VIE DU BIENHEUREUX JEAN D'AVILA*
Sacerdoce et rêves d'apostolat lointain. *
Difficultés avec l'inquisition d'espagne. *
Avila et le concile de trente.*
Avila et la compagnie de jésus.*
II
Les sermons. Confusions et découvertes.*
L'armature théologique des sermons. *
III
Jean d'Avila naît avec le siècle d'or
espagnol. Fils d'Antoine Avila et de Catherine Xixona; aucune parenté ne
le lie à sainte Thérèse d'Avila, ni au chapelain de celle-ci, le bon Julien
d'Avila, dont la Vie de la sainte
nous conte l'ingénue charité. Ce nom d'Avila a-t-il même quelque attache
avec la ville illustre de Castille où a vécu Thérèse? Il peut ici y avoir
un doute. La famille du bienheureux, d'origine juive, sans doute désireuse
de changer son nom, avait-elle choisi celui d'une cité comme il a été longtemps
d'usage ? C'est une hypothèse plausible et nous verrons que cette ascendance
suivra Jean d'Avila dans tout le. cours de sa carrière et, peut-être bien,
contribuera à la détourner des chemins glorieux qu'elle aurait pu prendre,
pour l'orienter, la grâce aidant, vers le plus fécond des apostolats.
C'est à Almodovar del Campo, non loin
de Ciudad Real, dans la Manche, où son père était établi riche marchand,
que Jean d'Avila voit le jour en 1500. On possède peu de renseignements sur
sa petite enfance qui dut, jusqu'en 1514, s'écouler dans le calme d'une de
ces cités, grands villages blanchis à la chaux, qui s'étalent sur les vastes
étendues du plateau manchois où les moulins battent des ailes.
A cette date, juste âgé de 14 ans, Jean
part, suivant la coutume des fils de familles aisées, pour l'Université de
Salamanque. Il va s'y préparer à cette carrière des " Lettres ", que Cervantès compare et oppose à la fois
à celle des " Armes ", dans un célèbre discours du Don Quichotte. Mais les Lettres c'est aussi
bien les Arts que le Droit, la Philosophie que la Théologie: c'est tout ce
qui débouche sur l'une des nobles carrières où l'Etat puise ses grands serviteurs.
Jean d'Avila optera bien vite pour un sacerdoce vécu dans l'humilité et la
pauvreté.
Il reste quatre ans à Salamanque et l'on s'étonne
même qu'il y soit resté si longtemps, car la pureté du sang, la fameuse " limpieza de sangre ", était exigée des étudiants de cette vieille
université. Toujours est-il qu'en 1518 Jean se retire un temps dans sa famille
et ne retrouve les études qu'en 1520, à cette Université d'Alcalá, qui est
fille du génie de Cisneros, imbue des idées nouvelles et où aucune exigence
formaliste n'empêche les descendants de converses d'obtenir les grades universitaires.
Il se fortifie dans toutes les branches de la Philosophie d'alors: Physique,
Métaphysique, Logique. Il est bachelier en 1523 et il a travaillé sous la
direction d'un futur dominicain, qui illustrera son ordre par son enseignement
et par sa glorieuse participation au Concile de Trente: Domingo de Soto.
Il commence alors ses études théologiques,
pour les poursuivre jusqu'en 1526. Il les reprendra un peu plus tard et ne
conquerra qu'en 1537, à Grenade, ce titre de Maestro qui, avec celui de Beato, le distingue
dans ses appellations espagnoles.
Sacerdoce et rêves
d'apostolat lointain.
En 1525 il a été ordonné prêtre et c'est
alors que sa route va être traversée par un providentiel incident, dont les
raisons exactes ne nous sont pas clairement données par ses biographes.
Jean d'Avila, une fois prêtre, est très
vite remarqué pour la flamme singulière de sa jeune éloquence et l'ardeur
de sa charité. N'a-t-il point, au jour de sa première messe, à Almodovar,
refusé le banquet - de style traditionnel pourtant - organisé par son père,
pour partager son repas avec les douze pauvres qu'une autre tradition, plus
évangélique, fait seigneurs des évêques et des rois le Jeudi saint, lors
du Mandatum?
Pourquoi l'ami des humbles ne partirait-il
pas, Conquistador de l'amour
de Dieu, vers ces Indes Occidentales dont on parle tant depuis plus d'un
quart de siècle et vers lesquelles se dirige l'expédition du P. Garces, premier
évêque du Tlaxcala? Nous sommes en 1527 et Séville attend le départ des hardis
navigateurs du Christ.
Or Jean d'Avila, malgré son vif désir
d'embrasser la vie missionnaire, ne partira pas. Ici les hypothèses sont
fort divergentes.
Pour les uns c'est l'origine juive du
jeune prêtre qui l'écarté de l'expédition en partance : par principe les
conversons n'étaient pas admis
en Amérique. L'interdiction, dit-on, " était formelle ".
Cependant, nous est-il dit également, Jean d'Avila " restait inébranlable " (2) dans son projet de départ. Sans doute avait-il
______________
(2) J. cherprenet, o. c., p. 13.
quelque espérance de faire lever l'interdiction.
On en est réduit aux conjectures. C'est alors, croit-on, que serait intervenu
un autre facteur. Un prêtre sévillan, Hernando de Contreras, lui aurait montré
quel champ d'apostolat il aurait, et combien plus utile à cultiver, dans
cette Andalousie où il vivait, encore si peuplée de morisques. L'archevêque
de Séville, le grand inquisiteur Alonso Manrique, admirateur d'Erasme, intervenant
à son tour, le jeune prêtre se décida à rester en Espagne. Les deux explications
peuvent d'ailleurs n'en faire qu'une. Deux causes ont pu s'unir pour maintenir
dans la péninsule si catholique et si trouble à la fois, celui que travaillait
un tel désir de jeter les hommes aux pieds du Christ...
Dès lors va commencer cette carrière
de prédicateur qui sera presque toute sa vie, mais qui n'empêchera pas les
fondations originales. Celles-ci, dans sa pensée, devront continuer l'oeuvre
de conversion commencée par la parole, car une grâce éminente est enfermée
dans la distribution de la parole de Dieu: " Fides ex intellectu ".
Protégé de Contreras, hébergé quelque
temps dans le propre palais de l'archevêque, Avila commence sa vie itinérante.
