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DES ERREURS OU
Ouvrage dans lequel, en faisant remarquer aux observateurs
lĠincertitude de leurs recherches, et leurs mprises continuelles, on leur
indique la route quĠils auraient d suivre, pour acqurir lĠvidence physique
sur lĠorigine du bien et du mal, sur lĠhomme, sur la nature matrielle, la
nature immatrielle, et la nature sacre, sur la base des gouvernements
politiques, sur lĠautorit des souverains, sur la justice civile et criminelle,
sur les sciences, les langues, et les arts.
Par un PhilÉ IncÉ
Seconde partie
(Tome2)
A EDIMBOURG |
Chapitre 5
Incertitude des politiques
En envisageant lĠhomme
sous les rapports politiques, il prsentera deux points de vue comme dans les
observations prcdentes : le premier, celui de ce quĠil pourrait et devrait tre
dans lĠtat de socit ; le second, celui de ce quĠil est dans ce mme tat.
Or, cĠest en tudiant avec soin ce quĠil devrait tre dans lĠtat de socit,
que nous apprendrons mieux juger de ce quĠil est aujourdĠhui. Cette
confrontation est sans aucun doute, le seul moyen de pouvoir dvelopper
clairement les mystres qui voilent encore lĠorigine des socits, dĠasseoir
les droits des Souverains, et de poser les rgles dĠadministration par
lesquelles les Empires pourraient et devraient se soutenir et se gouverner.
Le plus grand embarras
quĠaient prouv les Politiques qui ont le mieux cherch suivre la marche de
la Nature, a t de concilier toutes les Institutions sociales avec les
principes de justice et dĠgalit quĠils aperoivent en eux. Ds quĠon leur a
fait voir que lĠhomme tait libre, ils lĠont cru fait pour lĠindpendance, et ds
lors ils ont jug que tout assujettissement tait contraire sa vritable
essence.
Ainsi dans le vrai,
selon eux, tout gouvernement serait un vice, et lĠhomme ne devrait avoir dĠautre
chef que lui-mme.
Cependant ce vice prtendu
de la dpendance de lĠhomme et de lĠautorit qui lĠassujettit, subsistant gnralement
sous leurs yeux, ils nĠont pu rsister la curiosit de lui chercher une
origine et une cause ; cĠest l o leur imagination prenant la chose mme pour
le Principe, sĠest livre tous ses carts, et o les Observateurs ont montr
autant dĠinsuffisance que lorsquĠils ont voulu expliquer lĠorigine du mal.
Ils ont prtendu que lĠadresse
et la force avaient mis lĠautorit dans les mains de ceux qui commandaient aux
hommes ; et que la Puissance souveraine nĠtait fonde que sur la faiblesse de
ceux qui sĠtaient laiss subjuguer. De l, ce droit invalide nĠayant aucune
consistance, est, comme on le voit, sujet vaciller, et tomber
successivement dans toutes les mains qui auront la force et les talents ncessaires
pour sĠen emparer.
DĠautres se sont plu
dtailler les moyens violents ou adroits, qui, selon eux, ont prsid la
naissance des Etats ; et en cela ils nĠont fait que prsenter le mme systme
plus tendu ; tels sont les vains raisonnements de ceux qui ont donn pour
mobile de ces tablissements, les besoins et la frocit des premiers hommes,
et ont dit que vivant en chasseurs et dans les forts, ces hommes effrns
faisaient des incursions sur ceux qui sĠtaient livrs lĠagriculture et aux
soins des troupeaux, et cela dans la vue dĠen dtourner leur profit tous les
avantages ; quĠensuite pour se maintenir dans cet tat dĠautorit que la
violence avait form, et qui devenait une vritable oppression, les usurpateurs
furent forcs dĠtablir des lois et des peines, et que cĠest ainsi que le plus
adroit, le plus hardi et le plus ingnieux parvint demeurer le matre, et
assurer son despotisme.
Mais on voit que ce ne
put tre l la premire socit, puisquĠon suppose dj des agriculteurs et des
bergers. Cependant voil quelle est peu prs la principale opinion de ceux
des Politiques qui ont dcid que jamais un Principe de justice et dĠquit nĠa
pu faire la base des Gouvernements, et cĠest cette conclusion quĠils ont
ramens tous leurs systmes, et les observations dont ils les ont appuys.
Quelques-uns ont cru remdier cette injustice en tablissant
toute socit sur le commun accord et la volont unanime des individus qui la
composent, et qui ne pouvant chacun en particulier, supporter les suites
dangereuses de la libert et de lĠindpendance naturelle de leurs semblables,
se sont vus forcs de remettre entre les mains dĠun seul ou dĠun petit nombre,
les droits de leur tat de nature, et de sĠengager concourir eux-mmes par la
runion de leurs forces, maintenir lĠautorit de ceux quĠils avaient choisis
pour chefs.
De
lĠassociation force
Alors cette cession tant
volontaire, il nĠy a plus dĠinjustice, disent-ils, dans lĠautorit qui en mane.
Fixant ensuite par le mme acte dĠassociation les pouvoirs du Souverain, ainsi
que les privilges des Sujets, voil les Corps politiques tout forms, et il nĠy
aura plus de diffrence entre eux que dans les moyens particuliers dĠadministration,
qui peuvent varier selon les temps et les occurrences.
Cette opinion est
celle qui paratrait la plus judicieuse, et qui remplirait le mieux lĠide
naturelle quĠon veut nous donner de la justice des Gouvernements, o les
personnes et les biens sont sous la protection du Souverain, et o ce Souverain
ne devant avoir pour but que le bien commun, nĠest occup quĠ soutenir la Loi
qui doit le procurer.
Dans lĠassociation force, au
contraire, on ne voit que lĠimage dĠune atrocit rvoltante, o les Sujets sont
autant de victimes, et o le Tyran rapporte lui seul tous les avantages de la
socit dont il sĠest rendu matre. Je nĠarrterai donc pas ma vue plus
longtemps sur cette espce de gouvernement, quoiquĠelle ne soit pas sans
exemple ; mais nĠy voyant aucune trace de justice, ni de raison, elle ne peut
se concilier avec aucun des vrais principes naturels de lĠhomme ; autrement il
faudrait dire quĠune bande de voleurs forme aussi un Corps politique.
