faite de
la moelle d'une espèce de roseau : cette bouillie est douce, légère
et nourrissante.
(Du 9 au 10 décembre.) Joseph allume le soir et le matin ses petites lampes
pour célébrer la fête de la Dédicace. Depuis le commencement
de la fête à Jérusalem, on est fort tranquille ici.
(Le lundi 10.) Il vint aujourd'hui un serviteur de la part de sainte Anne. Il portait
à la sainte Vierge, outre divers autres objets, tout ce qu'il fallait pour travailler
à une ceinture, ainsi qu'une charmante corbeille pleine de fruits et recouverte
de roses qui étaient placées sur les fruits et qui étaient restées
très fraîches. Cette corbeille était mince et haute. Les roses n'étaient
pas de la couleur des nôtres, mais pâles et presque couleur de chair ;
il y en avait aussi de jaunes et de blanches ; il s'y trouvait des boutons. Marie
parut y prendre plaisir et plaça la corbeille près d'elle.
(Caravane des trois rois.) J'ai vu plusieurs fois les trois rois en marche ; le chemin
était montueux. Ils franchirent ces montagnes dont j'ai parlé, et où
se trouvent semées des pierres minces semblables à des fragments de poterie.
J'aimerais à en avoir : elles sont belles et polies. Il y a aussi là d'autres
montagnes où se trouvent beaucoup de pierres transparentes semblables à
des oeufs d'oiseau, ainsi que beaucoup de sable blanc. Je les vis dans la contrée
où ils s'établirent plus tard, et où Jésus les visita pendant
sa troisième année de prédication.
(Mardi,1 décembre ; jeudi, 13 décembre.) il me semble que Joseph aurait
envie de rester à Bethléhem et de s'y fixer après la purification
de Marie ; je crois qu'il a pris quelques renseignements dans cette intention. Il
y a trois jours, il vint à la grotte de la Crèche des gens aisés de
Bethléhem ; maintenant ils prendraient volontiers la sainte Famille chez eux.
Marie se cacha dans la grotte latérale, et Joseph déclina leurs offres.
Sainte Anne visitera bientôt la sainte Vierge. Je l'ai vue dernièrement
très affairée : elle faisait des parts de ses troupeaux pour les pauvres
et pour le temple. La sainte Famille distribuait également tout ce qu'elle avait.
La fête de la Dédicace était encore célébrée matin
et soir. Il doit s'y être joint une autre fête le 13. Je vis à Jérusalem
faire des changements dans les cérémonies de la fête. Je vis un prêtre
avec un rouleau prés de saint Joseph dans la grotte : ils prièrent ensemble
près d'une petite table qui avait une couverture rouge et blanche. Il semblait
que ce prêtre voulût voir si Joseph célébrait la fête ou
qu'il lui annonçât une nouvelle fête. (Il lui sembla voir un jour
de fête ; cependant elle croyait que celle de la nouvelle lune (néoménie)
devait avoir commencé : elle ne savait pas bien ce qui en était.) Dans
les derniers jours la grotte fut tranquille et sans visiteurs.