Nous le trouvons tour à tour à Séville, à Ecija (où il conduit vers la vie
religieuse Dona Sancha Carrillo, une fille de haute lignée à laquelle il dédiera
son seul ouvrage mystique : Audi,
Filia et vide...,), à Alcalá de Guadaira, à Palma del Rio, à Cordoue,
à Jerez. C'est au cours de cette existence vagabonde qu'il rencontrera d'innombrables
âmes auxquelles il apportera la lumière. Mais pourrait-on ne pas citer les
deux célèbres conversions qu'il obtint à Grenade: celle du futur saint Jean
de Dieu, après un sermon le jour de la Saint-Sébastien; celle de saint François
de Borgia, après l'oraison funèbre de l'impératrice Isabelle?
Difficultés avec
l'inquisition d'espagne.
Nous anticipons cependant. Il faut s'arrêter
et revenir en arrière. En effet un grave incident a failli couper court à
cet apostolat. A l'automne 1531, Jean d'Avila a été dénoncé, par des délateurs
dont le masque tombera un peu plus tard, au Tribunal de l'Inquisition comme
coupable d'hérésie: en l'espèce illuminisme et même de luthéranisme. En 1532
il est mis en prison à Séville. En décembre de la même année, il subit son
premier interrogatoire. Ce n'est qu' à l'été de 1533 que la sentence est rendue:
elle est heureusement absolutoire. Mais tout absous qu'il fžt, l'intéressé
était invité à surveiller son langage, à se montrer plus prudent dans l'énoncé
de la Parole de Dieu et à réunir ses anciens auditeurs pour leur expliquer
clairement ce que peut-être ils n'avaient pas suffisamment compris. Il semble
qu'un seul sermon solennel, prononcé dans l'église San Salvador de Séville,
ait alors suffi à satisfaire l'oreille chatouilleuse des inquisiteurs. Mais
s'ils avaient voulu honorer l'accusé d'hier, ils n'auraient rien pu trouver
de mieux, car l'épreuve fut triomphale et ne fit souffrir que l'humilité
du saint.
Que s'était-il exactement passé?
Pour le comprendre il faut se mettre
dans la perspective de ce siècle bouillonnant d'idées, de désirs de renouvellement,
de rêves et d'ambitions impériales qui portent cette race toujours plus haut,
toujours plus loin : il lui faut un empire sur lequel le soleil ne se couche
pas et un ciel dont on aspire à pénétrer les cercles les plus secrets. Conquérants
de l'or et des forêts de l'Amérique, mystiques et ascètes sont de la même
veine, si leurs buts sont différents.
En 1517 un moine allemand a rompu avec
Rome et prêché un christianisme purement évangélique : le luthéranisme sera
pour beaucoup d'Espagnols une excitation à repenser la foi traditionnelle
dans la parfaite soumission à l'évangile. Mais l'Inquisition veille et nous
savons que le protestantisme ne pénétrera jamais dans la péninsule ibérique.
Cependant au cours de ces années 1527-1528
où Jean d'Avila, achevant d'étudier à Alcalá, songeait à partir en Amérique,
une doctrine moins inquiétante, orthodoxe à n'en pas douter, s'infiltrait
en Espagne: c'était l'érasmisme. La pensée du chanoine de Rotterdam, tout
empreinte d'un pur évangélisme, commençait alors à être en grand honneur
chez les spirituels espagnols, particulièrement à l'Université d'Alcalá où
Avila étudiait. Le grand inquisiteur lui-même était un admirateur d'Erasme
et couvrait de son manteau d'archevêque les disciples du Flamand. Jusqu'en
1555 l'érasmisme occupera en Espagne une place prépondérante, attaqué par
les uns, portés aux nues par les autres. Mais ses adversaires sont déj à dans
la place et faciliteront la confusion entre ce mouvement de rénovation spirituelle
et les courants de fausse mystique qui circulent en Espagne: illuminisme
des alumbrados et surtout des
dejados, sorte de quiétisme
ou abandon dont certains érasmistes, il faut le dire, ne se seront pas assez
méfiés...
Or l'illuminisme était partout attaqué
par l'Inquisition, durant le temps même où l'érasmisme était en pleine vigueur.
Dès 1525 l'Edit inquisitorial de Tolède condamne 48 propositions, dont certaines
d'ailleurs pourraient être professées par tout chrétien soucieux de renouvellement
intérieur, dans " un sentiment
vif de la grâce ", à la lumière
du seul évangile.
Pour Jean d'Avila, ancien étudiant d'Alcalá,
protégé de l'archevêque Manrique, apôtre qui regarde l'évangile comme l'arme
essentielle, impossible de ne pas frôler ces familles spirituelles pour lesquelles
le recueillement, le détachement, la découverte de Dieu dans l'oraison mentale,
la charité et la pauvreté sont les maîtres mots. Le futur fondateur d'une
compagnie de prêtres séculiers doit penser, lui aussi, comme Erasme, que
" monachatus non est pietas
", que l'état monastique n'est
pas la seule voie qui mène à Dieu. Comment s'étonner alors quand on voit
certains auditeurs, prévenus contre lui et contre sa prédication, fondée
sur les Béatitudes, se faire auprès du tribunal redouté, ses accusateurs ou
ses témoins à charge? Sans être le moins du monde " illuminé ", moins encore " abandonné ", Avila emploie parfois des termes qui prêtent
à équivoque, surtout pour certains auditeurs qui ne demandent qu' à le perdre.
On s'en servira.
Et c'est tout le secret de ce procès,
assez odieux pour maintenir l'accusé de longs mois en prison, assez heureux
pour tourner à sa gloire et à la confusion de ses détracteurs.
Que lui a-t-on reproché? Des mots mal
compris, des expressions frisant l'hétérodoxie; de rudes sévérités contre
les riches; un appel, alors jugé dangereux, à la prière mentale, de préférence
à la prière vocale, voire des méthodes troubles, comme par exemple l'idée
de s'enfermer avec tels de ses pénitents pour méditer dans l'obscurité...
A dire vrai les témoignages à charge
s'effritent à mesure que se déroule le procès: tel a mal vu, mal entendu,
ou même n'était pas présent lors du sermon incriminé. En revanche, les témoins
à décharge se présentent nombreux. Et comme le dit Robert Ricard: " // est certain que le prédicateur des Béatitudes,
profondément évangélique, heurtait les préjugés d'alors ou certaines résistances
qui sont de toujours, par exemple quand il blâmait la haine ou le mépris
que tels de ses pénitents confessaient avoir pour les Juifs et les Musulmans,
ou qu'il mettait les fidèles en garde contre les révélations ou les prodiges
trop facilement acceptés... Il est certain aussi que le bienheureux fut victime
d'une coupable machination: des riches offensés, des confrères jaloux tentèrent
de lui faire expier sa sollicitude pour les pauvres ou ses succès de prédicateur
". (1)
Tout se termina par le triomphal sermon
" de réparation " qui souleva Séville d'enthousiasme. L'apôtre
de l'Andalousie avait devant lui le champ libre.