De
lĠassociation volontaire
Il ne suffit pas
cependant quĠon nous ait prsent lĠide dĠune association volontaire ; il ne
suffit pas mme quĠon puisse trouver dans la forme des Gouvernement qui en
seraient provenus, plus de rgularit que dans tous ceux que la violence a pu
faire natre ; il faut encore examiner avec soin, si cette association
volontaire est possible, et si cet difice nĠest pas tout aussi imaginaire que
celui de lĠassociation force. Il faut examiner de plus si dans le cas o cette
convention serait possible, lĠhomme a pu lgitimement prendre sur lui de la
former.
CĠest dĠaprs cet
examen que les Politiques pourront juger de la validit des Droits qui ont fond
les Socits ; et si nous les trouvons videmment dfectueux, on apercevra
bientt, en dcouvrant par o ils pchent, quels sont ceux quĠil faut ncessairement
substituer.
Il nĠest pas ncessaire
de rflchir longtemps pour sentir combien lĠassociation volontaire de tout un
Peuple est difficile concevoir. Pour que les voix fussent unanimes, il
faudrait que la manire dĠenvisager les motifs et les conditions du nouvel
engagement, le ft aussi ; cĠest ce qui nĠa jamais eu et nĠaura jamais lieu
dans une Rgion et dans des choses qui nĠont que le sensible pour base et pour
objet, parce que lĠon ne doit plus douter que tout est relatif dans le
sensible, et quĠen lui il nĠy a rien de fixe.
Outre quĠil faudrait
supprimer dans chacun des Membres, lĠambition dĠtre le Chef, ou dĠappartenir
au Chef, il faudrait encore le concours dĠune infinit dĠopinions, qui ne sĠest
jamais rencontr parmi les hommes, tant sur la forme la plus avantageuse du
Gouvernement, que sur lĠintrt gnral et particulier, et sur la multitude des
objets qui doivent composer les articles du Contrat.
De plus longues
observations seraient donc inutiles, pour nous faire reconnatre quĠun Etat
social, form librement de la part de tous les individus, est absolument hors
de toute vraisemblance, et pour avouer quĠil est impossible quĠil y en ait
jamais eu de semblable.
Mais admettons-en la
possibilit, supposons ce concours unanime de toutes les voix, et que la forme,
ainsi que les Lois qui appartiendront au Gouvernement dont il sĠagit, aient t
fixes dĠun commun accord ; il reste encore demander si lĠhomme a le droit de
prendre un pareil engagement, et sĠil serait raisonnable de se reposer sur ceux
quĠil aurait forms.
Aprs la connaissance
que lĠon a d acqurir de lĠhomme, par tout ce quĠon a vu son sujet, il est
ais de pressentir quĠun pareil droit ne put jamais lui tre accord, et que
cet Acte serait nul et superflu. Premirement, rappelons-nous cette boussole
invariable que nous avons reconnue pour son guide, ayons toujours devant les
yeux que tous les pas quĠil pourrait faire sans elle, seraient incertains,
puisque sans elle lĠhomme nĠa point de lumire, et quĠelle est prpose par son
Essence mme le conduire et prsider sur toutes ses actions.
Alors donc, si sans lĠaveu
de cette Cause qui veille sur lui, lĠhomme prenait un engagement dĠune aussi
grande importance que celui de se soumettre un autre homme, il devrait dĠabord
douter que sa dmarche ft conforme sa propre Loi, et, par consquent, quĠelle
ft propre le rendre heureux ; ce qui suffirait pour lĠarrter, pour peu quĠil
coutt la prudence.
Rflchissant ensuite
avec plus de soin sur sa conduite, ne reconnatrait-il pas que non seulement il
sĠest expos se tromper, mais mme quĠil a attaqu directement tous les
principes de la Justice, en transfrant dĠautres hommes des droits dont il ne
peut pas lgitimement disposer, et quĠil sait rsider essentiellement dans la
main qui doit tout faire pour lui ?
Secondement, cet engagement serait vague et draisonnable,
parce que, sĠil est vrai que cette Cause dont nous parlons, doive tre
universellement le guide de lĠhomme, et quĠelle en ait tous les pouvoirs, il
est absolument inutile de chercher employer une autre main. A plus forte
raison, dirons-nous la mme chose de lĠhomme, considr la manire des
Politiques ; cĠest, selon eux, lĠimpuissance de lĠhomme et la difficult quĠil prouve
supporter lĠtat de Nature, qui lĠengage se donner des Chefs et des
Protecteurs. En effet, si cet homme avait la force de se soutenir, il nĠaurait
pas besoin dĠappuis trangers ; mais enfin, sĠil nĠa plus cette force, si cĠest
aprs lĠavoir perdue quĠil veut en revtir un autre homme, que lui donne-t-il
donc, et o trouver ce qui fait la matire du Contrat ?
LĠassociation
volontaire nĠest donc pas rellement plus juste ni plus sense, quĠelle nĠest
praticable ; puisque par cet Acte, il faudrait que lĠhomme attacht un autre
homme un droit dont lui-mme nĠa pas la proprit, celui de disposer de soi ;
et puisque, sĠil transfre un droit quĠil nĠa pas, il fait une convention
absolument nulle, et que ni le Chef, ni les Sujets, ne peuvent faire valoir,
attendu quĠelle nĠa pu les lier ni les uns ni les autres.
Ainsi, reprenant tout
ce que nous venons de dire, si lĠassociation force est videmment une atrocit,
si lĠassociation volontaire est impossible, et en mme temps oppose la Justice
et la raison, o trouverons-nous donc les vrais Principes des Gouvernements ?
Car, enfin, il est des Etats qui les ont connus et qui les suivent.
CĠest, comme je lĠai dit, cette recherche que les
Politiques consument tous leurs efforts, et si ce que nous venons de voir est
exactement tout ce quĠils ont trouv sur cette manire, nous pouvons assurer
avec raison quĠils nĠont pas encore fait les premiers pas vers leur Science.
Fausse
conclusion des politiques
Il y a bien en eux une
voix secrte qui les porte convenir, que quelle quĠait t la cause de lĠassociation
dĠun Corps politique, le Chef se trouve essentiellement dpositaire dĠune suprme
autorit, et dĠune puissance qui par elle-mme doit lui subordonner tous ses
sujets ; ils reconnaissent, dis-je, dans les Souverains une force suprieure
qui inspire naturellement pour eux le respect et lĠobissance.
