A MES FRÈRES
DANS LE CHRIST
JE DÉDIE SIMPLEMENT CET OUVRAGE,
OU LENTEMENT A MÛRI MA CROYANCE,
ET  QUI  FUT
C O M P O S É
DANS LA FOI,
DANS L'AMOUR
DANS LA PAIX
DU SEIGNEUR.

Pâques 1929.
 

« Seigneur, notre Dieu... autant que je l'ai pu, autant que tu m'as donné le pouvoir, je t'ai cherché ; j'ai désiré de voir par l'intelligence ce que je croyais et j'ai beaucoup étudié et travaillé. Seigneur, mon Dieu, mon unique espérance, écoute moi ! ne permets pas que par lassitude je cesse de te chercher ; mais fais que je cherche toujours ardemment ta face. Donne moi la force de te chercher, toi qui m'as fait te trouver de plus en plus. Devant toi est ma force et mon infirmité : Garde ma force, guéris mon infirmité. Devant toi est ma science et mon ignorance : là où tu m'as ouvert, accueille mon entrée, là où tu m'as fermé, ouvre à mon appel. Puissé-je me souvenir de toi, te comprendre, t'aimer ! »
(St. AUGUSTIN, De Trinitae, XV, 51).

  « Seigneur, mon existence et ma vie ne sont rien pour toi ; mais tu es tout pour moi. Tu étais Dieu avant que je fusse et tu seras Dieu que déjà depuis longtemps mon corps ne ressemblera plus à un corps humain. J'ai parcouru toute la terre et je te trouve enfin. Si ce n'est pas toi qui me rassasie, je ne le serai pas dans l'univers ; alors la vie me deviendrait un tourment, je soupirerais sans cesse et je serais à jamais infortuné ! Tu connais mon cur, Seigneur, avec tout le mal et le bien qu'il renferme ; remplis-le de ta grâce. Convaincu que ce ne sont point les hommes qui peuvent assurer mon bonheur, mais toi seul, ô mon Seigneur, je te demande la sagesse et le repos de l'âme. Accorde-les à mon âme altérée de tes dons spirituels. Pourrais-tu rejeter la prière d'une créature qui se courbe et s'humilie devant toi ? O Dieu, Toi qui diriges les mouvements du firmament, et qui cependant attends la feuille qui tombe de l'arbre dans un bois solitaire, au milieu des cantiques de triomphe de tes anges, daigne écouter encore la voix de l'homme. Toi qui donnes la nourriture et la vie à l'insecte qui rampe à mes pieds, ne rejette point la créature que tu as créée à ton image et qui t'adore. »
(D'ECKARTSHAUSEN , Dieu est l'amour le plus pur).

 

PROLOGUE
 

« Quiconque ne pratique pas la justice n'est pas de Dieu ; il ne l'est pas non plus, celui qui n'aime pas son frère ». (1ère épître de Jean, III, 10).
C'est à vous, qui vous dites Chrétiens, que je pose la question, à vous qui vous proclamez les disciples du Crucifié et avez fait profession de garder sa parole et ses commandements : pratiquez-vous la justice de Dieu ? Et quelle est votre charité envers vos frères ? Prenez garde : Celui qui dit « j'aime Dieu » et ne garde pas ses commandements est un menteur.

   Je sais que vous êtes assidus aux offices liturgiques et que vous recevez avec dévotion les sacrements de votre Eglise. Mais cette dévotion vous tient- elle lieu de charité ou bien est-elle vraiment la perfection de votre charité ?
   Vous avez été lavés dans les eaux du Baptême : avez-vous été purifiés dans le feu de l'Esprit ?

   Vous mangez la Chair du Christ et vous buvez son Sang à la table du sanctuaire : mais quel témoignage apportez-vous que vous êtes nourris du corps du Christ, si le Christ ne demeure pas en vous et si vous ne demeurez pas en lui ? Ne les avez-vous jamais rencontrés, « ceux qui se nourrissaient du pain des anges » et qui maintenant « font leurs délices de la pâture des pourceaux » ? Hélas ! combien en ai-je vu qui ont le Christ à la bouche et ne l'ont point dans le coeur ! Ne vous y trompez pas : le Royaume de Dieu ne consiste pas à manger et à boire, mais il est justice et paix et joie dans l'Esprit Saint.

   Vous dites que vous êtes les membres du corps mystique, parce que vous comptez parmi les fidèles de son Eglise : en êtes-vous des membres vivants ? Pour être ses membres, il faut Lui être uni d'un lien étroit et indissoluble, et quel lien plus fort peut nous unir à lui que le lien de la charité ? Et d'où vient la charité de Dieu ? La charité de Dieu a été répandue dans nos coeurs par l'Esprit Saint qui nous a été donné. 
Vous élevez vos mains vers le Très-Haut et vos lèvres répètent inlassablement les prières qui vous ont été prescrites, comme si le Royaume de Dieu était « en paroles » et non point « en oeuvres de forces » ! vous réduisez à des observances extérieures le progrès de la vie spirituelle et vous vous promettez bien que Dieu vous recevra dans son Paradis, parce que vous dites votre chapelet, que vous jeûnez le samedi et que vous appartenez à la Confrérie du Saint-Rosaire. Mais ce sont les Saints eux-mêmes qui vous apprennent à être « libres dans vos dévotions et prêts à tout quitter, quand la charité ou l'obéissance vous appelle ailleurs ». Et sachez-le aussi : à celui qui vit au dedans de lui-même tous les lieux sont bons et tous les temps pour remplir ses pieux exercices.