Déj à des disciples se sont mis à l'école
apostolique de Jean d'Avila: Pedro Fernandez de Cordoba, Bernardino de Carlaval,
Diego de Santa Cruz et son frère Cristobal Sanchez, Gaspar Lopez, les deux
frères Loarte, Diego Ferez de Valdivia, Pedro Navarro, Ramirez. On pourrait
allonger la liste. Ils vont, à la suite de leur entraîneur, parcourir, dans
leurs vêtements usés, blancs de la poussière des chemins, ces routes de l'Andalousie,
où chante la joie de vivre, mais d'où le Christ est si souvent absent.
En effet il n'y a pas que des morisques,
de nouveaux convertis plus ou moins sincères, restés en contact avec leur
première profession. L'Andalousie, dans ses grandes villes surtout, est aussi
le réceptacle de toute une pègre, que la littérature du temps nous peint
sous de bien tristes couleurs. Picaros de toute espèce, soldats en congé
dont l'épée, toujours prête à sortir du fourreau, dépasse la cape rapiécée,
voleurs de grands chemins, fonctionnaires indélicats, filles de misère avec
leurs protecteurs, truands et coquins. Cependant la richesse s'étale orgueilleusement
chez les grands et même chez les clercs... Ah ! les Béatitudes ont bien ici
leur place. Sans compter qu' à côté de ces pécheurs, grands et petits, riches
ou misérables, il y a la foule des travailleurs des champs, gens honnêtes
au fond, mais souvent abandonnés des pasteurs,
______________
(1) R. ricard. Du nouveau sur le Bienheureux
d'Avila. Revue d'Ascétisme et de Mystique, 1948.
d'une immense ignorance religieuse et
que guettent la sorcellerie et toutes les aberrations qui en découlent.
C'est à ces foules qu'Avila - Maître
Avila depuis qu'il a obtenu ses " grados " suprêmes à l'Université de Grenade - va s'adresser,
aidé de ce groupe de disciples enthousiasmés par l'ardeur communicative du
maître et la magnificence du labeur à accomplir. Rien ne les lie, ni voeu,
ni promesse de stabilité ou d'obéissance. Aucune hiérarchie ni savante organisation,
comme dans la Compagnie de Jésus, si proche pourtant par son élan de la compagnie
avilienne. Les prêtres de Jean d'Avila pourront passer, s'ils le veulent,
à cette armée de Loyola et nous verrons que quelques-uns réaliseront ce voeu
et qu'il n'a pas tenu à eux ou à leur fondateur d'y entrer en plus grand
nombre. En revanche, ils se mettent à la disposition des évêques pour tout
travail d'apostolat. Ils sont essentiellement " disponibles " comme on dit aujourd'hui.
Cordoue les reçoit en 1535 et le bienheureux
passera en cette ville près de huit années. Puis Grenade, puis Baeza. L à
va se fonder, modèle d'organisation et de méthode, le plus célèbre collège
avilien : sorte d'université où petits, moyens et grands trouvent leur pâture
intellectuelle et spirituelle. Futurs clercs et jeunes laïques y sont formés
en vue du rôle qu'ils auront à jouer. Les filles ne sont pas exclues de cette
solide formation. Les plus hautes disciplines sont enseignées: même l'Ecriture
sainte, même la Théologie. Et les séminaires, dont le Concile de Trente demandera
demain la fondation, auront beaucoup à apprendre de cet effort éducatif du
bienheureux. De nombreux collèges se forment aussi, dus à son impulsion,
dirigés par ses prêtres. Nous verrons bientôt quel don il songe généreusement
à en faire et qui fut, peut être imprudemment, refusé.
Avila et le concile
de trente.
En novembre 1544, la paix ayant été
signée entre le roi de France et l'empereur Charles-Quint, le pape Paul III
peut enfin convoquer à Trente le concile général auquel depuis si longtemps
on songeait. L'Espagne y sera particulièrement représentée. Certes, au début,
l'empereur n'a voulu laisser partir au concile qu'un nombre restreint d'évêques
espagnols. Certains, des plus grands, manqueront: tel l'illustre saint Thomas
de Villeneuve, archevêque de Valence. Il en sera de même du côté des théologiens:
le maître Avila ne participera pas au concile, mais, comme Frère Thomas,
il jouera en coulisse un rôle important tant par les précieux conseils qu'il
donnera, que par l'exemple il apporte, depuis longtemps, à la chrétienté rénovée.
S'il faut une contre-réforme charitable et constructive, il n'y a qu' à les
regarder vivre et agir, lui et les siens; il n'y a qu' à écouter sa parole
et se mettre à l'école de son apostolat. Le pape Paul III, convocateur du
concile, connaissait bien cette oeuvre puisqu'il avait, dans une Bulle du
14 mars 1538, érigé canoniquement le collège fondé à Baeza par le bienheureux.
La semence des séminaires tridentins y était incluse.
Mais Avila jouera un rôle plus direct
encore, surtout dans la seconde et la troisième périodes du concile, comme
conseiller d'un grand prélat espagnol, son ancien condisciple d'Alcalâ, l'archevêque
de Grenade, Don Pedro Guerrera.
C'est en effet, en 1551 que Jules III ouvre
cette seconde période conciliaire - Pedro Guerrero, archevêque depuis 1547,
doit s'y rendre et désire s'y faire accompagner, à titre de théologien, par
son ami, le maître Avila. Mais celui-ci est retenu en Espagne par son mauvais
état de santé. Cependant il va fournir à l'archevêque un mémoire et un appendice
d'une importance capitale, qui seront en partie incorporés aux décisions conciliaires
et vaudront au Docteur Logrono - surnom universitaire de l'archevêque originaire
de la Rioja - un succès, qu'avec une sincère humilité, il saura rejeter sur
son pieux et savant ami.
