Le Traité du Saint-Esprit

COMPRENANT L'HISTOIRE GÉNÉRALE DES DEUX ESPRITS QUI SE DISPUTENT L'EMPIRE DU MONDE ET DES DEUX CITÉS QU'ILS ONT FORMÉES; AVEC LES PREUVES DE LA DIVINITÉ DU SAINT-ESPRIT, LA NATURE ET L'ÉTENDUE DE SON ACTION SUR L'HOMME ET SUR LE MONDE

PAR MGR GAUME
PROTONOTAIRE APOSTOLIQUE, DOCTEUR EN THÉOLOGIE, ETC.

Paris 1890.

Ignoto Deo, Au Dieu inconnu. Act. XVII. 23. 

Tome I

Sommaire

 

Tome_I._Première_Partie

APPROBATION et AVANT PROPOS

INTRODUCTION

 

CHAPITRE PREMIER L'ESPRIT DU BIEN ET L'ESPRIT DU MAL. Deux Esprits opposés, dominateurs du monde. - Preuves de leur existence : la foi universelle, le dualisme. - L'existence de ces deux Esprits suppose celle d'un monde supérieur au nôtre. - Nécessité, de la démontrer. - La négation du surnaturel, grande hérésie de notre temps. - Ce qu'est le monde surnaturel. - Preuves de son existence : la religion, l'histoire, la raison. - Passages de M. Guizot.

CHAPITRE II DIVISION DU MONDE SURNATUREL. Certitude de cette division : le dualisme universel et permanent. - Cause de cette division : un acte coupable. - Origine historique du mal. - Explication du passage de Saint Jean : Un grand combat eut lieu dans le ciel, etc. - Nature de ce combat. - Grandeur de ce combat. - Dans quel ciel il eut lieu. - Deux ordres de vérités : les vérités naturelles et les vérités surnaturelles. - Les anges connaissent naturellement les premières avec certitude. - L'épreuve eut pour objet une vérité de l'ordre surnaturel. - Chute des anges.

CHAPITRE III DOGME QUI A DONNÉ LIEU A LA DIVISION DU MONDE SURNATUREL. L'incarnation du Verbe, cause de la chute des anges. - Preuves : enseignements des théologiens. - Saint Thomas. - Viguier. - Suarez. - Catharin.

CHAPITRE IV (SUITE DU PRECEDENT). Naclantus. - Nouveau passage de Viguier. - Rupert. - Raisonnement - Témoignages de saint Cyprien, de saint Irénée, de Cornélius à Lapide. - Conclusion.

CHAPITRE V CONSÉQUENCES DE CETTE DIVISION. Expulsion des anges rebelles. - Leur habitation : l'enfer et l'air. - Passages de saint Pierre et de saint Paul, - de Porphyre, - d'Eusèbe, - de Bède, - de Viguier, - de saint Thomas. - Raison de cette double demeure. - Du ciel, la lutte descend sur la terre. - La haine du dogme de l'Incarnation, dernier mot de toutes les hérésies et de toutes les révolutions, avant et après la prédication de l'Évangile. - Haine particulière de Satan contre la femme. - Preuves et raisons.

CHAPITRE VI LA CITÉ DU BIEN ET LA CITÉ DU MAL. Influence du monde supérieur sur le monde inférieur, prouvée par l'existence de la Cité du bien et de la Cité du mal. - Ce que sont ces deux cités considérées en elles-mêmes. - Tout homme appartient nécessairement à l'une ou à l'autre. - Nécessité de les connaître à fond. - Étendue de la Cité du mal. - Réponse à l'objection qu'on en tire. - Le mal ne constitue qu'un désordre plus apparent que réel. - Gloire qu'il procure à Dieu. - Les combats de l'homme. - La puissance du démon sur l'homme vient de l'homme et non pas de Dieu. - Dieu n'est intervenu dans le mal que pour le prévenir, le contenir et le réparer : preuves.

CHAPITRE VII (SUITE DU PRÉCÉDENT.) Nouvelles preuves de la réparation du mal et de la possibilité du salut pour tous les hommes. - Doctrine catholique : la circoncision, la foi, le baptême. - Quelle foi nécessaire au salut et à la rémission du péché originel. - Doctrine de saint Augustin et de saint Thomas. - Des enfants morts avant de naître. - Des adultes. - Résumé des preuves et des réponses.

CHAPITRE VIII LE ROI DE LA CITE DU BIEN. Le Saint-Esprit, roi de la Cité du bien : Pourquoi? - Réponse de la théologie. Différents noms du roi de la Cité du bien : Saint-Esprit, Don, onction, Doigt de Dieu, Paraclet. - Explication détaillée de chacun de ces noms.

CHAPITRE IX LES PRINCES DE LA CITÉ DU BIEN. Les bons anges, princes de la Cité du bien. - Preuve particulière de leur existence. - Leur nature. - Ils sont purement spirituels, mais ils peuvent prendre des corps : preuves. - Leurs qualités : l'incorruptibilité, la beauté, l'intelligence, l'agilité, la force. - Prodigieuse étendue de leur force. - Ils l'exercent sur les démons, sur le monde et sur l'homme, quant au corps et quant à l'âme : preuves.

CHAPITRE X SUITE DU PRÉCÉDENT. Nombre des anges. - Hiérarchies et ordres angéliques. - Définition de la hiérarchie. - Sa raison d'être. - Pourquoi trois hiérarchies parmi les anges, et rien que trois. - Définition de l'ordre. - Pourquoi trois ordres dans chaque hiérarchie, et rien que trois. - Images de la hiérarchie angélique dans l'Église et dans la société. - Fonctions des anges. - Les anges supérieurs illuminent les anges inférieurs. - Langage des anges. - Grande division des anges : anges assistants et anges exécutants. - Fonctions des Séraphins. - Des Chérubins. - Des Trônes. - Reflet de cette première hiérarchie dans la société et dans l'Église.

1 Nombre des anges
2 Hiérarchies et ordres des anges
3 Fonctions des anges

CHAPITRE XI (FIN DU PRÉCÉDENT.) Les sept anges assistants au trône de Dieu. - Ils sont les suprêmes gouverneurs du monde.- Preuves : Culte que l'Église leur rend. - Histoire de l'église de Sainte-Marie des Anges, à Rome, dédiée en leur honneur. - Fonctions des Dominations. - Des Principautés. - Des Puissances. -Fonctions des Vertus. -Des Archanges. -Des Anges. - Anges gardiens. -Preuves et détails.

CHAPITRE XII LE ROI DE LA CITÉ DU MAL. Lucifer, le roi de la Cité du mal. - Ce qu'il est d'après les noms que l'Écriture lui donne. - Dragon, Serpent, Vautour, Lion, Bête, Homicide, Démon, Diable, Satan. - Explication détaillée de chacun de ces noms.

CHAPITRE XIII LES PRINCES DE LA CITÉ DU MAL. Les mauvais anges, princes de la Cité du mal. - Leur hiérarchie. - Les sept Démons assistants du trône de Satan. - Parallélisme des deux cités. - Nombre des mauvais anges. - Leur habitation : l'enfer et l'air : preuves. - Leurs qualités : l'intelligence.

CHAPITRE XIV (SUITE DU PRÉCÉDENT.) Agilité des mauvais anges. - Leur puissance. - Remarquable passage de Porphyre.

CHAPITRE XV (AUTRE SUITE DU PRECEDENT.) Nouveau trait de parallélisme entre la Cité du bien et la Cité du mal. - Comme les bons anges, des démons sont députés à chaque nation, à chaque ville, à chaque homme, à chaque créature. - Remarquables passages de Platon, de Plutarque, de Pausanias, de Lampride, de Macrobe et autres historiens profanes. - Évocations généralement connues et pratiquées. - Évocations des généraux romains : formules. - Nom mystérieux de Rome. Nature et étendue de l'action des démons. - Preuves : l'Écriture, la théologie, l'enseignement de l'Église. - Paroles de Tertullien. - Le Rituel et le Pontifical. - La raison. - Ils peuvent se mettre en rapport direct avec l'homme. - Les pactes, les évocations. - Le bois qui s'anime et qui parle. -Important témoignage de Tertullien. - Consécration actuelle des enfants chinois aux démons.

CHAPITRE XVI (FIN DU PRECEDENT.) La puissance des démons réglée par la sagesse divine. - Ils punissent et ils tentent. - Ils punissent : preuves, l'Égypte, Saol, Achab. - Aveu célèbre du démon. --Ils tentent : preuves, Job, Notre Seigneur, saint Paul, les Pères du désert, tous les hommes -- Pourquoi tous ne leur résistent pas. - Imprudence et châtiment de ceux qui se mettent en rapport avec le démon. - Il tente par haine du Verbe incarné.

CHAPITRE XVII LES CITOYENS DES DEUX CITÉS. Les hommes, citoyens des deux Cités. - Périls qui environnent leur existence physique et leur vie spirituelle. - Sollicitations incessantes des princes de la Cité du mal. - Moyens de défense donnés par le Saint-Esprit. - L'esclavage, latente, le châtiment, attendent l'homme qui sort de la Cité du bien. - L'esclavage, premier salaire du déserteur de la Cité du bien, - Ce que c'est que la liberté. - Belle définition de saint Thomas. - Tableau de l'esclavage auquel se condamne le transfuge de la Cité du bien.

CHAPITRE XVIII (SUITE DU PRÉCÉDENT.) La honte, second salaire du déserteur de la Cité du bien. - Dieu ou bête, pas de milieu pour l'homme. - Le citoyen de la Cité du bien devient dieu: preuves. - Le citoyen de la Cité du mal devient bête : preuves. - Une seule chose distingue l'homme de la bête, la prière. - Le citoyen de la Cité du mal ne prie plus. - Il vit du moi. - Ce qu'est ce moi. - Il perd l'intelligence : preuves. - Le châtiment, troisième salaire du déserteur de la Cité du bien. - Châtiments particuliers. - Catastrophes universelles : le déluge d'eau, le déluge de sang, le déluge de feu.

CHAPITRE XIX HISTOIRE RELIGIEUSE DES DEUX CITÉS. L'homme né pour devenir semblable Dieu et frère du Verbe incarné. - Dans la Cité du bien, la religion le conduit à cette ressemblance et à cette fraternité. - Dans la Cité du mal, la religion le conduit à la ressemblance et à la fraternité de Satan. - Parallélisme général des deux religions. - Trois points particuliers de comparaison : la Bible, le culte, le sacrifice. - La Bible de Dieu et la Bible de Satan : parallélisme. - Le culte de Dieu et le culte de Satan. - Dans le culte satanique, comme dans le culte divin, rien n'est laissé à l'arbitraire de l'homme : important témoignage de Porphyre.

CHAPITRE XX (SUITE DU PRÉCÉDENT.) Le sacrifice : acte religieux le plus significatif et le plus inexplicable. - Il renferme deux mystères : un mystère d'expiation, et un mystère de rénovation; un mystère de mort et un mystère de vie. - Tristesse et joie; deux caractères du sacrifice. - Manifestations de la joie danses, chants, festins. - Triple manducation de la victime. - Parodie satanique de toutes ces choses. - Comme le Roi de la Cité du bien, le Roi de la Cité du mal exige des sacrifices. - Il en détermine la matière et toutes les circonstances : nouveau témoignage de Porphyre. - En haine du Verbe incarné, il commande le sacrifice de l'homme. - Parallélisme : le Bouc émissaire chez les Juifs et les Thargélies chez les Grecs. - Mêmes sacrifices chez les peuples païens, anciens et modernes : témoignages.

CHAPITRE XXI (AUTRE SUITE DU PRÉCÉDENT.) Nouveau trait de parallélisme entre la religion de la Cité du bien et la religion de la Cité du mal : la manducation de la victime. -L'anthropophagie : sa cause. - Lettre d'un missionnaire d'Afrique : histoire d'un sacrifice humain avec manducation de la victime. - Autres témoignages. - L'anthropophagie chez les anciens : preuves. - Autre trait de parallélisme : le sacrifice commandé par Dieu et par Satan. - Preuves de raison. - Témoignage d'Eusèbe. - Tyrannie de Satan pour obtenir des victimes humaines : passages de Denys d'Halicarnasse et de Diodore de Sicile.

CHAPITRE XXII (FIN DU PRÉCÉDENT.) Existence des oracles divins et des oracles sataniques, prouvée par le fait des sacrifices. - Paroles d'Eusèbe. - Nouveau trait de parallélisme. - Le Saint-Esprit, oracle permanent de la Cité du bien; Satan, oracle permanent de la Cité du mal. - Satan se sert de tout pour parler. - Il ne se contente pas du sacrifice du corps; en haine du Verbe incarné, il veut le sacrifice de l'âme. - Il exige des infamies et des ignominies: preuves générales. - Quand il ne peut tuer l'homme, il le défigure. - Tendance générale de l'homme à se déformer physiquement. - Explication de ce phénomène. - Un seul peuple fait exception, et pourquoi. - Autre trait de parallélisme : pour faire l'homme à sa ressemblance, Dieu se montre à lui dans des tableaux et des statues. - Pour faire l'homme à sa ressemblance, Satan emploie le même moyen : ce que prêchent ses représentations.

CHAPITRE XXIII HISTOIRE SOCIALE DES DEUX CITÉS.
Parallélisme des deux Cités dans l'ordre social. - Pour constituer la Cité du bien à l'état social, le Saint-Esprit lui donne lui-même ses lois par le ministère de Moise. - Les fondateurs des peuples païens reçoivent leurs lois du Roi de la Cité du mal. - Témoignage de Porphyre. - Les peuples du haut Orient reçoivent leurs lois du dieu serpent à la tête d'épervier. - Lycurgue reçoit celles de Sparte du serpent Python. - Numa celles de Rome, de l'antique serpent, sous la figure de la nymphe Égérie. - Rome fondée par l'inspiration directe du démon : passage de Plutarque. - Les lois de Rome, dignes de Satan par leur immoralité : passage de Varron et de saint Augustin.

CHAPITRE XXIV (SUITE DU PRECEDENT)
Numa, singe de Moïse. - Nouveau trait de parallélisme : le Saint-Esprit, gardien permanent des lois sociales de la cité du bien. - Satan, sous la forme du serpent, gardien permanent des lois sociales de la Cité du mal. - Serpent-Dieu, adoré partout : en Orient, à Babylone, en Perse, en Égypte, en Grèce; les Bacchantes; à Athènes, en Épire, à Délos, à Delphes : description de l'oracle de Delphes. - A Rome, les serpents de Lavinium. - Le serpent d'Epidaure, dans l'île du Tibre. - Culte du serpent dans les Gaules et chez les peuples du Nord. - Universalité de ce culte dans l'antiquité païenne. - Sa cause. - Les serpents du temps d'Auguste. - Les vestales. - Serpents de Tibère, de Néron, d'Héliogabale. - Des dames romaines.

CHAPITRE XXV (AUTRE SUITE DU PRÉCÉDENT.)
Culte du serpent chez les nations modernes encore idolâtres. - La secte des Ophites. - La Chine adore le Grand Dragon. - Il est le sceau de l'empire. - Procession solennelle en l'honneur du Dragon. - L'impératrice actuelle. - La Cochinchine. - L'Inde : adoration publique du serpent. - Temple de Soubra-Manniah. - Fête de la Pénitence. - Culte privé du serpent. - L'Afrique. - Culte du serpent en Éthiopie, au temps de saint Frumence. - Culte actuel le plus célèbre de tous. - Passage de De Brosses et de Bosman. - Culte du serpent dans le royaume de duidah (Widab), il y a un siècle. - Culte actuel, le même que dans l'antiquité païenne. - Curieux et tristes détails. - Relation des missionnaires et d'un chirurgien de marine. - L'Amérique. - Culte du serpent à l'époque de la découverte. - Culte actuel. - Rapport du P. Bonduel. - Culte du serpent dans la Polynésie, l'Australie, l'Océanie. - Le vaudous. - Culte aux États-Unis. - Paroles d'un missionnaire. - Autres témoignages. - En Haïti. - Sacrifice humain. - Exécution des coupables, en 1864.

CHAPITRE XXVI (NOUVELLE SUITE DU PRÉCÉDENT.)
Le Saint-Esprit, oracle et directeur de l'ordre social dans la Cité du bien. - Satan, oracle et directeur de l'ordre social dans la Cité du mal. - Existence universelle des oracles sataniques : témoignages de Plutarque et de Tertullien. - Croyance universelle aux oracles : passages de Cicéron, de Baltus. - C'étaient les démons eux-mêmes qui rendaient les oracles : paroles de Tertullien, de saint Cyprien, de Minutius Felix. - Les oracles n'étaient pas une jonglerie: preuves.

CHAPITRE XXVII (FIN DU PRECÉDEST.)
Nouvelles preuves que les oracles n'étaient pas une jonglerie. - Exemple des Romains pendant toute la durée de leur empire. - Faits curieux contemporains de Cicéron. - Peine de mort contre les contempteurs des oracles. - Exemples des Grecs. - Processions incessantes aux temples à oracles : témoignages de Cicéron, de Strabon, de Marc-Aurèle. - Oracles par les songes : nouveau trait de parallélisme : témoignages d'Arrien, de Cicéron, et Tertullien. - Autre trait de parallélisme : le temple de Jérusalem et le temple de Delphes. - Célébrité et richesses de ce dernier. - Existence actuelle des oracles chez tous les peuples encore païens : Madagascar, Chine Cochinchine. - Résumé du parallélisme entre les deux Cités. - Belle paroles d'un Père du Concile de Trente.

CHAPITRE XXVIII HISTOIRE POLITIQUE DES DEUX CITÉS. Deux religions, deux sociétés, par conséquent deux politiques. - But de l'une et de l'autre. - Nécessité de le connaître pour comprendre l'histoire. - En vertu d'un Conseil divin, Jérusalem est la capitale de la Cité du bien. - En vertu d'un Concile satanique, Babylone et Rome sont tour à tour la capitale de la Cité du mal. - Lumineuse doctrine du célèbre cardinal Polus, au concile de Trente. - Pourquoi les royaumes du monde sont montrés à Daniel sous des figures de Bêtes. - Rome en particulier, fondée par la Bête, porte les caractères de la Bête et fait les couvres de la Bête : témoignages de l'histoire et de Minutius Félix. - Pendant toute l'antiquité Satan eut pour unique but de sa politique d'élever Rome, d'en faire sa capitale et une forteresse imprenable au christianisme. - Tableau de sa politique et de la politique divine : passage de saint Augustin. - En quel sens Satan a pu dire que tous les royaumes du monde lui appartenaient. - Doctrine de saint Augustin. - Remarques.

CHAPITRE XXIX SUITE DU PRECEDENT.
Satan s'incarne dans sa politique. - Il est l'Esprit de ténèbres, d'impureté, d'orgueil, de mensonge, le grand Homicide. - Le triomphe de sa politique fut tout gela. - Lutte du Saint-Esprit contre le règne de Satan. - Saint Pierre assiège Rome. -II la prend. - Rome devient la capitale de la Cité du bien. - Reconnaissance universelle pour le Saint-Esprit. - Bienfaits de sa politique. - Quatre grands faits : constitution de la vraie religion. - Constitution de l'Église. - Constitution de la société. - Constitution de la famille. - Tableau.

CHAPITRE XXX HISTOIRE CONTEMPORAINE DES DEUX CITÉS.
Satan chassé de Rome a toujours voulu y rentrer. - Ses efforts incessants pour se reformer une Cité. - Il débauche les citoyens de la Cité du bien : hérésies, scandales, attaques de la barbarie musulmane. - L'Europe demeure inébranlable. - Satan la séduit comme il séduisit la première femme : il se transforme en dieu du beau. - La Renaissance. - Cinq phénomènes qui l'ont suivie : réprobation du moyen âge. - Acclamation de l'antiquité païenne. - Changement radical dans la vie de l'Europe. - L'oubli du Saint-Esprit. - Changement des quatre bases de la Cité du bien. - Rétablissement du règne de Satan. - Ses grands caractères anciens et nouveaux : le Rationalisme, le Sensualisme, le Césarisme, la Haine du christianisme. - Mouvement actuel d'unification et de dissolution.

CHAPITRE XXXI (SUITE DU PRECÉDENT.)
Action palpable du démon sur le monde ancien et sur le monde moderne. - Pratiques démoniaques renouvelées du paganisme. - Bulle de Sixte V. - Le mal continue. - Manifestations éclatantes. - Affaiblissement général de la foi au démon. - Cinq degrés dans l'envahissement satanique : le démon se rend familier. -Il se fait nier. - Réhabiliter. -Appeler comme Roi. -Invoquer comme Dieu. - Familiarité de notre époque avec le démon. - Il ne lui inspire plus ni crainte ni horreur. - Elle le nomme à tout propos par son vrai nom. - Nomenclature significative. - Elle croit peu au démon et encore moins à son influence sur l'homme et sur les créatures. - Conséquences.

CHAPITRE XXXII (FIN DU PRÉCÉDENT.) Le démon se fait réhabiliter. - La philosophie. - Les arts. - Le roman. - Le théâtre. - La Beauté du Diable. - Analyse de cette pièce. - Sa signification. - Le démon se fait appeler comme Roi.

CHAPITRE XXXIII LE SPIRITISME. Se faire adorer, but suprême de Satan. - Le Spiritisme. - Son apparition. - Sa pratique. - Sa doctrine. - Ses prétentions. - Il forme une religion nouvelle. Son symbole. - Ses règlements. - Ses finances. - Ses moyens de propagation. - Nombre croissant de ses adeptes.


CHAPITRE XXXIV (SUITE DU PRÉCÉDENT.)
Résultats du spiritisme. - La négation de plus en plus générale du christianisme. - La liberté donnée à toutes les passions. - La folie. - Le suicide. - Statistiques. - Dernier obstacle à l’envahissement satanique : la papauté. - Cri de la guerre actuelle : Rome ou la mort ! - La crainte, sentiment général de l’Europe. - Unique moyen de la calmer : se replacer sous l’empire du Saint-Esprit. - Comment s’y replacer.

Tome I, Première Partie

APPROBATION Conformément aux règles canoniques, nous avons demandé et nous publions l’Imprimatur de Mgr l’Evêque de Versailles, dans le diocèse de qui a été imprimé le TRAITÉ du SAINT-ESPRIT.

"Nous félicitons bien sincèrement Mgr GAUME d’avoir eu l’heureuse idée de faire un Traité spécial et développé sur le Saint-Esprit. Il est certain qu’à notre époque la troisième personne de la très Sainte Trinité est trop peu connue ou trop oubliée. L’ouvrage en question a les qualités qui distinguent Mgr GAUME dans tous ses écrits. On y trouve la science, le talent, une doctrine exacte, surtout un grand amour de l’Eglise. II instruira et édifiera ceux qui le liront ; et il est à désirer qu’il soit beaucoup lu1.

+ PIERRE, Évêque de Versailles.
VERSAILLES, le 21 mai 1864.

 

 

Les journaux catholiques, français et étrangers, ont rendu le compte le plus favorable du Traité du Saint-Esprit. Il serait long de les citer tous. Nous nous contenterons de rapporter quelques extraits du Bien public de Gand et de la Revue catholique de Troyes. Aussi bien ces deux journaux résument l’opinion générale.

 

 
AVANT-PROPOS

«Voulez-vous savoir, dit l’illustre évêque de Poitiers (Le Cardinal Pie), de quel côté les hommes sensés doivent porter de préférence leurs études, leurs recherches et tout le mouvement de leur travail intellectuel ; sur quelles matières les écrivains religieux et surtout les guides spirituels des peuples doivent concentrer leurs controverses, leurs démonstrations, leurs enseignements ; enfin à quels sujets de méditations, à quel choix de contemplations et de prières doivent s’adonner avec plus de prédilection les âmes vraiment aimées de Dieu ? Regardez de quel côté l’erreur dirige ses attaques, ses négations, ses blasphèmes. Ce qui est attaqué, nié, blasphémé dans chaque siècle, c’est là principalement ce que ce même siècle doit défendre, doit affirmer, doit confesser. Où abonde le délit, il faut que la grâce surabonde. Aux obscurcissements de l’esprit, aux refroidissements du cœur, il faut opposer un surcroît de lumière, une recrudescence d’amour. Amoindrie, déformée, paralysée dans un certain nombre d’âmes, il faut que la vérité devienne plus intacte, plus correcte, plus agissante dans les autres. Quand le monde conteste, c’est alors que l’Eglise scrute, qu’elle approfondit, qu’elle précise, qu’elle définit, qu’elle proclame. A mesure qu’on le contredit davantage, son enseignement s’amplifie et se développe, s’illumine et s’enflamme. L’amour de la doctrine, la passion de la vérité s’échauffent dans les coeurs fidèles ; et le dépôt sacré, loin de subir aucune diminution, produit alors au grand jour tout le trésor de ses richesses.» (Troisième instruction synodale)

Mgr Gaume semble s’être inspiré de ces belles pensées en écrivant son Traité du Saint-Esprit. Ce livre vient à son heure. A une époque où le surnaturel est méconnu, nié, blasphémé de toutes parts, il était opportun de remonter à la source même du surnaturel chrétien et d’étudier les manifestations de la grâce, dans leur cause divine, la Troisième Personne de l’adorable Trinité. La lumière de l’enseignement catholique a été tellement voilée sur ces points, par je ne sais quelles vapeurs sorties des marécages nauséabonds de la Renaissance, que les vérités rappelées par Mgr Gaume paraîtront nouvelles à beaucoup d’intelligences. Elles sont vieilles néanmoins comme le catholicisme lui-même ; et, si jamais doctrine a pu se prévaloir d’autorités imposantes, c’est bien celle que le Traité du Saint-Esprit développe, en s’appuyant presque à chaque page sur les Saintes Écritures, les Saints Pères, les docteurs de l’Église et les princes de la science théologique. Les dogmes catholiques, touchant le Saint-Esprit, passent, en quelque sorte, dans l’ouvrage de Mgr Gaume comme entre une double haie d’écrivains de tous les siècles qui les acclament et les saluent.

« Qu’on n’aille pas croire cependant que le Traité du Saint-Esprit soit une œuvre de pure érudition, un livre didactique uniquement destiné aux étudiants en théologie. C’est, au contraire, un ouvrage catholique, même dans l’acception littéraire de ce mot ; nous voulons dire qu’il s’adresse à tout le monde. Puisse le Saint-Esprit bénir cette oeuvre entreprise en son honneur et dont la portée peut être considérable ! Oui, nous n’hésitons pas à le dire, après nous être appliqués à le juger avec calme et à l’abri des impressions d’une naturelle sympathie, le livre de Mgr Gaume est un des plus importants qui ait paru depuis longues années. La nature même du sujet, les développements savants et profonds dans lesquels est entré l’auteur, l’application immédiate qui peut se faire des vérités qu’il élucide, soit aux individus, soit à la société contemporaine, tels sont les titres qui recommandent le Traité du Saint-Esprit à tout homme quelque peu initié au mouvement intellectuel et religieux de notre époque. En lisant ces pages où la vérité apparaît sous des traits si nettement accentués et entourés d’une si vive lumière, nous nous sommes involontairement rappelé le livre qui fut l’événement littéraire et religieux du commencement de ce siècle, le traité du Pape, par le comte Joseph de Maistre.

 

« A l’époque où écrivait le grand publiciste catholique, la Papauté persécutée, humiliée, sans protection comme sans ressources, semblait, au point de vue humain, dans une situation désespérée. L’incrédulité triomphait, le découragement et le marasme avaient envahi les fidèles et jusqu’au clergé lui-même. Beaucoup d’âmes chancelantes se jetaient dans le gallicanisme ne fût-ce que pour s’abriter, pensaient-elles, contre la poussière que soulèverait l’irrémédiable chute du Saint-Siège. Aussi le livre du Pape n’eut-il à son apparition aucun retentissement. On n’en avait tiré que trois cents exemplaires et ils furent longtemps à se vendre. Le succès ne vint que plus tard ; mais il fut immense.

«Le chef-d’œuvre de Joseph de Maistre a été, on peut le dire, entre les mains de la Providence, le premier moteur de ce mouvement de concentration qui s’est produit, il y a quarante à cinquante ans, dans le catholicisme et dont nous recueillons les heureux fruits. Si jamais, plus qu’aujourd’hui ; l’auréole de l’unité n’a brillé plus splendide au front de l’Église, si jamais l’épiscopat, le sacerdoce et les fidèles ne se sont plus étroitement serrés autour du trône de saint Pierre, ne le devons-nous pas un peu, après Dieu, à ce puissant génie qui a su donner à la primauté et à l’infaillibilité du Vicaire de Jésus-Christ l’irrésistible clarté de l’évidence ? Le livre du Pape a été une pierre posée sur le tombeau du gallicanisme ; elle y a été scellée avec du ciment romain on ne la déplacera pas.

« Le Traité du Saint-Esprit par Mgr Gaume se dresse en face du naturalisme contemporain comme l’œuvre de Joseph de Maistre se dressait en face des erreurs hostiles aux droits du Saint-Siège. Une vaste conspiration semble ourdie de nos jours pour méconnaître l’action divine dans le monde. Dieu est banni du droit public des nations, il est banni de la philosophie, de l’histoire, des sciences, des arts ; il est banni de l’éducation et du foyer domestique ; il est banni de la religion elle-même et c’est l’opprobre de la civilisation libérale, d’avoir engendré ces sectes hideuses dont le symbole se réduit, en dernière analyse, à une formule plus ou moins brutale de l’athéisme. Des catholiques eux-mêmes se sont laissés, dans une certaine mesure, prendre aux pièges du naturalisme politique et scientifique. N’avons-nous pas vu des plumes dévouées à l’Église nous vanter intrépidement les gouvernements sans culte et sans Dieu comme les gouvernements modèles, les instruments prédestinés de la diffusion des lumières et des conquêtes du progrès ? N’avons-nous pas vu des historiens rattachés, ce semble, au catholicisme par d’étroites affinités, vouloir effacer des annales de l’humanité les pages que Dieu y a écrites de Sa main, et aller, pour courtiser les préjugés de la foule, jusqu’à séculariser l’histoire ?

« Le livre de Mgr Gaume heurte de front toutes ces erreurs, non qu’il les combatte une à une et pour ainsi dire corps à corps, mais parce qu’il atteint le mal dans sa source, l’ignorance de la doctrine catholique touchant le surnaturel. Aussi, nous le dirons sans détour, le Traité du Saint-Esprit ne nous paraît pas appelé à un succès éclatant et immédiat. Beaucoup se récrieront : «Durus est hic sermo, ces doctrines d’un autre âge ne conviennent plus à la société moderne». D’autres organiseront autour du livre de Mgr Gaume ce qu’on a si bien nommé la conspiration du silence. Mais qu’importent ces vaines clameurs et ces mesquins calculs, pourvu que la vérité fasse son chemin ? Et elle le fera. Le catholicisme a aujourd’hui dans la presse européenne assez d’organes, pour que le titre d’un bon ouvrage parvienne tôt ou tard, et en dépit des résistances et des préjugés, aux oreilles des hommes de bonne volonté. Nous ne demandons pas dix ans, et que sont dix ans dans la vie des nations, pour que les esprits aujourd’hui les plus rebelles rendent justice au Traité du Saint-Esprit et apprécient les précieux services qu’il aura rendus à la société.

« Oui, sans doute, à ne considérer que les événements extérieurs, dont nous sommes témoins ; à ne voir que les abaissements de la politique moderne, les hontes de la vie publique et trop souvent aussi les désordres de la vie privée, il y a lieu de s’affliger et de craindre pour l’avenir de là civilisation chrétienne. Mais ne perdons pas de vue, d’autre part, le mouvement des esprits, le fécond et silencieux travail des âmes !... De ce côté semblent s’ouvrir des horizons que l’espérance illumine. Que d’intelligences gravitent autour du catholicisme et semblent, contraintes par une invincible attraction, prêtes à l’embrasser ! Que de catholiques eux-mêmes s’élèvent à une compréhension plus distincte et plus complète de la vérité religieuse ! Les grands principes du droit public chrétien se dégagent des incertitudes et des obscurités de la controverse, et les faits mêmes qui nous attristent le plus viennent leur donner une éclatante confirmation. L’Église est plus connue et partant elle est plus aimée, plus ardemment défendue. Le niveau de la piété s’élève sensiblement dans le monde catholique ; l’unité liturgique est à la veille de se consommer, les associations de prières, les œuvres de propagande et de charité s’étendent et se multiplient ; les cœurs ont faim et soif d’amour et de vérité !

« C’est ce travail des âmes que Mgr Gaume vient activer. Il leur ouvre les trésors de l’enseignement catholique pour qu’elles viennent largement y puiser. Quelles sont les opérations du Saint-Esprit en chacun de nous ? Que sont les Fruits du Saint-Esprit, ses Dons, ses Béatitudes ? Quelle est la nature intime de cet antagonisme de la grâce et du péché qui se perpétue à travers la vie humaine ? Tels sont les grands problèmes que l’éminent théologien résout avec une science nette et sûre qui ; sans rien perdre de la précision dogmatique, sait varier ses expressions et, dans un style abondamment lucide ; se mettre à la portée de tous.

«De l’homme individuel, Mgr Gaume s’élève à l’étude de l’existence collective de l’humanité. Les mêmes questions reparaissent ; mais agrandies et élargies. Quelle est l’intervention du Saint-Esprit dans le gouvernement du monde ? Quelle est sa participation au mystère de la Rédemption ? Quelle est la nature, quels sont les effets de l’assistance qu’il prête à l’Église ? Quelle est l’origine, l’organisation de ces deux cités, la cité du Bien et la cité du Mal dont la lutte se prolonge à travers les siècles ? Quelles sont les phases de cette lutte dans le passé, dans le présent ? Que présage l’avenir ?...

« Ce cadre est vaste, on le voit, et encore n’avons-nous pu en retracer que les grandes lignes. Que serait-ce si nous pouvions indiquer toutes les questions qui viennent naturellement se grouper autour de ces questions mères et qui font du livre de Mgr Gaume une espèce d’Encyclopédie du monde surnaturel ? Cherchez dans cet ouvrage la théorie chrétienne de la liberté : vous l’y trouverez résumée en quelques lignes de saint Thomas. Voulez-vous connaître la doctrine catholique sur la grâce ? Ouvrez le Traité du Saint-Esprit, elle y est développée dans toute sa splendeur.

Demandez-vous à vous éclairer sommairement sur les aberrations du spiritisme contemporain ? Un chapitre consacré à cette grave matière vous donnera une solution catégorique et sûre....

«Dirons-nous que la forme littéraire du Traité du Saint-Esprit répond à la richesse du fond ? Des critiques sévères ont reproché à Mgr Gaume quelques négligences de style. Nous croyons que le nouvel ouvrage de l’éminent écrivain échappera à ce reproche. La phrase est lucide, alerte et précise. Point d’amplifications de rhétorique, il est vrai, et nous en félicitons l’auteur : mais, en revanche, que de beautés fortes et sévères et souvent quelle grande poésie, empreinte de je ne sais quel suave parfum biblique ! Pour être lu avec fruit, le Traité du Saint-Esprit doit être lu avec calme et à tête reposée, et cependant la première lecture est si attrayante, elle ouvre des aperçus si nouveaux qu’elle se poursuit d’un trait et sans fatigue.

« Le Traité dît Saint-Esprit porte cette épigraphe qui exprime bien la pieuse tristesse qu’éprouvait l’auteur en prenant la plume « Ignoto Deo, au Dieu inconnu. » Puisse bientôt cette inscription n’être plus une vérité !... L’éminent publiciste serait bien récompensé s’il pouvait la faire disparaître d’une prochaine édition de son livre. Quoi qu’il en soit et en attendant la réalisation de ce vœu, dès aujourd’hui Mgr Gaume a reçu cette récompense dont seuls les écrivains catholiques savent le prix : au pied de son crucifix, il entende consolant témoignage : Bene scripsisti de me ! »

11 décembre 1864

«Mgr Gaume occupe une grande place dans cette phalange (acies ordinata) d’écrivains catholiques qui ont mis leur cœur et leur plume au service de l’Église. Ce n’est pas au centre, c’est à l’avant-garde qu’il faut le chercher. Mgr Gaume est un de ces esprits éminents, de la famille des de Maistre, qui tracent la route et qui devancent les temps ; sans parler de son style net et précis, de l’attrait et de l’intérêt qu’il sait répandre dans toutes ses œuvres, disons que son grand mérite est d’être profondément et exclusivement catholique, et que c’est là la vraie cause qui lui fait voir si loin et si juste.

«Dégagé de tous les préjugés du siècle, il pourrait dire, comme saint Paul, qu’il ne connaît que Jésus, et Jésus crucifié ; les tiédeurs, les accommodements, les demi-mesures, les palliatifs ne lui vont en aucune manière, il va droit au but, et tandis que les uns expliquent un effet par un autre effet, système qui en définitive n’explique rien, et recule la difficulté, pour lui il remonte à la véritable cause et il demande à la théologie catholique la vraie lumière qui éclaire l’histoire de l’humanité.

« C’est en suivant cette méthode qu’il a composé son livre : le Traité du Saint-Esprit, ouvrage qui rappelle par la hauteur des vues et par ses beaux développements le livre magnifique de la Cité de Dieu de saint Augustin.

«A la première page, Mgr Gaume a inscrit cette épigraphe : Ignoto Deo ; au Dieu inconnu ! eh quoi ! serait-ce vrai ? Le Saint-Esprit serait-il un Dieu inconnu ? Que l’on veuille bien y réfléchir et l’on verra que cette épigraphe n’a rien de hardi ni d’éxagéré. Les chrétiens ne pouvaient oublier Dieu le Père, ce Dieu Tout-Puissant, créateur des mondes ; comment oublier Notre-Seigneur Jésus-Christ, Sauveur, Rédempteur, crucifié pour le salut de l’humanité ? Mais quel souvenir donne-ton à la troisième Personne de la Sainte Trinité ? Son action, pour être intérieure et moins apparente que celle des deux premières Personnes, n’en est pas moins réelle et moins efficace. L’auteur a voulu réparer cet oubli, ramener les âmes à invoquer plus souvent le Saint-Esprit, en montrant Sa divine action sur le monde ; il a voulu enfin, pour augmenter la gloire de la Trinité Sainte, en mieux faire connaître la troisième Personne.

« Pour réaliser son but, Mgr Gaume remonte à l’origine des temps : les Anges sont créés ; excellente est leur nature et grande est leur puissance. Suivant l’opinion des théologiens, le mystère de l’Incarnation leur a été révélé : l’orgueil de Lucifer se révolte, le premier non serviam est prononcé, la lutte s’établit entre la cité du Mal et la cité du Bien.

« Quel est le Roi de la Cité du bien ? Quel est son inspirateur ? Quel est le doigt de Dieu dans le gouvernement du monde ? C’est le Saint-Esprit, et Ses ministres sont les archanges, les anges et toute la hiérarchie céleste.

« Le sombre roi de la cité du Mal et ses anges sont connus ; l’auteur en trace l’histoire depuis la création jusqu’à nos jours. Singe de Dieu, simius Dei, suivant la forte expression de saint Bernard, Satan a organisé la cité du Mal sur le plan de la cité du Bien ; avide d’usurper l’adoration qui n’est due qu’à Dieu seul, il contrefait Dieu dans la promulgation de ses lois, la manifestation de ses prophéties, l’établissement de son culte, l’institution des cérémonies sacrées, la consécration des prêtres, la publication de ses oracles.

« C’est là surtout la partie palpitante d’intérêt du Traité du Saint-Esprit : les manifestations diaboliques ! Notre siècle, qui entend les esprits frappeurs et qui fait tourner les tables, voudra-t-il les révoquer en doute ?

« Mais surtout ce qui rend palpable dans le monde l’action du démon, ce sont ces sacrifices humains des peuples païens tant anciens que modernes, c’est ce besoin de répandre le sang, non par exception, çà et là, et dans quelque coin du globe, mais à flots, avec des proportions inouïes, et avec un délire, un raffinement de cruauté, que la malice humaine seule est impuissante à suffisamment expliquer....

« Le second volume de ce traité est consacré à l’explication théologique des prérogatives de la troisième Personne de la Sainte Trinité. Le rôle du Saint-Esprit, sa procession du Père et du Fils, son œuvre propre qui est la sanctification, tout se trouve développé, non pas seulement avec la rigueur de la théologie, mais dans un style riche et plein d’intérêt. Par l’inspiration des prophètes, par la préparation, par le choix des patriarches et du peuple juif le Saint-Esprit prélude aux merveilles de la loi nouvelle.

« Enfin, les temps sont accomplis. Par l’opération ineffable du Saint-Esprit, Notre-Seigneur Jésus-Christ est entré dans le monde, la Vierge immaculée compte un nouveau titre glorieux, celui d’Épouse du Saint-Esprit. Après l’Ascension du Sauveur, en la fête de la Pentecôte, le Saint-Esprit produit une création nouvelle : l’Église. Il est pour l’Église ce souffle de vie, spiraculum vitae, cette force d’inspiration qui la crée, la soutient et la dirige à la conquête des âmes à travers le monde entier.

« Après cette courte analyse du Traité du Saint-Esprit, citons maintenant les paroles par lesquelles Mgr Gaume a terminé son œuvre :

« Que désormais le Saint-Esprit soit prêché par tout, afin de reprendre parmi les nations la place « qui lui appartient, et qu’il n’aurait jamais dû perdre ; trop longtemps négligé, que son culte refleurisse dans les villes et dans les campagnes, et que sur les lèvres des catholiques du dix-neuvième siècle soit fréquente comme la respiration, l’ardente prière du Prophète-Roi : Envoyez Votre Esprit et tout sera créé, et Vous renouvellerez la face de la terre Emitte Spiritum tuum et creabuntur, et renovabis faciem terrae (dernière paroles de Mgr Gaume prononcées en latin la veille de sa mort le 18 novembre 1879). «Là, et là seulement, est le salut du monde».

3 juin 1865.

INTRODUCTION

I. Cet ouvrage a pour but de faire connaître, autant qu’il dépend de nous, la troisième Personne de la Sainte Trinité, en elle-même et dans ses œuvres. Plusieurs motifs nous ont déterminé à l’entreprendre.

Le premier, c’est la gloire du Saint-Esprit. Dieu étant la charité par essence (Deus charitas est. I Joan., IV, 16.), toutes ses œuvres sont amour. Créer, c’est aimer ; conserver, c’est aimer ; racheter, c’est aimer ; sanctifier, c’est aimer ; glorifier, c’est aimer. Or, le Saint-Esprit est l’amour consubstantiel du Père et du Fils. Il est donc dans toutes leurs oeuvres. C’est par lui que les deux autres Personnes de l’auguste Trinité se mettent, pour ainsi parler, en contact avec le monde. De là, ce mot de saint Thomas « Procédant comme amour, le Saint-Esprit est le premier don de Dieu». Et cet autre mot de saint Basile : « Tout ce que possèdent dans l’ordre de la nature, aussi bien que dans l’ordre de la grâce, les créatures du ciel et de la terre, leur vient du Saint-Esprit».

Ne semble-t-il pas que ce divin Esprit devrait, par un juste retour, occuper la première place dans nos pensées et dans notre reconnaissance ? Toutefois, par un renversement étrange, personne ou presque personne qui songe à Lui.

On connaît le Père, on Le respecte, on L’aime. Pourrait-il en être autrement ? Ses œuvres sont palpables et toujours présentes aux yeux du corps. Les magnificences des cieux, les richesses de la terre, l’immensité de l’Océan, les mugissements des vagues, les roulements du tonnerre, l’harmonie merveilleuse qui règne dans toutes les parties de l’univers, redisent avec une éloquence intelligible à tous, l’existence, la sagesse et la puissance du Dieu, père et conservateur de tout ce qui est.

On connaît le Fils, on Le respecte, on L’aime. Non moins nombreux que ceux du Père, et non moins éloquents, sont les prédicateurs qui parlent de Lui. L’histoire si touchante de Sa naissance, de Sa vie, de Sa mort ; la croix, les temples, les images, les tableaux, le sacrifice de l’autel, les fêtes, rendent populaires les différents mystères de Ses humiliations, de Son amour et de Sa gloire. Enfin, l’Eucharistie, qui Le tient personnellement présent dans les tabernacles, fait graviter vers Lui toute la vie catholique, depuis le berceau jusqu’à la tombe.

En est-il de même du Saint-Esprit ? Ses œuvres propres ne sont pas sensibles, comme celles du Père et du Fils. La sanctification qu’Il opère dans nos âmes, la vie qu’Il répand partout échappe à la vue et au toucher. Il ne s’est pas fait chair comme le Fils. Comme Lui, Il n’a point habité sous une forme humaine, parmi les enfants d’Adam. Trois fois seulement il s’est montré sous un emblème sensible, mais passager : colombe au Jourdain, nuée lumineuse au Thabor, langues de feu au Cénacle. Afin de le représenter, les arts n’ont pas, comme pour Notre Seigneur, la faculté de varier leurs tableaux. Deux symboles : voilà tous les moyens plastiques laissés à la piété, pour redire aux yeux Son existence et Ses bienfaits.

Aussi, quelle connaissance a-t-on du Saint-Esprit dans le monde actuel et même parmi les chrétiens ? Où sont les vœux qu’on Lui adresse, le culte qu’on Lui rend, la confiance et l’amour qu’on Lui témoigne, l’expression sérieuse et soutenue du besoin continuel que nous avons de Son assistance ? Son nom même, prononcé dans le signe de la croix, éveille-t-il les mêmes sentiments que celui du Père et du Fils ? Il est triste, mais il est vrai de le dire, la troisième Personne de la Trinité dans l’ordre nominal, le Saint-Esprit, est aussi la dernière dans la connaissance et dans les hommages de la plupart des chrétiens. Ce trop coupable oubli forme, s’il est permis de le dire, le calvaire du-Saint-Esprit.

Or, si la passion de la seconde Personne de l’adorable Trinité émeut le chrétien jusque dans les profondeurs de son être, comment voir de sang-froid la passion de la troisième ? N’est-ce pas le même abandon, le même mépris, trop souvent les mêmes blasphèmes ? De la bouche du divin Esprit ne vous semble-t-il pas entendre la plainte, qui tombait des lèvres mourantes de l’homme des douleurs : « J’ai attendu quelqu’un qui partageât Mes peines, et il n’y a eu personne ; un consolateur, et ; Je n’en ai pas trouvé ! »

Consoler le Saint-Esprit, ou du moins, comme Simon de Cyrène le fit pour le Verbe Incarné, L’aider à porter Sa croix : belle mission ! s’il en fut1. Mais, pour de faibles créatures, le moyen de l’accomplir ? Employer tout ce qu’elles ont de vie, à glorifier cette très adorable et très aimable Personne de l’auguste Trinité. Comment la glorifier ? En changeant, à Son égard, l’ignorance et l’oubli en connaissance et en tendre souvenir ; l’ingratitude, en reconnaissance et en amour ; la révolte, en adoration et en dévouement sans bornes. Inutile de le dire, de tout point, une pareille tâche est au-dessus de nos forces. Aussi nous avons bien moins pour but de la remplir que de l’indiquer.

1 Les notes suivantes ont pour but d’expliquer quelques expressions de la Préface. -Sans doute, le Saint-Esprit, étant Dieu, ne souffre pas, ne peut pas souffrir ; mais s’Il était accessible à la douleur, les offenses dont Il est l’objet, surtout aujourd’hui, Lui feraient éprouver une espèce de martyre. Les mots de Calvaire et de Passion ne sont que des métaphores justifiées par l’usage. En voyant les crimes des hommes antédiluviens, Dieu Lui-même ne disait-Il pas qu’ils Lui perçaient le coeur : Tactus dolore tordis intrinsecus ? Saint Paul ne dit-il pas que les pécheurs crucifient de nouveau le Fils de Dieu, bien qu’Il soit impassible depuis Sa résurrection : Rursum crucifigentes sibimetipsis Filium Dei. Saint Augustin ne parle-t-il pas de la flagellation de la Parole de Dieu ; ingeminantur flagella Christo, quia flagellatur sermo ipsius, etc. Tract. in Joan. -Si donc les mots de douleur, de crucifiement, de flagellation, peuvent s’appliquer à des choses ou à des êtres impassibles ou purement spirituels, pourquoi serait-il inexact d’employer, dans le même sens, les mots de Calvaire et de Passion, en parlant du Saint-Esprit ?

 

II. Le second motif, conséquence du premier, c’est l’avantage du clergé. A lui la mission de faire connaître la troisième Personne de l’adorable Trinité. Mais, dès l’abord, une grave difficulté se présente : la rareté des sources doctrinales. Combien de fois nous avons entendu nos vénérables frères dans le sacerdoce, se plaindre de la pénurie d’ouvrages sur le Saint-Esprit ! Leurs plaintes ne sont que trop fondées. D’une part, où est le Traité du Saint-Esprit qui ait paru depuis plusieurs siècles ? Nous parlons d’un traité particulier et tant soit peu complet. D’autre part, à quoi se réduit, sur ce dogme fondamental, l’enseignement des théologies Classiques, les seules à peu près qu’on étudie ? A quelques pages du Traité de la Trinité, du Symbole et des Sacrements. De l’aveu de tous, les notions qu’elles renferment sont insuffisantes. Quant aux catéchismes diocésains, nécessairement plus abrégés que les théologies élémentaires, presque tous se contentent de définir. On ne peut disconvenir que, depuis longtemps, du moins en France, l’enseignement relatif au Saint-Esprit laisse beaucoup à désirer. Croirait-on que parmi les sermons de Bossuet on n’en trouve pas un sur le Saint Esprit ; pas un dans Massillon ; et un seulement dans Bourdaloue ?

Le moyen de combler une si regrettable lacune est de recourir aux Pères de l’Église et aux grands théologiens du moyen âge. Mais qui a le temps et les moyens de se livrer à cette étude ? De là, pour le prêtre zélé, un extrême embarras, soit à s’instruire lui-même, soit à préparer la jeunesse à la confirmation, soit à donner aux fidèles une connaissance sérieuse de Celui sans lequel nul ne peut rien dans l’ordre du salut, pas même prononcer le nom de son Sauveur (Et nemo potest dicere : Dominus Jesus, nisi in Spiritu Sancto I Cor., XII, 3).

Quelques détails très courts et passablement abstraits, qui fixent dans la mémoire des mots plutôt que des idées, composent l’instruction du premier âge. A l’époque solennelle de la confirmation, les explications, il est vrai, deviennent un peu plus étendues. Mais, d’un côté, la première communion absorbe l’attention des enfants ; d’un autre côté, on continue d’opérer sur le terrain des abstractions. Sous la parole du catéchiste, le Saint-Esprit ne prend pas un corps, en se révélant par une longue série de faits éclatants. Faute de ressources pour parler, comme il convient, de la personne et des oeuvres du Saint-Esprit, on passe à ses dons.

Purement intérieurs, ces dons ne sont accessibles ni à l’imagination ni aux sens. Grande est la difficulté de les faire connaître, plus grande celle de les faire apprécier. Dans l’enseignement ordinaire, ils ne sont montrés clairement ni dans leur application aux actes de la vie, ni dans leur opposition aux sept péchés capitaux, ni dans leur enchaînement nécessaire pour la déification de l’homme, ni comme le couronnement de l’édifice du salut. Aussi, l’expérience l’apprend, de toutes les parties de la doctrine chrétienne, les dons du Saint-Esprit sont peut-être la moins comprise et la moins estimée. Fournir les moyens de parer à ce grave inconvénient est, à nos yeux, sinon un devoir, du moins un service, dont l’exercice du ministère nous a souvent appris à mesurer l’étendue.

III. Le troisième motif, c’est le besoin des fidèles. Plus il est difficile de parler convenablement du Saint-Esprit, plus, il semble, on devrait multiplier les instructions sur ce dogme fondamental. Ne pas le faire et tenir en quelque sorte le Saint-Esprit dans l’ombre pendant qu’on s’efforce de mettre en relief toutes les autres vérités de la religion, n’est-ce pas une anomalie, un malheur, une faute ? N’est-ce pas aller manifestement contre l’enseignement de la foi, contre les recommandations de l’Écriture, contre la conduite des Pères, contre l’intention de l’Église et contre nos propres intérêts ?

Pensons-nous bien que, placés entre deux éternités, nous tous, prêtres et fidèles, sommes obligés, sous peine de tomber, en mourant, dans les brasiers éternels de l’enfer, de monter sur les trônes brillants, préparés pour nous dans le ciel ?

Pensons-nous bien que, pour y arriver, il nous faut devenir, par la perfection de nos vertus, les images parfaitement ressemblantes de la très sainte Trinité ? Pensons-nous bien qu’entre ces vertus et notre faiblesse, il y a l’infini ? Pensons-nous bien que, sans le secours du Saint-Esprit, il nous est impossible non seulement d’arriver à la perfection d’aucune vertu, mais encore d’accomplir méritoirement le premier acte de la vie chrétienne ?.

Cependant, de la pénurie de doctrine dans le prêtre, viennent la maigreur et la rareté des instructions sur le Saint-Esprit. Les chrétiens réfléchis s’en étonnent et s’en affligent. Dans un langage qu’on nous permettra de citer, tel qu’il a frappé nos oreilles, ils demandent si le Saint-Esprit a été destitué, puisqu’on ne parle plus de Lui ? Bien que fondées sur des raisons différentes, les plaintes des fidèles sont aussi légitimes que celles du clergé. Elles appellent la satisfaction d’un besoin dont plusieurs peut-être ne se rendent pas bien compte, mais qui n’en est pas moins réel. Nous voulons parler de l’invincible tendance qu’éprouve tout homme venant en ce monde, à se développer en Dieu : Anima naturaliter christiana.

Image active de Celui qui est amour, l’âme aspire à lui ressembler. Or, ainsi que la foi nous l’enseigne, le Saint-Esprit est l’amour même ; l’amour consubstantiel du Père et du Fils. Il en résulte que, sans la connaissance sérieuse du Saint-Esprit, par conséquent de la grâce et de ses opérations, le principe de la vie divine, déposé en nous par le baptême, se trouve arrêté ou contrarié dans son développement.. Le chrétien souffre, végète, s’étiole, et difficilement il parvient à la vérité de la vie surnaturelle. Pour arriver au sommet de l’échelle de Jacob, il faut d’abord en connaître les échelons.

Ces observations regardent les bons chrétiens, dont un grand nombre, malgré leur instruction, pourraient presque dire comme autrefois les néophytes d’Éphèse : «S’il y a un Saint-Esprit, nous n’en avons pas entendu parler, nous le connaissons fort peu et nous l’invoquons encore moins». (Sed neque si Spiritus Sanctus est, audivimus. Act., XIX, 2).

Que dire de ces multitudes innombrables, qui se remuent au sein des villes ou qui peuplent les campagnes ? Sans autre Science religieuse que les leçons nécessairement très imparfaites, et toujours trop vite oubliées, du catéchisme, quel pensez-vous que soit pour elles le Saint-Esprit ? Nous ne craindrons pas de l’affirmer : Il est le Dieu inconnu dont saint Paul trouva l’autel solitaire en entrant dans Athènes. Si elles ont conservé quelques notions des principaux mystères de la foi, l’expérience apprend qu’à l’égard du Saint-Esprit, de Son influence nécessaire, de l’enchaînement et du but final de Ses opérations successives, elles vivent dans une ignorance à peu près complète. Ces multitudes, personne ne le contestera, forment l’immense majorité des nations actuelles. Tel est le sens dans lequel se trouve tristement justifiée l'épigraphe de cet ouvrage : « Au Dieu inconnu : Ignoto Deo»1.

Si la connaissance imparfaite du Saint-Esprit est un obstacle à la perfection du chrétien, nous demandons ce que sera l’ignorance absolue ? Quelle peut être la vie divine dans celui qui n’en connaît pas même le principe ? Un couvercle de plomb s’interpose entre lui et le monde surnaturel. Ce monde de la grâce, cette vraie, cette unique société des âmes, avec ses éléments divins, ses lois merveilleuses, ses glorieux habitants, ses devoirs sacrés, ses magnificences incomparables, ses réalités éternelles, ses luttes, ses joies, ses ressources et son but ; ce monde, pour lequel l’homme est fait et dans lequel il doit vivre, est pour lui comme s’il n’était pas. La noble ambition qu’il devait exciter se change en indifférence, l’estime en mépris, l’amour en dégoût.

Au lieu d’être toute surnaturelle, la vie, ou ne l’est plus qu’à demi, ou, concentrée dans le monde sensible, elle devient terrestre et animale. Le Naturalisme, usurpant l’empire des âmes, forme le caractère général de la société. Divorce déplorable ! qui, détournant l’humanité de sa fin, dépouille le Saint-Esprit de Sa gloire et ravit au Verbe Incarné le prix de Son sang, pour le livrer au démon.

IV. Le quatrième motif, c’est l’intérêt de la société. Dire que, depuis la prédication de l’Évangile, il ne s’est jamais vu une insurrection contre le christianisme aussi générale et aussi opiniâtre qu’aujourd’hui, c’est dire une chose triviale à force d’être répétée, et malheureusement à force d’être vraie. Mais dire cela, c’est avouer que jamais le monde n’a été aussi malade, par conséquent aussi menacé de catastrophes inconnues ; c’est déclarer, en dernière analyse, que jamais, depuis dix-huit siècles, Satan n’a régné avec un pareil empire. Qui sauvera le malade ? Les hommes ? Non. Au temporel comme au spirituel, il n’y a qu’un Sauveur, l’Homme-Dieu, le Christ Jésus. Lui seul est la voie, la vérité et la vie : trois choses sans lesquelles tout salut est impossible. Comment l’Homme-Dieu sauvera-t-Il le monde, si le monde doit être sauvé ? Comme Il le sauva il y a deux mille ans : par le Saint-Esprit. Pourquoi ? Parce que le Saint-Esprit est, le négateur adéquat de Satan ou du mauvais Esprit2.

Allons plus loin. Si, à nulle époque des siècles évangéliques, le règne de Satan n’a été aussi général et aussi accepté qu’il l’est aujourd’hui, l’action du Saint-Esprit devra revêtir des caractères d’une étendue et d’une force exceptionnelles. Les axiomes de géométrie ne nous paraissent pas plus rigoureux que ces propositions. De cette nécessité pour le monde actuel d’une nouvelle effusion du Saint-Esprit, il existe je ne sais quels pressentiments dont il ne faut pas exagérer la valeur, mais dont il semblerait téméraire de ne tenir aucun compte.

Acceptés par le comte de Maistre, manifestés par un grand nombre d’hommes respectables, au double titre du savoir et de la vertu, ils sont descendus dans le monde de la piété et forment les bases d’une attente assez générale. Abusant de ce fond de vérité, le démon lui-même en a fait sortir une secte récemment condamnée par l’Église. A l’influence nouvelle du Saint-Esprit, on attribue le triomphe éclatant de l’Église, la paix du monde, l’unité de bercail annoncée par les Prophètes et par Notre-Seigneur Lui-même, ainsi que les autres merveilles dont le dogme de l’Immaculée Conception paraît être le gage.

Quoi qu’il en soit, une chose demeure certaine et donne à un Traité du Saint-Esprit tout le mérite de l’à-propos. Le monde ne sera sauvé que par le Saint-Esprit. Mais comment le Saint-Esprit sauvera-t-Il le monde, si le monde Le repousse ? et il Le repoussera, s’il ne L’aime pas. Comment L’aimera-t-il? Comment L’appellera-t-il ? Comment courra-til, éperdu, se placer sous Son empire, s’il ne Le connaît pas ? Faire connaître le Saint-Esprit nous semble donc, à tous les points de vue, une nécessité plus pressante que jamais.

V. Tels sont, en abrégé, les principaux motifs de notre travail. Nous sera-t-il permis d’en ajouter un autre ? Pendant vingt-cinq ans, nous avons combattu le Mauvais Esprit, en signalant le retour de son règne au sein des nations actuelles.

Longtemps inaperçu des uns, opiniâtrement nié par les autres, ce fait culminant de l’histoire moderne est aujourd’hui palpable. De l’aveu de tous, le Satanisme ou le Paganisme, ce qui est tout un, atteint sous nos yeux des limites aussi inconnues que sa puissance. Par un de ses organes les plus accrédités, la Compagnie de Jésus, non suspecte en ce, point, vient de reconnaître la réalité du terrible phénomène et de la proclamer, dans Rome, à quelques pas du Vatican.

En 1862, pendant l’octave de l’Épiphanie, le père Curci, rédacteur de la Civiltà cattolica, monte en chaire, et huit fois il pousse le cri d’alarme, en montrant que l’Europe, l’Italie, Rome elle-même, sont envahies par le paganisme. «Le monde moderne, s’écrie-t-il, retourne à grands pas au paganisme. Sans en ressusciter la grossière idolâtrie, il y retourne par ses pensées, par ses affections, par ses tendances, par ses œuvres, par ses paroles. Cela est tellement vrai, que si, de l’immense sépulcre qu’on appelle le sol romain, sortait vivant le peuple contemporain des Scipions et des Coriolans, et que, sans regarder nos temples et notre culte, il faisait attention seulement aux pensées, aux aspirations, au langage du grand nombre, je suis convaincu qu’il ne trouverait entre eux et lui de différence sensible, que dans la prostration des âmes et l’imbécillité des idées (Tutto quel discorso dimostra che la società moderna ritorna a grau passi al paganesimo, ec. II Paganesimo antico e moderno. Roma, 1862.».

1 Chacun connaît, nous a-t-on dit, en quel sens ce mot a été pris par saint Paul. Cette manière d’envisager le Saint-Esprit n’équivautelle pas à dire que les chrétiens ont ignoré jusqu’à ce jour la divinité de cette Personne, ce qui est inexact ? -Chacun connaît si peu dans quel sens l’Ignoto Deo a été pris par saint Paul, que les plus érudits eux-mêmes l’ignorent. On peut le voir dans Cornelius a Lapide in hunc loc. ; dans les nombreuses dissertations écrites sur ce sujet, soit dans les Annales de philosophie chrétienne, soit dans le savant ouvrage de Mamachi, Origines et antiquitates Christiana, t. I, lib. XI, p. 329, edit. Rom, in-4, 1749. -Pris dans le sens le plus accepté, l’Ignoto Deo veut dire, non que les païens ignoraient complètement le vrai Dieu, mais qu’ils n’avaient pas une idée juste de Ses perfections ni de Ses œuvres et surtout qu’ils ne Lui rendaient pas le culte qui Lui était dû. Appliqué au Saint-Esprit comme nous l’avons fait dans l’épigraphe de cet ouvrage, l’Ignoto Deo n’a donc rien de forcé. Conformément à la pensée de saint Paul, il veut dire, non pas que les chrétiens de nos jours ignorent la divinité du Saint-Esprit, mais que la plupart n’ont pas une connaissance bien claire de Ses œuvres, de Ses dons, de Ses fruits, de Son action sur le monde, et surtout qu’ils ne Lui rendent pas, le culte de confiance et d’amour auquel Il a tant de droits. -Se défier des objections improvisées. 2 Le Saint-Esprit est l’amour, Satan est la haine ; Notre Seigneur a sauvé le monde en s’incarnant et en mourant pour nous. Or, le mystère de l’Incarnation, dit saint Thomas, est attribué au Saint-Esprit ; et la mort de Notre Seigneur est également, selon saint Paul, attribuée au Saint-Esprit, qui per Spiritum Sanctum semetipsum obtulit. Et David, prévoyant le salut du monde, disait : Emittes Spiritum tuum et creabuntur et renovabis faciem terræ. En vertu de l’axiome : Causa causæ est causa causati, il est donc très permis de dire que c’est par le Saint-Esprit que Notre Seigneur a sauvé le monde.

 

Et plus loin : « Oh ! oui ; il n’est que trop vrai, et, quoi qu’il m’en coûte, je le dirai : taire le mal n’est pas un moyen de le guérir. Le monde actuel, et, à l’heure qu’il est, plus peut-être qu’aucune autre partie du monde, notre Italie commence évidemment à avoir des pensées, des affections, des désirs peu différents de ceux des païens. Ne croyez pas qu’il soit nécessaire pour cela d’adorer les idoles. Non. Le paganisme, dans sa partie constitutive, ou dans sa raison d’être, n’implique autre chose que le Naturalisme. Or, si vous regardez la société et la famille ; si vous écoutez les discours qui s’échangent ; si vous lisez les livres et les journaux qui s’impriment ; si vous considérez les tendances qui se manifestent : c’est à peine si en tout cela vous trouverez autre chose que la nature, la nature seule, la nature toujours.

« Eh bien, ce Naturalisme envahisseur et dominateur de la société moderne, c’est le paganisme pur, tout pur ; mais paganisme mille fois plus condamnable que l’ancien, attendu que le paganisme moderne est l’effet de l’apostasie de cette foi, que le paganisme ancien reçut avec tant de joie, embrassa avec tant d’amour. Paganisme ressuscité, qui a toutes les servilités et toutes les abominations du défunt, sans en avoir l’originalité et la grandeur, attendu qu’il est impossible de ressusciter la grandeur païenne, ceux qui l’ont tenté n’ayant abouti qu’à des parodies malheureuses et toujours ridicules, si trop souvent elles n’avaient été atroces. Paganisme désespéré, attendu qu’aucun Balaam ne lui a promis une étoile de Jacob, comme à l’ancien, qui attendait un appel à la vie ; tandis que le nôtre, né de la corruption du christianisme, ou plutôt d’une civilisation décrépite et gangrenée, n’a plus à attendre d’autre appel que celui du souverain Juge, vengeur de tant de miséricordes foulées aux pieds (Ora, cotesto naturalisme, introdotto e dominante nel moderno mondo, è pure e pretto paganesimo, etc., p, 12) ».

Ainsi, de l’aveu même de nos adversaires les plus ardents, le ver rongeur des sociétés modernes n’est ni le protestantisme, ni l’indifférentisme, ni telle autre maladie sociale à dénomination particulière, mais bien le paganisme qui les renferme toutes ; le paganisme dans ses éléments constitutifs, tel que le monde le subissait il y a dix-huit siècles. Dès lors, pour compléter nos travaux, que restait-il, sinon essayer de glorifier le Saint-Esprit, afin que, reprenant Son empire, Il chasse l’usurpateur et régénère de nouveau la face de la terre ?

VI. Quant au plan de l’ouvrage, il est tracé par le sujet. Le Saint-Esprit en Lui-même et dans Ses œuvres ; l’explication de Ses œuvres merveilleuses dans l’Ancien et dans le Nouveau Testament, par conséquent l’action incessante, universelle du Saint-Esprit, et l’action non moins incessante du mauvais Esprit ; la place immense que tient dans le monde de la nature, aussi bien que dans le monde de la grâce, et que doit, sous peine de mort, tenir, dans notre vie, la troisième Personne, aujourd’hui si oubliée et si inconnue, de l’adorable Trinité ; la double régénération du temps et de l’éternité, à laquelle Son amour nous conduit ; la nature, les conditions, la pratique du culte que le ciel et la terre Lui doivent à tant de titres : tel est l’ensemble des matières qui composent ce Traité.

En voici l’ordre : Deux Esprits opposés se disputent l’empire du monde. Commencée dans le ciel, la guerre s’est perpétuée sur la terre. Isaïe et saint Jean la décrivent. Saint Paul nous dit que c’est contre le démon que nous avons à lutter. Notre Seigneur Lui-même annonce qu’Il n’est venu sur la terre que pour détruire le règne du démon. Nous ne mettons pas aux prises ces deux Esprits, ils y sont ; nous n’inventons pas le fait, nous le constatons. Comme il est impossible de connaître la rédemption sans connaître la chute ; de même, il est impossible de faire connaître l’Esprit du bien, sans faire connaître l’Esprit du mal. A peine avons-nous dit l’existence du Saint-Esprit, que nous sommes obligé de parler de Satan, dont la noire figure apparaît comme l’ombre à côté de la lumière.

L’existence de ces deux Esprits suppose celle d’un monde supérieur au nôtre, la division de ce monde en deux camps ennemis, ainsi que son action permanente, libre et universelle sur le monde inférieur. La réalité de ces trois faits établie, nous constatons la personnalité de l’Esprit mauvais, sa chute, la cause et les conséquences de sa chute, par conséquent l’origine historique du mal.

Les deux Esprits ne sont pas demeurés dans des régions inaccessibles à l’homme, étrangers à ce qui se passe sur la terre. Loin de là ; maîtres du monde, ils se révèlent comme les fondateurs de deux cités : la Cité du bien et la Cité du mal. Cités visibles, palpables, aussi anciennes que l’homme, aussi étendues que le globe, aussi durables que les siècles, elles renferment dans leur sein le genre humain tout entier, en deçà et au delà du tombeau. La connaissance approfondie de ces deux Cités importe également à l’homme, au chrétien, au philosophe, au théologien :

A l’homme, attendu que chaque individu, chaque peuple, chaque époque appartient nécessairement à l’une ou à l’autre ;

Au chrétien, attendu que l’une est la demeure de la vie et le vestibule du ciel ; l’autre, la demeure de la mort et, le vestibule de l’enfer ;

Au philosophe, attendu que la lutte éternelle des deux Cités forme la trame générale de l’histoire, et seule rend compte de ce que le monde a vu, de ce qu’il voit, de ce qu’il verra jusqu’à la fin, de crimes et de vertus, de prospérités et de revers, de paix et de révolutions ;

Au théologien, attendu que les deux Cités, montrant en action l’Esprit du bien et l’Esprit du mal, les font mieux connaître que tous les raisonnements.

Ainsi, les deux Cités sont l’objet d’une étude dont l’importance, peut-être la nouveauté, feront pardonner la longueur.

La formation, l’organisation, le gouvernement, le but de la Cité du bien ; son roi, le Saint-Esprit, révélé par les noms

qu’Il porte dans les Livres saints ; ses princes, les bons anges ; leur nature, leurs qualités, leurs hiérarchies, leurs ordres, leurs fonctions, la raison des uns et des autres : autant de sujets d’investigations particulières.

Elles sont suivies d’un travail analogue sur la Cité du mal. Nous faisons connaître sa formation, son gouvernement, son but ; son roi, Satan, révélé par ses noms bibliques ; ses princes, les démons ; leurs qualités, leurs hiérarchies, leur habitation, leur action sur l’homme et sur les créatures.

Toute cité se divise en deux classes : les gouvernants et les gouvernés. Après les princes viennent les citoyens de deux cités : les hommes. Nous montrons leur existence placée entre deux armées ennemies qui se la disputent, ainsi que les remparts dont le Saint-Esprit environne la Cité du bien, pour empêcher l’homme d’en sortir ou le démon d’y pénétrer.

Connaître les deux Cités en elles-mêmes et dans leur existence métaphysique, ne suffit pas à nos besoins : il faut les voir en action. De là, l’histoire religieuse, sociale, politique et contemporaine de l’une et de l’autre. Ce tableau embrasse, dans ses causes intimes, toute l’histoire de l’humanité : nous n’avons pu que l’ébaucher. Néanmoins, notre esquisse met en relief le point capital, c’est-à-dire le parallélisme effrayant qui existe entre la Cité du bien et la Cité du mal, entre l’œuvre divine pour sauver l’homme, et l’œuvre satanique pour le perdre. Exposer ce parallélisme non seulement dans son ensemble, mais encore dans ses principaux traits, nous a semblé le meilleur moyen de démasquer l’Esprit de ténèbres et de faire sentir vivement au monde actuel, incrédule ou léger, la présence permanente et l’action multiforme de son plus redoutable ennemi.

De là résulte, évidente comme la lumière, l’obligation perpétuelle et perpétuellement impérieuse où nous sommes tous, peuples et individus, de nous tenir sur nos gardes, et, sous peine de mort, de rester ou de nous replacer sous l’empire du Saint-Esprit. Cette conséquence termine le premier volume de l’ouvrage et conduit au second.

VII. Pour que l’homme et le monde sentent la nécessité de se replacer sous l’empire du Saint-Esprit, il faut, avant tout, qu’ils connaissent ce divin Esprit : Ignoti nulla cupido. Une connaissance générale et purement philosophique ne saurait suffire. Il faut une science intime, détaillée, pratique : la donner est le but de nos efforts.

Après avoir montré la divinité du Saint-Esprit, parlé de Sa procession et de Sa mission, expliqué Ses attributs, nous suivons Son action spéciale sur le monde physique et sur le monde moral, dans l’Ancien Testament. Ce travail nous prépare aux temps évangéliques.

Ici se révèle, dans toute la magnificence de Son amour, la troisième Personne de l’adorable Trinité. Devant nous se présentent quatre grandes créations : la sainte Vierge, le Verbe Incarné, l’Église, le Chrétien. Ces quatre chefs-d’œuvre sont étudiés avec d’autant plus de soin, qu’ils sont toute la philosophie de l’histoire ; car ils résument tout le mystère de la grâce, c’est-à-dire toute l’action de Dieu sur le monde.

Ce mystère de la grâce, par lequel l’homme devient dieu, est, autant qu’il a dépendu de nous, exposé dans ses admirables détails. Nous disons le principe de notre génération divine, les éléments dont il se compose, leur nature, leur enchaînement, leur développement successif, jusqu’à ce que le fils d’Adam soit parvenu à la mesure du Verbe Incarné, Fils de Dieu et Dieu Lui-même.

Les Vertus, les Dons, les Béatitudes, les Fruits du Saint-Esprit, tout le travail intime de la grâce, si peu estimé de nos jours, parce qu’il est bien peu connu, sont expliqués avec l’étendue nécessaire au chrétien qui veut s’instruire lui-même, et au prêtre chargé d’instruire les autres.

Les béatitudes du temps conduisent à la béatitude de l’éternité. Devenu enfant de Dieu par le Saint-Esprit, l’homme a droit à l’héritage de son Père. Franchissant le seuil de l’éternité, nous essayons de soulever un coin du voile jeté sur les splendeurs et les délices de ce royaume créé par l’amour, régi par l’amour, où tout est, pour le corps comme pour l’âme, lumière sans ombre, vie sans limites, c’est-à-dire communication plénière, incessante du Saint-Esprit aux élus et des élus au Saint-Esprit : flux et reflux d’un océan d’amour qui plongera les élèves du Chrême, a lumni Clarismatis, dans une ivresse éternelle.

Tant de bienfaits de la part du Saint-Esprit demandent une reconnaissance proportionnée de la part de l’homme. Nous montrons comment cette reconnaissance s’est manifestée dans la suite des siècles, comment elle doit se manifester encore. Elle brille dans le tableau du culte du Saint-Esprit, des fêtes, des associations, des pratiques publiques et privées, établies en l’honneur du Bienfaiteur éternel, à qui toute créature du ciel et de la terre est redevable de ce qu’elle est, de ce qu’elle a, de ce qu’elle espère : Ne que enim est ullum omnino donum absque Spiritu Saneto ad creaturam perveniens.

VIII. Pour remplir notre tâche, trois fois difficile par sa nature, par son étendue et par la précision théologique qu’elle demande, nous avons, sans parler des conciles et des constitutions pontificales, appelé à notre aide les oracles de la vraie science, les Pères de l’Église. Leur doctrine sur le Saint-Esprit est si profonde et si abondante, que rien ne peut la remplacer. Ajoutons qu’aujourd’hui on la connaît si peu, qu’elle offre tout l’intérêt de la nouveauté.

S’agit-il de préciser les vérités dogmatiques par des définitions rigoureuses, de donner la dernière raison des choses, ou de montrer l’enchaînement hiérarchique qui unit les éléments de notre formation divine ? Dans ces questions délicates, saint Thomas nous a servi de maître. Puissent les nombreuses citations que nous lui avons empruntées le faire connaître de plus en plus, et accélérer le mouvement qui reporte aujourd’hui les esprits sérieux, vers ce foyer incomparable de toute vraie science, divine et humaine !

N’est-il pas temps de revenir, demanderons-nous à ce propos, de l’aberration qui a été si funeste au clergé, aux fidèles, à l’Église, à la société elle-même ? Il existe un génie, unique en son genre, que l’admiration des siècles appelle le Prince de la théologie, l’Ange de l’école, le Docteur angélique. Dans une vaste synthèse ce génie embrasse toutes les sciences théologiques, philosophiques, politiques, sociales, et les enseigne avec une clarté et une profondeur incomparables. Bien que pour la forme, quelquefois même pour le fond, sa doctrine soit, de temps à autre, marquée de l’inévitable cachet de l’humanité, elle est cependant tellement sûre dans son ensemble, qu’au concile de Trente, ses écrits, par un privilège inconnu dans les annales de l’Église ; méritèrent, suivant la tradition, d’être placés à côté de la Bible elle-même. Ce grand génie est un saint à qui le Vicaire de Jésus-Christ, en canonisant ses vertus, a rendu ce témoignage solennel : « Autant frère Thomas a écrit d’articles, autant de miracles il a faits. Lui seul a plus éclairé l’Église, que tous les autres docteurs. C’est une encyclopédie qui tient lieu de tout. A son école, on profite plus, dans un an, qu’à celle de tous les autres docteurs pendant toute la vie». Enfin, pour que rien ne manque à sa gloire, c’est un génie tellement puissant, qu’un hérésiarque du seizième siècle ne craignait pas de dire : «Otez Thomas, et je détruirai l’Église»1.

Ainsi, on peut considérer saint Thomas, placé au milieu des siècles, tout à la fois comme un réservoir, où sont venus se réunir tous les fleuves de doctrine de l’Orient et de l’Occident, et comme un crible par lequel, dégagées de tout ce qui n’est pas haute et pure science, les eaux de la tradition nous arrivent fraîches et limpides sans avoir rien perdu de leur fécondité.

Or, ce docteur, ce saint, ce maître si utile à l’Église et si redoutable à l’hérésie ; la Renaissance l’avait à peu près banni des séminaires, comme elle a banni des collèges tous les auteurs chrétiens. Il y a moins de trente ans, quel professeur de théologie, de philosophie, de droit social, parlait de saint Qui connaissait ses ouvrages ? Qui les lisait ? Qui les méditait ? Qui les imprimait ? Par qui et par quoi l’a-t-on remplacé ?

Sans le savoir, on avait donc réalisé, en partie du moins, le vœu de l’hérésiarque. Aussi, qu’est-il arrivé ? Où est aujourd’hui parmi nous la science de la théologie, de la philosophie et du droit public ? Dans quel état se trouvent l’Église et la société ? Quelle est la trempe des armes employées à leur défense ? Quelle est la profondeur, la largeur, la solidité, la vertu nutritive de la doctrine distribuée aux intelligences dans la plupart des ouvrages modernes : livres, journaux, revues, conférences, sermons, catéchismes ? Nous n’avons pas à répondre. Il nous est plus doux de saluer le mouvement de retour qui se manifeste vers saint Thomas. Heureux si ces quelques lignes, échappées à ce qu’il y a de plus intime dans l’âme, la douleur et l’amour, pouvaient le rendre plus général et plus rapide !

IX. Nous exprimerons un dernier vœu, c’est de voir se réveiller, dans le clergé et dans les fidèles, l’ardeur apostolique pour le Saint-Esprit. S’il est vrai qu’entre les temps actuels et les premiers siècles du christianisme il existe plus d’un rapport, ajoutons un nouveau trait de ressemblance par notre empressement à connaître et par notre fidélité à invoquer la troisième Personne de l’adorable Trinité, source inépuisable de lumière, de force et de consolation.

Que les paroles du Sage, appliquées au Saint-Esprit et si bien comprises de nos aïeux, deviennent l’encouragement de nos efforts et la règle de notre conduite. « Bienheureux l’homme qui demeure dans la Sagesse, qui médite ses perfections et avec elle étudie les merveilles du Dieu créateur, rédempteur et glorificateur ; qui rumine ses voies dans son cœur ; qui approfondit ses mystères ; qui la poursuit comme le chasseur, et se met en embuscade pour la surprendre ; qui regarde par ses fenêtres ; qui écoute à ses portes ; qui se tient près de sa maison, et qui plante à ses murailles le clou de sa tente, afin d’habiter sous sa main. A l’ombre de cette divine Sagesse, lui et ses fils, ses facultés, ses œuvres, sa vie et sa mort, goûteront les délices de la paix. Elle-même les nourrira de ses fruits, les protégera de ses rameaux ; et, à l’abri des tempêtes, ils vivront heureux et reposeront dans la gloire: Et in gloria ejus requiescet (Eccl., XIX, 22 et segq)».

CHAPITRE PREMIER L’ESPRIT DU BIEN ET L’ESPRIT DU MAL.

Deux Esprits opposés, dominateurs du monde. - Preuves de leur existence : la foi universelle, le dualisme. L’existence de ces deux Esprits suppose celle d’un monde supérieur au nôtre. - Nécessité, de la démontrer. - La négation du surnaturel, grande hérésie de notre temps. - Ce qu’est le monde surnaturel. - Preuves de son existence : la religion, l’histoire, la raison. - Passages de M. Guizot.

Deux Esprits opposés se disputent l’empire du monde (Cette expression, dont l’équivalent se trouve presque à chaque page de l’Ancien et du Nouveau Testament, sera expliquée dans le cours de ce chapitre).

L’histoire n’est que le récit de leur lutte éternelle. Ce grand fait suppose :

L’existence d’un monde supérieur au nôtre ;

La division de ce monde en bon et en mauvais ;

La double influence du monde supérieur sur la création inférieure.

Quatre vérités fondamentales qu’il faut, avant tout, mettre au-dessus de contestation.

Que deux Esprits opposés se disputent l’empire de l’homme et de la création, ce dogme est écrit en tête de la théologie de tous les peuples et dans la biographie de chaque individu. La révélation l’enseigne. Le paganisme ancien le montre dans l’adoration universelle des génies, bons et mauvais. Le bouddhisme de l’Indien, du Chinois et du Thibétain, le fétichisme du nègre de l’Afrique, comme la sanglante idolâtrie de l’Océanien, continuent d’en fournir la preuve incontestable. Au cœur de la civilisation, non moins qu’au centre de la barbarie, l’expérience le rend sensible dans un fait toujours ancien et toujours nouveau, le Dualisme.

A moins de nier toute distinction entre la vérité et l’erreur, entre le bien et le mal, entre tuer son père et le respecter, c’est-à-dire, à moins de faire du genre humain un bétail, on est bien forcé de reconnaître sur la terre la coexistence et la lutte perpétuelle du vrai et du faux, du juste et de l’injuste, d’actes bons et d’actes mauvais. Or, ce phénomène est un mystère inexplicable, autrement que par l’existence de deux Esprits opposés, supérieurs à l’homme.

Pour n’en citer qu’une preuve : le sacrifice humain a fait le tour du monde. Il continue, à l’heure qu’il est, chez tous les peuples qui n’adorent pas l’Esprit du bien, le Saint-Esprit, tel que la révélation le fait connaître. Mais l’idée du sacrifice humain est aussi étrangère aux lumières de la raison, qu’elle est opposée aux sentiments de la nature. Quoi qu’elle fasse, la raison demeurera éternellement impuissante à trouver un rapport quelconque entre le meurtre de mon semblable et l’expiation de mon péché. Loin de suivre l’instinct de la nature, le père, si dégradé qu’il soit, a toujours frémi, et il frémira toujours, en portant lui-même son enfant au couteau du sacrificateur.

Cependant le sacrifice de l’homme par l’homme, de l’enfant par le père, est un fait ; il a donc une cause. C’est un fait universel et permanent ; il a donc une cause universelle et permanente. C’est un fait humainement inexplicable ; il a donc une cause surhumaine. C’est un fait qui se produit partout où ne règne pas l’Esprit du bien, il est donc inspiré et commandé par l’Esprit du mal.

Expliquant seuls le dualisme, ces deux Esprits sont les vrais dominateurs du monde. Ce n’est pas à coup sûr, et nous avons hâte de le dire, qu’ils soient égaux entre eux. Le prétendre serait tomber dans le manichéisme : erreur monstrueuse que la raison repousse et que la foi condamne. La vérité est que ces deux Esprits sont inégaux, d’une inégalité infinie. L’un est Dieu, puissance éternelle ; l’autre, une simple créature, être éphémère qu’un souffle pourrait anéantir. Seulement, par un conseil de Son infaillible sagesse, mais dont l’homme ici-bas ne pourra jamais sonder la profondeur, Dieu a laissé à Satan le redoutable pouvoir de lutter contre Lui ; et, dans la possession du genre humain, de tenir la victoire indécise. Nous essayerons bientôt de soulever un coin du voile qui couvre cet incontestable mystère.

En attendant, l’existence de deux Esprits opposés suppose l’existence d’un monde supérieur au nôtre. Par là, nous entendons un monde composé d’êtres plus parfaits et plus puissants que nous, dégagés de la matière et purement spirituels : Dieu, les anges bons et mauvais, en nombre incalculable ; monde des causes et des lois, sans lequel le nôtre n’existerait pas ou marcherait au hasard, comme le navire sans boussole et sans pilote ; monde pour lequel l’homme est fait et vers lequel il aspire ; monde qui nous enveloppe de toutes parts, et avec lequel nous sommes incessamment en rapports ; à qui nous parlons, qui nous voit, qui nous entend, qui agit sur nous et sur les créatures matérielles, réellement, efficacement, comme l’âme agit sur le corps.

Loin d’être une chimère, l’existence de ce monde supérieur est la première des réalités. La religion, l’histoire, la raison, se réunissent pour en faire l’article fondamental de la foi du genre humain. Aujourd’hui plus que jamais, il est nécessaire de le démontrer : car la négation du surnaturel est la grande hérésie de notre temps. Naguère M. Guizot lui-même en faisait la remarque. Il écrivait : «Toutes les attaques dont le christianisme est aujourd’hui l’objet, quelque diverses qu’elles soient dans leur nature ou dans leur mesure, partent d’un même point et tendent à un même but, la négation du surnaturel dans les destinées de l’homme et du monde, l’abolition de l’élément surnaturel dans la religion chrétienne, dans son histoire comme dans ses dogmes.

« Matérialistes, panthéistes, rationalistes, sceptiques, critiques, érudits, les uns hautement, les autres très discrètement, tous pensent et parlent sous l’empire de cette idée, que le monde et l’homme, la nature morale comme la nature physique, sont uniquement gouvernés par des lois générales, permanentes et nécessaires, dont aucune volonté spéciale n’est jamais venue et ne vient jamais suspendre ou modifier le cours»1.

Rien n’est plus exact. Nous ajouterons seulement qu’indiquer le mal n’est pas le guérir. Afin de mettre sur la voie du remède, il aurait fallu dire comment, après dix-huit siècles de surnaturalisme chrétien, l’Europe actuelle se trouve peuplée de naturalistes de toute nuance, dont la race, florissante dans l’antiquité païenne, avait disparu depuis la prédication de l’Évangile. Quoi qu’il en soit, les négations individuelles s’évanouissent devant des affirmations générales. Or, le genre humain a toujours affirmé l’existence d’un monde surnaturel.

L’existence d’une religion chez tous les peuples est un fait. Ce fait est inséparable de la croyance à un monde surnaturel. « C’est, continue M. Guizot, sur une foi naturelle au surnaturel, sur un instinct inné du surnaturel que toute religion se fonde. Dans tous les lieux, dans tous les climats, à toutes les époques de l’histoire, à tous les degrés de la civilisation, l’homme porte en lui ce sentiment, j’aimerais mieux dire ce pressentiment, que le monde qu’il voit, l’ordre au sein duquel il vit, les faits qui se succèdent régulièrement et constamment autour de lui, ne sont pas tout.