CĠest aussi ce que je
me fais gloire de professer hautement avec les Politiques ; mais, comme ils nĠont
pu dmler dĠo cette supriorit devait provenir, ils ne sĠen sont pas forms
une ide nette, et alors les applications quĠils en ont voulu faire, ne leur
ont offert que des faussets ou des contradictions.
Aussi la plupart dĠentre eux, peu satisfaits de leurs dcouvertes,
et ne trouvant aucun moyen dĠexpliquer lĠhomme en socit, ont recouru leur
premire ide, et se sont rduits dire quĠil ne devrait pas tre en socit ;
mais on verra trs certainement que cette conjecture nĠest pas mieux fonde que
celles quĠils ont formes sur les moyens dĠassociation, et quĠelle est plutt
une preuve vidente de leur incertitude et de la prcipitation de leurs
jugements.
De
la sociabilit de lĠHomme
Il ne faut que jeter
un moment les yeux sur lĠhomme, pour dcider cette question. Sa vie nĠest-elle
pas une chane de dpendances continuelles ? LĠacte mme de son entre dans la
vie corporelle ne porte-t-il pas le caractre de lĠassujettissement o il va tre
condamn pendant son cours ? NĠa-t-il pas besoin peur natre quĠune cause extrieure
vienne fconder son germe, et lui donner une raction sans laquelle il ne
vivrait pas ? Et nĠest-ce pas l cette humiliante sujtion qui lui est commune
avec tous les Etres de la Nature ?
Ds quĠil a reu le
jour, cette dpendance devient encore plus sensible, en ce que les yeux
corporels des hommes en sont tmoins. CĠest alors que dans une impuissance
absolue, et une faiblesse vraiment honteuse, lĠhomme a besoin, pour ne pas
mourir, que des Etres de son espce lui donnent des secours et des soins sans
nombre, jusquĠ ce que parvenu lĠge de pouvoir se passer dĠeux quant aux
besoins de son corps, il soit rendu lui-mme, et jouisse de tous les
avantages et de toutes les forces de son Etre corporel.
Mais telle est la
nature de lĠhomme et la sagesse de lĠÏil qui veille sur lui, quĠavant de
parvenir ce terme dĠindpendance corporelle, il prouve un besoin dĠun autre
genre, et qui le lie encore plus troitement la main qui a soutenu son
enfance ; cĠest celui de son Etre intellectuel, lequel commenant sentir sa
privation, sĠagite et se livre aveuglment tout ce qui peut lui rendre le
repos.
Dans cet ge, encore
infirme, il sĠadresse naturellement tout ce qui lĠentoure, et surtout ceux
qui soulageant chaque jour ses besoins corporels, semblent devoir tre de droit
les premiers dpositaires de sa confiance. CĠest eux quĠil demande chaque
pas la science de lui-mme, et ce nĠest que dĠeux, en effet, quĠils devrait
lĠattendre ; car cĠest eux le diriger, le soutenir, lĠclairer, selon
son ge, lĠarmer dĠavance contre lĠerreur et le prparer au combat ; en un mot, cĠest eux faire
sur son Etre intellectuel ce quĠils ont fait sur son corps dans un temps o il
prouvait les douleurs, sans avoir la force ni de les supporter, ni de sĠen
garantir. Voil, nĠen doutons point, la vraie source de la socit parmi les
hommes, et en mme temps le tableau o lĠhomme peut apprendre quel est le
premier de ses devoirs quand il se fait Pre.
Pourquoi ne
trouverons-nous rien de semblable parmi les btes, cĠest quĠelles ne sont pas
de nature connatre de pareils besoins ; cĠest que la bte, ne se dirigeant
que par le sensible, quand ce besoin ne lui parle plus, elle ne connat plus
rien ; cĠest que lĠaffection corporelle, tant la mesure de toutes ses
facults, lorsque cette affection est satisfaite, il nĠy a plus pour elle de
sensibilit, ni de dsir ; aussi nĠy a-t-il point pour elle de lien social.
On ne doit pas me
citer lĠexemple de lĠattachement de quelques Animaux, soit entre eux, soit pour
lĠhomme ; nous ne parlons ici que de la marche, et des mouvements naturels des
Etres ; et tous les exemples quĠon pourrait nous opposer seraient srement le
fruit de lĠhabitude, qui, comme nous lĠavons dit ailleurs, peut convenir et se
trouver dans la bte, en qualit dĠEtre sensible.
On ne doit pas me
citer non plus ces peuplades de certains Animaux qui vivent et voyagent
ensemble, soit sur terre, soit dans lĠeau, soit dans lĠair ; ce nĠest que le
besoin particulier et sensible qui les rassemble et il y a si peu de vritable
attachement entre eux, que lĠun peut prir et disparatre sans que les autres
sĠen aperoivent.
Nous voyons donc dj par ces observations sur les premiers
temps de notre existence matrielle, que lĠhomme nĠest pas n pour vivre isol.
Nous voyons quĠaprs que sa dpendance corporelle a cess,
il lui reste un lien infiniment plus fort, en ce quĠil est relatif son Etre
propre ; nous voyons, dis je, que par un intrt insparable de son tat
actuel, il recherchera toujours ses semblables, et que sĠils ne le trompaient
jamais, ou quĠil ne ft pas dj corrompu, il n penserait point sĠloigner
dĠeux, lors mme que son corps nĠaurait plus besoin de leurs secours.
CĠest donc mal propos quĠon a cherch la source de la
sociabilit dans les seuls besoins sensibles et dans ce moyen puissant par
lequel la Nature rapproche lĠhomme des Etres de son espce, pour en oprer la
reproduction ; car, comme cĠest par l quĠil est semblable la bte, et que
cependant la bte ne vit point en tat de socit, ce moyen ne suffirait pas
pour tablir celle de lĠhomme. Aussi, je ne mĠoccupe que des facults qui le
distinguent, et par lesquelles il est port lier avec ses semblables un
commerce dĠactions morales, dĠo doit driver toute association pour tre
juste. Quand, dans un ge plus avanc, les facults intellectuelles de lĠhomme
commencent lĠlever au-dessus de ce quĠil voit, et quĠil parvient
apercevoir quelques lueurs au milieu des tnbres o nous sommes plongs, cĠest
alors quĠun nouvel ordre de choses nat pour lui ; non seulement tout
lĠintresse, mais combien cet intrt ne doit-il pas sĠaccrotre pour ceux qui
lui auront fait goter le bonheur dĠtre homme, de mme que pour ceux qui il
pourrait le faire goter son tour ?