De ces deux Mémoires, qu'il faut bien
ranger parmi les Tratados - nous
verrons combien ce mot a été abusivement employé dans les premières éditions
des oeuvres d'Avila - l'un traite de " la Réforme de l'Etat ecclésiastique ", l'autre
est un " Avis aux Evêques ", dont
la gravité, en raison du rang et du rôle des destinataires, ne nous échappe
pas.
En outre, au lendemain du concile, Avila
rédige pour un autre prélat réformateur, Cristobal de Rojas, évêque de Cordoue,
des " Observations " qui serviront grandement, en complétant, et
précisant, les décisions conciliaires, au synode provincial tenu à Tolède
en 1565.
La pensée d'Avila se développe suivant
une loi de logique vivante, dans la clarté, mais aussi dans la réalité minutieusement
étudiée. Partant du drame de l'Eglise, en ce seizième siècle troublé, drame
extérieur d'une chrétienté attaquée à ses frontières, drame intérieur d'une
église dont les pasteurs, très souvent, ne sont pas à la hauteur de leur
tâche, Avila étudie successivement les causes du mal et ses remèdes. Les
causes résident dans une ignorance religieuse qu'expliquent une mauvaise
interprétation de l'Ecriture, une prédication la plupart du temps insuffisante,
quand elle n'est pas dangereuse, un sacerdoce inadapté aux besoins du temps,
le plus souvent négligent dans l'exercice de ses fonctions sacrées, et cela
depuis les simples prêtres jusqu'aux hauts dignitaires et aux évêques eux-mêmes.
" L'éminentissime réforme ", que souhaitait Dom Barthélémy des Martyrs,
est au bout de la plume du consulteur espagnol... Les remèdes seront faciles
à trouver, s'ils sont difficiles à appliquer : l'étude attentive de la vocation
cléricale et religieuse - qu'il s'agisse, en ce dernier cas, des hommes ou
des femmes engagés dans une " religion
" - précédera toute tentative
d'amélioration. Alors, sur un terrain bien préparé - et ici tout le problème
des séminaires tridentins est posé - on pourra former des apôtres qui seront
à la fois, chacun dans son rôle et à sa place, des théologiens, des interprétateurs
valables de l'évangile, des éducateurs et des prédicateurs... Ce qu'Avila
était déj à depuis si longtemps...
Nous savons tout ce que la Contre-réforme
a tiré des conseils de Maître Jean d'Avila. Nous lui devons en grande partie
l'idée et la réalisation des "
Séminaires conciliaires " comme
l'on dit encore en Espagne, ces séminaires que Saint-Sulpice et Saint-Lazare
allaient porter en France à leur perfection du moment.
Avila et la compagnie
de jésus.
Tandis que se déroulait le concile,
Avila, que de nombreuses infirmités éprouvaient cruellement, tantôt lui laissant
juste le temps de faire une prédication, de diriger une mission, tantôt le
clouant sur son grabat, Avila, en ce moment même, tentait de donner à sa
petite compagnie un cadre résistant qui lui permettrait de survivre à la
disparition du fondateur. Une autre compagnie - qui allait devenir illustre
- s'était fondée postérieurement à la sienne: la milice d'Ignace de Loyola.
Une sympathie mutuelle, tout empreinte de charité active, poussa les deux
familles spirituelles l'une vers l'autre. Ceci se passait en 1547 ou 1548.
Les deux fondateurs correspondent. Avila prend même la défense de la compagnie
ignatienne contre Melchior Cano en 1549. Bientôt, en plein accord avec lui,
plusieurs de ses disciples entrent dans ce qui désormais va être seule à s'appeler
" la Compagnie ", la Compagnie de Jésus. Et Avila rêve même
d'une fusion progressive de l'une dans l'autre : son humilité est ici le
fruit d'un sens apostolique qui le fait avant tout penser au bien des âmes.
En ce qui le concerne sans doute ne lui était-il plus possible - l'âge, la
santé, le tempérament y contribuaient - d'entrer dans la famille de saint
Ignace. Mais il lui aurait bien volontiers cédé ses quinze collèges et proposition
en est faite par lui aux jésuites en 1554. Ce sera, pense-t-il, pour le bien
commun, un avantage considérable : la survie d'une série de créations qui,
moins encadrées, peuvent s'avérer précaires.
Ce beau projet n'aboutira pas. Une fois
de plus, semble-t-il, le préjugé contre les converses a joué. Non seulement le fondateur,
mais certains des prêtres de Jean d'Avila étaient de " nouveaux chrétiens ". La Compagnie de Jésus était, alors, assez
critiquée pour ne pas ajouter encore à ses difficultés. D'autre part les
fondations aviliennes avaient leur esprit propre, leurs traditions. On ne
donna pas suite au projet du bienheureux. Grande désillusion pour le magnifique
apôtre. Combien de fondateurs, de pionniers connurent de semblables épreuves?
Les saints savent y voir le doigt même
de Dieu.
De 1555
à 1559 Avila, de plus en plus malade, presque aveugle dans les dernières
années, continuera de jouer, comme il le pourra, son rôle d'animateur et
de conseiller des prêtres et des âmes éprises de perfection. Il se retire
à Montilla dans la demeure de la comtesse de Feria et meurt saintement en
1569. Sa Compagnie, fort diminuée, poursuivra ses efforts, jusque vers la
fin du siècle, puis disparaîtra. Mais le grain semé par le groupe avilien
lèvera dans cette Andalousie qui a l'honneur de prêter son nom à celui de
Jean d'Avila pour désigner le champ privilégié de son apostolat. Et le clergé
d'Espagne bénéficiera grandement, dans la suite, du zèle et des méthodes
du réformateur, qui fut déclaré bienheureux par Léon XIII le 6 avril 1894.
Chose étonnante de ce grand prédicateur
on a longtemps ignoré ses sermons. Ou du moins on en connaissait peu et encore
les connaissait-on sous le nom de Traités. " // y a très peu de temps, écrivait
Jacques Cherprenet, on croyait encore qu'il fallait se résigner à la perte
irréparable de tous ces sermons et que nous devions nous contenter des belles
pages de Louis de Grenade pour nous faire une idée de l'éloquence avilienne
." Et Robert Ricard, plus près de la vérité, notait : " Jusqu'ici... on connaissait plusieurs de ses
écrits... mais (que) la plupart des sermons de cet infatigable prédicateur
restaient inconnus ."
Jetons un coup d'oeil rapide sur les
éditions de cette oeuvre écrite, à tel point mélangée aux sermons eux-mêmes
qu'une semblable confusion a pu si longtemps subsister.