« En vain il fait chaque jour dans ce vaste ensemble des découvertes et des conquêtes ; en vain il observe et constate savamment les lois permanentes qui y président : sa pensée ne se renferme point dans cet univers livré à la science. Ce spectacle ne suffit point à son âme ; elle s’élance ailleurs ; elle cherche, elle entrevoit autre chose ; elle aspire pour l’univers et pour elle-même à d’autres destinées, à un autre maître :

Par delà tous les cieux, le Dieu des cieux réside,

a dit Voltaire ; et le Dieu qui est par delà les cieux, ce n’est pas la nature personnifiée, c’est le surnaturel en personne. C’est à lui que les religions s’adressent ; c’est pour mettre l’homme en rapport avec lui qu’elles se fondent. Sans la foi instinctive de l’homme au surnaturel, sans son élan spontané et invincible vers le surnaturel, la religion ne serait pas (L’Eglise et la société chrétienne en 1861, chap. IV, p. 21).

Le genre humain ne croit pas seulement à l’existence isolée d’un monde surnaturel, il croit encore à l’action libre et permanente, immédiate et réelle de ses habitants sur le monde inférieur. De cette foi constante nous trouvons la preuve dans un fait non moins éclatant que la religion elle-même, c’est la prière : « Seul entre tous les êtres ici-bas, l’homme prie. Parmi les instincts moraux, il n’y en a point de plus naturel, de plus universel, de plus invincible que la prière. L’enfant s’y porte avec une docilité empressée. Le vieillard s’y replie comme dans un refuge contre la décadence et l’isolement. La prière monte d’elle-même sur les jeunes lèvres qui balbutient à peine le nom de Dieu, et sur les lèvres mourantes qui n’ont plus la force de le prononcer.

« Chez tous les peuples, célèbres ou obscurs, civilisés ou barbares, on rencontre à chaque pas des actes et des formules d’invocation. Partout où vivent des hommes, dans certaines circonstances, à certaines heures, sous l’empire de

1 L’Église et la Société chrétienne en 1861, chap IV, p. 19 et 20. -Dans sa prétendue Vie de Jésus, Renan vient de donner tristement raison à M. Guizot. Renan n’est qu’un écho.

certaines impressions de l’âme, les yeux s’élèvent, les mains se joignent, les genoux fléchissent, pour implorer ou pour rendre grâces, pour adorer ou pour apaiser. Avec transport ou avec tremblement, publiquement ou dans le secret de son cœur, c’est à la prière que l’homme s’adresse en dernier recours, pour combler les vides de son âme ou porter les fardeaux de sa destinée. C’est dans la prière qu’il cherche, quand tout lui manque, de l’appui pour sa faiblesse, de la consolation dans ses douleurs, de l’espérance pour la vertu (L’Eglise et la société chrétienne en 1861, chap. IV, p. 22) ».

Qu’on ne croie pas que cette confiance au pouvoir et à la bonté des êtres surnaturels soit une chimère. D’abord, je voudrais qu’on me montrât une chimère universelle. Ensuite, personne ne méconnaît la valeur morale et intérieure de la prière. Par cela seul qu’elle prie, l’âme se soulage, se relève, s’apaise, se fortifie. Elle éprouve, en se tournant vers Dieu, ce sentiment de retour à la santé et au repos qui se répand dans le corps, quand il passe d’un air orageux et lourd dans une atmosphère sereine et pure. Dieu vient en aide à ceux qui L’implorent, avant et sans qu’ils sachent s’Il les exaucera. S’il est un seul homme qui regarde comme chimériques ces heureux effets de la prière, parce qu’il ne les a jamais éprouvés, il faut le plaindre ; mais on ne le réfute pas.

La prière a une forme plus élevée que la parole, c’est le sacrifice. Plus facile à constater, puisqu’elle est toujours palpable, cette seconde forme n’est pas moins universelle que la première. En usage chez tous les peuples, à toutes les époques, sous toutes les latitudes, le sacrifice s’est offert à des êtres bons ou mauvais, mais toujours étrangers au monde inférieur. Jamais le sang d’un taureau n’a ruisselé sur les autels en l’honneur d’un taureau, d’un être matériel, ni même d’un homme.

Le droit au sacrifice ne commence pour l’homme que lorsque la flatterie voit un génie personnifié en lui, et c’est à ce génie que le sacrifice s’adresse ; ou, lorsqu’en le retirant du monde inférieur, la mort a fait de lui l’habitant du monde surnaturel. Or, dans la pensée du genre humain, le sacrifice a la même signification que la prière. Perpétuellement offert, il est donc la preuve perpétuelle de la foi de l’humanité à l’influence permanente du monde supérieur sur le monde inférieur.

L’homme ne s’est jamais contenté d’admettre une action générale et indéterminée des agents surnaturels, sur le monde et sur lui. Interrogé à tel moment qu’il vous plaira de sa longue existence, il vous dira : Je crois au gouvernement du monde matériel par le monde spirituel, comme je crois au gouvernement de mon corps par mon âme ; je crois que chaque partie du monde inférieur est dirigée par un agent spécial du monde surnaturel, chargé de la conserver et de la maintenir dans l’ordre. Je crois ces vérités, comme je crois que dans les gouvernements visibles, pâle reflet de ce gouvernement invisible, l’autorité souveraine, personnifiée dans ses fonctionnaires, est présente à chaque partie de l’empire, afin de la protéger et de la faire concourir à l’harmonie générale.

Personne n’ignore que les peuples de l’antiquité païenne, sans exception aucune, ont admis l’existence de héros, de demi-dieux, auxquels ils attribuent les faits merveilleux de leur histoire, leurs législations, l’établissement de leurs empires. Personne n’ignore qu’ils ont cru, écrit, chanté que chaque partie du monde matériel est animée par un esprit qui préside à son existence et à ses mouvements : que cet esprit est un être surnaturel, digne des hommages de l’homme et assez puissant pour faire de la créature, dont le soin lui est confié, un instrument de bien ou un instrument de mal. La même croyance est encore aujourd’hui en pleine vigueur, chez tous les peuples idolâtres des cinq parties du monde.

Dans cette croyance unanime, base de la religion et de la poésie, aussi bien que de la vie publique et privée du genre humain, n’y a-t-il aucune parcelle de vérité ? A moins d’être frappé de démence, qui oserait le soutenir ? Le monde des corps est gouverné par le monde des esprits : tel est, bien que l’ayant altéré sur quelques points secondaires, le dogme fondamental dont le genre humain a toujours été en possession.

Voulons-nous l’avoir dans toute sa pureté ? Relisons les divins oracles. Dès la première page de l’Ancien Testament, nous voyons l’Esprit du mal se rendre sensible sous la forme du serpent, et ce séducteur surnaturel exercer sur l’homme et sur le monde une domination qu’il n’a jamais perdue. Nous voyons, d’un autre côté, les Esprits du bien gouverner le peuple de Dieu, comme les ministres d’un roi gouvernent son royaume.

Depuis Abraham, père de la nation choisie, jusqu’aux Macchabées, derniers champions de son indépendance, tous les hommes de la Bible sont dirigés, secourus, protégés par des agents surnaturels, dont l’influence détermine les grands événements consignés dans l’histoire de ce peuple, type de tous les autres. Successeur, disons mieux, développement du peuple juif, le peuple chrétien nous offre le même spectacle. Mais, si les plus parfaites entre toutes les sociétés ont toujours été, si elles sont encore placées sous la direction du monde angélique, à plus forte raison les sociétés moins, parfaites se trouvent-elles, à cause même de leur infériorité, soumises au même gouvernement.

Quant aux créatures purement matérielles, écoutons le témoignage des plus grands génies qui aient éclairé le monde. «Les anges, dit Origène, président à toutes choses, à la terre, à l’eau, à l’air, au feu, c’est-à-dire aux principaux éléments; et, suivant cet ordre, ils parviennent à tous les animaux, à tous les germes et jusqu’aux astres du firmament». Saint Augustin n’est pas moins explicite. « Dans ce monde, dit-il, chaque créature visible est confiée à une puissance angélique, suivant le témoignage plusieurs fois répété des saintes Écritures». Même langage dans la bouche de saint Jérôme, de saint Grégoire de Naziance et des organes les plus authentiques de la foi du genre humain régénéré.

De cette foi universelle, invincible, la vraie philosophie donne deux raisons péremptoires : l’harmonie de l’univers et la nature de la matière.

L’harmonie de l’univers. Il n’y a pas de saut dans la nature : Natura non facit saltum. Toutes les créatures visibles à nos yeux se superposent, s’emboîtent, s’enchaînent les unes aux autres par des liens mystérieux, dont la découverte successive est le triomphe de la science. De degrés en degrés, toutes viennent aboutir à l’homme. Esprit et matière, l’homme est la soudure de deux mondes. Si, par son corps, il est au degré le plus élevé de l’échelle des êtres matériels ; il est, par son âme, au plus bas de l’échelle des êtres spirituels. La raison en est que la perfection des êtres, par conséquent leur supériorité hiérarchique, se calcule sur leur ressemblance plus ou moins complète avec Dieu, l’être des êtres, l’esprit incréé, la perfection par excellence.

Or, la créature purement matérielle est moins parfaite que la créature matérielle et spirituelle en même temps. A son tour, celle-ci est moins parfaite que la créature purement spirituelle. Puisqu’il n’y a point de saut dans les œuvres du Créateur, au-dessus des êtres purement matériels, il y a donc des êtres mixtes ; au-dessus des êtres mixtes, des êtres purement spirituels ; au-dessus de l’homme, des anges. Purs esprits, ces brillantes créatures, hiérarchiquement disposées, continuent la longue chaîne des êtres et sont, à l’égard de l’homme, ce qu’il est lui-même à l’égard des créatures purement matérielles, ou inférieures à lui ; elles le rattachent à Dieu, comme l’homme lui-même rattache la matière à l’esprit1.

Tout cela est fondé sur deux grandes lois que la raison ne saurait contester, sans tomber dans l’absurde. La première, que toute la création descendue de Dieu tend incessamment à remonter à Dieu, car tout être gravite vers son centre. La seconde, que les êtres inférieurs ne peuvent retourner à Dieu que par l’intermédiaire des êtres supérieurs. Or, nous l’avons vu, l’être purement matériel étant, par sa nature même, inférieur à l’être mixte, c’est par celui-ci seulement qu’il peut retourner à Dieu. A son tour, l’être mixte, étant naturellement inférieur à l’être pur esprit, c’est par celui-ci seulement qu’il peut retourner à Dieu. La théologie catholique formule donc un axiome de haute philosophie, lorsqu’elle dit : « Tous les êtres corporels sont gouvernés et maintenus dans l’ordre par des êtres spirituels ; toutes les créatures visibles par des créatures invisibles ».

La nature de la matière. La matière est inerte de sa nature, personne ne peut le nier : « Cependant, dit saint Thomas, nous voyons de toutes parts la matière en mouvement. Le mouvement ne peut lui être communiqué que par des êtres naturellement actifs. Ces êtres sont et ne peuvent être que des puissances spirituelles, qui, se superposant les unes aux autres, aboutissent aux anges et à Dieu même, principe de tout mouvement. De là, ces paroles de saint Augustin : Tous les corps sont régis par un esprit de vie doué d’intelligence ; et celles-ci de saint Grégoire : Dans ce monde visible, rien ne peut être mis en ordre et en mouvement, que par une créature invisible. Ainsi, le monde des corps tout entier est fait pour être régi par le monde des esprits»2.

A cette preuve tirée du mouvement de la matière se joint un fait «qui mérite, dit encore M. Guizot, toute l’attention des adversaires du surnaturel. Il est reconnu et constaté par la science que notre globe est antérieur à l’homme. De quelle façon et par quelle puissance le genre humain a-t-il commencé sur la terre ? Il ne peut y avoir de son origine que deux explications : ou bien il a été le travail propre et intime des forces naturelles de la matière ; ou bien il a été l’œuvre d’un pouvoir surnaturel, extérieur et supérieur à la matière. La création spontanée ou la création libre, il faut, à l’apparition de l’homme ici-bas, l’une ou l’autre de ces causes.

« Mais en admettant, ce que pour mon compte je n’admets nullement, les générations spontanées, ce mode de production ne pourrait, n’aurait jamais pu produire que des êtres enfants, à la première heure et dans le premier état de la vie naissante. Personne, je crois, n’a jamais dit, et personne ne dira jamais que, par la vertu d’une génération spontanée, l’homme, c’est-à-dire l’homme et la femme, le couple humain, ont pu sortir, et qu’ils sont sortis un jour, du sein de la matière, tout formés, tout grands, en pleine possession de leur taille, de leur force, de toutes leurs facultés, comme le paganisme grec a fait sortir Minerve du cerveau de Jupiter.

« C’est pourtant à cette condition seulement, qu’en apparaissant pour la première fois sur la terre, l’homme aurait pu y vivre, s’y perpétuer et y fonder le genre humain. Se figure-t-on le premier homme naissant à l’état de la première enfance, vivant, mais inerte, inintelligent, impuissant, incapable de se suffire un moment à lui-même, tremblottant et gémissant, sans mère pour l’entendre et pour le nourrir. C’est cependant là le seul premier homme que la génération spontanée puisse donner.

Évidemment, l’autre origine du genre humain est la seule admissible, la seule possible. Le fait surnaturel de la création explique seul l’apparition de l’homme ici-bas... Et les rationalistes sont contraints de s’arrêter devant le berceau surnaturel de l’humanité, impuissants à en faire sortir l’homme sans la main de Dieu» (L’Eglise et la société chrétienne en 1861, chap. IV, p. 26).

En résumé, interrogé sur le monde surnaturel, le genre humain répond par trois actes de foi

Je crois et j’ai toujours cru à l’existence d’un monde supérieur.

Je crois et j’ai toujours cru au gouvernement du monde inférieur, non par des lois immuables, mais par l’action libre d’agents supérieurs.

Je crois et j’ai toujours cru que, dans certains cas, Dieu intervient par Lui-même ou par Ses agents, d’une manière exceptionnelle, dans le gouvernement du monde inférieur, c’est-à-dire qu’Il suspend ou modifie les lois dont Il est l’auteur, et qu’Il fait des miracles.

Je crois en particulier, ajoute le monde moderne, l’élite de l’humanité, que je suis né d’un miracle. Mon existence tout entière repose sur la foi à la résurrection d’un mort, et ma civilisation a pour piédestal un tombeau.

Pour taxer d’erreur cette foi constante, universelle, invincible, il faut prouver que le genre humain, depuis son origine jusqu’à nos jours, est atteint d’une triple folie. Folie, d’avoir cru à l’existence d’un monde surnaturel ; folie d’avoir cru à l’influence des êtres supérieurs sur les êtres inférieurs ; folie d’avoir cru que le législateur suprême est libre de modifier ses lois ou d’en suspendre le cours.

1

La perfection de l’univers exigeait cette gradation des êtres, c’est la remarque de saint Thomas : Necesse est ponere aliquas creaturas incorporeas. Id enim quod praecipue in rebus creatis Deus intendit, est bonum quod consistit in assimilatione ad Deum. Perfecta autem assimilatio effectus ad causam attenditur, quando effectua imitatur causam secundum illud per quod causa producit effectum ; sicut calidum, facit calidum. Deus autem creaturam producit per intellectum et voluntatem. Unde ad perfectionem universi requiritur quod sint aliquae creaturae intellectuales. I. p. q. 50. art. 1. Cor.)

2

Omnia corpora reguntur per spiritum vitae rationalem. De Trinit. lib. III, cap. IV). In hoc mundo visibili nihil nisi per creaturam invisibilem disponi potest. Dialog. IV, cap. v. Et ideo natura corporalis nata est moveri immediate a natura spirituali secundum locum. Pars I, quaest. cx, art. 1, 2, 3. -Il y a donc autant d’âmes qu’il y a de vies : vie et âme végétative, vie et âme sensitive, vie et âme intellective. Inutile de dire que les deux premières âmes ne sont pas de la même nature que la nôtre, pas plus que la vie dont elles sont le principe

 

Ces trois opérations de piété filiale, religieusement accomplies, et le genre humain dûment convaincu d’avoir toujours été frappé de démence, il en reste une quatrième : le négateur du surnaturel devra prouver que lui-même n’est pas fou.

CHAPITRE II
DIVISION DU MONDE SURNATUREL.

Certitude de cette division : le dualisme universel et permanent. - Cause de cette division : un acte coupable. Origine historique du mal. - Explication du passage de Saint Jean : Un grand combat eut lieu dans le ciel, etc. Nature de ce combat. -Grandeur de ce combat. - Dans quel ciel il eut lieu. - Deux ordres de vérités : les vérités naturelles et les vérités surnaturelles. - Les anges connaissent naturellement les premières avec certitude. L’épreuve eut pour objet une vérité de l’ordre surnaturel. - Chute des anges.

Nous venons de voir que le monde supérieur, le monde des intelligences pures, gouverne nécessairement l’homme et le monde qui lui est inférieur. Logiquement il en résulte que le Roi du monde supérieur est le vrai Roi de toutes choses. Anges, hommes, forces de la nature ne sont que ses agents. Tout relève de Lui ; Lui seul ne relève de personne. Dès lors, il semble que dans l’univers tout devrait être paix et unité. Autre est la réalité : le dualisme est partout.

Or, le dualisme n’est dans le monde inférieur que parce qu’il est dans le monde supérieur ; dans le monde des faits, que parce qu’il est dans le monde des causes. La division et la guerre ont donc éclaté dans le ciel, avant de descendre sur la terre. Profondes, acharnées, universelles, permanentes, ce qu’elles sont parmi les hommes, elles le sont parmi les anges. En un mot, le monde surnaturel divisé en bon et en mauvais, telle est la seconde vérité fondamentale qu’il faut mettre en lumière.

Dieu étant la bonté par essence, tout ce qui sort de ses mains ne peut être que bon (Deus charitas est. I Joan., IV, 16. -Vidit Deus cuncta quae fecerat, et erant valde bona. Gen., I 31.). Puisqu’une partie des habitants du monde supérieur sont mauvais, et qu’ils ne sont pas tels par nature, il faut nécessairement conclure qu’ils le sont devenus. Nul ne devient mauvais que par sa faute. Toute faute suppose le libre arbitre. Les mauvais anges ont donc été libres, et ils ont abusé de leur liberté. Mais quelle est l’épreuve à laquelle ils ont volontairement failli ? Si la raison en constate l’existence, seule la révélation peut en expliquer la nature. Sous peine de déraisonner éternellement, il faut donc interroger Dieu Lui-même, auteur de l’épreuve et témoin de ses résultats.

Voici ce que l’Ancien des jours dit à son confident le plus intime : Un grand combat eut lieu dans le ciel ; Michel et ses anges combattaient contre le Dragon ; et le Dragon combattait, et ses anges avec lui. Ces quelques mots renferment des trésors de lumières. Là, et là seulement, est l’origine historique du mal. Partout ailleurs incertitudes, contradictions, ténèbres, tâtonnements éternels. Comme nous touchons au grand problème du monde, insistons sur chaque syllabe de l’oracle divin.

Quel est ce combat, praelium ? Les anges étant de purs esprits, ce combat ne fut pas une lutte matérielle, comme celle des Titans de la mythologie ; ni une bataille semblable à celles qui se livrent sur la terre, où tour à tour les combattants s’attaquent de loin avec des projectiles, se prennent corps à corps, se renversent et se foulent aux pieds. Comme les êtres qui en sont les acteurs, un combat d’anges est purement intellectuel. C’est une opposition entre purs esprits, dont les uns disent oui à une vérité, et les autres non. C’est un grand combat, praeliun magnum. Il est grand, en effet, à quelque point de vue qu’on l’envisage. Grand, par le nombre et la puissance des combattants ; grand, parce qu’il fut le commencement de tous les autres ; grand, par ses résultats immenses, éternels ; grand, par la vérité qui en fut l’objet. Pour diviser le ciel en deux camps irréconciliables, pour entraîner dans l’abîme la troisième partie des anges, et pour assurer à jamais la félicité des autres : il faut que la vérité en litige ait été un dogme fondamental.

Quelle peut être la nature de cette vérité proposée comme épreuve, à l’adoration des célestes hiérarchies ? Pour les anges, comme pour les hommes, il y a deux sortes de vérités : les vérités de l’ordre naturel et les vérités de l’ordre surnaturel. Les premières n’excèdent pas les facultés naturelles de l’ange et de l’homme. Il en est autrement des secondes : expliquons ce point de doctrine.

Ouvrage d’un Dieu infiniment bon, tout être est créé pour le bonheur. Le bonheur de l’être consiste dans son union avec la fin pour laquelle il a été créé. Tous les êtres ayant été créés par Dieu et pour Dieu, leur bonheur consiste dans leur union avec Dieu. Dans les êtres intelligents, faits pour connaître et pour aimer, cette union a lieu par la connaissance et par l’amour. Développés autant que le permettent les forces de la nature, cette connaissance et cet amour constituent le bonheur naturel de la créature.

Dieu ne s’en est pas contenté. Afin de procurer aux êtres doués d’intelligence un bonheur infiniment plus grand, sa bonté, essentiellement communicative, a voulu que les anges et les hommes s’unissent au Bien suprême, par une connaissance beaucoup plus claire et par un amour beaucoup plus intime, que ne l’exigeait leur bonheur naturel : de là le bonheur surnaturel.

De là aussi deux sortes de connaissances de Dieu ou de la vérité : une connaissance naturelle, qui consiste dans la vue de Dieu, autant que la créature en est capable par ses propres forces ; une connaissance surnaturelle, qui consiste dans une vue de Dieu, supérieure aux forces de la nature et infiniment plus claire que la première. Cette seconde connaissance est une faveur entièrement gratuite. Etres libres, les anges et les hommes doivent, pour s’en assurer la possession, remplir les conditions auxquelles Dieu la promet.

De là enfin, comme il vient d’être dit, relativement aux anges et à l’homme, deux sortes de vérités : les vérités de l’ordre naturel et les vérités de l’ordre surnaturel. Les anges connaissent parfaitement, complètement, dans leurs principes et dans leurs dernières conséquences, dans l’ensemble et dans le détail, toutes les vérités de l’ordre naturel, c’est-à-dire qui rentrent dans la sphère native de leur intelligence. Dans cette sphère, pour eux, nulle erreur, nul doute, par conséquent nulle contradiction possible. D’où leur vient cette admirable prérogative ? De l’excellence même de leur nature. Expliquons encore ce point de haute philosophie, si connu de la barbarie du moyen-âge, et si inconnu de notre siècle de lumières.

L’ange est une intelligence pure. Son entendement est toujours en acte, jamais en puissance : c’est-à-dire que l’ange n’a pas seulement, comme l’homme, la faculté ou la possibilité de connaître, mais qu’il connaît actuellement. Écoutons ces grands philosophes, toujours anciens, et toujours nouveaux, qu’on appelle les Pères de l’Église et les théologiens scolastiques. « Pour connaître, disent-ils, les anges n’ont besoin ni de chercher, ni de raisonner, ni de composer, ni de diviser : ils se regardent, et ils voient. La raison en est que, dès le premier instant de leur création, ils ont eu toute leur perfection naturelle et possédé les espèces intelligibles, ou représentations des choses, parfaitement lumineuses, au moyen desquelles ils voient toutes les vérités qu’ils peuvent connaître naturellement. Leur entendement est comme un miroir parfaitement pur, dans lequel se réfléchissent et s’impriment sans ombre, sans augmentation ni diminution, les rayons du soleil de vérité.

« Autre est l’entendement de l’homme. C’est un miroir imparfait, semé de taches plus ou moins épaisses et plus ou moins nombreuses, qui ne disparaissent qu’en partie sous l’effort laborieux et sans cesse renouvelé de l’étude et du raisonnement. La raison en est que l’âme humaine, étant unie an corps, doit recevoir successivement des choses sensibles, et par les choses sensibles, une partie des espèces intelligibles au moyen desquelles la vérité lui est connue. C’est même pour cela que l’âme est unie au corps. »

Puisque, dès l’instant de leur création, les anges connurent parfaitement toutes les vérités de l’ordre naturel, leur épreuve a eu nécessairement pour objet quelque vérité de l’ordre surnaturel. Inaccessibles aux forces natives de leur entendement, ces vérités ne leur sont connues que par la révélation. « Dans les anges, dit saint Thomas, il y a deux connaissances : l’une naturelle, par laquelle ils connaissent les choses soit par leur essence, soit par les espèces innées. En vertu de cette connaissance, ils ne peuvent atteindre aux mystères de la grâce, car ces mystères dépendent de la pure volonté de Dieu. L’autre surnaturelle, qui les béatifie, et en vertu de laquelle ils voient le Verbe et toutes choses dans le Verbe : Par cette vision, ils connaissent les mystères de la grâce, non pas tous ni tous également, mais selon qu’il plaît à Dieu de les leur révéler. »

Et le combat eut lieu dans le ciel, in Coelo. Quel est ce ciel ? Il y a trois cieux ou trois sphères de vérités : le ciel des vérités naturelles ; le ciel de la vision béatifique ; le ciel de la foi intermédiaire entre les deux premiers.

Nous venons de voir que, dès le premier instant de leur création, les anges connaissent parfaitement, dans leur ensemble et dans leurs dernières conséquences, toutes les vérités de l’ordre naturel. Cette connaissance fait leur gloire : car elle établit leur immense supériorité sur l’homme. Ainsi, de leur part, nul intérêt à protester contre aucune de ces vérités. Nulle possibilité même de le faire ; car tout être répugne invinciblement à sa destruction. Les vérités de l’ordre naturel étant connaturelles aux anges, protester contre elles eût été protester contre leur être même : les nier eût été une sorte de suicide. Le combat n’eut donc, pas lieu dans le ciel des vérités naturelles.

Il n’eut pas non plus pour théâtre le ciel de la vision béatifique. Récompense de l’épreuve, ce ciel est le séjour éternel de la paix. Là, toutes les intelligences angéliques et humaines, placées en face de la vérité, qu’elles contemplent sans voile, confirmées en grâce, unies en charité et consommées en gloire, vivent de la même vie, sans oppositions, sans divisions, sans rivalités possibles.

Quel est donc le ciel du combat ? Évidemment le séjour ou l’état dans lequel les anges devaient, comme l’homme, subir l’épreuve pour mériter la gloire. En quoi consistait l’épreuve ? Évidemment encore dans l’admission de quelque mystère inconnu de l’ordre surnaturel. Pour être méritoire, cette admission devait être coûteuse. Elle eut donc pour objet quelque mystère qui, aux yeux des anges, semblait choquer leur raison, déroger à leur excellence et nuire à leur gloire.

Admettre humblement ce mystère sur la parole de Dieu, l’adorer malgré ses obscurités et les répugnances de leur nature, afin de le voir après l’avoir cru : telle était l’épreuve des anges. Par cet acte de soumission, ces sublimes intelligences, courbant leurs fronts radieux devant le Très-Haut, lui disaient : « Nous ne sommes que des créatures ; vous seul êtes l’Etre des êtres. Votre science est infinie. Si grande qu’elle soit, la nôtre ne l’est pas. Votre charité égale votre sagesse : nous embrassons dans la plénitude de l’amour le mystère que vous daignez nous révéler. » Dans les conseils de Dieu, cet acte d’adoration, qui implique l’amour et la foi, était décisif pour les anges, comme un acte semblable le fut pour Adam, comme il l’est pour chacun de nous : Quiconque ne croira pas sera condamné (Qui vero non crediderit, condemnabitur. Marc., XVI, 16).

« Et Michel et ses anges combattaient contre le Dragon : Michael et angeli ejus praeliabantur cum Dracone. Le dogme à croire est à peine proposé, qu’un des archanges les plus brillants, Lucifer, pousse le cri de la révolte : « Je proteste. On veut nous faire descendre ; je monterai. On veut abaisser mon trône ; je l’élèverai au-dessus des astres. Je siégerai sur le mont de l’alliance, aux flancs de l’Aquilon. C’est moi, et non un autre qui serai semblable au Très-Haut». Une partie des anges répète : «Nous protestons »1.

A ces mots, un archange, non moins brillant que Lucifer, s’écrie : « Qui est semblable à Dieu ? Qui peut refuser de croire et d’adorer ce qu’Il propose à la foi et à l’adoration de Ses créatures ? Je crois et j’adore » (Quis ut Deus ?).

La multitude des célestes hiérarchies répète : « Nous croyons et nous adorons. »

Aussitôt punis que coupables, Lucifer et ses adhérents, changés en horribles démons, sont précipités dans les profondeurs de l’enfer, que leur orgueil venait de creuser.

Effrayante sévérité de la justice de Dieu ! Quelle en est la cause, et d’où vient qu’il y a eu miséricorde pour l’homme et non pour l’ange ? La raison en est dans la supériorité de la nature angélique. Les anges sont irrévertibles, tandis que l’homme ne l’est pas. « C’est un article de la foi catholique, dit saint Thomas, que la volonté des bons anges est confirmée dans le bien, et la volonté des mauvais obstinée dans le mal. La cause de cette obstination est non dans la gravité de la faute, mais dans la condition de la nature. Entre l’appréhension de l’ange et l’appréhension de l’homme il y a cette différence que l’ange appréhende ou saisit immuablement par son entendement, comme nous saisissons nous-mêmes les premiers principes que nous connaissons. L’homme, au contraire, par sa raison ; appréhende ou saisit la vérité d’une manière variable, allant d’un point à un autre, ayant même la possibilité de passer du oui au non. D’où il suit que sa volonté n’adhère à une chose que d’une manière variable, puisqu’elle conserve même le pouvoir de s’en détacher et de s’attacher à la chose contraire. Il en est autrement de la volonté de l’ange. Elle adhère fixement et immuablement. »

Nous connaissons l’existence, le lieu et le résultat de l’épreuve ; mais quelle en fut la nature ? En d’autres termes : quel est le dogme précis, dont la révélation devint la pierre d’achoppement pour une partie des célestes intelligences ? L’examen de cette question sera l’objet des chapitres suivants.

1 Telle est la première origine du protestantisme. En ce sens, il peut se flatter de n’être pas d’hier

 

CHAPITRE III
DOGME QUI A DONNÉ LIEU A LA DIVISION DU MONDE SURNATUREL.

L’incarnation du Verbe, cause de la chute des anges. - Preuves : enseignements des théologiens :
- Saint Thomas. - Viguier. - Suarez. - Catharin.

Décrété de toute éternité, le dogme de l’Incarnation du Verbe fut, à son heure, proposé à l’adoration des anges. Les uns acceptèrent humblement la supériorité qu’Il créait en faveur de l’homme ; les autres, révoltés de la préférence donnée à la nature humaine, protestèrent contre le divin conseil. Telle est la pensée d’un grand nombre de docteurs illustres. A tous égards, elle mérite l’attention du théologien et du philosophe. Le premier y trouve la solution des plus hautes questions de la science divine. Au second, elle explique et elle explique seule le caractère intime de la lutte éternelle du bien et du mal. Trois propositions incontestables nous semblent, d’ailleurs, en démontrer la justesse. Le mystère de l’Incarnation fut l’épreuve des anges : si 1°, ils ont eu connaissance de ce mystère ; si 2°, ce mystère était de nature à blesser leur orgueil et à exciter leur jalousie ; si 3°, le Verbe Incarné es t l’unique objet de la haine de Satan et de ses anges.

Écoutons les docteurs établissant cette triple vérité. Dès le commencement de leur existence, dit saint Thomas, tous les anges connurent de quelque manière le mystère du règne de Dieu accompli par le Christ, mais surtout à partir du moment où ils furent béatifiés par la vision du Verbe : vision que n’eurent jamais des démons, car elle fut la récompense de la foi des bons anges. »

Que tous les anges, sans exception, aient eu dès le premier instant de leur création une certaine connaissance du Verbe éternel, la raison s’élève jusqu’à le comprendre. Le Verbe est le soleil de vérité qui éclaire toute intelligence sortant de la nuit du néant : il n’y en a pas d’autre. Miroirs d’une rare perfection, les anges ne purent pas ne point réfléchir quelques rayons de ce divin soleil, dont ils étaient les images les plus parfaites. Mais, bien qu’ils eussent la conscience d’eux-mêmes et des vérités dont ils étaient en possession, ces rayons étaient encore voilés, et ils devaient l’être.

Créés dans l’état de grâce, les anges ne jouirent pas, dès l’origine, de la vision béatifique. Ils ne connurent donc qu’imparfaitement le règne de Dieu par le Verbe. Que ce Verbe adorable, par qui tout a été fait, serait le trait d’union entre le fini et l’infini, entre le Créateur et la création tout entière, et qu’ainsi Il établirait glorieusement le règne de Dieu sur l’universalité de ses œuvres : telles furent les connaissances rudimentaires des esprits angéliques. C’était en germe le mystère de l’Incarnation ou de l’union hypostatique du Verbe avec la créature, mais rien de plus.

Expliquant les paroles du maître Les anges, dit un savant disciple de saint Thomas, ont une double connaissance du Verbe, une connaissance naturelle, et une connaissance surnaturelle.

« Une connaissance naturelle, par laquelle ils connaissent le Verbe dans Son image, resplendissant dans leur propre nature. Cette première connaissance, éclairée de la lumière de la grâce et rapportée à la gloire de Dieu et du Verbe, constituait la béatitude naturelle dans laquelle ils furent créés. Toutefois, ils n’étaient pas encore parfaitement heureux, puisqu’ils étaient capables d’une plus grande perfection, et qu’ils pouvaient la perdre, ce qui, en effet, eut lieu pour un grand nombre.

« Une connaissance surnaturelle ou gratuite, en vertu de laquelle les anges connaissent le Verbe par essence et non par image. Celle-là ne leur fut pas donnée au premier instant de leur création, mais au second, après une libre élection de leur part. »

Prêtons maintenant l’oreille à Suarez, par la bouche de qui, dit Bossuet, parle toute l’école : « Il faut tenir pour extrêmement probable le sentiment qui croit que le péché d’orgueil commis par Lucifer a été le désir de l’union hypostatique : ce qui l’a rendu dès le principe l’ennemi mortel de Jésus-Christ. J’ai dit que cette opinion est très vraisemblable, et je continue de le dire. Nous avons montré que tous les anges, dans l’état d’épreuve, avaient eu révélation du mystère de l’union hypostatique qui devait s’accomplir dans la nature humaine. Il est donc infiniment croyable que Lucifer aura trouvé là l’occasion de son péché et de sa chute. »

Une des gloires théologiques du concile de Trente, Catharin, soutient hautement la même opinion. Avec d’autres commentateurs, il explique ainsi le texte de saint Paul : Et lorsqu’il l’introduisit de nouveau dans le monde, il dit : Que tous ses anges l’adorent (Hebr. I, 6) : « Pourquoi ce mot de nouveau, une seconde fois ? Parce que le Père éternel avait déjà introduit une première fois Son Fils dans le monde, lorsque, dès le commencement, Il Le proposa à l’adoration des anges et leur révéla le mystère de l’Incarnation. Il L’introduisit une seconde fois, lorsqu’Il L’envoya sur la terre pour S’incarner effectivement. Or, à cette première introduction ou révélation, Lucifer et ses anges refusèrent à Jésus-Christ leur adoration et leur obéissance. Tel fut leur péché.

« En effet, suivant la doctrine commune des Pères, le démon a péché par envie contre l’homme ; et il est plus probable qu’il a péché avant que l’homme fût créé.

Or, il ne faut pas croire que les anges aient porté envie à la perfection naturelle de l’homme, en tant que créé à l’image et à la ressemblance de Dieu. Dans cette supposition, chaque ange aurait eu la même raison, et même une plus forte, de jalouser les autres anges. Il est donc plus vraisemblable que le démon a péché par l’envie de la dignité à laquelle il a vu la nature humaine élevée dans le mystère de l’Incarnation. »

Au chapitre suivant, de nouvelles autorités viendront confirmer le sentiment de l’illustre théologien.

CHAPITRE IV (SUITE DU PRECEDENT).
Naclantus. - Nouveau passage de Viguier. - Rupert. - Raisonnement -Témoignages de saint Cyprien, de saint Irénée, de Cornélius à Lapide. - Conclusion.

Un autre membre du concile de Trente, le très savant évêque de Foggia, Naclantus, s’exprime ainsi : « Dès le principe, Lucifer et Adam lui-même connurent le Christ, au moins par la lumière de la foi ou d’une révélation particulière, comme le Créateur, le Seigneur et l’océan de tous les biens. Mais, égarés par leur propre faute, ils détournèrent les yeux de la lumière, et, comme s’ils ne L’avaient pas connu pour le Seigneur et pour l’auteur de toute grâce et de toute félicité, ils refusèrent de se soumettre à Lui. Ils Le méprisèrent même de la manière la plus impie ; c’est ce que l’Écriture appelle ne pas Le connaître. Quant à Lucifer, la chose est évidente. Non seulement il prétendit s’élever par lui-même jusque dans le ciel, mais encore tuer le Christ, envahir Son trône et marcher Son égal. »

Afin d’établir que la haine du Verbe Incarné fut le péché de Lucifer, et qu’elle n’a encore d’autre but que de le combattre, Naclantus montre qu’à son tour, le Verbe Incarné n’a d’autre pensée que de combattre Satan et de détruire son œuvre. « Le Christ est venu pour détruire les œuvres du diable. En effet, le Christ meurt, et la tête de Satan est écrasée, et lui-même chassé de son empire. Le Christ descend aux enfers, et Satan est dépouillé ; les armes et les trophées dans lesquels il mettait sa confiance lui sont enlevés. Le Christ triomphe, et Satan, nu et prisonnier, est livré au mépris du monde et laissé en exemple à ses partisans. »

Le même enseignement se trouve, mais d’une manière bien plus explicite, dans le grand théologien espagnol Viguiero. Partant du texte de saint Thomas, il dit : « Lucifer, considérant la beauté, la noblesse, la dignité de sa nature et sa supériorité sur toutes les créatures, oublia la grâce de Dieu, à laquelle il était redevable de tout. Il méconnut, de plus, les moyens de parvenir à la félicité parfaite que Dieu réserve à Ses amis. Enflé d’orgueil, il ambitionna cette félicité suprême, et le ciel des cieux, partage de la nature humaine qui devait être unie hypostatiquement au Fils de Dieu. Il envia cette place qui, dans l’Écriture, est appelée la droite de Dieu, jalousa la nature humaine et communiqua son désir à tous les anges dont il était naturellement le chef.

« Comme, dans les dons naturels, il était supérieur aux anges, il voulut l’être aussi dans l’ordre surnaturel. Il leur insinua donc de le choisir pour médiateur ou moyen de parvenir à la béatitude surnaturelle, au lieu du Verbe Incarné, prédestiné de toute éternité à cette mission. Tel est le sens de ses paroles : Je monterai dans le ciel ; je placerai mon trône au-dessus des astres les plus élevés. Je siégerai sur la montagne de l’alliance, aux flancs de l’Aquilon. Je monterai sur les nuées ; je serai semblable au Très-Haut (Is., XIV, 13,14).

« Au même instant, les bons anges, se souvenant de la grâce de Dieu, principe de tous les biens, et connaissant, par la foi la passion du vrai médiateur, le Verbe Incarné, auquel les décrets éternels avaient réservé la place et l’office de médiateur, dont Lucifer voulait s’emparer, ne voulurent point s’associer à sa rapine. Ils lui résistèrent ; et, grâce au mérite de la passion du Christ prévue, ils vainquirent par le sang de l’Agneau. C’est ainsi que la gravitation vers Dieu, que, dès le premier instant de leur création, ils avaient commencée, partie par inclination naturelle, partie par impulsion de la grâce, librement, mais imparfaitement, ils la continuèrent en pleine et parfaite liberté.

« Quant aux mauvais anges, il y en eut de toutes les hiérarchies et de tous les ordres, formant en tout la troisième partie du ciel. Éblouis, comme Lucifer, de la noblesse et de la beauté de leur nature, ils se laissèrent prendre au désir d’obtenir la béatitude surnaturelle, par leurs propres, forces ; et par le secours de Lucifer, acquiescèrent à ses suggestions, applaudirent à son projet, portèrent envie à la nature humaine, et jugèrent que l’union hypostatique, l’office de médiateur, et la droite de Dieu, convenaient mieux à Lucifer qu’à la nature humaine, inférieure à la nature angélique.

« Après cet instant, dont la durée nous est inconnue, de libre et complète élection, le Dieu tout-puissant communiqua aux bons anges la claire vision de son essence, et condamna au feu éternel les mauvais, avec Lucifer, leur chef, auquel il dit : Tu ne monteras pas mais tu descendras et tu seras traîné dans l’enfer (Is., XIV, 1). Aussitôt les bons anges, ayant Michel et Gabriel à leur tête, exécutèrent l’ordre de Dieu, et commandèrent à Lucifer et à ses partisans de sortir du ciel, où ils prétendaient rester. Malgré eux, il fallut obéir.

« Par ce qui précède, il est évident : 1° que Lucif er n’a pas péché en ambitionnant d’être égal à Dieu. Il était trop éclairé pour ignorer qu’il est impossible d’égaler Dieu, puisqu’il est impossible qu’il y ait deux infinis. De plus, il est impossible qu’une nature d’un ordre inférieur devienne une nature d’un ordre supérieur, attendu qu’il faudrait, pour cela, qu’elle s’anéantît. Il n’a pu avoir un pareil désir, attendu encore que toute créature désire, avant tout et invinciblement, sa conservation. Aussi le prophète Isaïe ne lui fait pas dire : Je serai égal, mais : Je serai semblable à Dieu.

« Il est évident, 2° que Lucifer a péché en désirant d’une manière coupable la ressemblance avec Dieu. Il ambitionna d’être le chef des anges, non seulement par l’excellence de sa nature, privilège dont il jouissait, mais en voulant être leur médiateur pour obtenir la béatitude surnaturelle : béatitude qu’il voulait acquérir lui-même par ses propres forces. C’est ainsi qu’il désira l’union hypostatique, l’office de médiateur et la place réservée à l’humanité du Verbe, comme lui convenant mieux qu’à la nature humaine, à laquelle il savait que le Verbe devait s’unir. Vouloir s’en emparer était donc de sa part un acte de rapine. Aussi Notre-Seigneur Jésus-Christ l’appelle voleur. » (Jean., X).

Ruard, Molina et d’autres théologiens éminents professent la même doctrine d’une manière non moins absolue, absolute. Bien avant eux le célèbre Rupert avait exprimé le même sentiment. Sur ces paroles du Sauveur : Il fut homicide dès le commencement, et vous voulez accomplir les désirs de votre Père, il dit : « Le Fils de Dieu parle ici de sa mort. Ainsi, rien n’empêche d’entendre par cet homicide primitif l’antique haine de Satan contre le Verbe. Cette haine, antérieure à la naissance de l’homme, Satan brûle de la satisfaire. Pour en venir à bout, il emploie tous les moyens de faire mettre à mort ce même Verbe de Dieu, actuellement revêtu de la nature humaine.

« Cela est d’autant plus vrai, que Notre-Seigneur ajoute : Et il ne se tint pas dans la vérité ; ce qui eut lieu avant la création de l’homme : En effet, à l’instant même où, s’élevant contre le Fils, qui seul est l’image du Père, il dit dans son orgueil : Je serai semblable au Très-Haut, il devint homicide devant Dieu, sauf à le devenir devant les hommes, en faisant mourir par la main des Juifs l’objet éternel de sa haine... Ces paroles, il ne se tint pas dans la vérité, signifient qu’il n’a pas continué d’aimer Celui qui est la vérité, le Fils de Dieu. En effet, demeurer dans la vérité est la même chose qu’aimer la vérité, et demeurer ou se tenir dans le Christ est la même chose qu’aimer le Christ. Satan est donc homicide dès le commencement, parce qu’il a toujours eu pour la vérité, qui est le Verbe, une haine indicible.

Ce remarquable témoignage peut se résumer ainsi : avant sa chute, Lucifer connaissait les adorables personnes de la Sainte-Trinité, et il Les aimait. Trop grandes étaient ses lumières pour lui permettre d’être jaloux de Dieu, moins encore d’avoir la prétention de le devenir. Alors il se tenait dans la vérité. Mais, quand il sut que le Verbe devait s’unir à la nature humaine, afin de la diviniser, et, en la divinisant, l’élever au-dessus des anges, au-dessus de lui-même, Lucifer : alors il ne se tint pas dans la vérité. L’orgueil entra en lui ; l’orgueil amena la révolte ; la révolte, la haine ; la haine, la chute.

D’ailleurs, pour peu qu’elle réfléchisse, la raison elle-même se persuade sans peine que l’épreuve des anges a dû consister dans la foi au mystère de l’Incarnation. D’abord, le péché des anges a été un péché d’envie : c’est un point incontestable de l’enseignement catholique : Entre tous les Pères, écoutons seulement saint Cyprien, parlant de l’envie : « Qu’il est grand, frères bien-aimés, s’écrie-t-il, ce péché qui a fait tomber les anges ; qui a fasciné ces hautes intelligences, et renversé de leurs trônes ces puissances sublimes ; qui a trompé le trompeur lui-même ! C’est de là que l’envie est descendue sur la terre. C’est par elle que périt celui qui, prenant pour modèle le maître de la perdition, obéit à ses inspirations, comme il est écrit : C’est par la jalousie du démon que la mort est entrée dans le monde

Ensuite, la jalousie des anges n’a pu avoir que deux objets : Dieu ou l’homme. A l’égard de Dieu, vouloir être semblable à Dieu, égal à Dieu, considéré en lui-même, et abstraction faite du mystère de l’Incarnation, est un désir que l’ange n’a pu avoir : « Ce désir, dit saint Thomas, est absurde et contre nature ; et l’ange le savait. » L’homme a donc été l’objet de la jalousie de Lucifer. « C’est par la jalousie qu’il eut contre l’homme, dit saint Irénée, que l’ange devint apostat et ennemi du genre humain. Mais, ainsi que nous l’avons vu, l’ange n’avait aucune raison d’envier la dignité naturelle de l’homme. Cette dignité consiste dans la création à l’image et à la ressemblance de Dieu. Or, l’ange lui-même est fait à l’image de Dieu, et même d’une manière plus parfaite que l’homme (S. Aug., De Trinit., Lib. XII, cap. VII). Une seule chose élevait l’homme au-dessus de l’ange et pouvait exciter sa jalousie : c’est l’union hypostatique.

Si le dogme de l’Incarnation, considéré en lui-même, suffit pour expliquer la chute de Lucifer ; il l’explique mieux encore, envisagé dans ses relations et dans ses effets. D’une part, ce mystère est le fondement et la clef de tout le plan divin, aussi bien dans l’ordre de la nature que dans celui de la grâce. D’autre part, il exigeait des anges, pour être accepté, le plus grand acte d’abnégation : acte sublime en rapport avec la sublime récompense qui devait le couronner.

Descendue de Dieu, toute la création, matérielle, humaine et angélique, doit remonter à Dieu ; car le Seigneur a tout fait pour Lui et pour Lui seul. Mais une distance infinie sépare le créé de l’incréé. Pour la combler, un médiateur est nécessaire, et, puisqu’il est nécessaire, il se trouvera. Formant le point de jonction et comme la soudure du fini et de l’infini, ce médiateur sera le lien mystérieux qui unira toutes les créations entre elles et avec Dieu.

Quel sera-t-il ? Évidemment celui qui, avant fait toutes choses, ne peut laisser son ouvrage imparfait : ce sera le Verbe éternel. A la nature divine il unira hypostatiquement la nature humaine, dans laquelle se donnent rendez-vous la création matérielle et la création spirituelle. Grâce à cette union, dans une même personne, de l’Etre divin et de l’être humain, du fini et de l’infini, Dieu sera homme, et l’homme sera Dieu. Ce Dieu-homme deviendra la déification de toutes choses, principe de grâce et condition de gloire, même pour les anges, qui devront l’adorer comme leur Seigneur et leur maître.

Un homme-Dieu, une vierge-mère, l’élévation la plus haute de l’être le plus bas, la nature humaine préférée à la nature angélique, l’obligation d’adorer, dans un homme-Dieu, leur inférieur devenu leur supérieur ! A cette révélation, l’orgueil de Lucifer se révolte, sa jalousie éclate. Dieu l’a vu. Rapide comme la foudre, la justice frappe le rebelle et ses complices, dans ces dispositions coupables qui, en éternisant leur crime, éternisent leur châtiment. Tel est le grand combat dont parle saint Jean.

Le ciel en fut le premier théâtre : la terre en sera le second.

CHAPITRE V
CONSÉQUENCES DE CETTE DIVISION.

Expulsion des anges rebelles. - Leur habitation : l’enfer et l’air. - Passages de saint Pierre et de saint Paul, - de Porphyre, - d’Eusèbe, - de Bède, - de Viguier, - de saint Thomas. - Raison de cette double demeure. - Du ciel, la lutte descend sur la terre. - La haine du dogme de l’Incarnation, dernier mot de toutes les hérésies et de toutes les révolutions, avant et après la prédication de l’Évangile. - Haine particulière de Satan contre la femme. Preuves et raisons.

Et le Dragon, ajoute l’Apôtre, fut précipité sur la terre, projectus in terram.

Quelle est cette terre ? En parlant de la chute de Lucifer et de ses complices, saint Pierre dit que Dieu les a précipités dans l’enfer, où ils sont tourmentés et tenus en réserve jusqu’au jour du jugement. Ailleurs, Il nous exhorte à la vigilance en nous prévenant que le démon, semblable à un lion rugissant, rôde sans cesse autour de nous pour nous dévorer.

De son côté, saint Paul appelle Satan le prince des puissances de l’air, et avertit le genre humain de revêtir son armure divine, afin de pouvoir résister aux attaques du démon. « Pour nous, dit-il, la lutte n’est pas contre des ennemis de chair et de sang, mais contre les princes et les puissances, contre les gouverneurs de ce monde de ténèbres, les esprits mauvais qui habitent l’air».

Ainsi, les deux plus illustres organes de la vérité, saint Pierre et saint Paul, donnent tour à tour, pour habitation aux anges déchus, l’enfer et l’air qui nous environne. Malgré une apparente contradiction, leur langage est exact : c’est l’écho retentissant de la tradition universelle.

Sous le nom de Pluton ou de Sérapis, les peuples anciens n’ont-ils pas admis un roi des enfers, habitant les sombres demeures du Tartare et environné de dieux infernaux, ses satellites et ses courtisans ? N’ont-ils pas en même temps proclamé par mille sacrifices, mille supplications, mille rites différents, la présence de ces dieux infernaux dans les couches inférieures de notre atmosphère, ainsi que leur action malfaisante sur l’homme et sur le monde ?

« Ce n’est pas en vain, dit Porphyre, que nous croyons les mauvais démons soumis à Sérapis, qui est le même dieu que Pluton. Comme ce genre de démons habite les lieux les plus voisins de la terre, afin d’assouvir plus librement et plus souvent leurs abominables penchants, il n’est sorte de crimes qu’ils n’aient coutume de tenter et de faire commettre».

Sous ce rapport le langage de l’humanité chrétienne est semblable à celui de l’humanité païenne. Les Pères de l’Église parlent comme les philosophes. S’adressant à Lucifer, voici ce que dit le Seigneur : « Tu fus engendré sur la montagne sainte de Dieu ; tu naquis au milieu des pierres resplendissantes de feu. Tu les surpassais en éclat, jusqu’au jour où l’iniquité pénétra dans ton cœur. Ta science s’est corrompue avec ta beauté, et je t’ai précipité sur la terre». (Ezech., XXVIII, 14 et suiv.).

« Par ces paroles et d’autres encore, nous apprenons clairement, dit Eusèbe, le premier état de Lucifer parmi les puissances les plus divines, et sa chute du rang le plus éminent, à cause de son orgueil secret et de sa révolte contre Dieu. Mais au-dessous de lui nous trouvons des myriades d’esprits du même genre, enclins aux mêmes prévarications, et à cause de leur impiété expulsés du séjour des bienheureux. Au lieu de cette enceinte éclatante de lumière, séjour de la Divinité, au lieu de cette gloire qui brille dans le palais du ciel, au lieu de la société des chœurs angéliques, ils habitent la demeure préparée pour les impies, par la juste sentence du Dieu tout-puissant, le Tartare, que les livres saints désignent sous le nom d’abîme et de ténèbres.

« Afin d’exercer les athlètes de la vertu et de les enrichir de mérites, une partie de ces êtres malfaisants a reçu de Dieu la permission d’habiter autour de la terre, dans les régions inférieures de l’air. C’est elle qui est devenue la cause concomitante du polythéisme, qui ne vaut pas mieux que l’athéisme, c’est elle que l’Écriture nomme par les noms qui lui conviennent d’esprits mauvais, de démons, de principautés et de puissances, de princes du monde, de rois malfaisants des airs. D’autres fois, en vue de rassurer les hommes, ses bien-aimés, Dieu les désigne sous des symboles, par exemple, lorsqu’il dit : Vous marcherez sur l’aspic et sur le basilic ; vous foulerez aux pieds le lion et le dragon. »

Pour omettre vingt autres noms, au huitième siècle, Bède le Vénérable parlait en Occident, comme Eusèbe, au quatrième siècle, avait parlé en Orient. Voici ses paroles : « Soit que les démons voltigent en l’air, ou qu’ils parcourent la terre, soit qu’ils errent dans le centre du globe ou qu’ils y soient enchaînés, partout et toujours ils portent avec eux les flammes qui les tourmentent : semblables au fébricitant qui, dans un lit d’ivoire, ou exposé aux rayons du soleil, ne peut éviter la chaleur ou le froid inhérent à sa maladie. Ainsi, que les démons soient honorés dans des temples splendides, ou qu’ils parcourent les plaines de l’air, ils ne cessent de brûler du feu de l’enfer. »

Plus tard, un autre témoin de la foi universelle s’exprime en ces termes : « Une partie des mauvais anges, chassés du ciel, est restée dans l’obscure région des nuages, c’est-à-dire dans les couches moyennes et inférieures de l’atmosphère, portant l’enfer avec eux. Ils sont là par une disposition de la Providence pour exercer les hommes. L’autre partie a été précipitée dans l’enfer, dépouillée de toute noblesse et de toute dignité, non pas naturelle toutefois, attendu, comme l’enseigne saint Denis, que les anges déchus n’ont pas perdu leurs dons naturels, mais bien les dons gratuits, l’amitié de Dieu, les vertus et les dons du Saint-Esprit, appelés par Isaïe les délices du Paradis. »

Avec sa pénétration ordinaire, saint Thomas découvre la raison de ce double séjour : « La Providence, dit l’angélique docteur, conduit l’homme à sa fin de deux manières : directement, en le portant au bien ; c’est le ministère des bons anges ; indirectement, en l’exerçant à la lutte contre le mal. Il convenait que cette seconde manière de procurer le bien de l’homme fût confiée aux mauvais anges, afin qu’ils ne fussent pas entièrement inutiles à l’ordre général. De là, pour eux, deux lieux de tourments ; l’un à raison de leur faute, c’est l’enfer ; l’autre à raison de l’exercice qu’ils doivent donner à l’homme, c’est l’atmosphère ténébreuse qui nous environne.

« Or, procurer le salut de l’homme doit durer jusqu’au jour du jugement. Jusqu’alors donc durera le ministère des bons anges et la tentation des mauvais. Ainsi, jusqu’au dernier jour du monde, les bons anges continueront de nous être envoyés, et les mauvais d’habiter les couches inférieures de l’air. Toutefois, il en est parmi eux qui demeurent dans l’enfer, pour tourmenter ceux qu’ils y ont entraînés ; de même qu’une partie des bons anges reste dans le ciel avec les âmes des saints. Mais, après le jugement, tous les méchants, hommes et anges, seront dans l’enfer, et tous les bons dans le ciel. »

Le texte sacré continue en disant : « Une fois précipité sur la terre, le Dragon se mit à persécuter la femme, persecutus est mulierem

Quelle est cette persécution ? Elle n’est autre chose que la continuation du grand combat de Lucifer et de ses anges contre le Verbe Incarné. Sur la terre comme dans le ciel, aujourd’hui comme au commencement et jusqu’à la fin du monde : mêmes combattants, mêmes armes, même but. Là est toute la philosophie de l’histoire passée, présente et future. Qui ne comprend pas cela ne comprendra jamais rien à la grande énigme, qu’on appelle la vie du genre humain sur la terre. Nous avons vu, et, empruntant les paroles de Cornélius à Lapide, nous répétons que : « Le péché de Lucifer et de ses anges fut un péché d’ambition. Ayant eu connaissance du mystère de l’Incarnation, ils virent

avec jalousie la nature humaine préférée à la nature angélique. De là, leur haine contre le fils de la femme, c’està-dire le Christ. De là leur guerre dans le ciel : guerre à outrance qu’ils continuent sur la terre

N’ayant pu s’opposer au décret de l’union hypostatique de la nature divine avec la nature humaine, Lucifer et ses satellites sont constamment et uniquement occupés à le frustrer de ses effets. Rendre impossible ou inutile la foi au dogme de l’Incarnation : tel est le dernier mot de tous leurs efforts. Ouvrons l’histoire : Grâce à la malice du démon, l’homme, qui devait surtout bénéficier de l’Incarnation, commence par devenir prévaricateur. Afin de le retenir éternellement éloigné du Verbe son libérateur, Satan charge son noble esclave d’une triple chaîne. Jusqu’à la venue du Messie, trois grandes erreurs dominent les nations : le Panthéisme, le Matérialisme, le Rationalisme. Ces trois grandes erreurs se résument dans une seule qui en est le principe et la fin : le Satanisme.

Mères de toutes les autres, ces monstrueuses hérésies tendent, comme il est facile de le voir, à rendre radicalement impossible la croyance au dogme de l’Incarnation. Le panthéisme : Si tout est Dieu, l’Incarnation est inutile. Le matérialisme : Si tout est matière, l’Incarnation est absurde. Le rationalisme : Si la suprême sagesse est de croire à la seule raison, l’Incarnation est chimérique. Voilà pour les nations païennes.

Quant au peuple juif, chargé de conserver la promesse du grand Mystère, tous les efforts de Satan ont pour but de le faire tomber dans quelqu’une de ces erreurs et de l’entraîner dans l’idolâtrie. Diverses fois il y réussit, du moins en partie. Aux pieds des idoles, Israël oublie le Verbe Incarné, futur libérateur du monde. Alors, Satan règne en paix sur le genre humain vaincu, et l’histoire de l’antiquité n’est que l’histoire de son insolent triomphe. Lorsqu’arrive la plénitude des temps, que voyons-nous ? De toutes parts les puissances infernales rugissent. La guerre contre le dogme de l’Incarnation recommence avec un indicible acharnement. Pour l’empêcher de s’établir, Satan déchaîne les persécutions.

Pour le ruiner dans l’esprit de ceux qui l’ont accepté, il déchaîne les hérésies. Pendant huit siècles, depuis le temps des Apôtres, jusqu’à Élipand et à Félix d’Urgel, en passant par Arius, l’effort de l’enfer se porte directement sur le dogme de l’Incarnation. Plus ou moins masquée, les même attaques continuent pendant les siècles suivants.

Par un retour trop significatif, la divinité de Notre-Seigneur ou le mystère de l’Incarnation, clef de voûte du monde surnaturel, est redevenue sous nos yeux ce qu’elle fut au commencement, le but avoué, le point capital, le dernier mot de l’éternel combat. Arius n’est-il pas ressuscité et embelli dans Strauss, dans Renan et consorts, coryphées de la lutte actuelle ?

En attendant la ruine presque totale de la foi au dogme réparateur, funeste victoire qui lui est annoncée pour les derniers jours du monde, Satan multiplie ses efforts, afin de la rendre inutile à ceux qui la conservent encore. Comme autrefois les Juifs, il pousse aujourd’hui les chrétiens à toutes sortes d’iniquités : c’est ce que saint Paul appelle «l’idolâtrie spirituelle, dont l’effet immédiat est d’anéantir en tout ou en partie la salutaire influence de l’auguste mystère. »

Ainsi, le Verbe Incarné, voilà l’objet éternel de la haine de Satan ; voilà le dernier mot des persécutions, des schismes, des hérésies, des scandales, des tentations et des révolutions sociales ; en d’autres termes, voilà l’explication du grand combat qui, commencé dans le ciel, se perpétue sur la terre, pour aboutir à l’éternité du bonheur ou à l’éternité du malheur.

Mais pourquoi l’Incarnation a-t-elle été, est-elle encore, sera-t-elle toujours l’unique objet de la lutte entre le ciel et l’enfer ? Cette question est fondamentale. Seule, la réponse peut expliquer l’éternel acharnement du combat, ainsi que la nature et l’ensemble des moyens employés par l’attaque et par la défense.

L’Incarnation, c’est tout le Christianisme. Mais quel est le but de l’Incarnation ? Déjà, nous l’avons indiqué c’est de déifier l’homme. Dieu ne s’en est pas caché. Ses paroles, vingt fois répétées, manifestent son conseil. « Je l’ai dit : vous êtes des Dieux et tous fils du Très-Haut. On les appellera Fils du Dieu vivant. Soyez parfaits comme votre Père céleste Lui-même est parfait ; car vous participez à la nature divine. Le pouvoir vous a été donné de devenir fils de Dieu. Voyez quelle est la charité du Père, il veut que nous ne soyons pas seulement appelés, mais que nous soyons réellement fils de Dieu».

L’homme connaît le conseil divin, il l’a toujours connu. Il sait, il a toujours su, dans le sens catholique du mot, qu’il doit devenir Dieu. Il y aspire de toutes les puissances de son être. Satan le sait aussi, et il prend l’homme par cet endroit. Mangez de ce fruit, et vous serez comme des Dieux, est la première parole qu’il lui adresse (Gen., III, 5.)

Tel en est le sens : « Vous devez être des Dieux, je le sais et ne le conteste pas. Je vous propose seulement un moyen court et facile de le devenir. Pour être des Dieux, on vous a dit : Humiliez-vous ; obéissez ; abstenez-vous ; reconnaissez votre dépendance. Vous soumettre à de pareilles conditions, c’est tourner le dos au but. L’abaissement ne peut conduire à l’élévation. Voulez-vous y arriver? Brisez vos entraves. Le premier pas vers la déification, c’est la liberté».

Comme dans toute hérésie, il y a du vrai dans cette parole. Le vrai est que l’homme doit être déifié. Le faux est qu’il puisse l’être en suivant la voie indiquée par Satan. Aussi, remarquons-le bien, si étrange qu’elle soit, cette promesse de déification n’excite, dans les pères du genre humain, ni étonnement, ni indignation, ni sourire de mépris. Ils l’accueillent ; et, pour l’avoir prise dans le sens du tentateur, ils se perdent en l’accueillant. Aussi, saint Thomas remarque avec raison que le principal péché de nos premiers parents ne fut ni la désobéissance ni la gourmandise, mais bien le désir déréglé de devenir semblables à Dieu. La désobéissance et la gourmandise furent les moyens ; l’ambition illégitime d’être comme des Dieux, le but final de leur prévarication.

« Le premier homme, dit le grand docteur, pécha principalement par le désir de devenir semblable à Dieu, quant à la science du bien et du mal, suivant la suggestion du serpent : de manière à pouvoir, par les seules forces de sa nature, se fixer à lui-même les règles du bien et du mal ; ou connaître d’avance et par lui-même le bonheur ou le malheur qui pouvait lui arriver. Il pécha secondairement par le désir de devenir semblable à Dieu, quant à la puissance d’agir, de manière à arriver à la béatitude par ses propres forces. »

Saint Thomas n’est ici que l’écho de saint Augustin, qui dit nettement : « Adam et Ève voulurent ravir la divinité, et ils perdirent la félicité. » Que certains anthropologues, dont l’audace va jusqu’à nier l’unité de l’espèce humaine, expliquent l’influence magique de cette parole sur tous les habitants du globe : Vous serez comme des Dieux. Victorieuse des pères de notre race, il y a six mille ans, cette parole, Satan la répète constamment à leur postérité, et en obtient le même succès. Il n’en sait pas d’autre. Celle-là, en effet, lui suffit. Étudiée avec soin, la psychologie du mal démontre qu’un désir de divinité est au fond de toutes les tentations : les victimes de Satan ne sont ses victimes que pour avoir voulu être comme des Dieux.

En résumé, de la part de l’Esprit de lumière et de la part de l’Esprit de ténèbres, tout roule sur la déification de l’homme. Le premier veut l’opérer par l’humilité ; le second, par l’orgueil. L’un dit à l’homme, sur la terre, le mot déificateur qu’il dit à l’ange, dans le ciel Soumission. L’autre répète à l’homme le mot radicalement corrupteur, que lui-même prononça dans le ciel Indépendance. De ces deux principes opposés découlent, comme deux ruisseaux de leurs sources, les moyens contradictoires de la déification divine et de la déification satanique. Inutile d’ajouter que la première est la vérité ; la seconde, une contrefaçon ; que l’une rend l’homme vraiment fils de Dieu, image vivante de Ses perfections, héritier de Son royaume, compagnon de Sa gloire ; et l’autre, fils de Satan, complice de sa révolte et compagnon de son supplice : A patre Diabolo estis.

Toutefois, entre ces moyens opposés, il existe un parallélisme complet. Nous le ferons connaître plus tard ; car il n’est pas le moindre danger de la grande persécution de l’ange déchu. « Lucifer et ses suppôts feront de grands prodiges et des choses étonnantes, de manière à séduire, s’il était possible, les élus mêmes » (Matt., XXIV, 24) : tel est l’avertissement trop oublié du Maître divin. Vrai dans tous les temps, il semble le devenir aujourd’hui plus que jamais, et demain il le sera plus encore qu’aujourd’hui.

L’Apôtre termine la grande histoire du mal en disant : « Et le dragon persécuta la femme qui enfanta le fils : Persecutus est mulierem quae peperit filium. »

La persécution nous est connue ; mais quelle femme en est l’objet ? C’est la Femme par excellence, mère du Fils par excellence. C’est la femme dont il fut dit au Dragon lui-même, aussitôt après sa première victoire : «J’établirai la guerre entre toi et la femme, entre ta race et la sienne ; elle t’écrasera la tête, et toi tu tendras des pièges à son talon». (Gen., III, 15) Voulez-vous la connaître ? Prêtez l’oreille à la voix des siècles passés et des siècles présents : tous répètent le nom de MARIE.

Mais comment Marie, dont le passage sur la terre s’est accompli en quelques années, dans un coin obscur de la Palestine, peut-elle être l’objet d’une persécution aussi durable que les siècles, aussi étendue que le monde ? Marie est la femme immortelle. Quarante siècles avant sa naissance, elle vivait dans Ève ; et Satan le savait. Depuis dix-huit siècles, elle vit dans l’Église ; et Satan le sait encore.

Marie vivait dans Ève. Elle y vivait comme la fille dans sa mère, ou plutôt comme le type dans le portrait. Suivant les Pères, Adam fut formé sur le modèle du Verbe Incarné, et Ève sur le modèle de Marie. Dès l’origine, Marie fut, dans Ève, la mère de tous les vivants, parce qu’elle devait enfanter la vie : Mater cunctorum viventium. Ce mystère, connu de Satan, explique sa haine particulière contre la femme. Sans doute la femme coupable a été condamnée à la domination de l’homme et à des douleurs propres à son sexe. Mais cette condamnation suffit-elle pour expliquer sa triste condition, dans tous les siècles et sur tous les points du globe ? Que sont les souffrances de l’homme, comparées aux humiliations, aux outrages, aux tortures de la femme ? D’où vient cette différence ?

Croire qu’elle a sa cause uniquement dans la culpabilité plus grande de la femme primitive, nous semble une affirmation hasardée, pour ne pas dire une erreur. Il est vrai, suivant saint Thomas, que le péché d’Ève fut, sous plusieurs rapports, plus grand que celui d’Adam ; mais il est vrai aussi, suivant le même docteur, que, sous le rapport de la personne, le péché d’Adam fut plus grand que celui d’Ève. Comment prouver qu’aux yeux de la justice divine, il n’y a pas une sorte de compensation qui ramène les coupables à l’égalité ? S’il reste une différence défavorable à la femme, suffit-elle pour justifier l’énorme aggravation de sa peine ? Suffit-elle surtout pour expliquer la préférence incontestable qu’elle a toujours eue dans la haine de Satan ?

Dans tous les pays où il a régné, où il règne encore, la femme est la plus malheureuse créature qu’il y ait sous le ciel. Esclave-née, bête de somme, battue, vendue, outragée de toute manière, accablée des plus rudes travaux, son histoire ne peut s’écrire qu’avec des larmes, du sang et de la boue. Pourquoi cet acharnement du Dragon contre l’être le plus faible, et dont il semble par conséquent avoir moins à craindre ? D’où vient cette prédilection à choisir la femme, et surtout la jeune fille, pour medium, pour organe de ses mensonges, pour instrument de ses manifestations ridicules ou coupables ? (L’histoire est pleine de ces honteuses préférences). Nous n’en saurions douter, c’est une vengeance du Dragon.

Dans la femme, dans la vierge surtout, il voit Marie. Il voit celle qui doit lui écraser la tête ; et, à tout prix, il veut torturer la femme, l’avilir, la dégrader, soit pour se venger de sa défaite, soit pour empêcher le monde de croire à l’incomparable dignité de la femme, et ébranler ainsi jusque dans ses fondements le dogme de l’Incarnation : Persecutus est mulierem1 .

A ce compte, ne semble-t-il pas que c’est l’homme, et non la femme, qui devrait avoir la préférence dans la haine de Satan ? Car enfin, ce n’est pas la femme, mais l’homme-Dieu qui a détruit l’empire du démon. Sans doute, le vainqueur du Dragon est le fils de la femme ; mais il est vrai aussi que sans la femme, sans Marie, ce vainqueur n’aurait pas existé, et que Satan continuerait paisiblement d’être, ce qu’il fut autrefois, le Dieu et le roi de ce monde. L’observation est

Cette préférence de haine, dit Camerarius, se remarque jusque dans l’ordre purement physique. L’opinion est que les serpents, cruellement ennemis de l’homme, le sont encore plus de la femme ; qu’ils l’attaquent plus souvent, et que plus souvent ils la tuent de leurs morsures. Un fait évident le confirme, c’est que dans une foule d’hommes, s’il y a une seule femme, c’est elle que le serpent cherche à mordre. « Id enim in eo maxime perspicitur, quod etiam in turba frequentissima virorum, serpens unius mulieris, etiam si sola fuerit, calcibus insidiari consueverit. » Medit. hist., pars I, cap. IX, p. 31

 

d’autant plus juste, que le vainqueur de Satan n’est pas venu de l’homme, mais de la femme, sans aucune participation de l’homme.

C’est donc à juste titre que le Dragon s’en prend de sa défaite, non à l’homme, mais à la femme. C’est donc à juste titre que Dieu même lui annonça que la femme, et non pas l’homme, lui écraserait la tête. C’est donc à juste titre que l’Église fait hommage à Marie de ses victoires, et qu’elle lui redit de tous les points du globe : Réjouissez-vous, Marie ; vous seule avez détruit toutes les hérésies d’un bout de la terre à l’autre. C’est donc à juste titre que la femme est l’objet préféré de la haine de Satan : Persecutus est mulierem. C’est donc à juste titre, enfin, qu’à tous les triomphes de Marie correspondent les rugissements du Dragon, et que ces rugissements deviennent d’autant plus affreux, que le triomphe est plus éclatant.

Comme ces idées à la fois si rationnelles et si mystérieuses, si sublimes et si simples, expliquent à merveille la lutte acharnée, inouïe, dont nous sommes aujourd’hui témoins ! Pour soulever tant de fureurs, qu’a fait l’Église ? Ne le demandons pas. En proclamant le dogme de l’Immaculée Conception, elle a glorifié l’éternelle ennemie de Satan d’une gloire jusqu’alors inconnue. Or, en élevant jusqu’aux dernières limites le triomphe de Marie, elle a fait tomber sur le Dragon le dernier éclat de la foudre, dont il fut menacé il y a six mille ans. C’est vraiment aujourd’hui que le pied virginal de la femme pèse de tout son poids sur la tête du serpent. Que Pie IX souffre des angoisses inouïes : il les a méritées.

Persécutée dans Ève, sa mère, et dans toutes les femmes, ses murs, avec une rage dont l’histoire peut à peine retracer le tableau, Marie fut persécutée dans sa personne. De la crèche à la croix, quelle fut sa vie ? Femme des douleurs, comme son Fils fut l’homme des douleurs, à elle appartient le droit exclusif de répéter de génération en génération : « Vous tous qui passez par le chemin, regardez et voyez s’il est une douleur comparable à la mienne ! » A nulle autre, par conséquent, ne convient, comme à elle, le titre de Reine des martyrs.

Marie meurt, et la persécution ne s’arrête pas devant sa tombe. En effet, comme Marie avait vécu dans Ève, sa mère et sa figure, elle vit dans l’Église, sa fille et son prolongement. Nous disons sa fille ; car le sang divin qui a enfanté l’Église est le sang de Marie. Nous disons son prolongement ; comme Marie, l’Église est vierge et mère tout ensemble. Vierge, jamais l’erreur ne l’a souillée ; mère, elle enfante autant de Christs qu’elle enfante de chrétiens : Christianus alter Christus. Marie fut l’épouse du Saint-Esprit ; l’Église a le même privilège. C’est Lui qui la protège, qui la nourrit, qui en prend soin et qui la rend mère d’innombrables enfants (Corn. a Lapid. in Gen., III, 14 ; et in Apoc., XIII, 1).

Ainsi, la femme, objet de la haine éternelle du Dragon, c’est Ève, c’est Marie, c’est l’Église, ou plutôt c’est Marie toujours vivante dans Ève et dans l’Église. Femme par excellence, en qui un privilège sans exemple réunit les gloires les plus incompatibles de la femme, l’intégrité de la vierge et la fécondité de la mère ; femme de la Genèse et de l’Apocalypse, placée au commencement et à la fin de toutes choses : soyez bénie ! Votre existence nous donne le dernier mot de la grande lutte que, sans vous, nul ne saurait comprendre ; de même que votre mission, immortelle comme votre existence, explique l’immortalité de la haine infernale dont vous êtes l’objet et nous avec vous : Persecutus est mulierem quae peperit masculum.

CHAPITRE VI
LA CITÉ DU BIEN ET LA CITÉ DU MAL.

Influence du monde supérieur sur le monde inférieur, prouvée par l’existence de la Cité du bien et de la Cité du mal. -Ce que sont ces deux cités considérées en elles-mêmes. -Tout homme appartient nécessairement à l’une ou à l’autre. -Nécessité de les connaître à fond. -Étendue de la Cité du mal. -Réponse à l’objection qu’on en tire. -Le mal ne constitue qu’un désordre plus apparent que réel. -Gloire qu’il procure à Dieu. -Les combats de l’homme. -La puissance du démon sur l’homme vient de l’homme et non pas de Dieu. -Dieu n’est intervenu dans le mal que pour le prévenir, le contenir et le réparer : preuves.

Des quatre vérités qui forment la base de cet ouvrage, trois sont désormais constatées. Deux esprits opposés se disputent l’empire de la création ; il y a un monde surnaturel : ce monde se divise en bon et en mauvais.

Les deux esprits sont : d’une part, le Saint-Esprit, l’esprit de Dieu, esprit de lumière, d’amour et de sainteté, ayant à ses ordres des légions d’anges, appelés par saint Paul Esprits administrateurs envoyés en mission, pour prendre soin des élus (Hebr., I, 14). D’autre part, Lucifer ou Satan, l’archange déchu, esprit de ténèbres, de haine et de malice, commandant à une armée d’esprits pervers, sans cesse occupés à faire de l’homme le complice de leur révolte, pour en faire le compagnon de leurs supplices (Eph., VI, 11, 12).

Dans un travail où il sera constamment question des agents surnaturels, il était indispensable d’établir, avant tout, ces dogmes fondamentaux, sur lesquels repose, d’ailleurs, la vraie philosophie de l’histoire.

Il en reste un quatrième : l’influence du monde supérieur, bon et mauvais, sur le monde inférieur. Déjà nous l’avons indiquée, mais une indication ne suffit pas. L’étude approfondie de cette double influence, de ses caractères et de son étendue, est un des éléments nécessaires de l’histoire du Saint-Esprit. Comme, en peinture, l’étude de l’ombre est indispensable à l’étude de la lumière ; ainsi, dans la philosophie chrétienne, la connaissance de la rédemption ne peut être séparée de celle de la chute.

Or, la certitude de ce nouveau dogme est affirmée par un fait lumineux comme le soleil, palpable comme la matière, intime comme la conscience : nous avons nommé la Cité du bien et la Cité du mal. « Deux amours, dit saint Augustin, ont fait deux cités».

Les deux esprits opposés, avec les forces dont ils disposent, ne sont pas demeurés oisifs dans les régions inaccessibles du monde supérieur. Leur présence dans le monde inférieur est permanente. S’ils restent invisibles en eux-mêmes, leurs œuvres sont palpables. Telle est leur influence, que chacun d’eux a fait un monde, ou, pour répéter le mot du grand docteur, une cité à son image. Aussi visibles que la lumière, aussi anciennes que le monde, aussi étendues que le genre humain, aussi opposées entre elles que le jour et la nuit, ces deux cités accusent pour auteurs deux esprits essentiellement différents. Ces deux cités sont la Cité du bien et la Cité du mal. Pour les connaître, il faut avant tout les considérer en elles-mêmes.

Développement de l’homme, composé d’un corps et d’une âme, toute société présente un côté palpable et un côté spirituel. Dans la Cité du bien, comme dans la Cité du mal, le côté palpable et visible, c’est la réunion des hommes dont elles se composent. Sous le nom de bons et de méchants, ou, comme dit l’Écriture, d’enfants de Dieu et d’enfants des hommes, les citoyens de ces deux cités existent depuis l’origine des temps, ils se révèlent à chaque page de l’histoire. Nous les voyons, nous les coudoyons ; nous comptons parmi les uns ou parmi les autres. Prouver ce fait serait superflu. Personne d’ailleurs ne le conteste, excepté le sauvage civilisé, assez abruti pour nier la distinction du bien et du mal ; mais la négation de la brute ne compte pas.

Le côté invisible des deux cités, c’est l’esprit qui les anime. Nous entendons par là les fondateurs et les gouverneurs de l’une ou de l’autre, par conséquent, l’action réelle, permanente et universelle du monde supérieur sur le monde inférieur, du monde des esprits sur le monde des corps.

Des deux cités, l’une s’appelle la Cité du bien. La raison en est que son fondateur et son roi, c’est l’Esprit du bien ; ses gouverneurs et ses gardiens, les bons anges ; ses citoyens, tous les hommes qui travaillent à leur déification, conformément au plan tracé par Dieu lui-même. Cette cité est l’ordre universel. Elle est l’ordre, parce qu’elle prend pour règle de ses volontés la volonté même de Dieu, ordre souverain. Elle est l’ordre, parce que sa pensée coordonnant le fini à l’infini, le présent à l’avenir, elle tend à l’éternité, objet de tous ses efforts et de toutes ses aspirations. Or, l’éternité, c’est l’ordre ou le repos immuable des êtres dans leur centre. Elle est l’ordre universel, parce que dans cette cité tout est à sa place : Dieu en haut et l’homme en bas.

Cette cité est le Catholicisme. Immense et glorieuse famille, née avec le temps, composée des anges et des fidèles de tous les siècles et dont les membres aujourd’hui séparés, mais non désunis, forment l’Église de la terre, l’Église du Purgatoire ; l’Église du Ciel, jusqu’au jour où, se confondant dans un embrassement fraternel, ces trois Églises ne formeront plus qu’une Église éternellement triomphante.

L’autre est la Cité du mal. On la nomme ainsi, parce que son fondateur et son roi, c’est l’Esprit du mal ; ses gouverneurs, les anges déchus ; ses citoyens, tous les hommes qui travaillent à leur prétendue déification, conformément aux règles données par Satan. Cette cité est le désordre, le désordre universel. Elle est le désordre, parce qu’elle se prend elle-même pour règle, sans tenir compte de la volonté de Dieu. Elle est le désordre, parce que, brisant dans sa pensée les rapports entre le fini et l’infini, entre le présent et l’avenir, elle se concentre dans les limites du temps, dont les jouissances forment l’unique objet de ses aspirations et de ses travaux. Elle est le désordre universel, parce que rien n’y est à sa place : L’homme en haut Dieu en bas.

Cette cité est le Satanisme. Immense et hideuse famille, née de la révolte angélique, composée des démons et des méchants de tous les pays et de tous les siècles, toujours en fièvre de liberté, et toujours esclave, toujours cherchant le bonheur et toujours malheureuse, jusqu’au jour où le dernier coup de tonnerre de la colère divine la fera rentrer violemment dans l’ordre, en la précipitant tout entière dans les abîmes brûlants de l’éternité. Là, pour n’avoir pas voulu glorifier l’éternel amour, elle glorifiera l’inexorable justice.

On le voit, comme il n’y a pas trois esprits, il n’y a pas trois cités, il n’y en a que deux ; et ces deux cités embrassent le monde inférieur et le monde supérieur, le temps et l’éternité. De là, pour chaque créature intelligente, ange ou homme, l’impitoyable alternative d’appartenir à l’une ou à l’autre, en deçà et au delà du tombeau. « Quoi qu’il fasse, nous crient d’une voix infatigable la raison, l’expérience et la foi, l’homme vit nécessairement sous l’empire du Saint-Esprit, ou sous l’empire de Satan. Bon gré, mal gré, il est citoyen de la Cité du bien, ou citoyen de la Cité du mal.

Libre de se donner un maître, il n’est pas libre de n’en point voir. S’il se soustrait à l’action du Saint-Esprit, il ne devient pas indépendant, il tombe, dans une proportion analogue à sa défection, sous l’action de Satan. Ce qui est vrai de l’individu est vrai de la famille, de la nation, de l’humanité elle-même.

Connaître à fond les deux cités, demeure de la vie et demeure de la mort, vestibule du Ciel et vestibule de l’Enfer, est donc pour l’homme d’un intérêt suprême. Les connaître à fond, c’est les connaître dans leur gouvernement, dans leur histoire, dans leurs œuvres et dans leur but. Nous initier à cette connaissance décisive, et si rare de nos jours, sera l’objet des chapitres suivants. Mais, avant de l’aborder, il est un point qui doit être éclairci.

Deux cités se partagent le monde, et la plus étendue est la Cité du mal. D’après les statistiques les plus récentes, la terre serait peuplée de douze cents millions d’habitants. Sur ce nombre, on compte à peine deux cents millions de catholiques. Tout le reste, extérieurement du moins, vit et meurt sous la domination du mauvais Esprit. Rien ne prouve que cette proportion n’a pas toujours été ce qu’elle est aujourd’hui. Avant l’Incarnation du Verbe, elle était même beaucoup plus forte en faveur de Satan.

Pierre de scandale pour le faible, cheval de bataille pour l’impie, quel est ce mystère ? Et comment le concilier avec l’idée de Dieu et les enseignements de la foi ? Afin de ne laisser aucune inquiétude dans les esprits, il nous semble nécessaire d’aplanir dès maintenant cette difficulté, que grandirait encore la suite de notre travail. Tout ce que nous prétendons, et tout ce qu’on est en droit de nous demander, c’est, non d’expliquer ce qui est inexplicable, mais de montrer que le page du genre humain entre le bon et le mauvais Esprit ne présente aucune contradiction avec les attributs de Dieu et les doctrines révélées. Or, pour faire évanouir la difficulté, cela suffit.

Que la formidable puissance du démon sur l’homme et sur les créatures soit un mystère, nous en convenons. Mais qu’est-ce que cela prouve ? Au dedans de nous, autour de nous, dans la nature aussi bien que dans la religion, tout n’est-il pas mystère ? Nous ne comprenons le tout de rien, a dit Montaigne, et nous ne le comprendrons jamais. Œuvres de Dieu, par tous les points la nature et la religion touchent à l’infini. Comprendre l’infini est aussi possible à l’homme, que de mettre l’Océan dans une coquille de noix. Mais le mystère du fait n’ôte rien à la certitude du fait. L’incrédule même le plus intrépide le confesse. Chacune de ses respirations est un acte de foi à d’incompréhensibles mystères. L’instant où il cesserait d’y croire, il cesserait de vivre.

Demander pourquoi Dieu a permis cette terrible puissance? Pourquoi dans telles limites plutôt que dans telles autres? Questions impertinentes. Qui est l’homme pour demander à Dieu raison de sa conduite, et lui dire : Pourquoi avez-vous fait cela ? S’il l’ose, malheur à lui, car il est écrit : Le scrutateur de la majesté sera écrasé par la gloire (Qui scrutator est majestatis opprimetu a gloria. Prov., XXV, 2.). Deux fois malheur s’il osait ajouter : Puisque je ne comprends pas, je refuse de croire. Posée en principe, une pareille prétention est le suicide de l’intelligence. L’intelligence vit de vérité, toute vérité renferme un mystère. Prétendre n’admettre que ce que l’on comprend, c’est se condamner à n’admettre rien. N’admettre rien est plus que l’abrutissement, c’est le néant.

Toutefois, lorsqu’elles sont étudiées sans parti pris, la puissance du démon et la coupable obéissance de l’homme, à ses inspirations perverses dépouillent une partie de leur mystérieuse obscurité. On voit d’abord qu’elles constituent un désordre purement passager et plus apparent que réel ; on voit ensuite qu’elles n’ont rien de contraire aux perfections divines.

Désordre passager. La lutte de l’Esprit du mal contre l’Esprit du bien a pour limites la durée du temps. Comparé à l’éternité qui le précède et à l’éternité qui le suit, le temps est moins qu’un jour. Afin de raisonner juste de l’ordre providentiel, il faut donc unir le temps à l’éternité ; de même que, pour juger sainement d’une chose, on la considère, non dans un point isolé, mais dans l’ensemble. Selon cette règle de sagesse, le désordre qui se mesure à la durée du temps est, relativement à l’ordre providentiel, dans sa généralité, ce qu’est un nuage fugitif sur l’horizon resplendissant de lumière.

Désordre plus apparent que réel. Le but principal de la Création et de l’Incarnation, comme de toutes les œuvres extérieures de Dieu, c’est Sa gloire. Le but secondaire, c’est le salut de l’homme. La gloire de Dieu, c’est la manifestation de Ses attributs : la puissance, la sagesse, la justice, la bonté. Que la lutte du bien et du mal existe ou non ; qu’elle soit favorable à l’homme ou défavorable ; que l’homme se perde ou se sauve, Dieu n’aura pas moins atteint Son but essentiel. L’enfer ne chante pas la gloire de Dieu avec moins d’éloquence que le ciel. Si l’un proclame la bonté, l’autre proclame la justice ; et la justice n’est pas un attribut moins glorieux à Dieu, que la bonté1.

Quant au salut de l’homme, Dieu le rend toujours possible, et l’obtient bien plus glorieusement par la guerre que par la paix. Dans l’ordre actuel, un seul juste qui se sauve, dit quelque part saint Augustin, procure plus de gloire à Dieu que ne peuvent lui en ôter mille pécheurs qui se perdent. Pour se perdre, il suffit à l’homme de s’abandonner à ses penchants corrompus ; tandis que, pour se sauver, il faut les vaincre. Un instant de réflexion montre tout ce qui revient de gloire à Dieu dans une pareille victoire.