A mesure quĠil marche dans la carrire de la vie, ce lien
social se fortifie encore par lĠextension que reoivent ses vues et ses penses
; enfin, au dclin de ses jours, ses forces venant dgnrer, il retombe
corporellement dans cet tat de faiblesse qui avait accompagn son enfance, il
devient pour la seconde fois lĠobjet de la piti des autres hommes, et rentre
de nouveau sous leur dpendance, jusquĠ ce que la Loi commune tous les corps
achve de sĠaccomplir sur le sien et vienne en terminer le cours. Que faut-il
de plus pour convenir que lĠhomme nĠtait pas destin passer ses jours seul
et sans aucun lien social ?
On voit aussi que dans cette simple
socit naturelle, il y a toujours des Etres qui donnent et dĠautres qui
reoivent ; quĠil y a toujours de la supriorit et de la dpendance,
cĠest--dire, quĠil y a le vrai modle de ce que doit tre la socit
politique.
Source des erreurs politiques
CĠest l cependant ce que ceux qui ont trait de ces objets
nĠavaient pas considr, lorsquĠils ont dit que lĠtat de Socit tait
contraire la Nature, et que ne trouvant pas de moyen de justifier cette
Socit, ni de la concilier avec leurs principes de Droit naturel, ils ont pris
la rsolution de la proscrire.
Pour nous, qui sentons lĠindispensable ncessit de la
liaison et de la frquentation mutuelle des hommes, nous ne serons point
arrts par la fausset et lĠinjustice de quelques-uns des liens qui les ont
mis souvent en Corps social ; nous serons trs persuads mme que les hommes ne
seraient pas ns, comme ils le sont, avec ces besoins rciproques, et avec ces
facults qui leur promettent tant dĠavantages, sĠil nĠy avait pas aussi des
moyens lgitimes de les mettre en valeur, et dĠen retirer tous les fruits dont
elles sont susceptibles.
Or, lĠusage de ces moyens, ne pouvant avoir lieu que dans le
commerce mutuel des individus, et ce commerce, vu lĠtat actuel de lĠhomme,
tant sujet des inconvnients sans nombre, nous ne rejetterons pas pour cela
les Corps politiques, nous ne ferons quĠindiquer une base plus solide que celle
quĠon leur a donne jusquĠ ce jour, et des principes plus satisfaisants.
Mais on doit voir actuellement que
les tnbres o les Politiques se sont envelopps sur ce point, ont la mme source
que ceux qui couvrent encore aujourdĠhui les Observateurs de la Nature ; cĠest
pour avoir, comme eux, confondu le principe avec son enveloppe, la force
conventionnelle de lĠhomme avec sa vritable force, quĠils ont tout obscurci et
tout dfigur.
Du premier empire de lĠHomme
De plus, nous avons vu le peu de fruits quĠont produit
toutes ces observations sur la Nature par lesquelles on a voulu la sparer
dĠune Cause active et intelligente, dont le concours et le pouvoir ont t
dmontrs dĠune ncessit absolue.
Nous saurons donc que la marche des Politiques tant
semblable, doit tre galement infructueuse ; ils ont cherch dans lĠhomme
isol les principes des Gouvernements, et ils ne les y ont pas plus trouvs,
que les Observateurs nĠont trouvs dans la Matire la source de ses effets et
de tous ses rsultats.
Ainsi, de mme quĠune circonfrence sans centre ne peut pas
se concevoir, de mme aucune de ces Sciences ne peut marcher sans son appui ;
cĠest pourquoi tous ces systmes ne peuvent se soutenir, et tombent sans autre
cause que celle de leur propre dbilit.
Si par son origine premire, lĠhomme tait destin tre
chef et commander, ainsi que nous lĠavons assez clairement tabli, quelle
ide devons-nous nous former de son Empire dans ce premier tat, et sur quels
Etres appliquerons-nous son autorit ? Sera-ce sur ses gaux ? Mais dans tout
ce qui existe et dans tout ce que nous pouvons concevoir, rien ne nous donne
lĠexemple dĠune pareille Loi, tout nous dit au contraire quĠil ne saurait y avoir
dĠautorit que sur des Etres infrieurs, et que ce mot dĠautorit porte
ncessairement avec lui-mme lĠide de la supriorit ?
Sans nous arrter donc plus longtemps examiner sur quels
Etres sĠtendaient alors les droits de lĠhomme, il nous suffit de reconnatre
que ce ne pouvait tre sur ses semblables. Si cet homme ft rest dans ce
premier tat, il est donc certain que jamais il nĠaurait rgn sur des hommes,
et que la Socit politique nĠaurait jamais exist pour lui, parce quĠil nĠy
aurait point eu pour lui de liens sensibles, ni de privation intellectuelle,
que son seul objet aurait t dĠexercer pleinement ses facults, et non comme
aujourdĠhui dĠen oprer pniblement la rhabilitation.
Lorsque lĠhomme se trouva dchu de cette splendeur, et quĠil
fut condamn la malheureuse condition o il est rduit prsent, ses
premiers droits ne furent point abolis, ils ne furent que suspendus, et il lui
est toujours rest le pouvoir de travailler et de parvenir par ses efforts
les remettre dans leur premire valeur.
Il pourrait donc mme aujourdĠhui
gouverner comme dans son origine, et cela, sans avoir ses semblables pour
sujets. Mais cet empire dont nous parlons, lĠhomme ne le peut retrouver et en
jouir que par les mmes titres qui lĠont rendu matre autrefois, et ce nĠest
absolument quĠen portant son ancien Sceptre, quĠil parviendra reprendre avec
fondement le nom de Roi. Ce fut l sa condition premire, et celle laquelle
il peut encore prtendre par lĠessence invariable de sa nature ; en un mot, telle
est son ancienne autorit, dans laquelle, nous le rptons, les droits dĠun
homme sur un autre homme nĠtaient pas connus, parce quĠil tait hors de toute
possibilit que ces droits existassent entre des Etres gaux, dans leur tat de
gloire et de perfection.