Dès 1556 avait paru le petit livre intitulé
Audi, Filia, qui permet à Jean
d'Avila de se ranger parmi les meilleurs écrivains ascétiques et mystiques
de son temps. Commentaire de ce "vers de David" : " Audi, Filia, vide, inclina aurem tuam ", il
est qualifié par son auteur : Avis et Règles chrétiennes pour ceux qui désirent
servir Dieu. L'abusive mise à l'Index de 1559 de ce court et savoureux ouvrage
n'en empêcha pas le retentissement dans les âmes éprises de perfection. Et
notre époque en goûte mieux encore que par le passé ce que l'on pourrait
appeler sa " modernité " dans l'attachement à la doctrine commune et
continuelle de l'Eglise.
En 1578, le maître étant depuis près
de 10 ans disparu, ses disciples éditent une collection de lettres, sous
le titre: Primera y secunda parte
del Epistolario espitual para todos estados.
Les lettres d'Avila à ses prêtres, à
des laïcs hommes et femmes, permettaient d'apprécier après la sévérité de
l'enseignement avilien ordonné aux foules, la douceur, la charité du directeur
spirituel s'adressant à des individus, connaissant des cas particuliers.
En dehors de ces deux ouvrages et des
Notes rédigées pour le Concile, nous ne connaissions que des traités, parmi
lesquels un sur le Très Saint Sacrement
- sujet où Avila se montrait si respectueux et si hardi - semblait particulièrement
s'imposer.
Les sermons. Confusions
et découvertes.
C'est qu'en effet, en 1595 et 1596,
le Père Juan Diaz avait publié, sous le titre Obras del Padre Maestro Juan de Avila, un recueil
de quarante trois traités, dont
exactement quarante et un étaient des sermons authentiques, sans doute pas tous intégralement
reproduits, affligés de certaines amputations arbitraires. Mais l'écho de
la voix de Jean d'Avila s'y pouvait faire entendre, à la condition de les
lire comme ce qu'ils sont - c'est- à -dire des sermons. Ce que nous faisons
aujourd'hui.
Dans la suite d'heureuses découvertes furent
faites, lentement il est vrai. En 1604, dans la Vie de Dona Ana Ponce de Léon, le P. Martin de Roa
S. J. publiait le sermon prononcé à la profession religieuse de la comtesse
de Feria.
En 1909, le Père Miguélez O. S. A., exhumait
deux nouveaux sermons: sur la Vierge et sur tous les saints.
Mais une plus grande découverte allait
être faite en 1947. A cette date, en effet, un jésuite, le Père Villoslada
découvrait à Loyola d'abord, à Rome ensuite, toute une série de sermons inédits
d'Avila et les publiait sous le titre suivant: Coleccion de Sermones inédites del Beato Juan de Avila.
Introduccion y notas por el P. Ricardo G. Villoslada S. J. (Miscelánea Comillas VIII. 1947). Robert Ricard
nous a fait connaître cette importante publication dans la Revue d'Ascétique
et de Mystique dès 1948. Suivons cet excellent introducteur.
De ces vingt-quatre sermons, vingt-deux proviennent
des archives de Loyola, mais ont été déposés, en 1942, au Collège d'Ona, dans
la Province de Burgos. Les deux autres sont à la Bibliothèque Nationale Victor-Emmanuel
II à Rome. Découverte capitale, bien que nous ayons l à surtout des plans,
des résumés, dont certains de la main de l'auteur, d'autres sans doute de
celles de ses disciples, sous sa direction cependant. Avila prêchait d'abondance
et longuement - deux heures d'affilée à l'ordinaire - non sans une préparation
également longue et profonde. Le texte des innombrables sermons qui jalonnèrent
sa vie apostolique ne peut nous être restitué tel quel en vertu même de la
manière du prédicateur. Heureux sommes-nous pourtant d'en avoir la substance
et, en bien des endroits, de pouvoir entendre l'écho de cette voix qui réveilla
tant d'âmes endormies. " Ce que l'on voit bien, dit Robert Ricard, c'est
la véhémence du zèle et la profondeur de la foi; ce que l'on sent bien c'est
l'ardeur brûlante de l'amour de Dieu et des âmes... " (4) Mais réalisme, pittoresque, couleur locale,
poésie, tout l'art d'un maître qui met pleinement ses talents au service de
l'évangile, voil à également ce que ces fragments d'une oeuvre considérable
nous révèlent. Ecoutons encore R. Ricard. " On peut... signaler un trait, qui paraît tout à
fait caractéristique du dialogue. A chaque instant le prédicateur feint d'être
interrompu par quelque auditeur qui lui pose une question, lui objecte une
difficulté ou au contraire se reconnaît vaincu: Pourquoi me dites-vous cela,
Père? - J'ai déj à fait cela, Père. - Père, je préférerais que vous n'ayez
pas dit cela. - Père, je ne saurais répondre, etc... " Certains développements prennent ainsi une allure
d'autant plus vivante que l'orateur emploie le tutoiement. Et c'est bien ce
genre, volontairement abrupt, avec ces sautes de l'éloquence au dialogue,
de la majesté à la familiarité, qui rend si difficile au traducteur français,
le passage de cette langue dans la nôtre.
Mais que de poésie, et de poésie andalouse,
au milieu de cette catéchèse si rigoureusement évangélique ! " Le sermon se trouve ainsi très étroitement
adapté aux nécessités spirituelles de l'auditoire et d'un auditoire andalou,
les vignobles et les olivettes de la grasse Bétique se profilent souvent
à l'arrière plan. " Et cependant
" ces sermons sont d'une tenue
irréprochable... la langue... à la fois savante et populaire " (5). C'est un bonheur, c'est une grâce que
ces textes nous aient été restitués.
Mais la chance des amis d'Avila n'était
pas épuisée. Un très grand travailleur, le Père Don Luis Sala Balust, avait
entrepris depuis plusieurs années une édition nouvelle et complète des oeuvres
de Jean d'Avila. Le Tome II des Obras complétas del Beato Maestro Juan de Avila,
Sermones y pláticas espirituales publié par la Editorial cat—lica, nous
donnait, en édition cri-
______________
(4) Article cité, p. 141.