Qu’est-ce que l’homme et quels sont ses ennemis ? L’homme est un roseau, et un roseau naturellement incliné vers le mal. La nature entière, révoltée contre lui, semble liguée pour l’écraser. Autour de lui, des myriades d’animaux malfaisants ou incommodes, à la dent meurtrière, ou au venin plus meurtrier encore, attentent nuit et jour à son repos, à ses biens et à sa vie. Au-dessus de lui, le ciel qui l’éclaire, l’air qu’il respire, devenus tour à tour glace ou brasier, mettent la conservation de ses jours au prix de soins fatigants et de précautions continuelles. En perspective lui apparaît, au terme de sa douloureuse carrière, la tombe avec ses tristes mystères de décomposition. En attendant, la maladie sous toutes les formes, avec son innombrable cortège de douleurs plus vives les unes que les autres, l’assiège dès le berceau et le pousse incessamment à l’irritation, au murmure, quelquefois au blasphème et même au désespoir.

Au lieu d’alléger son fardeau, les compagnons de ses périls et de ses labeurs ne servent trop souvent qu’à l’aggraver. La moitié du genre humain semble créée pour tourmenter l’autre. Condamné à cultiver une terre hérissée d’épines, il mange un pain presque toujours arrosé de sueurs ou de larmes. Comme le forçat, il traîne péniblement, sur le difficile chemin de la vie, la longue chaîne de ses espérances trompées. Aujourd’hui, riche et entouré ; demain, pauvre et délaissé. Son existence physique n’est qu’une succession continuelle de mécomptes, de servitudes humiliantes, de travaux et de douleurs, par, conséquent de tentations terribles.

Pendant qu’au dehors tout lutte contre lui, il est obligé de soutenir au dedans une guerre plus redoutable encore. Enveloppé d’ennemis invisibles, acharnés, infatigables, d’une malice et d’une puissance dont les limites lui sont inconnues, pour comble de danger il porte en lui-même des intelligences nuit et jour attentives à le livrer. Des pièges de toute nature sont tendus à chacun de ses sens, et le bien même lui devient une occasion de chute : tel est l’homme (Tel il a toujours été. Sa triste condition, dépeinte par saint Augustin, donnera, il faut l’espérer, une large place à la miséricorde. Meditat., c. XXI).

Eh bien ! cet être si fragile, si combattu, si exposé à périr que l’épaisseur d’un cheveu, une simple mauvaise pensée, le sépare de l’abîme, luttera pendant soixante ans sans tomber : ou, s’il tombe quelquefois, il se relève, reprend courage et malgré la nature, malgré l’enfer, malgré lui-même, demeure victorieux dans le dernier combat.

Divina intentio non frustratur nec in his qui peccant, nec in his qui salvantur. Utrumque enim eventum Deus procognoscit, et ex utroque habet gloriam, dum hos ex sua bonitate salvat, illos ex sua justitia punit. lpsa vero creatura intellectualis, dum peccat, a fine debito déficit. Nec hoc est inconveniens in quacumque creatura sublimi. Sic enim creatura intellectualis instituta est a Deo, ut in ejus arbitrio positum sit agere propter finem. S Th., 1ère p. q. 63, art. 7. Sans doute Dieu a vu et vu de toute éternité la chute des anges et de l’homme, mais cette vision n’a nui en rien à la liberté des anges et de l’homme. Les anges et l’homme sont tombés, non parce que Dieu l’a vu, mais Dieu l’a vu parce qu’ils sont tombés. Autrement, il serait l’auteur du mal, il serait le mal. Que la vision éternelle de Dieu ne nuise pas à la liberté de l’homme, il est facile de le montrer. Je vois un homme qui se promène. Ma vue ne lui impose nulle nécessité de se promener. Nonobstant ma vue, il peut cesser de se promener. Ainsi, la prescience ou plutôt la vue de Dieu n’impose aucune nécessité aux actes libres. Malgré cette vue, je suis libre de cesser les actes que je fais et même de faire le contraire. En un mot, Dieu a voulu que les anges et l’homme fussent libres, afin qu’ils fussent capables de mérite. Nous sentons tous que nous sommes libres. Donc, la prescience de Dieu n’a gêné en rien la liberté des anges ou d’Adam et ne gêne en rien la nôtre

 

Repousser l’ennemi n’est qu’une partie de sa gloire. Voyez ce fils de la poussière et de la corruption, prenant l’offensive, et, s’élevant par l’héroïsme de ses vertus jusqu’à la ressemblance de Dieu ; puis portant la guerre au cœur même de l’empire ennemi, renversant les citadelles de Satan, lui arrachant ses victimes, plantant l’étendard de la croix sur les ruines de ses temples, guérissant ce qu’il avait blessé, sauvant ce qu’il avait perdu et, au prix de son sang joyeusement versé, faisant fleurir l’humilité, la charité, la virginité dans des millions de cœurs, jusqu’alors esclaves de l’orgueil, de l’égoïsme et de la volupté.

Ce spectacle d’un héroïsme que les anges admirent et dont ils seraient jaloux, si la jalousie trouvait accès dans le ciel, n’aurait jamais eu lieu sans la lutte. Grâce à elle, tous les siècles l’ont vu, tous le verront, et, au jour des manifestations suprêmes, les nations assemblées accueilleront par d’immenses acclamations ce magnifique triomphe de la grâce, que Dieu lui-même couronnera d’une gloire éternelle, en faisant asseoir le vainqueur sur Son propre trône.

D’ailleurs, il faut bien remarquer que ce n’est pas Dieu qui a donné au démon son terrible empire sur l’homme, c’est l’homme lui-même. La puissance du démon lui vient de l’excellence même de sa nature. Ange, le péché ne lui a rien fait perdre de ses dons naturels, ni de sa force, ni de son intelligence, ni de son activité prodigieuse. L’empire naturel qu’il a sur nous, il l’exerce avec plus ou moins d’étendue, suivant les conseils divins, et trop souvent suivant la permission que nous-mêmes avons l’imprudence de lui donner. Dans le premier cas, la puissance du démon, comme on le voit par l’exemple de Job et des apôtres (Job I, 12 ; Luc., XXII, 31), est contrebalancée par celle de la grâce, en sorte que la victoire nous est toujours possible et le combat même toujours avantageux. « Dieu est fidèle, dit saint Paul, et il ne permettra pas que vous soyez tentés au delà de vos forces ; Il vous fera même profiter de la tentation, afin que vous puissiez persévérer (I Cor., X, 13). »

Dans le second cas, l’homme doit s’en prendre à lui seul de la puissance tyrannique du démon. Ainsi, Adam connaissait beaucoup mieux que nous le monde angélique (S. Th., I, p. q., art. 2, corp.). Au moment de la tentation, il savait parfaitement quelle était la redoutable puissance de Lucifer et à quel tyran il se vendait, en désobéissant à Dieu. Il possédait d’ailleurs tous les moyens de rester fidèle et en connaissait les motifs. Afin de l’honorer à l’égal des anges, Dieu lui avait donné le libre arbitre.

Le Créateur, dont la sagesse avait attaché la béatitude surnaturelle des esprits angéliques à un effort méritoire, était-il obligé de créer l’homme impeccable ou de le couronner sans combat ? Or, malgré les lumières de sa raison, malgré le cri de sa conscience, malgré le secours de la grâce, Adam désobéit à Dieu pour obéir au démon, et il devient son esclave. Dans tout cela, Dieu n’est pour rien. La puissance tyrannique du démon sur le premier homme est le fait du premier homme.

La tentation d’Adam est le type de toutes les autres. Lorsque nous y succombons, nous donnons volontairement prise sur nous à notre ennemi. Dieu n’y est pour rien, si ce n’est pour l’outrage qu’il reçoit de notre injuste préférence1.

Que dis-je ? Dans le mal que l’homme se fait à lui-même en se livrant au démon, Dieu intervient pour le prévenir et pour le réparer.

Il le prévient. Afin de mettre Adam et ses fils à l’abri des séductions du tentateur, il les pourvoit de tous les moyens de résistance, et leur annonce clairement les suites inévitables de leur infidélité : Si vous désobéissez, vous mourrez, morte moriemini. Adam brave cette menace, ses descendants l’imitent. Le déluge vient venger Dieu outragé, et l’homme s’obstine dans sa révolte. A peine la catastrophe passée ; les descendants de Noé tournent le dos au Seigneur et de gaieté de cœur se livrent au culte du démon. Malgré de nouvelles menaces et de nouveaux châtiments, Satan devient le dieu et le roi de ce monde. Ce que firent les pécheurs d’autrefois, nous le voyons faire par les pécheurs d’aujourd’hui. A qui doivent-ils s’en prendre de la formidable puissance du démon et de leur déplorable esclavage ?

Je vois un père plein de tendresse et d’expérience qui dit à son fils aîné : Ne me quitte pas. Si tu t’éloignes de moi, tu tomberas dans un abîme, au fond duquel est un monstre prêt à te dévorer. Le fils désobéit, tombe dans l’abîme et devient la proie du monstre. L’exemple du frère aîné ne rend pas les autres enfants plus sages, et ils tombent dans l’abîme où le monstre les dévore. Est-ce à leur père que ces enfants peuvent imputer leur malheur ? Dans ce père, voyons Dieu ; dans ces enfants indociles, voyons Adam, voyons toutes les générations de pécheurs qui se sont succédé depuis la chute originelle. Blasphème donc que de rendre Dieu responsable de nos chutes et de la puissance tyrannique du démon sur le monde coupable.

Il le répare. L’homme s’est à peine vendu, que, pour le racheter, Dieu donne Son propre Fils. Régénérant l’homme par Son sang, ce Fils adorable devient un second Adam, souche d’un nouveau genre humain, restauré dans tous ses droits perdus. Comme il suffit d’être fils du premier Adam pour être esclave du démon, il suffit, pour cesser de l’être, de devenir fils du second Adam. Ainsi, dans la puissance laissée au démon par la sagesse infinie, il ne faut voir que deux choses : la première, une condition de l’épreuve, nécessaire à la conquête du royaume éternel ; la seconde, la grandeur de la récompense, qui sera le fruit d’une victoire si chèrement achetée. Reste à savoir comment on devient fils du second Adam, et si tous peuvent le devenir.

L’homme est fils de l’homme par une génération humaine : il devient fils de Dieu par une génération divine. Cette génération s’accomplit au baptême. Ici reparaît, comme une objection insoluble, l’immense empire du démon, à toutes les époques de l’histoire.

D’une part, Dieu veut le salut de tous les hommes, Il le veut d’une volonté positive, puisque Son Fils est mort pour tous les hommes. Or, le salut n’est pas seulement la possession d’un bonheur naturel après la mort, ni l’exemption des peines de l’enfer, mais bien le bonheur surnaturel, qui consiste dans la vision intuitive de Dieu2. D’autre part, nul ne peut

1 Dieu n’est pas l’auteur du mal qui souille, mais du mal qui punit. Cet axiome traduit saint Thomas : Deus est auctor mali poenae, non autem Mali culpœ. 1 p. q. XLVIII, art. 6, Corp 2 Le but de la rédemption est de rendre à l’homme, avec usure, tout ce qu’il a perdu par le péché originel. Or, Adam, c’est-à-dire tout l’homme, a été constitué dans un état de justice surnaturelle dont le terme est la claire vue de Dieu dans le ciel. Donc, le fruit de la rédemption est de rendre à tout l’homme l’état surnaturel et le ciel auquel il aboutit.

 

être sauvé sans être baptisé. Comment concilier, avec l’ancien état du genre humain et la statistique actuelle du globe, la possibilité du baptême pour tous les hommes ? Quel moyen ont eu et ont encore d’être baptisées tant de milliards de créatures humaines, complètement étrangères au christianisme ? Faut-il admettre, par exemple, que tous les enfants, nés depuis six mille ans hors du christianisme et morts avant d’avoir pu pécher, sont éternellement privés de la vue de Dieu ? S’il en est ainsi, comment établir que Dieu a suffisamment pourvu à la réparation du mal ?

Mystère que tout cela. Mais, nous le répétons : pour être mystérieuse, une vérité n’est pas moins certaine. Or, que Dieu ait suffisamment pourvu à la réparation du mal, en donnant à chaque homme tous les moyens de se sauver, est une vérité aussi certaine que l’existence même de Dieu. Admettre qu’il en est autrement, serait admettre un Dieu sans vérité, sans puissance, sans sagesse, sans bonté infinie ; un Dieu qui veut la fin sans vouloir les moyens ; un Dieu qui n’est pas Dieu, un Dieu néant. Cette réponse du simple bon sens est péremptoire, et on pourrait s’en tenir là. Nous essayerons néanmoins quelques explications dans le chapitre suivant.

 

CHAPITRE VII
(SUITE DU PRÉCÉDENT.)
 

Nouvelles preuves de la réparation du mal et de la possibilité du salut pour tous les hommes. -Doctrine catholique : la circoncision, la foi, le baptême. -Quelle foi nécessaire au salut et à la rémission du péché originel. -Doctrine de saint Augustin et de saint Thomas. -Des enfants morts avant de naître. -Des adultes. -Résumé des preuves et des réponses.

« Être sauvé, enseigne la théologie catholique, c’est être incorporé à Jésus-Christ, le nouvel Adam. Même avant l’Incarnation du Verbe et dès l’origine du monde, le salut n’a été possible qu’à cette condition. Il est écrit : Il n’y a pas sous le ciel d’autre nom donné aux hommes pour se sauver. Mais, avant l’Incarnation, les hommes étaient incorporés à Jésus-Christ par la foi à Son avènement futur. De cette foi la circoncision fut le signe. Avant la circoncision, c’est par la foi seule et par le sacrifice, signe de la foi des anciens pères, que les hommes étaient incorporés à Jésus-Christ : Depuis l’Évangile, c’est par le baptême. Le sacrement même de baptême n’a donc pas été toujours nécessaire au salut ; mais la foi dont le baptême est le signe sacramentel a toujours été nécessaire».

On le voit, la circoncision n’était qu’un, signe local et passager. Exclusivement propre à la race juive, il n’était nullement obligatoire pour les autres peuples. L’application même ne s’étendait qu’aux fils et non aux filles des Hébreux. Pour l’expiation du péché originel, les nations étrangères à la postérité d’Abraham demeuraient, comme les juifs eux-mêmes à l’égard des filles, soumis à la condition primitive de la loi de nature, la foi manifestée par le sacrifice.

« Le temps antérieur au Messie et le temps postérieur, dit un savant commentateur de saint Thomas, sont entre eux comme l’indéterminé au déterminé. Avant la circoncision, il n’y avait, pour remettre le péché originel, aucun sacrifice déterminé, ni quant à la matière, ni quant au temps, ni quant au lieu. Les parents pouvaient, dans ce but, offrir le sacrifice qu’ils voulaient, quand ils voulaient et où ils voulaient. La circoncision détermina la nature et le temps du sacrifice, par lequel les fils des Hébreux devaient être purifiés de la tache originelle.

« Le huitième jour après la naissance était fixé pour cette purification, qui ne pouvait être anticipée. Si, avant cette époque, il y avait danger de mort, les parents étaient replacés dans les conditions de la loi de nature et pouvaient purifier l’enfant par un autre moyen. Ce qui fait dire à saint Thomas : « Comme avant l’institution de la circoncision la foi seule au Rédempteur futur suffisait pour purifier les enfants et les adultes, il en était de même après la circoncision. Seulement, avant elle, aucun signe spécial, témoignage de cette foi, n’était exigé. Il est cependant probable qu’en faveur des nouveau-nés en danger de mort, les parents fidèles offraient quelques prières au Seigneur, ou employaient certaine bénédiction ou quelque autre signe de foi, comme les adultes le faisaient pour eux-mêmes et comme on le pratiquait pour les filles, qui n’étaient pas soumises à la circoncision.

Quelle est cette foi qui, chez les Juifs, antérieurement à la circoncision, et chez les Gentils, jusqu’à l’Évangile, suffisait pour incorporer les hommes au second Adam ? Elle consistait essentiellement dans la croyance plus ou moins explicite d’un vrai Dieu, rédempteur du monde : croyance manifestée par un signe extérieur, sacrifice, bénédiction, prière. Or, qui pourrait prouver que cette foi imparfaite, Dieu ne l’avait pas conservée chez les païens au degré suffisant pour le salut ? En ce qui regarde l’existence d’un seul Dieu : « Jamais, dit saint Augustin, les nations ne sont tombées si bas dans l’idolâtrie, qu’elles aient perdu l’idée d’un seul vrai Dieu créateur de toutes choses».

Quant au Dieu rédempteur, Notre-Seigneur n’est-il pas appelé le Désiré de toutes les nations ?. On ne désire pas ce qu’on ne connaît pas et ce dont on n’a pas besoin. Avec la conscience de leur chute, toutes les nations de l’ancien monde, les Gentils aussi bien que les Juifs, avaient donc la foi au Rédempteur futur.

Sur cette consolante vérité, écoutons l’incomparable saint Thomas. Après avoir rappelé que Dieu veut le salut de tous les hommes, il ajoute : « Or, la condition nécessaire du salut, c’est l’Incarnation du Verbe. Il a donc fallu que le mystère de l’Incarnation fût connu de quelque manière dans tous les temps et par tous les hommes. Cette connaissance, toutefois, a varié suivant les temps et les personnes. Avant de pécher, Adam eut la foi explicite du mystère de l’Incarnation, en tant que destiné à la consommation de la gloire éternelle, mais non en tant que destiné à la délivrance du péché par la passion du Rédempteur...

«Après le péché, le mystère de l’Incarnation fut cru d’une foi explicite, non seulement quant à l’Incarnation du Verbe, mais encore quant à la passion et à la résurrection, qui devaient délivrer l’homme du péché et de la mort. Autrement les hommes n’auraient pas figuré d’avance la passion de Jésus-Christ par des sacrifices, soit avant, soit après Moïse. Les plus instruits connaissaient parfaitement la signification de ces sacrifices. Les autres, croyant ces sacrifices institués de Dieu lui-même, avaient par leur moyen une connaissance voilée du Rédempteur futur. Plus obscure dans les temps reculés, cette connaissance devint plus claire à mesure que le Messie approchait.

« S’agit-il des païens ? La révélation du mystère de l’Incarnation fut faite à un grand nombre. Témoin, entre autres, Job, qui dit : Je sais que mon Rédempteur est vivant. Témoin la sibylle citée par saint Augustin. Témoin cet antique tombeau romain, découvert sous le règne de Constantin et de l’impératrice Irène, dans lequel on trouva un homme, ayant une lame d’or sur la poitrine avec cette inscription : Le Christ naîtra d’une vierge, et moi je crois en lui. O soleil, tu me reverras sous le règne de Constantin et d’Irène. S’il en est qui furent sauvés sans cette révélation, ils ne le furent cependant pas sans la foi du Médiateur. Sans doute ils n’eurent pas la foi explicite, mais ils eurent la foi implicite en la divine Providence, croyant que Dieu était le libérateur des hommes, par des moyens à lui connus et manifestés à ceux que Son esprit avait daigné en instruire. »

De plus, on trouve, à toutes les époques et sous tous les climats, l’usage des sacrifices, des purifications, des adorations, des prières, conservé chez les peuples païens comme chez les Juifs. Qui pourrait affirmer qu’aucun de ces actes, manifestation d’une foi quelconque, n’avait dans aucune circonstance un rapport plus ou moins compris, avec l’expiation du péché en général, et du péché originel en particulier ? N’est-il pas écrit du centurion Corneille encore païen, que ses prières et ses aumônes étaient agréables à Dieu ? Parlant aux païens de son temps, ensevelis dans la plus grossière idolâtrie, Tertullien ne leur dit-il pas : « Dans la prospérité, l’âme arrête ses regards au Capitole ; mais dans l’adversité, elle les élève vers le ciel, où elle sait que réside le vrai Dieu ? »

Fallait-il même d’une nécessité invariablement absolue, que l’enfant fût né pour bénéficier de la foi de ses parents ? « Il est vrai, répond un grand théologien, on ne lit nulle part que des sacrifices aient été offerts ou reçus, pour les enfants encore dans le sein maternel. Ainsi, en vertu d’un ordre providentiel, légalement établi, nul enfant, avant de naître, n’a jamais obtenu par des sacrifices extérieurs la rémission du péché originel. Plusieurs ont reçu cette grâce par un privilège spécial, comme Jérémie et saint Jean-Baptiste. Toutefois, on ne doit désapprouver ni les prières, ni les vœux, ni les bonnes œuvres extérieures des parents, pour leurs enfants nés ou à naître, et qui se trouvent en danger de mort ; car Dieu n’a pas enchaîné sa toute-puissance aux sacrements.

« Ils peuvent donc prier, afin qu’Il daigne dans Son infinie miséricorde les conduire au baptême, ou leur remettre le péché originel. Alors Dieu, qui est infiniment bon, pourra les sauver. Ce sera, non en vertu d’une loi, mais uniquement par grâce. Aussi, à moins d’une révélation, il ne faut pas affirmer qu’ils sont sauvés, et leur corps, ne doit pas être enseveli en terre sainte. »

Jusqu’où s’étendait et jusqu’où s’étend encore cette possibilité du salut pour les enfants en question, comme pour les autres, par les prières, les bonnes œuvres, les sacrifices, la foi, en un mot, des parents eux-mêmes idolâtres ? Ici encore qui peut répondre ? Tous ces doutes et d’autres encore qui peuvent, sans blesser l’enseignement catholique, être résolus dans le sens de la miséricorde, permettent de diminuer, peut-être infiniment plus qu’on ne pense, le nombre des sujets, et surtout des victimes éternelles du mauvais Esprit. Si elle en avait besoin, cela seul suffirait pour justifier, aux yeux de tout homme impartial, l’infinie sagesse et l’infinie bonté de l’éternel amateur des âmes, surtout des âmes des enfants.

Quant aux adultes, nés dans l’ancien paganisme ? Égyptiens, Assyriens, Perses, Grecs, Romains, Gaulois, tous avaient, pour se soustraire à l’empire de Satan, la connaissance essentielle de la loi primitive ; la grâce pour l’accomplir ou pour se repentir de l’avoir violée ; enfin le baptême de désir : ce qui suffit au salut. Écoutons encore saint Thomas. Prenant l’exemple le plus décisif, celui d’un sauvage né au milieu des forêts, et qui n’a jamais entendu parler du baptême, le grand docteur enseigne une doctrine suivie de toute l’école. Il dit que « Si, au moment où sa raison s’éveille, ce sauvage se porte vers une fin honnête, Dieu lui donne la grâce, et le péché originel est effacé. S’il ne persévère pas, il lui reste le repentir, en sorte que, dans l’une et dans l’autre hypothèse, ce pauvre sauvage, le dernier des êtres humains, ne sera pas damné, si ce n’est par sa faute »

Tels étaient, en général, les moyens de salut donnés aux païens avant la venue du Rédempteur. L’incarnation, mystère d’infini miséricorde, a-t-elle rendu pire la condition des infidèles d’aujourd’hui, placés dans les mêmes conditions que ceux d’autrefois ? Qui oserait le prétendre ? De ces explications découlent rigoureusement les corollaires suivants :

1° Si la plupart des habitants du globe n’ont jamai s appartenu à l’empire visible du Saint-Esprit, ou, comme parle la Théologie, au corps de l’Église, nul ne peut prouver qu’un seul ait été, ou soit encore, dans l’impossibilité absolue d’appartenir à l’empire invisible du Saint-Esprit, qu’on appelle l’âme de l’Église, ce qui suffit pour être sauvé. La raison en est que, si nous connaissons les moyens extérieurs par lesquels Dieu applique aux hommes les mérites du Rédempteur, les innombrables moyens intérieurs nous échappent ; et nous devons dire avec Job : Bien que vous les cachiez dans le secret de Votre coeur, je sais cependant que Vous Vous souvenez de tout ce qui respire (Job, X, 13).

2° Si, malgré cette déduction, la multitude des suj ets de Satan demeure si considérable, il faut l’imputer non à Dieu, mais au libre arbitre de l’homme. Or, nul ne peut prouver que Dieu ait dû créer l’homme impeccable, ou que la plupart des hommes ont la volonté sérieuse de se sauver.

3°Il est bien établi que la prescience de Dieu ne gêne en rien la liberté de l’homme, et que Dieu n’est pour rien dans le mal que l’homme s’est fait en se vendant au démon, pas plus que le père du prodigue dans les hontes et les misères de son fils révolté. Dieu n’est intervenu que pour prévenir le mal, pour le contenir et pour le réparer. Si le libre arbitre de l’homme n’y mettait obstacle, la réparation même surpasserait la ruine, en profondeur et en étendue.

4° Dieu veut le salut de tous les hommes sans excep tion. Le salut, c’est la jouissance éternelle de Dieu par la vision béatifique. Dieu le veut d’une volonté sérieuse, puisqu’Il réserve des supplices éternels à ceux qui ne l’auront pas accompli. Il a donc ménagé à tous les hommes, dans tous les temps, les moyens de se sauver, si bien que nul ne sera damné que par sa faute.

5° De savoir comment, dans certains cas particulier s, ces moyens de salut sont applicables et appliqués, c’est l’inconnue du problème. Or, en dogme comme en géométrie, dégagée ou non, l’inconnue n’existe pas moins.

Une chose reste donc mathématiquement certaine c’est que, malgré les mystérieuses ténèbres dont Il enveloppe les secrets de Sa miséricorde, Dieu, étant la puissance, la sagesse et la bonté infinie, ne fera tort à personne. Tel est le doux oreiller sur lequel dorment en paix, et la foi du chrétien et la raison de l’homme capable de lier deux idées : In pace in idipsum dormiam et requiescam.

Devant ces éclaircissements, si incomplets qu’ils puissent être, s’évanouit la difficulté que nous avions à résoudre, et avec elle l’inquiétude qu’elle pouvait jeter dans les Esprits. Rien n’empêche donc de continuer notre marche et de passer à l’étude approfondie des deux Cités.

 

CHAPITRE VIII
LE ROI DE LA CITE DU BIEN.

 

Le Saint-Esprit, roi de la Cité du bien : Pourquoi ?
-Réponse de la théologie. Différents noms du roi de la Cité du bien : Saint-Esprit, Don, Onction, Doigt de Dieu, Paraclet. -Explication détaillée de chacun de ces noms.

L’ordre visible n’est que le reflet de l’ordre invisible. Dans les gouvernements de la terre, l’ordre se compose essentiellement d’une autorité suprême et d’autorités subalternes, chargées d’exécuter les volontés de la première. Nulle société ne se peut concevoir sans ces deux éléments : de même en est-il de la Cité du bien et de la Cité du mal. Dans l’une comme dans l’autre, le gouvernement se compose d’un roi, et de ministres, de puissance inégale, soumis à ses ordres. Or, ainsi que nous l’avons indiqué, le Roi de la Cité du bien, c’est le SAINT-ESPRIT.

Pourquoi attribue-t-on au Saint-Esprit, et non au Fils ou au Père, la glorieuse royauté de la Cité du bien ? La théologie catholique répond « Quoique toutes les œuvres extérieures de la Sainte-Trinité, opera ad extra, soient communes aux trois personnes, cependant, par appropriation, la langue divine attribue au Saint-Esprit les œuvres, où l’amour de Dieu se manifeste avec un éclat plus marqué. Ainsi, la puissance est attribuée au Père, la sagesse au Fils, la bonté au Saint-Esprit. Toutefois, dans ces trois personnes, la puissance, la sagesse, la bonté est une et indivisible : comme est une et indivisible, la divinité, l’essence et la nature.

La Cité du bien étant la plus magnifique création de l’amour de Dieu, c’est à juste titre que la royauté en est attribuée au Saint-Esprit, amour consubstantiel du Fils et du Père. Le fondement, ou, comme parle l’Écriture, la pierre angulaire de cette Cité, est le Verbe Incarné. Or, l’Incarnation du Verbe est l’œuvre du Saint-Esprit. Avec sa profondeur ordinaire, l’Ange de l’école montre l’exactitude de ce langage. « La conception du corps de Jésus-Christ, dit le grand docteur, est sans doute l’œuvre de toute la Trinité. Néanmoins, elle est attribuée au Saint-Esprit, et cela pour trois raisons. La première, parce que cela convient à la cause de l’Incarnation, envisagée du coté de Dieu. En effet, le Saint-Esprit est l’amour du Père et du Fils. Or, c’est un effet de l’immense amour de Dieu, que le Verbe se soit revêtu de chair dans le sein d’une Vierge. De là, le mot de saint Jean : Dieu a aimé le monde, au point de lui donner Son Fils unique.

« La seconde, parce que cela convient à la cause de l’Incarnation, envisagée du coté de la nature humaine. On comprend par là que la nature humaine a été prise par le Verbe et unie à Sa personne divine, sans aucun mérite de Sa part ; mais uniquement par un effet de la grâce qui est attribuée au Saint-Esprit, suivant le mot de l’Apôtre : Les grâces sont diverses, mais elles viennent du même Esprit.

« La troisième, parce que cela convient au but de l’Incarnation. En effet, le but de l’Incarnation était que l’homme qui allait être conçu fût saint et Fils de Dieu. Or ; la sainteté et la filiation divine sont attribuées au Saint-Esprit. D’abord, c’est par Lui que les hommes deviennent fils de Dieu, comme l’enseigne l’apôtre saint Paul aux Galates : Parce que vous êtes fils de Dieu, Dieu a envoyé l’Esprit de Son Fils dans vos cœurs, criant Salut, Père. Ensuite, Il est l’Esprit de sanctification, comme le même Apôtre l’écrit aux Romains. Ainsi, de même que c’est par le Saint-Esprit que les autres hommes sont sanctifiés spirituellement, afin d’être les fils adoptifs de Dieu ; de même le Christ, l’homme par excellence, le nouvel Adam, a été conçu dans la sainteté, par le Saint-Esprit, afin d’être le Fils naturel de Dieu.

« Tel est l’enseignement de l’Apôtre. En parlant de Notre-Seigneur, il dit : Qui a été prédestiné Fils de Dieu en puissance ; puis il ajoute immédiatement : Suivant l’Esprit sanctificateur ; c’est-à-dire parce qu’Il a été conçu du Saint-Esprit. Enfin l’archange, annonçant l’effet de cette promesse : Le Saint-Esprit surviendra en vous, conclut : C’est pourquoi l’être saint qui naîtra de vous sera appelé le Fils de Dieu

Roi de la Cité du bien, parce qu’il en a formé la base vivante, le Saint-Esprit l’est encore parce qu’il en est l’âme et la vie. En circulant dans toutes les parties de ce grand corps, comme le sang circule dans nos veines et la lumière dans l’air, Sa charité l’inspire, Sa sagesse, le régit, Sa beauté l’embellit, Sa puissance le protège. Afin de connaître la nature et le mode de Ses communications divines, en d’autres termes, le gouvernement du Roi de la Cité du bien, approchons avec un respect mêlé d’amour du trône où Il est assis, et voyons quel est en lui-même ce divin Roi. Le connaître est tout ce qu’il y a de plus capable de nous faire désirer de vivre sous Son empire.

Connaître un être, c’est savoir Son Nom. Qui nous dira les noms propres du Roi de la Cité du bien ? Lui seul ; car l’Être infini peut seul Se nommer. Or, Il S’appelle : Saint-Esprit, Don, Onction, Doigt de Dieu, Paraclet. Que la plus vaste intelligence créée prenne ces mots divins dans leur signification la plus haute, et se souvienne que, malgré tous ses efforts, elle restera toujours infiniment au-dessous des sublimes réalités qu’ils expriment. Tel est son devoir en étudiant l’INEFFABLE. Il s’appelle SAINT-ESPRIT, Spiritus sanctus.

Esprit. Les deux autres personnes divines, le Père le Fils, sont aussi des Esprits et des Esprits Saints. Tous les anges du ciel et toutes les âmes bienheureuses le sont également. Pourquoi donc attribuer à un seul le nom commun à plusieurs ? « Il est vrai, répond saint Thomas, la Trinité, dans Sa nature et dans Ses personnes, est Saint-Esprit. Néanmoins, comme la première personne a un nom propre, qui est celui de Père ; et la seconde, celui de Fils, on a laissé à la troisième le nom de Saint-Esprit, pour la distinguer des deux autres et pour faire entendre la nature de ses opérations.

« Ce nom la distingue : car il désigne la personne divine qui procède par voie d’amour. Il indique la nature de Ses opérations : car, dans les choses corporelles, le mot Esprit signifie une certaine impulsion. De là vient que nous appelons esprit, le souffle et le vent. Or, le propre de l’amour est de pousser la volonté de celui qui aime vers l’objet aimé, et la sainteté s’attribue aux choses qui tendent à Dieu. C’est donc avec une grande justesse de langage, qu’on appelle Saint-Esprit, la troisième personne de la Trinité, qui procède par voie d’amour, amour par lequel nous aimons Dieu. »

Il est vrai encore que les anges et les âmes béatifiées sont des esprits saints ; mais, étant de pures créatures, ils ne sont saints que par grâce, tandis que le Saint-Esprit est saint par nature et la sainteté même. C’est donc encore très justement qu’on l’appelle par excellence le Saint-Esprit. Comme celui du Père et du Fils, le nom du Saint-Esprit vient, non pas des hommes, mais de Dieu Lui-même. Nous en devons la connaissance à l’Écriture qui le répète plus de trois cents fois, tant dans l’Ancien que dans le Nouveau Testament.

Saint. Saint veut dire pur, exempt de mélange. Le Roi de la Cité du bien est appelé saint, parce qu’Il est l’être proprement dit ; l’être pur de tout mélange et la source de toute pureté. Ce qu’est l’Océan à la pluie qui féconde la terre, et aux rosées qui la rafraîchissent, le Saint-Esprit l’est à la sainteté, et plus encore. Il n’en est pas seulement le réservoir inépuisable, il en est le principe éternel et éternellement fécond.

Or, c’est une vérité de l’ordre moral comme de l’ordre matériel, que la cause du mal, par conséquent, de la honte et de la douleur, c’est le mélange, le dualisme, ou, pour dire le mot, l’impureté . En se communiquant aux créatures, que fait l’Esprit de sainteté ? Il élimine les éléments étrangers qui les déshonorent et les font souffrir. Plus cette communication est abondante, plus les créatures se simplifient. Plus elles se simplifient, plus elles se perfectionnent ; car plus elles se rapprochent de leur pureté native, et de la pureté ineffable de leur Créateur et de leur modèle. Mais plus elles se perfectionnent, plus elles deviennent belles et heureuses. De ces notions, fondées sur l’essence même des choses, il résulte que la sainteté est le principe unique de la beauté et du bonheur. Puisque le Roi de la Cité du bien est la sainteté même, on peut juger s’il est glorieux, s’il est doux de vivre sous Ses lois.

Les créatures matérielles elles-mêmes nous révèlent quelques-unes des richesses renfermées dans ce nom mystérieux du Saint-Esprit. On peut dire que de tous les éléments le souffle ou le vent est le plus nécessaire. C’est par lui que vit tout ce qui respire. Il est le plus fort ; nous l’avons vu déraciner, en moins de sept minutes, cent mille pieds d’arbres séculaires, sur une étendue de trois lieues (Trombe de Fuans, Doubs, 11 juillet 1855).

Chaque jour les navigateurs le voient mettre à nu les abîmes de la mer, en soulevant jusqu’aux nues la pesante masse de leurs eaux. Il est le plus caressant ; qui n’a pas appelé avec ardeur son action bienfaisante au milieu des brûlantes chaleurs de l’été, et ne l’a pas sentie avec délices ? Il est le plus indépendant, le plus utile, le plus mystérieux. Le vent est le principe toujours actif qui purifie nos villes, nos campagnes et nos demeures ; nul ne peut l’enchaîner. Il est le véhicule de la parole, et par elle le lien nécessaire de la société.

Dans un ordre plus élevé, c’est-à-dire plus réel, le Saint-Esprit est tout cela. Il est vie, Il est force, Il est douceur, Il est purificateur, Il est lien universel. En Lui tout est un ; et, bien qu’habitant le ciel, la terre et le purgatoire, l’immense Cité dont Il est roi ne forme qu’un même corps, obéissant à la même impulsion. De là vient que saint Cyprien l’appelle l’âme du monde. « Ce divin Esprit, dit le glorieux martyr, âme de tout ce qui est, remplit tellement les êtres de Son abondance, que les créatures inintelligentes, comme les créatures intelligentes, en reçoivent, chacune dans son genre, et l’existence et les moyens d’agir conformément à leur nature. Ce n’est pas qu’Il soit Lui-même substantiellement l’âme de chacune d’elles, et qu’Il demeure substantiellement en elles ; mais, distributeur magnifique de Sa plénitude, Il communique à chaque créature et lui rend propres ses divines influences : semblable au soleil, qui donne la chaleur et la vie à toute la nature, sans diminution ni épuisement. »

Il s’appelle DON. Tel est le Nom propre, le vrai Nom du Roi de la Cité du bien. Qui en dira les incompréhensibles richesses ? Le don est ce qu’on donne sans intention de retour : ce qui emporte l’idée de donation gratuite. Or, la raison d’une donation gratuite, c’est l’amour : nous ne donnons gratuitement une chose à quelqu’un, que parce que nous lui voulons du bien. Ainsi, la première chose que nous lui donnons, c’est notre amour. D’où il suit manifestement que l’amour est le premier don, puisque c’est par lui que nous donnons gratuitement tout le reste.

Il suit encore que le Saint-Esprit, étant l’amour même, est le premier de tous les dons, la source de tous les dons, le don par excellence. A nul autre ne convient, comme à Lui, ce Nom adorable, et il Lui convient tellement, qu’il est Son Nom personnel. Qu’on ne croie pas, du reste, que ce Nom implique dans le Saint-Esprit une infériorité quelconque à l’égard du Père et du Fils : le penser serait une hérésie, le dire un blasphème. Il indique seulement la relation d’origine du Saint-Esprit, dans Ses rapports avec le Père et le Fils qui nous le donnent. Mais ce don est le Saint-Esprit Lui-même, et le don est égal au donateur, éternel, infini, tout-puissant, Dieu, en un mot, comme Lui.

« Lors donc, dit saint Augustin, que nous entendons appeler le Saint-Esprit don de Dieu, nous devons nous souvenir que cette expression ressemble à cette autre de l’Écriture, Notre corps de chair. De même que le corps de chair n’est autre chose que la chair ; ainsi le don du Saint-Esprit, c’est le Saint-Esprit Lui-même. Il est don de Dieu seulement en tant qu’Il nous est donné. Mais, parce que le Père et le Fils Le donnent, que Lui-même Se donne, Il n’est point inférieur à eux, car Il est donné comme le don d’un Dieu, et Lui-même se donne comme Dieu.

Nul, en effet, ne peut dire qu’il n’est pas maître de lui-même et parfaitement indépendant, puisqu’il est écrit de Lui : l’Esprit souffle où Il veut. L’Apôtre ajoute : Toutes ces choses, c’est le seul et même Esprit qui les fait, distribuant Ses faveurs à chacun comme Il l’entend. En tout cela il ne faut donc voir ni infériorité dans celui qui est donné, ni supériorité dans ceux qui donnent, mais l’ineffable concorde du donné et des donateurs. »

Ainsi, amour donné, amour même, amour infini, amour vivant, amour principe, amour Dieu : tel est le Saint-Esprit. Or, le propre de l’amour est de tendre à l’union. Le propre de l’amour infini est de tendre à l’union infinie. L’union infinie, c’est l’unité. Faire, suivant le vœu du Verbe Incarné, que tous les hommes soient un, un entre eux, un avec Dieu, d’une unité semblable à celle des trois personnes de l’auguste Trinité ; procurer, par cette unité universelle, la paix, le bonheur, la déification universelle : voilà l’unique pensée du Roi de la Cité du bien, le but suprême auquel se rapportent toutes les lois, tous les rouages de son gouvernement.

O homme ! qui que tu sois, néant et poussière ; si tu considères ton dénuement, ton impuissance, ta triple nullité d’esprit, de cœur et de corps, quel amour irrésistible ne doit pas éveiller en toi ce titre adorable de Don, sous lequel le Roi de la Cité du bien se présente à ta pensée ! Quelle énergique volonté de vivre sous Ses lois ! Tu n’as rien et tu as besoin de tout ; le Saint-Esprit est le don qui renferme tous les dons : don de la foi qui éclaire, don de l’espérance qui console, don de la charité qui déifie ; don de l’humilité, de la patience, de la sainteté ; don de la conversion et de la persévérance ; don de tous les biens de l’âme et du corps.

Au nom de tes besoins, au nom de tes dangers, au nom de tes peines ; au nom des besoins, des dangers et des peines de tes proches, de tes amis, de la société et de l’Église, sois le sujet fidèle du Roi de la Cité du bien. De toute la vivacité de ta foi invoque l’Esprit Dieu, don et donateur, qui désire Lui-même ardemment Se communiquer à toi. En Lui seul tu trouveras tous les biens, unum bonum in quo sunt omnia bona. Hors de Lui tous les maux: indigence pour ton coeur, vanité pour ton esprit, malaise pour ta vie, terreurs pour ta mort, supplices pour l’éternité.

Il s’appelle ONCTION, unctio. Entre un grand nombre de significations admirables, onction veut dire sagesse et lumière. Comme Il est l’amour par essence, le Roi de la Cité du bien est la sagesse même, la lumière sans ombre, la lumière éternelle, le soleil sans éclipse. De sa plénitude Il communique à Ses sujets, Il inonde Son empire. En y participant, Ses sujets deviennent tout ce qu’il y a de plus grand parmi les hommes : Rois, Prêtres et Prophètes.

Rois : au lieu d’être dominés, ils dominent ; au lieu d’être asservis à la matière, aux créatures, aux sens, aux passions, aux anges rebelles, ils les tiennent enchaînés à leurs pieds. Ni les promesses, ni les menaces, ni les revers, ni les maladies, ni les tentations ne font tomber la couronne de leur tête, le sceptre de leurs mains. Dirigée par la sagesse éternelle, leur autorité a pour caractères l’équité, la douceur et la force (Sap., VIII, 1, et IX, 23).

Prêtres : ils se servent de leur royauté sur les créatures et sur eux-mêmes, pour faire de tout ce qui est créé, de tout ce qu’ils possèdent, de tout ce qu’ils sont, une grande victime au Dieu de qui tout est descendu et à qui tout doit remonter. Royal sacerdoce, peuple chéri entre tous les peuples, partout où règnent les fils de la Cité du bien, la lumière se fait, l’ordre s’établit, la civilisation se développe, les nations prospères marchent tranquillement dans leur voie. En voulez-vous la preuve ? Interrogez l’histoire et regardez la mappemonde.

Prophètes : leurs paroles, et leurs œuvres plus éloquentes que leurs paroles, font rayonner sur la terre la lumière divine dont ils sont inondés. Elles proclament incessamment les lois éternelles de l’ordre, l’existence du monde futur, le grand jour de la justice et le double séjour du bonheur et du malheur sans fin, au delà du tombeau.

« Bien plus, s’écrie un Père de l’Église, ce que l’œil humain peut à peine démêler à travers d’épais nuages, ce que tous les sages païens n’ont fait qu’entrevoir, les citoyens de la Cité du bien le voient clairement. Leur corps est sur la terre, leur âme lit dans les cieux. Ils voient, comme Isaïe, le Seigneur assis sur Son trône éternel. Comme Ézéchiel, ils voient celui qui repose sur les chérubins. Comme Daniel, ils voient les millions d’anges qui L’environnent. Un petit homme, exiguus homo, oint d’un seul regard le commencement et la fin du monde, le milieu des temps, la succession des empires. Il sait ce qu’il n’a point appris ; car en lui est le principe de toute lumière. Tout en demeurant homme, il reçoit du Roi de la Cité du bien une science puissante, qui va jusqu’à lui découvrir les secrètes actions d’autrui.

« Pierre en personne n’était pas avec Ananie et Saphire, lorsqu’ils vendaient leur champ ; mais il y était par le Saint-Esprit. Pourquoi, dit-il, Satan a-t-il tenté votre coeur, au point de vous faire mentir au Saint-Esprit ? Il n’y avait ni accusateur ni témoin. Comment donc le savait-il ? N’étiez-vous pas libres, ajoute-t-il, de garder votre champ, et ce que vous avez vendu ne vous appartenait-il pas ? Pourquoi donc avez-vous formé ce mauvais dessein ? Ainsi cet homme sans lettres possédait, par la grâce du Saint-Esprit, une science que tous les sages de la Grèce ne connurent jamais. Ne trouvez-vous pas la même science dans Elisée ? Absent, il voit Giezi recevoir les présents de Naaman ; et à son retour il lui dit : Est-ce que mon esprit ne voyageait pas avec toi ? mon corps était ici ; mais l’esprit que Dieu m’a donné connaît ce qui se passe au loin. Voyez comme le Roi de la Cité du bien éclaire, quand Il veut, Ses sujets, enlève leur ignorance et les enrichit de science. »

Il s’appelle : DOIGT DE DIEU, digitus Dei. D’une richesse incomparable, ce Nom indique tout à la fois la procession du Roi de la Cité du bien, Sa puissance infinie, ainsi que la diversité de Ses dons et de Ses opérations dans l’éternelle unité de l’amour. Qu’un instant l’homme s’étudie, et, image de Dieu, il contrôlera sur lui-même la justesse de ce Nom divin.

Les doigts procèdent de la main et du bras, sans en être détachés : le Saint-Esprit procède du Père et du Fils, à qui Il demeure inséparablement uni. Dans toutes les langues, le bras, la main, les doigts signifient la puissance et l’action, dont ils sont les instruments nécessaires. De là, le Nom de doigt de Dieu, employé si souvent par l’Écriture, pour marquer l’action toute-puissante de Dieu sur les créatures, matérielles ou spirituelles. Bien qu’en Dieu la force agissante soit unique, elle est cependant multiple et multiforme dans ses œuvres. De là encore, l’Écriture parlant tour à tour des doigts et du doigt de Dieu. Ainsi, le prophète Isaïe nous représente le Tout-Puissant soulevant le globe avec trois doigts. David dit au Seigneur que les cieux sont l’ouvrage de Ses doigts. Moïse annonce que les Tables de la loi sont écrites par le doigt de Dieu ; et les magiciens de Pharaon, impuissants à contrefaire certains miracles opérés par Aaron et son frère, s’écrient : Le doigt de Dieu est ici.

Quel nom pouvait mieux que celui-là convenir au Saint-Esprit ? Nous le demandons à l’homme lui-même. Ne fait-il pas tout par ses doigts ? Si le genre humain n’en avait pas eu, aucun des merveilleux ouvrages dont il a couvert la face du globe n’existerait. Qu’il cesse aujourd’hui d’en avoir, et demain tous ces monuments ne seront que des ruines : lui-même mourra. C’est aussi par Ses doigts ou par le Saint-Esprit, que Dieu opère toutes Ses merveilles, car toutes sont l’œuvre de l’amour. Les doigts de nos mains ne servent pas seulement à créer ; ils servent encore à partager, à diviser, à distribuer. Leur longueur et leur force inégale les constituent dans une dépendance mutuelle et forment la beauté de la main. De même, c’est par le Saint-Esprit que Dieu partage et distribue à chaque créature les dons qu’Il lui réserve ; et cela dans des proportions inégales : à l’une plus, à l’autre moins, suivant les règles de Son infaillible sagesse. Inégalité nécessaire d’où résulte la subordination mutuelle des êtres entre eux, la base de tout ordre, le principe de toute harmonie dans le ciel et sur la terre.

Malgré la multiplicité de leur nombre, la diversité de leurs formes, la variété de leurs mouvements, les doigts, inséparablement unis entre eux, obéissent à la même impulsion. Si variés qu’ils soient, les dons et les ouvrages du Saint-Esprit procèdent du même principe. Considérez les cieux et la terre ; interrogez les unes après les autres les innombrables créatures qu’ils renferment étoiles ou soleils, montagnes ou vallées, cèdres ou violettes, toutes vous diront : C’est un seul et même Esprit qui nous a faites : Haec autem omnia operatur unus atque idem Spiritus.

Élevez vos regards sur une création plus, magnifique ; contemplez les ordres et les hiérarchies, de beauté et de puissance inégale, du monde angélique, elles vous diront encore : C’est un seul même Esprit qui nous a faites : Haec autem omnia operatur unus atque idem Spiritus.

Abaissez votre vue sur le ciel de la terre, l’Église, mère et modèle de toutes les sociétés civilisées. D’où lui viennent les dons intérieurs et extérieurs, qui par leur brillante variété font sa puissance et sa gloire ? Une voix répond : « Il y a diversité de dons, mais il n’y a qu’un même Esprit ; diversité de ministères, mais il n’y a qu’un même Esprit ; diversité d’opérations, mais il n’y a qu’un même Dieu qui opère tout en tous. L’un possède le don de parler avec sagesse ; l’autre, avec science. Un autre, le don de la foi ; un autre, le don de guérison ; un autre, le don des miracles ; un autre, le don de prophétie ; un autre, le don de parler diverses langues ; un autre, le don de les interpréter. Or, c’est un seul et même Esprit qui opère toutes ces choses : Haec autem omnia operatur unus atque idem Spiritus. »

En travaillant, chacun dans sa sphère, tous nos doigts tendent au même but, la perfection de l’ouvrage qu’ils ont entrepris. De même tous les doigts de Dieu, toutes les merveilles du Saint-Esprit, tendent à un but unique réaliser dans la Cité du bien la plus parfaite concorde, la plus complète unité qui se puisse concevoir, l’unité même du corps humain et la concorde de ses membres. Comme notre corps, qui est un, est composé de plusieurs membres, et que tous les membres du corps, bien que nombreux, ne sont tous qu’un seul corps : de même dans la Cité du bien, qui est le royaume du Saint-Esprit et le corps du Verbe Incarné.

Comme tous les membres du corps travaillent les uns pour les autres, et qu’aucun ne peut souffrir, sans que tous les autres souffrent, ni recevoir de l’honneur sans que tous les autres s’en réjouissent : ainsi en est-il parmi les membres de la grande Cité, dont l’Esprit d’amour est l’artisan, le roi, l’âme et le lien (S. Aug., Quœst. Evang., lib. II, etc). Quel magnifique idéal ! et cet idéal, imparfaitement réalisé sur la terre, le sera complètement dans l’éternité.

Sous quel titre plus en rapport avec nos besoins pouvons-nous invoquer le Saint-Esprit, que celui de doigt de Dieu ? Puissance, bonté, instrument de miracles, Esprit-Saint, doigt de Dieu, mêlez-vous activement de nos affaires et des affaires du monde actuel. Jugez Votre propre cause ; réparez, relevez les remparts de Votre cité ; dissipez les armées qui l’assiègent ; faites taire les blasphémateurs qui l’outragent et Vous avec elle.

Que l’éclat de Vos œuvres déconcerte Vos ennemis, dessille les yeux des aveugles, réveille les indifférents, amollisse les endurcis, force les modernes magiciens à s’avouer vaincus, afin que le champ des âmes, rendu aux ministres de la vérité, reçoive enfin la culture qui seule peut remplacer, par des fruits de vie, les fruits de mort dont l’odeur infecte va solliciter jusqu’au ciel de redoutables catastrophes. Doigt divin, gravez profondément dans notre cœur la loi royale de la Cité du bien à la foi puissante, l’espérance immuable, l’immortelle charité ; donnez à chacun de nous l’armure impénétrable dont nous avons, besoin, pour repousser les traits enflammés d’un ennemi plus audacieux que jamais.

Il s’appelle PARACLET, Paracletus. Attrayant à l’égal des autres, ce nom veut dire avocat, exhortateur, consolateur : Quels Noms pour un Roi !. Quand l’Esprit du bien n’en aurait pas d’autres, ceux-là ne suffiraient-ils pas pour appeler sous Ses lois tous les peuples, toutes les tribus, tous les membres de la malheureuse famille humaine ?

Avocat, et Il plaide. Que plaide-t-Il ? La cause à laquelle aboutissent toutes les causes, tous les procès, la cause des âmes, la cause des peuples, la cause de l’Église et du monde, la cause de laquelle dépend l’éternel bonheur ou l’éternel malheur. Où la plaide-t-Il ? Il la plaide au double tribunal de la justice et de la miséricorde. De la justice, afin de la fléchir et de la désarmer ; de la miséricorde, afin d’en obtenir de larges effusions de grâces, de forces, de lumières, de secours de tout genre, soit pour préserver les citoyens de Sa Cité des attaques de l’ennemi, soit pour les guérir de leurs blessures. Tribunaux de la justice et de la miséricorde divine, cours souveraines, devant lesquelles il n’est personne, roi ou sujet, peuple ou particulier, qui, chaque jour et à chaque heure, n’ait une cause actuellement pendante.

Comment plaide-t-il ? Comme l’amour sait plaider. Toute son éloquence est dans Ses soupirs. Le Saint-Esprit, écrit l’Apôtre, aide notre infirmité ; car nous ne savons ni ce que nous devons demander ni comment nous devons le demander ; mais l’Esprit Lui-même demande pour nous par des gémissements ineffables. Qu’elle est donc profonde, grand Dieu ! ma misère, la misère du genre humain ! Privé de tout et mendiant dans cette vallée de larmes, je ne connais pas mes véritables besoins ; je les soupçonne à peine, je les sens encore moins. Si je les vois, j’ignore la manière d’en demander le soulagement. Quelle nécessité plus grande d’avoir un maître habile qui m’apprenne à mendier ; charitable, qui mendie pour moi ; tout-puissant, qui mendie avec succès. Le Roi de la Cité du bien en personne me rend ce charitable office ; il le rend à tous. Oui, il est de foi, le Saint-Esprit prie pour moi, se fait mendiant pour moi.

« Que veux-je dire par là ? demande saint Augustin. Est-ce que le Saint-Esprit peut gémir, Lui qui jouit de la souveraine félicité avec le Père et le Fils ? Assurément non. Le Saint-Esprit en Lui-même et dans la bienheureuse Trinité ne gémit point ; mais Il gémit en nous, parce qu’Il nous apprend à gémir. Et certes, ce n’est pas peu de chose que le Saint-Esprit nous apprenne à gémir. En nous insinuant à l’oreille du cœur que nous sommes voyageurs dans la vallée des larmes, Il nous apprend à soupirer pour l’éternelle patrie, et ce désir produit nos gémissements. Celui qui est bien, ou plutôt qui se croit bien dans cette terre d’exil, celui qui s’enivre de la joie des sens et qui, nageant dans l’abondance des biens temporels, se repaît d’une vaine félicité, celui-là ne fait entendre que la voix du corbeau ; car la voix du corbeau est criarde et non gémissante.

« Au contraire, celui qui sent le fardeau de la vie, qui se voit encore séparé de Dieu et privé de la béatitude infinie qui nous est promise, qu’il possède en espérance, mais qu’il ne possédera en réalité que le jour où le Seigneur viendra dans l’éclat de Sa gloire, après être venu dans l’humilité ; celui qui connaît cela gémit ; et, tant qu’il gémit pour cela, il gémit bien : c’est le Saint-Esprit qui lui apprend à gémir et à imiter la colombe. Beaucoup, en effet, gémissent lorsqu’ils sont frappés de quelques adversités, ou en proie aux douleurs de la maladie, ou sous les verrous d’une prison, ou dans les chaînes de l’esclavage, ou sur les flots entr’ouverts pour les engloutir, ou dans les embûches dressées par leurs ennemis; mais ils ne gémissent pas du gémissement de la colombe : ce n’est ni l’amour de Dieu qui les fait gémir, ni le Saint-Esprit qui gémit en eux. Aussi, quand ils sont délivrés de leurs maux, vous les entendez se réjouir à haute voix : ce qui montre qu’ils sont des corbeaux et non des colombes».

Il est exportateur. Tout le bien, digne de ce nom, qui s’est accompli depuis le commencement du monde, qui s’accomplit encore, qui s’accomplira jusqu’à la consommation des siècles, est dû aux fils du Saint-Esprit, aux citoyens de la Cité du bien. Qui leur en donne le vouloir et le faire ? Leur Roi. Sans son secours, nul ne peut même prononcer d’une manière utile pour le ciel le nom du Rédempteur. Abel offre généreusement au Seigneur ses agneaux les plus gras. Je vois le sacrifice : où est l’âme qui l’inspire ? Quel en est l’exhortateur ? Le Roi de la Cité du bien.

Pendant cent ans, Noé brave les railleries de ses contemporains et construit lentement l’arche qui doit sauver l’espèce humaine. Je vois le courage du patriarche, je vois le navire : quel est le soutien de l’un et l’inspirateur de l’autre ? Le Roi de la Cité du bien. Je vois Abraham liant sur le bûcher son fils unique, Isaac, et levant la main pour l’immoler : quel est l’exhortateur et le guide de l’héroïque père des croyants ? Le Roi de la Cité du bien. Je vois, dans la suite des siècles anciens, les patriarches, les prophètes, les rois et les guerriers d’Israël accomplir mille actions d’éclat, triompher de mille difficultés, affronter sans crainte d’innombrables douleurs quelle fut l’âme de ces grandes âmes ? Quel fut leur exhortateur ? Le Roi de la Cité du bien.

Dans les temps nouveaux, demandez aux pêcheurs de Galilée qui les a poussés aux quatre coins du monde, afin de répandre partout, comme des nuées bienfaisantes, les rosées divines de la grâce ; qui leur a donné l’intelligence et la force nécessaires pour entreprendre leurs rudes travaux, porter la guerre jusqu’au cœur de la Cité du mal, battre en brèche cette Cité colossale, la démanteler, la miner ; et à sa place bâtir la Cité du bien ? Quand il faut défendre l’œuvre divine, au prix de tous les sacrifices, quel est l’exhortateur des martyrs et le soutien de leur courage en face des tribunaux, des chevalets, des bûchers et des bêtes de l’amphithéâtre ? Le Roi de la Cité du bien.

Ce qu’il fut pour les apôtres et pour les martyrs, le divin Roi le fut, et Il continue de l’être, pour les solitaires, les vierges, les missionnaires, les saints et les fidèles qui, dans toutes les conditions et dans tous les pays, entreprennent chaque jour et conduisent à une heureuse fin l’œuvre héroïque de leur sanctification et de la sanctification des autres. Comptez, si vous le pouvez, le nombre des bonnes pensées, des résolutions salutaires, des sacrifices d’inclinations, de goûts, d’intérêt, d’humeur, de penchants et de passions qui doivent, pour sauver une âme, remplir une vie de cinquante ans ; calculez-en l’étendue, et vous verrez quel bon, quel infatigable, quel puissant exhortateur est le Saint-Esprit.

Il est Consolateur. Mes bien-aimés, jusqu’ici Je vous ai enseignés, dirigés, consolés : voilà pourquoi Mon prochain départ vous attriste. Prenez courage, à Ma place Je vous enverrai un autre Consolateur qui demeurera avec vous, non pas un peu de temps, comme Moi, mais toujours. Il vous instruira, vous dirigera, vous consolera dans vos peines, dans vos doutes, dans vos tentations, dans vos luttes incessantes. Tel est le sens des paroles du Verbe Incarné, annonçant le Saint-Esprit à Ses apôtres, à l’Église et à nous-mêmes.

Consolateur. Il fallait bien connaître l’humanité, pour donner ce nom au Roi de la Cité du bien. La voyez-vous, cette pauvre humanité, ruine vivante, traversant depuis soixante siècles une terre de misères, trop justement appelée la vallée des larmes ; enveloppée de ténèbres, environnée d’ennemis, brisée de travaux, accablée de douleurs, rongée de soucis ; laissant aux pierres du chemin les taches de son sang et aux ronces les lambeaux de sa chair ; traînant après elle une longue chaîne d’espérances trompées apercevant dans le lointain, comme dernière perspective, une tombe entr’ouverte avec des mystères de décomposition qu’elle n’ose fixer ; et, par delà, les abîmes insondables d’une double éternité ? Il faut, en convenir, si l’humanité a besoin de quelqu’un, c’est, avant tout, d’un consolateur.

Digne de ce nom vraiment royal, le Roi de la Cité du bien est le consolateur par excellence, Consolator optime. Sa royauté n’a d’autre but que de sécher les larmes de Ses sujets, ou de les transformer en perles d’immortalité. Consolateur puissant, Ses consolations ne sont pas de vaines paroles qui se brisent à la surface du cœur, mais des soulagements efficaces, des joies intimes. Consolateur universel, pas une souffrance du corps, pas une douleur de l’âme, pas un revers de fortune, pas un doute, pas une perplexité, pas même une faute, pour lesquels Il n’ait un remède, une lumière, une espérance.

Que l’homme, le peuple, le siècle qui n’a aucune affaire à traiter au tribunal de la justice et de la miséricorde divine, qui n’a besoin ni de lumières pour connaître le bien, ni de courage pour l’entreprendre, ni de persévérance pour l’accomplir, ni de soulagement dans ses misères, ni de consolation dans ses peines, en un mot, que le néant orgueilleux qui a la prétention de se suffire à lui-même, ou de trouver dans des bras de chair un appui suffisant pour sa faiblesse, dédaigne, oublie l’Avocat divin, l’Exportateur surnaturel, le Consolateur suprême : nous n’avons rien à lui dire. Une profonde pitié, des prières et des larmes, c’est tout ce qui reste à lui donner. Quant à l’homme, au peuple, au siècle qui a la conscience de ses besoins, il trouve au fond de son âme mille motifs, de jour en jour plus pressants, d’invoquer le Saint-Esprit et de vivre sous Ses lois.

Tel est, d’après les principaux noms qui le caractérisent le Roi de la Cité du bien. Si à tant de titres qui Lui sont propres, on ajoute ceux qu’Il partage avec le Père et le Fils, il nous apparaîtra comme le plus grand, le plus magnifique, le plus sage, le meilleur de tous les monarques ; Sa Cité, comme le royaume le plus glorieux, le plus libre, le plus heureux que l’homme puisse rêver ; Ses sujets, comme une famille de frères, comme une assemblée de dieux, commencés par la grâce, et en voie de devenir des dieux consommés dans la gloire. Si un pareil spectacle vous laisse la force de parler, ce sera pour dire avec le prophète : Cité de mon Dieu, que vous êtes belle ! Heureux ceux qui vous habitent.

 

CHAPITRE IX
LES PRINCES DE LA CITÉ DU BIEN.
 

Les bons anges, princes de la Cité du bien. -Preuve particulière de leur existence. -Leur nature. -Ils sont purement spirituels, mais ils peuvent prendre des corps : preuves. -Leurs qualités : l’incorruptibilité, la beauté, l’intelligence, l’agilité, la force. -Prodigieuse étendue de leur force. -Ils l’exercent sur les démons, sur le monde et sur l’homme, quant au corps et quant à l’âme : preuves.

Le Roi de la Cité du bien n’est pas solitaire. Autour de Son trône se tiennent d’innombrables légions de princes, resplendissants de beauté, qui forment Sa cour (Dan., VII, 10). Leur occupation est d’honorer le grand Monarque, de veiller à la garde de la Cité et de présider à Son gouvernement : ces princes sont les bons anges. Sous peine de laisser dans l’ombre une des plus grandes merveilles du monde supérieur et le rouage le plus important de son administration, nous devons les faire connaître. Pour cela, il faut dire leur existence, leur nature, leur nombre, leurs hiérarchies, leurs ordres et leurs fonctions.

Existence des anges. Les anges sont des créatures incorporelles, invisibles, incorruptibles, spirituelles, douées d’intelligence et de volontés. La foi du genre humain, la raison, l’analogie des lois divines se réunissent pour établir sur un fondement inébranlable le dogme de l’existence des anges. Déjà nous avons vu la foi du genre humain se manifester avec éclat, dans le culte universel des génies bons et mauvais. La raison démontre sans peine que, par sa nature imparfaite, notre monde visible n’a pas et ne peut avoir en lui, ni la raison de son existence, ni le principe des lois qui le régissent. Il faut les chercher dans un monde supérieur, dont il n’est que le rayonnement. C’est ainsi que pour l’arbre, dont le feuillage s’épanouit à nos regards, les principes de vie et de solidité sont cachés dans les profondeurs de la terre.

L’observation la plus savante des lois divines proclame cet axiome : qu’il n’y a pas de saut dans la nature, ni de rupture dans la chaîne des êtres (Natura non facit saltus. Linné). En même temps elle démontre que, de cette chaîne magnifique, l’homme ne peut pas être le dernier anneau. Dieu est l’océan de la vie. Il la répand sous toutes les formes : végétative, animale, intellectuelle. Selon qu’elle est plus ou moins abondante, la vie marque le degré hiérarchique des êtres.

Or, elle est plus abondante à mesure que l’être se rapproche plus de Dieu. Ainsi, pour ramener à Lui, par des degrés insensibles, toute la création descendue de Lui, le Tout-Puissant, dont la sagesse infinie s’est jouée dans la formation de l’univers, a tiré du néant plusieurs espèces de créatures. Les unes visibles et purement matérielles, telles que la terre, l’eau, les plantes ; d’autres, tout à la fois visibles et invisibles, matérielles et immatérielles, les hommes ; d’autres enfin, invisibles et immatérielles, les anges.

Non moins que les autres ces derniers sont donc une nécessité de la création. Écoutons le plus grand des philosophes : « Supposé, dit saint Thomas, le décret de la création, l’existence de certaines créatures incorporelles est une nécessité. En effet, le but principal de la création, c’est le bien. Le bien ou la perfection consiste dans la ressemblance de l’être créé avec le Créateur, de l’effet avec la cause. La ressemblance de l’effet avec la cause est parfaite, lorsque l’effet imite la cause selon qu’elle le produit. Or, Dieu produit la créature par intellect et par volonté. La perfection de l’univers exige donc qu’il y ait des créatures intellectuelles et incorporelles.»

Ainsi, qu’il y ait des anges et que les anges soient des êtres personnels, et non des mythes ou des allégories, c’est une vérité enseignée par la révélation, confirmée par la raison, attestée par la foi du genre humain.

Nature des anges. Nous venons de l’indiquer, les anges sont incorporels, c’est-à-dire qu’ils n’ont pas de corps avec lesquels ils soient naturellement unis. « La raison en est qu’étant des êtres complètement intellectuels et subsistant par eux-mêmes, formae subsistentes, comme parle saint Thomas, ils n’ont pas besoin de corps pour être parfaits. Si l’âme humaine est unie à un corps, c’est qu’elle n’a pas la plénitude de la science et qu’elle est obligée de l’acquérir par le moyen des choses sensibles. Quant aux anges, étant parfaitement intellectuels par leur nature, ils n’ont rien à apprendre des créatures matérielles, et le corps leur est inutile. »

Il résulte de là que les anges ne peuvent, comme les âmes humaines, être unis essentiellement à des corps et devenir une même personne avec eux. Ils sont, par conséquent, incapables d’exercer aucun acte de la vie sensible ou végétative, comme voir corporellement, entendre, manger et autres semblables. De l’air ou d’une autre matière déjà existante, ils peuvent cependant se former des corps et leur donner une figure et une forme accidentelle. L’archange Raphaël disait à Tobie : Lorsque j’étais avec vous par la volonté de Dieu, je paraissais manger et boire ; mais je fais usage d’aliments invisibles (Tob., XII).

Ainsi, l’apparition des anges sous une forme sensible n’est pas une vision imaginaire. La vision imaginaire n’est que dans l’imagination de celui qui la voit ; elle échappe aux autres. Or, l’Écriture nous parle souvent des anges apparaissant sous des formes sensibles, et qui sont vus indistinctement de tout le monde. Les anges qui apparaissent à Abraham sont vus par le patriarche, par toute sa famille, par Loth et par les habitants de Sodome. De même, l’ange qui apparaît à Tobie est vu par lui, par sa femme, par son fils, par Sara et par toute la famille de Sara.

Il est donc manifeste que ce n’était pas là une vision imaginaire. C’était bien une vision corporelle, dans laquelle celui qui en jouit voit une chose qui lui est extérieure. Or, l’objet d’une semblable vision, c’est-à-dire la chose extérieure, ne peut être qu’un corps. Mais, puisque les anges sont incorporels et qu’ils n’ont pas de corps auxquels ils soient naturellement unis, il en résulte qu’ils revêtent, quand il en est besoin, des corps formés accidentellement (S. Th., I p. q. LI, art. 1, cor.).

Ces corps, composés d’air condensé ou d’une autre matière, les anges ne les prennent pas pour eux, mais pour nous. Toutes leurs apparitions se rapportent au mystère fondamental de l’Incarnation du Verbe et au salut de l’homme, dont il est l’indispensable condition. Les unes le préparent, les autres le confirment, en même temps qu’elles prouvent l’existence du monde supérieur avec ses réalités éternelles, glorieuses ou terribles. « En conversant familièrement avec les hommes, dit saint Thomas, les anges veulent nous montrer la vérité de cette grande société des êtres intelligents, que nous attendons dans le ciel. Dans l’Ancien Testament, leurs apparitions avaient pour but de préparer le genre humain à, l’Incarnation du Verbe, car toutes elles étaient la figure de l’apparition du Verbe dans la chaire. »

Dans le Nouveau, elles concourent à l’accomplissement du mystère, soit en lui-même, soit dans l’Église et dans les élus. Il est facile de s’en convaincre en examinant les circonstances des apparitions angéliques à Zacharie, à la Sainte Vierge, à saint Joseph, à saint Pierre, aux apôtres, aux martyrs, aux saints dans tous les siècles.

Suivant les plus doctes interprètes, les apparitions accidentelles des anges sur la terre ne seraient que le prélude d’une apparition habituelle dans le ciel. «Les réprouvés, disent-ils, seront tourmentés non seulement dans leur âme, par la connaissance de leurs supplices ; mais aussi dans leur corps, en voyant les figures horribles des démons. En eux, les yeux du corps ont péché aussi bien que les yeux de l’âme ; il est donc juste que les uns et les autres reçoivent leur châtiment. De même, il est probable que dans le ciel les anges prendront de magnifiques corps aériens, afin de réjouir les yeux des élus, et de converser avec eux bouche à bouche. Cela semble exigé, d’un côté, par l’amitié, par l’union, par la communication intime qui existera entre les anges et les bienheureux, comme concitoyens de la même patrie ; d’un autre côté, par la récompense due à la mortification des sens et à la vie angélique que les saints ont menée ici-bas, dans l’espérance de jouir de la société, des anges. S’il en était autrement, les sens des élus ne recevraient aucune joie des anges, et même toute relation avec eux, leur serait impossible. Tout se bornerait à une communication mentale, et le corps serait privé d’une partie de sa récompense».

En parlant du jugement dernier, ils ajoutent : « Il est très croyable que tous les anges y apparaîtront dans des corps splendides ; autrement, cette gloire du Fils de Dieu ne serait pas vue par les impies, pour qui cependant elle sera surtout déployée. La puissante armée des cieux n’ajouterait rien à la majesté extérieure du juge suprême : majesté que l’Écriture prend soin de décrire avec tant de précision. La multitude des anges étant innombrable, elle remplira donc les immenses plaines de l’air et présentera aux nations assemblées l’aspect formidable d’une armée rangée en bataille. Il n’est pas moins croyable que les démons apparaîtront sous des formes corporelles ; autrement ils ne seraient pas vus par les réprouvés, et pourtant la gloire de Notre-Seigneur et la confusion des méchants exigent qu’ils soient visibles.

Qualités des anges. De la simplicité ou incorporéité de leur nature, il résulte que les princes de la Cité du bien sont incorruptibles. Exempts de langueurs et de maladies ils ne connaissent ni le besoin de la nourriture ou du repos, ni les faiblesses de l’enfance, ni les infirmités de la vieillesse. Il résulte encore qu’ils sont doués d’une beauté, d’une intelligence, d’une agilité et d’une force incompréhensibles à l’homme.

Dieu est la beauté parfaite et la source de toute beauté. Plus un être Lui ressemble, plus il est beau. Les cieux sont beaux, la terre est belle, parce que les cieux et la terre reflètent quelques rayons de la beauté du Créateur. De tous les êtres matériels, le corps humain est le plus beau, parce qu’il possède à un degré plus élevé la force et la grâce, dont l’heureuse union forme le cachet de la beauté. L’âme est plus belle que le corps, parce qu’elle est l’image plus parfaite de la beauté éternelle. A son tour, parce qu’il est l’image incomparablement plus parfaite de cette beauté, l’ange est incomparablement plus beau que l’âme humaine.

Aussi quel spectacle présente aux regards de la foi le Roi de la Cité du bien, environné de tous ces princes, resplendissants comme des soleils, et dont le moins beau éclipse toutes les beautés visibles ! Le jour où il sera donné à l’homme de le voir face à face, il entrera dans un ravissement, indicible même à Paul qui en fut témoin. En attendant, l’humanité a l’instinct de cette beauté suprême ; car, pour marquer le degré le plus parfait de la beauté sensible, elle dit : beau comme un ange.

La beauté des anges est le rayonnement de leur perfection essentielle, et leur perfection essentielle, c’est l’intelligence. Qui en dira l’étendue ? Saint Thomas répond : L’intelligence angélique est déiforme, c’est-à-dire que l’ange acquiert la connaissance de la vérité non par la vue des choses sensibles, ni par le raisonnement, mais par le simple regard. Substance exclusivement spirituelle, en lui la puissance intellective est complète, c’est-à-dire qu’elle n’est jamais en puissance comme dans l’homme, mais toujours en acte, de sorte que l’ange connaît actuellement tout ce qu’il peut naturellement connaître.

Il le connaît tout entier, dans l’ensemble et dans les détails, dans le principe et dans les dernières conséquences. « Les intelligences d’un ordre inférieur, comme l’âme humaine, ont besoin, pour arriver à la parfaite connaissance de la vérité, d’un certain mouvement, d’un certain travail intellectuel, par lequel elles procèdent du connu à l’inconnu. Cette opération n’aurait pas lieu si, dès qu’elles connaissent un principe, elles en voyaient instantanément toutes les conséquences. Telle est la prérogative des anges. En possession d’un principe, aussitôt ils connaissent tout ce qu’il renferme ; voilà pourquoi on les appelle intellectuels, et les âmes humaines simplement raisonnables. Ainsi, il ne peut y avoir ni fausseté, ni erreur, ni déception dans l’intelligence d’aucun ange.

A quoi s’étend la connaissance des princes de la Cité du bien ? Elle s’étend à toutes les vérités de l’ordre naturel. Pour eux, le ciel et la terre n’ont rien de caché ; et, depuis qu’ils sont confirmés en grâce, ils connaissent la plupart des vérités de l’ordre surnaturel. Nous disons la plupart, car jusqu’au jour du jugement, où le cours des siècles finira, les anges recevront des communications nouvelles sur le gouvernement du monde, et en particulier sur le salut des prédestinés.

Si l’intelligence des princes de la Cité du bien est pour eux la source d’ineffables voluptés, elle est pour nous un triple sujet de consolation, de tristesse et d’espérance. De consolation ; les bons anges ne se servent de leur intelligence que dans notre intérêt et celui de notre Père céleste. De tristesse ; dans Adam nous possédions une intelligence semblable à la leur, exempte d’erreur, et nous l’avons perdue. D’espérance ; nous la retrouverons dans le ciel, et déjà nous en possédons les prémices dans les lumières de la foi.

De l’incorporéité des anges naît leur agilité. Être fini, l’ange ne peut pas être partout en même temps ; mais telle est la rapidité de ses mouvements, qu’ils équivalent presque à l’ubiquité. « L’ange, dit saint Thomas, n’est pas composé de diverses natures, en sorte que le mouvement de l’une empêche ou retarde le mouvement de l’autre : comme il arrive à l’homme en qui le mouvement de l’âme est gêné par les organes. Or, comme nul obstacle ne le retarde ni ne l’empêche, l’être intellectuel se meut dans toute la plénitude de sa force. Pour lui l’espace disparaît. Ainsi, les princes de la Cité du bien peuvent, en un clin d’œil, être dans un lieu ; et, en un autre clin d’œil, dans un autre lieu, sans durée intermédiaire. » Telle est, d’ailleurs, leur subtilité, que les corps les plus opaques sont moins pour eux qu’un voile diaphane pour les rayons du soleil.

Comme l’agilité, la force des anges prend sa source dans l’essence de leur être, qui participe plus abondamment que toute autre de l’essence divine, force infinie1. Ainsi, l’une et l’autre surpassent tout ce que nous connaissons d’agilité et de force dans la nature, c’est-à-dire quelles sont incalculables et s’exercent sur le monde et sur l’homme.

Sur le monde : ce sont les anges qui lui impriment le mouvement. Inertes de leur nature, toutes les créatures matérielles sont nées pour être mises en mouvement par des créatures spirituelles, comme notre corps par notre âme. « C’est une loi de la sagesse divine, enseigne le Docteur angélique, que les êtres inférieurs soient mus par les êtres supérieurs. Or, la nature matérielle étant inférieure à la nature spirituelle, il est manifeste qu’elle est mise en mouvement par des êtres spirituels. Tel est l’enseignement de la philosophie et de la foi. »

Or, la force d’impulsion dont les anges sont doués est si grande, qu’un seul suffit pour mettre en mouvement tous les corps du système planétaire ; et, bien qu’il soit à l’orient, suivant une antique croyance conservée même chez les païens son action se fait sentir à toutes les parties du globe. C’est ainsi que l’homme lui-même, dont la main met en jeu la maîtresse roue d’une immense machine, produit, sans changer de place, le mouvement de tous les rouages secondaires.

La conséquence logique, de cette force d’impulsion est que les anges peuvent déplacer les corps les plus volumineux et les transporter où ils veulent, avec une rapidité qui échappe au calcul. Suivant saint Augustin, la force naturelle du dernier des anges est telle, que toutes les créatures corporelles et matérielles lui obéissent, quant au mouvement local, dans la sphère de leur activité, à moins que Dieu ou un ange supérieur n’y mette obstacle. Si donc Dieu le permettait, un seul ange pourrait transporter une ville entière d’un lieu dans un autre, comme ils l’ont fait pour la sainte maison de Lorette, transportée de Nazareth en Dalmatie, et de Dalmatie au lieu où elle reçoit aujourd’hui les hommages du monde catholique.

Non seulement les anges impriment le mouvement au monde matériel, mais ils le conservent, soit en empêchant les démons de porter la perturbation dans les lois qui président à son harmonie, soit en veillant au maintien perpétuel de ces lois admirables. « Toute la création matérielle, dit saint Augustin, est administrée par les anges. -Aussi rien n’empêche de dire, ajoute saint Thomas, que les anges inférieurs sont préposés par la sagesse divine au gouvernement des corps inférieurs, les supérieurs au gouvernement des corps supérieurs, et enfin, les plus élevés à l’adoration de l’Être des êtres. »

Il ne faut donc pas s’y tromper, l’ordre merveilleux qui nous frappe dans la nature, et surtout dans le firmament, est dû, non au hasard, non à la force des choses, non à des lois immuables, mais à l’action continuelle des princes de la Cité du bien. Sous les ordres de leur roi, ils conduisent les globes immenses qui composent la brillante armée des cieux, comme des officiels conduisent leurs soldats, comme les chefs de train conduisent leurs redoutables machines : avec cette différence que les derniers peuvent se tromper, les premiers jamais.

Malgré la rapidité effrayante qu’ils impriment à ces masses gigantesques, ils les maintiennent dans leur orbite, faisant parcourir à chacune sa route avec une précision mathématique. Un jour seulement, qui sera le dernier des jours, cette magnifique harmonie sera brisée. A l’approche du souverain juge, lorsque toutes les créatures s’armeront contre l’homme coupable, les puissants conducteurs des astres bouleverseront l’ordre du système planétaire. Alors les nations sécheront de crainte dans l’attente de ce qui doit arriver (Matth., XXIV, 29).

Sur l’homme. En vertu de la même loi de subordination, les êtres spirituels d’un ordre inférieur sont soumis à l’action des êtres spirituels d’un ordre plus élevé. Ainsi, l’homme est soumis, corps et âme, aux puissances angéliques, et les anges ne lui sont pas soumis. Il faudrait parcourir toute l’Écriture, si on voulait rapporter les différentes opérations des anges sur le corps de l’homme.

Citons seulement l’exemple du prophète Habacuc, transporté par un ange de la Palestine à Babylone, afin de porter sa nourriture à Daniel, enfermé dans la fosse aux lions. Citons encore l’armée du roi d’Assyrie, Sennachérib, dont cent quatre-vingt cinq mille hommes sont taillés en pièces par un ange, pendant la nuit. Rappelant ce fait à l’occasion des douze légions d’anges, que Notre Seigneur aurait pu appeler autour de lui au jardin des Olives, saint Chrysostome s’écrie avec raison : « Si un seul ange a pu mettre à mort cent quatre-vingt cinq mille soldats, que n’auraient pas fait douze légions d’anges ?» On pourrait ajouter le passage si connu de l’ange exterminateur, à qui peu d’instants suffirent pour faire périr tous les premiers nés des hommes et des animaux, dans le vaste royaume d’Égypte.

Quant à notre âme, les anges peuvent exercer, et dans la réalité ils exercent sur elle une action tour à tour ordinaire et extraordinaire, dont il est difficile de mesurer la puissance. L’entendement leur doit ses plus précieuses lumières. « Les révélations des choses divines, dit le grand saint Denis, parviennent aux hommes par le moyen des anges».

Depuis la première jusqu’à la dernière, toutes les pages de l’Ancien et du Nouveau Testament vérifient les paroles de l’illustre disciple de saint Paul. Abraham, Loth, Jacob, Moïse, Gédéon, Tobie, les Macchabées, la très sainte Vierge, saint Joseph, les saintes femmes, les apôtres sont instruits et dirigés par ces esprits administrateurs de l’homme et du monde. Nous verrons que l’ange gardien remplit, avec moins d’éclat sans doute, mais non moins réellement, les mêmes fonctions à l’égard de l’âme confiée à sa sollicitude. Cette illumination, si puissante sur la conduite de la vie, a lieu de plusieurs manières. Tantôt l’ange fortifie l’entendement de l’homme, afin qu’il puisse concevoir la vérité ; tantôt il lui présente des images sensibles, au moyen desquelles il peut connaître la vérité, que sans elles il ne connaîtrait pas. Ainsi fait l’homme lui-même qui en instruit un autre.

1 Nous donnons à cette participation le sens des paroles de saint Pierre divinae consortes naturae. Ce qui n’est pas du panthéisme.

 

S’agit-il de la volonté ? Il est vrai, les anges, bons ou mauvais, ne peuvent forcer ses déterminations, car l’âme demeure toujours libre ; mais l’expérience universelle apprend combien les inspirations des bons anges et les suggestions des mauvais anges sont efficaces, pour nous porter au bien comme au mal. Les unes et les autres tirent une grande partie de leur force, de la puissance,qu’ont les princes de la Cité du bien et de la Cité du mal, d’agir profondément sur les sens extérieurs.

Grâce à eux, les démons fascinent l’imagination par de trompeuses images, qui ôtent au mal sa laideur ou le revêtent de l’apparence du bien ; remuent toute la partie inférieure de l’âme et enflamment ainsi la concupiscence. Les bons anges, au contraire, écartant les nuages de l’erreur, les ténèbres des passions, ramènent les sens à leur pureté native et produisent comme une seconde vue, au moyen de laquelle les choses se présentent aux appréciations de l’âme sous leur véritable aspect. Dans certains cas, les anges peuvent même priver l’homme de l’usage de ses sens, comme il arriva aux habitants de Sodome. A cette loi se rattache la longue série des faits du surnaturel divin et du surnaturel satanique, qui remplissent les annales de tous les peuples, et dont la raison ne peut pas plus expliquer la nature ou méconnaître la cause, qu’elle ne peut en nier l’authenticité.

Moins ignorants ou moins obstinés dans l’erreur que nos rationalistes modernes, les païens, qui n’avaient pas encore inventé le système des lois immuables, proclament hautement et sans restriction le libre gouvernement de l’homme et du monde par les puissances angéliques. Outre les témoignages déjà cités, nous avons celui d’Apulée. Il est tellement explicite, qu’on dirait une page du livre de Job. « S’il est, dit-il, indécent pour un roi de tout faire et de tout gouverner par lui-même, il l’est bien plus pour Dieu. Il faut donc croire, pour lui conserver toute Sa majesté, qu’Il est assis sur Son trône sublime, et qu’Il régit toutes les parties de l’univers par les puissances célestes. C’est en effet par leurs soins qu’Il gouverne le monde inférieur. Pour cela il ne Lui faut ni peine ni calculs, choses dont l’ignorance ou la faiblesse de l’homme ont besoin.

« Lors donc que le roi et le père des êtres, que nous ne pouvons voir que des yeux de l’âme, veut mettre en mouvement l’immense machine de l’univers, resplendissante d’étoiles, brillante de mille beautés, dirigée par Ses lois, Il fait, s’il est permis de le dire, ce qui se fait au moment d’une bataille. La trompette sonne. Animés par ses accents, les soldats s’agitent. L’un prend son glaive, l’autre son bouclier ; ceux-là, leur cuirasse, leur casque, leurs bottes ; celui-ci harnache son cheval ; l’autre attache ses coursiers au quadrige. Chacun avec ardeur se prépare. Les vélites forment les rangs, les chefs les inspectent, et les chevaliers en prennent le commandement. Chacun s’occupe de son office. Cependant toute l’armée obéit à un seul général, que le roi place à sa tête.

« Il n’en est pas autrement du gouvernement des choses divines et humaines. Sous les ordres d’un seul chef, chacune connaît son devoir et l’accomplit, bien qu’elle ne connaisse pas le ressort secret qui la fait agir, et que cette puissance échappe aux yeux du corps. Prenons un exemple dans un ordre moins élevé. Dans l’homme l’âme est invisible. Cependant il faudrait être fou, pour nier que tout ce que l’homme fait vient de ce principe invisible. C’est à lui que la vie humaine doit sa sûreté ; les champs, leur culture ; les fruits, leur usage ; les arts, leur exercice ; en un mot, tout ce que fait l’homme (De mundo lib. unus, p. 148). »

Bossuet a donc été l’écho de la foi universelle, lorsqu’il a prononcé cette parole magistrale : « La subordination des natures créées demande que ce monde sensible et inférieur soit régi par le supérieur et intelligible, et la nature corporelle par la nature spirituelle. »

Que l’homme donc s’en souvienne. Comme le monde matériel est gouverné par les puissances angéliques, lui-même est placé sous l’action immédiate d’un ange bon ou mauvais. Pas une parole, pas une action, pas une minute dans son existence, qui ne soit influencée par l’une ou l’autre de ces puissantes créatures. Mais il est doux de penser que le pouvoir des princes de la Cité du bien surpasse celui des princes de la Cité du mal.

« En Dieu, dit l’Ange de l’école, est la source première de toute supériorité. Plus elles approchent de Dieu, plus les créatures participent de Lui, et plus elles sont parfaites. Or, la plus grande perfection, celle qui approche le plus de celle de Dieu, appartient aux êtres qui jouissent de Dieu Lui-même : tels sont les bons anges. Les démons sont privés de cette perfection. Voilà pourquoi les bons anges leur sont supérieurs en puissance et les tiennent soumis à leur empire. De là vient, comme conséquence, que le dernier des bons anges commande au premier des démons, attendu que la force divine, à laquelle il participe, l’emporte sur la force de la nature angélique. »

CHAPITRE X
SUITE DU PRÉCÉDENT.
 

Nombre des anges. - Hiérarchies et ordres angéliques. - Définition de la hiérarchie. - Sa raison d’être. Pourquoi trois hiérarchies parmi les anges, et rien que trois. - Définition de l’ordre. - Pourquoi trois ordres dans chaque hiérarchie, et rien que trois. - Images de la hiérarchie angélique dans l’Église et dans la société. Fonctions des anges. - Les anges supérieurs illuminent les anges inférieurs. - Langage des anges. - Grande division des anges : anges assistants et anges exécutants. - Fonctions des Séraphins. - Des Chérubins. - Des Trônes. - Reflet de cette première hiérarchie dans la société et dans l’Église.