   Ah ! si vous compreniez cette parole : « je veux la miséricorde et non les sacrifices » ! vous avez gardé l'apparence de la piété, mais vous avez renié ce qui en fait toute la vertu. Le Christ lui-même vous a dit : « si tu présentes ton offrande à l'autel et que là tu te souviennes que ton frère a quelque chose contre toi, laisse là ton offrande devant l'autel et va d'abord te réconcilier avec ton frère et alors tu reviendras présenter ton offrande ». Il ne suffit pas que vous répétiez : « Seigneur ! Seigneur ! » écoutez la parole de Dieu et faites la volonté de votre Père qui est au Ciel.
   Vous avez été invités aux noces du Seigneur : pourquoi n'avez-vous pas revêtu la robe nuptiale ?  Ce n'est pas la foi seulement, ce sont aussi les oeuvres qui habillent l'homme. Sans la charité qui recouvre la turpitude de vos péchés et qui vous revêt de la magnificence des vertus et des dons, votre foi est morte et vous êtes des intrus et l'on vous chassera du banquet divin. Vous vous dites chrétiens ? Faites donc les oeuvres du chrétien !

   Si vous possédiez le feu de l'amour divin, comment n'en seriez-vous pas embrasés ? Et si vous étiez brûlés de ce feu, vous sauriez souffrir avec joie ; vous ne savez même pas souffrir avec patience. Et pourtant il y a plus de gloire à souffrir avec patience qu'à ressusciter un mort. Ce sont les enfants illégitimes qui sont exempts du châtiment : vous n'êtes pas de vrais fils si vous avez peur de la souffrance. Ne le savez-vous pas ? Plus l'âme s'élève et fait de progrès dans les voies spirituelles et plus elle rencontre de croix de plus en plus pesantes. Vous préférez le Thabor au Calvaire et vous voulez bien siéger aux côtés du Christ glorieux, comme si, pour triompher avec Lui de la chair et du monde, il ne fallait pas tout d'abord avec Lui boire jusqu'à la lie le calice d'amertume - être baptisé du baptême de sang dont il a été baptisé. Pour être digne de vivre de la vie du Christ, il faut être capable de mourir de sa mort. Le disciple n'est pas au-dessus du Maître.

   Vous demandez ce que vous devez au Christ ? vous lui devez votre vie, puisque c'est Sa Vie qu'il a donnée pour votre vie. Vous demandez aussi ce qui peut vous rapprocher du Christ ? Je vous le répète : la souffrance ; car la souffrance, comme le feu dans le creuset, purifie tout et plus on est, plus on se rapproche de Dieu : Dieu ne peut donc nous donner de plus grande grâce que celle de la souffrance. Vous demandez enfin ce qu'il faut faire pour devenir parfaits ? Le Christ vous a répondu : « vendez tous vos biens, distribuez-en le prix aux pauvres et suivez-moi ». Et, pour Le suivre, il faut porter sa croix.

   Mais vous, qu'avez-vous fait ? vous avez réalisé cette gageure de distinguer dans l'enseignement du Christ la lettre et l'esprit et de diviser ses commandements en préceptes et conseils. Vous vous dites vivifiés par l'esprit et vous proclamez que la lettre ne lie personne ; mais cette lettre, c'est précisément la doctrine du Salut - et votre esprit, c'est l'esprit de ce monde. N'est-ce point à tous ses disciples que le Christ a dit : « Celui qui m'aime gardera ma parole » ? Celui qui aime vraiment se laisse guider par les conseils de son bien-aimé plus encore que par ses ordres ; mais celui qui est froid et indifférent s'en tient au précepte et ne se soucie pas des conseils.

    Vous aspirez à la vie de l'esprit dans le Seigneur ? Fermez donc vos yeux à la lumière de ce monde ; fermez vos oreilles à tous les bruits du siècle ; fermez votre bouche à toute parole humaine. Joignez vos pieds et vos mains dans l'attitude de celui qui attend sur sa couche le moment d'entrer dans le repos éternel. Et dans le silence de tous vos sens apaisés, dans la nuit qui vous sépare désormais de tout le créé, la parole de l'Esprit se révélera à votre esprit, dans votre coeur embrasé s'allumera la flamme de l'Amour divin et à vos yeux enfin ouverts à la Lumière d'En Haut se dévoilera la face du Christ spirituel. Vous serez prêts à affronter les besognes douloureuses que vous a préparées la grâce divine ; et peut-être un jour serez-vous dignes d'être admis dans cette Eglise invisible, mais vivante, qui est la société sainte de ceux qui pratiquent la justice et la charité dans l'Esprit du Christ.