(5) R. ricard, ibid.
tique, 82 sermons et 16 allocutions spirituelles destinées à des prêtres
et à des religieuses. D'heureuses découvertes, faites soit à Rome, dans le
dossier du procès de béatification d'Avila, soit à Madrid et ailleurs, permettaient,
venant s'ajouter aux pièces déj à connues - ou reconnues - d'avoir enfin une
véritable physionomie de l'éloquence du bienheureux. A Valence dans la bibliothèque
du patriarcat, tout un sermonnaire avilien, copié par un autre bienheureux,
Jean de Ribera (1), nous montre à quel point on avait utilisé ce prédicateur,
dont les sermons couraient de main en main pour le bien des fidèles, ordinairement
habitués à plus maigre pitance.
Ce que le Père Sala nous apprend dans
cette édition monumentale, c'est la méthode qu'employait Jean d'Avila pour
se préparer à prêcher. Il en distingue quatre formules.
Jean d'Avila, le plus souvent, prenait
un court texte tiré de la Bible; il en lisait parfois un commentaire classique,
jetait quelques notes sur un carton, réfléchissait, priait longuement, et
s'élançait d'un vol audacieux.
Mais, pendant qu'il parlait, des amis
- la plupart du temps spécialisés par une habile division du travail - prenaient,
sous sa chaire, des notes précises: citations, références, points du développement,
tout y passait. On demandait, sur le texte ainsi rétabli, l'avis du maître,
qui approuvait ou faisait quelques corrections... C'est ordinairement le
texte, refait après coup, qui nous reste.
Cependant à la demande d'amis, qui désiraient
avoir, pour leur usage ou leur édification personnelle, tel sermon qui les
avait touchés, Avila dictait parfois
un nouveau sermon. Alors il s'attardait, d'où l'allure de Traités que prenaient parfois ces sermons refaits
dans le silence de la cellule...
Enfin, il arrivait au Beato de reprendre
telle ou telle copie des sermons reconstitués avec ses disciples. Et ayant
relu son texte soigneusement, il le refaisait d'une toute autre verve...
Précieux fil d'Ariane qui nous est ainsi
donné et qui nous permet de lire les sermons d'Avila d'un _il plus averti,
d'un coeur plus ému.
______________
(1) Canonisé en 1960.
C'est cette édition de Don Luis Sala
que nous avons utilisée: Nous avons extrait du Cycle temporal 5 sermons sur le Saint-Esprit,
puis 3 textes de moindre longueur. Les uns et les autres révéleront au lecteur
l'âme apostolique d'Avila...
L'armature théologique
des sermons.
Avant de passer à la lecture de ces
pages ferventes, en voici un court aperçu.
Les sermons sur le Saint-Esprit font
partie d'une architecture théologique dont la rigoureuse armature n'apparaît
pas du premier coup dans l'oeuvre oratoire et épistolaire du bienheureux.
C'est peut-être Audi, Filia qui
la révèle le mieux, de la façon la plus didactique. Cependant c'est dans l'ensemble
de l'oeuvre, écrite et parlée, qu'il faut aller en chercher les grandes lignes.
Le centre de la doctrine d'Avila, c'est
le Christ. C'est par lui que nous remontons à ce Père commun, que nous nommons
dans la prière essentielle dont le Fils nous a donné la formule; en lui que
nous le voyons, et que nous comprenons ce que nous pouvons comprendre de
la majesté et de la réalité divines.
Mais c'est également de lui que nous
recevons l'Esprit, qui est à la fois le sien et celui du Père, ce qui fait
de l'âme croyante, fermement attachée au Christ, Verbe incarné, une demeure
ou les trois personnes de la Trinité prennent plaisir à se reposer; un temple,
que l'on nomme, à juste titre, le temple du Saint-Esprit.
Mais l'homme n'est pas seul en ce monde.
Il ne sera d'ailleurs jamais seul: ciel, purgatoire, enfer sont communs et
rien ne se fait qui ne retentisse sur l'ensemble de cette communauté des
âmes que Dieu lui-même a voulue: Eglise militante, Eglise souffrante, Eglise
triomphante forment un tout non dissociable.
Un tout? Un corps plutôt... Et ici Avila
reprend fréquemment, sans se lier jamais par une froide construction scolastique,
l'image et la doctrine du Corps mystique exposée par saint Paul, qui la tenait,
comme tout son enseignement, de Jésus lui-même.
De ce corps nous savons que Jésus est
la tête et que nous sommes les membres. La solidarité de fait qui existe
entre chacun de ces membres et leur tête, doit se doubler d'une solidarité
de volonté, d'un effort continuel, dans les limites de notre pouvoir de choix,
auquel la grâce ne fait jamais défaut. Toute infirmité, toute mutilation
des membres retentit sur l'ensemble du Corps, sur la tête elle-même, ce Christ
qui a tant souffert pour nous et dont la Passion n'est jamais achevée, puisqu'il
ne cessera jamais de lui " manquer
" ce que justement nous pouvons
" accomplir ".
Mais dans cette stricte ordonnance du
Corps mystique, quel rôle joue donc l'Esprit-Saint? C'est ici que la pensée
de Jean d'Avila se fait particulièrement originale et forte. Le Saint-Esprit
c'est l'âme du Corps mystique,
c'est le moteur spirituel de cette société des âmes sauvées ou à sauver,
l'âme de nos âmes et du tout. "
De même, dit-il, que dans un corps il n'y a qu'un seul esprit, qui se
répand dans tous les membres et tous vivent une vie humaine et non (l'un)
une vie d'homme, et un autre une vie de lion ou d'un autre animal, de même
tous ceux qui sont incorporés au Christ vivent de /'Esprit du Christ, comme le sarment de la vigne et les
membres de la tête. "
On retrouvera cette doctrine essentielle
dans les sermons sur le Saint-Esprit, dont Marie-Madeleine Lelaidier, diplômée
d'études supérieures d'espagnol, présente ici la traduction.
Certes aucun lien logique ne relie entre
eux ces sermons. On peut cependant en tisser un qui facilitera la lecture
de ces pages, dont il ne faut jamais oublier qu'elles ont d'abord, et surtout,
été parlées par un orateur peu soucieux, dans ses véhémentes exhortations,
de ce cartésianisme auquel nous nous plaisons.
Le sermon n° 27 invite les religieuses
à se mettre, durant l'Octave de l'Ascension, dans l'attente de l'Hôte divin.
Aux vierges du cloître, le prédicateur propose l'exemple des vierges sages
qui veillent, la lampe bien préparée à la main, dans l'obscurité de l'espérance.