Du nouvel empire de lĠHomme
Or, dans lĠtat dĠexpiation que lĠhomme subit aujourdĠhui,
non seulement il est porte de retrouver les anciens pouvoirs dont tous les
hommes auraient joui, sans que leurs sujets fussent pris parmi leur espce,
mais il peut acqurir encore un autre droit dont il nĠavait pas la connaissance
dans son premier tat ; cĠest celui dĠexercer une vritable autorit sur
dĠautres hommes ; et voici dĠo ce pouvoir est provenu.
Dans cet tat de
rprobation o lĠhomme est condamn ramper, et o il nĠaperoit que le voile
et lĠombre de la vraie lumire, il conserve plus ou moins le souvenir de sa
gloire, il nourrit plus ou moins le dsir dĠy remonter, le tout en raison de
lĠusage libre de ses facults intellectuelles, en raison des travaux qui lui
sont prpars par la justice, et de lĠemploi quĠil doit avoir dans lĠÏuvre.
Les uns se laissent
subjuguer, et succombent aux cueils sems sans nombre dans ce cloaque
lmentaire, les autres ont le courage et le bonheur de les viter.
On doit donc dire que celui qui sĠen prservera le mieux,
aura le moins laiss dfigurer lĠide de son Principe, et se sera le moins
loign de son premier tat. Or, si les autres hommes nĠont pas fait les mmes
efforts, quĠils nĠaient pas les mmes succs, ni les mmes dons, il est clair
que celui qui aura tous ces avantages sur eux, doit leur tre suprieur, et les
gouverner.
Du
pouvoir souverain
Premirement, il leur
sera suprieur par le fait mme, parce quĠil y aura entre eux et lui une
diffrence relle fonde sur des facults et des pouvoirs dont la valeur sera
vidente ; il le sera en outre par ncessit, parce que les autres hommes
sĠtant moins exercs, et nĠayant pas recueilli les mmes fruits, auront
vraiment besoin de lui, comme tant dans lĠindigence et dans lĠobscurcissement
de leurs propres facults.
SĠil est un homme en
qui cet obscurcissement aille jusquĠ la dpravation, celui qui se sera
prserv de lĠun et de lĠautre, devient son matre non seulement par le fait et
par la ncessit, mais encore par devoir. Il doit sĠemparer de lui, et ne lui
laisser aucune libert dans ses actions, tant pour satisfaire aux lois de son
Principe, que pour la sret et lĠexemple de la Socit, il doit enfin exercer
sur lui tous les droits de lĠesclavage et de la servitude ; droits aussi justes
et aussi rels dans ce cas-ci, quĠinexplicables et nuls dans toute autre
circonstance.
Voil donc quelle est
la vritable origine de lĠempire temporel de lĠhomme sur ses semblables, comme
les liens de sa nature corporelle ont t lĠorigine de la premire socit.
Cet empire toutefois,
loin de contraindre et de gner la socit naturelle, doit tre regard comme
en tant le plus ferme appui, et le moyen le plus sr par lequel elle puisse se
soutenir, soit contre les crimes de ses membres, soit contre les attaques de
tous ses ennemis.
Celui qui sĠen trouve revtu, ne pouvant tre heureux
quĠautant quĠil se soutient dans les vertus qui le lui ont fait acqurir, cherche
pour son propre intrt faire le bonheur de ses sujets. Et quĠon ne croie pas
que cette occupation doive tre vaine et sans fruit ; car lĠhomme dont nous
offrons ici lĠide, ne peut tre tel sans avoir en lui tous les moyens de se
conduire avec certitude, et sans que ses recherches ne lui rendent des rsultats
vidents.
De
la dignit des rois
En effet, la lumire
qui clairait lĠhomme dans son premier tat, tant une source inpuisable de
facults et de vertus,
plus il peut sĠen rapprocher, plus il doit tendre son empire sur les hommes
qui sĠen loignent, et aussi plus il doit connatre ce qui peut maintenir
lĠordre parmi eux, et assurer la solidit de lĠEtat.
Par le secours de
cette lumire, il doit pouvoir embrasser, et soigner avec succs toutes les
parties du Gouvernement, connatre videmment les vrais principes des lois et
de la Justice, les rgles de la discipline militaire, les droits des
particuliers et les siens, ainsi que cette multitude de ressorts qui sont les
mobiles de lĠadministration.
Il doit mme pouvoir
porter ses vues et tendre son autorit jusque sur ces parties de
lĠadministration, qui nĠen font pas aujourdĠhui lĠobjet principal dans la
plupart des Gouvernements, mais qui, dans celui dont nous parlons, en doivent
tre le plus ferme lien, savoir, la Religion et la gurison des maladies.
Enfin, il nĠest pas jusquĠaux arts, soit dĠagrment, soit dĠutilit, dont il ne
puisse diriger la marche et indiquer le vritable got. Car le flambeau quĠil
est assez heureux dĠavoir la main, rpandant une lumire universelle, doit
lĠclairer sur tous ces objets, et lui en laisser voir la liaison.
Ce tableau, tout
chimrique quĠil doit paratre, nĠa cependant rien qui ne soit conforme
lĠide que nous nous trouverons avoir des Rois, quand nous la voudrons
approfondir.
En rflchissant sur
le respect que nous leur portons, ne verrons-nous pas que nous les regardons
comme devant tre lĠimage et les reprsentants dĠune main suprieure, et comme
tels susceptibles de plus de vertus, de force, de lumire et de sagesse que les
autres hommes ? NĠest-ce pas avec une sorte de regret que nous les voyons
exposs aux faiblesses de lĠhumanit ? Et ne semblerions-nous pas dsirer
quĠils ne se fissent jamais connatre que par des actes grands et sublimes
comme la main qui est cense les avoir placs tous sur le Trne ?
Que dis je, nĠest-ce
pas sous cette autorit sacre quĠils sĠannoncent, et quĠils font valoir tous
leurs droits ? Quoique nous nĠayons pas la certitude quĠils agissent par elle,
nĠest-ce pas de ce que nous en sentons la possibilit, que nat cette espce
dĠeffroi qui rsulte de leur puissance, et cette vnration quĠils nous
inspirent ?