Nombre des anges. Quand les auteurs inspirés, admis à voir quelques-unes des réalités du monde supérieur, veulent indiquer la multitude des anges, ils ne parlent que de millions et de centaines de millions. « J’étais attentif à ce que je voyais, dit Daniel, jusqu’à ce que les trônes fussent placés et que l’Ancien des jours s’assit. Son vêtement était blanc comme la neige, et les cheveux de sa tête, comme une laine éclatante. Son trône était de flammes ardentes, et les roues de ce trône un feu brûlant. Un fleuve incandescent et rapide sortait de devant sa face. Mille milliers d’anges exécutaient ses ordres, et un million assistaient devant Lui».

Témoin du même spectacle, saint Jean continue : « Et je vis et j’entendis autour du trône la voix d’une multitude d’anges, dont le nombre était des milliers de milliers (Apoc., V, 11). » Plus loin, ayant marqué l’universalité des élus du sang d’Abraham, il ajoute : « Après cela, je vis une grande multitude, que personne ne pouvait compter, de tous les peuples et de toutes les langues». Or, depuis le commencement du monde, chaque prédestiné, et même chaque réprouvé a pour gardien un ange de l’ordre inférieur ; il s’ensuit que le nombre des anges de toutes les hiérarchies est incalculable.

Saint Denis l’Aréopagite, dépositaire des enseignements de son maître Paul, ravi au troisième ciel, tient le même langage. «Les bienheureuses armées des célestes intelligences, dit-il, surpassent en nombre tous les pauvres calculs de notre arithmétique matérielle. Ne soupçonnez aucune exagération dans les paroles des prophètes. Le nombre des anges est incalculable, il surpasse celui de toutes les créatures, même-celui des hommes qui ont été, qui sont et qui seront

L’Ange de l’école en donne la raison : nous traduisons sa pensée. Le but principal que Dieu s’est proposé dans la création des êtres, c’est la perfection de l’univers. La perfection ou la beauté de l’univers résulte de la manifestation la plus éclatante des attributs de Dieu, dans les limites marquées par Sa sagesse. Il suit de là, que plus certaines créatures sont belles et parfaites, plus abondante en a été la création. Le monde matériel confirme ce raisonnement.

On y trouve deux sortes de corps : les corps corruptibles et les corps incorruptibles. La première se réduit à notre globe, habitation des êtres corruptibles ; et notre globe n’est presque rien, comparé aux globes du firmament. Or, comme la grandeur est pour les corps la mesure de la perfection, le nombre l’est pour les esprits. Ainsi, la raison elle-même conduit à cette conclusion, que les êtres immatériels surpassent les êtres matériels en nombre incalculable.

En attendant que le ciel nous révèle la justesse de ces magnifiques supputations du génie, éclairé par la foi, un grand sujet de sécurité pour notre pèlerinage est de savoir que les bons anges sont beaucoup plus nombreux que les mauvais. « La queue du Dragon, dit saint Jean, n’entraîna que la troisième partie des étoiles (Et cauda ejus trahebat tertiam partem stellarum. Apoc., XII, 4). » Pas un interprète qui, par ces étoiles, n’entende les anges révoltés

(Corn. a Lap., in XII. Apoc. et S. Th., I p. q. LIV art. 9, corp).


Hiérarchies et ordres des anges. Une multitude sans ordre est la confusion : tel ne peut être l’état des anges. « Toutes les œuvres de Dieu, dit l’Apôtre, sont ordonnées» ; ou, comme il est écrit ailleurs : « Dieu a fait toutes choses avec nombre, poids et mesure, » c’est-à-dire avec un ordre parfait. L’ordre est la première chose qui nous frappe dans le monde matériel. L’ordre produit l’harmonie, et l’harmonie suppose la subordination mutuelle de toutes les parties de l’univers. A son tour, cette harmonie révèle une cause intelligente qui l’a créée et qui la maintient.

Évidemment la même harmonie doit exister, plus parfaite s’il est possible, dans le monde des esprits, archétype du monde des corps et chef-d’œuvre de la sagesse créatrice. La subordination, par conséquent la hiérarchie des êtres qui la composent, est donc la loi du monde invisible comme elle est la loi du monde visible. Tels sont l’enseignement de la foi et l’affirmation invariable de la raison.

Or, suivant l’étymologie du mot : La hiérarchie est un principat sacré (Hierarchia est sacer principatus. S. Th., Ip.,q. CVIII, art. 1, corp.). Principat signifie tout à la fois le prince lui-même et la multitude rangée sous ses ordres. De là, trois belles conséquences, qui jettent une vive lumière sur l’ordre général de l’univers et sur le gouvernement particulier de la Cité du bien. Dieu étant le créateur des anges et des hommes, il n’y a, par rapport à Lui, qu’une seule hiérarchie, dont Il est le suprême hiérarque. Il en, est de même par rapport au Verbe Incarné. Roi des rois, Seigneur des seigneurs, à qui toute puissance a été donnée au ciel et sur la terre, Il est le suprême hiérarque des anges et des hommes, par conséquent de l’Église triomphante et de l’Église militante.

Vicaire du Verbe Incarné, Pierre est le suprême hiérarque de l’Église militante, en vertu de ces divines paroles : Pais mes agneaux, pais mes brebis. A son tour, Pierre a établi d’autres hiérarques qui, eux-mêmes, ont établi des recteurs subalternes, chargés de diriger les différentes provinces de la Cité du bien. Tous, néanmoins, ne forment qu’une seule et même hiérarchie, puisque, tous militent sous un même chef, Jésus-Christ. Nous verrons bientôt que la hiérarchie angélique est le type de la hiérarchie ecclésiastique, type elle-même de la hiérarchie sociale.

Si on considère le principat dans ses rapports avec la multitude, on appelle hiérarchie l’ensemble des êtres soumis à une seule et même loi. S’ils sont soumis à des lois différentes, ils forment des hiérarchies distinctes, sans cesser de faire partie de la hiérarchie générale. C’est ainsi qu’on voit, dans un même royaume et sous un même roi, des villes régies par des lois différentes1 Or, les êtres ne sont soumis aux mêmes lois, que parce qu’ils ont la même nature et les mêmes fonctions. Il en résulte que les anges et les hommes, n’ayant ni la même nature ni les mêmes fonctions, forment des hiérarchies distinctes. Il en résulte encore que tous les anges n’ayant pas les mêmes fonctions, le monde angélique se divise en plusieurs hiérarchies.

Que les anges et les hommes forment des hiérarchies distinctes, la raison et la preuve en est dans la perfection relative des uns et des autres. Cette perfection est d’autant plus grande, que les êtres participent plus abondamment des perfections de Dieu. Créature purement spirituelle, l’ange y participe plus que l’homme. En effet, l’ange reçoit les illuminations divines dans l’intelligible pureté de sa nature, tandis que l’homme les reçoit sous les images plus ou moins transparentes des choses sensibles, telles que la parole et les sacrements.

L’ange est donc une créature plus parfaite que l’homme, et doit par conséquent former une hiérarchie différente. De plus, comme il y a hiérarchie, c’est-à-dire ordre de subordination dans le monde angélique, il est évident que tous les anges ne reçoivent pas également les illuminations divines. Il y a donc des anges supérieurs aux autres. Leur supériorité a pour fondement la connaissance plus ou moins parfaite, plus ou moins universelle de la vérité.

1 On voit aussi par là que la centralisation dans un grand empire est contraire aux lois fondamentales de l’ordre ; et, comme conséquence inévitable, qu’elle doit produire le froissement, le malaise, la révolte et la ruine (V. le jacobinisme maçonnique centralisateur contraire donc aux "lois fondamentales de l’ordre").

 

« Cette connaissance, dit saint Thomas, marque trois degrés dans les anges ; car elle peut être envisagée sous un triple rapport.

« Premièrement, les anges peuvent voir la raison des choses en Dieu, principe premier et universel. Cette manière de connaître est le privilège des anges qui approchent le plus de Dieu, et qui, suivant le beau mot de Saint Denis, se tiennent dans son vestibule. Ces anges forment la première hiérarchie.

« Secondement, ils peuvent la voir dans les causes universelles créées, qu’on appelle les lois générales. Ces causes étant multiples, la connaissance est moins précise et moins claire. Cette manière de connaître est l’apanage de la seconde hiérarchie.

« Troisièmement, ils peuvent la voir dans son application aux êtres individuels, en tant qu’ils dépendent de leurs propres causes, ou des lois particulières qui les régissent. Ainsi connaissent les anges de la troisième hiérarchie. »

Il y a donc trois hiérarchies parmi les anges, et il n’y en a que trois : une quatrième ne trouverait pas sa place. En effet, ces trois hiérarchies ont leur raison d’être dans les trois manières possibles de voir la vérité en Dieu, dans les causes générales, dans les causes particulières ; c’est-à-dire, comme par le sublime aréopagite, dans la vie plus ou moins abondante dont jouissent les anges qui les composent1.

La révélation nous découvre encore dans chaque hiérarchie trois chœurs ou ordres différents. On appelle chœur ou ordre angélique, une certaine multitude d’anges, semblables entre eux par les dons de la nature et de la grâce. Chaque hiérarchie en renferme trois, rien que trois. Plus serait trop ; moins, pas assez. En effet, chaque hiérarchie compose comme un petit État. Or, chaque État possède nécessairement trois classes de citoyens, ni plus ni moins. «Si nombreux qu’ils soient, dit saint Thomas, tous les citoyens d’un État se réduisent à trois classes, suivant les trois choses qui constituent toute société bien ordonnée : le principe, le milieu et la fin. Aussi, nous voyons invariablement trois ordres parmi les hommes : les uns sont au premier rang, c’est l’aristocratie ; les autres au dernier, c’est le peuple ; les autres tiennent le milieu, c’est la bourgeoisie.

«Il en est de même parmi les anges. Dans chaque hiérarchie, il y a des ordres différents. Comme les hiérarchies elles-mêmes, ces ordres se distinguent par l’excellence naturelle des anges qui les composent et par la différence de leurs fonctions. Toutes ces fonctions se rapportent nécessairement à trois choses, ni plus ni moins : le principe, le milieu et la fin. » Nous le verrons clairement par l’explication des fonctions particulières de chaque ordre.

Avant de la donner, constatons que la magnifique hiérarchie du ciel ou de l’Église triomphante se prouve elle-même, en se reflétant à nos yeux dans la hiérarchie de l’Église militante, cette autre portion de la Cité du bien. Il suffit d’ouvrir les yeux pour voir que l’Église de la terre se divise en trois hiérarchies, et chaque hiérarchie en trois ordres.

La première se compose des prélats supérieurs, et renferme trois ordres : le souverain pontificat, l’archiépiscopat et l’épiscopat. Au souverain pontificat se rapporte le cardinalat, car les cardinaux sont les coadjuteurs du souverain pontife ; comme à l’archiépiscopat se rapporte le patriarchat, dont la juridiction s’étend à plusieurs diocèses et même à plusieurs provinces.

La seconde se compose des prélats moyens, qui reçoivent la direction des prélats supérieurs, et qui remplissent certaines fonctions, soit en vertu de leur autorité propre, soit par délégation. Elle renferme aussi trois ordres : les abbés, à qui est confié le pouvoir de bénir et quelquefois de confirmer. Les prieurs et les doyens des collégiales ou des communautés, dont les pouvoirs sont plus ou moins étendus. Les recteurs ou les curés chargés de la conduite des paroisses, et auxquels se rapportent, en leur qualité d’auxiliaires, les vicaires et les clercs inférieurs. Tous ont pour mission d’administrer les sacrements.

La troisième se compose des fidèles ou du peuple, auxquels il appartient de recevoir les biens spirituels, mais non de les administrer. Comme les autres, cette dernière hiérarchie renferme trois ordres : les vierges, les continents et les mariés, dont les devoirs sont différents, comme leur vocation elle-même est distincte.

Dans la régularité de leur fonctionnement, ces hiérarchies et ces ordres présentent la plus belle harmonie que l’homme puisse contempler ici-bas, et cette harmonie n’est que l’image de l’harmonie, mille fois plus belle, que nous verrons dans le ciel. Là, se montreront à nos yeux, sans nuage et sans voile, les trois hiérarchies angéliques, avec leurs neuf chœurs, resplendissants de lumière et de beauté.

Dans la première : les Séraphins, les Chérubins et les Trônes .

Dans la seconde les Dominations, les Principautés et les Puissances .

Dans la troisième ; les Vertus, les Archanges et les Anges .

Fonctions des anges. Composé de trois grandes hiérarchies, et chaque hiérarchie divisée en trois ordres distincts, le monde angélique nous apparaît comme une magnifique armée rangée en bel ordre. Savoir cela ne suffit pas. Pour jouir du spectacle d’une immense armée, dans ses formidables splendeurs, il faut la voir en mouvement. Ainsi, pour avoir une idée de la brillante armée des cieux et mesurer la place occupée, dans le plan providentiel, par les princes de la Cité du bien, il faut, les étudier dans l’exercice de leurs fonctions.

Être purifiés, illuminés et perfectionnés ; ou purifier, illuminer, et perfectionner : tel est le double but, auquel se rapportent toutes les fonctions des hiérarchies et es ordres angéliques. Quel est le sens de ces mystérieuses paroles ? Tous les anges ne connaissent pas également les secrets divins. La première hiérarchie, avons-nous dit avec saint Thomas, voit la raison des choses en Dieu Lui-même ; la deuxième, dans les causes secondes universelles ; la troisième,

Voici les paroles de saint Denis l’Aréopagite, le maître de saint Thomas, dans cette question : «Cum divini spiritus entitate sua caeteris entibus antecellant, excellentiusque vivant aliis viventibus, et intelligant cognoscantque supra sensum et rationem, et prae cunctis entibus pulchrum et bonum appetant participentque, hoc utique viciniores Bono sunt, quo luculentius illud participantes, plures etiam et ampliores ab ipso dotes acceperunt ; sicut etiam rationalia sensitivis antecellunt, quo uberiori ratione pollent, uti et sensitiva sensu atque alia vita. De divin. nom., c. v

 

dans l’application de ces causes aux effets particuliers. A la première appartient la considération de la fin ; à la seconde, la disposition universelle des moyens ; à la troisième, la mise en œuvre.

Les lumières qu’ils ont puisées dans le sein même de Dieu, les anges de la première hiérarchie les communiquent, autant qu’il convient, aux anges de la seconde hiérarchie ; ceux-ci, aux anges de la troisième ; et ceux de la troisième en font part aux hommes. Mais la réciprocité n’a pas lieu, attendu que les anges inférieurs n’ont rien à apprendre aux anges supérieurs, ni les hommes aux anges.

Nécessaire au gouvernement du monde, cette communication incessante durera jusqu’au jugement dernier. Elle renferme ce que nous avons appelé la purification, l’illumination et le perfectionnement. En effet, la manifestation d’une vérité, à celui qui ne la connaît pas purifie son entendement, en dissipant les ténèbres de l’ignorance ; elle l’illumine, en faisant briller la lumière où régnait l’obscurité ; elle le perfectionne, en lui donnant une science certaine de la vérité. Telles sont les opérations des anges supérieurs, à l’égard des anges inférieurs qui, pour cela, sont dits purifiés, illuminés et perfectionnés. Pas une de ces mystérieuses opérations de la hiérarchie céleste, qui ne se retrouve dans la hiérarchie de l’Église militante.

Or, les communications angéliques se font par la parole ; car les anges, parfaites images du Verbe, ont un langage et se parlent entre eux. Que les anges parlent, saint Paul nous l’enseigne, lorsqu’il dit : Quand je parlerais les langues des hommes et des anges (I Cor., XIII, 1). Toutefois, gardons-nous d’imaginer que le langage angélique soit semblable au langage humain, et qu’il ait besoin de sons articulés où de signes extérieurs, véhicules de la pensée d’un ange à l’autre. Ce langage est tout intérieur, tout spirituel, comme l’ange lui-même. Il consiste de la part de l’ange supérieur, dans la volonté de communiquer une vérité à l’ange inférieur ; et, de la part de celui-ci, dans la volonté de la recevoir. Ces deux opérations, ne rencontrant aucun obstacle, ni dans la nature des anges, ni dans leurs dispositions individuelles, sont infaillibles et instantanées.

C’est, de la première hiérarchie que la seconde et la troisième reçoivent, l’une immédiatement et l’autre médiatement, les illuminations divines. De là, relativement à leur dignité et à leurs fonctions, cette grande division des anges, en anges assistants et en anges exécutants, ou administrateurs. Les premiers considèrent en Dieu même la raison des choses à faire, et les manifestent aux anges inférieurs, chargés de les exécuter. Telle est l’image sous laquelle l’Écriture sainte nous représente les anges de la première hiérarchie. Un de ces illustres princes de la cour du grand Roi, parlant à Tobie, lui dit : Je suis Raphaël, un des sept anges qui sommes assistants devant Dieu. Littéralement : Qui nous tenons debout devant Son trône.

Il faut dire que cette belle expression, être assistants au trône de Dieu, a plusieurs sens. Les anges assistent devant Dieu lorsqu’ils prennent Ses ordres ; lorsqu’ils lui offrent les prières, les aumônes, les bonnes œuvres, les vœux des mortels ; lorsqu’ils plaident, contre les démons, la cause des hommes au suprême tribunal ; lorsqu’ils plongent leurs regards dans les rayons de la face divine, pour en retirer les voluptés ineffables qui constituent leur félicité. Dans ce dernier sens, tous les anges, nul exceptés sont assistants devant Dieu, car tous jouissent et jouissent continuellement de la vision béatifique, alors même qu’ils accomplissent leurs missions dans le gouvernement du monde. Néanmoins, dans le sens précis, l’expression assister devant Dieu désigne les anges de la première hiérarchie, et qui n’ont pas coutume d’être employés aux ministères extérieurs.

Ces anges assistants au trône de Dieu et supérieurs à tous les autres s’appellent les Séraphins, les Chérubins, les Trônes, et forment la première hiérarchie. Puisque les hiérarchies du monde inférieur ne sont qu’un reflet des hiérarchies du monde supérieur, une solide comparaison, empruntée à la cour des rois de la terre, nous aide à comprendre le rang et les fonctions de ces grands officiers de la Couronne éternelle. Parmi les courtisans, il en est qui doivent à leur dignité d’entrer familièrement chez le prince, sans avoir besoin d’être introduits ; d’autres qui ajoutent à ce premier privilège celui de connaître les secrets du prince ; d’autres enfin, encore plus favorisés, compagnons inséparables du prince, semblent ne faire qu’un avec lui.

Ces derniers nous représentent les Séraphins. Créatures les plus sublimes que Dieu ait tirées du néant, ces esprits angéliques doivent leur nom aux flammes de leur amour. Placés au sommet des hiérarchies créées, elles touchent, autant que le fini peut toucher à l’infini, à la Trinité divine, l’amour même et le foyer éternel de tout amour. Loin de refroidir leur ardeur, les missions solennelles qui leur sont quelquefois confiées semblent l’accroître et leur faire répéter, avec une volupté plus intime, le cantique entendu par Isaïe : « Les Séraphins étaient debout, et, s’appelant l’un l’autre, ils disaient Saint, saint, saint est le Seigneur Dieu des armées ; toute la terre est pleine de Sa gloire (Is., VI, 3). »

Dans les heureux courtisans qui connaissent tous les secrets du prince nous avons une image des Chérubins, dont le nom signifie plénitude de la science. D’un regard, que n’éblouissent ni ne troublent jamais les rayons étincelants de la face de Dieu, ces esprits déiformes contemplent dans leur source les raisons intimes des choses, afin de les communiquer aux anges inférieurs, dont, elles doivent déterminer les fonctions et régler la conduite. Eux-mêmes quelquefois sont envoyés en mission. C’est ainsi qu’on voit un Chérubin chargé de garder l’entrée du paradis terrestre et de l’interdire à l’homme coupable. Pourquoi un Chérubin et non pas un autre ange ? Veiller et voir de loin sont les deux «qualités d’une sentinelle. Or, comme leur nom l’indique, les Chérubins possèdent ces deux qualités à un degré suréminent, même dans le monde angélique.

Par les grands seigneurs, qui ont leurs libres entrées chez le Roi, les Trônes sont représentés. Élévation, beauté, solidité : voilà les trois idées que porte à l’esprit le nom du siège, sur lequel se placent les monarques dans les occasions solennelles. Nul ne pouvait mieux désigner le troisième ordre angélique de la première hiérarchie. Les Trônes sont ainsi appelés, parce que ces anges, éblouissants de beauté, sont élevés au-dessus de tous les chœurs des hiérarchies inférieures, auxquels ils intiment les ordres du grand Roi, en partageant avec les Séraphins et les Chérubins le privilège de voir clairement la vérité en Dieu même, c’est-à-dire dans la cause des causes.

Fixés en Dieu par l’intuition de la vérité, ils sont inébranlables. De plus, comme le trône matériel est ouvert d’un côté pour recevoir le monarque qui parle de ce siège majestueux ; ainsi les Trônes angéliques sont ouverts pour recevoir Dieu lui-même, qui parle par leur bouche. A eux la noble fonction de transmettre ses communications souveraines aux anges des hiérarchies inférieures, répandus dans toutes les parties de la Cité du bien. En, effet, les Trônes, étant le dernier ordre de la première hiérarchie ou des Anges assistants, touchent immédiatement aux Dominations, qui forment le chœur le plus élevé des Anges administrateurs.

Tels sont donc, en deux mots, les rapports et les distinctions qui existent entre les anges de la première hiérarchie. Tous sont assistants au Trône. Tous contemplent les raisons, des choses dans la cause première. Le privilège des Séraphins est d’être unis à Dieu de la manière la plus intime, dans les ardeurs délicieuses d’un indicible amour. Le privilège des Chérubins est de voir la vérité, d’une vue supérieure à tout ce qui est au-dessous d’eux. Le privilège des Trônes est de transmettre aux anges inférieurs, dans la proportion du besoin, les communications divines dont ils possèdent la plénitude. C’est ainsi que l’auguste Trinité, dont l’image transperce à travers toutes les créations, brille d’un éclat incomparable dans la plus parfaite. Dans les Trônes nous voyons la Puissance ; dans les Chérubins, l’Intelligence ; dans les Séraphins, l’Amour.

Reflet de la hiérarchie céleste, la hiérarchie ecclésiastique présente le même spectacle. Dans le Diacre, vous avez la Puissance qui exécute ; dans le Prêtre, l’Intelligence qui illumine ; dans le Pontife, l’Amour qui consomme, suivant cette parole adressée au chef suprême du pontificat : «Simon, fils de Jean, M’aimes-tu plus que les autres ? -Seigneur, Vous savez que je Vous aime. -Pais Mes agneaux, pais Mes brebis». L’amour est donc le principe, le but, la loi souveraine de la Cité du bien ; comme la haine, ainsi que nous le verrons, est le principe, le but, la loi souveraine de la Cité du mal.

 

CHAPITRE XI
(FIN DU PRÉCÉDENT.)
 

Les sept anges assistants au trône de Dieu. - Ils sont les suprêmes gouverneurs du monde. - Preuves : Culte que l’Église leur rend. - Histoire de l’église de Sainte-Marie des Anges, à Rome, dédiée en leur honneur. Fonctions des Dominations. - Des Principautés. - Des Puissances. - Fonctions des Vertus. - Des Archanges. Des Anges. -Anges gardiens. - Preuves et détails.

Avant de quitter la première hiérarchie angélique, il nous paraît nécessaire de dire un mot des sept Anges Assistants au trône de Dieu, dont il est parlé dans l’un et l’autre Testament. « Je suis Raphaël, un des sept Anges qui nous tenons debout devant Dieu, disait Raphaël à Tobie. » « Jean, aux sept Églises qui sont en Asie. Grâce à vous et paix de la part de Celui qui est, et qui était, et qui doit venir, et de la part des sept Esprits qui sont en présence de Son Trône, » écrivait le disciple bien-aimé (Tob., XII, 15 ; Apoc., I, 4).

Fidèle interprète des enseignements divins, la tradition catholique vénère, en effet, sept Anges plus beaux, plus grands, plus puissants que tous les autres, qui entourent le Trône de Dieu, toujours prêts à exécuter, soit par eux-mêmes, soit par d’autres, ses volontés souveraines. Afin de la confirmer, le Roi des Anges s’est plu souvent à Se montrer aux saints et aux martyrs, environné de ces sept Princes éblouissants de splendeur. Ainsi, Il apparut au commandant de la première cohorte prétorienne, saint Sébastien, pour l’animer au combat du martyre ; et, comme gage de victoire, le fit revêtir par ces sept Anges d’un manteau de lumière (Corn. a Lap., in Apoc., I, 4).

Commune aux juifs, aux philosophes et aux théologiens, une autre tradition attribue à ces sept Anges le gouvernement suprême du monde physique et du monde moral. En cela, ils sont semblables aux ministres des rois, dont la vie parait inactive, parce qu’elle s’écoule dans le voisinage du Trône ; mais qui, en réalité, est l’âme de tous les mouvements de l’empire. Figurés, suivant saint Jérôme, par le chandelier aux sept branches du tabernacle mosaïque, ils président aux sept grandes planètes, dont les révolutions déterminent la marche de tous les rouages secondaires, dans la merveilleuse machine qu’on appelle l’univers matériel.

Sous la même figure nous voyons ces sept Esprits présidant, au monde moral. « De là vient, suivant la remarque d’un savant commentateur, la distribution septénaire, si fréquente dans les œuvres divines. Comme il y a dans le monde sept planètes et sept jours dans la semaine ; de même il y a dans l’Église sept dons du Saint-Esprit et sept vertus principales, auxquels président ces sept Anges supérieurs, afin de conduire par leur moyen les hommes à la vie éternelle (Corn a Lap., ibid.).

Écoutons encore un autre théologien : « Le nombre sept, qui désigne les sept grands Princes de la cour céleste, est un nombre précis ; car, lorsqu’on trouve dans l’Écriture le même nombre, employé plusieurs fois dans différents endroits, surtout en matière d’histoire, la règle est de la prendre dans son acception mathématique. Il y a donc sept Anges supérieurs à tous les autres. Leurs fonctions spéciales sont de veiller aux sept dons du Saint-Esprit, afin de les obtenir, de nous les communiquer et de les faire fructifier ; de dompter, en vertu d’une force spéciale, les sept démons qui président aux sept péchés capitaux, de présider aux sept corps les plus brillants du firmament, de nous faire pratiquer les sept vertus nécessaires au salut, les trois théologales et les quatre cardinales.

« Puisque, sous la direction de Satan, sept démons président aux sept péchés capitaux et, dans leur haine implacable de l’homme, ne négligent rien pour nous faire commettre ces péchés et nous entraîner à la damnation pourquoi ne croirions-nous pas que, sous le grand Roi de la Cité du bien, sept Anges, choisis parmi les plus nobles, sont chargés de tenir tête à ces sept ennemis principaux, de nous mettre à couvert de leurs attaques et de nous faire pratiquer les vertus qui doivent assurer notre salut éternel ? L’attaque peut-elle être supérieure à la défense ? Et s’il y a parmi les mauvais anges un accord pour perdre les hommes, pourquoi n’y en aurait-il pas un parmi les bons anges pour les sauver ?»

Héritière fidèle de ces hauts enseignements, l’Église a eu soin de les reproduire dans sa hiérarchie. Disons mieux, le divin fondateur de l’Église militante a voulu qu’elle offrît, dans sa hiérarchie, l’image de la hiérarchie de sa sœur, l’Église triomphante. Pourquoi voyons-nous les apôtres, dirigés par le Saint-Esprit, établir sept diacres et non pas six ou huit ? Pourquoi les premiers successeurs de saint Pierre créent-ils sept cardinaux diacres ? Pourquoi ordonnent-ils que sept diacres assisteront le souverain Pontife et même l’évêque, quand il pontifie ? Afin de rappeler les sept Anges assistants au trône de Dieu.

« Ces sept diacres, continue Serarius, étaient appelés les yeux de l’évêque, par lesquels il voyait tout ce qui se passait dans son diocèse. Or, Dieu est le premier et le plus grand des évêques. Son diocèse, c’est le monde. Il voit tout ce qui s’y passe au moyen de sept diacres angéliques. Non pas, à coup sûr, qu’Il ait besoin des créatures, comme l’évêque a besoin de ses diacres, pour connaître toutes choses ; mais Il s’en sert par la même raison qui Lui fait employer les causes secondes au gouvernement de l’univers. Cette raison est d’honorer Ses créatures1».

Les sept grands Princes angéliques tiennent une trop large place dans la création et dans le gouvernement du monde; ils nous obtiennent trop de faveurs, nous rendent trop de services ; ils sont trop honorés de Dieu Lui-même, pour que l’Église ait oublié de leur rendre un culte spécial de reconnaissance et de vénération. Leur mémoire est célèbre dans les différentes parties du monde catholique ; mais nulle part elle n’est aussi vivante qu’en Sicile, à Naples, à Venise, à Rome et dans plusieurs villes d’Italie.

Ces lieux, où semblent se conserver plus religieusement qu’ailleurs les antiques traditions, nous les montrent, représentés en peinture, en sculpture et même en mosaïque. Palerme, capitale de la Sicile, possède une belle église dédiée aux sept Anges, princes de la milice céleste. En 1516, leurs images, d’une haute antiquité, furent découvertes par l’archiprêtre de cette église, le vénérable Antonio Duca. Souvent pressé par l’inspiration divine, ce saint homme vint à Rome, en 1527, pour propager le culte de ces anges, leur trouver et leur bâtir un sanctuaire. Après beaucoup de jeûnes et de prières, il mérita de connaître ; par révélation, que les Thermes de Dioclétien devaient être le temple des sept Anges assistants au trône de Dieu. Les raisons du choix divin étaient que ces Thermes fameux avaient été bâtis par des milliers d’anges terrestres, c’est-à-dire par quarante mille chrétiens condamnés à ce dur travail ; que leur construction gigantesque avait duré sept ans ; qu’entre tous ces martyrs, sept brillèrent un éclat plus vif : Cyriaque, Largus, Smaragdus, Sisinnius ; Saturnin, Marcel et Thrason, qui encourageaient les chrétiens et pourvoyaient à leurs nécessités.

Cette révélation ayant été constatée, les Souverains Pontifes Jules III et Pie IV ordonnèrent de purifier les Thermes et de les consacrer en l’honneur des sept Anges assistants au Trône de Dieu, ou de la Reine du ciel environnée de ces sept Anges. Michel-Ange fut chargé du travail. Avec les riches matériaux des Thermes voluptueux du plus grand ennemi des chrétiens, le célèbre architecte bâtit la splendide église qu’on admire encore aujourd’hui. Ce fut le 5 août 1561 que Pie IV, en présence du sacré collège et de toute la cour romaine, la consacra solennellement à sainte Marie des Anges et l’honora d’un titre cardinalice2. On voit que, dans sa maternelle sollicitude, l’Église catholique ne néglige rien pour nous faire connaître les anges, pour les honorer, pour nous rapprocher d’eux et nous assurer leur puissante protection. Rien de plus intelligent qu’une pareille conduite. Nous sommes de la famille des anges et nous devons vivre avec eux pendant toute l’éternité.

Passons à la seconde hiérarchie. Nous l’avons déjà remarqué, il n’y a point de saut dans la nature. Toutes les créations se touchent et s’enchaînent par des liens mystérieux, en sorte que les dernières productions d’un règne supérieur se confondent avec les productions les plus élevées du règne inférieure3. La même loi régit le monde des intelligences, prototype du monde des corps. Ainsi, les Trônes, dernier ordre de la première hiérarchie angélique, touchent immédiatement à l’ordre le plus élevé de la seconde, les Dominations. Si les Trônes finissent la hiérarchie des Anges assistants, les Dominations commencent les hiérarchies des Anges administrateurs. Ces dernières, au nombre de trois, sont, dans le gouvernement du monde et de la Cité du bien, ce que sont dans les sociétés humaines les Chefs des grands corps de l’État, les Généraux d’armée, les Magistrats. La plus élevée se compose des Dominations, des Principautés et des Puissances.

Indiquer et commander ce qu’il faut faire, est le rôle des Dominations. Elles sont ainsi appelées, et avec raison, parce qu’elles dominent tous les ordres angéliques, chargés d’exécuter les volontés du grand Roi comme le généralissime d’une armée domine tous les chefs de corps placés sous ses ordres, et les fait manœuvrer suivant les intentions du prince dont il est le représentant.

Pour continuer la comparaison, les Principautés, dont le nom signifie conducteurs suivant l’ordre sacré, représentent les généraux et les officiers supérieurs, qui commandent à leurs subordonnés les mouvements et les manœuvres, conformément aux prescriptions du généralissime. Princes des nations et des royaumes, ces puissants esprits les conduisent, chacun en ce qui le concerne, à l’exécution du plan divin. Dans ce ministère, le plus important de tous, ils sont secondés par les anges immédiatement soumis à leurs ordres. De là résulte la magnifique harmonie dont parle saint Augustin : « Les corps inférieurs, dit le grand évêque, sont régis par les corps supérieurs, et les uns et les autres par les anges, et les mauvais anges par les bons».

Viennent enfin les Puissances. Revêtus, comme leur nom l’indique, d’une autorité spéciale, ces anges sont chargés d’ôter les obstacles à l’exécution des ordres divins, en éloignant les mauvais anges qui assiègent les nations, pour les détourner de leur fin. Dans l’ordre humain, leurs analogues sont les puissances publiques, chargées d’éloigner les malfaiteurs et d’ôter ainsi les obstacles au règne de la justice et de la paix.

1 Voir encore le savant traité de M. de Mirville, Pneumatologie des Esprits, t. II, 352. Cet ouvrage, fruit d’une vaste érudition, contient des détails aussi intéressants que peu connus sur le monde angélique, bon et mauvais 2 Voir Andrea Victorelli, De ministeriis angel. ; et Corn. a Lap., Apoc., I, 4. 3 Nam semper summum inferioris ordinis affinitatem habet cum ultimo superioris, sicut infima animalia parum distant a plantis. S. Th., I p., q. CVIII, art. 5, corp. -Le Docteur angélique avait deviné le spectacle que présente aux yeux de tous le curieux Aquarium du Jardin d’acclimatation, à Paris : dans l’Anémone, animal fleur, ou fleur animal, on voit, ainsi que dans bien d’autres, la soudure du règne végétal et du règne animal.

La troisième hiérarchie angélique est formée des Vertus, des Archanges et des Anges. Dans les soldats qui composent les différents corps d’une armée, dont chaque régiment a sa destination particulière, dans les administrateurs subalternes à la juridiction restreinte, nous trouvons l’image des trois derniers ordres angéliques et l’idée de leurs fonctions.

Les Vertus, dont le nom veut dire force, exercent leur empire sur la création matérielle, président immédiatement au maintien des lois qui la régissent et y conservent l’ordre que nous admirons. Quand la gloire de Dieu l’exige, les Vertus suspendent les lois de la nature et opèrent des miracles. C’est ainsi que les agents invisibles, dont nous sommes environnés révèlent leur présence, et montrent que le monde matériel est soumis au monde spirituel, comme le corps est soumis à l’âme.

Tous les ministères des ordres angéliques se rapportent à la gloire de Dieu et à la déification de l’homme, en d’autres termes, au gouvernement de la Cité du bien. Les hommes, sujets de cette glorieuse Cité, sont l’objet particulier de la sollicitude des anges. Entre eux et nous existe un commerce continuel, figuré par l’échelle de Jacob. Descendre les degrés de cette échelle mystérieuse et venir, dans les occasions solennelles, remplir auprès de l’homme des missions importantes, présider au gouvernement des provinces, des diocèses, des communautés, telle est la double fonction des Archanges, dont le nom signifie Ange supérieur, ou Prince des anges proprement dits.

Au-dessous de cet ordre est celui des Anges. Ange signifie envoyé. Tous les esprits célestes étant les notificateurs des pensées divines, le nom d’ange leur est commun. A cette fonction les anges supérieurs ajoutent certaines’ prérogatives, d’où ils tirent leur nom propre. Les anges du dernier ordre et de la dernière hiérarchie, n’ajoutant rien à la fonction commune d’envoyés et de notificateurs, retiennent simplement le nom d’anges. En rapport plus immédiat et plus habituel avec l’homme, ils veillent à la garde de sa double vie et lui apportent, à chaque heure, à chaque instant, les lumières, les forces, les grâces dont il a besoin, depuis le berceau jusqu’à la tombe.

Si nous, résumons cette rapide esquisse, quel immense horizon s’ouvre devant nous ! Quel imposant spectacle se déroule à nos yeux ! Il est donc vrai qu’au lieu de n’être rien, le monde supérieur est tout ; que le réel, c’est l’invisible ; que le monde matériel vit sous l’action permanente du monde spirituel ; que Dieu gouverne l’univers par Ses anges, librement, sans nécessité, sans contrainte, comme un roi gouverne son royaume par ses ministres, et un père, sa famille, par ses serviteurs. Il est vrai encore que l’action de ces esprits administrateurs atteint chaque partie de l’ensemble, en sorte que ni l’homme ni aucune créature n’est abandonnée au hasard, laissée à ses propres forces, ou livrée sans défense aux attaques des puissances ennemies.

Princes et gouverneurs de la grande Cité du bien, à laquelle se rapporte tout le système de la création, les anges, dans l’ordre matériel, président au mouvement des astres, à la conservation des éléments et à l’accomplissement de tous les phénomènes naturels qui nous réjouissent ou qui nous effrayent. Entre eux est partagée l’administration de ce vaste empire. Les uns ont soin des corps célestes, les autres, de la terre et de ses éléments ; les autres, de ses productions, les arbres, les plantes, les fleurs et les fruits. Aux autres est confié le gouvernement des vents, des mers, des fleuves, des fontaines ; aux autres, la conservation des animaux. Pas une créature visible, si grande ou si petite qu’elle soit, qui n’ait une puissance angélique chargée de veiller sur elle

L’homme animal, nous le savons, animalis homo, nie cette action angélique ; mais sa négation ne prouve qu’une chose, c’est qu’il est animal. Pour l’homme qui a l’intelligence, cette action est évidente. Partout où la nature matérielle laisse apercevoir de l’ordre, de l’harmonie, du mouvement, un but, là, on reconnaît aussitôt une pensée, une intelligence, une cause motrice et directrice. Or, rien dans la nature matérielle ne se fait sans ordre, sans harmonie, sans mouvement, sans but.

Quel est le principe de toutes ces choses ? Il n’est pas, il ne peut pas être dans la matière, inerte et aveugle de sa nature. A coup sûr, le vent ne sait ni où ni quand il doit souffler ; ni avec quelle violence ; ni quelles tempêtes il doit soulever ; ni quels nuages il doit amonceler. La pluie, la neige, la foudre elle-même savent-elles où elles doivent se former, où elles doivent tomber ; la direction qu’elles doivent tenir, le but qu’elles doivent atteindre ; le jour et l’heure où elles doivent accomplir leur mission ? Il en est de même des autres créatures matérielles, si improprement décorées du nom d’agents.

Où donc est le principe de l’ordre, de l’harmonie et du mouvement ? A moins d’admettre des effets sans cause, il faut nécessairement le chercher en dehors de la création matérielle, dans une nature intelligente, essentiellement active, supérieure et étrangère à la matière. C’est là, en effet, et là seulement, que le place la vraie philosophie. En parlant du Créateur, principe de tout mouvement et de toute harmonie, le prophète nous dit : Les créatures font Sa parole, c’est-àdire exécutent Ses volontés, faciunt Verbum ejus. Mais comment la parole créatrice est-elle mise en contact universel et permanent avec le monde inférieur, jusqu’au dernier des êtres dont il se compose ? De la même manière que la parole d’un monarque avec les parties les plus éloignées et les plus obscures de son empire, par des intermédiaires.

Les intermédiaires de Dieu sont les esprits célestes : qui facit angelos suos spiritus. Cette vérité est de foi universelle. Sous tous les climats, à toutes les époques, le paganisme lui-même la proclame, et la théologie catholique la manifeste dans toute sa splendeur. Savoir que toutes les parties de l’univers vivent sous la direction des anges : quelle source inépuisable de lumières et d’admiration pour l’esprit, de respect et d’adoration pour le cœur !

Dans l’ordre moral, non moins certain et plus noble encore est le ministère des anges. Ils sont, suivant la belle expression de Lactance, préposés à la garde et à la culture du genre humain. Ici encore, leurs fonctions ne sont pas moins variées que les besoins de leur pupille. Les uns gardent les nations, chacun la sienne1 . Il en est qui sont

1 Dan., X, 13 ; S. Th., r p., q. 113, art. 3, corp. -Ex iis quidam praefecti sunt gentibus, alii vero unicuique fidelium adjuncti sunt comites.

S. Basil., lib. III, contr. Eunom. -Regna et gentes sub angelis posita esse. S. Epiph. haeres., 41. -Angeli singulis prxsunt gentibus. Hier., lib. XI in Isa., c. xv. -Quin etiam unicuique genti proprium angelum presse affirmat Scriptura. Theodoret, q. in, in Gen.). Les autres, l’Église universelle. Comme une armée formidable défend une ville assiégée, ils protègent la Cité de leur roi, la sainte Église catholique, dans sa guerre éternelle contre les puissances des ténèbres (Divinis potestatibus quae Ecclesiam Dei ejusque religiosum

chargés du soin de chaque Église, c’est-à-dire de chaque diocèse en particulier. «Deux gardiens et deux guides, enseignent avec saint Ambroise les anciens Pères, sont préposés à chaque Église : l’un visible, qui est l’évêque ; l’autre invisible, qui est l’ange tutélaire».

Si, pour la conserver et pour empêcher le démon de la souiller ou de la détruire, la plus petite créature dans l’ordre physique, insecte ou brin d’herbe, vit sous la protection d’un ange, à plus forte raison l’être humain, si faible qu’on le suppose, est-il l’objet d’une égale sollicitude. Chaque homme a son ange gardien. Tuteur puissant, le prince de la Cité du bien veille sur nous, même dans le sein maternel, afin de protéger notre frêle existence contre les mille accidents qui peuvent la compromettre et nous priver du baptême.

Laissons parler la science : «Grande dignité des âmes, puisque, dès la naissance, chacune a un ange pour la garder ! Avant de naître, l’enfant attaché au sein maternel fait en quelque sorte partie de la mère ; comme le fruit pendant à l’arbre fait encore partie de l’arbre. Il est donc probable que c’est l’ange gardien de la mère qui garde l’enfant renfermé dans son sein : comme celui qui garde un arbre garde le fruit. Mais, par la naissance, l’enfant est-il séparé de la mère ? Aussitôt un ange particulier est envoyé à sa garde».

Compagnon inséparable de notre vie, l’ange gardien nous suit dans toutes nos voies, nous éclaire, nous défend, nous relève, nous console. Intermédiaire entre Dieu et nous, il intercède en notre faveur, il offre à l’Ancien des jours nos besoins, nos larmes, nos prières, nos bonnes œuvres, comme un encens d’agréable odeur, brûlé dans un encensoir d’or. Sa mission ne cesse pas avec la vie terrestre. Elle dure tant que l’homme n’est pas arrivé à sa fin.

Ainsi, les anges présentent les âmes au tribunal de Dieu, et les introduisent dans le ciel. Si la porte leur en est momentanément fermée, ils les accompagnent au purgatoire, où ils les consolent jusqu’au jour de leur délivrance. Quant à celles qu’un orgueil opiniâtre rend jusqu’à la mort indociles à leurs conseils, les princes de la Cité du bien les abandonnent seulement sur le seuil de l’enfer, brûlant séjour préparé à Satan, à ses anges et à ses esclaves. Comme ils ont présidé au gouvernement du monde, les anges assisteront à son jugement, ils réveilleront les morts et feront la séparation éternelle des élus et des réprouvés.

En quittant la Cité du bien, emportons un souvenir qui résume et le but de son existence et les innombrables fonctions des Princes qui la gouvernent. La Cité du bien et les ministères des anges se rapportent à un seul objet : le Verbe Incarné ; à un seul but : le salut de l’homme par son union avec le Verbe Incarné. Monarque absolu de tous les êtres, créateur de tous les siècles, héritier de toutes les choses du ciel et de la terre, le Verbe Incarné est le dernier mot de toutes les œuvres divines, comme le salut de l’homme est le dernier mot de sa pensée. Quoi de plus logique, de plus simple, de plus sublime et de plus lumineux, par conséquent de plus vrai, que cette philosophie du monde angélique, que cette histoire de la Cité du bien !1

CHAPITRE XII
LE ROI DE LA CITÉ DU MAL.

Lucifer, le roi de la Cité du mal. - Ce qu’il est d’après les noms que l’Écriture lui donne. - Dragon, Serpent, Vautour, Lion, Bête, Homicide, Démon, Diable, Satan. Explication détaillée de chacun de ces noms.

Nous venons, d’après l’enseignement universel, d’esquisser le tableau des célestes hiérarchies. Quelle magnificence dans ces créations angéliques ! Quelle harmonie dans cette grande armée des cieux ! Quelle admirable variété et en même temps quelle puissante unité dans le gouvernement de la Cité du bien ! Si l’homme comprenait, sa vie, supposé qu’il pût vivre, serait une longue extase.

Mais il mourrait de frayeur, s’il pouvait voir de ses yeux le Roi de la Cité du mal, environné de ses horribles princes et de ses noirs satellites. C’est de lui que nous allons nous occuper. Quel est ce Roi de la Cité du mal ? Quels sont ses caractères ? Quelle idée devons-nous avoir de sa puissance et de sa haine ? Quelle frayeur doit-il nous inspirer ? Demandons la réponse à Celui qui seul le connaît à fond.

Nommer, avons-nous dit, c’est définir. Définir, c’est exprimer les qualités distinctives d’une personne ou d’une chose. Or, Celui qui ne peut se tromper, en nommant, appelle le Roi de la Cité du mal : Le Dragon, le Serpent, le Vautour, le Lion, la Bête, l’Homicide, le Démon, le Diable, Satan.

Pourquoi tous ces noms différents d’un même être ? Parce que Lucifer réunit tous les caractères des bêtes auxquelles il est assimilé ; et cela dans un degré tel, qu’ils font de lui un être à part. Un ange, un Archange, le plus beau peut-être des Archanges, devenu en un clin d’œil tout ce qu’il y a de plus immonde, de plus odieux, de plus cruel, de plus terrible dans l’air, sur la terre et dans les eaux : quelle chute ! Et cela pour un seul péché ! Oh Dieu ! Qu’est-ce donc que le péché ?

 

institutum custodiunt. Euseb. in ps. 47.

Omnibus (angelis) revelatum est (mysterium Incarnationis) a principio suae beatitudinis. Cujus ratio est, quia hoc est quoddam generale principium, ad quod omnia eorum officia ordinantur. Omnes enim sunt administratorii spiritus, in ministerium missi propter eos qui haereditatem capiunt salutis ; quod quidem fit per Incarnationis mysterium. Unde oportuit hoc mysterio omnes a principio communiter edoceri. S. Th., 1 p., q. LVII, art. 5 ad I. -Croire que toutes les explications qui précèdent sont le résultat de simples conjectures, plutôt que de connaissances positives, serait une erreur. La science du monde angélique est une science certaine ; certaine parce qu’elle est vraie ; vraie parce qu’elle est universelle. La révélation, la tradition, la raison même de tous les peuples, la connaissent, l’enseignent et la pratiquent. Comme toutes les autres, elle a été rappelée à sa pureté primitive et développée par Notre-Seigneur, dont les enseignements non écrits sont, au témoignage de saint Jean, infiniment plus nombreux que ceux dont l’Évangile nous a transmis la connaissance. Le plus riche dépositaire de ces précieux enseignements fut Marie, et l’on sait que, mère de l’Église et institutrice des apôtres, l’auguste Vierge a parlé très savamment des anges, qu’elle connaissait mieux que personne. A son tour, Paul, qu’on peut appeler l’apôtre des anges, dont il énumère tous les ordres, Paul, ravi au troisième ciel, n’est pas sans avoir rapporté sur la terre une connaissance profonde de ce qu’il avait vu, non pour lui, mais pour l’Église. Son illustre disciple, saint Denis l’Aréopagite est, en effet, le premier d’entre les Pères qui ait donné une description détaillée, savante, sublime, du monde angélique. Fondée sur les Écritures et sur le témoignage des autres Pères, cette description est devenue le point de départ des écrivains postérieurs et, en particulier, le guide de l’incomparable saint Thomas, dans sa magnifique étude du monde angélique. Tels sont les canaux par lesquels est descendue jusqu’à nous la connaissance des anges, de leurs hiérarchies, de leurs ordres et de leurs ministères. Quelle science est plus certaine ?

 

Il en est ainsi ; ce prince angélique, autrefois si bon, si doux, si resplendissant de lumière et de beauté, l’Écriture l’appelle Dragon, Draco, grand Dragon, Draco magnus. Dans les livres saints, comme dans le souvenir effrayé de tous les peuples, ce mot désigne un animal monstrueux par sa taille, terrible par sa cruauté, effrayant par sa forme, redoutable par la rapidité de ses mouvements et par la pénétration de sa vue. Animal de terre, de mer, de marais ; reptile aux ailes vigoureuses, aux longues rangées de dents d’acier, aux yeux de sang ; épouvante de la nature entière : le dragon de l’Écriture et de la tradition est tout cela.

Sous cette forme ou celle de quelque monstrueux reptile, le démon, maître du monde avant l’Incarnation, se trouve partout. Combien ne voit-on pas de saints fondateurs d’Église, obligés de commencer, en arrivant dans leur mission, par combattre un dragon ; mais un dragon en chair et en os ! En Bretagne, c’est saint Armer, saint Tugdual, saint Efflam, saint Brieuc, saint Paul de Léon. Rome, Paris, Tarascon, Draguignan (dont le nom même vient de draco), Avignon, Périgueux, le Mans, je ne sais combien de lieux en Écosse et ailleurs, furent témoins du même combat. Aujourd’hui encore n’est-ce pas contre le Dragon ou le Serpent adoré, que doivent lutter nos missionnaires d’Afrique ?

Mais ces anciens récits ne sont-ils pas de la légende ? Ces descriptions, des tableaux d’imagination ? Le Dragon a-t-il réellement existé ? Nous répondrons, d’abord, que le dragon, avec ses différents caractères, est trop souvent nommé dans les livres saints et même dans toutes les langues anciennes, pour n’être qu’un animal fantastique.

Nous répondrons ensuite que de tout temps et partout, à Babylone comme en Égypte, le démon a préféré la forme de dragon pour s’offrir aux adorations des païens, c’est au point que leurs temples portaient le nom général de Dracontia. De plus, cette forme se trouve trop fréquemment à l’origine chrétienne des peuples ; elle est trop bien attestée par la tradition, que nos savants modernes reconnaissent enfin «quatre fois plus vraie que l’histoire» pour n’être qu’un symbole du paganisme (Aug. Thierry).

Nous nous ennuyons, à la fin, d’entendre traiter nos plus glorieux titres de pieuses allégories, ou de récits

légendaires. Pas plus dans les luttes des premiers missionnaires contre le serpent en chair et en os, que dans la

tentation du Paradis terrestre, nous n’admettons le système de mythe pour base de notre histoire religieuse.

Nous croyons à tous ces combats matériels, visibles et palpables, parce que les envoyés de Dieu en avaient besoin

pour accréditer leur mission ; parce que c’est le témoignage de nos pères dans tous les siècles ; parce que l’évolution de

tous ces faits s’opère, comme dit Mabillon, dans les habitudes normales du miracle, et parce que l’Église sanctionne ces

récits en les faisant passer dans sa prière publique.

Nous répondons enfin que, grâce aux découvertes récentes de la Géologie, l’existence du Dragon ne peut plus être révoquée en doute. A l’égard du dragon, comme de la licorne, dont Voltaire et son école avaient tant plaisanté, la science est venue donner raison à la Bible et à l’antique croyance des peuples.

David parle de la licorne. Aristote décrit l’Oryx (âne indien), qui selon lui n’avait qu’une corne. Pline indique la Fera Monoceros (bête fauve à une seule corne). Les historiens chinois citent le Kio-ta-ouan (animal à corne droite), comme habitant la Tartarie. Tous ces témoignages n’arrêtaient pas l’impiété moqueuse du dernier siècle. Cependant ils devaient faire conclure à l’antique existence de la licorne, peut-être même à la découverte de cet animal : vers 1834, cette espérance a été réalisée. Un Anglais résidant aux Indes, M. Hodgson, a envoyé à l’académie de Calcutta la peau et la corne d’une licorne, morte dans la ménagerie du Radjah de Népaul. Depuis, conformément à l’indication donnée par les historiens chinois, on a découvert, dans le Thibet, une vallée dans laquelle habite l’animal biblique.

Quant au dragon, laissons parler notre plus illustre géologue. « Un genre de reptiles bien remarquable, dit Cuvier, et dont les dépouilles abondent dans les sables supérieurs, c’est le Megalosaurus (grand lézard) ; il est ainsi nommé à juste titre, car avec les formes des lézards, et particulièrement des Monitors, dont il a aussi les dents tranchantes et dentelées, il était d’une taille si énorme, qu’en lui supposant les proportions des monitors, il devait passer soixante-dix pieds de longueur : c’était un lézard grand comme une baleine. »

Plus loin, Cuvier parle du Plesiosaurus (voisin du lézard), et du Pterodactylus (volant avec ses pattes, comme la chauve-souris), espèce de lézards, « armés de dents aiguës, portés sur de hautes jambes, et dont l’extrémité antérieure a un doigt excessivement allongé, qui portait vraisemblablement une membrane, propre à le soutenir en l’air, accompagné de quatre autres doigts de dimension ordinaire, terminés par des ongles crochus. » Et il ajoute : « Si quelque chose pouvait justifier ces hydres et ces autres monstres dont les monuments du moyen âge (et de tous les peuples anciens) ont si souvent répété la figure, ce serait incontestablement ce Plésiosaurus. »

En effet, à ce monstre et à ses pareils que manque-t-il pour être les Dragons de l’histoire ? Toutefois, pour leur restituer ce nom, sans conteste, la connaissance positive de certains détails manquait d’abord au grand naturaliste. Leur prodigieuse dimension et leur faculté de voler ne sont encore pour lui que des suppositions et des vraisemblances. Mais voici que, pour la confusion de l’incrédulité, la terre ouvre de nouveau ses entrailles, et les conjectures de Cuvier deviennent des faits palpables. Des fouilles amènent la découverte de gigantesques reptiles. Cuvier les voit et en donne la description suivante : « Nous voici, dit-il, arrivés à ceux de tous les reptiles, et peut-être de tous les animaux fossiles, qui ressemblent le moins à ce que l’on connaît, et dont les combinaisons de structure paraîtraient, sans aucun doute, incroyables à quiconque ne serait pas à portée de les observer par lui-même.

« Le Plésiosaurus avec des pattes de cétacé, une tête de lézard et un long cou, composé de plus de trente vertèbres, nombre supérieur à celui de tous les autres animaux connus, qui est aussi long que son corps, et qui s’élève et se replie comme le corps des serpents. Voilà ce que le Plésiosaurus et l’Ichtyosaurus sont venus nous offrir, après avoir été ensevelis pendant plusieurs milliers d’années sous d’énormes amas de pierres et de marbres1.

Parlant du Ptérodactyle-géant : « Voilà donc, continue le grand naturaliste, un animal qui, dans son ostéologie, depuis les dents jusqu’au bout des ongles, offre tous les caractères classiques des Sauriens (Lézards). On ne peut donc pas douter qu’il n’en ait aussi les caractères, dans les téguments et dans les parties molles ; qu’il n’en ait eu les écailles, la circulation... C’était en même temps un animal pourvu de moyens de voler... qui pouvait encore se servir des plus courts de ses doigts pour se suspendre... mais dont la position tranquille devait être ordinairement sur ses pieds de derrière, encore comme celle des oiseaux. Alors il devait aussi, comme eux, tenir son cou redressé et recourbé en arrière, pour que son énorme tête ne rompît pas tout équilibre » (Recherches, etc., t. V, p. 245.)

Avec le temps, la démonstration devient de plus en plus éclatante. C’est ainsi qu’en 1862 on a découvert, dans une tranchée du chemin de fer en exécution, près de Poligny, les débris d’un énorme saurien. La dimension des os recueillis est telle, qu’on ne peut assigner à l’animal retrouvé moins de 30 à 40 mètres de longueur (Sentinelle du Jura et Annales de phil. chrét., septembre 1862, p. 237).

De son côté, le célèbre Zimmermann a publié les dessins de gigantesques fossiles, récemment découverts en Allemagne. Chose remarquable ! ces dessins, copie fidèle de la réalité, se rapprochent beaucoup des figures de dragons, conservées chez les Chinois, le peuple le plus traditionaliste du monde. «On trouve, dit le savant Allemand, les fossiles de lézards de la taille de la plus énorme baleine. A une de ces monstrueuses espèces appartient l’Hydrarchos (le prince des eaux), dont le squelette a 120 pieds de long... auquel nous joignons un autre monstre qui paraît justifier toutes les légendes des temps antiques sur les dragons ailés. C’est le Ptérodactylus.

« Son patagion, ou membrane qui sert à voler, se déploie entre le pied de devant et le pied de derrière, de façon à laisser les griffes libres pour saisir la proie. La tête du monstre est presque aussi grande que la moitié du tronc. Sa mâchoire est armée de dents aiguës et recourbées, qui devaient en faire un redoutable ennemi pour les animaux dont il faisait ses victimes (Le monde av. la créat. de l’homme, liv. XXXII, p. 4 ; 1856). »

Que Voltaire et sa génération en prennent leur parti ; il a existé une espèce de monstres amphibies de 100 pieds de longueur et d’une grosseur proportionnée, montés sur de hautes jambes terminées par les griffes du lion, ayant les ailes de la chauve-souris, les écailles du crocodile, les dents du requin, la tête du cachalot, le cou et la queue du serpent : voilà le Dragon.

Et ce dragon, c’est l’archange déchu, c’est le roi de la Cité du mal. Afin de venger l’Écriture, nous avons cru devoir nous étendre sur le premier nom qu’elle lui donne. Elle l’appelle Serpent, Serpens, vieux Serpent, Serpens antiquus. Ce nom convient à Lucifer, et parce que, comme serpent, il est âgé de six mille ans, et qu’une longue pratique le rend on ne peut plus redoutable ; et parce qu’il se servit, pour tenter Éve, du ministère du serpent ; et parce qu’il a toutes les qualités de l’odieux reptile. Serpent par la ruse, serpent par le venin, serpent par la force, serpent par la puissance de fascination. Telle est cette puissance, qu’il séduit le monde entier : seducit universum orbem, en sorte que le culte du démon, sous la forme du serpent, a fait le tour du globe. Les Babyloniens, les Égyptiens, les Grecs, les Romains, tous les grands peuples, prétendus civilisés, de l’antiquité païenne, ont adoré le serpent, comme l’adorent encore aujourd’hui les nègres dégradés de l’Afrique .

Et, ce serpent, plus affreux que tous les autres, c’est l’archange déchu, c’est le roi de la Cité du mal !

Elle l’appelle Vautour, Oiseau de proie, Avis. Par les régions qu’il habite, par l’agilité de ses mouvements, par l’habileté à découvrir sa proie, par sa promptitude à fondre sur elle, par sa rapidité à l’enlever dans son aire, par la cruauté avec laquelle il lui suce le sang et lui dévore les chairs, le démon est bien un oiseau de proie, un vautour. Et ce vautour, plus cruel que tous les autres, c’est l’archange déchu, c’est le roi de la Cité du mal !

Elle l’appelle Lion, Leo. Comme le Verbe Incarné est appelé Lion de la tribu de Juda, Leo de tribu Juda, à cause de Sa force ; l’Écriture a soin d’appeler le démon, Lion rugissant, Leo rugiens, Lion toujours en fureur et cherchant une proie, quaerens quem devoret.

Jamais nom ne fut mieux appliqué. Le lion est le roi des animaux : Lucifer est le prince des démons. Orgueil, vigilance, force, cruauté : tel est le lion et tel est l’ange déchu. Le lion dévore non seulement quand il a faim, mais surtout lorsqu’il est en colère. Dans Lucifer, la faim et la haine des âmes sont insatiables. Le lion dédaigne les restes souillés de ses victimes. Il n’est sorte d’avanies, quelquefois de mauvais traitements que le démon ne fasse subir à ses esclaves, sans parler des hontes auxquelles toujours il les entraîne.

D’une nature ardente, le lion est libidineux à l’excès. Il en est de même du démon, en ce sens qu’il n’omet rien pour pousser l’homme au vice impur. Le lion exhale une odeur pénétrante et désagréable. Le démon répand une odeur de mort. Aussi l’hébreu l’appelle Bouc ; et l’histoire affirme qu’il prend d’ordinaire la forme de cet animal immonde, pour s’offrir aux regards et aux adorations des évocateurs. Et ce lion rugissant et ce bouc immonde, c’est l’archange déchu, c’est le roi de la Cité du mal !

Elle l’appelle Bête, la bête proprement dite, Bestia. Réunissez tous les caractères des différents animaux dans lesquels l’Écriture personnifie l’Archange déchu, et vous aurez la bête par excellence : dans un même monstre, la grandeur de la baleine, la gueule et la voracité du requin, les dents, les yeux, les ignobles penchants du crocodile, la ruse et le venin du serpent, l’agilité de l’oiseau de proie, la force et la cruauté du lion. Pour achever le portrait de l’Archange, devenu la Bête, les oracles divins lui donnent sept têtes, symbole énergique de ses redoutables instincts, ou des sept principaux démons qui forment son cortège. Et cette bête, qu’on ne peut se représenter sans pâlir, c’est l’Archange déchu, c’est le roi de la Cité du mal ! (Corn. a Lap., Apoc., XII,3).

 

Recherches, etc., t. V, p. 245. -« Les yeux de l’Ichtyosaures étaient d’une grosseur extraordinaire. Leur puissance de vision leur permettait à la fois de découvrir leur proie aux plus grandes distances et de la poursuivre pendant la nuit, ou dans les plus obscures profondeurs de la mer. Ou a vu des crânes d’Ichtyosaurus, dont les cavités orbitaires avaient un diamètre de 35 à 36 centimètres. Dans la plus grande espèce, les mâchoires armées de dents aiguës ont une ouverture de près de 2 mètres» Mangin, Le monde marin, 3e part., p. 219, éd. 1865.

 

Plus encore que les effrayantes qualités dont nous venons d’esquisser le tableau, deux choses le rendent redoutable : sa nature et sa haine. Le lion, le dragon, le serpent et les autres monstres corporels n’ont qu’une puissance limitée. Ils sont sujets à la fatigue, à la faim, à la vieillesse, à la mort, aux lois de la pesanteur et des distances. Éloignés, repus, infirmes, morts, enchaînés ou endormis, ils cessent de nuire. Pur esprit, Satan ne connaît ni fatigue, ni besoin, ni chaînes, ni vieillesse, ni mort, ni sommeil, ni pesanteur, ni distance appréciable à nos calculs.

Par son essence même, il a sur le monde de la matière une puissance naturelle. Comme le corps est fait pour être mis en mouvement par l’âme ; ainsi, la création matérielle est, à raison de son infériorité, soumise à l’impulsion des êtres spirituels. Dans sa chute, Satan n’a rien perdu de cette puissance. Elle est telle qu’il peut, du moins en partie, ébranler notre globe, le bouleverser et en combiner les éléments, de manière à produire les effets les plus étonnants.

Si nous en jugeons par celle de notre âme, la puissance de Satan n’a rien qui doive nous étonner. Que ne fait pas l’âme humaine de la création matérielle qu’elle peut atteindre ? Et que ne ferait-elle pas, si elle n’était empêchée ? Entre ses mains, la matière, même la plus rebelle, est comme un jouet entre les mains d’un enfant.

Elle la bouleverse, elle la creuse, elle la découpe, elle la déplace, elle la plonge dans les abîmes de l’Océan ; elle la lance dans les airs et la force à s’y tenir debout pendant des siècles. Il n’est pas de forme qu’elle ne lui imprime. Tour à tour elle la rend solide, liquide ou aériforme. Elle la condense, elle la dissout, elle la fait voler en éclats. Avec ses forces combinées, elle produit la foudre qui tue, ou l’électricité qui transporte la pensée avec la rapidité de l’éclair. Qu’elle soit glace, neige, feu, rocher, montagne, plaine, bois, lac, mer ou rivière, elle lui commande avec empire.

Ce que l’âme humaine fait de la matière qu’elle peut atteindre, elle le ferait également du reste du globe. Que dis-je ? elle ferait mille fois plus, si elle n’était empêchée par les entraves qui l’attachent au corps et par l’imperfection des instruments dont elle dispose. Tous les jours ses gigantesques pensées attestent que ce n’est pas la force qui lui manque, mais les moyens d’exécution.

Si la puissance de notre âme sur la matière a des limites qui nous sont inconnues, comment mesurer celle de l’ange, pur esprit, d’une nature bien supérieure à celle de notre âme ? Comment, surtout, calculer la puissance du premier des esprits ? Or, tel est Satan, le roi de la Cité du mal. «Le premier ange qui pécha, dit saint Grégoire, était le chef de toutes les hiérarchies. Comme il les surpassait en puissance, il les surpassait en lumière».

Pour ne citer qu’un exemple de ce qu’il peut, contentons-nous de rappeler l’histoire de Job. En vue d’éprouver la vertu du saint homme, Dieu permet à Satan d’user contre lui, dans une certaine limite, de la puissance de sa haine. En un clin d’œil, il a condensé les nuages, déchaîné les vents, allumé la foudre, ébranlé la terre, et les bâtiments de Job sont renversés. Ses troupeaux disparaissent, ses enfants périssent. Quelques instants lui ont suffi pour causer toutes ces ruines. Lorsque la permission lui sera donnée, il mettra moins de temps encore à couvrir Job, de la tête aux pieds, d’ulcères purulents, et du plus brillant prince de l’Orient, faire un mendiant solitaire et le patriarche de la douleur.

Plus tard, nous le voyons s’attaquer, sans le connaître, au Fils même de Dieu. Avec la rapidité de l’éclair, il Le transporte tour à tour du fond du désert sur le pinacle, du temple et sur le sommet d’une montagne. Là, par un de ces prestiges que nous ne pouvons comprendre, mais qui lui sont familiers, il fait passer devant les yeux du Verbe Incarné tous les royaumes de la terre avec leurs splendeurs. Or, ce qu’il était au temps de Job et de la rédemption, le roi de la Cité du mal l’est aujourd’hui. Même nature, par conséquent même puissance et même haine de l’homme et du Verbe fait chair. De là, lui vient un autre nom.

Il est appelé homicide, homicide par excellence, Homicida ab initio. Homicide toujours, homicide de volonté, homicide de fait, homicide de tout ce qui respire, homicide du corps, homicide de l’âme. Ce nom, il ne le justifie que trop.

Homicide du Verbe.-A l’instant même où le mystère de l’Incarnation lui fut révélé, il devint homicide.

Afin de faire échouer le plan divin, il conçut la pensée de tuer le Verbe Incarné. Il le tua dans son cœur, et fut homicide devant le Père, devant le Fils, devant le Saint-Esprit, devant le monde Angélique, en attendant de l’être en réalité devant le monde humain (Rupert, in Joan., lib. VIII, n. 242, III.)

Homicide des Anges. -En les entraînant dans sa révolte, il fut pour eux la cause de la damnation, c’est-à-dire de la mort éternelle. Faire périr, autant que des esprits peuvent périr, des centaines de millions de créatures, les plus heureuses et les plus belles qui soient sorties du néant : quel carnage et quel crime !

Homicide des Saints. -Ce qu’il fut dans le Ciel, il l’est sur la terre. Homicide d’Adam, homicide d’Abel, homicide des prophètes, homicide des Justes de l’ancien monde, images prophétiques du Verbe Incarné. En eux, c’est Lui qu’il persécute, Lui qu’il torture, Lui qu’il tue. Homicide des apôtres et des martyrs, continuation vivante du Verbe Incarné. En eux encore, c’est Lui, toujours Lui qu’il insulte, qu’il outrage, qu’il flagelle, qu’il déchire, qu’il mutile, qu’il brûle, qu’il tue et qu’il tuera jusqu’à la fin des siècles.

Homicide de l’homme en général.-C’est lui qui a introduit la mort dans le monde. Pas une agonie dont il ne soit la cause ; pas une goutte de sang versé qui ne retombe sur lui ; pas un meurtre dont il ne soit l’instigateur. Les empoisonnements, les assassinats, les guerres, les combats de gladiateurs, les sacrifices humains, l’anthropophagie, viennent de lui.

Homicide surtout de l’enfant, image plus parfaite et plus aimée du Verbe c’est par milliards qu’il faut compter les enfants que Satan a fait immoler à sa haine, chez tous les peuples de l’Orient et de l’Occident, et qu’il continue de faire immoler.

Homicide, non seulement en poussant l’homme à tuer son semblable, mais en l’excitant à se tuer lui-même. Le suicide est son ouvrage. Nous le montrerons ailleurs en prouvant que le suicide, sur une grande échelle, ne s’est vu dans le monde qu’aux deux époques où le règne de Satan fut à son apogée. En attendant, citons le témoignage d’un de nos évêques missionnaires. « Que de faits j’aurais à vous raconter pour vous démontrer de plus en plus, si l’on pouvait en douter, la puissance de Satan sur les infidèles. Entre mille, en voici un qui est ordinaire en Chine, aussi bien dans le Su-Tchuen qu’ici, en Mandchourie, et qui est attesté par des milliers de témoins. Quand, pour quelque dispute avec sa belle-mère ou avec son mari, pour des coups reçus, des paroles amères, il prend à une femme l’envie de se pendre, et le cas est fréquent en cet empire, souvent il n’est pas nécessaire de recourir à la suspension. Cette infortunée s’assied sur une chaise ou sur son khang (sorte d’estrade), se passe au cou le cordon fatal, et celui qui fut homicide dès le commencement se charge du reste.... il serre le nœud»1.

Tuer le corps ne lui suffit pas. C’est par l’âme surtout que l’homme est l’image du Verbe Incarné, et c’est à l’âme principalement qu’en veut le grand homicide. Son existence n’est qu’une chasse aux âmes et quel carnage il en fait ! Des millions de chasseurs et des millions de bourreaux sont à ses ordres. Partout leurs pièges ; partout leurs victimes. La terre est couverte des uns ; l’enfer, rempli des autres.

Qu’est-ce que l’idolâtrie, qui a régné et qui règne encore sur la plus grande partie du globe, sinon une immense boucherie d’âmes ? Qui en est la cause consommante ? Le grand homicide, caché sous mille noms et sous mille formes différentes. Au sein même du christianisme, d’où vient la tendance funeste et de plus en plus générale qui pousse tant de millions d’âmes au suicide d’elles-mêmes ? Si ce n’est pas du Saint-Esprit, c’est donc encore et toujours de l’éternel Homicide2 Telle est la guerre acharnée, implacable, que Satan fait au Verbe Incarné et qui lui mérite le nom d’Homicide. Il en a d’autres encore.

Il est appelé Démon, Daemon. Pour désigner Lucifer, les oracles sacrés disent le Démon, c’est-à-dire le démon le plus redoutable, le Roi des démons. Sa science effrayante des choses naturelles, sa science non moins effrayante de l’homme et de chaque homme, de son caractère, de ses penchants, de ses habitudes, de son tempérament, en un mot de ses dispositions morales, lui ont fait donner ce nom, qui signifie : intelligent, savant, voyant. Ne pouvant lire immédiatement dans notre âme, il voit ce qui s’y passe par les fenêtres de nos sens. Nos yeux, notre visage, le ton de notre voix, les mouvements de nos membres, notre démarche, la manière de nous habiller, de nous tenir, de manger, de nous comporter en toutes choses, sont autant d’indices dont il tire des conclusions certaines, pour nous tendre des pièges et nous lancer des traits.

Il est appelé Diable ou plutôt le Diable, Diabolos. Odieux entre tous, ce nom signifie calomniateur. Deux choses constituent la calomnie : le mensonge et l’outrage. A ce double point de vue, Lucifer est le calomniateur par excellence.

Au point de vue du mensonge, son nom présente à l’esprit un affreux composé d’hypocrisie, de ruse, de mode, d’astuce, de tromperie, de malice, de bassesse et d’effronterie. Mentir est sa vie. C’est lui qui a inventé le mensonge, il est le mensonge vivant : Mendax et Pater mendacii. Il mentit au ciel, il ment sur la terre ; il mentit à Adam, il ment à toute sa postérité. Il ment dans ses promesses, il ment dans ses terreurs ; il ment en disant la vérité, car il ne la dit que pour mieux tromper (S. Th., L p., q. Lxiv, art. 2, ad 5.) Il ment sur tout, il ment avec audace, il ment toujours, et tous ses mensonges sont des outrages.

A ce nouveau point de vue, il est également digne de son nom. Calomnier, c’est-à-dire outrager et blasphémer le Verbe fait chair ; le calomnier dans Sa divinité, dans Son Incarnation, dans Sa véracité, dans Sa puissance, dans Sa sagesse, dans Sa justice, dans Sa bonté, dans Ses miracles et dans Ses bienfaits ; calomnier l’Église Son épouse ; la calomnier dans son infaillibilité, dans son autorité, dans ses droits, dans ses préceptes, dans ses œuvres, dans ses ministres, dans ses enfants ; provoquer ainsi la haine et le mépris du Verbe Incarné et de tout ce qui Lui appartient : telle est, l’histoire le prouve, l’incessante occupation du Roi de la Cité du mal.

Il est appelé Satan, Satanas. Ce dernier nom résume tous les autres. Satan veut dire adversaire, ennemi. Ennemi de Dieu, ennemi des anges, ennemi de l’homme, ennemi de toutes les créatures ; ennemi infatigable, implacable, nuit et jour sur pied, et à qui tous les moyens sont bons ; ennemi par excellence qui, réunissant en lui toutes les puissances hostiles avec leur ruse et leur force, les met au service de sa haine : tel est l’Archange déchu.

En présence d’un pareil ennemi, la présomptueuse ignorance peut seule demeurer insouciante et désarmée. Autres sont les pensées du génie ; autre est sa conduite. Toujours marcher couvert de l’armure divine, qui seule peut le mettre à l’abri des traits enflammés de Satan, est sa sollicitude du jour et sa préoccupation de la nuit.

Faisons notre profit des avertissements qu’une terreur trop justifiée inspirait à saint Augustin : « Quoi de plus pervers, quoi de plus malfaisant que notre ennemi ? Il a mis la guerre dans le ciel, la fraude dans le paradis terrestre, la haine entre les premiers frères ; et dans toutes nos œuvres il a semé la zizanie.

Voyez : dans le manger il a placé la gourmandise ; dans la génération, la luxure ; dans le travail, la paresse ; dans les richesses, l’avarice ; dans les rapports sociaux, la jalousie ; dans l’autorité, l’orgueil ; dans le cœur, les mauvaises pensées ; sur les lèvres, le mensonge, et dans nos membres des opérations coupables. Éveillés, il nous pousse au mal ; endormis, il nous donne des songes honteux. Joyeux, il nous porte à la dissolution ; tristes, au découragement et au désespoir. Pour tout dire d’un seul mot : tous les péchés du monde sont un effet de sa perversité».

Sa haine va plus loin. De même que le Verbe Incarné approprie Sa grâce à la nature, à la position et aux besoins de chacun ; de même Satan, profitant de sa pénétration, diversifie ses poisons, suivant la disposition particulière de chaque âme.

Écoutons encore un autre grand génie : « Le rusé Serpent, dit saint Léon, sait à qui il doit présenter l’amour des richesses ; à qui les attraits de la gourmandise ; à qui les excitations de la luxure ; à qui le virus de la jalousie. Il connaît celui qu’il faut troubler par le chagrin ; celui qu’il faut séduire par la joie ; celui qu’il faut abattre par la crainte ; celui qu’il faut fasciner par la beauté. De tous il discute la vie, démêle les sollicitudes, scrute les affections, et ou il voit la préférence de chacun, là il cherche une occasion de nuire».

Tel est Satan, l’Archange déchu, le Roi de la Cité du mal.

 

1 Annales de la Propag., etc., 1857, n. 175, p. 428. Lettre de Monseigneur Vérolles, évêque de Mandchourie.

( S. Th., I p., q. LXIV, art. 2, corp. ; id., id., CXIV, art. 3, corp. ; Ia., rn 2ae, q. LXXX, art. 4, corp. -Le Compte général de l’administration de la justice criminelle en France pendant l’année 1860 constate l’augmentation du nombre des prévenus d’outrages publics à la pudeur. Ils ont quintuplé de 1826 à 1860, et se sont élevés de 727 à 4.108, et de 1856 à 1860 la progression s’est encore accélérée. Ajoutez que, depuis quarante ans, le nombre des crimes de tout genre a augmenté de plus de 20 p. 100.

 

CHAPITRE XIII
LES PRINCES DE LA CITÉ DU MAL.

 

Les mauvais anges, princes de la Cité du mal. -Leur hiérarchie. -Les sept Démons assistants du trône de Satan. -Parallélisme des deux cités. -Nombre des mauvais anges. -Leur habitation : l’enfer et l’air : preuves. Leurs qualités : l’intelligence.
 

Leur hiérarchie. -Pour assouvir sa haine contre Dieu et contre l’homme, le Roi de la Cité du mal n’est pas seul. Il commande à des millions d’esprits moins puissants, il est vrai, mais non moins horribles et aussi malfaisants que lui.

Singe de Dieu, simia Dei , comme parle saint Bernard, Satan a organisé la Cité du mal sur le plan de la Cité du bien1. Choisis entre tous, nous avons, dans la Cité du bien, sept anges assistants au trône de Dieu, puissants vice-rois du monde supérieur et du monde inférieur. Et l’Écriture nous montre, dans la Cité du mal, sept démons principaux qui environnent Lucifer, dont ils sont comme les premiers ministres et les confidents intimes. Au moyen des sept dons auxquels ils président, les sept anges de Dieu dirigent tous les mouvements de l’humanité vers le Verbe Incarné. Les sept anges du Démon, ministres des sept péchés capitaux, font tourner le monde moral vers le pôle opposé, la haine du Verbe. Séraphins de Satan, ils plongent leur intelligence dans la profondeur de sa malice, allument leur haine au foyer de la sienne, et transmettent aux démons inférieurs les ordres du Maître.

Dans ces sept démons principaux, opposés aux sept princes angéliques, nous n’avons que le premier trait du parallélisme des deux Cités. Comme parmi les bons anges, il y a parmi les démons une hiérarchie complète ; et, comme la Cité du bien, la Cité du mal a son gouvernement organisé. Qu’il y ait une hiérarchie parmi les démons, l’Écriture ne permet pas d’en douter.

Blasphémateurs du Fils de Dieu, les Juifs ne disaient-ils pas : « C’est par la puissance du Prince des démons qu’Il chasse les démons ? » Et ailleurs : « Il chasse les démons par la puissance de Béelzébub, prince des démons. » Ailleurs encore : « Allez, maudits, dans le feu éternel, qui a été préparé au démon et à ses anges. » Enfin, dans l’Apocalypse : « Le dragon combattait et ses gens avec lui » (Matth., IX, 45 ; Luc., XI, 15 ; Matth., XXV, 41 ; Apoc., XII, 7.)

Rien de plus clair que ces révélations divines et d’autres qu’on pourrait citer. Mais, si parmi les démons il y a un prince, un roi, un premier supérieur, il y a donc aussi des inférieurs, des lieutenants, des ministres qui exécutent ses ordres. En un mot, il y a une hiérarchie et une subordination parmi les anges déchus.

Saint Thomas en donne la raison. Il dit : « La subordination mutuelle entre les anges était, avant la chute, une condition naturelle de leur existence. Or, en tombant, ils n’ont rien perdu de leur condition ni de leurs dons naturels. Ainsi, tous demeurent dans les ordres supérieurs ou inférieurs auxquels ils appartiennent. Il résulte de là que les actions des uns sont soumises aux actions des autres, et qu’il existe entre eux une véritable hiérarchie ou subordination naturelle.... ; mais il ne faut pas croire que les supérieurs soient moins à plaindre que les inférieurs : le contraire est la vérité. Faire le mal, c’est être malheureux ; le commander, c’est être plus malheureux encore.

Cornélius a Lapide tient le même langage : « Il en est, dit-il, parmi les démons comme parmi les anges. Les uns sont inférieurs, les autres supérieurs. Ces derniers appartiennent aux hiérarchies les plus élevées et sont d’une nature plus noble ; car, après leur chute, les démons ont conservé intacts leurs dons naturels. Ainsi, ceux qui sont tombés de l’ordre des Séraphins, des Chérubins, des Trônes, sont supérieurs à ceux qui sont tombés des ordres inférieurs, les Dominations, les Principautés et les Puissances2. Ceux-ci, à leur tour, sont supérieurs, à ceux qui appartiennent à l’ordre des Vertus, des Archanges et des Anges. C’est ainsi que, parmi les soldats révoltés, il y a des porte-étendards, des capitaines, des colonels. Sans eux, l’armée ne peut être mise en rang ni commandée ; pas plus qu’un royaume ne peut exister sans ordre et sans subordination. Or, le prince de tous les démons, c’est Lucifer, et le prince de tous les bons anges, saint Michel».

Nous entendrons bientôt les deux princes de la théologie païenne, Jamblique et Porphyre, parlant comme les docteurs de l’Église.

L’existence de la hiérarchie satanique est un second trait de parallélisme entre les deux Cités. Elle en implique un autre. Parmi les bons anges, la première hiérarchie commande à la seconde, et la seconde à la troisième. Ainsi, les démons supérieurs commandent aux inférieurs, de manière à les empêcher de faire ce qu’ils voudraient, ou à les chasser des corps et des créatures qu’ils obsèdent. Fondée sur la supériorité naturelle, par conséquent inadmissible des uns, et sur l’infériorité des autres, cette croyance, fidèlement conservée chez les Juifs, comme nous le voyons par leurs blasphèmes contre les miracles de Notre-Seigneur, a dominé le monde entier et traversé tous les siècles3.

Pour se garantir ou se délivrer du mauvais vouloir des dieux inférieurs, l’histoire nous montre partout les païens, anciens et modernes, recourant aux dieux supérieurs (Flectere si nequeo Superos, Acheronta movebo). Au sein même du christianisme, combien de personnes, sous le coup d’un charme ou d’un maléfice, donné par un sorcier, ou, comme on dit aujourd’hui, un médium, s’en vont demander leur délivrance à des sorciers ou à des médiums,

1 Ramené à l’exactitude théologique, ce langage signifie que Satan a profité d’un ordre hiérarchique dont il n’est pas l’auteur, et tourné contre le Verbe Incarné ce qui avait été primitivement établi pour Sa gloire

2 Comme il est tombé des anges de toutes les hiérarchies, et que les hommes doivent combler le vide qu’ils ont laissé dans le ciel, il y aura des Saints placés parmi les Archanges, les Chérubins et les Séraphins. Entre bien d’autres preuves, on peut citer les révélations faites ; plusieurs fois, à sainte Marguerite de Cortone. Saint François d’Assise lui fut montré parmi les Séraphins, occupant un des trônes les plus brillants de la sublime hiérarchie. Elle-même reçut l’assurance d’être admise dans la même hiérarchie, et une de ses compagnes parmi les Chérubins. Vita, etc., per Marchesi, lib. II, in p. 256, 290, 391, 353, édit. italien. in-8. 3 Voir les témoignages de Jamblique et de Porphyre, cités plus bas.

 

réputés plus puissants, et qui l’obtiennent ! Mais, remarque saint Thomas, cette délivrance n’en est pas une. Satan n’agit jamais contre lui-même. Le corps est délivré, mais l’âme devient esclave d’un démon plus puissant. Le mal physique aura disparu, mais le mal moral sera aggravé.

Un ordre hiérarchique existe donc entre les anges déchus : c’est une vérité de théologie, de raison et d’expérience. Toute hiérarchie produit une certaine concorde parmi les êtres qui la composent : mais gardons-nous de croire que la concorde des démons prenne sa source dans le respect, les égards, l’amour réciproque de ces êtres malfaisants. Elle a pour principe la haine, et pour but la guerre au Verbe Incarné, dans l’Église Son épouse ; dans l’homme Son frère, dans la créature Son ouvrage. Hors de là, les démons se haïssent d’une haine immuable et dont nul ne peut calculer la violence.

C’est ainsi qu’on voit les méchants, dont ils sont les inspirateurs et les modèles, unis entre eux lorsqu’il s’agit d’attaquer l’Eglise ou l’ordre social, se diviser infailliblement après la victoire, s’accuser, se proscrire et se persécuter à outrance. Une nouvelle guerre vient-elle à surgir ? Aussitôt les haines particulières se confondent dans la haine commune. Les fuyards rejoignent ; l’armée se reforme et demeure unie, jusqu’à ce qu’une nouvelle victoire amène une nouvelle division. Tel est le cercle dans lequel tournent, depuis six mille ans, et les démons et les hommes devenus leurs esclaves.

Leur nombre et leur habitation. -Si, dans les jours mauvais où nous vivons, le nombre de nos ennemis visibles est incalculable, qui peut compter la multitude de nos ennemis invisibles ? Bien que les anges tombés soient moins nombreux que, les bons anges, toutefois, comme les créatures spirituelles surpassent en nombre presque infini les créatures matérielles, il en résulte que les démons sont incomparablement plus nombreux que les hommes.

Expliquant ces paroles de l’Apôtre : Notre lutte est contre les puissances du mal qui habitent l’air, saint Jérôme s’exprime ainsi : « C’est le sentiment de tous les docteurs que l’air mitoyen entre le ciel et la terre, et qu’on appelle le vide, est plein de puissances ennemies». Mesurez, d’une part, l’étendue et la profondeur de l’atmosphère qui enveloppe notre globe ; faites, d’autre part, attention à la ténuité d’un esprit : et, si vous pouvez, calculez l’effrayante multitude d’anges mauvais dont nous sommes environnés.

« Leur nombre est tel, dit Cassien, que nous devons bénir la Providence de les avoir cachés à nos yeux. La vue de leurs multitudes, de leurs terribles mouvements, des formes horribles qu’ils prennent à volonté, lorsque cela leur est permis, pénétreraient les hommes d’une frayeur intolérable. Ou un pareil spectacle les ferait mourir, ou il les rendrait chaque jour plus mauvais. Corrompus par leurs exemples, ils imiteraient leur perversité. Entre les hommes et ces immondes puissances de l’air, il se formerait une familiarité, un commerce qui aboutirait à la démoralisation universelle».

Veut-on savoir ce qu’il y a de profonde philosophie dans les paroles de l’illustre disciple de saint Jean Chrysostome ? Qu’on se rappelle ce qu’était le monde païen à la naissance du christianisme. Par une foule de pratiques ténébreuses : consultations, évocations, oracles, initiations, sacrifices, le genre humain s’était mis en rapport habituel avec les dieux, c’est-à-dire avec les démons. Sous leur inspiration il avait vulgarisé, par les arts et par la poésie, leurs prestiges, leurs hontes et leurs crimes. Et la terre était devenue un cloaque de sang et de boue : Similes illis fiant qui faciunt ea. Que serait-il arrivé si l’homme avait vu de ses veux les démons eux-mêmes, revêtus de corps aériens, commettant leurs abominations et l’invitant matériellement à les imiter ?