Que le regret de l'absence soit compensé par le désir de l'arrivée ! Recommandation
est faite à ces femmes - à quoi du reste nous sommes tous également invités
- de préparer soigneusement la demeure de celui qui va venir et que Jésus,
lui-même, nous envoie. Car si on ne le désire pas, il ne vient pas. Si la
demeure n'est pas digne de lui, il n'y pourrait descendre. Et comme l'Hôte
c'est l'Esprit qui anime tout le Corps mystique, la charité pour nos frères
souffrants est la meilleure préparation à sa venue, le meilleur repas que
nous puissions lui offrir. Alors le Consolateur nous redonnera Jésus, dont
la mystérieuse présence se fera sentir en nous, comme à la mère celle de l'enfant
enfermé dans son sein.
Le 29 mai 1552, il prêche sur le même
thème général toujours dans cette période de Pentecôte, pas assez comprise
de la masse des chrétiens. Aussi le prédicateur voudrait-il amener ses auditeurs
à désirer vivement l'Esprit du Christ: qui ne l'a pas n'est pas du Christ...
Et d'ailleurs notre propre esprit pourrait-il de lui-même, plaire à Dieu?
Ici le bienheureux donne aux prêtres ce conseil salutaire: ne pas substituer
un feu quelconque au feu même de Dieu. Et le feu, c'est l'Esprit-Saint qui
descendit, sous cette symbolique apparence, sur les apôtres.
Il faut, pour le faire descendre à nouveau,
écouter la Parole de Dieu et la recevoir en esprit de pénitence. Une allusion
à la médecine purgative de son temps devait alors faire sourire, mais aussi
toucher les auditeurs du bienheureux.
Purifions-nous donc afin de recevoir
le Paraclet, semblable en cela à la colombe qui vint vers l'arche porteuse
d'une pure branche d'olivier renaissant, alors que le corbeau restait à terre
à se nourrir de pourriture. La tristesse de nous être éloignés de Dieu qui
est toute pureté, nous révélera l'apparition, à notre horizon, de l'autre
colombe, le visible Saint-Esprit du Baptême de Jésus. (S. N 28)
A l'occasion d'une profession de moniale,
(S. N 29) Avila va décrire les merveilles que l'Esprit-Saint réalise
dans l'Eglise. Ces merveilles sont, dans leur teneur essentielle, le rétablissement
de l'équilibre divin dans les âmes, corrompues par le péché, fû-ce à l'aide
du salutaire remède de la douleur. Où donc conviendra-t-il mieux d'enseigner
cette vérité que dans le cloître, à ces vierges qui doivent mener une vie,
non pas oisive, mais pénitente, et se réjouir quand " le monastère leur paraîtra un enfer, le ch_ur
une arène et la cellule une prison ". Heureuses, dans l'Esprit de Dieu, seront-elles
alors.
Heureux, disons-nous ! Si paradoxal
que cela puisse paraître, c'est vrai si l'on se place dans la perspective
des Béatitudes, enseignées par Jésus. " Bienheureux ceux qui pleurent, car ils seront
consolés. " Et, nous suggère
Avila, " est-il jamais venu
vers toi semblable consolation ? " L'habitation de la Trinité Sainte en nous,
par les soins du Saint-Esprit, vaut toutes les consolations humaines. Les
oeuvres produites alors sont admirables: guérison, allégresse, force, courage,
résurrection si c'est nécessaire. Quelle plénitude de dons ! Et l'orateur,
dans un appel pathétique aux âmes encore tièdes, de s'écrier : " Qui l'aime? Qui l'aime ? " Cri des mystiques authentiques, ces mystiques
parmi lesquels Avila se range incontestablement, quoique avec humilité et
discrétion dans l'aveu des grâces reçues. Appel à l'Esprit-Saint qu'il faut
demander au nom de Jésus-Christ, sans crainte de l'importuner, et conserver
avec toute la prudence de la mère qui attend un enfant. (S. N¡ 30)
Un mardi de Pentecôte, partant du récit
de la résurrection d'un enfant par le prophète Elisée, Avila montre à ses
auditeurs ces morts innombrables que sont les hommes en Adam. Champ de carnage
et de douleur ! Qui viendra redonner vie à cette humanité condamnée ? Avant
Jésus-Christ ce ne furent que des falsificateurs qui se présentèrent. Seule
la loi de l'évangile est venue nous annoncer notre réveil, par la souffrance,
la mort et la résurrection du divin Rédempteur. Mais la Pentecôte complète
l'oeuvre rédemptrice. Et le prédicateur de décrire la scène de la Pentecôte,
et ensuite de broder sur ce thème de la descente de l'Esprit-Saint sur Marie
et les apôtres... Puis il s'élève: l'Esprit est Dieu et nous divinise. Le
mariage mystique ainsi réalisé entre Dieu et nous est décrit avec une verve
où. s'unissent réalisme et poésie. Et dans un éclair de lumière et de feu,
attributs de l'Esprit-Saint, l'orateur nous conduit du pardon à la confiance
la plus absolue. Malheureux qui ne croirait pas à ce divin pardon. Ici nous
trouvons dans la bouche d'Avila, prédicateur de l'espérance chrétienne, la
thèse théologique que Tirso de Molina utilisera dans son drame religieux:
" Celui qui fut condamné pour
n'avoir pas gardé confiance. "
Mais Avila ne condamne pas : il exhorte à la joie et à l'action, comme
les apôtres qui, au sortir du Cénacle, partirent à travers le monde prêcher
le salut. (S. N¡ 32)
Le salut, c'est au sermon n° 31,
que l'on trouvera placé en conclusion, de le décrire. Aujourd'hui - c'est
un lundi de Pentecôte - Dieu sauve
le monde par l'Esprit-Saint, après l'avoir racheté par son Fils comme Jésus le confiait,
dans un émouvant colloque, au pusillanime Nicodème, qui depuis...
Qu'importé alors - et les auditeurs espagnols
pouvaient ici se reconnaître dans les défauts de leur temps, et sans doute
de toujours - qu'importent le lignage, la fortune, la beauté?
L'orateur, qui a salué de grands personnages
- " Vuestras Senorias " - ne leur mâche pas la vérité. Le seul honneur
- cet honneur si mal entendu des fervents du Pundonor - c'est ce don que
Dieu fait aux hommes: son Fils et, après lui, le Saint-Esprit.