Tout ceci nous indique donc que leur premire origine est
suprieure aux pouvoirs et la volont des hommes, et doit nous confirmer dans
lĠide que jĠai prsente, que leur source est au-dessus de celles que la
Politique leur a cherch.
De
la science des rois
Quant ces facults
et ces vertus
innombrables que nous avons montres, comme devant se trouver dans les Rois qui
auraient retrouv leur ancienne lumire, ce sont encore les Chefs des Socits
tablies qui nous les annoncent, puisquĠils agissent comme ayant la jouissance
de tout ce que nous sentons devoir tre en eux.
Leur nom nĠest-il pas
le sceau de toutes les puissances quĠils versent dans leur Empire ? Gnraux,
Magistrats, Princes, tous les Ordres de lĠEtat ne tiennent-ils pas dĠeux leur
autorit, et lorsque cette mme autorit se transmet de main en main jusquĠaux
derniers rameaux de lĠarbre social, nĠest-ce pas toujours en vertu de la
premire manation ? Ne faut-il pas mme toujours leur attache pour lĠexercice
des talents utiles, et quelquefois pour celui des talents qui ne sont
quĠagrables ?
Dans tous ces cas, les Souverains nous donnent eux-mmes un
signe vident quĠils sont comme le centre et la source, dĠo doivent sortir
tous les privilges et tous les pouvoirs quĠils communiquent ? Car lĠacte mme
de cette communication, et les formalits qui lĠaccompagnent, montrent toujours
quĠils sont, ou quĠils peuvent tre dirigs dans leur choix par une lumire
sre, et quĠils sont clairs sur la capacit des sujets qui ils confient une
partie de leurs droits. Et mme ces prcautions de leur part, ainsi que les
dcisions qui en rsultent, supposent non seulement leur capacit personnelle,
mais encore elles en sont comme autant de tmoignages.
Car toutes les
informations que les Souverains font prendre dans les diffrents cas qui se
prsentent, et lĠadhsion quĠils apportent aux lumires et aux dcisions de
leurs diffrents Tribunaux, ne doivent point tre regardes comme des suites de
leur ignorance sur les diffrentes matires soumises leur Lgislation. Ce
nĠest point quĠils soient censs ne pouvoir connatre tout par eux-mmes, au
contraire, on ne peut se dispenser de le supposer, puisque ce sont eux-mmes
qui crent ces juridictions. Mais cĠest que faisant dans le temporel les
fonctions dĠun Etre vrai et infini, ils sont chargs, comme lui, de lĠaction
totale et infinie, et sont, comme lui, dans la ncessit indispensable de ne
pouvoir oprer les actions bornes et particulires, que par leurs attributs et
par les agents de leurs facults.
De la lgitimit des souverains
Si nous entrions dans le dtail de tous les ressorts qui
agissent et soutiennent les Gouvernements politiques, nous en ferions la mme
application aux facults des Chefs qui les dirigent ; lĠexercice de la Justice,
tant civile que criminelle, quoique se faisant par dĠautres mains que les
leurs, mais toujours par leur autorit, annoncerait assez clairement quĠils
pourraient avoir les moyens de dcouvrir les droits et les fautes de leurs
Sujets, et de fixer avec certitude lĠtendue et le soutien des uns, en mme
temps que la rparation des autres. Le soin quĠils prennent de veiller la
conservation des Lois du Gouvernement, la puret des mÏurs, au maintien des
Dogmes et des pratiques de la Religion, la perfection des Sciences et des
Arts, tout cela, dis je, nous rappellerait quĠil doit tre en eux une lumire
fconde qui sĠtend tout, et par consquent qui connat tout.
Nous ne nous cartons donc point de la Vrit, en attribuant
lĠhomme revtu de tous les privilges de son premier tat, les avantages dont
les Rois nous retracent si sensiblement lĠimage, et nous pouvons dire avec
raison quĠils nous instruisent par-l, de ce que lĠhomme pourrait et devrait
tre, mme au milieu de la Rgion impure quĠil habite aujourdĠhui.
Je ne me dissimule pas cependant, la
multitude dĠobjections que doit faire natre ce point de vue sous lequel je
viens de prsenter les Rois, et en gnral tous les Chefs des Socits.
Accoutums, comme sont les hommes, expliquer les choses par elles-mmes, et
non par leur principe, il doit tre nouveau pour eux dĠapercevoir, tous leurs
droits et toutes leurs puissances, une source qui nĠest plus eux, mais qui
nanmoins est si analogue avec eux.
Des gouvernements lgitimes
Aussi tant peu faits ces principes, ils commenceront par
me demander quelle preuve les Nations pourront avoir de la lgitimit de leurs
Chefs, et sur quoi elles pourront juger que ceux qui en occupent la place ne
les ont point abuses.
Je ne crains pas de me trop avancer, en disant que les
tmoignages en seront vidents, soit pour les Chefs, soit pour les Sujets, qui
auront su faire un juste et utile usage de leurs facults intellectuelles, et
je renvoie pour cet article, ce que jĠai dit prcdemment sur les tmoignages
dĠune Religion vraie. La mme rponse peut servir lĠobjection prsente, parce
que lĠInstitution sacre et lĠInstitution politique ne devraient avoir que le
mme but, le mme guide et la mme Loi : aussi devraient-elles toujours tre
dans la mme main, et lorsquĠelles se sont spares, elles ont perdu de vue
lĠune et lĠautre, leur vritable esprit, qui consiste dans une parfaite
intelligence et dans lĠunion.
La seconde question quĠon pourra me faire, cĠest de savoir,
si en admettant la possibilit dĠun Gouvernement, tel que celui que je viens de
reprsenter, on peut en trouver des exemples sur la Terre.
Je ne serais pas cru, sans doute, si je voulais persuader
que tous les Gouvernements tablis sont conformes au modle quĠon vient de
voir, parce quĠen effet le plus grand nombre en est trs loign : mais je prie
mes semblables, dĠtre bien convaincus que les vrais Souverains, ainsi que les
lgitimes Gouvernements, ne sont pas des Etres imaginaires, quĠil y en a eu de
tout temps, quĠil y en a actuellement, et quĠil y en aura toujours, parce que
cela entre dans lĠOrdre universel, parce quĠenfin cela tient au Grand-Îuvre,
qui est autre chose que la Pierre philosophale.