La croyance à des myriades d’esprits, dont l’idolâtrie avait fait autant de dieux, est commune aux païens d’aujourd’hui comme aux païens d’autrefois. Les Indiens en comptent trois cent mille, et les Japonais huit cent mille, qu’ils appellent Kamis (Annal. de la Prop. de la Foi, 1863, n. 200, p. 508).

Leurs qualités. -Pour être dérobées à nos regards, les légions infernales n’en existent pas moins autour de nous. Pris en particulier, chaque soldat, chaque officier subalterne est moins redoutable que le chef suprême. Telle est néanmoins la puissance de chaque démon, même de l’ordre le plus inférieur, qu’elle épouvante avec raison quiconque essaye d’en mesurer l’étendue.

En effet, la puissance des anges déchus est en raison directe de l’excellence de leur nature. Or, nous le répétons, cette nature, incomparablement supérieure à celle de l’homme, n’a rien perdu de ses prérogatives essentielles. Ces prérogatives sont, entre autres : l’intelligence, l’agilité, la puissance d’agir sur les créatures matérielles et sur l’homme, par mille moyens divers et jusqu’à des limites inconnues : le tout mis au service d’une haine implacable. Un mot sur chacune de ces terribles réalités.

L’intelligence.-Les démons étant de purs esprits, leur intelligence est déiforme. Il faut entendre par là qu’ils connaissent la vérité en un clin d’œil, sans raisonnement, sans effort, en elle-même et dans toutes ses conséquences. La chute n’a ni supprimé ni amoindri cette prérogative qu’ils tiennent de leur nature. « Les anges, dit saint Thomas, ne sont pas comme l’homme qu’on peut punir en lui ôtant une main ou un pied ; êtres simples, on ne peut rien enlever à leur nature. De là cet axiome déjà cité : Les dons naturels demeurent entiers dans les anges déchus. Ainsi, leur faculté naturelle de connaître n’a été en rien altérée par leur révolte»1.

Jusqu’où s’étend cette faculté si redoutable pour nous ? Comme l’indique le nom même qu’ils ont porté chez tous les peuples, les démons, étant des esprits ou des intelligences pures, connaissent instantanément toutes les choses de

1 Et ideo dicit Dionysius quod « doua naturalia in eis integra manent.» Unde naturalis cognitio in eis non est diminuta. S. Th., Ip., q. LXIV, art. 1, corp. -Les anges, devenus prévaricateurs, furent dépouillés des dons surnaturels, c’est-à-dire de la félicité et de la béatitude dont leur personne avait été enrichie par le Créateur ; mais ils ne furent nullement privés des facultés constitutives de leur nature. Ainsi, dans une armée, lorsque quelques soldats se rendent coupables de certaines fautes, ils sont dégradés, dépouillés de l’uniforme qu’ils ont déshonoré, mis en prison et déclarés indignes du titre de soldat. En un mot ils perdent tous les privilèges personnels du soldat ; mais, malgré tout, ils conservent la nature d’homme : la même intelligence, la même volonté, les mêmes moyens d’action. Ainsi des démons. Après avoir été, à cause de leur révolte, chassés du ciel, ils demeurèrent tels que la création les avait constitués : c’est-à-dire Esprits doués de cette sublime intelligence, de cette force, de cette grande puissance que nous avons vues.

 

l’ordre naturel. Dès qu’ils perçoivent un principe, ils en appréhendent toutes les conséquences spéculatives et pratiques. Ainsi, sur le monde matériel et ses lois, sur les éléments et leurs combinaisons, sur toutes les vérités de l’ordre purement moral ; en astronomie, en physique, en géographie, en histoire, en médecine, en aucune science ils ne peuvent se tromper : pour eux il n’y a d’erreur possible que dans les choses de l’ordre surnaturel.

Ici même, ils connaissent beaucoup de choses que nous ignorons ; et, parmi celles que nous connaissons, il en est un grand nombre qu’ils connaissent mieux que nous. « Les bons anges, dit saint Thomas, révèlent aux démons une foule de choses relatives aux mystères divins. Cette révélation a lieu toutes les fois que la justice de Dieu exige que les démons fassent certaines choses, soit pour la punition des méchants, soit pour l’exercice des bons. C’est ainsi que, dans l’ordre civil, les assesseurs du juge révèlent aux exécuteurs la sentence qu’il a portée».

Quant à l’avenir, leur connaissance surpasse beaucoup la nôtre. S’agit-il des futurs nécessaires ? Les démons les connaissent dans leurs causes avec certitude. S’agit-il des futurs contingents qui se réalisent le plus souvent ? Ils les connaissent par conjecture : comme le médecin connaît la mort ou le rétablissement du malade. Chez les démons, cette science conjecturale est d’autant plus sûre, qu’ils connaissent les causes plus universellement et plus parfaitement ; de même que les prévisions du médecin sont d’autant plus certaines qu’il est plus habile. Dans sa partie purement casuelle ou fortuite, l’avenir est réservé à Dieu seul (S. Thom., I p., q. LVII, art. 3, corp.) Telle est la prodigieuse intelligence des démons et le terrible avantage qu’elle leur donne sur nous.

CHAPITRE XIV (SUITE DU PRÉCÉDENT.)

Agilité des mauvais anges. - Leur puissance. - Remarquable passage de Porphyre.

L’agilité. - L’agilité des démons ne les rend pas moins redoutables que leur intelligence. Pour se transporter d’un lieu dans un autre, il faut à l’homme un temps relativement assez long : des minutes, des heures, des jours et des semaines. Souvent les moyens de transport lui manquent ; d’autres fois la maladie ou la vieillesse l’empêchent de se mouvoir. Pas plus que les bons anges, les démons ne connaissent aucun de ces obstacles. En un clin d’œil, ils se trouvent, à volonté, présents aux points les plus opposés de l’espace. De là, cette réponse de Satan, rapportée dans le livre de Job : « D’où viens-tu, lui demande le Seigneur ?» Satan répond : «Je viens de faire le tour du monde : Circuivi terram. » Comme il n’y a pas de distance pour les démons, ce qui se passe actuellement au fond de l’Asie, ils peuvent le dire au fond de l’Europe, et réciproquement.

Cette agilité, on le comprend sans peine, est aussi périlleuse pour nous qu’elle est incontestable. Elle est périlleuse : les démons n’ont pas de moyen plus puissant de jeter l’homme dans l’étonnement, et par l’étonnement d’arriver à la confiance, par la confiance, à la familiarité, à la soumission, au culte même. Elle est incontestable : qui n’admirerait les conseils de Dieu ? Naguère, une science suspecte d’origine, jeune d’âge, pauvre de mérites, mais riche de présomption, la géologie venait attaquer la Genèse. Dieu a dit à la terre : Ouvre-toi ; montre-lui les débris des créatures cachées dans ton sein depuis six mille ans. Et la géologie, battue par ses propres armes, s’est vue obligée de rendre un éclatant hommage au récit mosaïque.

Notre époque matérialiste s’est permis de nier les êtres spirituels et leurs propriétés. Pour la confondre, Dieu lui a réservé la découverte de l’électricité. Grâce à ce mystérieux véhicule, l’homme peut se rendre présent, non seulement par la pensée, mais par la parole, à tous les points du globe, dans un temps imperceptible : A la vue d’un pareil résultat, comment nier l’agilité des Esprits ?

La puissance. -De même que le corps, précisément parce qu’il est corps, est naturellement soumis à l’âme ; ainsi le monde visible, à raison de son infériorité, est naturellement soumis au monde angélique. Dès qu’on admet autre chose que la matière, la négation de cette vérité devient une contradiction dans les termes. Or, de la supériorité ou puissance inhérente à leur nature, les démons n’ont rien perdu (De là vient que Notre-Seigneur lui-même appelle le Démon le Fort armé, Fortis armatus.) Comme celle des bons anges, elle s’étend, sans exception, à toutes les créatures : la terre, l’air, l’eau, le feu, les plantes, les animaux et l’homme lui-même, dans son corps et dans son âme. Ils peuvent en varier les effets de mille manières qui étonnent notre raison, comme elles alarment notre faiblesse.

Essentiellement bienfaisante dans les bons anges, cette puissance est essentiellement malfaisante dans les démons. En s’assujettissant par le péché le roi de la création, Lucifer s’est assujetti la création tout entière. A l’homme et au monde il fait sentir sa tyrannie, inocule son venin, communique ses souillures, et, les détournant de leur fin, les change en instruments de guerre contre le Verbe Incarné.

Que cette action malfaisante des démons soit réelle, qu’elle soit aussi ancienne que le monde et aussi étendue que le genre humain, nulle vérité n’est plus certaine. La tradition universelle la conserve fidèlement, et l’expérience confirme la tradition. Pas un peuple, même grossièrement païen, qui n’ait admis l’action malfaisante des puissances spirituelles sur les créatures et sur l’homme. Les témoignages authentiques de cette croyance se révèlent à chaque page de l’histoire religieuse, politique et domestique de l’humanité. Traiter cela de fable serait folie. Voir des fous partout, c’est être fou soi-même.

Entre mille témoignages, nous nous contenterons de celui de Porphyre. Le prince de la théologie païenne s’exprime ainsi : « Toutes les âmes ont un esprit uni et attaché perpétuellement à elles. Tant qu’elles ne l’ont pas subjugué, elles sont elles-mêmes en beaucoup de choses subjuguées par lui. Lorsqu’il leur fait sentir son action, il les pousse à la colère, il enflamme leurs passions et les agite misérablement. Ces esprits, ces démons pervers et malfaisants, sont invisibles et imperceptibles aux sens de l’homme, car ils n’ont pas revêtu un corps solide. Tous, d’ailleurs, n’ont pas la même forme, mais ils sont façonnés sur des types nombreux. Les formes qui distinguent chacun de ces esprits, tantôt apparaissent, tantôt restent cachées. Quelquefois ils en changent, et ce sont les plus méchants... leurs formes corporelles sont parfaitement désordonnées.

Dans le but d’assouvir ses passions, ce genre de démons habite plus volontiers et plus fréquemment les lieux voisins de la terre ; en sorte qu’il n’est pas un crime qu’il ne tente de commettre. Mélange de violence et de duplicité, ils ont des mouvements subtils et impétueux, comme s’ils s’élançaient d’une embuscade ; tantôt essayant la dissimulation, tantôt employant la violence. Ils, font ces choses et d’autres semblables, pour nous détourner de la vraie et saine notion des Dieux, et nous attirer à eux».

Entrant dans le détail de leurs pratiques, le philosophe païen continue et parle comme un Père de l’Église. «Ils se plaisent dans tout ce qui est désordonné et incohérent : ils jouissent de nos erreurs. L’appât dont ils se servent pour attirer la foule, c’est d’enflammer les passions, tantôt par l’amour des plaisirs ; tantôt par l’amour des richesses, de la puissance, de la volupté ou de la vaine gloire. C’est ainsi qu’ils animent les séditions, les guerres et tout ce qui vient à leur suite.

« Ils sont les pères de la magie. Aussi ceux qui, par le secours des pratiques occultes, commettent de mauvaises actions les vénèrent, et surtout leur chef. Ils ont en abondance de vaines et fausses images des choses, et par là ils sont éminemment habiles à faire jouer des ressorts secrets, pour organiser des tromperies. C’est à eux qu’il faut attribuer la préparation des philtres amoureux. C’est d’eux que vient l’intempérance de la volupté, la cupidité des richesses et de la gloire, et pardessus tout l’art de la fraude et de l’hypocrisie ; car le mensonge est leur élément » (Apud Euseb., Prae. Evang., lib. IV, c. XXII.)

Après avoir parlé des princes de la Cité du mal, Porphyre s’occupe de leur roi, qu’il nomme Sérapis ou Pluton. Ici, on croit lire non un philosophe païen, non un Père de l’Église, mais l’Évangile même, tant la tradition est précise sur ce point fondamental. « Nous ne sommes pas téméraires en affirmant que les mauvais démons sont soumis à Sérapis. Notre opinion n’est pas fondée seulement sur les symboles et les attributs de ce dieu, mais encore sur ce fait que toutes les pratiques douées de la vertu d’appeler ou d’éloigner les mauvais esprits s’adressent à Pluton, ainsi que nous l’avons montré dans le premier livre. Or, Sérapis est le même que Pluton (le roi des enfers) ; et ce qui prouve incontestablement qu’il est le chef des démons, c’est qu’il donne les signes mystérieux pour les éloigner et les mettre en fuite.

« C’est lui, en effet, qui dévoile à ceux qui le prient, comment les démons empruntent la forme et la ressemblance des animaux, pour se mettre en rapport avec les hommes. De là vient que, chez les Égyptiens, chez les Phéniciens et chez tous les peuples sans exception, experts dans les choses religieuses, on a soin, avant la célébration des mystères sacrés, de rompre les cuirs qui sont dans les temples et de frapper contre terre les animaux. Les prêtres mettent en fuite les démons partie par le souffle, partie par le sang des animaux, partie par la percussion de l’air, afin qu’ayant évacué la place, les dieux puissent l’occuper.

« Car il faut savoir que toute habitation en est pleine. C’est pourquoi on la purifie, en les chassant, toutes les fois qu’on veut prier les dieux. Bien plus, tous les corps en sont remplis ; car ils savourent particulièrement certain genre de nourriture. Aussi, lorsque nous nous mettons à table, ils ne prennent pas seulement place près de nos personnes, ils s’attachent encore à notre corps. De là vient l’usage des lustrations, dont le but principal n’est pas tant d’invoquer les dieux, que de chasser les démons. Ils se délectent surtout dans le sang et dans les impuretés, et, pour s’en rassasier, ils s’introduisent dans les corps de ceux qui y sont sujets. Nul mouvement violent de volupté dans le corps, nul appétit véhément de convoitise dans l’esprit, qui ne soit excité par la présence de ces hôtes. Ce sont eux qui contraignent les hommes à proférer des sons inarticulés et à pousser des sanglots, sous l’impression des jouissances qu’ils partagent avec eux».

Entre toutes les vérités qui brillent dans ce passage, comme les étoiles au firmament, il en est une que nous ferons remarquer en passant, car nous y reviendrons, c’est la profonde philosophie du Benedicite, et la stupidité non moins profonde de ceux qui le dédaignent.

CHAPITRE XV
(AUTRE SUITE DU PRECEDENT.)

Nouveau trait de parallélisme entre la Cité du bien et la Cité du mal. -Comme les bons anges, des démons sont députés à chaque nation, à chaque ville, à chaque homme, à chaque créature. -Remarquables passages de Platon, de Plutarque, de Pausanias, de Lampride, de Macrobe et autres historiens profanes. -Évocations généralement connues et pratiquées. -Évocations des généraux romains : formules. -Nom mystérieux de Rome. Nature et étendue de l’action des démons. -Preuves : l’Écriture, la théologie, l’enseignement de l’Église. Paroles de Tertullien. -Le Rituel et le Pontifical. -La raison. -Ils peuvent se mettre en rapport direct avec l’homme. -Les pactes, les évocations. -Le bois qui s’anime et qui parle. -Important témoignage de Tertullien. Consécration actuelle des enfants chinois aux démons.

« Il paraît par les Saintes Lettres, dit Bossuet, que Satan et les anges montent et descendent. Ils montent, dit saint Bernard (In Ps. Qui habitat, Ser. XII, n°2), par l’orgueil, et ils descendent contre nous par l’envie : Ascendit studio vanitatis, descendit livore malignitatis. Ils ont entrepris de monter, lorsqu’ils ont suivi celui qui a dit : Ascendam, je m’élèverai et je me rendrai égal au Très-Haut. Mais leur audace étant repoussée, ils sont descendus, pleins de rage et de désespoir, comme dit saint Jean dans l’Apocalypse. O terre ! ô mer ! malheur à vous, parce que le diable descend à vous, plein d’une grande colère : Vae terrae et mari, quia descendit diabolus ad vos, habens iram magnam

En effet, par un nouveau trait de parallélisme et qui n’est pas le moins redoutable, l’action générale des démons s’individualise comme celle des bons anges. Dans son infinie bonté, Dieu a donné à chaque royaume, à chaque ville, à chaque homme un ange tutélaire, chargé de veiller sur eux et de les diriger vers leur fin dernière, qui est l’amour éternel du Verbe Incarné. De même, dans son implacable malice, Satan députe à chaque nation, à chaque ville, à chaque homme dès qu’ils existent, un démon particulier, chargé de les pervertir et de les associer à sa haine du Verbe Incarnée.

Fondée sur le parallélisme rigoureux des deux Cités, cette délégation satanique est un fait d’histoire universelle. Les païens en avaient une pleine connaissance. Ils savaient qu’à chaque royaume, à chaque ville, comme à chaque individu, présidaient des divinités particulières. De même, disaient-ils, qu’au moment de la naissance des esprits différents se mettent en contact avec les enfants ; ainsi, au jour et à l’heure même où s’élèvent les murailles d’une ville, arrive un destin ou un génie dont le gouvernement assurera la puissance de la cité.

Ils connaissaient par leur nom les divinités tutélaires d’un grand nombre de villes. Le protecteur de Dodone était Jupiter ; de Thèbes, Bacchus ; de Carthage, Junon ; de Samos, Junon ; de Mycènes, Pluton ; d’Athènes, Minerve ; de Delphes, centre du monde, Apollon ; des forêts de l’Arcadie, Faune ; de Rhodes, le Soleil ; de Gnide et de Paphos, Vénus ; ainsi de bien d’autres.

Ils savaient que les dieux prenaient parti pour leurs protégés, les assistaient de leurs oracles et les animaient de leur esprit. Tous les poètes, tous les historiens, tous les rites religieux déposent de cette croyance. Les victoires, ils les attribuaient à la faveur de leurs dieux ; les défaites à leur courroux : tant ils étaient convaincus que le monde inférieur est dirigé par le monde supérieur.

Ils savaient que les dieux protecteurs étaient présents, dans les temples ou les statues régulièrement consacrés ; mais que l’évocation les forçait d’en sortir. Nous savons très bien, disaient-ils, que le bronze, l’or, l’argent et les autres matières dont nous faisons des statues, ne sont pas par eux-mêmes des dieux, et nous ne les regardons pas comme tels ; mais nous honorons dans les statues ceux que la dédicace sacrée y attire et fait habiter dans des simulacres fabriqués de main d’homme. » Dans cette puissante dédicace, comment ne pas voir la parodie de nos rites sacrés, par lesquels une vertu surnaturelle est conférée aux objets bénits ?

Si la dédicace attirait les dieux dans les statues, l’évocation ou la désacration les en faisait sortir. Les Romains en particulier avaient une telle foi à la puissance de l’évocation, qu’ils n’hésitaient pas à lui attribuer l’universalité de leur empire. De là, les usages dont nous allons parler.

Chez les différents peuples de l’Orient et de l’Occident, on enchaînait les statues des dieux, afin que l’évocation ne pût les tirer de leur sanctuaire et leur faire abandonner le royaume ou la ville placés sous leur protection. «Les statues de Dédale, dit Platon, sont enchaînées. Quand elles ne le sont pas, elles s’ébranlent et se sauvent ; quand elles le sont, le Dieu demeure à sa place. »

Pausanias rapporte qu’il y avait à Sparte une très vieille statue de Mars, attachée par les pieds. « En l’attachant ainsi, dit le grave historien, les Spartiates avaient voulu avoir ce dieu pour défenseur perpétuel de leurs personnes et de leur république, et, le prenant comme à leurs gages, l’empêcher de jamais déserter leur cause. »

Et Plutarque : « Les Tyriens s’empressèrent d’attacher leurs dieux..., lorsque Alexandre vint assiéger leur ville. En effet, un grand nombre d’habitants crurent entendre, en songe, Apollon disant : Ce qui se fait dans la ville me déplaît, et je veux aller chez Alexandre. C’est pourquoi, agissant à son égard comme à l’égard d’un transfuge qui veut passer à l’ennemi, ils enchaînèrent la statue colossale du dieu, la clouèrent à la base, en l’appelant lui-même Alexandriste. »

Homère affirme que les trépieds de Delphes marchaient tout seuls (Iliad., XVIII). Ces faits et beaucoup d’autres du même genre prouvent que les païens croyaient à la puissance de l’évocation. Ils ne se trompaient pas. Aussi, ils la pratiquaient souvent : leurs auteurs et les nôtres en font foi. Cette croyance universelle explique la conduite de Balac, appelant Balaam pour maudire Israël.

La puissance de l’évocation et les mouvements des statues ou des dieux se manifestaient surtout, lorsque le peuple, la ville ou le temple étaient menacés de quelque grand malheur. Parlant de certaines calamités publiques : « Des voix terrifiantes, dit Stace, se firent entendre dans les sanctuaires, et les portes des dieux se fermèrent d’elles-mêmes. » Et Xiphilin : « On trouva dans le Capitole de grands et nombreux vestiges des dieux qui s’en allaient ; et les gardiens annoncèrent que pendant la nuit le temple de Jupiter s’était ouvert de lui-même avec un grand fracas. » Et Lampride : «On vit au Forum les pas des dieux qui s’en allaient. » Et l’historien Josèphe : « Quelque temps avant la ruine de Jérusalem, on entendit dans le temple une voix qui disait : Sortons d’ici, migremus hinc. » Dans l’antiquité païenne le même phénomène eut lieu des milliers de fois.

Au témoignage de Lucain, il se produisit dans une des circonstances les plus mémorables de l’histoire romaine. «Avant la bataille de Pharsale, Pompée connut que les dieux et les destins de Rome, évoqués par César, l’avaient abandonné».

Il était également connu que les dieux demeuraient immobiles et l’évocation sans effet, si l’on ne prononçait le nom propre, le nom mystérieux de la ville ou du lieu dont on voulait les faire sortir.

Cette tradition, commune à l’Orient et à l’Occident, se résume dans un double fait qui illumine toute une face de l’histoire romaine. Macrobe rapporte ce vers de Virgile : « Ils sortirent tous de leurs sanctuaires et de leurs autels abandonnés, les dieux tutélaires de cet empire. » Puis il ajoute : « C’est tout ensemble du fond de la plus haute antiquité romaine et du secret des mystères les plus cachés, qu’est sortie cette parole. En effet, il est constant que toutes les villes sont sous la garde de quelque dieu ; et la coutume des Romains, coutume secrète et inconnue du vulgaire, est, lorsqu’ils assiègent une ville dont ils ont l’espoir de s’emparer, d’en évoquer, au moyen d’un charme, carmen, les dieux tutélaires. Sans cela, ou ils ne croiraient pas pouvoir prendre la ville ou ils regarderaient comme un crime d’en faire les dieux prisonniers. Voilà pourquoi les Romains eux-mêmes ont voulu et que la divinité protectrice de Rome, et le nom mystérieux de leur ville, fussent complètement inconnus, même des plus savants. L’évocation qu’ils avaient faite souvent contre leurs ennemis, ils ne voulaient pas qu’une indiscrétion permît à personne au monde de la faire contre eux. »

Le nom mystérieux, le nom magique de Rome, n’était pas Rome. Quel était-il ? Personne aujourd’hui ne le sait. Même chez les Romains, ce nom était à peine connu de quelques initiés, à qui il était défendu sous peine de mort de le révéler. Varron, Pline, Solin, nous apprennent qu’au temps de Pompée un tribun du peuple, très érudit, Valérius Soranus, l’ayant un jour prononcé, fut immédiatement mis en croix.

« Quant à la formule d’évocation, continue Macrobe, la voici telle que je l’ai trouvée dans le livre cinquième des Choses cachées, de Sammonicus Serenus. Lui-même déclare l’avoir puisée dans un très ancien livre d’un certain Furius. Lorsque le siège est formé, le général romain prononce ce charme évocateur des dieux : « Dieu ou déesse, qui que tu sois, protecteur de ce peuple et de cette ville ; toi surtout à qui la garde de ce peuple et de cette ville a été spécialement confiée, je vous prie, je vous honore, je vous conjure de déserter ce peuple et cette ville ; d’abandonner leurs terres, leurs temples, leurs sacrifices, leurs habitations et de vous en éloigner ; d’oublier ce peuple et cette ville et de répandre sur eux la crainte et l’épouvante ; après être sortis, de venir à Rome, chez moi et chez les miens, et de donner vos préférences et vos faveurs à notre pays, à nos temples, à nos sacrifices, à notre ville ; d’être désormais mes protecteurs, ceux du peuple romain et de mes soldats, de manière à ce que nous en ayons la preuve certaine. Si vous le faites ainsi, je vous voue des temples et des jeux. »

« En prononçant ces paroles, on offrait des victimes et on interrogeait leurs entrailles sur le succès de l’évocation. »

Macrobe dit que c’est au moyen d’un chant, Carmen, d’où est venu notre mot enchantement, qu’on appelait les dieux, c’est-à-dire les démons. Ce Carmen, qui variait probablement suivant les lieux et les circonstances, était vulgaire parmi les païens. César ne montait jamais en voiture sans prononcer son Carmen. Dans tous les mystères, dans toutes les fêtes, où l’on se mettait plus directement en rapport avec les esprits, le Carmen avait lieu. Encore aujourd’hui, les charmeurs de serpents, aux Indes, les Derviches Tourneurs, à Constantinople, les Aissaoua d’Afrique, que nous avons vus à Paris en 1867, commencent toujours par un chant, espèce de mélodie qui appelle l’esprit, lequel s’empare d’eux et leur fait opérer les prestiges les plus surprenants.

Or, tout ceci est une nouvelle parodie satanique des usages de la vraie religion. Pour n’en citer qu’un exemple : nous lisons que les rois d’Israël, de Juda et d’Edom consultant le prophète Elisée, celui-ci répondit :« Amenez-moi le chanteur ou le musicien. Et comme ce musicien se fut mis à chanter, l’esprit ou la puissance du Seigneur descendit sur Elisée qui prophétisa.»

Après la formule d’évocation venait la formule de dévouement. Elle avait pour but de livrer aux dieux ennemis la ville ou l’armée, privée par l’évocation, de ses dieux tutélaires. Plus solennelle que la première, elle était réservée exclusivement aux dictateurs et aux commandants en chef des grands corps d’armée. La voici : « Dieu père, ou Jupiter, ou Mânes, ou vous, de tel autre nom qu’il soit permis de vous appeler, tous remplissez cette ville (le nom de la ville) et son armée, que moi j’ai l’intention de dire, du désir de fuir, de frayeur et de terreur ; emmenez les légions qui me sont contraires, l’armée, ces ennemis, et ces hommes, et leurs villes et leurs champs et ceux qui habitent ces lieux, ces régions, ces campagnes, ou ces villes ; privez de la lumière supérieure et l’armée des ennemis, les villes et les campagnes de ceux que j’ai l’intention de dire ; afin que ces villes et ces campagnes, les têtes et les âges vous soient dévoués et consacrés, suivant les formules les plus terribles par lesquelles les ennemis ont jamais été dévoués ; et que moi, à ma place, pour moi, en vertu de mon serment et de mon autorité, pour le peuple romain, nos armées et nos légions je donne et dévoue, afin que moi, mon serment et mon commandement, nos légions et notre armée, engagés dans cette expédition, soient pleinement sauvegardés. Si vous faites ainsi, de manière que je le sache, l’entende et le comprenne ; alors, quelque soit celui qui ait fait ce vœu, le lieu où il l’ait fait, qu’il soit tenu pour bien fait. Je vous le demande par le sacrifice de trois brebis noires, vous, mère des Dieux et vous, Jupiter».

«Dans les temps anciens, ajoute Macrobe, voici les villes que je trouve dévouées de cette manière : Tonies, Frégelles, Gabies, Véies, Fidène, en Italie ; à l’étranger, outre Carthage et Corinthe, une foule d’armées et de villes ennemies, dans les Gaules, dans les Espagnes, en Afrique, chez les Maures, et chez les autres nations. »

Ainsi, la première opération d’un général romain, quelque fût son nom, Paul-Émile, César ou Pompée, en mettant le siège devant une ville, ou sur le point de livrer bataille, était d’appeler à lui les dieux protecteurs de l’armée ou de la ville ennemie. Que diront beaucoup de bacheliers en apprenant ce fait, que dix années d’études païennes leur laissent ignorer ? Ils souriront peut-être. Mais rire d’un fait n’est pas le détruire. Or, la croyance à la délégation spéciale des démons est un fait qui a pour témoins, pendant mille ans, les Camille, les Fabius, les Scipion, les Paul-Émile, les Marcellus, les César. Ici le rire sied d’autant moins, qu’il ne s’agit ni des Pères de l’Église, ni des saints, ni des hommes du moyen âge, à la foi simple et naïve ; il s’agit d’hommes que les lettrés regardent comme des êtres presque surhumains, par le sérieux du caractère, par la solidité de la raison, par la maturité des conseils, par la supériorité des talents militaires.

Ajoutons que l’usage de cette évocation décisive ne venait pas d’eux. Les oracles les plus mystérieux l’avaient révélé ; toute l’antiquité l’avait pratiqué avec une fidélité constante. D’ailleurs, en y réfléchissant, on voit que cette évocation rentrait à merveille dans la destinée de Rome païenne. Satan voulait Rome pour capitale. Or, qui veut la fin veut les moyens. Il est donc très naturel qu’il ait enseigné aux Romains la manière de désarmer leurs ennemis, c’est-à-dire de les destituer du secours des démons, que lui-même leur avait délégués. Tous les démons subalternes ne devaient-ils pas céder devant les ordres de leur roi et, en cédant, contribuer à la formation de son empire ? Aussi tous manifestaient un grand désir de venir à Rome.

Que les Romains aient reconnu l’efficacité de ces terribles formules d’évocation et de dévouement, toute leur histoire le démontre. Sans cela, tous leurs grands hommes les auraient-ils si constamment et si mystérieusement employées ? Auraient-ils invariablement attribué leurs victoires à la supériorité des dieux de Rome ? Auraient-ils, sous peine de mort, défendu de révéler le nom de la divinité protectrice de leur cité ? Par une exception unique dans l’histoire, auraient-ils religieusement apporté à Rome, logé dans des temples somptueux, honoré par des sacrifices et par les jeux du cirque ou de l’amphithéâtre, les dieux des nations vaincues ?

Que faisaient les généraux victorieux par toutes ces démonstrations, autrement inexplicables ? Ils accomplissaient leurs vœux ; ils remerciaient de leur complaisance les dieux des nations vaincues ; ils payaient la dette du peuple romain. Celui-ci ne l’ignorait pas. Le fait était si connu, que le poète le plus populaire de l’empire, interprétant la foi commune, remerciait publiquement Jupiter Capitolin, dont la puissance souveraine avait évoqué les dieux des ennemis et donné la victoire à son peuple.

Voilà pour les démons députés aux villes et aux royaumes. La délégation de quelqu’un de ces êtres malfaisants à chaque homme en particulier n’est ni moins certaine ni moins connue des païens. « Les démons, dit Jamblique, ont un chef qui préside à la génération. A chaque homme il envoie son démon particulier. A peine investi de sa mission, celui-ci découvre à son client et le culte qu’il demande, et son nom et la manière de l’appeler. Tel est l’ordre qui règne parmi les démons». Ainsi, le démon familier de Pythagore, de Numa, de Socrate, de Virgile et de tant d’autres, dont parle l’histoire, n’est pas une exception. C’est un fait qui n’a d’exceptionnel que l’éclat plus marqué dont il est environné. Par lui-même il révèle l’existence d’un système général, connu du paganisme : comme sur les flancs du Vésuve, la fumarole brûlante annonce avec certitude le voisinage caché du volcan.

L’enseignement de Jamblique est confirmé par un curieux témoignage de Tertullien. «Tous les biens apportés en naissant, dit ce Père, le même démon qui les envia dans l’origine les obscurcit maintenant et les corrompt, soit afin de nous en cacher la cause, ou de nous empêcher d’en faire l’usage convenable. En effet, quel est l’homme à qui ne soit pas attaché un démon, oiseleur des âmes, en embuscade sur le seuil même de la vie, ou appelé par toutes les superstitions qui accompagnent l’enfantement ? Tous ont l’idolâtrie pour sage-femme : Omnes idololatriâ obstetrice nascuntur.

« C’est elle qui enveloppe le ventre des mères de bandelettes fabriquées chez les idoles, et qui consacre leurs enfants aux démons. C’est elle qui, pendant l’enfantement, fait offrir les gémissements à Lucine et à Diane. C’est elle qui, pendant toute la semaine, fait brûler de l’encens sur l’autel du Génie de l’enfant : Junon pour les filles, Génie pour les garçons. C’est elle qui, le dernier jour, fait écrire les destins de l’enfant et sous quelle constellation il est né, afin de connaître son avenir. C’est elle qui, dès la déposition de l’enfant sur la terre, fait un sacrifice à la déesse Statina.

« Quel est ensuite le père ou la mère qui ne voue pas aux dieux un cheveu ou toute la jeune chevelure de son fils, qui n’en fait pas un sacrifice pour satisfaire sa dévotion particulière, ou celle de sa famille, ou celle de sa race, ou celle du pays auquel il appartient ? C’est ainsi qu’un démon s’empara de Socrate encore enfant, et que des Génies, qui est le nom des démons, sont députés à tous les hommes : Sic et omnibus genii deputantur, quod daemonum nomen est »1.

L’ange gardien de chaque homme, de chaque royaume, de chaque province, de chaque communauté, n’est pas envoyé au hasard par le roi de la Cité du bien ; il est choisi en vue des besoins particuliers de l’individu ou de l’être collectif confié à sa sollicitude. C’est ainsi que dans un État bien ordonné on n’élève pas aux emplois publics les hommes incapables d’en remplir les devoirs. On les donne à ceux qui présentent les capacités nécessaires au succès de leur mission. Avec une habileté infernale, ici encore Satan contrefait la Sagesse éternelle. Sans doute il ne possède pas, comme Dieu, le pouvoir de lire au fond des cœurs ; mais il a mille moyens de connaître, par les signes extérieurs, les dispositions bonnes ou mauvaises de chaque homme, le fort et le faible de chaque peuple ; et il députe à l’un et à l’autre le démon qu’il faut pour les perdre.

Il en a de tous les caractères et de toutes les aptitudes, de manière à fomenter chaque passion et surtout la passion dominante. L’Écriture est effrayante, lorsqu’elle en donne la nomenclature. Elle nomme, entre autres, les Esprits de divination ou pythoniques, Spiritus divinationis, séducteurs du monde, révélateurs de secrets et diseurs d’oracles. Les Esprits de jalousie, Spiritus zelotypiae, qui jettent dans les âmes les sentiments de Caïn contre Abel, ou des Juifs contre Notre-Seigneur. Les Esprits de méchanceté, Spiritus nequam, qui inspirent toutes les noirceurs. Les Esprits de mensonge, Spiritus mendacii, maîtres de l’hypocrisie, négateurs audacieux de la vérité connue, aujourd’hui plus nombreux et plus puissants que jamais.

Les Esprits des tempêtes, Spiritus procellarum, à qui le monde est redevable des ouragans, des trombes, des grêles, des naufrages, et des bouleversements physiques, si fréquents surtout dans l’histoire moderne. Les Esprits de vengeance, Spiritus ad vindictam, qui, substituant la loi de haine à la loi de charité, allument les guerres, provoquent les rixes et conduisent à l’assassinat sous toutes les formes. Les Esprits de fornication, Spiritus fornicationis, qui font de l’innocence leur mets favori. Les Esprits immondes, Spiritus immundus, dont l’étude consiste à effacer dans l’homme jusqu’aux derniers vestiges de l’image du Verbe Incarné, en le faisant descendre au-dessous de la bête. Des esprits de maladie, Spiritus infirmitatis, qui affligent l’homme dans son corps pendant que leurs confrères tuent son âme ou la déchirent de blessures.

Fondée sur le texte sacré, toute la tradition est unanime à proclamer l’existence de cette guerre individuelle et incessante des Esprits de ténèbres, contre chaque homme et contre chaque créature. Un des témoins les plus compétents, saint Antoine disait : « Comme, dans une armée, tous les soldats ne combattent pas de la même façon ni avec les mêmes armes ; ainsi, parmi les démons, les rôles sont partagés. Leur malice prend toutes les formes : autant de vertus, autant de genres d’attaques».

1 1 De anima, c. XXXIX. -La consécration de l’enfant au démon est encore une loi des religions païennes. Pour consacrer leurs enfants à N.-S. et à la sainte Vierge, les mères chrétiennes leur suspendent au cou des médailles, les vouent au blanc ou au bleu. Écoutez ce que font les mères païennes : Une religieuse française écrit de Pinang, 10 février 1868 : « Nous lisons le Traité du Saint-Esprit. Cet ouvrage nous intéresse tout particulièrement. Nous vivons, nous, dans des contrées qui appartiennent au Roi de la cité du mal. Nous sommes entourées de païens ; nous voyons de nos yeux les superstitions du paganisme. Que ceux qui refuseraient de croire viennent ici. Ils verront bien vite la vérité de ce qu’on dit dans ce livre, de l’esclavage des malheureux citoyens de la cité du mal. Nous avons souvent la visite de femmes chinoises qui nous amènent leurs petites familles. L’autre jour, une d’elles nous faisait voir un bel enfant de six mois. Il était coiffé d’une calotte en forme de mitre, toute couverte de broderies en or pur, représentant les plus horribles figures d’animaux : scorpions, serpents, dragons. Celle du diable était au milieu, en diamants. L’enfant avait à son cou d’autres figures suspendues à de grosses chaines en or aussi. La calotte à elle seule coûtait plus de 500 piastres, 3,000 francs a peu prés, et on peut le croire au poids. Nous demandâmes à cette femme de qui étaient ces figures. Elle nous répondit tout simplement que c’étaient de leurs dieux, et que celle du Maître était au milieu. Du reste, nous ne voyons guère de ces petites malheureuses créatures, si petites qu’elles soient, qui ne portent l’effigie du Roi de la cité du mal. »

 

Serenus ajoute : « Nous devons savoir que tous les démons n’inspirent pas aux hommes les mêmes passions ; mais, chaque démon est chargé d’en inspirer une en particulier. Les uns se plaisent dans les immodesties et les souillures de la volupté ; les autres, dans les blasphèmes. Ceux-ci sont enclins à la colère et à la fureur ; ceux-là aiment la sombre tristesse. Il en est qui préfèrent la bonne chère et l’orgueil. Chacun travaille à jeter son vice favori dans le cœur de l’homme.

« Qu’il y ait dans les esprits immondes autant de passions qu’il y en a dans les hommes, la preuve n’est pas douteuse. L’Écriture ne nomme-t-elle pas les démons qui allument les feux du libertinage et de la luxure, lorsqu’elle dit : L’Esprit de fornication les séduisit et ils forniquèrent loin de Dieu ? Ne parle-t-elle pas également de démons du jour et de démons de la nuit ? Ne signale-t-elle pas parmi eux une variété, qu’il serait trop long de faire connaître en détail ? Rappelons seulement ceci : il en est que les Prophètes nomment centaures, lamies, oiseaux de nuit, autruches, hérissons. Les Psaumes en désignent d’autres sous le nom d’aspics et de basilics. L’Évangile en appelle d’autres lions, dragons, scorpions, princes de l’air. Croire que ces noms divers sont donnés au hasard et sans motif serait une erreur. Par les qualités de ces bêtes plus ou moins redoutables, le Saint-Esprit a voulu nous marquer, dans leur variété infinie, la férocité et la rage des démons. »

La même guerre s’étend à toutes les parties du monde visible et à chacune des créatures qui le composent. C’est encore un fait de croyance universelle, fondé sur le parallélisme des deux Cités. Ennemi implacable du Verbe, Satan le poursuit dans tous ses ouvrages. Partout où le Roi de la Cité du bien a placé un de ses anges pour conserver et ennoblir, le Roi de la Cité du mal envoie un de ses satellites pour détruire et corrompre. De là vient que l’antagonisme est dans toutes les parties de la création, et qu’on peut avec assurance affirmer des mauvais anges ce que les Pères de l’Église, saint Augustin en particulier, disent des bons anges : Il n’y a pas de créature visible en ce monde, qui n’ait un démon spécialement délégué pour la tenir captive, pour la souiller et la rendre hostile au Verbe Incarné, et nuisible à l’homme : Unaquaeque res visibilis in hoc mundo angelicam potestatem habet sibi praepositam.

Comme nous l’avons dit, cette lutte de Satan contre le Verbe rédempteur est, au fond, toute l’histoire de

l’humanité. Commencée dans le Ciel, continuée au Paradis terrestre, elle a traversé, sans trêve, tous les siècles

anciens. En s’incarnant, le Fils de Dieu la trouve plus acharnée que jamais. Lui-même, au désert, la soutient en

personne et déclare n’être venu sur la terre que pour détruire l’œuvre du Diable et chasser l’usurpateur. Entré dans

la vie publique, il poursuit Satan partout, Il l’expulse de tous les corps ; et on entend le démon et ses anges lui dire :

Saint de Dieu, nous Te connaissons Tu es venu pour nous perdre. Cesse de nous torturer, et si Tu ne veux pas nous laisser dans l’homme, laisse-nous du moins passer dans les pourceaux (Marc I, 23 ; Luc VIII, 32).

Vainqueur par Sa mort du Démon, de Ses Principautés et de Ses puissances, Il les attache à Sa croix et, au jour de Sa résurrection, les conduit en triomphe en présence du ciel et de la terre. Mais s’Il affaiblit l’empire de Lucifer, Il ne le détruit pas entièrement. Comme le Seigneur avait laissé au milieu du peuple juif des populations idolâtres pour exercer sa vertu, le divin Sauveur laisse au démon un certain pouvoir, afin d’éprouver la fidélité du peuple chrétien. Avant de les quitter, il prend soin d’annoncer à Ses apôtres, et à Ses disciples dans la suite des siècles, qu’ils auraient à continuer contre Satan la guerre que lui-même a victorieusement commencée.

La haine de Satan se manifestera avec une fureur particulière contre les membres du Collège apostolique et surtout contre Pierre, leur chef. Simon, Simon, Satan vous a demandés pour vous cribler comme le froment : mais J’ai prié pour toi, afin que ta foi ne faillît pas (Luc XXII, 31). Ils partent pour leur mission, et dès les premiers pas, Pierre rencontre l’ennemi dans la personne d’un apostat, nommé Simon. C’était le fils aîné de Satan ; il séduisait le peuple en opérant devant lui d’étranges prodiges, à l’aide des démons. Un jour le magicien s’éleva même dans l’air ; Pierre s’agenouille, il prie : à l’instant les démons abandonnent Simon, et ce premier Pape apprend à Satan quelle puissance il aura à combattre dans tous les autres Pontifes de Rome, successeurs de Pierre.

Paul le reconnaît aussi dans la Pythonisse de Philippes : Au nom du Fils, lui dit-il, je t’ordonne de sortir de cette jeune fille ; et il en sortit à l’heure même (Act., XVI, 18). Avec quelle assurance le même apôtre gourmande encore Satan, qui se servait d’Élymas le magicien, pour paralyser son apostolat : Enfant du Diable, ne cesseras-tu point de pervertir les voies droites du Seigneur ? La main de Dieu est sur toi, et tu vas devenir aveugle (Act. XIII, 10).

Tous les autres apôtres ont aussi vaincu Satan. Il en fut de même des martyrs ; et c’est lui qui pour se venger les fit mourir dans des tourments inouïs jusqu’alors. Supprimez le souffle de Satan dans le martyre des chrétiens, et vous ne le comprendrez plus. Dans cette lutte sanglante, Satan est encore vaincu, mais non découragé. Le voici qui essaye de nouvelles armes. De son souffle homicide, il suscite parmi les chrétiens la division, les schismes, les hérésies. Impossible encore ici d’expliquer, sans la donnée de Satan, ce grand mystère de la haine fraternelle et de l’erreur.

Pour détruire dans les diverses parties du monde les restes du paganisme, Rome envoie des missionnaires, et nous avons vu qu’ils eurent à combattre Satan sous la forme palpable de dragons et de serpents monstrueux. Pour réparer les scandales occasionnés par les schismes et les hérésies, la Providence députe dans les déserts de la haute Égypte des légions d’expiateurs. Là, entre les Antoine, les Pacome, tous les patriarches de la solitude, et Satan, commence une guerre à outrance. La vie de saint Antoine est la grande épopée du combat de l’homme contre le démon.

Cette épopée n’est pas finie. Toujours ancienne et toujours nouvelle, chacun de nous en est le héros ou la victime. Il en est de même des créatures qui nous environnent. Plus souvent qu’on ne pense elles sont entre les mains de Satan des instruments de sa haine contre l’homme. Dépositaire de tous les mystères du monde moral et de toutes les traditions vraies de l’humanité, l’Eglise n’a rien de plus à cœur que de tenir toujours présentes à l’esprit de ses enfants les redoutables vérités dont une Providence attentive avait pris soin de conserver la connaissance, même aux peuples païens.

« Autrefois, nous dit-elle par la bouche des Pères, les démons trompaient les hommes en prenant différentes formes, et se tenant au bord des fontaines et des fleuves, dans les bois et sur les rochers, ils surprenaient par leurs prestiges les mortels insensés. Mais depuis la venue du Verbe divin, leurs artifices sont impuissants, le signe de la croix suffit pour démasquer toutes leurs fourberies ». Signaler la présence de ces êtres malfaisants, là ne se borne pas la sollicitude de l’Église. Grâce à la puissance qui lui a été donnée par le vainqueur même du démon, elle a préparé et remis aux mains de l’homme toutes les armes nécessaires pour chasser l’ennemi ou se préserver, lui et les créatures, de ses perfides attaques.

En effet, « il y a un livre dont nul ne peut, sans abjurer la foi, récuser le témoignage ou décliner la compétence : c’est le Rituel romain, l’organe le plus sûr et le plus autorisé de la doctrine orthodoxe, le monument le plus authentique de la tradition. Non seulement l’existence des démons y est affirmée à chaque page, mais les ruses de Satan, ses manœuvres, ses noires entreprises contre les hommes et contre les créatures, y sont signalées minutieusement, je dirais presque décrites (Vie du Curé d’Ars, t. I, p. 386)». Nul livre ne fait mieux connaître les princes de la Cité du mal dont l’histoire nous occupe en ce moment ; nul ne confirme plus puissamment ce que nous avons dit jusqu’ici et ce que nous dirons encore.

Le Rituel s’ouvre par des exorcismes sur le nouveau-né, qu’on présente au baptême, et sur les éléments qui doivent servir à sa régénération. L’enfant devient homme et les exorcismes continuent. Toutes les créatures, avec lesquelles il va se trouver en contact pendant son pèlerinage, sont infectées. Pour chasser le démon, l’Église exorcise l’eau et la bénit. Eau puissante qu’elle conjure ses enfants de garder soigneusement dans leurs demeures, afin d’en répandre sur eux et sur tout ce qui les environne. Dans le même but, elle exorcise et bénit le pain, le vin, l’huile, les fruits, les maisons, les champs, les troupeaux. Enfin, quand l’homme est sur le point de quitter la vie, elle emploie de nouvelles bénédictions, afin de le soustraire aux puissances des ténèbres.

Or, que renferme chaque exorcisme ? Il renferme trois actes de foi : acte de foi à l’existence des démons ; acte de foi à leur action réelle et permanente, générale et individuelle sur l’homme et sur les créatures ; acte de foi sur la puissance donnée à l’Église de chasser l’usurpateur,

Et maintenant, s’il y a quelque chose d’étrange, n’est-ce pas l’inattention avec laquelle des chrétiens, soumis cependant d’esprit et de cœur à la sainte Église, passent à côté de ces exorcismes, si clairs, si positifs, sans être frappés des conclusions qu’ils renferment ? Aujourd’hui surtout il est nécessaire d’en signaler quelques-unes.

Donc, sans sortir de nos livres liturgiques, veut-on savoir avec certitude quelle est l’action démoniaque sur l’homme et sur le monde, et de quelles manières elle se diversifie ? Ouvrons le Rituel, auquel nous joindrons le Pontifical : cet autre monument non moins officiel de la foi catholique, cet autre trésor non moins précieux de toute vraie philosophie. Qu’est-il enseigné dans ces livres ?

Il est enseigné que les démons peuvent enlacer l’homme de liens visibles et invisibles, comme un vainqueur peut charger de fers son prisonnier ;

Qu’ils peuvent fermer son esprit à l’intelligence des choses divines ;

Qu’ils peuvent corrompre l’eau, et y faire paraître des fantômes, ce qui constitue l’hydromancie ;

Qu’ils peuvent hanter les maisons, les souiller et en rendre le séjour pénible et dangereux ;

Qu’ils peuvent répandre la peste, corrompre l’air, compromettre la santé de l’homme, troubler son repos et le molester de toutes manières ;

Qu’ils peuvent infester non seulement les lieux habités, mais les lieux solitaires, y répandre la terreur, et en faire le foyer de maladies contagieuses ou le théâtre de molestations inquiétantes ;

Qu’ils peuvent attaquer l’homme dans son corps et dans son âme, fondre sur lui en grand nombre, se présenter à lui sous formes de spectres ou de fantômes ;

Qu’ils peuvent soulever des tempêtes, envoyer des ouragans, des trombes, des grêles, des foudres, en un mot, mettre les éléments au service de leur haine éternelle ;

Qu’ils peuvent prêter à l’homme leur vertu malfaisante, s’emparer de lui, le posséder, communiquer à son esprit des connaissances et à son corps des forces et des aptitudes surhumaines ;

Qu’ils peuvent, enfin, le harceler d’une manière plus terrible dans ses derniers moments ; et, au sortir du corps, disputer à son âme le passage à la bienheureuse éternité (Rituel, passim ; Pontifical, surtout la bénédiction des cloches).

De ces enseignements, puisés aux sources les plus pures, résultent deux choses : la première, la certitude d’une action incessante, générale et particulière des démons sur l’homme et sur les créatures ; la seconde, la possibilité de communications directes, sensibles, matérielles, des démons avec l’homme et de l’homme avec les démons. De là, les évocations, les pactes, les obsessions, les possessions, les maléfices, dont l’existence, si souvent attestée par l’histoire ancienne et moderne, sacrée et profane, ne peut être niée sans renoncer à toute croyance divine et humaine.

D’ailleurs, pour quiconque veut réfléchir, ni la difficulté intrinsèque de ces communications, ni les formes étranges qu’elles peuvent revêtir, ne sont un motif de douter. Notre âme n’est-elle pas en communication permanente avec notre corps ? Si l’esprit peut communiquer avec la matière, où serait l’impossibilité radicale pour un esprit de communiquer avec un autre esprit ? S’agit-il des formes ? Les annales du genre humain ne commencent-elles pas par une manifestation démoniaque ? A tous les points de vue, cette manifestation n’est-elle pas une des plus étranges ? Cependant elle a été admise par tous les peuples. Il n’en est aucun dont les traditions n’aient conservé le souvenir du fait génésiaque, cause première du mal et de tout mal.

Que dis-je ? Cette communication primitive, réelle, palpable de Satan avec l’homme, est un dogme de foi aussi certain que l’Incarnation du Verbe. «Pas de Satan, pas de Dieu», disait Voltaire. Il faut ajouter : Pas de Satan, pas de chute ; pas de chute, pas de Rédemption ; pas de Rédemption, pas d’Incarnation ; pas d’Incarnation, pas de christianisme ; pas de christianisme, pyrrhonisme universel.

Notre but n’est pas d’expliquer en détail l’action sensible et multiforme des princes de la Cité du mal sur l’homme et sur les créatures. On peut la voir dans les savants ouvrages de MM. de Mirville, Des Mousseaux et Bizouard. Toutefois les circonstances actuelles ne permettent pas de passer sous silence certaines manifestations démoniaques, d’autant plus dangereuses qu’on s’efforce d’en nier la véritable cause. Nous voulons parler des communications directes avec les esprits, des tables tournantes et autres pratiques, qui naguère ont mis en émoi l’ancien et le nouveau monde, qui n’ont jamais cessé et qui aujourd’hui se produisent avec une recrudescence inouïe.

Ce qui nous a le plus étonné à l’apparition de ces phénomènes, c’est l’étonnement général qu’ils ont produit. On dirait que, pour les hommes de ce temps, la raison est frappée d’impuissance, la théologie non avenue, l’histoire muette. Le premier dogme de la raison est que deux maîtres opposés se disputent l’humanité, qui vit nécessairement sous l’empire de l’un, ou sous l’empire de l’autre. A la vue du monde actuel s’émancipant rapidement du règne du christianisme, il était très facile et très logique de conclure qu’il retombait avec la même vitesse sous le règne du satanisme.

Or, Satan est toujours le même. En revenant dans le monde, il revient avec tous les attributs de son antique royauté. Oracles, prestiges, manifestations variées, tout le cortège de séductions, signes et instruments de règne, dont il avait rempli le monde ancien, dont il remplit encore le monde idolâtre, devaient nécessairement reparaître dans un monde, redevenu son domaine par l’éloignement du christianisme. La raison dit cela, comme elle dit : Deux et deux font quatre.

Et la théologie ? Il y a six cents ans que l’Ange de l’école, exposant la doctrine de l’Église, disait, comme son maître, saint Augustin : « Les démons sont attirés par certains genres de pierres, de plantes, de bois, d’animaux, de chants et de rites ; en tant que signes de l’honneur divin dont ils sont très jaloux. Ils se donnent pour les âmes des morts. Ils apparaissent souvent sous la forme des bêtes qui désignent leurs qualités. Ils disent quelquefois la vérité pour mieux tromper, et descendent à certaines familiarités, afin d’amener les hommes à se familiariser avec eux. » Dans ces quelques lignes, que nous développerons plus tard, n’avons-nous pas l’explication, abrégée sans doute, mais exacte de ce qui se passe sous nos yeux ? Ainsi parle la théologie.

Et l’histoire ? S’agit-il en particulier du bois qui s’anime et qui rend des oracles ? C’est un fait démoniaque, dont l’existence, quarante fois séculaire, a pour témoin l’Orient et l’Occident. Quoi de plus célèbre, dans l’histoire profane, que les chênes dodoniques ? Et quoi de plus avéré ? Si, comme on voudrait le prétendre, il est faux que jamais des arbres aient rendu des sons articulés, la croyance soutenue, pendant plusieurs milliers d’années, à ce fait attesté par les hommes les plus graves, accompli au milieu des peuples les plus policés, serait plus incroyable que le fait lui-même. D’ailleurs, n’est-il pas mis hors de doute par le livre où tout est vérité ? Qui n’a pas lu dans l’Écriture les anathèmes lancés contre quiconque dit au bois de s’animer, de se lever, de parler, comme un être vivant ? « Malheur à celui qui dit au bois : Anime-toi et lève-toi. Mon peuple a demandé des oracles à son bois ; et son bâton lui a répondu».

Afin de spécifier de plus en plus la question, s’agit-il des tables tournantes et parlantes ? Elles sont connues dès la plus haute antiquité. Sur ce phénomène démoniaque, qui ne peut étonner que l’ignorance, nous avons entre autres le témoignage péremptoire de Tertullien. Dans son immortel Apologétique, c’est-à-dire dans un écrit où il ne pouvait rien avancer de contestable, sans compromettre la grande cause des chrétiens, ce Père, né au sein du paganisme et profondément instruit de ses pratiques, nomme en toutes lettres les tables que les démons font parler. Ce qu’il y a de plus remarquable, il en parle non comme d’un fait extraordinaire et obscur, mais comme d’une chose habituelle et connue de tout le monde. Sans hésiter, il désigne par leur nom les agents spirituels du phénomène, certain de devenir la risée de l’empire, si, à l’instar de nos prétendus savants, il avait voulu l’expliquer par des fluides.

Le témoignage du grand apologiste est trop précieux pour n’être pas cité en entier. « Nous disons qu’il y a des substances purement spirituelles, et leur nom n’est pas nouveau. Les philosophes connaissent les démons : témoin Socrate lui-même qui attendait l’ordre de son démon, pour parler et pour agir. Pourquoi pas ? Puisqu’il avait, l’histoire le rapporte, un démon attaché à sa personne, dès son enfance. Quant aux poètes, tous savent parfaitement que les démons dissuadent du bien. En effet, leur travail est de détruire l’homme : Operatio eorum est hominis eversio. C’est par la perte de l’homme, qu’ils ont inauguré leur malice. Au corps, ils envoient des maladies et de cruels accidents ; à l’âme, des mouvements violents, subits et extraordinaires.

« Pour atteindre la double substance de l’homme, ils ont leur subtilité et leur ténuité. Puissances spirituelles, ils ont toute facilité de demeurer invisibles et insensibles, en sorte qu’ils se montrent plutôt dans leurs œuvres qu’en eux-mêmes. Attaquent-ils les fruits et les moissons ? Ils insinuent, dans la fleur, je ne sais quel souffle empoisonné qui tue le germe ou empêche la maturité : comme si c’était l’air vicié par une cause inconnue qui envoie des exhalaisons pestilentielles. C’est par la même contagion latente, qu’ils excitent dans les âmes des fureurs, de honteuses folies, de cruelles voluptés, accompagnées de mille erreurs, dont la plus grande est d’aveugler l’homme au point de procurer un démon, par le sacrifice, son mets favori, la fumée des parfums et du sang.

« Il est une autre volupté dont il est jaloux, c’est d’éloigner l’homme de la pensée du vrai Dieu, par des prestiges menteurs, dont je vais dire le secret. Tout esprit est oiseau : Omnis spiritus ales est. Cela est vrai des anges et des démons. En un moment ils sont partout. Pour eux tout le globe est un même lieu : Totus orbis illis locus unus est. Ce qui se fait partout, ils le savent aussi facilement qu’ils le disent. Leur volonté est prise pour la divinité, parce qu’on ne connaît pas leur nature. Ainsi, ils veulent passer pour être les auteurs des choses qu’ils annoncent ; et, en effet, ils le sont souvent des maux, jamais des biens : Et sunt planc malorum nonnunquam, bonorum tamen nunquam.» (Apolog., c. XXII.)

Leur célérité naturelle est pour les démons un premier moyen de connaître les choses qui se passent à distance, ou qui sont sur le point d’arriver. Il en est un autre c’est la connaissance des dispositions de la Providence, au moyen des prophéties qu’ils entendent lire et dont ils comprennent naturellement le sens, beaucoup mieux que nous. Puisant à cette source la notion de certaines circonstances des temps, ils singent la Divinité, en volant l’art de deviner : Æmulantur divinitatem, dum furantur divinationem. Pères et fils du mensonge, ils enveloppent leurs oracles d’ambiguïté, lorsqu’ils ne veulent pas, ou ne peuvent pas répondre ; de manière que, tel que soit l’événement annoncé, ils puissent défendre leurs paroles : Crésus et Pyrrhus en savent quelque chose1.

Leur habitation dans l’air, leur voisinage des astres, leur commerce avec les unes, sont encore pour eux un moyen de connaître l’approche des événements physiques : pluies, inondations, sécheresses. A ces connaissances étonnantes ils ajoutent, pour s’attirer le culte de l’homme, un artifice plus dangereux : ils se donnent pour guérir les maladies. Que sont les guérisons qu’ils s’attribuent ? Ils commencent par rendre l’homme malade ; puis, pour faire croire au miracle, ils prescrivent des remèdes nouveaux et même contraires. L’application faite, ils ôtent le mal qu’ils ont communiqué et font croire qu’ils l’ont guéri».

Pour accréditer la foi à leur puissance et à leur véracité, ils joignent à ces prétendues guérisons des prodiges surprenants. L’histoire du paganisme ancien et moderne en est remplie. Tertullien se contente d’en citer quelques-uns, connus de tout l’empire romain et particulièrement des magistrats auxquels il adresse son Apologétique. « Que dirai-je des autres ruses ou des autres forces des esprits de mensonge ? L’apparition de Castor et de Pollux, l’eau portée dans un crible, le navire traîné avec une ceinture, la barbe devenue rousse au contact d’une statue : tout cela pour faire croire que les pierres sont des dieux et empêcher de chercher le Dieu véritable»2.

La puissance des démons sur le monde physique est accompagnée d’une puissance non moins grande sur le monde spirituel. Chose frappante ! ils l’exercent aujourd’hui de la même manière qu’au temps de Tertullien. Alors il y avait des médiums qui faisaient apparaître des fantômes, qui évoquaient les âmes des morts ; qui donnaient le don de la parole à de petits enfants3 ; qui opéraient une foule de prestiges en présence du peuple ; qui envoyaient des songes et faisaient parler les chèvres et les tables : deux sortes d’êtres qui, grâce aux démons, ont coutume de prédire l’avenir et de révéler les choses cachées : Per quos et caprae et mensae divinare consueverunt.

Telle est la notoriété de tous ces phénomènes, que le grave apologiste les rapporte hardiment, sans phrase, sans précaution oratoire, sans crainte d’exciter un sourire ou de provoquer un démenti, de la part d’un public hostile et moqueur.

Puis il ajoute : « Si la puissance des démons est si grande, lors même qu’ils agissent par des intermédiaires, comment la mesurer lorsqu’ils agissent directement et par eux-mêmes ? C’est elle qui pousse les uns à se précipiter du haut des tours ; les autres à se mutiler ; ceux-ci à se couper le bras et la gorge... il est connu de la plupart que les morts cruelles et prématurées sont l’œuvre des démons»4.

Le suicide ! il ne manquait que ce dernier trait pour compléter la ressemblance entre les phénomènes démoniaques du deuxième et du dix-neuvième siècle. Sous peine de renoncer à la faculté de lier deux idées, il faut donc conclure, en disant avec Tertullien : « La similitude des effets démontre l’identité de la cause : Compar exitus furoris, et una ratio est instigationis».

CHAPITRE XVI
(FIN DU PRECEDENT.)

La puissance des démons réglée par la sagesse divine. -Ils punissent et ils tentent. -Ils punissent : preuves, l’Égypte, Saol, Achab. -Aveu célèbre du démon. -Ils tentent : preuves, Job, Notre Seigneur, saint Paul, les Pères du désert, tous les hommes -Pourquoi tous ne leur résistent pas. -Imprudence et châtiment de ceux qui se mettent en rapport avec le démon. -Il tente par haine du Verbe Incarné.

Nous venons de dire la puissance des démons. Suivant les conseils de Son infinie sagesse, Dieu la maintient dans de justes limites. Il en résulte que les princes de la Cité du mal ne peuvent nuire à l’homme et aux créatures dans toute la mesure de leur haine. Non seulement Dieu restreint leur puissance, mais Il la dirige ; car, comme tout ce qui existe, cette puissance doit, à sa manière, contribuer à la gloire du Créateur.

Sur ce point essentiel dans le gouvernement de la Cité du bien, rappelons l’enseignement précis de la théologie catholique. « Les bons anges, dit saint Thomas, font connaître aux démons beaucoup de choses touchant les secrets divins. Ces révélations ont lieu toutes les fois que Dieu exige des démons certaines choses, soit pour punir les méchants, soit pour exercer les bons. Ainsi, dans l’ordre social, les assesseurs du juge notifient aux exécuteurs la sentence qu’il a portée. Afin donc qu’il n’y ait rien d’inutile, dans l’ordre général, pas même les démons, Dieu les fait concourir à sa gloire, en leur donnant la mission de punir le crime, ou en leur laissant la liberté de tenter la vertu.

1 L’oracle dit à ce dernier : « Aio te Romanos vincere posse, » ce qui est amphibologique 2 Au moment où les Romains gagnaient une bataille en Macédoine, Castor et Pollux, demi-dieux protecteurs des Romains, apparurent à Rome et annoncèrent la victoire. -La vestale Tuscia porta de l’eau dans un panier ; sa compagne, la vestale Claudia, traîna au

rivage, avec sa ceinture, un navire ensablé dans le Tibre, et portant la statue de Cybèle, la mère des dieux ; Domitius, à la barbe blonde, vit sa barbe devenir rouge au contact de la statue de Castor et de Pollux. De là le nom d’Oenobarbus, laissé à sa longue et fameuse postérité.

3

On l’a vu vingt fois, au commencement du dernier siècle, chez les Camisards ; lire l’intéressante et très authentique Histoire des Camisards, par M. Blanc

4

Quanto magis illa potestas de suo arbitrio et pro suo negotio studeat lotis viribus operari, quod alienae praestat negotiationi... qui sacras turres pervolat ; qui genitalia vel lacertos, qui sibi gulam prosecat. Ibid. Pluribus notum est daemoniorum quoque opera et immaturas et atroces effici mortes. Id., De anima, c. LVII. -Les prêtres gaulois faisaient tout cela. Les prêtres de Bouddha au Thibet se fendent le ventre. En Afrique et en Océanie, on se coupe les doigts, on se fait des incisions au visage.

 

Et ailleurs : «Les mauvais anges attaquent l’homme de deux manières. La première, en l’excitant à pécher. Dans ce sens ils ne sont pas envoyés de Dieu ; mais quelquefois, suivant les conseils de Sa justice, Dieu les laisse faire. La seconde, en le punissant et en l’éprouvant : dans ce sens ils sont envoyés de Dieu».

Il faut remarquer qu’à cause de sa haine invétérée contre le Verbe, le démon est naturellement tentateur de l’homme : c’est là son office. Il faut remarquer, de plus, qu’il tente même lorsqu’il est envoyé pour punir. En effet, autre est son intention en punissant, autre celle de Dieu qui l’envoie. Il punit par haine et par jalousie ; tandis que Dieu l’envoie pour venger les droits de Sa justice.

Il faut remarquer, enfin, que cette délégation ou permission divine n’ajoute rien à la puissance naturelle des démons : elle ne fait que la déchaîner et en déterminer l’usage. Par l’intermédiaire des bons anges, Dieu leur indique les lieux et les personnes auxquels ils doivent faire sentir leur redoutable présence, le genre et la limite des châtiments ou des épreuves dont ils sont les ministres. Qui oserait s’élever contre cette conduite de la Sagesse infinie ? Dieu n’est-Il pas libre de faire, par qui Il veut et comme Il veut, rendre au méchant suivant ses œuvres, et acheter au juste la couronne qu’Il lui réserve ?

De cette double fonction de punir et d’éprouver, donnée aux mauvais anges, les preuves abondent dans l’Écriture et dans l’histoire de l’Église. En voici quelques-unes.

Fonction de punir. -C’est par le démon que furent frappés de mort les premiers-nés des Égyptiens, en punition de l’opiniâtreté de ce peuple et de son roi à résister aux ordres de Dieu. Abîme de la justice divine ! Les démons avaient, par leurs prestiges, puissamment contribué à l’obstination de l’Égypte, et les démons eux-mêmes sont chargés de l’en punir ! Peut-être même ces esprits malfaisants avaient-ils le pressentiment de ce qui devait arriver. Tant il est vrai qu’en tout ce qu’ils font ils n’ont qu’un but, le mal de l’homme (Vig., p. 92.)

On lit au premier livre des Rois : « Un mauvais esprit venu de la part du Seigneur tourmentait Saül. Cet esprit mauvais envoyé de Dieu s’emparait de Saül, et Saül prophétisait. » (I Reg., XVI, 14 ; XVIII, 10.) Suivant les commentateurs, l’esprit mauvais dont il s’agit était un démon envoyé de Dieu pour punir Saül. « Le premier roi d’Israël, dit Théodoret, s’étant volontairement soustrait à l’empire du Saint-Esprit, fut livré à la tyrannie d’un démon».

Saint Grégoire ajoute : « Le même esprit est appelé tout à la fois esprit du Seigneur et esprit mauvais : du Seigneur, pour marquer l’investiture d’une juste puissance ; mauvais, à cause du désir d’une injuste tyrannie».

Ce texte sacré a cela de précieux qu’il ne prouve pas seulement la délégation divine donnée au démon, mais encore qu’il en détermine l’usage. Saül ne perd ni l’ouïe, ni la parole, ni la santé, comme certains possédés de l’Évangile : autre est la punition réglée par le Souverain Juge. En usurpant les fonctions sacerdotales, ce prince avait voulu devenir le voyant d’Israël, et il éprouve des agitations violentes, il voit des fantômes, il tombe dans des accès de fureur ; et dans cet état, qui manifeste toujours la présence de l’esprit de désordre, il rend des oracles incohérents.

Nous apprenons du même livre qu’un esprit de mensonge est envoyé par le Seigneur pour tromper Achab, roi d’Israël, en punition de son hypocrisie (III Reg., c. ultim.). Afin d’abréger : le dernier des livres sacrés, annonçant ce qui doit arriver à la fin des temps, nous montre quatre démons chargés de punir la terre, la mer et leurs habitants ; mais recevant, suivant les interprètes, leur mission de Dieu par le ministère des bons anges (Apoc., VIII, et Corn. a Lap., in hunc loc.)

Dans les siècles intermédiaires entre l’Ancien Testament et la consommation du monde, la mission de punir déléguée au démon n’a jamais été suspendue. Comme preuve entre mille, citons seulement un fait célèbre dans l’histoire. Nous disons célèbre, puisqu’il a donné lieu à quatre conciles. C’était au siècle de Charlemagne. On faisait une translation solennelle des reliques des saints martyrs Pierre et Marcellin. De nombreux miracles s’opéraient sur leur passage ; mais il y en eut un qui étonna plus que les autres. Une jeune fille possédée fut amenée à un des prêtres pour qu’il l’exorcisât. Le prêtre lui parla latin. Quel fut l’étonnement de la foule, lorsqu’on entendit la jeune fille répondre dans la même langue !

Étonné lui-même, le prêtre lui demanda : «Où as-tu appris le latin ? de quel pays es-tu ? quelle est ta famille ?» Par la bouche de la jeune fille le démon répondit : «Je suis un des satellites de Satan, et j’ai été longtemps portier des enfers, Mais depuis quelques années, nous avons reçu ordre, moi et onze de mes compagnons, de ravager le royaume des Francs. C’est nous qui avons fait manquer les récoltes de blé et de vin, et attaqué toutes les autres productions de la terre qui servent à la nourriture de l’homme. C’est nous qui avons fait mourir les bestiaux par différents genres d’épidémies, et les hommes eux-mêmes par la peste et par d’autres maladies contagieuses. En un mot, c’est nous qui avons fait tomber sur eux toutes les calamités et tous les maux, dont ils souffrent depuis plusieurs années. »

«Pourquoi, lui demanda le prêtre, une pareille puissance vous a-t-elle été donnée ?» Le démon répondit : «A cause de la malice de ce peuple et des iniquités de tout genre de ceux qui le gouvernent. Ils aiment les présents et non la justice ; ils craignent l’homme plus que Dieu. Ils oppriment les pauvres, demeurent sourds aux cris des veuves et des orphelins et vendent la justice. Outre ces crimes, particuliers aux supérieurs, il y en a une multitude d’autres qui sont communs à tous : le parjure, l’ivrognerie, l’adultère, l’homicide. Voilà pourquoi nous avons reçu ordre de leur rendre suivant leurs œuvres».

«Sors, lui dit le prêtre en le menaçant, sors de cette créature. -J’en sortirai, répondit-il, non à cause de tes ordres, mais à cause de la puissance des martyrs, qui ne me permettent pas d’y demeurer plus longtemps». A ces mots il jeta violemment la jeune fille par terre, et l’y tint pendant quelque temps comme endormie. Bientôt il se retira ; et la possédée, sortant comme d’un profond sommeil, par la puissance de Notre-Seigneur et par les mérites des bienheureux martyrs, se leva saine et sauve en présence de tous les spectateurs. Une fois le démon parti, il lui fut impossible de parler latin ; ce qui montra clairement que ce n’était pas d’elle-même qu’elle parlait cette langue, mais le démon qui la parlait par sa bouche.

Le bruit de cet événement, accompli en présence d’une multitude de témoins, se répandit partout et ne tarda pas à venir aux oreilles de l’Empereur. Charlemagne était un grand homme, mais non à la manière des pygmées de nos jours qui usurpent ce titre. Charlemagne était un grand homme, parce qu’il était un grand chrétien. Comme tel, il croyait, avec l’Église et le genre humain tout entier, aux démons et à leur puissance sur l’homme et sur les créatures. À la vue du prodige et des fléaux qui désolaient l’empire, il ne dit pas, comme les petits grands hommes d’aujourd’hui : Échenillez, drainez, soufrez : il suffit.

Composant un antidote avec le venin même du serpent, Charlemagne convoque les évêques. De concert avec eux, il ordonne dans tout l’empire trois jours de jeûne et de prières publiques. Comme ce n’est pas assez de guérir le mal, mais qu’il faut en prévenir le retour, le grand Empereur fait assembler quatre conciles sur les différents points des Gaules, afin de pourvoir à la correction des abus et à la réforme des mœurs. Ces conciles furent tenus à Paris, à Mayence, à Lyon et à Toulouse : de sages règlements y furent établis, et après ce drainage catholique les fléaux cessèrent et l’abondance revint.

Fonction d’éprouver. -Tout le monde connaît l’histoire de Job. Écrite sous l’inspiration de Dieu Lui-même, cette histoire est la preuve éternellement péremptoire de la puissance donnée au démon d’éprouver le juste. Grand parmi tous les princes de l’Orient, père d’une belle et nombreuse famille, possesseur paisible d’immenses richesses, patriarche à la foi d’Abraham, Job excite la jalousie de Satan. Le Roi de la Cité du mal demande la permission de le soumettre à l’épreuve. Dieu, qui connaissait l’âme de Son serviteur, accorde le permission demandée. Il savait que cet or pur jeté au creuset de la douleur en sortirait plus brillant ; que le triomphe de la faiblesse humaine aidée de la grâce deviendrait la confusion de Satan, l’admiration des siècles et le modèle de toutes les victimes de l’adversité.

Comme celle de punir, la mission d’éprouver est déterminée par la sagesse divine ; le texte sacré nous en fournit encore la preuve. « Le Seigneur dit à Satan : Tout ce que Job possède t’est livré ; mais tu n’étendras pas la main sur sa personne » (Job., I, 12.) Nous voyons, en effet, dans ce premier assaut, toutes les possessions de Job impitoyablement frappées et si bien anéanties, que le saint homme peut prononcer en toute vérité le mot de résignation sublime qui, depuis quatre mille ans, retentit à tous les échos du monde : « Je suis sorti nu du sein de ma mère, et nu j’y rentrerai. Le Seigneur m’avait donné, le Seigneur m’a ôté ; comme il a plu au Seigneur, ainsi il a été fait : que le nom du Seigneur soit béni.»(id., 21.)

Job est dépouillé de tout ; mais la santé lui reste. Malgré la puissance de sa haine, le démon n’a pu faire tomber un cheveu de la tête de sa victime. Furieux de voir que sa malice ne fait que donner à la vertu de Job un éclat qui le confond, Satan revient à la charge : il demande à Dieu la permission de frapper Job dans sa chair. A peine obtenue, le patriarche est couvert de la tête aux pieds d’un ulcère de la pire espèce. Avec autant de résignation qu’il a reçu la perte de ses biens, Job accueille la perte de sa santé.

Afin de l’exaspérer et de lui arracher, sinon des blasphèmes, du moins un murmure, Satan emploie contre l`héroïque patriarche le dernier des êtres chéris qui lui reste. Complice de l’esprit mauvais, la femme de Job lui dit : Maudis celui qui te frappe. Job répond en le bénissant (Job, II, 7-10.) C’en est fait, l’épreuve est finie ; Satan est confondu ; le triomphe du juste complet. Devenu l’admiration des anges et des hommes, Job n’a plus qu’à attendre les bénédictions divines, récompense de sa victoire.

Sans parler de la tentation de Notre Seigneur au désert, nous trouvons dans le Nouveau Testament une mission semblable donnée au démon, à l’égard de saint Paul. Écoutons le grand Apôtre : « Et de peur que la grandeur de mes révélations ne m’enorgueillît, il m’a été donné l’aiguillon de ma chair, l’ange de Satan, chargé de me souffleter. C’est pourquoi, trois fois j’ai demandé au Seigneur de l’éloigner de moi, et Il m’a dit : Ma grâce vous suffit, car la vertu se perfectionne dans l’infirmité » (II Cor., XII, 7,8.) Remarquons-le bien, saint Paul ne dit pas : Un ange de Satan me soufflette ; mais il dit «Un ange de Satan m’a été donné, datus est mihi, pour me souffleter». Cet ange, ajoutent les commentateurs, n’est pas autre chose qu’un démon à qui Dieu permit de tenter la chasteté du grand Apôtre, comme il avait permis à Satan lui-même de tenter la patience de Job.

Mais pourquoi saint Paul appelle-t-il soufflets, et non simplement tentations, les attaques que lui fait subir l’ange de Satan ? Le voici : à l’égard des saints, les tentations de la chair produisent l’effet d’un soufflet appliqué sur la joue. Elles ne les blessent pas, mais elles leur font monter la rougeur au visage et éprouver les salutaires douleurs de l’humiliation. Plus la sainteté est grande, plus l’humilité doit être profonde, quanto magnus es, humilia te in omnibus. Quoi de plus conforme aux sages conseils de Dieu sur Ses élus, que Paul, élevé au troisième ciel, fût sans cesse rappelé au sentiment de sa faiblesse et de son néant, par le démon le plus propre à l’humilier ! « Ce moniteur, dit saint Jérôme, fut donné à Paul pour réprimer en lui l’orgueil ; de même qu’on place derrière le triomphateur, sur son char, un esclave chargé de lui redire sans cesse : Souviens-toi que tu es homme».

Paul a compris l’intention paternelle de son divin Maître. Athlète généreux, il ceint ses reins au combat, et, assuré que l’épreuve tournera à la honte de son ennemi, il s’écrie : « Eh bien ! je me glorifierai avec bonheur de mes soufflets, de mes humiliations, de mes infirmités ; plus la lutte sera vive, plus grand sera l’éclat de la force divine qui combat en moi» (II Cor., XII, 9.)

En effet, l’Orient et l’Occident, Jérusalem, Athènes, Rome, voient passer l’infatigable combattant. Malgré son importun moniteur, il marche de victoire en victoire, jusqu’au jour où, le démon à jamais confondu, Paul entonne l’hymne de la délivrance et du triomphe éternel : «J’ai combattu un bon combat ; j’ai achevé ma course ; il ne me reste plus qu’à recevoir la couronne de justice (II Thim., IV, 7.)

L’histoire de l’Église offre mille exemples éclatants de la même délégation, ou permission divine donnée aux démons. Pour n’en citer qu’un seul, est-il rien de plus célèbre que les tentations de saint Antoine et des Pères du désert ? Veut-on voir briller de tout son éclat une de ces belles harmonies, qu’on rencontre à chaque instant dans les conseils de Dieu ? Il faut se reporter aux circonstances de ces luttes formidables.

On était au milieu du troisième siècle. La guerre contre l’Église allait devenir la plus affreuse mêlée, disons mieux, la plus horrible boucherie que le monde eût encore vue. D’un bout de l’empire à l’autre, allait retentir le cri sanguinaire : Les chrétiens au lion, christianos ad leonem ! Et des milliers de jeunes enfants, de vierges timides, de faibles femmes allaient descendre dans les amphithéâtres et lutter corps à corps avec les bêtes féroces et avec les ministres de Satan, plus féroces que les bêtes.

A ce moment précis, Dieu fait partir pour les saintes montagnes de la Thébaïde de nouveaux Moïses. « Dévoués tout entiers au service de Dieu, dit Origène, et dégagés des soucis de la vie, ils sont chargés de combattre pour leurs frères, par la prière, par le jeûne, par la chasteté, par la pratique sublime de toutes les vertus. » (Homil. XXIV in Num.)

Jamais mission ne sera mieux accomplie. Du fond de leur solitude, Paul, Antoine, Pacôme, et leurs nombreux disciples élevèrent vers le ciel leurs mains suppliantes, et la voix de la vertu, en terrassant Dioclétien et Maximien, obtiendra la victoire aux martyrs et Constantin à l’Église.

Satan voit ce qui se prépare, et il rugit. Dieu lui permet de se déchaîner contre les intercesseurs, dont la puissante prière va ébranler ses autels et détruire son empire. La lutte sera une lutte à outrance. Afin de rendre plus éclatante la gloire du triomphe et la honte de la défaite, elle aura lieu dans la forteresse même du démon et contre ses plus redoutables satellites. Quelle était cette forteresse ? C’étaient les déserts de la haute Égypte, espèce de bagne, où la justice de Dieu tenait relégués les plus terribles de ces esprits malfaisants.

Ceci n’est point une supposition vaine, c’est un fait. Ne lisons-nous pas dans l’histoire de Tobie que l’archange Raphaël, ayant saisi le démon qui tourmentait Sara, le confina dans les déserts de la haute Égypte, où il l’enchaîna ? Maître souverain de toutes les créatures, Dieu ne peut-Il pas prescrire aux démons certaines limites à leur pouvoir, aussi bien par rapport aux temps et aux lieux, que par rapport aux personnes et aux choses ? Dans l’Évangile Notre Seigneur fait allusion aux mêmes solitudes. Parlant d’un démon chassé de l’âme, Il dit qu’il s’en va dans des pays arides et sans eau, où il recrute sept autres témoins plus méchants que lui (Luc., XI, 24.) Quels sont ces pays mal famés ? Les plus savants interprètes répondent sans hésiter : « Ce sont les affreux déserts, situés à la partie orientale de l’Égypte, vastes solitudes couvertes de sables brûlants, où il ne pleut jamais, où le Nil cesse d’être navigable, où le bruit affreux des cataractes remplit l’âme d’épouvante, et où fourmillent les serpents et les bêtes venimeuses».

C’est là, dans ces lieux d’horreur, dont Satan faisait comme sa citadelle, que la sagesse divine conduit les Paul, les Antoine, les Pacôme, les Paphnuce et leurs valeureux compagnons. C’est sur ce champ de bataille qu’ils auront à soutenir contre les démons de fréquents, de gigantesques combats. L’histoire les a décrits, et la vraie philosophie en donne la raison.

Comme celles qu’il entreprit contre Job et contre le grand Apôtre, ces luttes acharnées de Lucifer contre les héros de la Thébaïde tournèrent à sa honte et à la gloire des Saints. Écoutons l’illustre historien et l’ami de saint Antoine. « Le voyez-vous, s’écrie saint Athanase, ce fier dragon, suspendu au hameçon de la croix ; traîné par un licol comme une bête de somme ; un carcan au cou et les lèvres percées d’un anneau, comme un esclave fugitif ! Le voyez-vous, lui, si orgueilleux, foulé sous les pieds nus d’Antoine, comme un passereau, n’osant faire un mouvement, ni soutenir son aspect !»

La puissance d’éprouver, que les démons manifestent quelquefois par des attaques extraordinaires, comme celles qu’on vient de lire, est habituelle chez eux. Nuit et jour, depuis la chute originelle, et sur tous les points du monde, ils l’exercent à l’égard de chaque enfant d’Adam (S. Th., I p., q. CXIV, art. 1, ad 1.) Il en résulte que le Roi de la Cité du mal, auquel ils obéissent, est la cause indirecte de tous les crimes ; car c’est lui qui, en poussant le premier homme au péché, nous a rendus héritiers de l’inclination à toutes les iniquités (S.Th., I p., q. CXIV, art. 3, c.) Ajoutons que le péché auquel il nous porte avec le plus de fureur, et qui lui cause une plus grande joie, à raison de son adhérence, c’est le péché d’impureté.

Toutefois, la sagesse de Dieu détermine l’exercice de cette terrible puissance, et sa bonté en fixe les limites. Elles sont telles que nous pouvons toujours résister. «Dieu est fidèle, dit saint Paul ; Il ne permettra pas que vous soyez tentés au delà de vos forces ; il vous fera même tirer profit de la tentation, afin d’assurer votre persévérance».

Pour rendre palpable la consolante vérité enseignée par l’Apôtre, saint Ephrem emploie plusieurs comparaisons : «Si les muletiers, dit-il, ont assez de bon sens et d’équité pour ne pas charger leurs bêtes de somme de fardeaux qu’elles ne peuvent porter ; à plus forte raison, Dieu ne permettra pas que l’homme soit en butte à des tentations supérieures à ses forces. » Et encore « Si le potier connaît le degré de cuisson qu’il faut à ses vases, en sorte qu’il ne les laisse dans le four que juste le temps nécessaire pour donner à chacun la solidité et la beauté convenables ; à plus forte raison Dieu ne nous laissera dans le feu de la tentation, que le temps nécessaire pour nous purifier et nous embellir. L’effet obtenu, la tentation cesse. » (Tractatus de patientia.)

Par malheur tous ne font pas usage de la grâce de résistance qui leur est donnée. Faibles, parce qu’ils sont présomptueux, ils succombent aux coups de l’ennemi ; une première défaite est bientôt suivie d’une seconde. Satan les enivre de son venin, paralyse leurs forces, et renverse tellement leur sens moral, qu’ils en viennent à aimer leurs chaînes. Au lieu de les épouvanter, le tyran qui les leur donne n’est plus qu’un être imaginaire, ou un agent puissant dont l’intimité peut en bien des rencontres procurer de sérieux avantages. C’est ainsi que l’homme augmente à son égard l’empire des démons, et cette puissance volontairement donnée est la plus redoutable de toutes. Par respect pour la liberté de l’homme, Dieu permet qu’il en soit ainsi, sauf à demander compte à l’homme de l’usage de sa liberté.

De là, naissent les pratiques occultes, au moyen desquelles l’homme se met en rapport direct et immédiat avec les esprits de ténèbres. Nous nommerons entre autres les pactes explicites ou implicites, le pouvoir de jeter des sorts et de faire apparaître le démon, d’en obtenir des réponses et des prestiges ou les moyens de satisfaire les passions. Comme nous l’avons vu, toutes ces choses sont aussi anciennes que le monde et aussi vulgaires chez les peuples infidèles que le culte même des idoles. Moins générales parmi les chrétiens, elles existent cependant sous des formes toujours anciennes et toujours nouvelles. Pour les nier, il faudrait déchirer l’histoire1

1 Voir le détail de la plupart des pratiques démoniaques dans la Constit. de Sixte V, Caeli et terrae creator, etc., 1886 ; Ferraris, art. Superstitio. -Cette puissance librement donnée au démon peut atteindre des limites qu’on ne saurait préciser. En parlant des géants,

 

De là aussi les lois, justement sévères, portées contre ceux qui se livrent à de semblables pratiques. Nous lisons dans le Lévitique : «Que l’homme ou la femme en qui sera un esprit pythonique ou de divination soient mis à mort sans miséricorde». Et dans le Deutéronome : « Que nul ne se trouve en Israël qui purifie son fils ou sa fille, en les faisant passer par le feu, ou qui consulte les devins, et qui observe les songes et les augures ; qu’il n’y ait ni faiseur de maléfices, ni enchanteur, ni consulteur de serpents et de magiciens, ni personne qui demande la vérité aux morts».

Les anciennes législations chrétiennes ne sont pas moins rigoureuses. La dégradation, l’infamie, la prison temporaire ou perpétuelle, les peines corporelles, la mort et l’excommunication majeure, sont les châtiments qu’elles infligent aux adeptes du démon (Voir Ferraris, ubi supra.) Aux yeux de tout homme impartial, l’énormité du crime en lui-même et dans ses conséquences soit religieuses soit sociales, ainsi que l’exemple de Dieu Lui-même, justifient hautement nos aïeux. Que notre époque nie les pratiques démoniaques et abolisse les peines qui les défendent, cela prouve

simplement sa stupidité et l’influence trop réelle que le démon a reprise sur le monde.