Suit une page de théologie sur les Dons du Saint-Esprit et les Vertus infuses, d'où il ressort que, non seulement
nous sommes rachetés et sauvés, par l'Esprit-Saint, mais que nous sommes
même passés maîtres en vie chrétienne, comme est devenu maître le jeune médecin
auquel on dit: " Tu en sais assez,
va guérir "; nous entendons,
nous aussi, le grand appel à l'aventure spirituelle. Autrefois, avant le
Christ, le Saint-Esprit oeuvrait peu dans le monde. Mais aujourd'hui ses oeuvres
sont visibles partout. Et nous voil à invités à partir nous-mêmes, sur la
route des grandes réalisations. Non pas seuls, pourtant, comme des gens qui
voudraient, par leurs propres forces, acquérir une haute perfection, se créer
une grande légende. Rêve d'orgueil improductif. Mais c'est avec le guide qui
nous est donné que tout devient possible à notre chair régénérée.
Tel est, résumé dans ses grandes lignes,
autant que l'on peut fixer une parole vivante, l'enseignement d'Avila sur
le Saint-Esprit.
On a cru bien faire d'y adjoindre enfin
quelques extraits qui montreront, malgré leur brièveté, une autre face, ou
plus exactement une autre expression de sa pensée. Sur la pénitence d'abord,
oeuvre de Dieu seul: exemple terrible de Judas, pénitent pourtant, mais qui
ne trouva pas la voie de la confiance; sur le Christ, lumière du monde, qui
nous invite, dans sa clarté, à voir la réalité spirituelle à travers les
choses, l'éternel à travers le temps; sur le Corps mystique contemplé dans
ses éléments "sociaux-": le Pape qui est la tête, les chevaliers qui forment
les bras, les religieux et religieuses - celles à qui il s'adresse - qui
sont le coeur lui-même.
La traduction présentée dans cet ouvrage
a été faite sur un texte établi par le chercheur persévérant et heureux qu'est
le Père Sala Balust, à qui l'on doit, en ce qui concerne les Sermons d'Avila,
tant de précieuses découvertes. Avec une patience jamais démentie, s'orientant
à travers les manuscrits du Prédicateur d'Andalousie, il a choisi les meilleures
leçons et relevé toutes les citations, notations souvent rapides et incomplètes,
que le bienheureux fait de la Bible et des ouvrages des Pères et des Docteurs.
Les sermons, classés suivant la division en Cycle temporal et Cycle sanctoral,
font l'objet d'une excellente table des matières où chaque sermon est résumé
succinctement et exactement à la fois. C'est sur cette base indiscutable
que les Editions du Soleil Levant ont voulu que travaillât la traductrice
française. Mais le texte d'Avila, semé d'interrogations faites à l'auditeur
inconnu, de suspensions, amorces d'un développement que l'apôtre, pressé,
n'a pu achever pour le lecteur éventuel, demeure rempli de pièges à éviter
et de hardiesses à affronter. On veut espérer que cette pensée et cette parole
si originales ne perdront rien de leur saveur première dans la présente traduction
française.
_
La grande figure de Jean d'Avila mériterait
- il viendra, espérons-le - le livre qui, sans tomber dans le style édifiant,
restituerait dans sa vigueur, son réalisme et sa candeur à la fois, l'homme
qui aurait pu être un autre Ignace, le fondateur d'un grand ordre conquérant.
Il fut, des deux, celui qui passa sans laisser derrière lui le sillon que
rien n'efface. Il fut une voix, il fut un coeur. Sans y penser, sans doute,
les fils de la grasse et douce Bétique vivent encore, dans leur christianisme
pénitent et allègre, dans leurs erreurs comme dans leurs repentances, du
grenier d'abondance que leur a constitué Jean d'Avila.
* * *
1¡ - 1556-1560. Avisos y reglas
cristianas para los que desean servir a Dios... compuestas sobre aquel verso
de David - " Audi, Filia... ! "
2¡ - 1578. Primera (y segunda)
parte del Epistolario Espiritual para todos estados. Compuesto por el Reverendo Padre Maestro Juan de
Avila, ... Madrid en casa de Pierres Cosin. 1578.
3¡ - 1579- Primera (y segunda)
parte del Epistolario Espiritual... Alcalá, en casa de Juan Leguerica. 1579.
4¡ - 1588. Obras del Padre Maestro
Juan de Avila... Madrid. En casa...
de Pedro Madrigal. 1588.
5¡ - 1595- Primera (y segunda)
parte de las obras del Padre Maestro Juan de Avila... Madrid, Por Luis Sanchez. Ano 1595.
6¡ - 1596. Obras del P. Maestro
Juan de Avila, 3¡ parte...
Sevilla. Ano de 1596.
7¡ - 1603. Tercera parte de las
Obras del Padre... Sevilla por
Bartme G—mez.
8¡ - 1604. Segunda parte de las
obras del... Sevilla, por Francisco
Pérez.
9¡ - 1618. Vida y Obras del...
Madrid. Por la viuda de Alonso
Martin de Balboa.
10¡ - 1674. Vida y obras... Madrid. Antonio González de Reyes... 1674...
11¡ - 1759-1760. Obras... Madrid... Andrés Ortega...
12¡ - 1792-1806. Obras... Madrid... Imprenta Real. Ano de 1792.
13¡ - 1850. - Epistolario Espa–ol...
Bibl. Autores Espa–oles de Rivedeneyra.
14¡ - 1894-1895. Nueva edici—n
de las obras... Madrid. Tipograf’a
de San Francisco de Sales. 1894.
15¡ - 1909. Obras... Madrid. Apostolado de la Prensa. (P. Miguélez.
O. S. A.).
16¡ - 1947. Colecci—n de Sermones
inéditos del Bto J. de A. (Miscelanea
Comillas. P. Villoslada S. J.).
17¡ - 1953- Obras completas del
Bto J. de A. Edici—n critica. - La Editorial cat—lica - I. II. III. (Introduci—n
de Dn Luis Sala Balust).
18¡ - Traduction française de
Chappuis (1608) Simon Martin (1653)
Arnauld d'Andilly (1673) Couderc (1894).
* * *
1) Luis de granada. Vida del P. M. Beato
J. de A... (Edition de l'Apostolado
de la Prensa. Madrid 1943).
2) Luis munoz. El V. M. J. de A... (Fernández Montana. Madrid 1889).
3) le bienheureux jean d'avila. Ecoute, ma
Fille (Audi, Filia) - Introduction,
traduction et notes de Jacques cherprenet (A Paris. Aubier 1954. - Maîtres
de la Spiritualité Chrétienne).