Une troisime difficult, qui se prsentera naturellement
dĠaprs les principes qui ont t tablis, cĠest dĠy avoir vu que tout homme
par sa nature, peut esprer de retrouver la lumire quĠil a perdue, et
cependant que je reconnaisse des Souverains parmi les hommes ; car, si chaque
homme parvient au terme de sa rhabilitation, quels seront les Chefs ? Tous les
hommes ne seront-ils pas gaux, ne seront-ils pas tous des Rois ?
Cette difficult ne peut plus subsister, aprs ce que jĠai
dit sur les obstacles qui arrtent si souvent lĠhomme dans sa carrire, et qui,
multiplis encore par ses imprudences et lĠusage faux de sa volont, sont de sa
part, si rarement et si ingalement surmonts.
De
lĠinstitution militaire
On pourrait mme
rappeler ici ce que jĠai dit sur les diffrences naturelles des facults
intellectuelles des hommes, o lĠon a pu remarquer, quĠen ne les comparant mme
que sous ce point de vue, il resterait toujours une ingalit entre eux, mais
ingalit qui ne leur serait point pnible, et qui ne les humilierait pas,
parce que leur grandeur serait relle dans chacun dĠeux, et non pas relative,
comme celle qui nĠest que conventionnelle et arbitraire.
CĠest ce qui nous est
reprsent en quelque sorte dans les lois de lĠinstitution Militaire, celui de
tous les ouvrages des hommes qui nous peigne le plus fidlement lĠtat premier,
et qui, comme tel, est le plus noble de tous leurs Etablissements, quoique
nĠayant pas une base plus vraie, ni plus solide que leurs autres Ïuvres, il ne
doive tenir aux yeux de lĠhomme sens, que le premier rang dans lĠordre des
prjugs ; mais je le rpte, il est si noble, il engage tant de vertus,
quĠon oublie presque quĠil aurait besoin dĠtre vrai.
Ainsi, regardant cette
institution, comme celle qui sĠapplique le mieux au Principe de lĠhomme, nous
remarquerons que tous les Membres qui composent un corps militaire, sont censs
revtus et dous chacun des facults particulires qui sont propres leur
grade. Ils sont censs, chacun dans leur classe, avoir atteint et rempli le but
qui leur est assign.
Cependant, quoique ces
Membres soient tous ingaux, il nĠy a point de difformit dans leur assemblage,
ni dĠhumiliation pour les individus, parce que le devoir de chacun est fixe, et
que l il nĠest pas honteux dĠtre infrieur aux autres Membres du mme Corps,
mais seulement dĠtre infrieur son grade.
En mme temps, ces
corps Militaires, tant composs de Membres ingaux, ne peuvent jamais demeurer
un moment sans Chef, puisquĠil y aura toujours un de ces Membres qui sera
suprieur lĠautre.
Si ces Corps nĠtaient pas lĠouvrage de la main de lĠhomme,
les diffrences et la supriorit de leurs Membres seraient fixes, et ce serait
la qualit et le prix rel du sujet qui serviraient de rgle. Mais, lorsque le
Lgislateur nĠest pas conduit par sa vraie lumire, et que cependant il a
toujours agir, il y supple en tablissant une valeur et un mrite plus
faciles connatre, et qui nĠont besoin que du secours des yeux corporels pour
tre dtermins. CĠest lĠanciennet, qui, aprs la diffrence des Grades, fixe
les droits dans les corps Militaires, et nĠy et-il que deux Soldats dans un
Poste, la Loi veut que le plus ancien commande lĠautre.
De
lĠingalit des hommes
Cette loi, toute
factice quĠelle soit, nĠest-elle pas un indice de la justesse du principe que
jĠai expos, et en supposant tous les hommes en possession de leurs Privilges,
comme il nĠy aurait jamais une entire galit entre eux, ne pourrait-on pas
croire quĠils auraient toujours des Rois ?
Ce serait nanmoins la
plus grande des absurdits, que de prendre cette comparaison la lettre ; les
corps Militaires, nĠtant que lĠouvrage de lĠhomme, ne peuvent avoir que des
diffrences conventionnelles, aussi l le suprieur et lĠinfrieur sont par
leur nature de la mme espce, et malgr ces distinctions si imposantes, tout
sĠy ressemble au fond, puisque ce sont toujours des hommes dans la privation.
Mais dans lĠOrdre
naturel, si chaque homme parvenait au dernier degr de sa puissance, chaque
homme alors serait un Roi. Or, de mme que les Rois de la Terre ne
reconnaissent pas les autres Rois pour leurs Matres, et que, par consquent,
ils ne sont points sujets les uns des autres ; de mme, dans le cas dont il
sĠagit, si tous les hommes taient pleinement rhabilits dans leurs droits,
les Matres et les Sujets des hommes ne pourraient pas se trouver parmi des
hommes, et ils seraient tous Souverains dans leur Empire.
Mais, je le rpte, ce
nĠest pas dans lĠtat actuel des choses, que les hommes parviendront tous ce
degr de grandeur et de perfection, qui les rendrait indpendants les uns des
autres ; ainsi, depuis que cet tat de rprobation subsiste, sĠils ont toujours
eu des chefs pris parmi eux, il faut sĠattendre quĠils en auront toujours, et
cela est mme indispensable, jusquĠ ce que ce temps de punition soit
entirement accompli.
CĠest donc avec
confiance que jĠtablis sur la rhabilitation dĠun homme dans son Principe,
lĠorigine de son autorit sur ses semblables, celle de sa puissance, et de tous
les titres de la souverainet politique.
Je ne crains pas mme
dĠassurer que cĠest le seul et unique moyen dĠexpliquer tous les droits, et de
concilier la multitude dĠopinions diffrentes que les Politiques ont enfantes
sur cette matire ; parce que, pour reconnatre une supriorit dans un Etre,
sur les Etres de la mme classe, ce nĠest pas dans ce en quoi il leur ressemble
quĠil faut la chercher, mais dans ce en quoi il peut en tre distingu.
Or, par leur nature actuelle, les hommes tant condamns
la privation, se ressemblent tout absolument par cet endroit, quelques
nuances prs ; ce nĠest donc quĠen sĠefforant de faire disparatre cette
privation, quĠils peuvent esprer dĠtablir des diffrences relles entre eux.