Ici encore, si nous résumons les opérations des princes de la Cité du mal, nous voyons que leurs artifices infinis, comme leurs implacables fureurs, tendent au même but, la destruction du Verbe Incarné, en Lui-même et dans l’homme, Son frère. Vérité effrayante et précieuse en même temps : effrayante, elle nous révèle la nature et la noirceur incompréhensible de la haine satanique ; précieuse, elle nous frappe d’une crainte salutaire, et, ramenant le mal à l’unité, oriente la lutte et nous donne la plus haute idée de nous-mêmes.

CHAPITRE XVII
LES CITOYENS DES DEUX CITÉS.

Les hommes, citoyens des deux Cités. - Périls qui environnent leur existence physique et leur vie spirituelle. Sollicitations incessantes des princes de la Cité du mal. - Moyens de défense donnés par le Saint-Esprit. L’esclavage, la honte, le châtiment, attendent l’homme qui sort de la Cité du bien. - L’esclavage, premier salaire du déserteur de la Cité du bien, - Ce que c’est que la liberté. -Belle définition de saint Thomas. -Tableau de l’esclavage auquel se condamne le transfuge de la Cité du bien.

Toute société se divise en deux classes : les gouvernants et les gouvernés ; nous connaissons les rois et les princes de la Cité du bien et de la Cité du mal. Quels en sont les citoyens ? Telle est la question à laquelle nous avons maintenant à répondre.

Les citoyens, ou les sujets de la Cité du bien et de la Cité du mal, sont tous les hommes. La raison, l’expérience et la foi nous l’ont dit : il n’y a pas trois Cités, il n’y en a que deux. Quoi qu’il fasse, il faut que l’homme, n’importe son nom et son rang, appartienne à l’une ou à l’autre : cette alternative est impitoyable. Commencée avec la vie, elle ne finit pas même à la mort. Jointe au double tableau du monde angélique et du monde satanique, qui vient de passer sous nos yeux, elle nous révèle la vraie position de l’homme ici-bas. Qui peut l’envisager sans être ému, jusque dans les profondeurs de son être ?

Notre corps, fragile comme un verre, vit entre deux forces épouvantables dont l’antagonisme pourrait à chaque seconde nous devenir fatal. D’après les calculs de la science, la colonne d’air qui pèse sur la tête de chacun de nous représente un poids de 20,000 livres. Qui nous sauve de la destruction ? Uniquement l’air qui est au dedans de nous, autour de nous, au-dessous de nous. Cet air fait résistance à la masse supérieure et rend la vie possible. Que l’équilibre vienne à se rompre, à l’instant l’homme est aplati.

Il en est de même de notre âme. Elle vit de sa vraie vie, la vie de la grâce, entre deux puissances ennemies, d’une force incalculable. A l’équilibre de ces deux puissances, elle doit d’éviter la ruine éternelle. La conservation de notre vie spirituelle est donc un miracle non moins continuel, non moins étonnant, mais bien plus digne de reconnaissance, que la conservation de notre vie physique.

Dans les mêmes conditions est évidemment placée l’existence des sociétés. L’influence plus ou moins déterminante du monde angélique ou du monde satanique rend compte des alternatives de lumières et de ténèbres, de crimes et de vertus, de libertés et de servitudes, de gloire et de hontes, de prospérités et de catastrophes, qui signalent tour à tour les annales de l’humanité. Telle est la vraie philosophie de l’histoire. La preuve irrécusable de ce fait, révélateur de l’élévation et de la chute des empires, c’est l’histoire même de la Cité du bien et de la Cité du mal : bientôt nous l’esquisserons à grands traits.

Remarquons, en attendant, qu’une seule chose constitue, au moral comme au physique, tout le péril de la situation, c’est la rupture de l’équilibre. Elle a lieu, dans l’ordre spirituel, toutes les fois que l’homme donne la prépondérance sur lui-même à l’Esprit du mal, plutôt qu’à l’Esprit du bien : chose qui dépend de lui, uniquement de lui. Afin de le détourner de cet acte de coupable folie, auquel le sollicitent incessamment les princes de la Cité du mal, le Saint-Esprit ne se contente pas de lui fournir tous les moyens de résistance, il lui montre les conséquences de sa félonie. Elles sont terribles, soudaines, inévitables : c’est l’esclavage, la honte, le châtiment. Triple rempart dont le Roi de la Cité du bien environne son heureuse Cité, afin de préserver Ses sujets de la tentation d’en sortir.

 

plusieurs Pères de l’Église, entre autres saint Justin, Athénagore, Clément d’Alexandrie, Tertullien, Lactance, saint Ambroise, disent : « Scitote vero nihil nos temere ac sine teste dicere, sed quae a prophetis pronuntiata sunt, declarare. Atque illi quidem (angeli) in cupiditatem prolapsi virginum, et carnis illecebra superati sunt... Ex illis qui ad virgines adhaeserunt, nati saut quos gigantes appellerunt. Athenag. Legat., etc. -(Gigantes) ex angelis et mulieribus generatos asserere divinae scripturae conditorem. S. Ambr. de Noe et arca. Ne serait-ce pas de là que serait venue la croyance aux demi-dieux, répandue chez tous les peuples païens ? Fondée, à ce qu’il paraît, sur la corporéité des anges, l’opinion de ces anciens Pères est complètement abandonnée. Saint Thomas dit : Corpora assumpta ab angelis non vivant. Ergo nec opera vitae per eos exerceri possunt... dicendum quod, sicut Augustinus dicit (De civ. Dei, lib. XV, c. 23) : «Multi se expertos vel ab expertis audisse confirmant, Sylvanos et Faunes, quos vulgus incubos vocat, improbos saepe extitisse mulieribus, et earum expetisse atque peregisse concubitum. Unde hoc negare impudentia ; videtur... » Si tamen ex coitu daemonum alqui interdum nascuntur, hoc non est per semen ab eis decisum, aut a corporibus assumptis, sed per semen alicujus hominis ad hoc acceptum, utpote quod idem daemon, qui est succubus ad virum, fiat incubus ad mulierem ; sicut et aliarum rerum semina assumunt ad aliquarum rerum generationem, ut Augustinus dicit (De Trinit., lib. III, c. VIII et IX) ; ut sic ille qui nascitur, non sit filius daemonis, sed illius hominis cujus est semen acceptum. I p., q. LI, art. 3, ad 6.

 

L’esclavage.-La liberté est fille de la vérité : Veritas liberabit vos. Régie par l’Esprit de vérité, seule la Cité du bien est la patrie de la liberté. Qu’en la désertant, pour entrer dans la Cité du mal, les transfuges apprennent à rougir. Non, ils ne glorifient pas la liberté, ils la déshonorent. Ils ne marchent pas à la conquête de l’indépendance, ils deviennent esclaves : ils le sont déjà. Depuis longtemps la logique et la foi ont prononcé leur sentence.

La liberté ne consiste pas à faire le mal, mais à l’éviter. Plus on l’évite, plus on est libre. « Il faut, dit saint Thomas, raisonner du libre arbitre comme de l’entendement. Le libre arbitre choisit parmi les actes qui se rapportent à la fin ; l’entendement tire les conclusions des principes. Or, chacun sait qu’il entre dans les attributions de l’entendement de tirer des conclusions, mais toujours logiquement déduites des principes donnés. Que si, en tirant une conclusion, il oublie, il dédaigne les principes, c’est une imperfection, une faiblesse de sa part.

«De même, que le libre arbitre ait la faculté de faire différents choix, mais toujours en rapport avec la fin proposée, en cela consiste sa perfection. Lui arrive-t-il de faire un choix contraire à la fin dernière de l’homme ? Ce n’est pas une perfection, mais une faiblesse et un défaut. De là il résulte que la liberté ou la perfection du libre arbitre est plus grande dans les anges, qui ne peuvent pas pécher, qu’en nous qui pouvons pécher. » (S. Th., I p., q. LXII, art. 8, ad 3.)

Telle est donc la doctrine de l’Ange de l’école : la liberté est le pouvoir de faire le bien, comme l’entendement est la faculté de connaître le vrai. La possibilité de faire le mal n’est pas plus de l’essence de la liberté, que la possibilité de se tromper n’est de l’essence de l’entendement ; que la possibilité d’être malade n’est de l’essence de la santé. L’impeccabilité est la perfection de la liberté ; comme l’infaillibilité est la perfection de l’entendement ; comme l’absence de maladie est la perfection de la santé.

Être peccable est donc un défaut dans la liberté, comme être faillible en est un dans l’entendement, comme être maladif en est un dans la santé. Il s’ensuit que plus l’homme pèche, plus il montre la faiblesse de son libre arbitre ; de même que plus il se trompe, plus il montre la faiblesse de sa raison ; de même que plus il est malade, plus il fait preuve de mauvaise santé. Plus aussi, en péchant et en déraisonnant, l’homme se dégrade et se rend méprisable ; car plus il se rapproche de l’enfant, qui n’a encore ni la liberté ni l’entendement, ou de l’insensé, qui ne l’a plus, ou de la bête, qui ne l’aura jamais.

Cette vérité fondamentale est la première armure dont le Saint-Esprit nous revêt, le premier motif donné à l’homme de se renfermer éternellement dans les limites de la Cité du bien. Beaucoup ne le comprennent pas. Séduits par les princes de la Cité du mal, un grand nombre en viennent à regarder le jour, où ils s’émancipent de la royauté du Saint-Esprit, comme le jour natal de leur liberté. Pauvres aveugles ! Qu’une fois du moins ils voient la vérité en face : rien ne leur est plus facile. Elle est burinée dans l’esclavage de toutes les facultés de leur âme, dans la dégradation de tous les membres de leur corps, dans toutes les pages souillées de leur vie prétendue indépendante.

Jeunes gens ou vieillards, riches ou pauvres, lettrés ou illettrés, qui, pour avoir déserté la Cité du bien, trahi les vœux de votre baptême, rougi de la foi de votre enfance et des pratiques de vos aïeux, vous croyez libres : l’êtes-vous ? Il est vrai, vous marchez la tête haute, le regard assuré. Vos lèvres grimacent le rire et votre front se cache sous un masque de gaieté. Au son métallique de votre voix, au ton tranchant de vos paroles, on pourrait vous prendre pour les régents de l’humanité. Pourtant vous n’êtes que des esclaves, des esclaves malheureux, des esclaves de la pire espèce.

A la place d’un seul Maître, très haut et très saint, que vous refusez de servir comme Il l’entend, vous servez autant de maîtres qu’il y a en vous d’ignobles penchants ; et, hors de vous, autant de créatures qui peuvent vous procurer ou vous disputer l’insigne honneur de les satisfaire. Vous les servez, non comme vous l’entendez, mais comme ils l’entendent. Maîtres sans pitié, ils vous traînent la corde au cou, ou ils vous chassent le fouet à la main, dans toutes les voies ténébreuses du mal.

Entraînés loin du pays natal, vous avez oublié le chemin de nos temples ; mais vous savez par cœur le chemin des théâtres et d’autres lieux. Le calice du Dieu Rédempteur, où, avec la vie, on boit la vertu, l’honneur, la liberté, l’apaisement de l’âme et des sens, vous est à dégoût ; et vous buvez à longs traits au calice du démon, où, avec la mort, on boit le crime, la honte, l’esclavage, la fièvre de l’âme et les fureurs du désespoir. Trop grands à vos yeux, pour porter sur vous les insignes protecteurs de la Reine du ciel, vous portez, enchâssés dans l’or, les cheveux d’une courtisane. Hommes et non pas anges, il faut que vous aimiez la chair. Vous n’avez pas voulu aimer la chair immaculée de l’homme-Dieu, vous aimerez la chair immonde d’une créature immonde.

En vain vous voudriez parfois respirer l’air de la liberté. Oisillons englués dans de perfides appeaux, vous ne pouvez prendre votre essor. A chaque tentative, une voix impitoyable, la voix de vos maîtres masculins ou féminins se fait entendre : Pas de résistance ; tu es à moi. En me donnant ta volonté, tu m’as tout donné. Donne-moi ton argent, donne-moi tes nuits ; donne-moi les roses de tes joues ; donne-moi la paix de ton âme ; donne-moi la santé de ton corps ; donne-moi la joie de ta mère ; donne-moi les espérances de ton père ; donne-moi l’honneur de ton nom et vous les donnez ! Êtes-vous libres ?

Silence ! esclaves ; ne profanez pas, en le prononçant, un mot qui vous accuse. Esclaves dans votre intelligence, tyrannisée par le doute et l’erreur ; esclaves dans votre cœur, tyrannisé par des appétits bestiaux, qu’est-ce que votre vie, sinon un linge souillé ? Et l’histoire de votre vie, sinon l’histoire d’un esclave ? Malheureux ! qui ne pouvez descendre dans votre conscience sans y entendre une voix qui vous accuse, ni regarder vos mains sans y voir la marque des fers, ou vos pieds sans y trouver le boulet du forçat ! Fils de roi, devenus gardeurs de pourceaux : voilà ce que vous êtes. Il vous sied d’être fiers».

L’esclavage de l’âme : voilà ce que rencontrent tous les hommes qui mettent le pied hors de l’enceinte de la Cité du bien. Voilà ce qu’ils rencontreront éternellement ; car il est écrit : « Où habite l’Esprit du Seigneur, là, et là seulement, habite la liberté».

Or, dans le monde moral comme dans le monde matériel, c’est une loi que la partie supérieure attire l’inférieure : Major pars trahit ad se minorem. A la servitude de l’âme s’ajoute nécessairement l’esclavage du corps : par conséquent, l’esclavage social. On ne saurait trop le redire, aujourd’hui surtout : la liberté civile et politique ne se trouve ni à la pointe d’un poignard, ni à la bouche d’un canon, ni sous le pavé d’une barricade. Elle est fille, non d’une charte, ni d’une loi, ni d’une forme quelconque de gouvernement, mais de la liberté morale. Quoi qu’il dise et quoi qu’il fasse, tout peuple corrompu est un esclave-né. La liberté morale suppose la foi ; la foi, c’est la vérité ; la vérité ne réside que dans la Cité du bien.

Voulez-vous en voir la preuve ? prenez une mappemonde. A côté du despotisme de l’erreur, que vous montre-t-elle ? Partout le despotisme de l’or, le despotisme de la chair, le despotisme de la matière ; et audessus de tous ces despotismes, le despotisme du sabre.

Qu’est-ce donc qu’une société qui secoue le joug du Saint-Esprit ? Témoins non suspects, les païens eux-mêmes répondent : « C’est un bétail sur un champ de foire, toujours prêt à se vendre au plus offrant». Pas plus que l’histoire ancienne l’histoire moderne ne leur donne l’ombre d’un démenti.

Comment le bétail humain est-il traité ? Comme il le mérite. Satan, auquel il se livre en abandonnant le Saint-Esprit, lui envoie des maîtres de sa main. Néron, Héliogabale, Dioclétien et tant d’autres, se chargent de faire goûter à l’homme émancipé les douceurs de la liberté dont jouit la Cité du mal. Par un retour de miséricordieuse justice, Dieu Lui-même permet l’élévation de ces tigres couronnés. A ce propos, l’histoire rapporte un fait qui donne à réfléchir. Comme les peuples ont toujours le gouvernement qu’ils méritent, une bête cruelle, appelée Phocas, était assise sur le trône impérial de Rome. Par ses ordres le sang coulait à flots : et la bête le buvait avec délices. Révolté autant qu’affligé de ce spectacle, un solitaire de la Thébaïde s’adresse à Dieu et lui dit : Pourquoi, mon Dieu, l’avez-vous fait empereur ? Et Dieu lui répond : Parce que je n’en ai pas trouvé un plus mauvais.

Ainsi, conserver la liberté avec toutes ses gloires : tel est, pour l’humanité, le premier avantage de son séjour dans la Cité du bien ; perdre ce trésor et trouver l’esclavage : tel est, si elle ose en franchir l’enceinte, son premier châtiment.

CHAPITRE XVIII
(SUITE DU PRÉCÉDENT.)

La honte, second salaire du déserteur de la Cité du bien. - Dieu ou bête, pas de milieu pour l’homme. - Le citoyen de la Cité du bien devient dieu : preuves. - Le citoyen de la Cité du mal devient bête : preuves. - Une seule chose distingue l’homme de la bête, la prière. - Le citoyen de la Cité du mal ne prie plus. - Il vit du moi. - Ce qu’est ce moi. - Il perd l’intelligence : preuves. - Le châtiment, troisième salaire du déserteur de la Cité du bien. Châtiments particuliers. -Catastrophes universelles : le déluge d’eau, le déluge de sang, le déluge de feu.

La honte. -De libre devenir volontairement esclave est une honte. D’homme devenir bête en est une plus grande. Cette honte inévitable est le second rempart, dont le Saint-Esprit environne la Cité du bien pour empêcher l’homme d’en sortir.

Se déifier ou se bêtifier : voilà les deux pôles opposés du monde moral. Dieu ou bête : telle est la suprême alternative dans laquelle se trouve placé l’homme ici-bas. La raison en est qu’il est obligé de vivre sous l’empire du Roi de la Cité du bien, ou sous l’empire du Roi de la Cité du mal. Or, l’un et l’autre de ces rois fait ses sujets à son image : Dieu, le Saint-Esprit les fait dieux ; bête, Satan les fait bêtes. La Cité du bien est une grande fabrique de dieux, et la Cité du mal une grande fabrique de bêtes. « Chacun de nous, dit saint Augustin, est tel que son amour. Aime la terre, tu seras terre ; aime Dieu, tu seras Dieu».

Restez avec moi, dit le Saint-Esprit, et Je vous fais enfants de Dieu, Dieux véritables. Dieux, par l’être divin que Je vous communique ; Dieux, par la vérité de vos pensées ; Dieux, par la noblesse de vos sentiments ; Dieux, par la sainteté de votre vie ; Dieux, par l’indomptable puissance de votre volonté contre le mal, armé de sophismes, de promesses ou de menaces ; Dieux par le droit à l’héritage éternel de Dieu, votre Créateur et votre Père.

Le Saint-Esprit a tenu parole. Voyez ce que sont devenus les anges dociles à Sa voix. Resplendissants de gloire, inondés de voluptés, doués de tous les attributs divins, l’intelligence, la force, la bonté, ils approchent de Dieu, autant que le fini peut approcher de l’infini. Voyez l’humanité chrétienne dans ses vrais représentants, les apôtres, les martyrs, les vierges, ces légions de saints et de saintes, divinement enfantés depuis dix-huit siècles et au delà, sur tous les points du globe. A quelle hauteur ils élèvent l’humanité chrétienne au-dessus de l’humanité païenne, au-dessus de l’humanité qui cesse d’être chrétienne !

Que sera-ce si vous comtemplez cette déification dans son complément, je veux dire dans les splendeurs de l’éternité ? C’est ici que la parole, expirant sur les lèvres, ne peut plus faire entendre que l’expression de son impression : « Non, l’œil de l’homme n’a point vu, son oreille n’a point entendu, son cœur même, si vaste qu’il soit, ne peut comprendre ce que Dieu réserve à ceux qui sont devenus, par l’amour, Ses fils et Ses héritiers». (Cor., II, 9).

De son côté, le prince de la Cité du mal travaille avec acharnement à l’œuvre contraire. Qu’il attire un homme à lui ; il le prend dans ses griffes, lui aveugle l’esprit, lui corrompt le cœur, l’enivre de ses poisons et le transforme en bête. Regardez plutôt : une chose exceptée, la bête fait tout ce que fait l’homme. La bête mange, boit, dort, digère, marche, court, vole, nage, bâtit, calcule, parle, écrit, chante, voyage, prévoit, amasse, exerce tous les arts de la paix et de la guerre. En tout cela elle est égale à l’homme, quelquefois supérieure. Mais il est une chose que la bête ne fait pas, qu’elle ne peut pas faire, qu’elle ne fera jamais, et qui la laisse à une distance infinie au-dessous de l’homme c’est la prière. L’homme prie ; la bête ne prie pas. L’homme adore, la bête n’adore pas. C’est dire, en d’autres termes, qu’entre l’homme et la bête une seule chose fait la différence, la religion.

Or, le premier effet de l’action satanique sur l’homme est de le faire rougir de la religion ; et il en rougit ! La religion a deux grandes manifestations : la prière et l’amour. La prière est tellement le signe distinctif de l’homme que les païens l’ont défini un animal qui prie : Animal religiosum. Notre-Seigneur Lui-même définit le chrétien : Un homme qui prie toujours : Oportet semper orare et nunquam deficere. Ainsi, dès que l’homme cesse de prier, il tourne à la bête. S’il ne prie plus du tout, il est tout à fait bête. Ce n’est pas nous qui le disons, c’est la Vérité elle-même s’exprimant par la bouche de saint Paul, homme animal, animalis homo.

Or, il est notoire que le premier acte de l’homme devenu citoyen de la Cité du mal est de renoncer à la prière. Un exemple entre mille. S’il y a dans la vie ordinaire une circonstance où la prière soit sacrée, c’est l’heure solennelle du repas. Nous disons solennelle, parce que le repas est une action profondément mystérieuse. En mangeant, l’homme communie, il communie aux créatures, et de la manière la plus intime, puisqu’il les transforme en sa propre substance. Or, toutes les créatures sont viciées par l’Esprit du mal, à qui elles servent de véhicules, pour s’introduire dans l’homme et lui communiquer ses poisons. Séparée de la prière qui les purifie en chassant le démon, cette assimilation est évidemment pleine de périls. Ainsi l’a compris l’humanité tout entière1.

De là, ce fait, autrement inexplicable, que tous les peuples, même païens, ont prié avant de manger. Le fait étant universel a donc une cause universelle. Une cause universelle est une loi. Prier avant de manger est donc une loi de l’humanité. Le mépris orgueilleux, le sourire imbécile n’y font rien. Toujours il restera qu’on ne connaît dans la nature que deux sortes d’êtres qui mangent sans prier : les bêtes et ceux qui leur ressemblent.

Nous disons qui leur ressemblent ; car on peut mettre au défi non seulement tous les contempteurs du Benedicite, ce qui est peu, mais tous les naturalistes du monde de trouver une différence entre l’homme qui mange sans prier et un chien ou un pourceau. S’assimiler aux bêtes dans une circonstance où tous les peuples, même païens, ont senti la nécessité de s’en distinguer : voilà ce qu’ils font ! Et parce qu’ils le font, ils se tiennent pour de grands esprits ! Il a fallu venir à notre époque d’épais matérialisme, pour rencontrer des hommes qui se croiraient déshonorés, si, deux fois le jour, ils ne s’assimilaient ostensiblement à l’âne ou au crocodile : Homo, cum in honore esset, non intellexit comparatus est jumentis insipientibus et similis factus est illis.

Un second signe de la religion, c’est l’amour. Le Saint-Esprit étant charité, de l’âme dans laquelle il réside il fait la charité vivante. Le signe distinctif de la charité, c’est l’oubli de soi, pour Dieu et pour les autres ; l’oubli du corps au profit de l’âme, l’oubli porté jusqu’au sacrifice. L’homme entre-t-il dans la Cité du mal ? à l’instant la charité disparaît : l’égoïsme lui succède. L’homme se souvient de lui, rien que de lui. Au lieu d’aller de soi aux autres, il va des autres à soi. L’égoïsme ne sait qu’un mot, mais il le sait à merveille, moi. Moi en tout ; moi partout ; moi toujours. Après moi, Dieu et Ses ordres ; après moi, les autres et leurs besoins et leurs désirs ; après moi, rien. Ce n’est pas assez ; l’égoïsme est le sacrifice des autres à soi. Innocence, honneur, fortune, repos, santé, vie même, ne sont rien pour lui, dès qu’il est question de se satisfaire.

Mais qu’est-ce que le moi de l’égoïste ? Est-ce son âme ? Nullement : car l’amour de l’âme, c’est la charité.

Qu’est-ce donc ? C’est la partie inférieure de son être, c’est le corps ; et dans le corps même, la partie la plus infime. En dehors de la foi, tout le travail de l’homme se rapporte, en dernière analyse, à la vie corporelle. Le boire et le manger en sont les éléments. Commencée par eux, soutenue par eux, elle finit par eux. Avoir de quoi boire et de quoi manger, l’avoir au gré de ses convoitises, l’avoir abondamment, s’assurer qu’on l’aura toujours : voilà le premier et le dernier mot de l’égoïsme. Le reste n’est qu’un moyen ou un résultat.

Or, le laboratoire de la vie animale, c’est le ventre. C’est donc au ventre que se rapporte, en fin de compte, la vie de tout homme devenu sujet de celui qui est appelé la Bête, la Bête par excellence, la Bête dans tous les sens. De là, pour définir ces immenses, ces immondes troupeaux d’Epicure, la parole tout à la fois si énergique et si juste de l’apôtre, qui les appelle : adorateurs du Dieu ventre : Quorum Deus venter est. Ce qui est vrai de l’homme et de certains peuples l’a été de l’humanité elle-même la veille du déluge, et le sera plus encore vers la fin des temps.

Cette honteuse assimilation de l’homme à la bête se développe dans toutes ses conséquences. Nous n’en citerons qu’une seule : c’est la stupidité ou la perte de l’intelligence. La bête est stupide, c’est-à-dire qu’elle ne comprend ni n’admire. Elle ne comprend pas : comprendre, c’est voir l’idée dans le fait (Intelligere, in tus legere.) Placez un triangle sous les yeux d’un chien ; il verra un objet matériel, formé de trois côtés égaux : mais l’idée de triangle lui échappe. Pourquoi ? Parce qu’au delà du domaine des sens il n’y a rien pour lui. La bête n’admire pas. Pour admirer, il faut comprendre. A coup sûr l’âne est moins impressionné de la vue d’un chef-d’œuvre, que de la vue d’un chardon. La bête donc ne comprend ni n’admire. Ainsi de l’homme qui devient bête.

Tombé des hauteurs de la foi, il n’a plus d’autre intelligence que celle de la matière et de la vie matérielle. Cherchez le but final de ses spéculations, de ses études, de ses découvertes, de sa politique, de tout ce mouvement fébrile qui l’entraîne et le consume : que trouverez-vous ? Le corps et ses appétits. Lumière, progrès, civilisation : quel est le sens de tous ces mots pompeux ? Traduits en prose vulgaire, ils signifient science du pot-au-feu, philosophie du pot-au-feu, amour du pot-au-feu, garantie et glorification du pot-au-feu. En termes différents, c’est le programme invariable et l’éternel refrain de tous les hommes et de tous les peuples, bêtifiés par la bête infernale. « Buvons et mangeons, car nous mourrons demain. C’est notre bonheur, c’est notre destinée. Du pain et des plaisirs voilà tout l’homme»2.

1 Nous ne donnons ici qu’une raison de la prière avant le repas ; les autres sont expliquées dans notre ouvrage : Le Signe de la Croix, au dix-neuvième siècle.

Comedamus et bibamus : cras enim moriemur. Is., XXII, 13. Haec est pars nostra, et haec, est sors. Sap., II, 9. -« Panera et circenses », du pain et des jeux disaient les païens dans les beaux jours de leur civilisation.

 

Ne me donnez pas comme preuves de l’intelligence de l’homme animal la manière habile dont il manipule la matière. L’hirondelle, le ver à soie, l’abeille, qui n’ont pas l’intelligence, la manipulent plus habilement que lui. Nous le répétons, l’intelligence consiste à lire l’idée dans le fait, à voir la cause dans le phénomène : non pas, remarquez-le bien, cette cause immédiate qui resplendit en quelque sorte à travers le fait ; mais la vraie cause, la cause première et le but final. Or, tout cela n’est connu que dans la Cité du bien.

A celui qui habite la Cité du prince des ténèbres parlez du monde des causes, du monde de Dieu et des anges, vrai domaine de l’intelligence : toutes ces réalités sont pour lui des abstractions ou des chimères ; il est stupide.

Que sera-ce si vous lui signalez l’intervention permanente, universelle, inévitable et décisive du monde inférieur ? Ses lèvres grimaceront le rire du mépris ; il est stupide.

Descendez de ces hauteurs ; dites-lui qu’il a une âme immortelle, créée à l’image de Dieu, rachetée par le sang d’un Dieu, destinée à un bonheur ou à un malheur éternel ; ajoutez que l’unique affaire de l’homme étant de la sauver, s’occuper de toutes les autres, excepté de celle-là, c’est chasser aux mouches et tisser des toiles d’araignée : il bâille ou il dort ; il est stupide.

Essayez de dérouler à ses yeux les merveilles de la grâce, tous ces chefs-d’œuvre de puissance, de sagesse et d’amour qui ont épuisé l’admiration des plus grands génies, vous parlez une langue dont il ne comprend pas un mot ; il est stupide.

Sermons, livres de piété ou de philosophie chrétienne, conversations religieuses, fêtes solennelles qui, avec les mystères les plus augustes, retracent à l’esprit et au cœur les plus grands bienfaits du ciel, comme les plus grands événements de la terre, en un mot, tout ce qui tient au monde surnaturel, l’ennuie ; il n’y comprend rien, il ne sent rien ; il est stupide. Mais parlez-lui argent, commerce, vapeur, électricité, machines, houille, coton, betteraves, bétail, prairies, engrais, production et consommation : il devient tout yeux et tout oreilles. Vous attaquez la question vitale de sa philosophie, la question du pot-au-feu. Il n’en connaît pas d’autre. « Oubliant sa dignité, dit le prophète, l’homme s’est tenu pour une bête sans intelligence, et il lui est devenu semblable».

Le châtiment. -Afin de protéger la paix et la vie de ses sujets contre les attaques de l’ennemi, le Saint-Esprit environne sa Cité d’un troisième rempart plus solide que les premiers.

Si l’homme, quel qu’il soit, ose dire au Roi de la Cité du bien : Je ne veux plus vous obéir, non serviam ; à l’instant, de libre il devient esclave et marche à l’abrutissement. Entraîné à toutes les dégradations intellectuelles et morales, il commence dès cette vie l’enfer qui l’attend dans l’autre. Tel est, nous venons de le voir, le sort inévitablement réservé à l’individu. La révolte contre le Saint-Esprit devient-elle contagieuse, au point que, dans son ensemble, un peuple, ou le genre humain lui-même, ne soit plus qu’un grand insurgé ? alors le crime, débordant de toutes parts, attire des châtiments exceptionnels.

Toute loi porte avec elle une sanction. Toute loi ayant pour sujet l’homme, composé d’un corps et d’une âme, est un glaive à double tranchant, qui frappe le prévaricateur dans les deux parties de son être. Prenez telle loi divine ou ecclésiastique qu’il vous plaira, si vous cherchez bien, tenez pour certain de trouver, sans préjudice de la sanction morale, une récompense ou une punition temporelle, attachée à l’observation ou à la violation de cette loi.

Pour omettre les fléaux particuliers, que l’humanité relise ses annales historiques et prophétiques. Trois grandes catastrophes y sont enregistrées. La première, c’est le déluge, ou la ruine du monde antédiluvien. Quelle fut la cause de ce cataclysme, dans lequel périt, huit personnes exceptées, la race humaine tout entière. Celui dont la main brisa les digues de la mer et ouvrit les cataractes du ciel nous la révèle en deux mots. « Mon Esprit, dit le Seigneur, ne demeurera pas longtemps dans l’homme, car l’homme est devenu chair».

Cette redoutable sentence se traduit ainsi : « Malgré tous mes avertissements, l’homme a secoué le joug de Mon Esprit, esprit de lumière et de vertu ; il s’est livré à l’influence de l’esprit de ténèbres et de malice. Le monde surnaturel, son âme, moi-même, ne sommes plus rien pour lui. De son corps il a fait son Dieu, il est devenu chair. Créature coupable et dégradée, il est indigne du bienfait de la vie : il périra. » Et au déluge de crimes succéda le déluge d’eau qui les emporta tous.

Une seconde catastrophe, non moins éclatante que la première, c’est la ruine du monde païen. Oubliant la terrible leçon qu’il avait reçue, l’homme de nouveau s’était soustrait à l’action du Saint-Esprit. Livré corps et âme à l’Esprit mauvais, il en était venu à le reconnaître presque universellement pour son roi et pour son dieu. Sous mille noms divers, il l’adorait dans des millions de temples, d’un bout du monde à l’autre (Omnes dii gentium daemonia. Ps. XCV, 5.) : autant d’adorations, autant de sacrilèges, de cruautés et d’infamies. Comme avant le déluge d’eau, l’homme était redevenu chair ; au souffle des barbares, le monde païen disparut sous un déluge de sang.

Il est une troisième catastrophe, plus terrible et non moins certaine que les précédentes, c’est la ruine du monde apostat du christianisme, par le déluge de feu qui mettra fin à l’existence de la race humaine sur le globe. Foulant aux pieds les mérites du Calvaire et les bienfaits du Cénacle, le monde des derniers jours se constituera en pleine révolte contre l’Esprit du bien. Plus que jamais esclave de l’Esprit du mal, il se livrera avec un cynisme inconnu à tous les genres d’iniquités. Tel sera le nombre des transfuges, que la Cité du bien sera presque déserte, tandis que la Cité du mal prendra des proportions colossales. Une troisième fois l’homme sera devenu chair. L’Esprit du Seigneur se retirera pour ne plus revenir : et un déluge de feu embrasera la terre, mille fois plus coupable, car elle sera mille fois plus ingrate, que la terre des païens et des géants.

L’esclavage, la honte, le châtiment : tel est donc le triple rempart que l’homme doit franchir pour sortir de la Cité du bien. A ces moyens extérieurs, si on ajoute les secours et les bienfaits de tout genre, prodigués aux habitants de cette heureuse Cité, n’est-on pas en droit de conclure que nul ne voudra la quitter ? L’expérience confirme-t-elle le raisonnement ? C’est ce que l’histoire va nous apprendre.

*


CHAPITRE XIX
HISTOIRE RELIGIEUSE DES DEUX CITÉS.

 

L’homme né pour devenir semblable Dieu et frère du Verbe Incarné. - Dans la Cité du bien, la religion le conduit à cette ressemblance et à cette fraternité. - Dans la Cité du mal, la religion le conduit à la ressemblance et à la fraternité de Satan. - Parallélisme général des deux religions. - Trois points particuliers de comparaison : la Bible, le culte, le sacrifice. - La Bible de Dieu et la Bible de Satan : parallélisme. - Le culte de Dieu et le culte de Satan. - Dans le culte satanique, comme dans le culte divin, rien n’est laissé à l’arbitraire de l’homme : important témoignage de Porphyre.

L’homme accomplit son pèlerinage ici-bas entre deux armées ennemies. Nous connaissons ces armées formidables, leurs rois, leurs princes, leur organisation, leurs projets. Il reste à étudier leurs moyens d’action, leurs victoires et leurs défaites.

Nées dans le ciel, la Cité du bien et la Cité du mal n’attendent que la création de l’homme pour s’établir sur la terre. En effet, l’enjeu du combat, c’est l’homme. Adam est créé ; il respire, il apparaît aux regards de l’univers, dans la majesté de sa puissance royale. Paré de toutes les grâces de l’innocence et de tous les attributs de la force, il est beau de la beauté de Dieu Lui-même, dont l’image resplendit dans tout son être. Pour le maintenir dans sa dignité pendant la vie du temps ; pour l’élever à une dignité plus haute pendant l’éternité, en le déifiant, la Religion lui est donnée,

Unir l’homme au Verbe Incarné, de manière à faire de tous les hommes et de tous les peuples autant de Verbes Incarnés : tel est le but suprême de la Religion.

En voyant se développer sur la terre le plan divin, qu’il avait combattu dans le ciel, Satan frémit. Pour arrêter l’œuvre de la sagesse infinie, sa haine déploie toutes ses ressources. A la religion qui doit déifier l’homme, et le conduire à un bonheur éternel, il oppose une religion qui doit le bêtifier et l’entraîner pour toujours dans l’abîme du malheur. Tout ce que Dieu fait pour sauver l’homme, Satan le singe pour le perdre. Entre ces moyens de sanctification et de perdition le parallélisme est complet.

Le Roi de la Cité du bien a Sa Religion.

Le Roi de la Cité du mal a la sienne.

Le Roi de la Cité du bien a Ses anges ; il a Sa Bible, Ses prophètes, Ses apparitions, Ses miracles, Ses inspirations, Ses menaces, Ses promesses, Ses apôtres, Ses prêtres, Ses temples, Ses formules sacrées, Ses cérémonies, Ses prières, Ses sacrements, Ses sacrifices.

Le Roi de la Cité du mal a ses anges ; il a sa Bible, ses oracles, ses manifestations, ses prestiges, ses tentations, ses menaces, ses promesses, ses apôtres, ses prêtres, ses temples, ses formules mystérieuses, ses rites, ses initiations, ses sacrifices.

Le Roi de la Cité du bien a Ses fêtes, Ses sanctuaires privilégiés, Ses pèlerinages.

Le Roi de la Cité du mal a ses fêtes, ses lieux fatidiques, ses pèlerinages, ses demeures préférées.

Le Roi de la Cité du bien a es arts et Ses sciences ; il a Sa danse, Sa musique, sa peinture, Sa statuaire, Sa littérature, Sa poésie, Sa philosophie, Sa théologie, Sa politique, Son économie sociale, Sa civilisation.

Le Roi de la Cité du mal a toutes ces choses.

Le Roi de la Cité du bien a Ses signes de reconnaissance et de préservation : le signe de la croix, les reliques, les médailles, l’eau bénite.

Le Roi de la Cité du mal a ses signes cabalistiques, ses mots de passe, ses emblèmes, ses amulettes, ses gris-gris, ses talismans, son eau lustrale.

Le Roi de la Cité du bien a Ses associations de propagation et de dévouement, liées par des vœux solennels.

Le Roi de la Cité du mal a ses sociétés secrètes, destinées à étendre son règne, et liées par des serments redoutables.

Le Roi de la Cité du bien a Ses dons, Ses fruits, Ses béatitudes.

Le Roi de la Cité du mal possède la contrefaçon de tout cela.

Le Roi de la Cité du bien est adoré par une partie du genre humain.

Le Roi de la Cité du mal est adoré par l’autre.

Le Roi de la Cité du bien a Sa demeure éternelle, au delà du tombeau.

Le Roi de la Cité du mal a la sienne, dans les mêmes régions.

Développons quelques points de ce parallélisme redoutable et si peu redouté : la Bible, le culte et le sacrifice.

L’homme est un être enseigné. Afin de le conserver éternellement semblable à lui-même, en éternisant l’enseignement primitif, le Roi de la Cité du bien a daigné fixer Sa parole par l’écriture : il a dicté la Bible. La Bible du Saint-Esprit dit la vérité, toujours la vérité, rien que la vérité. Elle la dit sur l’origine des choses, sur Dieu, sur l’homme et sur la création tout entière. Elle la dit sur le monde surnaturel, ses mystères, ses habitants et sur les faits éclatants qui prouvent leur existence et leur intervention dans le monde inférieur. Elle la dit sur les règles des mœurs, sur les luttes obligées de la vie, sur le gouvernement des nations par la Providence, sur les châtiments du crime et sur les récompenses de la vertu. Pour éclairer la marche de l’homme à travers les siècles, consoler ses douleurs, soutenir ses espérances, elle lui annonce par des prophéties nombreuses les événements qui doivent s’accomplir sur son passage, tout en lui montrant le terme final vers lequel il doit marcher.

La Bible du Saint-Esprit dit toute la vérité. C’est d’elle, comme d’un foyer toujours allumé, que sortent la théologie, la philosophie, la politique, les arts, la littérature, la législation, en un mot, la vie sous toutes ses formes. Si nombreux et si variés qu’ils soient, tous les livres de la Cité du bien ne sont et ne peuvent être que le commentaire perpétuel du Livre par excellence. La Bible du Saint-Esprit ne se contente pas d’enseigner, elle chante. Elle chante les gloires et les bienfaits du Créateur ; elle chante la beauté de la vertu, le bonheur des cœurs purs ; elle chante les nobles triomphes de l’esprit sur la chair ; et, pour élever l’homme à la perfection, elle chante les perfections de Dieu Lui-même, son modèle obligé et son rémunérateur magnifique.

Or, à mesure que le Roi de la Cité du bien inspire Sa Bible, le Roi de la Cité du mal inspire la sienne. La Bible de Satan est un mélange artificieux de beaucoup de mensonges et de quelques vérités : vérités altérées et obscurcies pour servir de passeports à la fable. Elle ment sur l’origine des choses ; elle ment sur Dieu, sur l’homme et sur le monde inférieur ; elle ment sur le monde surnaturel, ses mystères et ses habitants ; elle ment sur les règles des mœurs, sur les luttes de la vie, sur les destinées de l’homme. Au moyen d’oracles, répandus dans chacune de ses pages, elle trompe la curiosité humaine, sous prétexte de lui révéler les secrets du présent et les mystères de l’avenir.

A chaque peuple soumis à son empire, Satan donne un exemplaire de sa Bible, le même pour le fond, mais différent dans les détails. Parcourez les annales du monde, vous ne trouverez pas une seule nation païenne qui n’ait pour point de départ de sa civilisation un livre religieux, une Bible de Satan. Mythologies, Livres sibyllins, Vedas, toujours et partout vous avez un code inspiré qui donne naissance à la philosophie, aux arts, à la littérature, à la politique. La Bible de Satan devient le livre classique de la Cité du mal, comme la Bible du Saint-Esprit devient le livre classique de la Cité du bien.

A la prose, la Bible de Satan joint la poésie. Sous mille noms divers elle chante Lucifer et les anges déchus ; elle chante leurs infamies et leurs malices ; elle chante toutes les passions ; et, pour attirer l’homme dans l’abîme de la dégradation, elle lui montre les exemples des dieux. Objet de commentaires infinis, la Bible de Satan devient un poison mortel, même pour la Cité du bien. Saint Augustin en pleure les ravages, et saint Jérôme dénonce en ces termes le livre infernal : « La philosophie païenne, la poésie païenne, la littérature païenne, c’est la Bible des démons».

A l’enseignement écrit ou parlé ne se borne pas le parallélisme de la Cité du bien et de la Cité du mal il se manifeste d’une manière peut-être plus frappante dans les faits religieux. Dans la Cité du bien, aucun détail du culte n’est laissé à l’arbitraire de l’homme. Tout est réglé par Dieu Lui-même. L’Ancien Testament nous le montre dictant à Moïse, non seulement les ordonnances générales et les règlements particuliers concernant les prêtres et leurs fonctions ; mais encore donnant le plan du tabernacle, en déterminant les dimensions et la forme, indiquant la nature et la qualité des matériaux, la couleur des étoffes, la mesure des anneaux, et jusqu’au nombre des clous qui doivent entrer dans sa construction.

La forme des vases d’or et d’argent les encensoirs, les outils, les figures de bronze, les ustensiles sacrés, tout est d’inspiration divine. Il en est de même du lieu où l’arche doit reposer, des jours où il faut consulter le Seigneur, des précautions à prendre pour entrer dans le sanctuaire, des victimes qui doivent être immolées, ou des offrandes qu’il faut faire, pour plaire à Jéhovah et obtenir Ses réponses ou Ses faveurs (Exod., XXXV et seq.)

Ce qui était une loi sacrée dans la synagogue, continue d’en être une non moins sacrée dans l’Église.

Personne n’ignore que tous les rites du culte catholique, la matière et la forme des sacrements, les cérémonies qui les accompagnent, les vêtements des prêtres, la matière des vases sacrés, l’usage de l’encens, le nombre et la couleur des ornements, la forme générale et l’ameublement essentiel des temples, ainsi que les jours plus favorables à la prière, sont déterminés, non par les particuliers, mais par le Saint-Esprit Lui-même, ou, en Son nom, par l’Église.

On comprend combien cette origine surnaturelle est propre à concilier au culte divin le respect de l’homme, et nécessaire pour prévenir l’anarchie dans les choses religieuses. Mieux que nous, Satan l’a compris. Ce grand singe de Dieu a réglé lui-même tous les détails de son culte. Voilà ce qu’il faut savoir et ce qu’on ne sait pas, attendu que, malgré nos dix ans d’études à l’école des Grecs et des Romains, nous ne connaissons pas le premier mot de l’antiquité païenne. Ses usages religieux, la forme des statues, la nature des offrandes et des victimes, les formules de prières, les jours fastes ou néfastes, et toutes les autres parties des cultes païens, nous apparaissent comme le résultat de la jonglerie, de l’imagination et du caprice des hommes : c’est une erreur capitale. La vérité est que rien de tout cela n’est arbitraire.

Écoutons l’homme qui a le mieux connu les mystères de la religion de Satan. « Il est constant, dit Porphyre, que c’est à l’école même des grands dieux, que les théologiens du paganisme ont appris tout ce qui concerne le culte des idoles. Eux-mêmes leur ont enseigné leurs secrets les plus cachés ; les choses qui leur plaisent ; les moyens de les contraindre ; les formules pour les invoquer ; les victimes à leur offrir et la manière de les offrir ; les jours fastes et néfastes ; les figures sous lesquelles ils voulaient être représentés ; les apparitions par lesquelles ils révélaient leur présence ; les lieux qu’ils hantaient le plus assidûment. En un mot, il n’est absolument rien que les hommes n’aient appris d’eux, en ce qui concerne le culte à leur rendre, si bien que tout s’y pratique d’après leurs ordres et leurs enseignements».

Il ajoute : « Bien que nous puissions établir ce que nous avançons par une foule de preuves sans réplique, nous nous bornerons à en citer un petit nombre, pour montrer que nous ne parlons qu’à bon escient. Ainsi, l’oracle d’Hécate nous montrera que ce sont les dieux qui nous ont appris comment et de quelle matière leurs statues doivent être faites. Cet oracle dit : Sculptez une statue de bois bien raboté, comme je vais vous l’enseigner ; faites le corps d’une racine de rue sauvage, puis ornez-le de petits lézards domestiques ; écrasez de la myrrhe, du styrax et de l’encens avec ces mêmes animaux, et vous laisserez ce mélange à l’air pendant le croissant de la lune ; alors, adressez vos vœux dans les termes suivants».

Après avoir donné la formule de la prière, l’oracle indique le nombre de lézards qu’on doit prendre : «Autant j’ai de formes différentes, autant vous prendrez de ces reptiles ; et faites ces choses soigneusement. Vous me construirez une demeure avec les rameaux d’un olivier poussé de lui-même, et adressant de ferventes prières à cette image, vous me verrez dans votre sommeil».

Le grand théologien du paganisme continue : «Quant aux attitudes dans lesquelles on doit représenter les dieux, eux-mêmes nous les ont fait connaître, et les statuaires se sont religieusement conformés à leurs indications. Ainsi, parlant d’elle-même, Proserpine dit : Faites tout ce qui me concerne, en y comprenant ma statue. Ma figure est celle de Cérès ornée de ses fruits, avec des vêtements entièrement blancs et des chaussures d’or. Autour de ma taille se jouent de longs serpents qui, se traînant jusqu’à terre, sillonnent mes traces divines ; du sommet de ma tête, d’autres serpents, répandus jusqu’à mes pieds et s’enroulant autour de mon corps, forment des spirales pleines de grâce. Quant à ma statue, elle doit être de marbre de Paros, ou d’ivoire bien poli».

Pan enseigne tout à la fois la forme sous laquelle il veut être représenté et l’hymne qu’on doit chanter en son honneur. « Mortel, j’adresse mes vœux à Pan, le dieu qui unit les deux natures ; orné de deux cornes, bipède, avec les, extrémités d’un bouc, et enclin à l’amour».

Ce n’est donc pas le moyen âge qui, le premier, a représenté le démon sous la forme d’un bouc. En exigeant cette forme, Satan, libre ou forcé, se rendait justice ; comme en la lui donnant, le paganisme restait fidèle à une tradition trop universelle pour être fausse, trop inexplicable pour être inventée. Le Saint-Esprit lui-même la confirme, en nous apprenant que les démons ont coutume d’apparaître et d’exécuter des rondes infernales, sous la figure de cet animal immonde. A cause de ces crimes, le pays d’Edom est livré à la dévastation : Et parmi ces ruines dansent les démons sous la forme de boucs et d’autres monstres connus de l’antiquité païenne.

La contrefaçon satanique va encore plus loin. Le Roi de la Cité du bien s’appelle l’Esprit aux sept dons. Afin de le singer, et de tromper les hommes en le singeant, le Roi de la Cité du mal se fait appeler le Roi aux sept dons. Puis il indique les jours favorables pour invoquer ses sept grands satellites, ministres des sept dons infernaux.

Dans ses oracles, Apollon, empruntant la forme biblique, parle ainsi : «Souviens-toi d’invoquer en même temps Mercure et le Soleil, le jour consacré au Soleil ; ensuite la Lune, lorsque son jour apparaîtra ; puis, Saturne ; enfin, Vénus. Tu emploieras les paroles mystérieuses, trouvées par le plus grand des magiciens, le Roi aux sept dons, très connu de tous... appelle toujours sept fois, à haute voix, chacun des dieux».

Il serait aisé de multiplier les témoignages : mais à quoi bon ? Ceux qui savent, les connaissent. Mieux vaut se hâter de conclure en disant avec Eusèbe : « C’est par de telles citations que l’illustre philosophe des Grecs, le théologien par excellence du paganisme, l’interprète des mystères cachés, fait connaître sa philosophie par les oracles, comme renfermant les enseignements secrets des dieux, lorsque évidemment elle ne révèle que les pièges tendus aux hommes par les puissances ennemies, c’est-à-dire par les démons en personne».

L’inspiration satanique, à laquelle est due, dans son ensemble et dans ses derniers détails, la religion païenne des peuples de l’antiquité, prescrit avec la même autorité et réglemente avec la même précision les cultes idolâtriques des peuples modernes.

Interrogez les prêtres, ou, comme nous disons aujourd’hui, les mediums, qui président à ces différentes formes de religion, tous vous diront qu’elles viennent des esprits, des manitous, ou de quelque personnage ami des dieux et chargé de révéler aux hommes la manière de les honorer : ils ne mentent pas. Satan est toujours le même, et il règne chez ces malheureux peuples avec le même empire qu’il exerçait autrefois parmi nous.

Ainsi, les formules sacrées des Thibétains, des Chinois, des nègres de l’Afrique, des sauvages de l’Amérique et de l’Océanie, leurs rites mystérieux, leurs pratiques tour à tour honteuses, cruelles et ridicules, la distinction des jours bons ou mauvais, pas plus que la forme bizarre, hideuse, effrayante ou lascive de leurs idoles, ne doivent être imputés à la malice naturelle de l’homme, aux caprices des prêtres, ou à l’imagination et à l’habileté des artistes1. Tout vient de leurs dieux et tous leurs dieux sont des démons : Omnes dii gentium daemonia.

CHAPITRE XX
(SUITE DU PRÉCÉDENT.)

Le sacrifice : acte religieux le plus significatif et le plus inexplicable. - Il renferme deux mystères : un mystère d’expiation, et un mystère de rénovation ; un mystère de mort et un mystère de vie. - Tristesse et joie ; deux caractères du sacrifice. - Manifestations de la joie danses, chants, festins. - Triple manducation de la victime. Parodie satanique de toutes ces choses. - Comme le Roi de la Cité du bien, le Roi de la Cité du mal exige des sacrifices. - Il en détermine la matière et toutes les circonstances : nouveau témoignage de Porphyre. - En haine du Verbe Incarné, il commande le sacrifice de l’homme. - Parallélisme : le Bouc émissaire chez les Juifs et les Thargélies chez les Grecs. - Mêmes sacrifices chez les peuples païens, anciens et modernes : témoignages.

De tous les actes religieux le sacrifice est, sans contredit, le plus significatif et en même temps le plus inexplicable.

Le plus significatif. -Nul n’élève si haut la gloire de Dieu ; car nul ne proclame si éloquemment son domaine souverain sur la vie et sur la mort de tout ce qui existe. Voilà pourquoi, dans l’Ancien comme dans le Nouveau Testament, le Seigneur se réserve le sacrifice à Lui seul ; pourquoi Il frappe de ses foudres le téméraire qui oserait se l’attribuer ; pourquoi Il ne dissimule pas le plaisir mystérieux qu’Il prend à l’odeur des victimes ; pourquoi enfin Il en demande à perpétuité2.

Le plus inexplicable. -Nul n’accuse plus hautement une origine surnaturelle. Jamais les lumières de la raison n’iront à découvrir comment le péché de l’homme peut être effacé par le sang d’une bête. Ici, tout étant divin, on comprend que rien n’a été laissé à l’arbitraire de l’homme. Aussi nous voyons que, dans la Cité du bien, le choix des victimes, leurs qualités, leur nombre, la manière de les offrir, le jour et l’heure du sacrifice, les préparations des prêtres et les

1 Qui croira que les Chinois, par exemple, si Chinois qu’on les suppose, ne pourraient représenter leurs dieux, autrement que par des
magots ridicules ou des idoles monstrueuses ? «En Chine, écrit un missionnaire, l’idole principale est ordinairement d’une grandeur
prodigieuse, avec un visage bouffi, le ventre d’une ampleur démesurée, une longue barbe postiche et autres agréments du même
genre... Nous trouvâmes dans une pagode plusieurs idoles de 12 pieds de haut, dont le ventre a au moins 18 pieds de circonférence».
Annal., etc., n. 72, p. 481 ; et n. 95, p. 341. -Il faut dire la même chose de tous les peuples idolâtres, anciens et modernes.
2 Voir la plupart des chapitres du Lévitique et des Nombres.

 

dispositions du peuple ; en un mot, tout ce qui se rapporte de près ou de loin à cet acte solennel, est divinement inspiré, prescrit, réglementé.

Or, le sacrifice renferme un double mystère : mystère d’expiation et mystère de rénovation ; mystère de mort et mystère de vie.

Mystère d’expiation : en offrant à la mort un être quelconque, l’homme avoue, d’une part, que c’est lui qui mériterait d’être immolé et que la victime n’est que son représentant ; d’autre part, il proclame sa dépendance absolue à l’égard de Dieu, le besoin qu’il a de Lui et la reconnaissance à laquelle il est tenu, pour la vie et pour tous les moyens de l’entretenir.

Mystère de rénovation : par la protestation authentique qu’il fait de sa culpabilité et de son néant, l’homme se replace vis-à-vis de Dieu dans ses véritables rapports il se retrempe et se régénère.

De là, deux caractères invariables des sacrifices ; Une tristesse solennelle, accompagnée ou suivie d’une joie qui se manifeste par les démonstrations les moins équivoques, la danse, le chant et les festins1.

Toutefois le festin est plus qu’un signe de joie. Le sacrifice n’est utile à l’homme, qu’autant que l’homme participe à la victime. Ainsi l’enseigne la foi de tous les peuples, fondée sur la nature même du sacrifice. Or, en la mangeant l’homme s’assimile la chair immolée ; il se fait victime. Telle est la manière la plus énergique de proclamer que c’est lui, et non pas elle, qui devait périr.

De là, l’usage universel de la manducation dans tous les sacrifices. Seulement elle est matérielle, morale ou figurative. Matérielle, lorsqu’on mange réellement la chair de la victime ; morale, lorsque, à la place, on mange des fruits ou des gâteaux offerts avec elle ; figurative, lorsqu’on participe au repas donné à l’occasion du sacrifice. Telles sont, dans la Cité du bien, les lois, la nature et les circonstances de ce grand acte.

Avec une habileté surhumaine, le Roi de la Cité du mal s’est emparé de ces données divines et les a fait tourner à son profit. Le sacrifice est la proclamation authentique de la divinité de l’être auquel il s’adresse. Satan, qui veut être tenu pour Dieu, se l’est fait offrir ; et, jusque dans les plus minces détails, il contrefait Jéhovah. « Les démons veulent être dieux, dit Porphyre, et le chef qui les commande aspire à remplacer le Dieu suprême. Ils se délectent dans les libations et la fumée des victimes, qui engraisse en même temps leur substance corporelle et spirituelle. Ils se nourrissent de vapeurs et d’exhalaisons, diversement, suivant la diversité de leur nature, et ils acquièrent des forces nouvelles par le sang et par la fumée des chairs brûlées».

Saint Augustin et saint Thomas nous donnent le vrai sens des paroles de Porphyre, en nous expliquant la nature du plaisir que les démons prennent à l’odeur des victimes. « Ce qu’on estime dans le sacrifice, ce n’est pas le prix de la bête immolée, mais ce qu’elle signifie. Or, elle signifie l’honneur rendu au souverain Maître de l’univers. De là cette parole : Les démons ne se réjouissent pas de l’odeur des cadavres, mais des honneurs divins».

Satan ne se contente pas de demander des sacrifices comme le vrai Dieu, il se permet d’en déterminer la matière et d’en régler les cérémonies. Après avoir fait serment de dire la vérité sur les mystères démoniaques, Porphyre s’exprime en ces termes : « Je vais, en conséquence, transcrire les préceptes de piété et de culte divin que l’oracle a proférés. Cet oracle d’Apollon expose l’ensemble et la division des rites qu’on doit observer pour chaque Dieu.

« En entrant dans la voie, tracée par un Dieu propice, souviens-toi d’accomplir religieusement les rites sacrés. Immole une victime aux divinités heureuses ; à celles qui habitent les hauteurs du ciel ; à celles qui règnent dans les airs et dans l’atmosphère remplie de vapeurs ; à celles qui président à la mer et à celles qui sont dans les ombres profondes de l’Érèbe. Car toutes les parties de la nature sont sous la puissance des dieux qui la remplissent. Je vais d’abord chanter la manière dont les victimes doivent être immolées. Inscris mon oracle sur des tablettes vierges.

« Aux dieux Lares, trois victimes ; autant aux dieux célestes. Mais avec cette différence : trois victimes blanches aux dieux célestes ; trois, couleur de la terre, aux dieux Lares. Coupe en trois les victimes des dieux Lares ; celles des dieux infernaux, tu les enseveliras dans une fosse profonde avec leur sang tout chaud. Aux nymphes, fais des libations de miel et des dons de Bacchus. Quant aux dieux qui voltigent autour de la terre, que le sang inonde leurs autels de toutes parts, et qu’un oiseau entier soit jeté dans les foyers sacrés ; mais avant tout, consacre-leur des gâteaux de miel et de farine d’orge, mêlés d’encens et recouverts de sel et de fruits. Lorsque tu seras venu pour sacrifier au bord de la mer, immole un oiseau et jette-le tout entier dans les profondeurs, des flots.

« Toutes ces choses accomplies suivant les rites, avance-toi vers les chœurs immenses des dieux célestes. A tous rends le même honneur sacré. Que le sang mêlé à la farine coule à gros bouillons et forme des dépôts stagnants. Que les membres connus des victimes demeurent le partage des dieux ; jette les extrémités aux flammes et que le reste soit pour les convives. Avec les agréables fumées dont tu rempliras les airs, fais monter jusqu’aux dieux tes ardentes supplications. »

Tels sont, avec beaucoup d’autres, les rites obligés des sacrifices demandés par le Roi de la Cité du mal. Tous sont une contrefaçon sacrilège des prescriptions religieuses du Roi de la Cité du bien. Or, l’imagination recule épouvantée devant l’incalculable multitude d’animaux de toute espèce, devant la somme fabuleuse de richesses de tout genre, volées à la pauvre humanité par son odieux et insatiable tyran. Toutefois, respirer le parfum des plus précieux aromates, savourer l’offrande des plus beaux fruits, boire à longs traits le sang des animaux choisis, ne lui suffit pas : il lui faut le sang de l’homme.

 

1 Comme la musique, la danse est une langue divine dans son origine et dans son but. Aussi, tous les peuples ont dansé en l’honneur de leurs dieux. David dansait en l’honneur du vrai Dieu. Dans l’Église catholique on a, pendant bien des siècles, dansé aux fêtes religieuses. Satan s’est emparé de la danse, et tous les peuples, ses esclaves, ont dansé en son honneur, depuis les Corybantes de la Grèce et les Saliens de Rome, jusqu’aux Derviches de Stamboul ; depuis les Jumpers et les Méthodistes jusqu’aux sectateurs du Vandoux. -On lit dans Denys d’Halicarnasse, lib. II, c. 18 : « Les Romains les nomment Saliens (prêtres de ce nom), à cause de leur mouvement et de leur agitation continuelle ; car ils se servent du mot salire pour dire danser et sauter : c’est pour cette raison qu’ils appellent salitores tous les autres danseurs, tirant leur nom de celui des Saliens, parce qu’ils sautent ordinairement en dansant. Mais chacun pourra juger, par ce qu’ils font, si j’ai bien rencontré touchant l’étymologie de leur nom. Car ils dansent en cadence au son de la flûte, tout armés, tantôt ensemble, tantôt l’un après l’autre, et en même temps qu’ils dansent, ils chantent aussi quelques hymnes du pays. »

 

 

L’histoire des sacrifices humains révèle dans ses dernières profondeurs la haine du grand Homicide, contre le Verbe Incarné et contre l’homme Son frère. Cette haine ne saurait être plus intense dans sa nature, ni plus étendue dans son objet. D’une part, elle va jusqu’où elle peut aller, à la destruction ; d’autre part, le sacrifice humain a fait le tour du monde. Il règne encore partout où règne sans contrôle le Roi de la Cité du mal. Autant s’amuser à établir l’existence du soleil, que d’accumuler les preuves de ce monstrueux phénomène1. Nous nous contenterons de rappeler quelques faits, propres à montrer jusqu’où Satan pousse la parodie des institutions divines, sa soif inextinguible de sang humain, et sa préférence, libre ou forcée, pour la forme du serpent.

Parmi les rites sacrés prescrits à Moïse, je ne sais s’il en est aucun de plus mystérieux et de plus célèbre que celui du bouc émissaire. Deux boucs, nourris pour cet usage, étaient amenés au grand prêtre, à l’entrée du Tabernacle. Chargés de tous les péchés du peuple, l’un était immolé en expiation, l’autre chassé au désert, pour marquer l’éloignement des fléaux mérités. Le sacrifice avait lieu chaque année, vers l’automne, à la fête solennelle des Expiations.

Cette institution divine, le Roi de la Cité du mal s’empresse de la contrefaire. Mais il la contrefait à sa manière: au lieu du sang d’un bouc, il exige le sang d’un homme. Écoutons les païens eux-mêmes nous raconter, avec leur calme glacé, l’horrible coutume. Dans les républiques de la Grèce, et notamment à Athènes, on nourrissait aux frais de l’État quelques hommes vils et inutiles. Arrivait-il une peste, une famine ou une autre calamité, on allait prendre deux de ces victimes et on les immolait, pour purifier la ville et la délivrer. Ces victimes s’appelaient demosioi, nourris par le peuple ; pharmakaoi, purificateurs ; Katharmata, expiateurs.

Il était d’usage d’en immoler deux à la fois : un pour les hommes, et un pour les femmes, sans doute afin de rendre plus complète la parodie des deux boucs émissaires. L’expiateur pour les hommes portait un collier de figues noires ; celui des femmes en avait un de figues blanches. Afin que tout le monde pût jouir de la fête, on choisissait un lieu commode pour le sacrifice. Un des archontes, ou principaux magistrats, était chargé d’en soigner tous les préparatifs et d’en surveiller tous les détails. Le cortège se mettait en marche, accompagné de chœurs de musiciens, exercés de longue main et superbement organisés. Pendant le trajet, on frappait sept fois les victimes avec des branches de figuier et des oignons sauvages, en disant : Sois notre expiation et notre rachat.

Arrivés au lieu du sacrifice, les expiateurs étaient brûlés sur un bûcher de bois sauvage et leurs cendres jetées au vent dans la mer, pour la purification de la ville malade. D’accidentelle qu’elle était dans le principe, l’immolation devint périodique et reçut le nom de fête des Thargélies. On la faisait en automne, elle durait deux jours, pendant lesquels les philosophes célébraient par de joyeux festins la naissance de Socrate et de Platon. Ainsi, chaque année, dans la même saison, tandis que le vrai Dieu se contentait du sang d’un bouc, Satan se faisait offrir le sang d’un homme2.

Dans la même catégorie on peut ranger le sacrifice annuel, offert par les Athéniens à Minos. Les Athéniens ayant fait mourir Androgée, ils furent moissonnés par la peste et par la famine. L’oracle de Delphes, interrogé sur la cause de la double calamité et sur le moyen d’y mettre un terme, répondit : « La peste et la famine cesseront, si vous désignez par le sort sept jeunes gens et autant de jeunes vierges pour Minos : vous les embarquerez sur la mer sacrée en représailles de votre crime. C’est ainsi que vous vous rendrez le dieu favorable.

Les malheureuses victimes étaient conduites dans l’île de Crète et enfermées dans un labyrinthe, où elles étaient dévorées par un monstre, moitié homme et moitié taureau, qui ne se nourrissait que de chair humaine. « Qu’est-ce donc que cet Apollon, ce dieu sauveur que consultent les Athéniens, demande Eusèbe aux auteurs païens, historiens du fait ? Sans doute, il va exhorter les Athéniens au repentir et à la pratique de la justice. Il s’agit bien de pareilles choses ! Qu’importent de tels soins pour ces excellents dieux, ou plutôt pour ces démons pervers ? Il leur faut, au contraire, des actes du même genre, immiséricordieux, féroces, inhumains, ajoutant, comme dit le proverbe, la peste à la peste, la mort à la mort.

« Apollon leur ordonne d’envoyer chaque année au Minotaure sept adolescents et sept jeunes vierges, choisis parmi leurs enfants. Pour une seule victime, quatorze victimes, innocentes et candides ! Et non pas une fois seulement, mais à tout jamais, de manière que jusqu’au temps de la mort de Socrate, c’est-à-dire plus de cinq cents ans après, l’odieux et atroce tribut n’était pas encore supprimé chez les Athéniens. Ce fut, en effet, la cause du retard apporté à l’exécution de la sentence capitale rendue contre ce philosophe».

Outre ces immolations périodiques, les Athéniens, dans les circonstances difficiles, n’hésitaient pas plus que les autres peuples de la belle antiquité, à recourir, sur la demande des dieux, aux sacrifices humains. C’était au moment de livrer bataille à la flotte de Xerxès. « Pendant que Thémistocle, écrit Plutarque, faisait aux dieux des sacrifices sur le vaisseau amiral, on lui présenta trois jeunes prisonniers d’une beauté extraordinaire, magnifiquement vêtus et chargés d’ornements d’or. On disait que c’étaient les enfants de Sandaque, sœur du roi, et d’un prince appelé Artaycte.

« Au moment où le devin Euphrantidès les aperçut, il remarqua qu’une flamme pure et claire sortait du milieu des victimes, et un éternuement donna un augure à droite. Alors, appuyant sa main droite sur Thémistocle, il lui ordonna, après avoir invoqué Bacchus Omestès (mangeur de chair crue), de lui immoler ces jeunes gens, l’assurant que la victoire et le salut des Grecs seraient ainsi assurés. » Thémistocle semble hésiter ; mais les soldats veulent qu’on suive l’avis du devin, et les jeunes gens sont immolés. (In Themist., c. su, n. 3.)

En constater l’universalité afin d’en déduire des conséquences décisives, relativement à l’influence des démons, c’est tout autre chose. Entrepris par notre savant ami, M. le docteur Boudin, médecin en chef de l’hôpital militaire de Vincennes, cet utile travail est en cours de publication dans le précieux recueil de M. Bonnetty, les Annales de philosophie chrétienne. Voir le premier article dans le numéro d’avril 1861.

2 Annales, juillet 1861, p. 46 et suiv. -Croirait-on que les dictionnaires grecs classiques, au lieu de donner aux mots leur véritable signification, aiment mieux faire des contre-sens que de révéler ces abominables détails ? C’est ainsi que la Renaissance trompe la jeunesse, et par elle l’Europe chrétienne, sur le compte de la belle antiquité. Id., ib.

 

A l’instar des Grecs, les Romains avaient aussi leurs expiateurs publics. C’étaient des victimes choisies et dévouées d’avance. Dans les calamités publiques, on allait les prendre pour les égorger, dans le lieu où elles étaient nourries : comme le boucher va chercher au pâturage le bœuf qu’il conduit à l’abattoir.

La capitale de la civilisation païenne, Rome, a sacrifié des victimes humaines jusqu’à l’avènement du christianisme ; et, parmi les sacrificateurs, Dion Cassius cite l’homme le plus éminent de l’antiquité, Jules César. « A la suite des jeux qu’il fit célébrer après ses triomphes (dans lesquels fut égorgé Vercingétorix), ses soldats se mutinèrent. Le désordre ne cessa que lorsque César se fut présenté au milieu d’eux, et qu’il eut saisi de sa main un des mutins pour le livrer au supplice. Celui-là fut puni pour ce motif, mais deux autres hommes furent, en outre, égorgés en manière de sacrifice. C’est dans le champ de Mars, par les pontifes et par le flamine de Mars qu’ils furent immolés (Hist. Rom. XLIII, c. 24.) » Ajoutons avec Tite-Live qu’il était permis au consul, au dictateur et au préteur, quand il dévouait les légions des ennemis, de dévouer non pas soi-même, mais le citoyen qu’il voulait, pris dans une légion romaine.

Les Romains et les Grecs n’étaient que les imitateurs des peuples de l’Orient, et des Phéniciens en particulier. Voisins des Juifs, dont ils connaissaient les rites sacrés, ces derniers purent, en effet, recevoir dès le principe et accepter sans résistance la contrefaçon du bouc émissaire.

«Chez ce peuple, dit Philon de Byblos, c’était un antique usage que, dans les graves dangers, pour prévenir une ruine universelle, les chefs de la ville ou de la nation livrassent les plus chéris de leurs enfants pour être immolés, comme une rançon, aux dieux vengeurs. C’est ainsi que Cronus, roi de ce pays, menacé d’une guerre désastreuse, immola lui-même son fils unique, sur l’autel qu’il avait dressé pour cela. L’immolation de la victime était accompagnée de cérémonies mystérieuses».

Dans tous les lieux où le christianisme n’a pas détruit son empire, le Roi de la Cité du mal continue la sanglante parodie. Les Thargélies subsistent encore aujourd’hui chez les Condes, peuples de l’Inde, telles à peu près que nous les avons vues dans la Grèce, il y a trois mille ans. Là, on engraisse des enfants qu’on égorge par centaines, au printemps, et dont le sang, répandu sur les prairies, passe pour avoir la vertu de les féconder.

A la date du 6 septembre 1850, l’évêque d’Olène, vicaire apostolique de Visigapatam (Inde anglaise), écrit : « Le gouvernement anglais a cru devoir porter la guerre jusqu’aux foyers des Condes : en voici la raison. Les sacrifices humains sont encore en usage chez ce malheureux peuple. A l’occasion d’une fête, ou d’une calamité, à l’époque des semailles surtout, ils immolent des enfants de l’un et de l’autre sexe. Dans ce but, on fait de ces innocentes victimes comme des dépôts pour servir dans les différentes circonstances... Tout prétexte est bon pour cette boucherie : un fléau public, une maladie grave, une fête de famille, etc.

« Huit jours avant le sacrifice, le malheureux enfant ou adolescent qui doit en faire les frais est garrotté. On lui donne à boire et à manger ce qu’il désire. Pendant cet intervalle, les villages voisins sont invités à la fête. On y accourt en grand nombre. Lorsque tout le monde est réuni, on conduit la victime au lieu du sacrifice. En général, on a soin de la mettre dans un état d’ivresse. Après l’avoir attachée, la multitude danse à l’entour. Au signal donné, chaque assistant court couper un morceau de chair qu’il emporte chez lui. La victime est dépecée toute vivante. Le lambeau que chacun en détache pour son propre compte doit être palpitant. Ainsi chaud et saignant, il est porté en toute hâte sur le champ qu’on veut féconder. Tel est le sort réservé à ceux qui me parlaient, et cependant ils dansèrent une grande partie de la nuit» (Annales de la Prop. de la foi, n. 138, p. 402 et suiv.)

Mêmes sacrifices chez certaines peuplades mahométanes de l’Afrique orientale. «Dans une ville arabe que je connais (Annal., id., mars 1863, p. 132.), écrit un missionnaire, j’ai visité la maison où l’on immola, il y a quatre ans, trois jeunes vierges, pour détourner un malheur qui menaçait la contrée. Cette barbarie n’était pas le fait d’un seul, mais l’accomplissement d’une décision prise en conseil par les grands du pays. Je sais de source certaine, et j’en pourrais produire les témoins, que ces malheureuses victimes de la superstition musulmane ont été divisées en tronçons, et leurs membres portés et enterrés en divers endroits du territoire menacé». Des horreurs semblables se commettent en Chine et dans l’Océanie : Satan est toujours et partout le même (ibid., n. 116, p. 49, etc., etc.)

Le genre particulier de sacrifices que nous venons de signaler ne donne qu’une idée bien imparfaite de sa soif insatiable de sang humain. Pour la connaître un peu mieux, il faut se rappeler que les sacrifices humains ont existé partout pendant deux mille ans ; qu’ils ont été pratiqués sur une grande échelle ; que les jeux de l’amphithéâtre, dans lesquels périssaient en un seul jour plusieurs centaines de victimes, étaient des fêtes religieuses ; que sous les Césars ces jeux se renouvelaient plusieurs fois la semaine ; qu’il y avait des amphithéâtres dans toutes les villes importantes de l’empire romain ; que le sacrifice humain avait lieu hors des frontières de cet empire ; qu’en Amérique il a dépassé toutes les proportions connues ; enfin, que le même carnage continue, à l’heure qu’il est, dans tous les lieux restés sous l’entière domination du prince des ténèbres.

En 1447, trente-quatre ans avant la conquête espagnole, eut lieu à Mexico la dédicace du Téocalli ou temple du Dieu de la guerre, par Ahuitzotl, roi du Mexique. Jamais, dans aucun pays, si épouvantable boucherie n’avait eu lieu pour honorer la Divinité. Les historiens indigènes, qu’on ne peut accuser ni d’ignorance ni de partialité en cette occasion, portent à 80,000 le nombre des victimes humaines immolées dans cette fête, dont ils donnent la description suivante.

Le roi et les sacrificateurs montèrent sur la plate-forme du temple. Le monarque mexicain se plaça à côté de la pierre des sacrifices, sur un siège orné de peintures effrayantes. Au signal donné par une musique infernale, les captifs commencèrent à monter les degrés du téocalli ; ils étaient couverts d’habits de fête, et avaient la tête ornée de plumes.

A mesure qu’ils arrivaient au sommet, quatre ministres du temple, le visage barbouillé de noir et les mains teintes en rouge (images vivantes du démon), saisissaient la victime et l’étendaient sur la pierre aux pieds du trône royal. Le roi se prosternait, en se tournant successivement vers les quatre points cardinaux (parodie du signe de la croix) ; il lui ouvrait la poitrine, dont il arrachait le cœur qu’il présentait palpitant aux mêmes côtés, et le remettait ensuite aux sacrificateurs. Ceux-ci allaient le jeter au quanhxicalli, espèce d’auge profonde destinée à ce service sanglant. Ils achevaient la cérémonie, en secouant aux quatre points cardinaux le sang qui leur restait aux mains.

Après avoir immolé de la sorte une multitude de victimes, le roi fatigué présenta le couteau au grand-prêtre, puis celui-ci à un autre, et ainsi de suite jusqu’à ce que leurs forces fussent épuisées. D’après les souvenirs du temps, le sang coulait le long des degrés du temple, comme l’eau durant les averses orageuses de l’hiver, et on eût dit que les ministres étaient revêtus d’écarlate. Cette épouvantable hécatombe dura quatre jours. Elle avait lieu à la même heure et avec le même cérémonial dans les principaux temples de la ville ; et les plus grands seigneurs de la cour y remplissaient, avec les prêtres, les mêmes fonctions que Ahuitzotl au sanctuaire du dieu de la guerre. Les rois tributaires et les grands qui avaient assisté au sacrifice voulurent l’imiter dans la dédicace de quelques temples. Le sang humain ne fut pas épargné. Un auteur mexicain, Ixtlilxochitl, estime à plus de 100,000 le nombre des victimes qu’on immola cette année.

Le fleuve de sang humain, qui dans certaines circonstances devenait un grand lac, ne cessait jamais de couler. Comme les Grecs, les Romains, les Gaulois et autres peuples de l’antiquité, les Mexicains avaient aussi leurs Thargélies. Au milieu d’une épaisse forêt, se trouvait le souterrain consacré à Pétéla, prince des temps antiques. Sous ses sombres voûtes, le voyageur contemple avec stupeur la bouche béante d’un abîme sans fond, où se précipitent en mugissant les eaux d’une rivière. C’est là que, dans les moments d’épreuve, on amenait en pompe les esclaves ou les prisonniers, captivés à cette intention. On les couvrait de fleurs et de riches vêtements, et on les précipitait dans l’abîme au milieu des nuages d’encens, qu’on envoyait à l’idole.

Tous les mois de l’année étaient marqués par des sacrifices humains. Celui qui répond à notre mois de février était consacré aux Génies des eaux. On achetait, pour leur sacrifice, de tout petits enfants, que les pères offraient souvent d’eux-mêmes, afin d’obtenir pour la saison prochaine l’humidité nécessaire à la fécondation de la terre. On portait ces enfants au sommet des montagnes, où s’engendrent les orages, et là on les immolait ; mais on en réservait toujours quelques-uns, pour les sacrifier au commencement des pluies. Le prêtre leur ouvrait la poitrine et en arrachait le cœur, qui était offert en propitiation à la Divinité, et leurs petits corps étaient servis ensuite, dans un festin de cannibales, aux prêtres et à la noblesse.

Un autre mois était appelé l’Écorchement humain. Son patron était Xipé, le chauve ou l’écorché, autrement dit Totec, c’est-à-dire Notre-Seigneur, mort jeune et de mort malheureuse (contrefaçon évidente de Notre-Seigneur Jésus-Christ). Cette divinité inspirait à tous une grande horreur. On lui attribuait le pouvoir de donner aux hommes les maladies qui causent le plus de dégoût (moyen infernal de faire détester le Crucifié) ; aussi on lui offrait journellement des sacrifices humains. Les victimes conduites à ses autels étaient enlevées par les cheveux, jusqu’à la terrasse supérieure du temple. Ainsi suspendues, les prêtres les écorchaient toutes vives, se revêtaient de leur peau sanglante et s’en allaient par la ville quêter en l’honneur du dieu. Ceux qui les présentaient étaient tenus de jeûner durant vingt jours à l’avance, après quoi ils se régalaient d’une partie de leur chair1.

Citons encore la fête des Coutumes, au royaume de Dahomey, dans l’Afrique occidentale. En voici la relation écrite en 1860 par un voyageur européen, témoin oculaire de ce qu’il raconte. « Le 16 juillet, on présente au roi un captif fortement bâillonné. Le roi lui donne des commissions pour son père défunt, lui fait remettre, pour sa route, une piastre et une bouteille de tafia, après quoi on l’expédie. Deux heures après, quatre nouveaux messagers partaient dans les mêmes conditions. Le 23, j’assiste à la nomination de vingt-trois officiers et musiciens, qui vont être sacrifiés pour entrer au service du roi défunt. Le 28, immolation de quatorze captifs, dont on porte les têtes sur différents points de la ville, au son d’une grosse clochette.

« Le 29, on se prépare à offrir à la mémoire du roi Ghézo les victimes d’usage. Les captifs ont un bâillon en forme de croix, qui doit les faire énormément souffrir : on leur passe le bout pointu dans la bouche, il s’applique sur la langue, ce qui les empêche de la doubler et par conséquent de crier. Ces malheureux ont presque tous les yeux hors de la tête. Les chants ne discontinuent pas, ainsi que les tueries. Pendant la nuit du 30 et du 31, il est tombé plus de cinq cents têtes. Plusieurs fossés de la ville sont comblés d’ossements humains. Les jours suivants, continuation des mêmes massacres.

« La tombe du dernier roi est un grand caveau creusé dans la terre. Ghézo est au milieu de toutes ses femmes qui, avant de s’empoisonner, se sont placées autour de lui, suivant le rang qu’elles occupaient à sa cour. Ces morts volontaires peuvent s’élever au nombre de six cents.

«Le 4 août, exhibition de quinze femmes prisonnières, destinées à prendre soin du roi Ghézo dans l’autre monde. On les tuera cette nuit d’un coup de poignard dans la poitrine. Le 5 est réservé aux offrandes du roi. Quinze femmes et trente-cinq hommes y figurent, bâillonnés et ficelés, les genoux repliés jusqu’au menton, les bras attachés au bas des jambes, et maintenus chacun dans un panier qu’on porte sur la tête, le défilé a duré plus d’une heure et demie. C’était un spectacle diabolique que de voir l’animation, les gestes, les contorsions de toute cette négrille.

« Derrière moi étaient quatre magnifiques noirs, faisant fonction de cochers autour d’un petit carrosse, destiné à être envoyé au défunt, en compagnie de ces quatre malheureux. Ils ignoraient leur sort. Quand on les a appelés, ils se sont avancés tristement, sans proférer une parole ; un d’eux avait deux grosses larmes qui perlaient sur ses joues. Ils ont été tués tous quatre, comme des poulets, par le roi en personne... Après l’immolation, le roi est monté sur une estrade, a allumé sa pipe et donné le signal du sacrifice général. Aussitôt les coutelas se sont tirés, et les têtes sont tombées. Le sang coulait de toutes parts ; les sacrificateurs en étaient couverts, et les malheureux qui attendaient leur tour, au pied de l’estrade royale, étaient comme teints en rouge.

1 Hist. des nations civilisées du Mexique, par l’abbé Brasseur de Bourbourg, t. III, p. 341, 21-503, etc.

 

« Ces cérémonies vont durer encore un mois et demi, après quoi le roi se mettra en campagne pour faire de nouveaux prisonniers et recommencer sa fête des Coutumes (le royaume de Dahomey compte près d’un million d’habitants) ; vers la fin d’octobre il y aura encore sept à huit cents têtes abattues»1.

Au roi Ghézo a succédé son fils, le prince Badou. L’intronisation du nouveau monarque a été le triomphe des anciennes lois, qui ont repris toute la rigueur sanguinaire réclamée par les Féticheurs. « Il ne faut pas croire que la boucherie humaine se borne aux grandes fêtes. Pas un jour ne se passe, sans que quelques têtes tombent sous la hache du fanatisme. Dernièrement l’Europe a frémi en apprenant que le sang de trois mille créatures humaines avait arrosé le tombeau de Ghézo. Hélas ! s’il n’y en avait eu que trois mille ! » (ibid, mai 1862.)

Ce n’est pas seulement à Cana, la ville sainte de Dahomey, mais encore à Abomey, capitale du royaume, que se jouent ces sanglantes tragédies. « Appelés au palais du roi, écrit un voyageur, nous vîmes quatre-vingt-dix têtes humaines, tranchées le matin même : leur sang coulait encore sur la terre. Ces affreux débris étaient étalés, de chaque côté de la porte, de manière que le public pût bien les voir... Trois jours après, nouvelle visite obligée au palais, et même spectacle : soixante têtes fraîchement coupées, rangées comme les premières, de chaque côté de la porte, et trois jours plus tard, encore trente-six. Le roi avait fait construire, sur la place du marché principal, quatre grandes plates-formes, d’où il jeta au peuple des cauris, coquillages servant de monnaie et sur lesquelles il fit encore immoler soixante victimes humaines». (Voir le Tour du monde, n. 163, p. 107.)

Voici la forme, de ce nouveau sacrifice. « On apporta de grandes mannes ou corbeilles, contenant chacune un homme vivant dont la tête seule passait au dehors. On les aligna un instant sous les yeux du roi, puis on les précipita, l’un après l’autre, du haut de la plate-forme sur le sol de la place où la multitude, dansant, chantant et hurlant, se disputait cette aubaine ; comme en d’autres contrées les enfants se disputent les dragées de baptême. Tout Dahomyen assez favorisé du sort pour saisir une victime et lui scier la tête, pouvait aller à l’instant même échanger ce trophée contre une filière de cauris (environ 2 f. 50). Ce n’est que lorsque la dernière victime eut été décollée, et que deux piles sanglantes, l’une de têtes, l’autre de troncs, eurent été élevées aux deux bouts de la place, qu’il me fut permis de me retirer chez moi » (Le Tour du monde, p. 110).

Que deviennent les cadavres ? L’histoire nous apprend que toujours et partout la manducation, sous une forme ou sous une autre, accompagne le sacrifice. Que deviennent donc les corps des innombrables victimes du Moloch dahomyen ? « J’ai souvent, dit un voyageur, posé cette question à des Dahomyens de diverses classes, et je n’ai jamais pu obtenir une réponse bien catégorique. Je ne crois pas les Dahomyens anthropophages... Il pourrait se faire néanmoins qu’ils attachassent quelque idée superstitieuse à la consommation de ces restes, et qu’ils servissent à de secrètes et révoltantes agapes ; mais, je le répète, je n’ai là-dessus que des soupçons, qu’ont fait naître dans mon esprit l’hésitation et l’embarras des noirs que j’ai interrogés à ce sujet» (id., p. 102).

Si on en juge par la tyrannie absolue que le grand Homicide exerce sur ce malheureux peuple, il est plus que probable que les soupçons du voyageur ne tarderont pas à devenir une affreuse certitude.

Avec la haine de l’homme et la soif de son sang, cette tyrannie se révèle par un dernier trait, unique dans l’histoire. «C’est à Abomey que se trouve le tombeau des rois, vaste souterrain creusé de main d’homme. Quand un roi meurt, on lui érige, au centre de ce caveau, une espèce de cénotaphe entouré de barres de fer et surmonté d’un cercueil cimenté du sang d’une centaine de captifs provenant des dernières guerres, et sacrifiés pour servir de gardes au souverain, dans l’autre monde. Le corps du monarque est déposé dans ce cercueil, la tête reposant sur les crânes des rois vaincus.

Comme autant de reliques de la royauté défunte, on dépose au pied du cénotaphe tout ce qu’on peut y placer de crânes et d’ossements.

« Tous les préparatifs terminés, on ouvre la porte du caveau et l’on y fait entrer huit abaies, danseuses de la cour, en compagnie de cinquante soldats ; danseuses et guerriers, munis d’une certaine quantité de provisions, sont chargés d’accompagner leur souverain dans le royaume des ombres : en d’autres termes, ils sont offerts en sacrifice aux mânes du roi mort. Dix-huit mois après, pour l’intronisation du nouveau roi, le cercueil est ouvert, et le crâne du roi mort en est retiré. Le régent prend ce crâne dans la main gauche, et, tenant une petite hache de la main droite, il la présente au peuple, proclame la mort du roi et l’avènement de son successeur. Avec de l’argile pétrie dans le sang des victimes humaines, on forme un grand vase, dans lequel le crâne et les os du feu roi sont définitivement scellés. Jamais la soif du sang du Moloch africain ne se manifeste plus qu’en cette solennité. Des milliers de victimes humaines sont immolées, sous prétexte d’envoyer porter au feu roi la nouvelle du couronnement de son successeur (Le Tour du monde, 103, 104)..

Toutes ces horreurs se commettent au nom de la religion et il y a de prétendus grands esprits qui disent que toutes les religions sont bonnes. Il est donc indifférent de pratiquer une religion qui défend sous des peines éternelles d’attenter à la vie de l’homme, et une religion qui commande d’immoler les hommes par milliers ? Une religion qui protège l’enfant comme la prunelle de l’œil, et une religion qui ordonne aux parents de porter cet être chéri au couteau du sacrificateur, ou de le jeter vivant dans les bras d’une statue incandescente ? Une religion qui condamne jusqu’à la pensée du mal, et une religion qui fait de la prostitution publique une partie de son culte ? Une religion qui dit : Bien d’autrui tu ne prendras ; et une religion qui adore des divinités protectrices des voleurs ?

Toutes ces horreurs se commettent, aujourd’hui même, à quelques centaines de lieues des côtes de France ! Et l’Europe chrétienne, qui a des milliers de soldats pour faire la guerre au Pape, n’en a pas un pour faire respecter les plus saintes lois de l’humanité !

1 Annales de la Propagation de la Foi, mars 1861, p. 152 et suiv. -L’auteur de ce récit n’est pas un missionnaire. Nous avons vu un missionnaire qui nous a confirmé tous ces détails, en ajoutant que, depuis douze ans qu’il est en Afrique, on peut sans exagération porter à 16,000 le nombre des victimes humaines, immolées dans le royaume de Dahomey. Voir le Voyage de M. Répin, médecin de marine, 1862

 

Une seule chose a délivré l’Europe de cruautés semblables, une seule chose en empêche le retour, c’est le christianisme. Et il se trouve aujourd’hui, en Europe, des milliers d’hommes qui n’ont de voix que pour insulter le christianisme, de plumes que pour le calomnier, de mains que pour le souffleter ! Ingrats ! qui, sans le christianisme, eussent peut-être été offerts en victime à quelque Ghézo d’autrefois, ou brûlés dans un panier d’osier en l’honneur de Teutatès !

CHAPITRE XXI
(AUTRE SUITE DU PRÉCÉDENT.)

Nouveau trait de parallélisme entre la religion de la Cité du bien et la religion de la Cité du mal : la manducation de la victime. - L’anthropophagie : sa cause. - Lettre d’un missionnaire d’Afrique : histoire d’un sacrifice humain avec manducation de la victime. - Autres témoignages. - L’anthropophagie chez les anciens : preuves. - Autre trait de parallélisme : le sacrifice commandé par Dieu et par Satan. - Preuves de raison. Témoignage d’Eusèbe. - Tyrannie de Satan pour obtenir des victimes humaines : passages de Denys d’Halicarnasse et de Diodore de Sicile.

Ce n’est pas seulement dans l’institution du sacrifice, que le roi de la Cité du mal contrefait le roi de la Cité du bien : il le singe encore dans les circonstances qui l’accompagnent et dans l’inspiration mystérieuse qui le commande.

On connaît les purifications, les abstinences, les préparations qui, dans la Cité de Dieu, ont toujours précédé l’offrande du sacrifice. On connaît également les transports de joie, les chants, les danses, la musique sacrée, qui l’accompagnaient chez l’ancien peuple de Dieu, ainsi que l’allégresse et la pompe dont le peuple nouveau l’accompagne dans les grandes solennités.

Inutile de prouver que tout cela se retrouve intact, bien que défiguré, dans la Cité du mal. Le fait est connu de quiconque a la plus légère notion de l’antiquité païenne (voir entre autres Theatrum magnum vitae humanae, art. Sacerdotes). Il en est un autre qui nous semble demander une explication particulière. De toutes les conditions du sacrifice, la plus universelle, parce qu’elle est la plus importante, est la participation à la victime par la manducation. On a vu que cette manducation est matérielle, morale ou figurative. A l’imitation du vrai Dieu, Satan la veut pour lui-même. Comme il exige des victimes humaines, souvent il exige de ses adorateurs la participation à l’abominable sacrifice, par une manducation réelle. De là, l’anthropophagie.

Que l’anthropophagie en général soit due à une inspiration satanique, il est, ce nous semble, facile de le prouver par un raisonnement péremptoire. L’anthropophagie est un fait. Tout fait a une cause. La cause de l’anthropophagie est naturelle ou surnaturelle.

Naturelle, si elle se trouve dans les instincts de la nature ou dans les lumières de la raison. Or, les instincts de la nature portent si peu l’homme à manger l’homme, que, dans une ville assiégée, par exemple, ou sur un bâtiment privé de tout moyen de subsistance, ce n’est qu’à la dernière extrémité, et avec une répugnance extrême, que l’homme se décide, pour sauver sa vie, à se nourrir de la chair de son semblable.

Dans ses lumières, la raison ne trouve rien qui commande, qui approuve, à plus forte raison, qui glorifie une pareille action. Que dis-je ? C’est à peine si elle parvient à l’excuser. Ainsi, personne qui n’éprouve un sentiment d’horreur en lisant dans l’histoire les faits, heureusement assez rares, d’anthropophagie, alors même qu’ils semblent commandés par les circonstances. On plaint, on déplore ; mais applaudir, jamais.

Si la cause de l’anthropophagie n’est pas naturelle, elle est donc surnaturelle. Il y a deux surnaturels, le surnaturel divin, et le surnaturel satanique. Est-ce dans le premier que nous trouvons la cause de l’anthropophagie? Évidemment non: Dieu la condamne. A moins d’admettre un effet sans cause, il reste donc à l’attribuer au second, c’est-à-dire à l’éternel ennemi de l’homme. C’est lui, en effet, qui en est l’inspirateur, lui, dont l’infernale malice pervertit tous les instincts de la nature, éteint toutes les lumières de la raison, au point de faire trouver à l’homme son plaisir, dans un acte qui est le renversement complet de toutes les lois divines et humaines.

Nous reviendrons sur ce fait. Pour le moment, nous devons nous occuper de l’anthropophagie, considérée comme appendice obligé du sacrifice. L’antiquité nous la montre pratiquée chez les Bassares, peuple de Libye. « Ils avaient, dit Porphyre, imité les sacrifices des Tauriens, et mangeaient la chair des hommes sacrifiés. Qui ne sait qu’après ces odieux repas, ils entraient en fureur contre eux-mêmes, se mordant mutuellement, et qu’ils ne cessèrent de se nourrir de sang, que quand ceux qui les premiers (les démons) avaient introduit ces sortes de sacrifices, eurent détruit leur race. » (De abstin., lib. II, I, 56, édit. Didot, p. 45).

Sous la même forme, on l’a trouvée chez la plupart des sauvages du nouveau monde ; elle se pratique encore dans l’Océanie et dans l’Afrique centrale. Forcé de nous restreindre, nous n’en rapporterons qu’un seul exemple. Le 18 octobre 1861, un de nos missionnaires, venu à Paris, après douze ans de séjour sur la côte occidentale d’Afrique, nous disait et, plus tard, voulait bien nous écrire ce qui suit :

« C’était au mois de septembre 1850. J’étais moi-même sur les lieux, où se fit le sacrifice dont je viens vous parler. Il est à remarquer que ce n’est pas ici un fait isolé, mais ces sortes de sacrifices sont d’un usage très fréquent.

« La victime était un beau jeune homme, pris dans une peuplade voisine. Pendant quinze jours, il fut attaché par les pieds et par les mains à un tronc d’arbre, au milieu des cases du village. Sachant le sort qui l’attendait, ce malheureux fit, pendant la nuit du quatorzième au quinzième jour, un suprême effort pour se dégager de ses liens : il y réussit. Éperdu, il arrive avant le jour à un poste français. Personne n’entendant sa langue, il fut pris pour un esclave fugitif, et on le livra sans difficulté aux nègres qui, s’étant mis à sa poursuite, ne tardèrent pas à le réclamer. Reconduit au village, le sacrifice fut décidé pour le jour même, qui était un vendredi : il eut lieu de la manière accoutumée.

« La victime est garrottée et assise sur une pierre, en guise d’autel, au centre d’une grande place. Autour de la place, des marmites pleines d’eau sont placées sur des foyers. Une musique bruyante, accompagnée de nombreux tamtams, occupe une des extrémités de la place, et attend le signal. La population du village et des villages voisins, souvent au nombre de trois à quatre mille personnes, revêtues de leurs habits de fête, se range en cercle autour de la victime. C’est en petit les amphithéâtres des Romains.

« Au signal donné, la musique, les tamtams, les vociférations de la foule remplissent l’air d’un bruit infernal : c’est l’annonce du sacrifice. Les sacrificateurs s’approchent de la victime, armés de mauvais couteaux, et commencent leur atroce ministère. Suivant les rites, la victime doit être dépecée toute vivante, et par les articulations. On commence par la main droite qu’on détache du bras, en coupant l’articulation du poignet. De là, on passe au pied gauche, qu’on coupe au-dessous de la cheville ; puis on vient à la main gauche, et au pied droit. Des poignets on passe aux coudes, des coudes aux genoux, des genoux aux épaules, des épaules aux cuisses, toujours en alternant, jusqu’à ce qu’il ne reste que le tronc, surmonté de la tête. Ainsi fut immolé mon malheureux jeune homme.

« A mesure qu’ils tombent, les membres de la victime sont portés dans les chaudières pleines d’eau bouillante. On termine l’opération en tranchant, ou mieux en sciant la tête qui est jetée au milieu de la place. Alors commence un spectacle, dont rien ne saurait donner même une faible idée. Les spectateurs semblent saisis d’une fureur diabolique. Au son d’une musique affreusement discordante, au bruit de vociférations inhumaines, les femmes échevelées, les hommes défigurés par je ne sais quelle ivresse magique, se livrent à des danses ou plutôt à des contorsions effrayantes. La ronde infernale n’a d’autre règle que l’obligation, pour chaque danseur, de donner, en dansant et sans s’arrêter, un coup de pied à la tête de la victime, qu’on fait ainsi rouler sur tous les points de la place, et de saisir avec un couteau, en passant près des chaudières, un morceau de chair, mangé avec la voracité du tigre. Ils croient par là apaiser le fétiche en courroux. »

Sous une forme palliée, l’anthropophagie religieuse se manifeste dans les festins qui suivent la victoire. L’homme comprend si bien qu’il est dirigé par des êtres supérieurs à lui, que, sans distinction de races, de climats ou de civilisation, tous les peuples célèbrent les événements heureux, tels que les succès remportés à la guerre, par des fêtes religieuses. Les nations chrétiennes offrent leur Dieu en sacrifice et chantent le Te Deum, en actions de grâces. Le sacrifice de l’homme est l’Eucharistie de celles qui ne le sont pas, et la manducation de la chair humaine, le Te Deum de l’anthropophage : ici les faits abondent.

« Avant leur conversion les habitants des îles Gambier étaient en guerre continuelle. Ils étaient anthropophages à tel point, qu’une fois, après une lutte sanglante entre deux partis, un énorme tas de cadavres ayant été élevé, les vainqueurs les dévorèrent dans un grand festin qui dura huit jours. » (Annales, etc., n. 143, p. 299).

Ceux de l’archipel Fidji ne déposent jamais les armes. « Tout ce qui tombe entre les mains du vainqueur, écrivent les missionnaires, est sur-le-champ massacré, rôti et dévoré. Il y a maintenant une lutte, ou plutôt une boucherie de ce genre, entre Pan et Reva, où chaque jour se renouvellent des scènes d’un cannibalisme digne des bêtes féroces. D’immenses pirogues vont d’un rivage à l’autre, chargées de corps morts, dont chaque parti fait hommage à ses divinités sanguinaires, avant de les porter au four... Dans certaines îles on ajoute l’insulte à la cruauté. On coupe la tête de la victime ; on la parfume d’huile ; on soigne sa chevelure avec symétrie, et, lorsque le corps est rôti, elle vient reprendre sa place sur la table du festin. (id., n. 115, p. 509).

« A Viti-Levou, lorsque arrive l’époque des fêtes publiques, un mets quelconque est toujours décerné pour prix d’adresse au vainqueur. Lorsque nous abordâmes, c’était le corps rôti d’un malheureux Vitien. J’avais été invité à prendre part à la fête. Vous devinez le motif de mon refus. Au reste, dans cette île et dans celles qui en sont le plus rapprochées, les repas de chair humaine sont très fréquents. Pour célébrer un événement tant soit peu remarquable, le roi a coutume de servir à ses amis les membres de quelqu’un de ses infortunés sujets. » (Annales, etc., n. 82, p. 198).

A ce point de vue, l’anthropophagie religieuse est beaucoup plus ancienne qu’on ne pense. Nul peuple ne l’a pratiquée avec plus d’effronterie et sur une plus grande échelle que les Romains. Qu’étaient-ce, en dernière analyse, que les combats de gladiateurs, les jeux sanglants de l’amphithéâtre, sinon de vastes festins de chair humaine ? Comme chez les sauvages, ils étaient donnés pour remercier les dieux de quelque victoire. Ainsi, le même esprit qui les ordonnait autrefois les commande aujourd’hui : là, sous le nom de Mars ou de Jupiter ; ici, sous le nom de Fétiche ou de Manitou. L’Océanien mange ses victimes avec les dents, tandis que le Romain les dévorait des yeux et les savourait avec délices. L’Océanien est un sauvage inculte, le Romain était un sauvage policé. Mais, dans l’un comme dans l’autre, on trouve la soif naturellement inexplicable de sang humain. Croire que l’anthropophagie fut inconnue des peuples de l’ancien monde serait une erreur. Jusqu’au neuvième siècle, elle régnait en Chine, à Pégu, à Java et chez les peuples de l’Indo-Chine. Les condamnés à mort, les prisonniers de guerre étaient tués et dévorés : on servait des pâtés de chair humaine1 .

« Vue à travers Rome chrétienne, dit à ce sujet M. L. Veuillot, l’antique Rome inspire aussitôt le dégoût. Ces grands Romains, ces maîtres du monde n’apparaissent plus que comme des sauvages lettrés. Y a-t-il chez les cannibales rien de plus atroce, de plus abominable ou de plus abject, que la plupart des coutumes religieuses, politiques ou civiles des Romains ? Y voit-on une luxure plus effrénée, une cruauté plus infâme, un culte plus stupide ? Quelle différence même de forme peut-on signaler entre le Fétiche et le dieu Lare ? Quelle différence entre le chef de horde anthropophage qui mange son ennemi vaincu, et le patricien qui achète des vaincus pour qu’ils se combattent et se tuent dans les festins ?» (Parfum de Rome. -Le sot païen).

On le voit, entre les circonstances qui accompagnent le sacrifice dans la Cité du bien, comme dans la Cité du mal, le parallélisme est complet. Il ne l’est pas moins dans l’inspiration mystérieuse qui le commande. Nous avons montré que, à aucun point de vue, l’idée du sacrifice ne se trouve logiquement dans la nature humaine. Elle y est pourtant ; elle y est partout ; elle y est dès l’origine du monde. Elle vient donc du dehors. Les faits confirment le raisonnement. Que disent les Annales de la Cité du bien, l’Ancien et le Nouveau Testament ? Dans l’immense variété de sacrifices offerts sous la loi

1 Lettre de M. de Paravey, Annales de phil. chrét., t. VI, 4e série, p. 162).

 

mosaïque, elles vous disent qu’il n’en est pas un, dont l’ordre ne soit venu d’un oracle divin. Elles vous disent que, dans la loi évangélique, l’auguste sacrifice, substitué à tous les sacrifices, est une révélation divine. Dieu a parlé, et l’homme sacrifie. Voilà ce qui se passe dans la Cité du bien.

Pour une raison analogue, la même chose a lieu dans la Cité du mal. Satan a parlé, et l’homme sacrifie. Sa parole est d’autant plus certaine, que l’homme sacrifie son semblable. Il le sacrifie sur tous les points du globe, la parole de Satan est donc universelle. Il le sacrifie malgré les répugnances les plus vives de la nature, la parole de Satan est donc absolue, menaçante. Il le sacrifie partout où le vrai Dieu n’est pas adoré : le Juif lui-même, aussitôt qu’il abandonne Jéhovah, tombe dans Moloch et lui sacrifie ses fils et ses filles. Le sacrifice humain n’est donc ni l’effet de l’imagination, ni le résultat d’une déduction logique, ni une affaire de race, de climat, d’époque, de civilisation ou de circonstances locales : c’est une affaire de culte. Ainsi, dans la Cité du mal, comme dans la Cité du bien, tout sacrifice repose sur un oracle : ici encore, l’histoire consacre la logique1.

« Les sacrifices humains, dit Eusèbe, doivent être attribués aux esprits impurs qui ont conjuré notre perte. Ce n’est pas notre voix, c’est celle de ceux qui ne partagent pas nos croyances qui va rendre hommage à la vérité. C’est elle qui accuse hautement la perversité des temps qui nous ont précédés, où la superstition des malheureux humains, évidemment aiguillonnée et inspirée par les démons, était venue au point d’abjurer tous les sentiments naturels, en croyant apaiser les puissances impures, par l’effusion du sang des êtres les plus chers et par d’innombrables victimes humaines. Le père immolait au démon son fils unique ; la mère sa fille adorée ; les proches égorgeaient leurs proches ; les citoyens, leurs concitoyens et leurs commensaux, dans les villes et dans les campagnes. Transformant en une férocité inouïe les sentiments de la nature, ils montraient évidemment qu’une frénésie démoniaque s’était emparée d’eux. L’histoire grecque et barbare en offre d’innombrables exemples. » (Praep. evang., lib. IV, c. XV).

La voix dont parle Eusèbe est celle des auteurs païens. Après en avoir nommé un grand nombre, il ajoute : « Je vais encore citer un autre témoin de la férocité sanguinaire de ces démons, ennemis de Dieu et des hommes : c’est Denys d’Halicarnasse, écrivain très versé dans l’histoire romaine, qu’il a toute embrassée dans un ouvrage fait avec le plus grand soin. Les Pélasges, dit-il, restèrent peu de temps en Italie, grâce aux dieux qui veillaient sur les Aborigènes. Avant la destruction des villes, la terre était ruinée par la sécheresse, aucun fruit n’arrivait à maturité sur les arbres. Les blés qui parvenaient à germer et à fleurir ne pouvaient atteindre l’époque où l’épi se forme. Le fourrage ne suffisait plus à la nourriture du bétail. Les eaux perdaient leur salubrité ; et, parmi les fontaines, les unes tarissaient pendant l’été, les autres à perpétuité.

«Un sort pareil frappait les animaux domestiques et les hommes. Ils périssaient avant de naître, ou peu après leur naissance. Si quelques-uns échappaient à la mort, ils étaient atteints d’infirmités ou de difformités de toute espèce. Pour comble de maux, les générations parvenues à leur entier développement étaient en proie à des maladies et à des mortalités, qui dépassaient tous les calcul de probabilité.

« Dans cette extrémité, les Pélasges consultèrent les oracles pour savoir quels dieux leur envoyaient ces calamités, pour quelles transgressions, et enfin par quels actes religieux ils pouvaient en espérer la cessation. Le dieu rendit cet oracle : « En recevant les biens que vous aviez sollicités, vous n’avez pas rendu ce que vous aviez fait vœu d’offrir ; mais vous retenez le plus précieux. » En effet, les Pélasges avaient fait vœu d’offrir en sacrifice à Jupiter, à Apollon et aux Cabires, la dîme de tous leurs produits.

« Lorsque cet oracle leur fut rapporté, ils ne purent en comprendre le sens. Dans cette perplexité un de leurs vieillards dit : Vous êtes dans une erreur complète, si vous pensez que les dieux vous font d’injustes répétitions. Il est vrai, vous avez donné fidèlement les prémices de vos richesses (Offrande des prémices et des dîmes : autre trait de parallélisme) ; mais la part de la génération humaine, la plus précieuse de toutes pour les dieux, est encore due. Si vous payez cette dette, les dieux seront apaisés et vous rendront leur faveur.

« Les uns considérèrent cette solution comme parfaitement raisonnable ; les autres, comme un piège. En conséquente, on proposa de consulter le dieu pour savoir si, en effet, il lui convenait de recevoir la dîme des hommes. Ils députèrent donc une seconde fois des ministres sacrés, et le dieu répondit d’une manière affirmative. Bientôt des difficultés s’élevèrent entre eux sur la manière de payer ce tribut. La dissension eut lieu, d’abord, entre les chefs des villes ; ensuite, elle éclata parmi tous les citoyens, qui soupçonnaient leurs magistrats. Des villes entières furent détruites ; une partie des habitants déserta le pays, ne pouvant supporter la perte des êtres qui leur étaient le plus chers et la présence de ceux qui les avaient immolés. Cependant, les magistrats continuèrent d’exiger rigoureusement le tribut, partie pour être agréables aux dieux, partie dans la crainte d’être accusés d’avoir dissimulé des victimes, jusqu’à ce qu’enfin la race des Pélasges, trouvant son existence intolérable, se dispersa dans des régions lointaines».

A ce témoignage, contentons-nous d’ajouter celui d’un autre historien non moins grave. «Après la mort d’Alexandre de Macédoine et du vivant du premier Ptolémée, écrit Diodore de Sicile, les Carthaginois furent assiégés par Agathocle, tyran de Sicile. Se voyant réduits à l’extrémité, ils soupçonnèrent Saturne de leur être contraire. Leur soupçon se fondait sur ce que, dans les temps antérieurs, ayant coutume d’immoler à ce dieu les enfants des meilleures familles, plus tard ils en avaient fait acheter clandestinement, qu’ils élevaient pour être sacrifiés. Une enquête eut lieu, et on découvrit que plusieurs des enfants immolés avaient été supposés.

On a prétendu expliquer le sacrifice humain en disant : « L’homme s’est imaginé que plus la victime était noble, plus elle était agréable à la Divinité. Ce raisonnement a donné lieu au sacrifice humain. » L’homme s’est imaginé ! Voilà qui est bientôt dit. Ce raisonnement ou plutôt cette imagination suppose que l’idée du sacrifice est naturelle à l’homme. Or, cela est faux, ainsi que nous l’avons prouvé. L’homme n’a pu imaginer le sacrifice d’un poulet : comment a-t-il imaginé le sacrifice de son semblable ? L’homme s’est imaginé ! Mais, quand lui est venue cette imagination ? Comment se trouve-t-elle chez tous les peuples qui n’adorent pas le vrai Dieu ? Comment ne se trouve-t-elle que là ? Comment disparaît-elle avec le culte du grand Homicide ? L’homme s’est imaginé ! Il n’y a d’imaginaire en tout ceci que le raisonnement de ceux qui, par ignorance ou par peur du surnaturel, ont imaginé une pareille explication

 

Prenant ce fait en considération, et voyant les ennemis campés sous leurs murs, ils furent saisis d’une terreur religieuse, pour avoir négligé de rendre les honneurs traditionnels à leurs dieux. Afin de réparer au plus tôt cette omission, ils choisirent, par la voix des suffrages, deux cents enfants des meilleures familles, qu’ils immolèrent dans un sacrifice solennel. Ensuite, ceux que le peuple accusait d’avoir fraudé les dieux s’exécutèrent d’eux-mêmes, en offrant spontanément leurs enfants. Il y en eut environ trois cents».

La terrible puissance qui exigeait le sacrifice des enfants commandait toutes les autres pratiques sanglantes ou obscènes des cultes païens. Écoutons un autre révélateur non suspect de l’abominable mystère. «Les fêtes, dit Porphyre, les immolations, les jours néfastes et consacrés au deuil, qu’on célèbre en dévorant des viandes crues, en se déchirant les membres, en s’imposant des macérations, en chantant et en faisant des choses obscènes, avec des clameurs, des agitations de tête violentes et des mouvements impétueux, ne s’adressent à aucun dieu, mais aux démons, pour détourner leur colère et comme un adoucissement à la très ancienne coutume de leur immoler des victimes humaines.

« A l’égard de ces sacrifices, on ne peut ni admettre que les dieux les aient exigés, ni supposer que des rois ou des généraux les aient offerts spontanément, soit en livrant leurs propres enfants à d’autres pour les sacrifier, soit en les dévouant et les immolant eux-mêmes. Ils voulaient se mettre à l’abri des colères et des emportements d’êtres terribles et malfaisants, ou assouvir les amours frénétiques de ces puissances vicieuses, qui, le voulant, ne pouvaient s’unir corporellement à leurs victimes. Comme Hercule assiégeant Œchalie pour l’amour d’une jeune vierge, ainsi les démons forts et violents, voulant jouir d’une âme, encore embarrassée dans les liens du corps, envoient aux villes des pestes et des stérilités, font naître des guerres et des divisions intestines, jusqu’à ce qu’ils aient obtenu l’objet de leur passion».

Comme le sacrifice lui-même, le mode du sacrifice était prescrit par les oracles. Rien ne prouve mieux la présence de l’Esprit infernal, que la manière dont s’accomplissait le meurtre abominable de tout ce que l’homme a de plus cher. Il existait à Carthage une statue colossale de Saturne, en airain. Elle avait les mains étendues et inclinées vers la terre. A ses pieds était un gouffre plein de feu. L’enfant placé sur les bras de l’idole, n’étant retenu par rien, glissait dans le gouffre, où il était consumé au bruit des chants et des instruments de musique (Diod, Sicul., ibid., etc., etc). Sous des noms différents, cette statue homicide existait en Orient et en Occident, chez les juifs et chez les Gaulois.

CHAPITRE XXII

Existence des oracles divins et des oracles sataniques, prouvée par le fait des sacrifices. -Paroles d’Eusèbe. -Nouveau trait de parallélisme. -Le Saint-Esprit, oracle permanent de la Cité du bien ; Satan, oracle permanent de la Cité du mal. -Satan se sert de tout pour parler. -Il ne se contente pas du sacrifice du corps ; en haine du Verbe Incarné, il veut le sacrifice de l’âme. -Il exige des infamies et des ignominies : preuves générales. -Quand il ne peut tuer l’homme, il le défigure. -Tendance générale de l’homme à se déformer physiquement. -Explication de ce phénomène. -Un seul peuple fait exception, et pourquoi. -Autre trait de parallélisme : pour faire l’homme à Sa ressemblance, Dieu se montre à lui dans des tableaux et des statues. -Pour faire l’homme à sa ressemblance, Satan emploie le même moyen : ce que prêchent ses représentations.

A moins de nier toute certitude historique, les deux faits qu’on vient de lire sont écrasants pour les négateurs des oracles. Ils le sont, non seulement à cause de la gravité des auteurs qui les rapportent, mais encore par leur connexion avec une multitude d’autres faits, également certains. Pour conserver le moindre doute sur l’existence universelle des oracles démoniaques, et sur l’effrayante autorité de leurs ordres, il faut être arrivé à un parti pris de négation, qui touche à la stupidité.

Toute l’histoire du monde civilisé ne repose-t-elle pas sur la certitude d’un oracle satanique ? Cent fois dans l’Écriture ne voyons-nous pas la consultation des oracles ? Cent fois ces oracles ne demandent-ils pas aux Juifs, comme aux Chananéens, l’immolation de leurs fils et de leurs filles ? Qu’on cite une page de l’histoire profane qui n’affirme pas l’existence des oracles chez tous les peuples païens d’autrefois, qui ne l’affirme encore chez tous les peuples païens d’aujourd’hui. Parmi les innombrables pratiques, ridicules, infâmes ou cruelles, qui souillent leur existence, en est-il une seule qu’ils ne rapportent à la prescription de leurs divinités ?

Sur ce point, si l’histoire confirme la raison ; la foi, à son tour, explique l’histoire. Rival implacable du Verbe Incarné, Satan veut être tenu pour Dieu. Le signe de la divinité, c’est le culte de latrie. L’acte suprême du culte de latrie, c’est le sacrifice. Le moyen d’obtenir le sacrifice, c’est de le commander. Le moyen de le commander, c’est l’oracle. Immuable dans le mal, Satan a toujours voulu se faire passer pour Dieu, il le voudra toujours. Donc il a toujours voulu, et toujours il voudra le sacrifice. Donc, sous un nom ou sous un autre, il y a toujours eu et il y aura toujours des oracles, partout où le singe de Dieu pourra exercer son empire.

« Rien ne prouve mieux, dit Eusèbe, la haine des démons contre Dieu, que leur rage de se faire passer pour Dieux, en vue de lui enlever les hommages qui Lui sont dus. Voilà pourquoi ils emploient les divinations et les oracles, afin d’attirer les hommes à eux, de les arracher au Dieu suprême et de les plonger dans l’abîme sans fond de l’impiété et de l’athéisme.»(Praep. evang., lib. VII, c. xvi ; voir aussi S. Th., I p., q. 115, art. 5 ad 3).

Ce n’est pas seulement dans les choses de la religion et lorsqu’il s’agit du sacrifice, que le Roi de la Cité du mal veut être consulté. Il le veut et il l’est dans les choses de l’ordre purement social et humain. C’est un nouveau trait du

parallélisme déjà remarqué.

On sait qu’avant de rien commencer d’important, l’ancien peuple de Dieu avait ordre de consulter l’oracle du

Seigneur: os Domini. L’Évangile n’a rien changé à cette prescription. Ne voyons-nous pas le nouveau peuple de Dieu,

l’Église catholique, fidèle à implorer les lumières du Saint-Esprit, afin de savoir, dans les circonstances importantes, ce

qu’il convient de faire et la manière de le faire ? Tant qu’elles furent chrétiennes, les nations de l’Orient et de l’Occident ne s’adressèrent-elles pas au Souverain Pontife, oracle vivant du Saint-Esprit, pour lui demander des règles de conduite, en le priant de décider entre le vrai et le faux, entre le juste et l’injuste ? Qu’est-ce que cela, sinon consulter l’oracle du Seigneur : os Domini ? Dans leur vie privée, les catholiques eux-mêmes, qui ont conservé la foi aux rapports nécessaires du monde supérieur avec le monde inférieur, se montrent religieux observateurs de cette pratique. Qu’est ce enfin que cela, sinon consulter l’oracle du Seigneur os Domini ?

Il est bien évident qu’un usage, si propre à obtenir la confiance et les hommages des hommes, Satan a dû le contrefaire à son profit : avant d’en avoir les preuves, on en a la certitude. Que voyons-nous, en effet, chez tous les peuples païens ? Des oracles qu’on va consulter sur les choses de la guerre et de la paix, sur les calamités publiques et sur les chagrins domestiques, sur les mariages, sur les entreprises commerciales et sur les maladies. Ces oracles sont tellement respectés, que les plus fiers généraux n’osent se mettre en campagne, sans les avoir interrogés. Ils sont tellement nombreux, que Plutarque n’a pas craint d’écrire ce mot célèbre : « Il serait plus facile de trouver une ville bâtie en l’air, qu’une ville sans oracles. » (Voir aussi Theatrum magnum vitae humanae, art. 0racula). Pour tous les peuples de l’antiquité, l’existence des oracles sataniques était donc un article de foi et la base de la religion.

Quant à la manière dont ils se rendaient, si étrange qu’elle paraisse, elle n’a rien qui doive étonner, rien qui touche à la certitude du phénomène. Comme le corps est sous la puissance de l’âme, qui le fait mouvoir et parler ; ainsi le monde matériel dans toutes ses parties est soumis au monde des esprits, et particulièrement des esprits mauvais qui en sont appelés les modérateurs et les gouverneurs : rectores mundi tenebrarum harum.

Dès lors, pour rendre leurs oracles, tout leur est bon : un serpent ou un morceau de bois, comme dans l’Écriture ; une table, comme on le voit dans Tertullien ; un homme ou une femme, comme on le voit dans l’histoire sainte et dans l’histoire profane ; un chêne, comme on le voit dans Plutarque ; une statue de bronze, comme la statue de Memron ; une fontaine, comme celle de Colophon ou de Castalie ; une fève, un grain de froment, les entrailles d’un animal, une chèvre, un corbeau, comme on le voit dans Clément d’Alexandrie et dans vingt auteurs païens. « Rien, ajoute Porphyre, n’est plus évident, ni plus divin, ni plus dans la nature que ces oracles».

Cependant, si abominable qu’il soit, le sacrifice du corps, tant de fois commandé par les oracles, ne suffit pas au démon. Sa haine en exige un autre plus abominable encore : c’est le sacrifice de l’âme. Comme il inspire le premier, il inspire le second. Dans la Cité du bien, le but final du sacrifice, comme de toutes les pratiques religieuses, est de réparer ou de perfectionner dans l’âme l’image de Dieu, afin que, rendue semblable à son Créateur, elle entre au moment de la mort en possession des félicités éternelles. Dépouiller l’âme de sa beauté native en la dépouillant de sa sainteté, c’est-à-dire effacer en elle jusqu’aux derniers vestiges de ressemblance avec Dieu, afin qu’au sortir de la vie elle devienne la victime éternelle de son corrupteur : tel est le but diamétralement contraire du Roi de la Cité du mal.

Avec la même tyrannie qu’il exige l’effusion du sang, il exige la profanation des âmes. Notre plume se refuse à décrire les hécatombes morales, accomplies par ses ordres sur tous les points du globe, ainsi que les circonstances révoltantes dont le prince des ténèbres les entoure. Ignominies et infamies : ces deux mots résument son culte public ou secret.

Ignominies. Voyez-vous Satan, maître de ces âmes immortelles, vivantes images du Verbe Incarné, les forçant de se prosterner devant lui, non sous la figure d’un Séraphin, resplendissant de lumière et de beauté ; mais sous la figure de tout ce qu’il y a de plus laid et de plus repoussant dans la nature ? Crocodile, taureau, chien, loup, bouc, serpent, animaux amphibies, animaux de terre et de mer, sous toutes ces formes il demande des hommages, et il les obtient. Cette longue galerie de monstruosités ne lui suffit pas. Afin d’entraîner l’homme dans des ignominies plus profondes, il en invente une nouvelle.

Sous son inspiration, l’Orient et l’Occident, l’Égypte, la Grèce, Rome, tous les lieux où le genre humain respire, ont vu les billes et les campagnes, les temples et les habitations particulières, se peupler de figures monstrueuses, inconnues dans la nature. Êtres hideux, moitié femmes et moitié poissons, moitié hommes et moitié chiens, femmes à la chevelure de serpents, hommes aux pieds de bouc, femmes à la tête de taureau, hommes à la tête de loup, serpents à la tête d’homme ou d’épervier, Magots et Bouddhas, ayant pour tête un pain de sucre, pour bouche un rictus épouvantable courant d’une oreille à l’autre, pour ventre un tonneau, tous dans des attitudes ridicules, menaçantes ou cyniques c’est à ces dieux, incarnation multiforme et long ricanement de l’Esprit malin, que l’homme tremblant devra offrir son encens et demander des faveurs.

Infamies. A quel prix l’encens sera-t-il reçu ? A quelles conditions les faveurs accordées ? qu’on le demande aux mystères de Cérès, à Eleusis ; de la bonne déesse, à Rome ; de Bacchus, en Étrurie ; de Vénus, à Corinthe ; d’Astarté, en Phénicie ; de Mendès, en Égypte ; du temple de Gnide, de Delphes, de Claros, de Dodone, et de certains autres que nous nous abstenons de nommer : en un mot, qu’on le demande à tous les sanctuaires ténébreux, où, comme le tigre qui attend sa proie, Satan nuit et jour attend l’innocence, la pudeur, la vertu, et l’immole sans pitié, avec des raffinements d’infamie que le chrétien ne soupçonne plus et que le païen lui-même n’aurait jamais inventés.

Ce que Satan faisait chez tous les peuples païens, il le fit chez les Gnostiques, leurs héritiers : il le fait encore, quant au fond, parmi les sectaires modernes, soumis plus directement à son empire. Écoutons le récit de ce qui se passe, depuis longtemps, en Amérique, la terre classique des esprits frappeurs et des grands médiums. Dans le mois de septembre ; lorsqu’on a recueilli les récoltes les méthodistes ont l’habitude de tenir des réunions nocturnes, qui durent pendant toute une semaine. Une annonce est faite dans les journaux, afin que chaque fidèle soit dûment prévenu et puisse profiter des grâces que l’Esprit-Saint prodigue dans ces circonstances. On choisit un vaste emplacement au milieu des forêts ; le meeting a lieu en plein air et dans le silence de la nuit. On voit arriver les sectaires par toutes les voies et sur tous les véhicules imaginables : hommes, femmes, enfants, tous accourent au rendez-vous.

Le lieu du meeting est ordinairement en forme d’ovale. A une extrémité on construit l’estrade pour les prédicants ; ils sont toujours en nombre. Cette espèce ne manque malheureusement pas en Amérique. De chaque côté, en forme de fer à cheval, on dresse des tentes, et l’on place derrière les voitures et les chevaux. Tout au tour, sur des poteaux, sont des lampes ou des torches qui jettent une lueur blafarde. Le centre est vide. C’est là que se tient le peuple pendant le meeting. Vers neuf ou dix heures du soir, au signal donné, les ministres montent sur l’estrade ; le peuple accourt, se tient debout ou assis sur l’herbe.

Un ministre commence quelques prières, puis déclame un petit speech : c’est le préambule. Plusieurs autres se succèdent et cherchent à échauffer l’enthousiasme.

Bientôt la scène s’anime et prend un étrange aspect. Un des ministres entonne d’une voix lente et grave un chant populaire (C’est le carmen, usité dans toutes les évocations) ; la foule accompagne sur tous les tons : puis, le ministre grossit la voix et va toujours crescendo, en accompagnant son chant des gestes les plus excentriques. La Sybille n’était pas plus tourmentée, sur son trépied. On chante, on déclame tour à tour, et l’enthousiasme augmente.

Cela dure des heures entières ; l’excitation finit par arriver à un point dont il est impossible de donner l’idée. Entre autres exclamations qu’on entend retentir citons celle-ci : Dans la Nouvelle Jérusalem, nous aurons du café sans argent et du vieux vin. Alleluia !

Bientôt toute cette foule qui remplit l’enceinte se mêle, se heurte, le tout au milieu des cris, des danses, des gémissements et des éclats de rire. L’esprit vient ! l’esprit vient ! Oui, il vient en effet ; mais ce doit être un esprit infernal, à voir ces contorsions, à entendre ces hurlements. C’est alors un pêle-mêle, un tohu-bohu digne de petites-maisons. Les hommes se frappent la poitrine, se balancent comme des magots chinois, ou exécutent des évolutions comme des derviches. Les femmes se roulent par terre, les cheveux épars. Les jeunes filles se sentent soulever dans les airs et sont en effet transportées par une force surnaturelle.

Cependant les ministres, qui semblent livrés à la même folie, continuent de chanter et de se démener comme des possédés : c’est une confusion complète, un chaos... au loin la pudeur, la morale, tout est pur pour ces énergumènes. Dieu pardonne tout. Honte et infamie sur les chefs aveugles d’un peuple aveugle !... Les étoiles du firmament répandent une douce clarté sur cet affreux tableau ; parfois le vent mugit dans la forêt, et les torches font apparaître les hommes comme des ombres. La nuit se passe de la sorte. Le matin, toute cette foule est étendue inerte, épuisée, harassée. Le jour est donné au repos, et la nuit suivante on recommence (Histoire d’un meeting de 1863, Extraits des journaux américains). Voilà ce qui se fait dans la secte puritaine des méthodistes. Qui oserait raconter ce qui a lieu chez les Mormons ?

Nous sommes donc en droit de le répéter : Poursuivre le Verbe Incarné dans l’homme Son frère et Son image ; le poursuivre en singeant, pour le perdre, tous les moyens divinement établis pour le sauver ; le poursuivre sans relâche et sur tous les points du globe ; le poursuivre d’une haine qui va jusqu’au meurtre du corps et de l’âme : telle est l’unique occupation du Roi de la Cité du mal.

S’il n’atteint pas toujours ce dernier résultat, toujours il y tend : quand il ne lui est pas donné de détruire l’image du Verbe, il la défigure. A défaut d’une victoire complète, il ambitionne un succès partiel. Ce lumineux principe de la philosophie chrétienne nous conduit en présence d’un fait très remarquable, jusqu’ici peu remarqué en lui-même, et nullement étudié dans sa cause. Nous voulons parler de la tendance générale de l’homme à se défigurer. Nous dirions universelle, si un seul peuple, que nous nommerons bientôt, ne faisait exception. Avant de nous occuper de la cause, constatons le phénomène.

La manie de se défigurer ou de se déformer physiquement se rencontre partout. Inutile d’ajouter qu’elle est particulière à l’homme ; quel qu’il soit, l’animal en est exempt. Si nous parcourons les différentes parties du globe, nous trouvons à toutes les époques, et sur une vaste échelle, les déformations suivantes : déformation des pieds, par la compression ; déformation des jambes et des cuisses, par des ligatures ; déformation de la taille, par le corsage ; déformation de la poitrine et des bras, par le tatouage ; autre déformation de la poitrine, des bras, des jambes et du dos, par de hideuses excroissances de chair, provenant d’incisions faites au moyen de coquillages ; déformation des ongles, par la coloration ; déformation des doigts, par l’amputation de la première phalange. Déformation du menton, par l’épilation ; déformation de la bouche, par le percement de la lèvre inférieure ; déformation des joues, par le percement et par la coloration ; déformation du nez, par l’aplatissement de l’une ou de l’autre extrémité, par le percement de la cloison, avec suspension d’une large plaque de métal, ou l’allongement exagéré, provenant d’une compression verticale des parois ; déformation des oreilles, au moyen de pendants qui les allongent jusqu’à l’épaule1 ; déformation des yeux, par la coloration ou par la pression de l’os frontal, qui les fait sortir de leur orbite ; déformation du front par des caractères obscènes, gravés en rouge avec le bois de sandal ; déformation du crâne, sous l’action de compressions variées qui lui font prendre tour à tour la forme conique, pointue, bombée, ronde, trilobée, aplatie, carrée ; déformation générale par le fard, par les cosmétiques et par les modes ridicules voilà le phénomène2.

Quel esprit suggère à l’homme qu’il n’est pas bien, tel que Dieu l’a fait ? D’où lui vient cette impérieuse manie de déformer, dans sa personne, l’ouvrage du Créateur ? Donner pour cause la jalousie des uns, la coquetterie des autres, ce n’est pas résoudre la difficulté : c’est la reculer. Il s’agit de savoir quel principe inspire cette jalousie brutale, cette coquetterie repoussante ; pourquoi l’une et l’autre procèdent par la déformation, c’est-à-dire en sens inverse de la beauté, et comment elles se trouvent sur tous les points du globe.

1 «Aux jours de fête, les femmes de l’île de Pâques mettent leurs pendants d’oreilles. Elles commencent de bonne heure à se percer le lobe de l’oreille avec un morceau de bois pointu ; peu à peu elles font entrer ce bois plus avant, et le trou s’agrandit. Ensuite elles y introduisent un petit rouleau d’écorce, lequel, faisant l’office de ressort, se détend et dilate de plus en plus l’ouverture. Au bout de quelque temps le lobe de l’oreille est devenu une mince courroie qui retombe sur l’épaule comme un ruban. Les jours de fête, on y introduit un énorme rouleau d’écorce : cela est d’une grâce parfaite ! » -Aussi parfaite que le chignon moderne. Annales de la Prop. de la Foi.

Pour les autorités et le nom des peuples, voir l’ouvrage du docteur médecin L. A. Gosse, de Genève, intitulé : Essai sur les déformations artificielles du crâne, Paris 1855 ; Annales de la Propagation de la Foi, n. 98, p. 75

 

Si l’on veut ne pas se payer de mots et avoir le secret de l’énigme, il faut se rappeler deux choses également certaines : la première, que l’homme a été fait, dans son corps et dans son âme, à l’image du Verbe Incarné ; la seconde, que le but de tous les efforts de Satan est de faire disparaître de l’homme l’image du Verbe Incarné, afin de le former à la sienne. Ces deux vérités incontestables conduisent logiquement à la conclusion suivante : La tendance générale de l’homme à se défigurer est l’effet d’une manœuvre satanique. Plusieurs faits, dont le sens n’est pas équivoque, viennent confirmer cette conclusion.

1° Certains peuples reconnaissent positivement dans ces déformations l’influence de leurs dieux. « Quant aux femmes australiennes, écrit un missionnaire, c’est moins le goût de la parure que l’idée d’un sacrifice religieux, qui les porte à se mutiler. Lorsqu’elles sont encore en bas âge, on leur lie le bout du petit doigt de la main gauche, avec des fils de toile d’araignée ; la circulation du sang se trouvant ainsi interrompue, on arrache au bout de quelques jours la première phalange, qu’on dédie au serpent boa, aux poissons ou aux Kanguroos. » (Annales, etc., n. 98, p. 75).

Il en est de même de la déformation frontale par la coloration. Son caractère d’obscénité révoltante accuse une autre cause, que la jalousie de l’homme ou la coquetterie de la femme.

2° La partie du corps le plus universellement et le plus profondément déformée, c’est le cerveau. D’où vient cette préférence ? Au point de vue de l’action démoniaque, il est facile d’en comprendre le motif. Le cerveau est le principal instrument de l’âme. L’altérer, c’est altérer tout l’homme. Or, cette déformation a pour résultat d’entraver le développement des facultés intellectuelles, de favoriser les passions brutales et de dégrader l’homme au niveau de la bête1.

3° Parmi tous les peuples, un seul peuple, mêlé à t ous les peuples, échappe à cette tendance, c’est le peuple juif. Investi d’une mission providentielle, dont la lettre de créance est son identité, il faut qu’il soit éternellement reconnu pour juif, et Satan n’a pas la permission de le défigurer. « Comme exempte de la déformation, je citerai cette petite nation juive, qui a joué un rôle si remarquable dans l’humanité, et dont le type s’est conservé pur, dès les temps les plus reculés (Gosse, p. 16). »

4° Plus les nations se trouvent étrangères à l’infl uence du Christianisme ou du Saint-Esprit, plus la tendance à la déformation est générale ; au contraire, plus elles sont chrétiennes, plus elle diminue. « En parlant des habitants de la Colombie, M. Duflot de Moiras fait remarquer que là où le catholicisme s’est introduit, la déformation a cessé. » Elle disparaît complètement chez les vrais catholiques, les saints, les prêtres, les religieux et les religieuses.

Déformer l’homme, afin d’effacer en lui l’image de Dieu, ce n’est pas assez : nous avons ajouté qu’à tout prix Satan veut le faire à la sienne. Ici encore vient s’ajouter un nouveau trait au parallélisme constant, que nous avons observé.

Dans la Cité du bien, l’image de Dieu la plus éloquente et la plus populaire, c’est le crucifix. Donc le crucifix est l’image obligée de l’homme ici-bas. Mortification universelle de la chair et des sens, empire absolu de l’âme sur le corps, dévouement sans bornes, détachement des choses temporelles, résignation, douceur, humilité, aspiration constante vers les réalités de la vie future n’est-ce pas là tout l’homme voyageur ? Et voilà le crucifix. De là, cette définition de la vie, donnée par le concile de Trente : La vie chrétienne est une pénitence continuelle, vita christiana, perpetua poenitentia.

Par ses images, le Roi de la Cité du mal définit aussi la vie ; mais il la définit à sa manière. Pas une des innombrables statues, sous lesquelles il se présente aux hommages des hommes, qui ne soit un appel à certaine passion. Plusieurs fois nous avons visité les galeries de Florence, les musées de Rome et de Naples, les ruines de Pompéi et d’Herculanum. Nous avons vu les dieux de l’Océanie ; d’autres ont vu, pour nous, les temples du Thibet, les pagodes de l’Inde et de la Chine. Or, les milliers d’images, emblèmes, statues, antiques et modernes, qui encombrent ces lieux, si différents d’âge et de destination, répètent, chacun à sa manière, le mot séduisant qui perdit l’homme au paradis terrestre : Jouis ; c’est-à-dire, oublie tes destinées ; oublie le but de la vie, adore ton corps, méprise ton âme, dégrade-toi, déforme-toi ; que l’image du crucifix s’efface de ton front, de tes pensées et de tes actes, afin que tu sois l’image de celui que tu adores, la Bête.

On pourrait facilement continuer, sous le rapport religieux, l’histoire parallèle des deux Cités ; mais il est temps d’esquisser leur histoire sous le rapport, non moins instructif, de l’ordre social.

CHAPITRE XXIII
HISTOIRE SOCIALE DES DEUX CITÉS.

Parallélisme des deux Cités dans l’ordre social. -Pour constituer la Cité du bien à l’état social, le Saint-Esprit lui donne Lui-même Ses lois par le ministère de Moise. -Les fondateurs des peuples païens reçoivent leurs lois du Roi de la Cité du mal. - Témoignage de Porphyre. -Les peuples du haut Orient reçoivent leurs lois du dieu serpent à la tête d’épervier. - Lycurgue reçoit celles de Sparte du serpent Python. - Numa celles de Rome, de l’antique serpent, sous la figure de la nymphe Égérie. -Rome fondée par l’inspiration directe du démon : passage de Plutarque. - Les lois de Rome, dignes de Satan par leur immoralité : passage de Varron et de saint Augustin.

Le parallélisme des deux Cités, dont nous venons de présenter une légère esquisse dans l’ordre religieux, se retrouve dans l’ordre social : il ne peut en être autrement. Par la nature même des choses, la religion a été, chez tous les peuples, elle sera toujours l’âme de la société : elle inspire ses lois, donne la forme à ses institutions et règle ses mœurs. Elle la domine et lui donne l’impulsion, comme l’âme elle-même domine le corps, dont elle met en mouvement tous les organes. Or, dans la Cité du bien, le Saint-Esprit est, sans conteste, le maître de la religion. Cette royauté religieuse lui assure donc, au moins indirectement, la royauté sociale. Il y a plus : elle lui est acquise par des moyens directs.

Ouvrons l’histoire. Laissant de côté les temps primitifs, nous arrivons à l’époque où, la race fidèle étant assez nombreuse pour sortir de l’état domestique, Dieu la fait passer à l’état de nation. Rien de plus solennel que la manière dont il consacre cette nouvelle existence de l’humanité. Le souverain législateur veut que la Cité du bien sache que sa constitution et ses lois sont descendues du ciel, et que jamais elle ne l’oublie.

 

1 Gosse, p. 149, 150. Sur plusieurs points de la France et de l’Europe, la déformation frontale a lieu encore aujourd’hui.

 

Au sommet du Sinaï, où Lui-même est présent, enveloppé de redoutables ténèbres, Il appelle Moïse. Dans un long tête-à-tête, Il lui communique Ses pensées. S’abaissant jusqu’aux derniers détails des règlements et des ordonnances, qui doivent donner à la nation sa forme politique, civile et domestique, Il ne laisse rien à l’arbitraire de l’homme. Afin que, dans la suite des temps, nul ne soit tenté de substituer, en un point quelconque, sa volonté à la volonté divine, la charte est gravée par le Saint-Esprit lui-même sur des tables de pierre. Conservées avec soin, interrogées avec respect, ces tables seront l’oracle de la nation et la source de sa vie. Ainsi, dans l’ordre social comme dans l’ordre religieux, la Cité du bien sera, suivant toute l’étendue du mot, la Cité du Saint-Esprit. A l’exclusion de tout autre, Il en sera le Dieu et le roi, le roi régnant et gouvernant.

En opposition à la Cité du bien, Satan bâtit la Cité du mal. Voyons avec quelle fidélité ce singe éternel emploie, pour élever son édifice, les moyens que Dieu a employés pour construire le sien. C’est au sommet du Sinaï, que Moïse reçoit de Dieu lui-même la constitution des Hébreux. Comme contre-façon de ce grand événement, Satan veut que les premiers fondateurs des empires, dont se compose la Cité du mal, soient en commerce intime avec lui. C’est lui-même qui se réserve de dicter leurs constitutions et leurs lois. Il veut qu’on le sache, afin qu’on les respecte, non comme une élucubration humaine, mais comme une inspiration divine.

Nous voyons, en effet, les premiers législateurs des peuples païens affirmer d’une voix unanime que leurs lois sont descendues du ciel et que c’est de la bouche même des dieux qu’ils les ont reçues. Qui a le droit de leur donner un démenti ? Après ce que nous savons des inspirations religieuses de Satan, comment nier la possibilité de ces inspirations sociales ? Qui peut plus peut moins. D’ailleurs, les faits trahissent la cause. D’où viennent les crimes légaux qui souillent tous les codes païens, sans exception ? Quel esprit autorisa, commanda même le divorce, la polygamie, le meurtre de l’enfant et de l’esclave, les cruautés à l’égard du débiteur et du prisonnier de guerre ? Qui érigea la raison du plus fort en droit des gens ? Qui inscrivit sur les tables d’airain du Capitole la longue nomenclature d’iniquités civiles et politiques, dont le nom seul fait encore rougir ? Si ce n’est pas le Saint-Esprit, c’est le mauvais Esprit. En politique, comme en religion, il n’y a pour l’homme que ces deux sources d’inspirations. Mais écoutons l’histoire.

Les plus anciennes traditions nous apprennent que, dans l’Orient, en Perse, en Phénicie, en Égypte, dans tous les lieux voisins du paradis terrestre, le démon sous la forme du serpent se faisait adorer non seulement comme le Dieu suprême, mais comme le Prince des législateurs, la source du droit et de la justice.

« Les Phéniciens et les Égyptiens, dit Porphyre, ont divinisé le dragon et le serpent. Les premiers l’appellent Agathodémon, le bon génie, et les seconds le nomment Kneph. Ils lui ajoutent une tête d’épervier, à cause de l’énergie de cet oiseau. Épéis, le plus savant de leurs hiérophantes, dit mot à mot ce qui suit : « La première et la plus éminente divinité est le serpent avec la tête d’épervier. Plein de grâce, lorsqu’il ouvre les yeux, il remplit de lumière toute l’étendue de la terre ; s’il vient à les fermer, les ténèbres se font».

Ainsi, dans l’ordre social comme dans l’ordre religieux, toute lumière vient du dieu serpent, le plus grand des dieux. L’antique législateur des Perses, Zoroastre, est encore plus explicite. « Zoroastre le mage, continue Sanchoniathon, dans le saint rituel des Perses, s’exprime en ces termes : «Le dieu à la tête d’épervier est le prince de toutes choses, immortel, éternel, sans commencement, indivisible, sans pareil, règle de tout bien, incorruptible, l’excellent des excellents, le plus sublime penseur des penseurs, le père des lois, de l’équité et de la justice, ne devant sa science qu’à lui seul, universel, parfait, sage, seul inventeur des forces mystérieuses de la nature. » (Ibid.)

Quittons le haut Orient, berceau de toutes les grandes traditions, et descendons dans la Grèce. Lorsque Lycurgue veut se faire législateur, c’est au même dieu, c’est-à-dire au serpent, qu’il va demander les fameuses lois de Lacédémone. Il se rend à Delphes, lieu célèbre dans le monde entier par son oracle. A peine Lycurgue a touché le seuil du temple, que le serpent Python lui dit par l’organe de sa prêtresse : « Tu viens, ô Lycurgue, dans mon temple engraissé par les victimes, toi, l’ami de Jupiter et de tous les habitants de l’Olympe. T’appellerai-je un dieu ou un homme ? j’hésite ; mais j’espère plutôt que tu es un dieu. Tu viens demander de sages lois pour tes concitoyens : je te les donnerai volontiers. » (Porphyr. apud Euseb., lib. V, c. XXVII.)

Qu’on nous pardonne de profaner les noms : Delphes est le Sinaï de l’antique serpent, séducteur du genre humain (C’était le foyer religieux du monde païen ; de là vient qu’Ovide l’appelle umbiculum orbis); Lycurgue est son Moïse. Sparte et les autres républiques de la Grèce, Rome elle-même, qui empruntèrent à Lacédémone une partie de leurs lois (Porphyr. apud Euseb., lib. V, c. xxvii), forment son peuple. De retour à Sparte, Lycurgue fait conserver précieusement l’oracle de Delphes dans les archives sacrées de la ville, comme Moïse lui-même les tables de la loi dans l’arche d’alliance (Voir Plutarque, Disc. contre Colotès, c. XVII.) La parodie est complète. Telle est, au rapport des païens eux-mêmes, l’origine d’une législation que depuis la Renaissance les chrétiens font admirer à leurs enfants !

Dans la Vie de Thésée, fondateur d’Athènes, Plutarque a soin de remarquer que ce législateur ne manqua pas, lui aussi, de prendre les conseils du serpent Python. Mais laissons la Grèce, et venons à Rome. Voici la ville mystérieuse qui, par l’accroissement irrésistible de sa puissance, absorbera la plus grande partie du monde, et de tous les empires fondés par Satan, ne formera qu’un seul empire, dont elle sera la capitale. Quelle fut sur la fondation de Rome l’influence du serpent législateur ? Il est facile de prévoir qu’elle doit être ici plus marquée que partout ailleurs : la prévision n’est pas chimérique.

Avant même qu’elle existe, Satan commence par déclarer que cette ville sera la sienne, et il en prend possession de la manière la plus solennelle. Par ses ordres, des prêtres initiés à ses plus secrets mystères sont mandés de Toscane, pour accomplir les cérémonies avec lesquelles doit être fondée la future capitale de son empire. «Romulus, dit Plutarque, dans le vieux français d’Amyot, ayant enterré son frère, se mit à bâtir et à fonder sa ville envoyant quérir des hommes en la Toscane, qui lui nommèrent et enseignèrent de point en point toutes les cérémonies qu’il avait à y observer, selon les formulaires qu’ils en ont, ni plus ni moins que si c’était quelque mystère ou quelque sacrifice.

« Si firent tout premièrement une fosse ronde, au lieu qui, maintenant, s’appelle Comitium, dedans laquelle ils mirent des prémices de toutes les choses ; puis, y jetèrent aussi un peu de terre d’où chacun d’eux était venu et mêlèrent le tout ensemble : cette fosse en leurs cérémonies s’appelle le Monde. A l’entour de cette fosse, ils tracèrent le pourpris de la ville qu’ils voulaient bâtir, ni plus ni moins que qui décrirait un cercle à l’entour d’un centre.

« Cela fait, le fondateur de la ville prend une charrue, à laquelle il attache un soc de fer, et y attelle un taureau et une vache, et lui-même conduisant la charrue tout à l’entour du pourpris, fait un profond sillon, et ceux qui le suivent ont la charge de renverser au dedans de la ville, les mottes de terre que le soc de la charrue enlève, et n’en laisser pas une tournée au dehors. Au lieu où ils ont pensé faire une porte, ils ôtent le soc, et portent la charrue, en laissant un espace de la terre non labouré. D’où vient que les Romains estiment toute l’enceinte des murailles sainte et sacrée, excepté les portes. Pour que si elles eussent été sacrées et sanctifiées, on eût fait conscience d’apporter dedans et d’emporter hors de la ville par icelles, aucunes choses nécessaires à la vie de l’homme, qui toutefois ne sont pas pures». (Vie de Romulus, c. VI).

Telle fut la fondation pleine de superstitions sataniques de la ville de Rome. Et les Romains de la Renaissance n’ont pas rougi d’en célébrer l’anniversaire par des fêtes religieuses !

Si Romulus est le fondateur de la ville matérielle, Numa, son successeur, est regardé avec raison comme le fondateur de la Cité morale. Satan ne pouvait mieux choisir. Nous disons choisir, car c’est par la grâce de Satan lui-même que Numa fut roi de Rome. Avant de rapporter à ceux qui l’ignorent ce fait très significatif, il est bon de faire connaître les antécédents de Numa.

«Après la mort de sa femme, écrit Plutarque, Numa laissant la demeure de la ville aima à se tenir aux champs, et aller tout seul se promenant, par les bois et par les prés sacrés aux dieux, et à mener une vie solitaire en des lieux écartés de la compagnie des hommes. Dont procéda, à mon avis, ce qu’on dit de lui et de la déesse, que ce n’était point pour aucun ennui, ni pour aucune mélancolie, que Numa se retirait de la conversation des hommes, mais parce qu’il avait essayé d’une autre plus sainte et plus vénérable compagnie, lui ayant la nymphe et déesse Égérie tant fait d’honneur que de le recevoir à mari».

Quoi qu’il en soit de ce mariage et d’autres semblables dont, au rapport du même Plutarque, la haute antiquité admettait la réalité1, il demeure que le premier législateur de Rome eut, comme les deux oracles de la philosophie païenne, Socrate et Pythagore, son démon familier. Nous allons voir qu’à ce commerce ténébreux Numa dut sa royauté et Rome ses lois.

Écoutons encore Plutarque. « Numa ayant accepté le royaume, après avoir sacrifié aux dieux, se mit en marche pour aller à Rome. A donc lui furent apportées les marques et enseignes de la dignité royale, mais lui-même commanda qu’on attendit encore, disant qu’il fallait premièrement qu’il fût confirmé roi par les dieux. Il prit les devins et les prêtres, avec lesquels il monta au Capitole, et là le principal des devins le tourna vers le midi, ayant la face voilée, et se tint debout derrière lui, en lui tenant la main droite sur la tête, et faisant prière aux dieux qu’il leur plût, par le vol des oiseaux, et autres indices, déclarer leur volonté touchant cette élection, jetant sa vue de tous côtés, au plus loin qu’elle se pouvait étendre.

« Il y avait cependant un silence merveilleux sur la place, encore que tout le peuple en nombre infini y fût assemblé, attendant avec grande dévotion quelle serait l’issue de cette divination, jusqu’à ce qu’il leur apparut à main droite des oiseaux de bon présage, qui confirmèrent l’élection. Et alors Numa, vêtant la robe royale, descendit du Capitole dessus la place, où tout le peuple le reçut avec grandes clameurs de joie, comme le plus saint et le mieux aimé des dieux que l’on eût su élire. »(Vie de Numa, c. VI.)

Roi par la grâce du démon, Numa devint, comme Lycurgue, comme Thésée, comme les autres fondateurs des empires païens, législateur sous l’inspiration du même Esprit. Déjà les rudiments de législation que Romulus avait donnés aux Romains sortaient de la même source. Très habile dans le commerce avec les démons, optimus augur, comme l’appelle Cicéron, il en avait composé une partie ; le reste, il l’avait emprunté des Grecs, qui, nous l’avons vu, en étaient redevables au serpent législateur.

Mais pour Rome, sa ville de prédilection et la future capitale de son empire, une inspiration indirecte ne suffisait pas à Satan. Lui-même en personne voulut dicter ses lois : Numa fut son Moïse. Ce personnage, que nous appellerions aujourd’hui un medium, pratiquait ouvertement l’hydromancie. Connu de toute antiquité et tant de fois condamné par l’Église, ce genre de magie consiste à faire, sur l’eau dormante ou courante, des invocations et des cercles concentriques, au milieu desquels apparaît le démon sous une forme visible, et rendant des oracles (Delrio, Disguisit. magic., lib. IV, c. XI, sect. 3.)

Apulée rapporte ce fait célèbre d’hydromancie. «Je me souviens, dit-il, d’avoir lu dans Varron, philosophe d’une grande érudition et historien d’une grande exactitude, que les habitants de Tralles, inquiets du succès de la guerre contre Mithridate, eurent recours à la magie. Un enfant parut dans l’eau qui, le visage tourné vers une image de Mercure, leur annonça en cent soixante vers ce qui devait arriver. » (Apolog., p. 301.) Tel fut le moyen employé par le législateur de Rome.

« Numa, écrit saint Augustin, qui n’avait pour inspirateur ni un prophète de Dieu, ni un bon ange, recourut à l’hydromancie » Il se rendait au bord d’une fontaine solitaire qu’on montre encore et faisait les pratiques d’usage. Alors, sous la figure d’une jeune fille, qui prenait le nom d’Égérie, le démon lui dictait les différents articles de la constitution religieuse et civile de Rome, et lui en expliquait les motifs. Or, les motifs de ce code, devenu, par les conquêtes des Romains, comme l’évangile de l’antiquité, étaient d’une nature telle, que Numa, tout roi qu’il était, n’osa jamais les faire connaître.

 

1 Voir dans saint Augustin et dans tous les grands théologiens la question de incubis

 

A cette crainte humaine se joignait une crainte divine, qui jeta le royal médium dans la plus grande perplexité. D’une part, en publiant les infamies que le Serpent lui avait dictées, il craignait de rendre exécrable, aux païens eux-mêmes, la théologie civile des Romains ; d’autre part, il n’osait les anéantir, redoutant la vengeance de celui auquel il s’était livré. Il prit donc le parti de faire enterrer près de son tombeau ce monument d’obscénité. Mais un laboureur, passant avec sa charrue, le fit sortir de terre. Il le porta au prêteur, qui le soumit au sénat, et le sénat ordonna de le brûler (saint Augustin, De civ. Dei, lib. VII, C. xxxv.)

Telle fut la respectable origine de la législation religieuse et civile de Rome. Les choses utiles et sensées qu’elle renferme sont une ruse de celui qui ne dit, quelquefois, la vérité que pour mieux tromper.

CHAPITRE XXIV
(SUITE DU PRECEDENT)
 

Numa, singe de Moïse. - Nouveau trait de parallélisme : le Saint-Esprit, gardien permanent des lois sociales de la cité du bien. -Satan, sous la forme du serpent, gardien permanent des lois sociales de la Cité du mal. Serpent-Dieu, adoré partout : en Orient, à Babylone, en Perse, en Égypte, en Grèce ; les Bacchantes ; à Athènes, en Épire, à Délos, à Delphes : description de l’oracle de Delphes. - A Rome, les serpents de Lavinium. - Le serpent d’Epidaure, dans l’île du Tibre. - Culte du serpent dans les Gaules et chez les peuples du Nord. Universalité de ce culte dans l’antiquité païenne. - Sa cause. - Les serpents du temps d’Auguste. - Les vestales. Serpents de Tibère, de Néron, d’Héliogabale. -Des dames romaines.

En ce qui concerne l’inspiration des lois, rien, dans la future capitale de la Cité du mal, ne manque à la parodie du Sinaï. Elle va se continuer dans leur promulgation, ainsi que dans la présence sensible et permanente du Législateur primitif, au milieu de son peuple, soit pour en assurer l’observation, soit pour en donner l’interprétation authentique. Chacun sait avec quel appareil de cérémonies religieuses, de sacrifices, de purifications solennelles, Moïse proclame la loi reçue du ciel, dans le mystérieux entretien de la montagne. Il n’agit de la sorte que par l’inspiration divine. Son but évident était de rendre la loi respectable, de la faire recevoir avec une soumission religieuse et pratiquer avec une fidélité constante.

Inspiré par Satan, Numa recourt aux mêmes moyens. Pour se faire accepter des Romains, lui et ses lois, nous le voyons, d’après Plutarque, se servir de l’aide des dieux, de sacrifices solennels, fêtes, danses et processions fréquentes, «qu’il célébrait lui-même, lesquelles avec la dévotion y avait du passe-temps et de la délectation mêlée parmi. Quelquefois il leur mettait des frayeurs des dieux devant les yeux, leur faisant accroire qu’il avait vu quelques visions étranges, ou qu’il avait ouï des voix, par lesquelles les dieux les menaçaient de quelques grandes calamités, pour toujours abaisser leurs cours sous la crainte des dieux.

«Ainsi, la feinte dont Numa s’affubla fut l’amour d’une déesse, ou bien d’une nymphe de montagne, et les secrètes entrevues et parlements qu’il feignait avoir avec elle, et aussi la fréquentation des Muses ; car il disait tenir des Muses la plus grande partie de ses révélations» (Vie de Numa, c. VII).

Que Numa ait fait toutes ces choses, personne ne le révoque en doute. Mais que toutes ces choses ne soient qu’une jonglerie, comme Plutarque semble l’insinuer c’est une autre question. D’abord, Varron, le plus savant des Romains, et saint Augustin, le plus savant des Pères de l’Église, affirment positivement le contraire. Ensuite, Plutarque ne donne aucune preuve de son assertion. Enfin, Plutarque se contredit lui-même. N’a-t-il pas, dans un ouvrage connu, proclamé la vérité des oracles ? Qu’est-ce, d’ailleurs, qu’une jonglerie dont personne ne s’est aperçu ? Comment la même jonglerie se retrouve-t-elle chez tous les peuples ? Et comment tous les peuples ont-ils pris une jonglerie pour une réalité ? Résoudre ces questions dans un sens non catholique, c’est nier l’histoire et la révélation. Mais nier l’histoire et la révélation, c’est nier la lumière et se condamner à l’abrutissement.

Passons à un autre trait de parallélisme. Le Seigneur ne se contente pas de donner Sa loi. Lui-même s’en fait le gardien et l’interprète. Dans cette vue, Il demeure au milieu de Son peuple d’une manière sensible et permanente. Israël sait qu’Il est là, gardien invisible, mais vigilant, oracle toujours prêt à répondre. S’il surgit, en quelque matière que ce soit, une difficulté sérieuse, c’est au Seigneur qu’on en demande la solution. Faut-il attaquer une ville, entreprendre une guerre, signer un traité ? C’est encore à Lui qu’on s’adresse. Lui-même indique les moyens d’obtenir le succès, les actions de grâces à Lui rendre et les châtiments à infliger aux violateurs de Sa loi.

Le Serpent législateur imite tout cela dans la Cité du mal. Il est le gardien et l’interprète de sa loi, comme Jehovah de la sienne. Comme le Dieu du Tabernacle et du Temple rappelle toujours, par sa redoutable majesté, le Dieu du Sinaï, Satan, par la forme sensible sous laquelle il se montre, tient à rappeler le vainqueur du Paradis terrestre. Toujours prêt à rendre des oracles, il inspire tour à tour la crainte et la confiance, décide de la paix et de la guerre, indique les moyens de succès et marque les sacrifices d’action de grâces ou d’expiation qu’il exige. Son peuple le sait ; et, dans les circonstances importantes, il ne manque pas de recourir à lui pour obtenir lumière et protection. La philosophie de l’histoire des peuples païens est écrite dans ces lignes. A la chaîne joignons la trame, et nous aurons le tissu complet.

Parmi tous les faits étranges, consignés dans les annales du genre humain, nous ne savons s’il en est un plus étrange que celui dont nous allons rappeler le souvenir. Outre les mille formes différentes sous lesquelles les peuples païens d’autrefois et d’aujourd’hui ont honoré le démon, tous l’ont adoré sous la forme privilégiée du serpent, serpent vivant, serpent en chair et en os, serpent rendant des oracles ; et cela, non pas une fois, mais toujours.

Déjà, nous l’avons vu : pour les peuples du haut Orient, voisins du Paradis terrestre, les Perses, les Mèdes, les Babyloniens, les Phéniciens, le grand Dieu, le Dieu suprême, le père des lois, l’oracle de la sagesse, c’était le serpent à la tête d’épervier. A lui les plus beaux temples, les prêtres d’élite, les victimes choisies, la solution des questions difficiles. Les siècles ne lui avaient rien fait perdre de sa gloire et de son autorité.

Au temps de Daniel, son culte s’était conservé dans toute sa splendeur. Le célèbre temple de Bel, bâti au milieu de Babylone, servait de sanctuaire à un énorme serpent, que les Babyloniens entouraient de leurs adorations. Au sommet de ce temple de proportions colossales, apparaissait la statue de Rhéa. Cette statue d’or, faite au marteau, pesait 400 talents, environ 31 000 kilogrammes. Assise sur un char d’or, la déesse avait à ses genoux deux lions, et à côté d’elle deux énormes serpents d’argent, chacun du poids de 30 talents, environ 330 kilogrammes (Diodore de Sicile, Hist., liv. XI, c, IX.) Ces monstrueuses figures annonçaient au loin la présence du serpent vivant et la gigantesque idolâtrie dont il était l’objet.

Pour les anciens Perses, le grand Dieu était le serpent à la tête d’épervier. Tour à tour adoré comme génie du bien et comme génie du mal, sous ce dernier rapport il était la cause de tous les maux de l’humanité. La tradition lui donnait le nom d’Ahriman. Ce monstre, après avoir combattu le ciel, à la tête d’une tourbe de mauvais génies, saute sur la terre sous la forme du serpent, couvre la face du monde d’animaux venimeux, et s’insinue dans toute la nature.

Les traditions chinoises font remonter l’origine du mal à l’instigation d’une intelligence supérieure, révoltée contre Dieu et revêtue de la forme du serpent. Tchiseou est le nom de ce dragon. Enfin, lorsque le Japon nous peint la scène de la création, il emprunte l’image d’un arbre vigoureux autour duquel s’enroule un serpent (G. des Mousseaux, Les hauts phénomènes de la magie, Paris, 1864, in-8, p. 45.)

L’Égypte nous offre, trait pour trait, le même Dieu et le même culte. « Le symbole de Cnouphis ou l’âme du monde, dit

M. Champollion, est donné sous la forme d’un énorme serpent, monté sur des jambes humaines, et ce reptile, emblème du bon Génie, le véritable Agathodaemon est souvent barbu. A côté de ce serpent, les monuments égyptiens portent l’inscription : Dieu grand, Dieu suprême, seigneur de la région supérieure (Panth. égypt., texte 3 et liv. 11, p. 4.)

Longtemps avant Champollion, Elien, parlant de la religion des Égyptiens, avait dit : « Le serpent vénérable et sacré a en lui quelque chose de divin, et il n’est pas bon de se trouver en sa présence. Ainsi, à Météli, en Égypte, un serpent habite une tour où il reçoit les honneurs divins. Il a ses prêtres et ses ministres, sa table et sa coupe. Chaque jour ils versent dans sa coupe de l’eau de miel, détrempée de farine, et ils se retirent. En revenant le lendemain, ils trouvent la coupe vide.

« Un jour, le plus âgé de ces prêtres, poussé par le désir de voir le Dragon, entre seul, met la table du dieu et sort du sanctuaire. Aussitôt le Dragon arrive, monte sur la table et fait son repas. Tout à coup le prêtre ouvre avec fracas les portes que, suivant l’usage, il avait eu soin de fermer. Le serpent en courroux se retire ; mais le prêtre ayant vu, pour son malheur, celui qu’il désirait voir, devient fou. Après avoir avoué son crime, il perd l’usage de la parole et tombe mort».

Le célèbre papyrus Anastasi, récemment découvert en Égypte, confirme les affirmations d’Elien, de Clément d’Alexandrie et de Champollion. Il dit : Il ne faut invoquer le grand nom du serpent que dans une absolue nécessité et lorsqu’on n’a rien à se reprocher. Après quelques formules magiques, IL ENTRERA UN DIEU À TÊTE DE SERPENT QUI DONNERA LES RÉPONSES. »

Que le démon puisse donner la mort, il suffit, pour le prouver, de rappeler, dans l’antiquité sacrée, l’exemple des enfants de Job ; dans l’antiquité profane, le passage où Porphyre avoue que le Dieu Pan, tout bon qu’il était, apparaissait souvent aux cultivateurs au milieu des champs, et qu’un jour il en avait fait périr neuf, tant ils avaient été frappés de terreur par le son éclatant de sa voix et par la vue de ce corps formidable qui s’élançait avec emportement (Apud Euseb., Praep. evang., lib. I, c. VI.)

Le témoignage que nous avons cité, de l’évêque de Mantchourie, constate que, chez les modernes païens, Satan n’a rien perdu de sa puissance homicide. Quant à ce prêtre foudroyé pour avoir vu son Dieu, il rappelle d’une manière si frappante la défense de Jéhovah et la mort des Bethsamites, qu’il est à peine besoin de faire remarquer la parodie. L’usurpateur de la Divinité a son arche d’alliance ; il veut y être respecté, comme Jéhovah dans la sienne : et, comme Jéhovah, il frappe de mort le téméraire qui ose lever les yeux sur lui.

Ce sanctuaire redoutable n’était pas, en Égypte, la seule habitation du Serpent. Dans ce pays de primitive idolâtrie, on ne voyait que des serpents adorés ou familiers. Leurs temples s’élevaient sur tous les points du territoire. Là, comme à Babylone, on les nourrissait avec soin, on les adorait, on les consultait. Les Égyptiens en gardaient dans leurs maisons, les regardaient avec plaisir, les traitaient avec déférence et les appelaient à partager leurs repas. « Nulle part, dit Phylarque, le serpent n’a été adoré avec tant de ferveur. Jamais peuple n’a égalé l’Égyptien dans l’hospitalité donnée aux serpents».

En conséquence le serpent entrait dans l’idée ou la représentation de toute autorité divine et humaine. « En signe de divinité, dit Diodore de Sicile, les statues des dieux étaient entourées d’un serpent ; le sceptre des rois, en signe de puissance royale ; les bonnets des prêtres, en signe de puissance divine » (Lib. V.) Les statues d’Isis, en particulier, étaient couronnées d’une espèce de serpents nommés thermuthis, qu’on regardait comme sacrés et auxquels on rendait de grands honneurs1. Suivant les Égyptiens, ces serpents étaient immortels, servaient à discerner le bien du mal, se montraient amis des gens de bien et ne donnaient la mort qu’aux méchants. Pas un coin des temples, où il n’y eût un petit sanctuaire souterrain destiné à ces reptiles, qu’on nourrissait avec de la graisse de bœuf.

De là, les paroles si connues de Clément d’Alexandrie : « Les temples égyptiens, leurs portiques et leurs vestibules sont magnifiquement construits ; les cours sont environnées de colonnes ; des marbres précieux et brillant de couleurs variées en décorent les murs, de manière que tout est assorti. Les petits sanctuaires resplendissent de l’éclat de l’or, de l’argent, de l’électron, des pierres précieuses de l’Inde et de l’Éthiopie : tous sont ombragés par des voiles tissus d’or.

1 Ægyptii basiliscum ex auro conflatum diis circumponunt. Horus Apollo, Hierogl. I, apud Pierium.« Le serpent était l’emblème et le signe de la puissance royale. Aussi les Grecs traduisirent son nom par basiliskos, mot dérivé de basileus, qui veut dire roi.» Panth. égypt., par M. Champollion, liv. II, p. 4. -Voir, dans cet ouvrage, la représentation des dieux égyptiens.

 

Mais, si vous pénétrez dans le fond du temple, et que vous cherchiez la statue du dieu auquel il est consacré, un pastophore ou quelque autre employé du temple s’avance d’un air grave, en chantant un paean en langue égyptienne, et soulève un peu le voile, comme pour vous montrer le dieu. Que voyez-vous alors ? Un chat, un crocodile, un serpent ! Le dieu des Égyptiens paraît... c’est une affreuse bête se vautrant sur un tapis de pourpre. » (Champollion, ibid.)

Le savant philosophe aurait pu ajouter : un bouc. En effet, c’est jusqu’à l’adoration de cet animal immonde, sous les noms divers de faune, de satyre, de bouc, de poilu, pilosi, comme l’appelle l’Écriture, que Satan avait conduit l’humanité. « Le culte du bouc, dit le savant Jablonski, n’était pas particulier à la ville égyptienne de Mendès ; toute l’Égypte le pratiquait, et tous les adorateurs avaient chez eux le portrait plus ou moins fidèle de leur dieu. Son domicile principal n’en était pas moins à Mendès, préfecture dont il était le dieu tutélaire. Son temple y était aussi grand que splendide, et là seulement était un bouc vivant et sacré. Il était placé au rang des huit grands dieux antérieurs aux douze autres » (Jablonski, Panthéon égyptien, liv. II, c. VII.), et honoré par des pratiques que nous nous abstiendrons de décrire.

Comme Elien nous l’apprend, chat, bouc ou crocodile, le dieu principal était toujours accompagné d’un cortège de serpents. L’Égypte était donc bien la terre du Serpent. Il y régnait, sur la vie publique et sur la vie privée, avec une puissance dont le christianisme nous a mis dans l’heureuse impossibilité de mesurer l’étendue. Serait-il sans fondement d’attribuer les prestiges exceptionnels, rapportés dans l’Écriture, à ces relations, plus habituelles et plus intimes que dans aucun pays, des médiums égyptiens avec le terrible père du mensonge ?

Comme il est constant que le paganisme occidental est venu du paganisme oriental, nous ne devrons pas être surpris de trouver le culte solennel du serpent dans la Grèce, en Italie et même chez les peuples du Nord. Et quel culte, grand Dieu ! Dans les bacchanales il avait pour but de célébrer l’alliance primitive du serpent avec la femme. Écoutons Clément d’Alexandrie : « Dans les orgies solennelles en l’honneur de Bacchus, les prêtres, qu’on dirait piqués par un œstre furieux, déchirent des chairs palpitantes, et couronnés de serpents, appellent Ève par de vastes hurlements, Ève qui la première ouvrit la porte à l’erreur. Or, l’objet particulier des cultes bachiques est un serpent consacré par des rites secrets. Maintenant, si vous voulez savoir au juste la signification du mot Éva, vous trouverez que, prononcé avec une aspiration forte, HEVA veut dire serpent femelle.»(Cohortat. ad Gentes, c. II.)

Sans cesse rappelée, célébrée, figurée, accomplie dans l’initiation aux mystères de certains cultes, cette alliance était chantée par la poésie et racontée par l’histoire, qui n’osait la révoquer en doute, ni en elle-même ni dans ses conséquences. Comme il n’y a rien de nouveau sous le soleil, et que la religion de Satan a toujours le même but, on peut affirmer que c’est en la contractant, que les jeunes filles devenaient, dans l’antiquité païenne, comme aujourd’hui en Afrique, prêtresses du serpent.

Quoi qu’il en soit de ces infamies, indiquées ici pour rappeler au monde l’indicible dégradation, à laquelle Satan avait conduit l’humanité païenne, la reconnaissance infinie que nous devons au Verbe rédempteur, et la profonde sagesse de l’Église dans ses prescriptions antidémoniaques, telle était la vénération dont l’odieux reptile jouissait parmi les Grecs, qu’Alexandre se faisait gloire de l’avoir eu pour père. De là vient que ses médailles le représentent sous la forme d’un enfant sortant de la gueule d’un serpent. Nous verrons bientôt qu’Auguste se vantait d’avoir la même origine.

Aucun animal n’a obtenu en Grèce les honneurs divins, à la seule exception du serpent. Dans cette terre, prétendu berceau de la civilisation, il avait un grand nombre de temples. Les Athéniens conservaient toujours un serpent vivant et le regardaient comme le protecteur de leur ville : parodie de Jéhovah gardien de Son peuple dans l’arche d’alliance. Ils lui attribuaient la vertu de lire dans l’avenir. C’est pour cela qu’ils en nourrissaient de familiers, afin d’avoir toujours à leur portée les prophètes et les prophéties.

Afin de continuer magnifiquement ce culte, si glorieux pour la sage Athènes, Adrien fit bâtir dans cette ville un temple resplendissant d’or et de marbre, dont la divinité fut un grand serpent apporté de l’Inde (Dion., in Adrian.) Nous avons donc eu raison de le dire et nous ne cesserons de le répéter : aux beaux jours de la Grèce et même au temps d’Adrien, la civilisation d’Athènes, la métropole des lumières, dit-on dans les collèges, était au-dessous de la civilisation d’Haïti, où l’on condamne à mort, comme nous le verrons bientôt, les adorateurs du serpent. Selon Plutarque, le culte du serpent était pratiqué dans la Thrace jusqu’au délire, par les Edoniennes. « La mère d’Alexandre, dit-il, Olympias, aimant telles fureurs divines, attirait après elle dans leurs danses de grands serpents privés, lesquels se glissaient souvent entre les lierres, dont les femmes sont couvertes en telles cérémonies, et s’entortillaient à l’entour des javelines qu’elles tiennent en leurs mains, et des chapeaux qu’elles ont sur leurs têtes : ce spectacle épouvantait les hommes. » (Vie dAlexandre, trad. d’Amyot.) Leurs cris étaient la répétition continuelle de ces mots Evoe, saboe, flues, altis.

Chez les Épirotes, l’affreux reptile jouissait des mêmes honneurs et de la même confiance. Son sanctuaire était un bois sacré, entouré de murs. Une vierge était sa prêtresse. Seule elle avait accès dans la redoutable enceinte. Seule elle pouvait porter à manger aux dieux et les interroger sur l’avenir. Suivant la tradition du pays, ces serpents étaient nés du serpent Python, seigneur de Delphes1.

A Délos, Apollon était adoré sous la forme d’un dragon qui rendait pendant l’été des oracles sans ambiguïté. A Épidaure, le dieu Esculape était un serpent. On le croyait le père d’une race de serpents sacrés, dont les colonies épidauriennes avaient soin d’emporter avec elles un individu, qu’elles installaient dans leur nouveau temple (Ælian., lib. XI, c. II.)

Que, dès la plus haute antiquité, il y ait eu à Delphes un monstrueux serpent tenu pour un dieu, c’est ce qu’affirment les premiers habitants du pays. Que, suivant la fable, ce serpent ait été tué par Apollon, il n’en reste pas moins que Delphes était devenu le lieu fatidique le plus célèbre de l’ancien monde. Sous une forme ou sous une autre, l’antique serpent y régnait en maître, et de là sur toute la Grèce et sur une grande partie de l’Occident. Telle était la confiance qu’il

1 Voir Dict. de la Fable, et le savant ouvrage : Dieu et les dieux, ch. I, par M. le chevalier Des Mousseaux.

 

inspirait, que les villes grecques et même les princes étrangers envoyaient à Delphes leurs trésors les plus précieux et les mettaient en dépôt sous la protection du Dieu-reptile.

Par une nouvelle insulte à Celle qui devait un jour lui écraser la tête, à Delphes comme en Épire, à Lavinium et partout, Satan voulait une vierge pour prêtresse : et comme il la traitait ! Jeune dans le principe, elle dut plus tard, à cause de la lubricité des adorateurs, être d’un âge mûr. Lorsque le Dieu voulait parler, les feuilles d’un laurier planté devant le temple s’agitaient ; le temple lui-même tremblait jusque dans ses fondements.

Après avoir bu à la fontaine de Castalie, la Pythie, conduite par les prêtres, entrait dans le temple, et s’avançait vers l’antre, qui était renfermé dans le redoutable sanctuaire. Plusieurs auteurs ont écrit que cet antre était toujours habité par un serpent et que dans le principe c’est le serpent lui-même qui parlait (Grand dict. de la Fable, art. Serpents.) L’orifice supportait le fameux trépied. C’était une machine d’airain composée de trois barres, sur laquelle la Pythie se plaçait de la manière la plus indécente, afin de recevoir le souffle prophétique (S. J. Chrys., in Ep. 1 ad Cor., homil. XXIX, n. 1.)

Bientôt quelque chose de mystérieux se répandait dans ses entrailles, et l’accès fatidique commençait. La malheureuse fille d’Ève n’était plus maîtresse d’elle-même et donnait tous les signes de la possession. Ses cheveux se hérissaient ; sa bouche écumait, ses regards devenaient farouches ; un tremblement violent s’emparait de tout son corps, et l’on était obligé de la maintenir par force sur le trépied. Elle faisait retentir le temple de ses cris et de ses hurlements. Au milieu de cette agitation extraordinaire, elle proférait les oracles, que des copistes écrivaient sur des tablettes. De ces fureurs diaboliques résultait souvent la mort de la pythie qui, pour cette raison, avait deux compagnes. La scène infernale que nous venons de décrire avait lieu tous les mois. Elle a duré des siècles. Elle a été vue par des millions d’hommes, entre lesquels figure tout ce que l’antiquité connaît de plus grave et de plus illustre.

D’après ce fait et mille autres du même genre, accomplis dans toutes les parties du monde, sur quel fondement révoquer en doute le succès fabuleux obtenu, sous le règne de Marc-Aurèle, par le magicien Alexandre de Paphlagonie ? Disciple d’Apollonius de Tyanes, ce medium parcourut, comme son maître, différentes provinces de l’empire, en montrant un serpent apprivoisé et qui faisait mille tours amusants. Il le donna pour un dieu, et un dieu rendant des oracles. A cette nouvelle, on vit les habitants de l’Ionie, de la Galatie, de la Cilicie, les Romains eux-mêmes et jusqu’à Rutulius qui commandait l’armée, accourir en foule à l’oracle vivant, au Python voyageur. Ses réponses lui gagnèrent la confiance. Dans ces provinces, comme dans le reste de la terre, on se prosterna devant le dieu-serpent ; on lui offrit des sacrifices et des dons précieux ; on lui éleva des statues d’argent. L’empereur lui-même voulut voir le dieu. Alexandre fut mandé à la cour, où il fut reçu avec de grands honneurs (Lucian., in Pseudomate.)

Pas plus que les Grecs, si vantés pour leur philosophie, les Romains, maîtres du monde, n’ont échappé à la domination de l’odieux reptile. Dès l’origine ils ont adoré le dieu-serpent, et leurs hommages ne se sont pas démentis (Proper., Eleg. in Cynthia.) Enée, leur père, fonda près de Rome une ville appelée Lavinium, qu’on peut appeler l’aïeule de Rome. Non loin de Lavinium était un bois sacré, large et obscur, où, dans une caverne profonde, habitait un grand serpent (Ælian., lib. XI, c. XVI.) Ici encore, c’étaient des jeunes filles qui étaient les prêtresses de ce dieu. Quand elles entraient pour lui donner à manger, on leur bandait les yeux, mais un esprit divin les conduisait droit à la caverne. Si le serpent ne mangeait pas les gâteaux, c’était une preuve que la jeune fille qui les avait présentés avait cessé d’être vierge, et elle était impitoyablement mise à mort (ibid.)

Comme si le culte perpétuel du serpent indigène n’eût pas suffi, les Romains, dans les circonstances difficiles, recouraient à un serpent étranger, regardé comme plus puissant. Ainsi, l’an 401, leur ville étant, depuis trois ans, désolée par une peste dont rien ne pouvait arrêter les ravages, ils consultèrent les vieux livres sibyllins, inspectis sibyllinis libris. On y trouva que l’unique moyen de faire cesser le fléau était d’aller chercher Esculape, à Épidaure, et de le conduire dans la ville. En conséquence, une galère est équipée et une députation, conduite par Quintus Ogulnius, se rend à Épidaure. Quand les députés eurent présenté leur requête, un grand serpent sortit du temple, se promena dans les endroits les plus fréquentés de la ville, avec des yeux doux et une démarche calme, au milieu de l’admiration religieuse de tout le peuple.

« Bientôt, continue l’historien romain, poussé par le désir d’occuper l’illustre sanctuaire qui lui était réservé, le dieu accéléra sa marche et vint monter sur la galère romaine. Il choisit pour sa demeure la chambre même d’Ogulnius, se roula en cercles multipliés et se livra aux douceurs d’un repos profond. Les Romains, qui l’avaient reçu avec un respect mêlé de frayeur, le conduisirent à Rome. La galère ayant abordé au-dessous du mont Palatin, le serpent s’élança dans le fleuve qu’il traversa à la nage et vint se reposer dans le temple qui lui était préparé, sur l’île du Tibre. A peine le dieu fut dans son sanctuaire que la peste disparut».

Lactance confirme le récit de Valère Maxime et admet la disparition subite de la peste qu’il attribue sans hésiter à l’influence d’un démon puissant, sous la forme du serpent d’Épidaure.

Le premier peuple du monde, la grande république romaine envoyant une ambassade solennelle au Serpent : quelle éloquence dans ce seul fait, et quelle sinistre lueur il jette sur l’antiquité païenne ! Même à l’époque de l’histoire romaine, décorée dans les collèges du nom de Siècle d’Or, le culte de l’odieux reptile n’avait rien perdu de sa splendeur ni de sa popularité : au contraire. Le Serpent était honoré partout, dans les temples du dieu, dans le palais des empereurs, dans le boudoir des dames, dans les maisons des simples particuliers.

Attia, mère d’Auguste, étant venue au milieu de la nuit, suivant l’usage pratiqué dans les temples à oracles par songes, dormir dans le temple d’Apollon, fut touchée par le Dieu sous la forme d’un serpent. Son corps fut marqué de la figure indélébile de cet animal, à tel point qu’elle n’osa plus se montrer dans les bains publics. A raison de ce fait, Auguste se prétendit fils d’Apollon, et voulut que ses médailles perpétuassent le souvenir de cette glorieuse descendance1.

1 Sueton., in Aug., c. XCIV. -Au revers de ses médailles d’argent, Auguste fit graver Apollon, avec cette inscription : Caesar divi filius.

 

Les vestales n’avaient pas seulement la garde du feu sacré ; elles étaient spécialement chargées de soigner un serpent sacré, vénéré comme le génie tutélaire de la ville de Rome. Elles lui apportaient sa nourriture tous les jours, et lui préparaient un grand festin tous les cinq ans. Ces vierges païennes avaient aussi sous leur garde une autre idole que la pudeur ne permet pas de nommer : idole infâme qu’on tirait du temple de Vesta, les jours de triomphe, pour la suspendre au char des triomphateurs. En sorte que le but de Satan était de conduire la pauvre humanité au dernier degré de la cruauté et de l’impudicité. Il l’avait atteint : et on nous parle de la belle antiquité !1.

Héliogabale ne faisait donc rien de nouveau, rien qui fût de nature à surprendre les Romains, moins encore à les choquer, lorsqu’il fit apporter à Rome des serpents égyptiens, afin de les adorer comme de bons génies.

Tibère avait son serpent familier qui le suivait partout et ; qu’il nourrissait lui-même de sa propre main, manua sua. Pendant sa retraite à Caprée, il lui prit un jour fantaisie de revoir Rome. Il n’était plus qu’à sept milles de cette capitale, lorsqu’il demande son serpent pour lui donner à manger, quum ex consuetudine manu sua cibaturus. Or, le serpent avait été dévoré par les fourmis ; et l’oracle consulté, ayant déclaré cet accident de mauvais augure, l’empereur prit le parti de retourner immédiatement à Caprée (Sueton., in Tiber., c. 72.)

Néron portait comme talisman une peau de serpent liée autour du bras (Camerar., ubi suprà.) Mieux que cela : «Plusieurs médailles de Néron, dit Montfaucon, attestent que ce prince avait pris le Serpent pour patron»(Antiq. expliquée, lib. I.) Il faut ajouter : et pour protecteur. Ainsi, à Rome, sur les murs de la maison d’or de Néron, le voyageur lit encore l’inscription qui menace de la colère du Serpent quiconque se permettrait de déposer des ordures près de la demeure impériale2.

A l’exemple des empereurs, les dames romaines avaient aussi des serpents familiers. Tantôt elles se les passaient autour du cou en guise de colliers ; tantôt elles jouaient avec ces reptiles qui, pendant les repas, montaient sur elles et se glissaient dans leur sein. Dans cette familiarité avec le Serpent, les hommes comme il faut imitaient les femmes.

Les provinces imitaient la capitale. A Pompéi, on voit encore les sanctuaires des dieux, tutélaires des rues, appelés Lares compitales. Les fresques représentent les sacrifices offerts à ces divinités. Or, presque partout, ces divinités sont deux serpents qui engloutissent les mets consacrés. Babylone et Pompéi se ressemblent : l’Orient et l’Occident pratiquent le même culte. Dans la même ville, sur les murailles de Pistrinae, lieux où l’on manipulait la pâte, est peint le sacrifice à la déesse Fornax. La scène est couronnée par les deux serpents, qui jouent un si grand rôle parmi les divinités de Pompéi. L’image de la divinité favorite se retrouve jusque dans les ornements de toilette. C’est par nombre que nous avons compté les bracelets d’or en forme de serpents, dont les dames de Pompéi s’ornaient le haut du bras et le poignet.

Dans les Gaules, les Druides portaient des amulettes en pierre, représentant un serpent. Le culte de l’odieux reptile y était tellement répandu, que les premiers missionnaires du Christianisme eurent à combattre, ainsi que nous l’avons vu, des Dragons monstrueux, redoutables divinités du pays. Aux faits déjà cités ajoutons le suivant : Saint Armentaire arrivant dans le Var fut obligé de combattre un Dragon. Le lieu du combat s’appelle encore le Dragon ; et le combat même a donné son nom à la ville de Draguignan .

Suivant les circonstances et le génie des peuples, le Père du mensonge, sous la forme préférée du serpent, s’est manifesté comme une divinité bienfaisante ou comme un dieu malfaisant. L’amour ou la crainte ont enchaîné l’homme à ses autels. De là cette judicieuse remarque du savant M. de Mirville : « Le Serpent ! Toute la terre l’encense ou le lapide. » (Pneumatalog. II, mém., t. II, p. 431.)

Les Lithuaniens, les Samogitiens et autres peuples du Nord, n’étaient pas moins fidèles adorateurs du Serpent. Ils l’appelaient surtout à sanctifier leur table. Dans un coin de leurs huttes, comme dans les temples de l’Égypte, étaient entretenus des serpents sacrés. A certains jours, on les faisait monter sur la table, au moyen d’un linge blanc qui descendait jusqu’à leur repaire. Ils goûtaient à tous les mets, puis rentraient dans leur trou. Les viandes étaient sanctifiées et les barbares mangeaient sans crainte.

Chez les Lithuaniens, en particulier, le culte du Serpent existait encore au quatorzième siècle. En 1387, le roi de Pologne, étant venu à Wilna, convoqua une assemblée pour le jour des Cendres. De concert avec les évêques qui l’accompagnaient, il s’efforça de persuader aux Lithuaniens de reconnaître le vrai Dieu. Pour leur montrer que ce n’était pas la vérité qu’ils abandonnaient, il fit éteindre le feu perpétuel qu’on entretenait à Wilna et tuer les serpents, qu’on gardait dans les maisons et qu’on adorait comme des dieux. Les Barbares, voyant qu’il n’arrivait aucun mal à ceux qui exécutaient les ordres du prince, ouvrirent les yeux à la lumière et demandèrent le baptême3.

Nous ne pousserons pas plus loin notre voyage d’investigation chez les peuples anciens. Remarquons seulement que le culte du Serpent était si universel et si éclatant dans la belle antiquité, que les temples avaient pris le nom de Draconies : ce qui signifie que pour désigner un temple on disait une demeure de serpents. Aussi le culte du serpent vivant, du serpent en chair et en os, a été un des plus difficiles à déraciner : nous en donnerons bientôt la preuve. En effet, suivant la pensée de saint Augustin, le démon aime de préférence la forme du serpent, parce qu’elle lui rappelle sa première victoire. Que toutes les nations de l’antiquité, sans exception aucune, aient payé au Serpent le tribut de leurs adorations, c’est un fait acquis à l’histoire. Si étrange qu’il soit, il n’en est pas moins incontestable. Or, quand un culte d’une si évidente identité s’observe à travers un si grand nombre de siècles, dans toutes les parties du monde connu, sous tous les climats, chez les nations les plus différentes de mœurs et de civilisation, comment ne pas reconnaître que les conditions de race sont sans influence sur la religion des peuples ? Comment ne pas reconnaître que c’est la religion des peuples qui engendre leur civilisation et leurs mœurs, loin d’être produite par ces dernières, comme on ne craint pas de nous le répéter chaque jour ? En un mot, comment ne pas reconnaître la vérité de cet axiome : Dis-moi ce que tu crois, je te dirai ce que tu fais.

Paulin, adv. Pagan., v. 143 ; Doellinger, Paganisme et judaïsme, Trad. fr. in-8°, t. I, p. 105. -Romae quidem qua e ignis illius inextinguibilis imaginem tractant, auspicia poena suae cum ipso Dracone curantes, de virginitate censentur. Tertull., ad Uxor., lib. I, c. VI, p. 325, édit. Pamel, in-fol. ; id. de Monogam. sub fin. -Quanquam illos religione tutatur et Fascinus, imperatorum quoque, non solum infantium custos, qui Deus inter sacra Romana a vestalibus colitur, et currus triumphantium sub his pendens, defendit medicus invidiae. Plin. Hist. xxvm, c. VII, n. 4. -Voir aussi Culte du phallus et du serpent, par le doct. Boudin, in-8, Paris, 1864. 2 Duodecim deos et Dianam Et Jovem optimum maximum Habeat iratos Quisquis hic minxerit aut cacarit. Au-dessus de l’inscription s’allongent deux grands serpents, tournés l’un contre l’autre et séparés par un faisceau de verges. Pour qui sait lire, cette inscription et cette peinture reviennent à dire que ces douze grands dieux et Diane et Jupiter n’étaient en définitive que l’antique Serpent sous des noms divers, et dont la figure était là pour inspirer la crainte du châtiment, symbolisé par le faisceau de verges. 3 Voir aussi Annal. de phil. chr., décembr. 1857, p. 242 et suiv.

 

Que toutes les nations de l’antiquité, sans exception aucune, aient payé au Serpent le tribut de leurs adorations, c’est un fait acquis à l’histoire. Si étrange qu’il soit, il n’en est pas moins incontestable. Or, quand un culte d’une si évidente identité s’observe à travers un si grand nombre de siècles, dans toutes les parties du monde connu, sous tous les climats, chez les nations les plus différentes de mœurs et de civilisation, comment ne pas reconnaître que les conditions de race sont sans influence sur la religion des peuples ? Comment ne pas reconnaître que c’est la religion des peuples qui engendre leur civilisation et leurs mœurs, loin d’être produite par ces dernières, comme on ne craint pas de nous le répéter chaque jour ? En un mot, comment ne pas reconnaître la vérité de cet axiome : Dis-moi ce que tu crois, je te dirai ce que tu fais.

 

CHAPITRE XXV
(AUTRE SUITE DU PRÉCÉDENT.)
 

Culte du serpent chez les nations modernes encore idolâtres. - La secte des Ophites. -La Chine adore le Grand Dragon. - Il est le sceau de l’empire. -Procession solennelle en l’honneur du Dragon. -L’impératrice actuelle. - La Cochinchine. - L’Inde : adoration publique du serpent. - Temple de Soubra-Manniah. - Fête de la Pénitence. - Culte privé du serpent. - L’Afrique. - Culte du serpent en Éthiopie, au temps de saint Frumence. Culte actuel le plus célèbre de tous. - Passage de De Brosses et de Bosman. - Culte du serpent dans le royaume de duidah (Widab), il y a un siècle. - Culte actuel, le même que dans l’antiquité païenne. - Curieux et tristes détails. - Relation des missionnaires et d’un chirurgien de marine. - L’Amérique. - Culte du serpent à l’époque de la découverte. - Culte actuel. - Rapport du P. Bonduel. - Culte du serpent dans la Polynésie, l’Australie, l’Océanie. - Le vaudous. - Culte aux États-Unis. - Paroles d’un missionnaire. - Autres témoignages. - En Haïti. - Sacrifice humain. - Exécution des coupables, en 1864.

Si l’axiome qui vient d’être rappelé avait besoin d’une nouvelle confirmation, elle se trouverait dans l’histoire des nations païennes encore existantes sur les différents points du globe. Longtemps après la publication de l’Évangile, on voit le culte du Serpent vivant se perpétuer chez les Ophites, hérétiques obstinés dont parlent Origène et saint Epiphane (Contr. Cels. et haer., 37.) Parmi les Gnostiques parut une secte nombreuse qui, à raison de son culte particulier du Serpent, reçut le nom d’Ophites. Les adeptes enseignaient que la Sagesse s’était manifestée aux hommes sous la figure d’un serpent. Aussi, ils adoraient avec dévotion un serpent enfermé dans une longue cage. Lorsque le jour était venu de célébrer la mémoire du service rendu au genre humain par l’arbre de la science, ils ouvraient la cage et appelaient le serpent, qui montait sur la table et se roulait autour des pains : c’était à leurs yeux un sacrifice parfait. Après avoir adoré le serpent, ils offraient par lui une hymne de louanges au Père céleste.

Personne n’ignore que le Grand Dragon est la suprême divinité de la Chine et de la Cochinchine. «Le motif d’ornementation qui revient le plus souvent dans le palais de l’empereur à Pékin, c’est le Dragon aux serres de vautour, à la gueule béante, aux yeux féroces sortant de leurs orbites. C’est l’emblème inséparable du fils du Ciel, il est sur son sceau, sur ses tasses, sa vaisselle, ses meubles, sur les pignons, sur les portes, partout». (Annal. de la Prop. de la Foi,

n. 223, p. 298, 1867.) Le Dragon gravé sur le cachet impérial ! Ne dirait-on pas l’infernale parodie de la Croix, surmontant la couronne des princes chrétiens : ou de l’ancienne inscription des monnaies d’or du royaume de France Christus vincit, regnat, imperat ?

Ce n’est pas un vain signe. Le Dieu qu’il représente est l’objet d’un culte réel. Ainsi, le jeune empereur de la Chine, ayant été atteint d’une maladie grave, en 1865, l’impératrice mère s’est rendue, pendant neuf jours, à pied, au lever et au coucher du soleil, au grand temple du Dragon, afin de prier pour son fils. Naguère, les habitants de la ville chinoise de Ting-haé se plaignaient de la sécheresse. Il fut décidé que le Dragon paraîtrait dans les rues et qu’on le prierait solennellement d’envoyer la pluie dans les campagnes. Au jour fixé nous vîmes se dérouler dans la rue principale de Ting-haë les replis du monstre, porté par cinquante ou soixante personnes, autour desquelles se pressait toute la population de la ville (Annal. de phil, chrét., t. XVI, p. 355.)

Aujourd’hui encore, les congrégations chinoises de Saïgon célèbrent chaque année avec un luxe et une pompe inusitées la fête du Dragon. L’interminable procession parcourt les principales rues de la ville et quelquefois même défile dans le jardin de l’hôtel du gouverneur (Courrier de Saigon, 1865.) La hideuse figure du Dragon se rencontre partout. On l’invoque à chaque instant, dans toutes les circonstances importantes de la vie et même après la mort. L’Annamite qui a perdu un membre de sa famille ne se permettrait pas de l’enterrer avant d’avoir demandé au sorcier ou prêtre du Dragon de lui faire connaître le lieu de la sépulture. On suppose qu’il y a des dragons souterrains qui passent et repassent dans certains lieux privilégiés. On place les morts sur leur chemin dans la croyance que les dragons les comblent eux et leurs parents de richesses et de bonheur. Si un malheur vient à frapper la famille, on va déterrer le mort, et, sur l’indication d’un nouvel oracle, on l’inhume dans un lieu plus rapproché du passage du Dragon.

Le Serpent a joué un rôle considérable chez les anciens peuples de l’Inde (Maxime de Tyr, Dissert. VII, p. 139, édit. Reiske), et son culte s’est maintenu jusqu’à ce jour dans cette vaste partie de l’Asie. Leurs livres sacrés sont pleins de récits, où il est fait mention du Serpent. Là, comme en Égypte, tous les symboles du culte portent son image. Un grand serpent figure au commencement du monde et il est l’objet d’une profonde vénération. «On voit un temple très renommé, consacré au Serpent, à l’est du Maïssour, dans un lieu appelé Soubra Manniah. Ce nom est celui du grand serpent, si fameux dans les fables indiennes.

Tous les ans, au mois de décembre, une fête solennelle a lieu dans le temple. D’innombrables dévots accourent de fort loin, pour offrir aux serpents des adorations et des sacrifices dans ce lieu privilégié. Une multitude de ces serpents ont établi leur domicile dans l’intérieur du temple, où ils sont entretenus et bien nourris par les Brahmes qui les desservent. La protection spéciale dont ils jouissent leur a permis de se multiplier, au point qu’on en voit sortir de tous les côtés dans le voisinage. Beaucoup de dévots leur apportent de la nourriture. Malheur à qui aurait le malheur de tuer une de ces divinités rampantes ! Il se ferait une fort méchante affaire»1.

Sur un autre point de l’immense péninsule, le Serpent reçoit aussi les honneurs divins. «Récemment, écrit un de nos missionnaires, j’ai été, à Calcutta, témoin oculaire d’une fête religieuse, célébrée en l’honneur de la déesse Kali. C’est une des plus solennelles de l’année elle se nomme la fête de la Pénitence. Le premier jour de la fête, la multitude des curieux était immense, elle couvrait en quelque sorte le nombre des pénitents. Mais le second et le troisième jour, je vis en beaucoup d’endroits, principalement au coin des rues et dans les carrefours, des hommes qui avaient le milieu de la langue transpercé verticalement d’une longue barre de fer. Ils l’agitaient en cadence au son des instruments, et ils dansaient eux-mêmes en cet état. D’autres s’étaient fait une large ouverture aux reins et aux épaules, et dans chacun des trous passait un énorme serpent, dont les replis enveloppaient leur corps». (Annal. de la Prop. de la Foi, n. IX, p. 535, avril 1836.)

Outre l’adoration nationale du Serpent, les Indiens, comme les anciens habitants de l’Égypte, rendent encore aujourd’hui un culte domestique à un serpent fort commun, et dont la morsure donne presque subitement la mort : on le nomme serpent capel . Leur conduite, que chacun peut vérifier de ses yeux, rend croyable tout ce que nous avons lu de l’antiquité païenne. Les dévots vont à la recherche des trous, où se tiennent ces sortes de serpents. Lorsqu’ils ont eu le bonheur d’en découvrir quelques-uns, ils vont religieusement déposer à l’entrée, du lait, des bananes et autres aliments, qu’ils savent être du goût de ces dieux-reptiles.

Un d’eux vient-il à s’introduire dans une maison ? les habitants se gardent bien de l’en chasser ; il est, au contraire, soigneusement nourri et honoré par des sacrifices. On voit des Indiens entretenir ainsi chez eux, depuis nombre d’années, de gros serpents capels ; et, dût-il en coûter la vie à toute la famille, personne n’oserait porter la main sur eux2.

Passons maintenant en Afrique. De toute antiquité, le Serpent a été le grand dieu de la terre de Cham. Au quatrième siècle, lorsque saint Frumence alla porter la foi aux Éthiopiens, il trouva le culte du serpent dans toute sa splendeur. Pour réussir dans sa mission, il dut, comme Daniel, commencer par détruire le serpent qui avait été jusqu’alors la divinité des Axumites (Gonzalez apud Ludolf., Étiopic., p. 479). Il l’est encore de toute l’Afrique non chrétienne. Parmi toutes les nations noires qu’il a connues, dit un voyageur allemand, il n’y en a pas une qui n’adore le serpent... Les Fidas, outre le grand serpent qui est la divinité de toute la nation, ont chacun leurs petits serpents, adorés comme des dieux pénates, mais qui ne sont pas estimés beaucoup près, aussi puissants que l’autre, dont ils ne sont que les subordonnés. Quand un homme a reconnu que son dieu lare, son serpent domestique, est sans force pour lui faire obtenir ce qu’il demande, il a recours au grand serpent.

«Les sacrifices qui, chez ces peuples, forment la partie la plus importante des cultes, consistent en bœufs, vaches, moutons, etc. Quelques nations offrent aussi des sacrifices humains. Au nombre des fêtes annuelles, il faut compter le pèlerinage de la nation des Fidas au temple du grand serpent. Le peuple réuni devant la demeure du serpent, prosterné la face contre terre, adore cette divinité, sans oser lever les yeux sur elle. A l’exception des prêtres, il n’y a que le roi qui ait droit à cette faveur et pour une fois seulement»3.

Un autre voyageur s’exprime en ces termes : «Le culte le plus célèbre de l’Afrique, dit Bosman, est celui du serpent. Parmi le grand nombre de serpents qui y sont honorés par des cérémonies plus ou moins bizarres, il en est un qui est regardé comme le Père, et auquel on rend des hommages particuliers. On lui a bâti un temple, où des prêtres sont chargés de le servir. Les rois lui envoient des présents magnifiques, et entreprennent de longs pèlerinages pour venir lui présenter leurs offrandes et leurs adorations»4.

Traitant le même sujet dans son histoire des Dieux Fétiches (Fetiches vient du Portugais fetisso, qui veut dire enchanté), le président de Brosses parle d’or lorsqu’il dit : «Le meilleur moyen d’éclaircir certains points obscurs de l’antiquité et de savoir ce qui se passait chez les nations païennes d’autrefois, c’est d’examiner ce qui se passe chez les nations païennes d’aujourd’hui, et de voir s’il n’arrive pas encore quelque part, sous nos yeux, quelque chose de pareil. La raison en est, comme dit un philosophe grec, que les choses se font et se feront comme elles se sont faites. L’Ecclésiastique dit de même Quid est quod fuit ? ipsum quod futurum est. Or, rien ne ressemble plus au culte du serpent et des animaux sacrés de l’Égypte, que celui du fétiche ou serpent rayé de Juidah (On dit aujourd’hui Whydah), petit royaume sur la côte de Guinée, qui pourra servir d’exemple pour tout ce qui se passe de semblable dans l’intérieur de l’Afrique. On voit déjà que rien non plus ne doit plus ressembler au serpent de Babylone, que le prophète Daniel refusa d’adorer». (Du culte des dieux-fétiches, g. 16 et 25, etc., édit. in-12, 1760.)

L’histoire nous a dit que les Épirotes croyaient que tous leurs serpents sacrés descendaient du grand serpent Python : même croyance en Afrique. « Le serpent, continue l’auteur, est un animal gros comme la cuisse d’un homme et long d’environ sept pieds, rayé de blanc, de bleu, de jaune et de brun, la tête ronde, les yeux ouverts, sans venin, d’une douceur et d’une familiarité surprenante avec les hommes. Ces reptiles entrent volontiers dans les maisons et se laissent prendre et manier» (Du culte des dieux-fétiches, pages 29 et suiv.)

«Toute l’espèce de leurs serpents sacrés, si l’on en croit les noirs de Juidah, descend d’un seul, qui habite le grand temple près la ville de Shabi, et qui, vivant depuis plusieurs siècles, est devenu d’une grandeur et d’une grosseur démesurées. Il avait été ci-devant la divinité des peuples d’Ardra ; mais ceux-ci s’étant rendus indignes de sa protection, le serpent vint de son propre mouvement donner la préférence aux peuples de Juidah. Au moment même d’une bataille que les deux nations devaient se livrer, on le vit publiquement passer de l’un des deux camps dans l’autre. Voilà l’ancienne évocation. Le grand prêtre alors le prit dans ses bras et le montra à toute l’armée. A cette vue, tous les nègres tombèrent à genoux et remportèrent facilement une victoire complète sur l’ennemi» (Ibid.)

 

1 Mœurs et institutions des peuples de l’Inde, par M. Dubois, supérieur des Miss. étrang, qui a séjourné vingt-huit ans aux Indes. T. II,

c. XII, p. 435.
2 Mœurs et institutions des peuples de l’Inde, par M. Dubois. -Pour d’autres peuples modernes, voir les Annal. de phil. chrét., citées
plus haut.
3 Otdendrop, cité par le docteur Boudin, dans le Culte du Serpent, p. 51 et suiv., in-8, 1864.
4 Voyage de Bosmnan, dans le Grand dict. de la Fable, art. Serpents et Afrique

 

A Babylone, en Égypte, en Grèce et chez les autres peuples païens de l’antiquité, le serpent avait des temples où il était servi par des prêtres et par des prêtresses, honoré, consulté et nourri aux frais du public. Ses ministres seuls avaient le droit de pénétrer dans son sanctuaire ; hors de là, il se rendait familier et daignait se laisser prendre et manier. Voilà mot pour mot ce qui se passe en Afrique. Écoutons : «On bâtit un temple au nouveau fétiche. On l’y porta sur un tapis de soie, en cérémonie, avec tous les témoignages possibles de joie et de respect. On lui assigna un fonds pour sa subsistance. On lui choisit des prêtres pour le servir et des jeunes filles pour lui être consacrées. Bientôt cette nouvelle divinité prit l’ascendant sur les anciennes. Elle préside au commerce, à l’agriculture, aux troupeaux, à la guerre, aux affaires publiques du gouvernement, etc. On lui fait des offrandes considérables : ce sont des pièces entières d’étoffes de coton ou de marchandises de l’Europe, des tonneaux de liqueurs, des troupeaux entiers ; des prêtres se chargent de porter au serpent les adorations du peuple et de rapporter les réponses de la divinité, n’étant permis à personne autre qu’aux prêtres, pas même au roi, d’entrer dans le temple et de voir le serpent. La postérité de ce divin reptile est devenue fort nombreuse. Quoiqu’elle soit moins honorée que le chef, il n’y a pas de nègre qui ne se croie fort heureux de rencontrer des serpents de cette espèce, et qui ne les loge et les nourrisse avec joie. »

Comblé d’honneurs et desservi par des prêtres, le grand Serpent voulut, comme autrefois, avoir des prêtresses. « Voici de quelle manière on s’y prend pour les lui procurer. Pendant un certain temps de l’année, les vieilles prêtresses ou bétas, armées de massues, courent le pays depuis le coucher dit soleil jusqu’à minuit, furieuses comme des bacchantes. Toutes les jeunes filles d’environ douze ans qu’elles peuvent surprendre leur appartiennent de droit ; il n’est pas permis de leur résister (Dans l’ancien Mexique, on trouve la même traite des jeunes filles au profit du Serpent.) Elles enferment ces jeunes personnes dans des cabanes, les traitent assez doucement et les instruisent au chant, à la danse et aux rites sacrés. Après les avoir stylées, elles leur impriment la marque de leur consécration en leur traçant sur la peau, par des piqûres d’aiguilles, des figures de serpents...

« On leur dit que le serpent les a marquées ; et, en général, le secret sur tout ce qui arrive aux femmes dans l’intérieur des cloîtres est tellement recommandé, sous peine d’être emportées et brûlées vives par le serpent, qu’aucune d’elles n’est tentée de le violer. Alors les vieilles les ramènent pendant une nuit obscure, chacune à la porte de leurs parents, qui les reçoivent avec joie et payent fort cher aux prêtresses la pension du séjour, tenant à honneur la grâce que le serpent a faite à leur famille. Les jeunes filles commencent alors à être respectées et à jouir d’une quantité de privilèges.

« Enfin, lorsqu’elles sont nubiles, elles retournent au temple en cérémonie et fort parées pour épouser le serpent... Le lendemain on reconduit la mariée dans sa famille, et dès lors elle a part aux rétributions du sacerdoce. Une partie de ces filles se marie ensuite à quelques nègres, mais le mari doit les respecter autant qu’il respecte le serpent dont elles portent la marque, ne leur parler qu’à genoux et demeurer soumis en toute chose à leur autorité » (Du culte des dieux-fétiches, p. 49 et suiv.)

Voilà donc, aujourd’hui comme autrefois, en Afrique comme partout, l’innocence profanée par le serpent et consacrée à son service. « Indépendamment de cette espèce de religieuses affiliées, il y a une consécration passagère pour les jeunes filles... On s’imagine que les jeunes filles ont été touchées par le serpent, qui, ayant conçu de l’inclination pour elles, leur inspire une sorte de fureur. Quelques-unes se mettent tout à coup à faire des cris affreux, et assurent que le fétiche les a touchées. Elles deviennent furieuses comme des pythonisses ; elles brisent tout ce qui leur tombe sous la main, et font mille choses nuisibles » (Ibid., 42.)

Au rapport de Bosman, dans d’autres contrées de cette triste partie du monde, on voit, comme dans l’antiquité, les plus belles filles du pays, consacrées au service des serpents. Il y a ceci de particulier que les nègres croient que le grand serpent et ses confrères ont coutume de guetter, au printemps, les jeunes filles sur le soir, et que l’approche ou l’attouchement de ces reptiles leur fait perdre la raison (Bosman, ubi supra.).

Des voyages plus récents confirment ces détails et en ajoutent de nouveaux. «Dans tous les villages, nous disait, il y a peu de temps, celui de nos missionnaires qui a pénétré le plus loin dans l’intérieur de l’Afrique, vous trouvez le fétiche de la localité, sans compter les fétiches de chaque case. Le fétiche du village est ordinairement un gros serpent, qui se promène en liberté dans toutes les rues. Le premier que j’aperçus m’inspira une véritable frayeur. Je saisis mon bâton pour le frapper. Mon guide me retint le bras, et bien il fit. Si j’avais eu, le malheur de toucher au dieu, j’aurais été sur-lechamp mis en pièces. »

A la date du 28 avril 1861, un autre missionnaire écrit du Dahomey : « Le peuple de ce pays semble voué au plus abominable fétichisme. Le culte des serpents vivants est en vogue sur beaucoup de points de la côte ; mais nulle part ils n’ont des temples et des sacrifices réguliers, comme à Whydah (Ville d’environ 20,000 âmes, sur le bord de la mer.) Dans une enceinte bien disposée, on nourrit une centaine de gros serpents, qui vont, quand bon leur semble, se promener en ville. Alors, tous ceux qui les rencontrent se prosternent le front dans la poussière, pendant que l’abominable animal avance lourdement sur le chemin, jusqu’à ce que quelque fervent adorateur le prenne avec respect et le reporte à son sanctuaire»1.

Ce temple, ou plutôt cet affreux repaire, a été visité, en 1860, par un chirurgien de la marine impériale, qui en donne la description suivante : «Ma première visite fut pour le temple des serpents fétiches, situé non loin du fort, dans un lieu un peu isolé, sous un groupe d’arbres magnifiques. Ce curieux édifice consiste simplement en une sorte de rotonde, de dix à douze mètres de diamètre, et de sept à huit de hauteur. Ses murs en terre sèche sont percés de deux portes opposées, par lesquelles entrent et sortent librement les divinités du lieu. La voûte de l’édifice, formée de branches d’arbres entrelacées qui soutiennent un toit d’herbes sèches, est constamment tapissée d’une myriade de serpents, que je pus examiner à mon aise...

 

1 Annales, etc., mars 1361, p. 390. Les Gallas qui habitent la côte opposée de l’Afrique adorent aussi le serpent. A ce Dieu-reptile ils attribuent un redoutable pouvoir sur la nature. Si on éprouve une secousse de tremblement de terre, on voit les habitants courir les mains pleines d’offrandes à la caverne, regardée comme l’habitation du Dieu qui ébranle la terre.

 

«Leur taille varie d’un à trois mètres. La tête est large, aplatie et triangulaire à angles arrondis, soutenue par un cou un peu moins gros que le corps. Leur couleur varie du jaune clair au jaune verdâtre. Le plus grand nombre portent sur le dos deux lignes brunes. Les autres sont irrégulièrement tachetés. Lors de ma visite, ces animaux pouvaient s’élever à plus d’une centaine. Les uns descendaient ou montaient enlacés à des troncs d’arbres, disposés à cet effet le long des murailles ; les autres, suspendus par la queue, se balançaient nonchalamment au-dessus de ma tête, dardant leur triple langue et me regardant avec leurs yeux clignotants ; d’autres, enfin, roulés ou endormis dans les herbes du toit, digéraient sans doute les dernières offrandes des fidèles. Malgré l’étrangeté fascinante de ce spectacle, je me sentais mal à l’aise au milieu de ces visqueuses divinités...

«Les prêtres qui en prennent soin habitent près du temple... Ces affreuses divinités ont aussi leurs prêtresses ; ce sont les féticheuses ou épouses du serpent fétiche. A certaines époques de l’année les vieilles prêtresses parcourent les rues du village, enlèvent les jeunes filles de huit à dix ans qu’elles rencontrent, et les conduisent dans leur habitation. Ces enfants subissent là un noviciat plus ou moins long, et, dès qu’elles sont nubiles, sont fiancées au serpent fétiche. Plus tard, quelques-unes finissent par se marier à de simples mortels, mais assez difficilement, parce que, conservant toujours quelque chose de leur caractère sacré, elles exigent de leur mari une complète soumission»1.

Tous ces dieux reptiles ne sont pas inoffensifs, comme ceux de Whydah. «Un autre point de notre mission, écrit le père Borghero, offre un sceptacle bien autrement révoltant. Au grand Popo, non loin de Whydah, les serpents n’ont pas de temple, il est vrai : mais ils reçoivent un culte qui fait horreur. Il y a là une espèce de reptiles très féroces, de la race de l’aspic, des boas, dit-on. Quand un de ces serpents rencontre sur son chemin de petits animaux, il les dévore sans pitié. Plus il est vorace, plus il excite la dévotion de ses adorateurs. Mais les plus grands honneurs, les plus grandes bénédictions lui sont prodigués, lorsque, trouvant quelque jeune enfant, il en fait sa pâture. Alors les parents de cette pauvre victime se prosternent dans la poussière, et rendent grâce à une telle divinité d’avoir choisi le fruit de leurs entrailles pour en faire son repas.

«Et nous, ministres de celui qui a vaincu l’ancien Serpent et qui l’a maudit, nous sommes obligés d’avoir tous les jours ce spectacle sous nos yeux, sans qu’il nous soit donné de venger l’honneur de notre maître, si indignement outragé»2.

Le culte du serpent s’est retrouvé dans les vastes contrées du Nouveau Monde, et ce n’est pas la moindre preuve de l’unité de la race humaine. Lors de la découverte de l’Amérique, les Espagnols constatèrent sur divers points des traces incontestables du culte du serpent. On se rappelle qu’à Mexico, HUITTZILOPOCHTLI, principale divinité de l’empire, était assis sur une grande pierre cubique, de chaque angle de laquelle sortait un serpent monstrueux. La face du dieu était recouverte d’un masque, auquel était suspendu un autre serpent.

Le temple dédié à QUETZALCOHUATL, autre divinité mexicaine, était de forme ronde, et l’entrée représentait une gueule de serpent, béante d’une manière horrible, et qui remplissait de terreur ceux qui s’en approchaient pour la première fois. Dans les annales les plus reculées des Mexicains, la première femme, appelée par eux la mère de notre chair, est toujours représentée comme vivant en rapport avec un grand serpent. Cette femme, figurée dans leurs monuments par une sorte d’hiéroglyphes, porte le nom de CIKUACOHUATL, ce qui signifie mot à mot : femme au serpent. Entre autres présents, on lui offrait des épines teintes du sang des prêtres et des nobles, puis des victimes humaines3.

C’est ici le lieu de consigner une observation qui se reproduit plusieurs fois dans notre étude. Toute croyance religieuse se traduit par des actes spéciaux qui la caractérisent. Et rien n’est plus vrai que le mot cité plus haut : Dis-moi ce que tu crois, je te dirai ce que tu fais. En ce qui concerne le culte du serpent, l’expérience montre que chez presque tous les peuples, son infaillible corollaire a été le sacrifice humain. N’est-ce pas la preuve évidente que le culte du serpent n’est autre chose que le culte du grand Homicide ? Continuons notre marche.

Pendant les premières années de la conquête, un certain nombre d’indigènes embrassèrent le christianisme, plutôt par crainte que par conviction. Les adorateurs du serpent ne négligeaient rien pour leur faire abjurer la foi et les ramener aux pratiques de l’ancien culte. Sous le titre spécieux de médecins, ils s’introduisaient dans les villages, et ne réussissaient que trop souvent dans leur coupable entreprise. Avant d’admettre le renégat à l’initiation, ils exigeaient la renonciation au christianisme. Ils lui lavaient les parties du corps sur lesquelles il avait reçu les onctions du baptême, pour en effacer toute trace. Ils conduisaient ensuite leur disciple dans une sombre forêt, ou au fond d’un précipice, et là ils appelaient à eux la grande couleuvre bigarrée, qui se présentait accompagnée de plusieurs petites couleuvres.

La grande couleuvre s’élançait d’un bond dans la bouche, et sortait par la partie postérieure du corps. Les autres tour à tour en faisaient autant, puis toutes rentraient dans la fourmilière : ces rites se répétaient treize jours de suite. C’est alors que les initiateurs communiquaient à leurs adeptes, en leur conférant la maîtrise, la puissance mystérieuse qu’euxmêmes exerçaient sur les personnes, directement ou indirectement adonnées à l’idolâtrie.

D’un mot, d’un regard, ils pouvaient, en entrant dans une maison, subjuguer la volonté des habitants et surtout des femmes. Les gens ainsi fascinés se sentaient saisis d’un tremblement convulsif dans tout le corps, au point qu’ils paraissaient comme endiablés. Ils se jetaient par terre, souvent la bouche écumante, et restaient ainsi aussi longtemps qu’il plaisait au maître de les retenir en cet état.

1 Relation de M. Repin dans le Tour du Monde, n. 161, p. 71-74. -4e année, 1863.
2 Annales, etc., mars 1861, p. 390 et suiv. -Comme sous le soleil brûlant de l’Afrique, le culte du serpent existe encore aujourd’hui
dans les neiges de la Mantchourie. Id., 1857, n. 175, p. 428.
3 Hist. des nat. civil. du Mexique, par l’abbé le Brasseur de Bourgbourg, t. III, p. 504.

 

L’évêque de Chiapa déclare tenir tous ces détails et d’autres encore de plusieurs initiés, revenus de leurs erreurs1. Diminué, mais non aboli, le culte du serpent se pratique encore de nos jours chez les tribus sauvages de l’Amérique du Nord.

Un de nos missionnaires, le P. Bonduel qui a séjourné pendant près de vingt ans dans le Wisconsin, nous racontait en 1858 que les sorciers ne s’y livrent jamais à leurs pratiques magiques, que dans les lieux arides, sur les bords des marais fangeux, et la tête entourée de la peau du grand serpent KETCH-KÉFÉBECK. La formule de leur évocation commence par ces redoutables paroles : «O toi, qui es armé de dix griffes, descends dans ma cabane». La prière continue, ajoutait le père, jusqu’à ce que la cabane se mette à se balancer au point que le sommet touche le sol.

Quittons un instant l’Amérique pour faire une excursion dans les archipels nouvellement découverts. Aux îles Viti, dans l’Océan Polynésien, les habitants adorent, dans un énorme serpent, leur principale divinité, qui porte le nom de Ndengeï2.

« Chez la femme australienne, écrit un missionnaire, c’est moins le goût de la parure que l’idée d’un sacrifice religieux, qui la porte à se mutiler. Lorsqu’elle est encore en bas âge, on lui lie le bout du petit doigt de la main gauche avec des fils de toile d’araignée. Au bout de quelques jours, on arrache la première phalange, frappée de la gangrène, et on la dédie au dieu serpent» (Annal. de la prop. de la foi, n. 98, p. 275.)

En Océanie, la manducation du serpent semble marcher de front avec le culte du reptile. Ne serait-ce pas là, pour ces malheureuses victimes du démon, la parodie sacrilège de la communion eucharistique ? Voici ce que rapporte un voyageur moderne : «Les Australiens mangent toute espèce de serpents, même les plus venimeux. Ils ont soin cependant de les vider et de leur couper la tête. Quoique les serpents soient très nombreux dans la Nouvelle-Hollande, je n’en ai jamais rencontré qu’un seul pendant mon séjour à Sydney, et cependant je faisais dans les bois des courses longues et fréquentes.

« Lorsque ce serpent apparut, je le tuai d’un coup de fusil et je m’apprêtais à le mutiler davantage ; mais le naturel qui m’accompagnait le prit, et, après lui avoir coupé la tête pour plus de sûreté, il s’en servit comme d’une cravate, en attendant qu’il le mangeât à son souper» (E. Delessert, Voyages dans les deux Océans, p. 135 et 136.)

Rentrons en Amérique et terminons notre voyage par les États du Sud et par Haïti. En transportant de la côte d’Afrique des millions de nègres en Amérique, la traite y a importé aussi le culte du serpent. La secte dont l’odieux reptile est la principale, peut-être l’unique divinité, s’appelle la secte des Vaudoux. Très répandue parmi les nègres des États-Unis, des Antilles et de Saint-Domingue, elle compte parmi ses adeptes beaucoup de créoles, de gens de couleur et même de blancs des deux sexes. Quelques-uns même occupent dans la société de très hautes positions (L’empereur Soulouque, en particulier, était un fervent adorateur de la couleuvre.)

Les Vaudoux, dont l’immoralité égale, si elle ne surpasse, celle des Mormons, inspirent une grande frayeur. On les croit possesseurs de secrets importants pour fabriquer des poisons terribles, dont les effets sont très divers. Les uns tuent comme la foudre, les autres altèrent la raison ou la détruisent complètement. Bien qu’il soit aussi difficile que dangereux de se mêler de leurs affaires, des faits récents sont venus mettre au jour les honteux et cruels mystères de cette secte abominable. Les Vaudoux s’assemblent, toujours pendant la nuit, dans des habitations isolées ou dans les montagnes, au milieu d’épaisses forêts. Le serpent qui reçoit leurs adorations communique ses volontés par l’organe d’un grand prêtre choisi parmi les sectateurs, et plus particulièrement encore par celui de la compagne que s’adjoint le grand prêtre, en l’élevant à la dignité de grande prêtresse.

Ces deux ministres qui se disent inspirés par le serpent, inspiration à laquelle les adeptes ont la foi la plus robuste, portent les noms pompeux de roi et de reine. Leur résister c’est résister au dieu lui-même, et partant s’exposer aux plus terribles châtiments : une fois réunis les initiés se déshabillent complètement. Le roi et la reine se placent à l’une des extrémités de l’enceinte, près de l’autel, sur lequel est une cage qui renferme le serpent. Lorsqu’on s’est assuré qu’aucun profane ne s’est introduit dans l’assemblée, la cérémonie commence par l’adoration du serpent. Elle consiste en protestations de fidélité à son culte et de soumission à ses volontés. On renouvelle entre les mains du roi et de la reine le serment du secret, accompagné de tout ce que le délire a pu imaginer de plus horrible pour le rendre plus imposant. Ensuite le roi et la reine, du ton affectueux d’un père et d’une mère, adressent à leurs bien-aimés enfants quelques touchantes observations. Puis la reine monte sur la cage qui renferme le serpent (C’est exactement ce que faisait la Pythonisse de Delphes), et ne tarde pas à se sentir pénétrée de l’esprit du dieu qu’elle a sous ses pieds : elle s’agite, éprouve dans tout son corps un tremblement convulsif et l’oracle parle par sa bouche. Lorsque l’oracle a répondu à toutes les questions, le serpent est adoré de nouveau ; et chacun lui offre son tribut.

L’adoration achevée, le roi met le pied sur la cage du serpent, et bientôt il reçoit une impression qu’il communique à la reine et que celle-ci communique à tous les membres placés en cercle. Ceux-ci ne tardent pas à être en proie à la plus violente agitation, ils tournent rapidement sur eux-mêmes, en remuant si vivement la partie supérieure du corps, que la tête et les épaules semblent se disloquer3. Ils finissent les uns par tomber de lassitude, d’autres en pamoison ; d’autres éprouvent un délire furieux. Chez presque tous il y a des tremblements nerveux, qu’ils semblent ne pouvoir maîtriser.

On ne peut décrire ce qui se passe alors. Il est aisé de comprendre qu’à la suite de l’excessive surexcitation des sens qu’ont dû produire ces bacchanales échevelées, l’assouvissement des plaisirs grossiers et des passions brutales, dans ce hideux pêle-mêle des deux sexes, ne peut manquer de présenter le plus dégoûtant spectacle. Ennemi implacable de l’âme de l’homme qu’il pousse à tous les genres de dégradation, Satan ne l’est pas moins de son corps. Chez les différents peuples anciens et modernes, le sacrifice humain est le corollaire infaillible du culte du serpent. Les Vaudoux continuent fidèlement la cruelle tradition. On ne saura jamais le nombre des victimes qu’ils ont égorgées1 ()

 

1 Voir Burgoa, Description geografica de la provincia de Santo Domingo de Ozaca, cap. 71, Mexico, 1674 ; Torquemada, Monarquia indiana, t. II, 1. 6. 2 Pritchard, Researches into The physical history on Menkind. London, 1846, in-8, t. V, p. 247. 3 Ceci rappelle le Djedâb des Aïssaoua de l’Afrique que nous avons vu à Paris en 1867, et les Corybantes de l’antiquité, dont le nom grec signifie agiter violemment la tête. Satan ne vieillit pas

 

Tous ces faits et mille autres du même genre prouvent une fois de plus à l’Europe incrédule, à l’Europe qui tourne le dos au Rédempteur, que le roi de la Cité du mal est toujours le même ; toujours prêt à ressaisir son empire, toujours jaloux de se faire adorer sous la forme victorieuse du serpent, toujours avide du sang de l’homme devenu son esclave. Ils établissent encore que le culte du serpent, comme le sacrifice humain, a fait le tour du monde. L’un et l’autre existent encore aujourd’hui, le premier surtout, sur une large échelle, chez un grand nombre de peuples de l’Afrique, de l’Asie et de l’Amérique. Ainsi, dans la Cité du mal deux perpétuités : perpétuité du sacrifice humain ; perpétuité de l’adoration du serpent, sous sa forme naturelle. Ces deux perpétuités en impliquent une troisième : la perpétuité des oracles dans le monde païen. Sans cela, comment expliquer que, sous tous les climats, à toutes les époques, à tous les degrés de civilisation, l’homme non chrétien ait pris pour son Dieu, pour son grand Dieu, le plus abhorré de tous les êtres et lui ait sacrifié ce qu’il a de plus cher ? (Voir sur le serpent un beau passage de Chateaubriand, Génie du Christ., t. I, liv. III, c. 2.)

Pourtant il en est ainsi. Le fait est universel et permanent ; il a donc une cause universelle et permanente. Cette cause n’existe ni dans les lumières de la raison, ni dans les inclinations de la nature, ni dans la volonté de Dieu. A moins de demeurer devant ce fait impitoyable, les yeux écarquillés et la bouche béante, il reste donc à l’expliquer par le rôle souverain du serpent dans la chute de l’humanité. Avec la raison éclairée par la foi, il faut reconnaître qu’un pareil culte ne venant ni de Dieu ni de l’homme est forcément révélé par une puissance intermédiaire. N’oublions pas qu’ici le mot révélation n’implique pas la divinité du révélant ; mais l’universalité et l’identité de la révélation impliquent l’universalité et l’identité du révélant. Nous en parlerons ailleurs.

Traiter tout ceci de superstition, de figurisme et d’allégorie, c’est mentir à sa propre conscience et se moquer du sens commun. Parler de superstition, d’ignorance, de démence, dans une croyance fondamentale : c’est ne rien dire ou c’est faire le procès au genre humain. Mais si depuis six mille ans le genre humain, étranger au christianisme, a été, s’il est encore un fanatique, un aliéné, un ignorant, c’est avouer que le christianisme est la vérité, la lumière, la raison. Laissons, pour essayer de sortir de là, l’incrédule balbutier des sophismes, et continuons.

CHAPITRE XXVI
(NOUVELLE SUITE DU PRÉCÉDENT.)

Le Saint-Esprit, oracle et directeur de l’ordre social dans la Cité du bien. - Satan, oracle et directeur de l’ordre social dans la Cité du mal. - Existence universelle des oracles sataniques : témoignages de Plutarque et de Tertullien. - Croyance universelle aux oracles : passages de Cicéron, de Baltus. - C’étaient les démons eux-mêmes qui rendaient les oracles : paroles de Tertullien, de saint Cyprien, de Minutius Felix. - Les oracles n’étaient pas une jonglerie : preuves.

Nous avons ajouté que Jéhovah, présent dans le tabernacle et dans le temple, n’était pas seulement le Dieu de Son peuple et le gardien de la religion ; mais encore l’oracle et le directeur de la société civile et politique c’est-à-dire que du fond de son sanctuaire il dirigeait toutes les entreprises de Sa Cité, dont les membres avaient soin de ne rien faire sans le consulter (Voir la Concordance au mot consulere.). Ses volontés se manifestaient tour à tour par des songes, par des voix et par des oracles.

1 Entre beaucoup de faits nous en citerons un de date très récente et qui a obtenu une publicité judiciaire. Au mois de décembre 1863, à Bizoton, aux portes mêmes de la capitale d’Haïti, le nommé Congo Pellé reçut du Dieu Vaudoux l’ordre de lui faire un sacrifice humain. A ce prix, la fortune devait visiter sa pauvre demeure. De concert avec sa sœur, Jeanne Pellé, il résolut d’immoler au serpent sa propre nièce, la petite Claircine, âgée de huit ans. La jeune fille fut conduite le 27 décembre chez un nommé Julien Nicolas, qui, secondé par d’autres adeptes, Floréal, Guerrier, la femme Beyard, lui lia les bras et les jambes. Claircine fut alors transportée dans la maison de Floréal et déposée dans un lieu mystérieux appelé humfort, dans le langage des initiés. Elle y resta quatre jours, et le mercredi 30 décembre, à dix heures du soir, la victime fut de nouveau portée chez Congo Pellé. L’heure du sacrifice avait sonné. Jeanne Pellé saisit sa nièce par le cou et l’étrangle, pendant que Floréal lui presse les côtes et que Guerrier lui tient les pieds. Le cadavre est étendu sur le sol, et Floréal l’écorche avec un couteau, après lui avoir coupé la tête. Cette opération à peine terminée, Jeanne Pellé, Floréal, Guerrier, Congo, Néréine, femme de Floréal, Julien Nicolas et les femmes Roséide et Beyard se précipitent sur la victime, dévorent ses chairs palpitantes et boivent son sang encore chaud. Après cet horrible festin, les cannibales se rendent chez Floréal avec la tête de la pauvre Claircine, la font bouillir avec des ignames et en mangent les parties charnues. Le crâne ainsi dépouillé est placé sur un autel ; Jeanne agite une clochette, et les adeptes, exécutant une danse religieuse, tournent autour de l’autel en chantant une chanson sacrée, qui probablement n’était autre que le fameux hymne vaudoux : Eh ! eh !bomba! hen ! hen ! Conga bafio sé ! Conga manne de li, Conga de ki la Conga li ! La cérémonie terminée, la peau et les entrailles de Claircine furent enterrées près de la maison de Floréal. On avait déjà recueilli dans des vases, qui devaient être précieusement conservés, ce qui restait du sang de la victime. Quant aux os, ils furent pulvérisés, car la cendre devait en être également conservée. L’œuvre sainte était accomplie, et les adorateurs de la couleuvre se séparèrent, en se donnant rendez-vous pour le 6 janvier, jour des Rois, où ils devaient faire un nouveau sacrifice. La victime, cachée chez Floréal, n’attendait plus que le couteau sacré. C’était une jeune fille, nommée Losama, que Néréine avait volée sur le chemin de Leogane. La justice fut heureusement avertie ; et les anthropophages, condamnés à mort par le jury, ont été exécutés le 6 février 1864. Moniteur haïtien, 12 mars 1864 ; voir aussi Culte du Serpent, par le docteur Boudin ; Journal d’un miss. au Texas, in-8, p. 356 ; la Tribune de Mobile, 2 octobre 1865 ; l’Orléanais, journal de la Nouv.-Orléans, 6 juillet 1859, etc.

 

Tous les traits de ce parallélisme se retrouvent dans la Cité du mal. Croire que la présence du Dieu-serpent, au milieu du monde, n’avait qu’un motif, un but purement religieux, serait une erreur. Elle avait un motif, un but social au premier chef. C’est dire en d’autres termes que, du fond de ses sanctuaires, Satan dirigeait non seulement la religion, mais la société païenne, par ses oracles et par ses prestiges. De ce nouveau phénomène les preuves sont presque aussi nombreuses que les pages de l’histoire.

Le monde païen était couvert d’oracles ; et le monde païen, c’était la terre entière, à l’exception de la Judée. Sur ce point, l’histoire chrétienne et l’histoire profane sont unanimes. Au nom de l’une et de l’autre écoutons Plutarque et Tertullien : le premier, prêtre des idoles ; le second, prêtre du vrai Dieu. Plutarque s’exprime ainsi : « Le premier article de l’établissement des lois et de la police, c’est la créance et persuasion des dieux, par le moyen de laquelle Lycurgue sanctifia jadis les Lacédémoniens, Numa les Romains, Ion les Athéniens, et Deucalion tous les Grecs universellement, en les rendant dévots et affectionnés envers les dieux, en prières, serments, oracles et prophéties ; de sorte que, allant par le monde, vous trouverez des villes sans murs, sans académies, sans rois, sans argent, sans monnaie, sans théâtres, sans gymnases ; mais vous n’en trouverez jamais qui soient sans Dieu, sans prière, sans sacrifices pour obtenir des biens et détourner des maux. Jamais homme n’en vit ni n’en verra jamais : il serait plus facile de bâtir une ville dans les airs, que d’en bâtir ou d’en conserver une sans religion. » (Contre Colotès, ch, XVIII, trad. d’Amyot.)

Formulant, d’un seul mot, la pensée de Plutarque : « Le monde, dit Tertullien, est encombré d’oracles, oraculis stipatus est orbis.»(De Anima, ch. XLVI.)

Pour citer seulement quelques-uns des plus connus vous avez Béelzébub, chez les Philistins ; Moloch, chez les Moabites ; Bélus, à Babylone ; Jupiter Ammon, en Égypte. Dans la Grèce, Délos, Claros, Paphos, Delphes, Dodone. En Italie, vous trouvez les oracles célèbres de Géryon, à Padoue ; de Diane, à Préneste ; d’Hercule, à Tivoli ; d’Apollon, à Aquilée et à Baïa ; de la sybille, à Cumes ; à Rome et dans les environs, ceux de Mars, d’Esculape, du Vatican, de Clitumnus, de Janus, de Jupiter Pistor ; ceux d’Antium, celui de Podalirius en Calabre, et plus de cent autres (Voir Baltus, Hist. des oracl., etc.)

La Judée elle-même en était environnée. Les consulter était une des tentations les plus fortes du peuple de Dieu. C’est au point que la peine de mort, portée dans la loi, ne l’en défendait pas toujours. Après le schisme des dix tribus, les oracles furent en permanence au milieu d’Israël (Voir, entre autres, IV, Rois. 1-2 ; et les endroits où il est parlé des prêtres de Baal). Saül lui-même consulte la pythonisse d’Endor, c’est-à-dire une femme possédée par un esprit appelé Python, dont il est si souvent parlé dans l’Écriture1.

Et puis, qu’étaient les réponses des augures et des aruspices, sinon des oracles ou l’interprétation des oracles ? Or, les augures et les aruspices se rencontraient sur tous les points du globe, dans les villes et dans les campagnes, et leur science était l’objet d’une étude universelle. «C’est un fait constant, dit Cicéron, que, chez les anciens, les chefs des peuples étaient rois et augures en même temps. Gouverner et connaître les secrets divins étaient à leurs yeux deux fonctions également royales. C’est de quoi Rome, dont les rois furent aussi augures, in qua et reges, augures, nous fournit de grands exemples. Après eux, les particuliers qui ont été revêtus du même sacerdoce ont gouverné la république par l’autorité de la religion2.

« Cette sorte de divination n’a pas été négligée même chez les barbares. Il y a des druides dans les Gaules, parmi lesquels j’ai connu Dividiacus d’Autun, qui disent connaître l’avenir, partie par science augurale, partie par conjecture. Parmi les Perses, les mages sont augures et devins... et nul ne peut être roi de Perse, qu’il n’ait été instruit auparavant dans la science des mages. Il y a même des familles et des nations entières qui sont particulièrement adonnées à la divination. Toute la ville de Telmesse, dans la Carie, excelle dans la science des aruspices. Dans Élide, ville du Péloponèse, il y a deux familles ; l’une des Jamides, l’autre des Clytides, qui sont célèbres dans la même science.

« L’Étrurie a surtout la réputation de posséder une grande connaissance des fulgurations, et de savoir expliquer ce que chaque prodige peut présager. C’est pourquoi nos ancêtres, lorsque l’empire florissait, ordonnèrent très sagement que six enfants des principaux sénateurs seraient envoyés chez chaque peuple d’Étrurie, pour y être instruits dans la science des Étruriens ; de peur que, par la corruption des hommes, il n’arrivât dans la suite qu’une si grande autorité dans la religion ne vînt à être exercée pour le gain par des âmes mercenaires. Quant aux Phrygiens, aux Pisidiens, aux Ciliciens et aux Arabes, ils se règlent ordinairement par les signes qu’ils tirent des oiseaux : ce qui se fait pareillement dans l’Ombrie » (De Divinat., lib. I, ch. XLI, édit. in-8. Paris, 1818.)

Le vrai Dieu, avons-nous dit, manifestait Ses volontés par des oracles proprement dits : et on voit sans cesse les conducteurs d’Israël consulter le Seigneur dans le tabernacle ou dans le temple ; par des voix mystérieuses qu’on entendait sans voir, ou en voyant l’être de qui elles sortaient : témoin Agar, Gédéon, Samuel à Silo, Saül sur le chemin de Damas ; par des songes : témoin Jacob, Judas Machabée et vingt autres.

Satan a contrefait tous ces genres de révélation. Quant aux oracles proprement dits, nous venons de voir qu’ils étaient innombrables dans la Cité du mal. S’agit-il des voix mystérieuses ? Nous en citerons plus loin un des plus remarquables exemples. En attendant, voici ce que dit Cicéron : « Souvent les faunes ont fait entendre leurs voix ; souvent les dieux ont apparu sous des formes tellement sensibles, qu’ils ont forcé quiconque n’est pas stupide ou impie à reconnaître leur présence » (De Natur. Deor., lib. II, cap. III.)

Et ailleurs : « Souvent même, au rapport de la tradition, on a entendu des faunes au milieu des batailles ; souvent des voix véritables se sont fait entendre dans les temps de trouble, sans qu’on pût savoir d’où elles venaient. Entre beaucoup d’exemples de ce genre, deux surtout méritent de fixer l’attention. Peu avant la prise de Rome, on entendit une voix qui venait du bois consacré à Testa... et cette voix avertissait qu’on eût à reconstruire les murailles, parce que, autrement, la ville serait prise dans peu... L’oracle ne fut reconnu que trop vrai» (De Divinat., lib. I, cap. XLV.)

 

1 Rois., XXVIII, 7. -Remarquons avec Baltus que Python semble venir d’un mot hébreu qui signifie serpent, « nom convenable à celui qui inspirait tous ces faux prophètes. » Ibid., Suite de la réponse, 1re part., 142. 2 Ils savaient qu’au moyen de certaines formules magiques on pouvait appeler ou détourner la foudre. Extat annalium memoria, sacris quibusdam ac precationibus vel cogi fulmina vel impetrari. Ausaldi, Hist., lib. II, c. 54.

On connaît les chênes dodoniques, dont l’espèce n’est pas éteinte. «A Joal, écrit un de nos missionnaires d’Afrique, il y a des arbres fatidiques, et des rites mystérieux pour l’évocation des génies».1

Quant aux songes, Cicéron consacre neuf chapitres du premier livre de la Divination, à rapporter quelques-uns des plus célèbres parmi les Grecs et les Romains (Depuis le ch. XX jusqu’au ch. XXIX). Les temples dans lesquels on allait en demander se trouvaient partout. «Le monde, dit Tertullien, en était couvert. Pour n’en citer que quelques-uns : qui ne connaît ceux d’Amphiaraüs, à Orope ; d’Amphiloque, à Mallus ; de Sarpédon, dans la Troade ; de Trophonius, en Béotie ; de Mopsus, en Cilicie ; d’Hermione, en Macédoine ; de Pasiphaé, en Laconie ? C’est une chose certaine, que très souvent les démons envoient des songes quelquefois vrais, gracieux et séduisants, et nous savons pourquoi ; mais le plus ordinairement troublés, trompeurs, honteux, immondes »(De Anima, cap. XLVI, XLVII.) Comme Cicéron, le grand apologiste en donne une longue nomenclature.

La croyance aux oracles, c’est-à-dire aux dieux parlants, n’était pas moins universelle que l’existence même des oracles. Écoutons encore la double voix de l’antiquité. « L’Orient et l’Occident, continue Tertullien, les Romains et les Grecs, toute la littérature du monde croit aux oracles, les commente et les affirme» (Quanti autem commentatores et adfirmatores in hancrem... tota saeculi litteratura. De Anima, ibid.)

Notre république, dit Cicéron, ainsi que tous les royaumes, tous les peuples, toutes les nations, sont pleins d’exemples de la véracité incroyable des oracles. Jamais ceux de Polyides, de Mélampodis, de Mopsus, d’Amphiaraüs, de Calchas, d’Hélénus, n’auraient été si fameux ; jamais tant de nations, telles que l’Arabie, la Phrygie, la Lycaonie, la Cilicie, et surtout la Pisidie, n’auraient conservé les leurs jusqu’à nos jours, si toute l’antiquité n’en avait attesté la véracité. Jamais notre Romulus n’aurait consulté les oracles pour fonder Rome ; et la mémoire d’Attius Navius n’aurait pas été si longtemps florissante, si tous n’avaient pas dit des choses admirables de vérité (De Legib., lib. II, cap. XIII, édit. Paris, 1818.)

Cette foi du genre humain, Cicéron la fait reposer sur le raisonnement suivant : « Il est certain qu’il y a des dieux ; donc ils nous font connaître l’avenir. Que s’ils nous le font connaître par des signes, il faut qu’ils nous donnent en même temps le moyen d’entendre ces signes ; ce moyen ne peut être que la divination : donc il est une divination... Si donc la raison et les faits sont pour moi ; si les nations, si les barbares, si nos ancêtres mêmes conviennent de tout ce que je viens d’avancer : quel sujet y a-t-il de le révoquer en doute ? Que si, outre cela, c’est une chose qui ait toujours été reconnue par les plus grands philosophes, par les plus célèbres poètes et par les hommes d’une éminente sagesse qui ont fondé les républiques et bâti les villes, attendrons-nous que les bêtes parlent, et l’accord unanime du genre humain ne pourra-t-il nous suffire ?... La vérité des oracles est une chose dont on n’a jamais douté dans le monde avant la philosophie, qu’on a développée depuis peu (C’était le rationalisme qui dévorait ce qui restait d’antiques traditions chez les païens) ; et même, depuis les progrès de cette philosophie, aucun philosophe n’a jamais eu d’autre sentiment. Epicure seul est d’une opinion contraire. Mais doit-on compter pour quelque chose le sentiment d’un homme, qui soutient qu’il n’y a point de vertu gratuite dans le monde ?» (De Divinat., lib. I, cap. xxxix.)

Parlant de l’oracle de Delphes en particulier : «Je soutiens, ajoute le même témoin, que jamais cet oracle n’aurait été si célèbre ni si fameux, jamais il n’aurait été enrichi des présents de tous les peuples et de tous les rois, si toutes les générations n’avaient reconnu la vérité de ses réponses. » (De Divinat., lib. I, cap. xxix.) Plus loin, il assure de nouveau que ce n’est pas seulement le peuple qui croit aux oracles, mais tout ce qu’il y a de plus éclairé dans le monde. «A l’exception, dit-il encore, d’Épicure, qui ne sait que balbutier en parlant de la nature des dieux, tous les philosophes ont cru aux oracles» (Ibid.)

Rien n’est plus vrai. Les écoles de philosophie les plus célèbres de l’antiquité, telles que les pythagoriciens, les platoniciens, les stoïciens défendaient les oracles de toutes leurs forces, et traitaient d’impies et d’athées le petit nombre d’épicuriens et de cyniques qui n’y ajoutaient pas foi. Cette croyance n’a pas même cessé avec le paganisme.

«Depuis la naissance du Sauveur du monde, dit Baltus, tous les philosophes en ont été plus entêtés que jamais. Ils ont soutenu les oracles avec ardeur, pour soutenir la cause de leur religion, qui tombait en décadence. Les épicuriens mêmes et les cyniques, oubliant dans cette occasion les principes et les intérêts de leur secte, les faisaient valoir autant qu’ils pouvaient ; comme on le voit par l’ouvrage de Celse, où cet épicurien oppose aux prophètes de l’Ancien Testament (Apud Origen., lib. VII) les oracles de la Grèce, qu’il exalte beaucoup au-dessus de ceux des prophètes, et dont il parle en homme persuadé de leur excellence et des grands avantages qu’on en avait retirés. Il en est de même de Maxime de Tyr, cynique de profession et maitre de Julien l’Apostat» (Id., Réponse, III part., p. 344 et suite, etc., p. 276.)

Avec autant de certitude qu’on croyait aux oracles, on croyait à la présence des dieux qui les rendaient (Oracula, dit Cicéron. De Divinat. lib. I, cap. xxxi.) De là, le nom d’un dieu donné à chaque oracle : Apollon à Delphes ; Esculape à Épidaure ; Jupiter au sanctuaire de Memnon ; ainsi des autres. Or, ceux que les païens appelaient dieux n’étaient que démons. Cent fois les Pères de l’Église, témoins des oracles et des prestiges, l’ont prouvé et par les paroles et par les faits.

«Jusqu’ici, dit Tertullien, j’ai apporté des raisons ; mais voici des faits évidents qui prouvent que vos dieux ne sont que des démons. Que l’on amène devant vos tribunaux un vrai possédé du démon : si quelque chrétien lui commande de parler, cet esprit avouera alors aussi véritablement qu’il n’est qu’un démon, qu’il dit ailleurs faussement qu’il est Dieu. Appelez de même ceux qui sont inspirés par une de vos divinités : ou la vierge qui promet la pluie, ou Esculape qui guérit les malades. Si ces dieux, n’osant mentir au chrétien qui les interroge, n’avouent pas qu’ils sont des démons, faites mourir sur-le-champ ce chrétien téméraire. Qu’y a-t-il de plus évident que ce fait, de plus sûr que cette preuve ?» (Apol. cap. XXIII. -On la trouve sans cesse répétée dans les actes des martyrs en Orient et en Occident.)

 

Annales de la Prop. de la Foi, n. 209, p. 270, an. 1863. -On trouve encore les usages antiques transformés, il est vrai, mais reconnaissables dans les habitudes de la Grèce moderne. «La divination par l’examen des os, dit madame Dora d’Istria, et particulièrement par l’omoplate rôti, est une transformation évidente de l’inspection des entrailles des victimes dont il est si souvent question dans Homère». A Dodone et à Delphes, le laurier vénéré révélait l’avenir par le bruissement de ses feuilles sacrées. De nos jours, les jeunes filles grecques interrogent le bruit des feuilles de rose. Les chênes fatidiques de la Dodone d’Epire, où les Pélasges avaient un oracle aussi célèbre que le mantéion de Delphes, reçoivent encore sous leur ombre des dormeurs qui demandent l’avenir à leurs songes. Voir Excursion en Roumélie et en Morée par Mme Dora d’Istria, Paris, 1863

 

Saint Cyprien parle comme Tertullien. «Ce sont, dit-il, les mauvais esprits, cachés dans les statues et dans les images consacrées, qui inspirent leurs prophètes ; qui remuent les fibres des entrailles des victimes ; qui gouvernent le vol des oiseaux ; qui disposent des sorts et qui rendent les oracles, en y mêlant toujours le faux avec le vrai»(De idolor. vanitat.) Puis, en preuve de ce qu’il avance, l’illustre docteur ajoute : «Cependant ces esprits, conjurés au nom du vrai Dieu, nous obéissent sur-le-champ, ils se soumettent à nous, ils nous avouent tout, et sont contraints de sortir des corps qu’ils obsèdent. On voit que nos prières redoublent leurs peines, qu’elles les agitent, qu’elles les tourmentent horriblement. On les entend hurler, gémir, supplier et déclarer, en présence même de ceux qui les adorent, d’où ils viennent et quand ils se retireront» (Ibid).

Minutius Félix, Lactance, saint Athanase, tous les Pères latins et grecs affirment le même fait ; ils l’affirment en face des païens eux-mêmes. Ou tous ces grands hommes étaient hallucinés, ou bien il faut reconnaître qu’ils étaient bien sûrs de ce qu’ils disaient, pour fonder sur une pareille preuve l’apologie du christianisme et la vérité de la religion qu’ils défendaient (Voir Baltus, I part., p. 90 à 109.)

Il fallait aussi qu’il fût halluciné, ou que la vérité des oracles lui fût bien démontrée, pour qu’un des plus grands hommes des temps modernes, le grave, l’illustre Kepler, n’ait pas craint d’écrire en face de la science et de la demi-science : «On ne peut nier qu’autrefois les démons n’aient parlé aux hommes par les idoles, par les chênes, par les bois, par les cavernes, par les animaux, par les plus muettes parties du corps, en sorte que l’art de la divination n’est nullement une jonglerie pour tromper les simples»(De Stella nova.-Cometarum physiologica, p. 107, in-4°, Pragae, 1606.)

Au reste, entre les chrétiens et les paiens le point en litige n’était pas la présence des esprits dans les oracles, mais la nature de ces esprits. Les païens soutenaient que ces esprits étaient des dieux, et ils les adoraient. Les chrétiens, au contraire, prouvaient que c’étaient des démons, et ils avaient horreur de leur culte. Mais, nous le répétons, tous étaient d’accord sur la présence d’agents surnaturels dans les oracles. Nous avons dit que les chrétiens prouvaient que tous ces dieux inspirateurs d’oracles n’étaient que des esprits malfaisants, et leurs arguments étaient sans réplique.

D’une part, ils forçaient ces prétendus dieux à confesser eux-mêmes qu’ils n’étaient que des démons.

«Vous savez bien, disait Minutius Félix à ses anciens coreligionnaires, que vos dieux, Saturne lui-même, Sérapis, Jupiter, et tous les autres que vous adorez, avouent qu’ils ne sont que des démons. Or, il n’est pas croyable qu’ils mentent eux-mêmes pour se déshonorer, surtout en votre présence. Croyez-les donc et reconnaissez qu’ils sont des démons, puis qu’eux-mêmes en rendent témoignage» (In Octav.)

D’autre part, résumant, d’après les auteurs païens eux-mêmes, les oracles des dieux et les actes qui en avaient été la suite, ils montraient, avec l’évidence de la lumière, qu’ils avaient constamment commandé les sacrifices humains et des impudicités qui font rougir ; enseigné la magie, provoqué des guerres et des meurtres ; loué des impies et des scélérats et anéanti la liberté humaine, en soutenant partout le dogme de la fatalité ou du destin (Voir les preuves dans Baltus, Ire part., p. 118 à 130.)

«Et vous regardez comme des dieux, leur disait Lactance, ceux qui outragent de la sorte l’humanité et la vérité ! Oui, dieux, mais dieux malfaisants et pervers, c’est-à-dire esprits rebelles qui veulent usurper le nom de Dieu et le culte qui Lui est dû. Non qu’ils désirent des honneurs, il n’en est point pour ceux qui sont perdus sans ressources ; non qu’ils aient la prétention de nuire à Dieu, nul ne le peut : mais aux hommes. A tout prix ils veulent les détourner de la connaissance et du culte de la majesté suprême, afin de les priver de l’immortalité bienheureuse, qu’eux-mêmes ont perdue par leur malice. Ils obscurcissent la vérité par des ténèbres et des nuages, afin que le genre humain ne connaisse ni son créateur ni son père. Pour mieux y réussir, ils se cachent dans les temples, ils se mêlent aux sacrifices, ils font des prestiges qui étonnent et qui font rendre les honneurs divins à des simulacres de dieux» (Lact., lib. II, c. XVII.)

De ce qui précède résultent deux faits : le premier, que le monde païen était plein d’oracles : ils l’entouraient comme

une ligne de circonvallation entoure une ville assiégée : oraculis stipatus. Telle est, entre mille, la déclaration de

Plutarque et de Tertullien, deux témoins oculaires, placés aux antipodes l’un de l’autre, et par là étrangers à toute

connivence. Le second, que ces oracles étaient rendus par des esprits. Sur ce point nouvelle unanimité de la part des

témoins oculaires. L’incrédulité moderne n’ose nier le fait ; mais elle se moque de l’explication. Suivant elle, les oracles

étaient une pure jonglerie, bonne pour amuser la multitude ignorante, mais sans influence sur les hommes éclairés, qui

n’y croyaient pas.

Une jonglerie ! cela est bientôt dit : mais vos raisons ? Affirmer n’est pas prouver. Qu’est-ce qu’une jonglerie qui a régné sur toute l’étendue du globe, pendant vingt siècles, qui a constamment jeté le genre humain dans l’hallucination, au point de lui persuader qu’il voyait ce qu’il ne voyait pas, qu’il entendait ce qu’il n’entendait pas ? Une jonglerie qui règne encore dans la plus grande partie de la terre, où elle continue de produire le même renversement des sens et de la raison ? Une jonglerie qui n’a cessé, chez les nations policées, qu’à l’arrivée du christianisme ; qui continue avec le même succès chez tous les peuples que le christianisme n’a pas éclairés, et qui revient où sa lumière disparaît ?

Singulière jonglerie ! dont le secret se perd quand le monde devient chrétien, et qui se retrouve quand il cesse de l’être. Dites le nom, le pays, la naissance de l’habile jongleur qui l’a inventée, et qui renonce à son métier, suivant le degré de latitude où il se trouve par rapport au christianisme ? Admettre une jonglerie universelle, et

universellement crue, c’est admettre la folie universelle ; mais, si le genre humain est fou, prouvez que vous êtes sage.

Et puis, de quelle nature était cette jonglerie ? Elle était bonne, dites-vous, pour amuser la multitude ignorante. Singulier amusement pour la multitude, même ignorante ! que le sacrifice de ce qu’elle avait de plus cher. Tous les oracles ont exigé des victimes humaines. On a vu mille fois, sur mille points du globe, des milliers de parents apporter, aux autels de divinités monstrueuses, leurs propres enfants : et vous croyez qu’ils obéissaient à une simple jonglerie !

On a vu des peuplades entières, telles que les Pélasges de la Grande-Grèce, abandonner leurs biens et leur patrie, pour se soustraire aux ordres de ces oracles sanguinaires : et jamais la pensée ne leur est venue de se défier des jongleries sacerdotales ! Vous admettez, sans froncer le sourcil, que des hommes ont pu se jouer ainsi de leurs semblables, pendant des siècles entiers, sans que jamais personne ait pu découvrir leur fourberie ! Si vous êtes incrédules en matière de religion, convenez que ce n’est pas la crédulité qui vous manque.

Du moins, soyez d’accord avec vous-mêmes. Pour vous l’antiquité païenne est l’époque de la vraie lumière : et vous en faites l’époque la plus facile à tromper ! Serait-il vrai que vos convictions changent avec les besoins de la polémique ?

Vous répondez : il ne s’agit que de la multitude ignorante ; et on la trouve aux époques mêmes les plus civilisées. Multitude, en effet, singulièrement ignorante, qui, suivant Tertullien, comprend tous les lettrés du monde, omnis soeculi litteratura ; et qui, au témoignage de Cicéron lui-même, se compose de tout ce que les peuples païens de l’Orient et de l’Occident ont connu, pendant deux mille ans, de plus célèbre par le génie et par la science. Rois, législateurs, capitaines, orateurs, philosophes de tous les noms, pythagoriciens, platoniciens, stoïciens, tous les hommes, enfin, moins trois ou quatre brutes épicuriennes, Epicuri de grege porci : voilà de quoi se compose la multitude ignorante qui a cru aux oracles. Et vous n’y croyez pas ! Prenez garde la négation est périlleuse. Elle pourrait vous faire appliquer le proverbe : Qui se ressemble s’assemble.

Avant de poursuivre l’examen de l’objection, arrêtons-nous un instant. Pour se séparer ainsi de la foi commune, il faut plus que des prétextes : il faut des motifs. Jusqu’ici nous n’avons vu que les premiers, voyons quels peuvent être les seconds. Il y en a deux : l’ignorance et l’intérêt. Un grave philosophe va nous les expliquer.

«L’ignorance de nous-mêmes, dit-il, nous fait oublier que les hommes sont naturellement incrédules : Nous ne voyons pas aisément ce qui est au delà de ce que nous voyons. Tout ce qui est merveilleux et extraordinaire leur paraît suspect. Ils y soupçonnent toujours de la fraude et de l’imposture, et, pour peu qu’il y en ait, il n’est pas possible qu’elle leur échappe. Il n’arrive même que trop souvent, par cet éloignement naturel à croire tout ce qui paraît extraordinaire, qu’ils supposent de la fourberie, où ils n’ont pas la moindre raison d’en soupçonner. Que si la vérité, et souvent une vérité toute divine, a tant de peine à se faire reconnaître, comment une fourberie purement humaine pourrait-elle se soutenir longtemps ? Comment pourrait-elle subsister des siècles entiers, et tromper, non pas quelques ignorants, mais les plus savants hommes et les nations entières les plus éclairées et les plus habiles ?

« Tels ont été, à la lettre, ces fameux oracles du paganisme. Ils ont subsisté plus de deux mille ans, ils ont été, durant tout ce temps, consultés, admirés et respectés de tout le paganisme, des peuples et des nations les plus éclairés. Les Grecs et les Romains les ont considérés comme ce qu’il y avait de plus auguste et de plus divin dans leur religion. Tous les philosophes en ont été convaincus comme les autres. A peine s’en trouve-t-il un seul parmi ceux qui, semblables aux bêtes, ne reconnaissaient ni divinité, ni providence, ni immortalité de l’âme, pour oser balbutier que tous ces oracles n’ont été que des fourberies des prêtres des idoles » (Baltus, II part., 281 et suiv.)

On voit par là d’où vient l’opposition. Ce n’est ni l’autorité ni la science qui la motivent, mais l’intérêt du cœur. Le surnaturel importune l’homme animal, et il le nie. Mais sa négation le conduit à l’absurde. «Les épicuriens anciens et modernes, continue Baltus, sont forcés d’admettre le fait des oracles ; mais à la manière dont ils l’expliquent, les oracles étaient des fourberies si grossières, qu’elles devraient être incapables de tromper, pendant six semaines, les gens de la campagne les plus stupides et les plus ignorants. Suivant eux, on parlait aux adorateurs dans des statues creuses, on leur criait aux oreilles avec des trompettes ; on les endormait avec je ne sais quelles drogues ; on faisait jouer à leurs yeux des marionnettes.

«Et pendant plus de deux mille ans tous les peuples ont cru que tout cela était divin, surnaturel, miraculeux, en un mot, l’ouvrage des dieux et l’effet de leur puissance ! Parmi les philosophes les plus habiles, au sein des nations les plus éclairées, il ne s’est trouvé personne pour découvrir la fraude ! Est-ce que les hommes d’alors étaient incapables de soupçonner qu’on pût ou qu’on voulût les tromper ? Si les prêtres des idoles avaient intérêt à les amuser et à les séduire, eux n’en avaient-ils pas beaucoup plus à éviter de l’être ?» (ibid.)

Afin de donner à leur explication naturelle des oracles un vernis de science, d’autres épicuriens les ont attribués à des vertus cachées, à des propriétés inconnues de la nature, à des fluides, ou à certaines exhalaisons de la terre (Ainsi parle Pline l’épicurien, lib. II, Natur. hist., c. XCIII.)

Mais, si ces vertus sont cachées, ces propriétés inconnues, comment savent-ils qu’elles peuvent rendre des oracles ? Quels rapports ont-ils constatés entre certaines exhalaisons de la terre, et la faculté d’annoncer l’avenir ou de voir à distance ? Ils ne s’aperçoivent pas qu’ils se rendent ridicules aux yeux du sens commun, en mettant des mots à la place des choses ; et aux yeux de leurs confrères, en cherchant sérieusement la cause d’un effet, qui n’est qu’une chimère ou une fourberie grossière de quelques imposteurs. Et ils se disent fièrement incrédules !

«La vérité est que, pour croire que tant de grands hommes, tant de nations différentes ont été dans un aveuglement si prodigieux, durant une si longue suite de siècles, il faut avoir une foi bien robuste. Il est plus aisé de croire ce qu’il y a de plus incroyable et de plus prodigieux dans les fables. Vous croyez néanmoins ce prodige, quelque ennemis que vous soyez du merveilleux. D’où vient cela ? C’est que bien des gens n’aiment pas à entendre parler des démons, ni de

tout ce qui y a quelque rapport. Cela réveille certaines idées de l’autre vie qui ne plaisent pas. Ils croient assez les vérités de la religion sur des raisonnements de spéculation ; mais des preuves trop sensibles de ces mêmes vérités les incommodent »(Baltus, ubi supra.)

CHAPITRE XXVII
(FIN DU PRECÉDENT.)

Nouvelles preuves que les oracles n’étaient pas une jonglerie. - Exemple des Romains pendant toute la durée de leur empire. - Faits curieux contemporains de Cicéron. - Peine de mort contre les contempteurs des oracles. Exemples des Grecs. - Processions incessantes aux temples à oracles : témoignages de Cicéron, de Strabon, de Marc-Aurèle. - Oracles par les songes : nouveau trait de parallélisme : témoignages d’Arrien, de Cicéron, et Tertullien. - Autre trait de parallélisme : le temple de Jérusalem et le temple de Delphes. - Célébrité et richesses de ce dernier. - Existence actuelle des oracles chez tous les peuples encore païens : Madagascar, Chine Cochinchine. - Résumé du parallélisme entre les deux Cités. - Belles paroles d’un Père du Concile de Trente.

 

L’objection épicurienne ajoute que les oracles étaient sans influence sur les hommes éclairés, qui n’y croyaient pas.

Que les hommes éclairés de l’antiquité païenne n’aient pas cru aux oracles, on vient de lire la preuve du contraire : nous ne la répéterons pas. Rappelons seulement qu’au nom de toutes les générations, omnis aetas, Cicéron a donné aux modernes païens un solennel démenti. Qu’ils s’arrangent avec le plus grand nom des lettres anciennes, comme ils l’appellent, c’est leur affaire1. La nôtre est d’examiner si, conformément à l’objection, les oracles n’avaient aucune

influence sur la conduite des hommes et des peuples éclairés de l’ancien monde.

Or, la vérité est que les oracles exerçaient une telle influence sur la conduite publique et privée des païens les plus

éclairés, sans distinction de pays et de civilisation, qu’ils obtenaient d’eux les sacrifices les plus coûteux à la nature :

l’immolation de leurs enfants et le dépouillement de leurs biens. La vérité est encore que les hommes et les peuples les

plus célèbres n’entreprenaient rien d’important sans les consulter. Bornons-nous à quelques faits.

S’agit-il de l’ordre purement religieux ? Infidèles à Jéhovah, combien de fois n’a-t-on pas vu les Juifs, sans distinction de position sociale, tomber dans Moloch, et sur sa demande immoler leurs fils et leurs filles à cette divinité cruelle ? En Phénicie, en Syrie, en Perse, en Arabie, en Afrique, en Crète., à Carthage, les plus illustres citoyens se résignent au même sacrifice, par l’ordre des oracles. C’est sur la même injonction que, dans la Grèce, le roi Érecthée immole sa fille chérie ; Agamemnon, la-sienne ; Idoménée, son fils ; les Athéniens, leurs fils et leurs filles choisis ; les Messéniens, une vierge pure ; les Thébains, le fils de leur roi ; les Achéens, la plus belle jeune fille et le plus beau jeune homme de leur capitale. Des sacrifices du même genre, c’est-à-dire solennels, et demandés par l’autorité publique, s’accomplissent chez tous les peuples célèbres de l’antiquité ! (Voir, entre autres, les Annales de phil. chrét., avril, juin, juillet, décembre 1861.)

Quant au dépouillement de leurs biens, on cornait les immenses richesses entassées dans les temples à oracles : nous en parlerons bientôt. S’agit-il de l’influence des oracles sur la société et sur la famille, sur les affaires publiques et privées ? Elle n’était ni moins puissante ni moins universelle que dans l’ordre religieux. Ici encore nous nous bornerons à quelques exemples, pris chez les hommes et chez les peuples modèles.

Romulus veut bâtir Rome ; mais, avant de mettre la main à l’œuvre, il consulte l’oracle. « C’est une tradition constante, dit Cicéron, que Romulus, le père et le fondateur de Rome, non-seulement ne jeta les fondements de cette ville qu’après avoir pris les auspices, mais qu’il était lui-même un excellent augure, optimus Augur. Les autres rois, ses successeurs, employèrent les augures, et quand les rois eurent été chassés, on ne fit rien à Rome, dans la suite, par autorité publique, ni en paix ni en guerre, sans l’intervention des auspices » (De Divinat. lib. I, ch. II.)

Et ailleurs : « L’augurat de Romulus n’était point une chose qu’il eût inventée, après la fondation de Rome, pour tromper le vulgaire ignorant ; c’était au contraire une cérémonie religieuse fondée sur une science certaine, et qu’il a laissée à la postérité. Lui et son frère étaient augures avant la fondation de la ville, comme nous le voyons dans Ennius (Ibid