Du
flambeau des gouvernements
Je crois aussi ne pas
pouvoir offrir mes semblables, un tableau aussi satisfaisant, que celui de
cette Socit que nous avons vue tablie prcdemment sur les besoins corporels
de lĠhomme, et sur le dsir quĠil a de connatre ; et lui donner un Chef tel
que je viens de le peindre, cĠest complter et confirmer lĠide naturelle que
nous portons tous secrtement en nous, de lĠhomme social et du principe des gouvernements.
En effet, nous nĠy
verrions rgner quĠun ordre et une activit universelle, qui formeraient un
tissu de dlices et de joie pour tous les Membres du Corps politique ; nous
verrions que leurs maux corporels mmes eussent trouv l des adoucissements ;
parce que, selon que je lĠai indiqu, la lumire qui et dirig lĠassociation,
en aurait embrass et clair toutes les parties. Alors, cĠet t au milieu
des choses prissables, nous prsenter lĠimage la plus grande et lĠide la plus
juste de la perfection ; cĠet t rappeler cet heureux ge quĠon a dit
nĠexister que dans lĠimagination des Potes, parce que, nous en tant loigns
et nĠen connaissant plus la douceur, nous avons eu la faiblesse de croire que,
puisquĠil avait pass pour nous, il devait avoir cess dĠtre.
En mme temps, si telle est la Loi qui devrait lier et
gouverner les hommes ; si cĠest l le seul flambeau qui puisse, sans injustice,
les runir en corps, il est donc certain, quĠen lĠabandonnant, ils ne peuvent
sĠattendre quĠ lĠignorance, et toutes les misres invitables pour ceux qui
errent dans lĠobscurit.
De
la soumission aux souverains
Alors, si par lĠexamen que lĠon va voir des Gouvernements
reus, il se trouve dans eux des difformits, on pourra conclure avec raison
quĠelles ne subsistent que par lĠloignement de cette mme lumire, et parce
que ceux qui ont fond les Corps politiques nĠen ont pas connu les principes,
ou que leurs successeurs en ont laiss altrer la puret. Mais, avant
dĠentreprendre cet important examen, je dois tranquilliser les Gouvernements
ombrageux, qui pourraient sĠalarmer de mes sentiments, et craindre, quĠen
dvoilant leur dfectuosit, jĠanantisse le respect qui leur est d ; et,
quoique jĠaie dj montr, dans quelques endroits du sujet qui mĠoccupe
actuellement, ma vnration pour la personne des Souverains, autant que pour
leur caractre, il est convenable de ritrer ici cette protestation, afin de
bien persuader tous ceux qui liront cet Ouvrage, que je ne respire que
lĠordre et la paix, que je fais tous les Sujets un devoir indispensable de la
soumission leurs Chefs, et que je condamne sans rserve toute insubordination
et toute rvolte, comme tant diamtralement contraires aux principes que je me
suis propos dĠtablir.
On ne pourra se
dispenser dĠajouter foi cette authentique dclaration, lorsquĠon voudra se
rappeler ce que jĠai tabli prcdemment sur la Loi qui doit ici-bas diriger
lĠhomme dans toute sa conduite. NĠai-je pas montr que lĠenchanement de ses
souffrances nĠtait quĠune suite du faux usage de sa volont ; que lĠusage de
cette volont nĠtait devenu faux que quand lĠhomme avait abandonn son guide,
et que, par consquent, sĠil avait la mme imprudence aujourdĠhui, il ne ferait
par-l que perptuer ses crimes et augmenter dĠautant ses malheurs ?
Je condamne absolument
la rbellion, dans le cas mme o lĠinjustice du Chef et du Gouvernement serait
son comble, et o ni lĠun ni lĠautre ne conserverait aucune trace des
pouvoirs qui les constituent ; parce que, toute inique, toute rvoltante que
pourrait tre une pareille Administration, jĠai fait voir que ce nĠest point le
Sujet qui a tabli ses Lois politiques et ses Chefs, ainsi ce nĠest point lui
les renverser.
Mais il faut en donner
des raisons plus sensibles encore ; si le mal nĠest que dans lĠAdministration,
et que le Chef se soit conserv dans cette force et ces droits incontestables
que nous lui supposons, comme tant le fruit de son travail et des exercices
quĠil aura faits, il aura en lui toutes les facults ncessaires, pour dmler
le vice du Gouvernement et pour y remdier, sans que le Sujet soit dans le cas
dĠy porter la main.
Si le vice est en mme
temps, dans le Gouvernement et dans le Chef, mais que le Sujet ait su sĠen
prserver, en remplissant cette obligation commune tous les hommes de ne
jamais sĠcarter de la Loi invariable qui doit les conduire, celui-ci saura se
mettre couvert des vexations, sans employer la violence ; ou bien il saura
reconnatre si ce nĠest point dĠune main suprieure que part le flau, alors il
se gardera dĠen murmurer, ni de sĠopposer la Justice.
Enfin, si le vice
tait la fois dans le Chef, dans lĠAdministration et dans le Sujet, alors il
ne faudrait plus me demander ce quĠil y aurait faire ; car ce ne serait plus un
Gouvernement, ce serait un brigandage ; or, pour les brigandages, il nĠy a pas
de Lois.
Il serait mme inutile
dĠannoncer aux hommes dans un pareil dsordre, que plus ils sĠy livreront, plus
ils sĠattireront de souffrance et dĠafflictions ; que lĠintrt de leur vrai
bonheur leur dfendra toujours de repousser lĠinjustice par lĠinjustice, et que
les maux les poursuivront, tant quĠils ne sĠefforceront pas de plier leur
pense et leur volont leur rgle naturelle. Ces discours ne trouveraient
aucun accs dans cette confusion tumultueuse ; car ils sont le langage de la
raison, et lĠEtre livr lui-mme ne raisonne point.
QuĠon ne mĠobjecte
pas, de nouveau, cette difficult de savoir quels signes chacun pourra
discerner si les choses sont ou non dans lĠordre, et quand on devra agir ou
sĠarrter. JĠai assez fait entendre que tout homme tait n pour avoir la
certitude de la lgitimit de ses actions, quĠelle est indispensable pour fixer
la moralit de toute sa conduite, et quĠainsi tant que cette preuve lui manque,
il sĠexpose sĠil fait un pas.
DĠaprs cela, lĠon
peut juger si je permets lĠhomme la moindre imprudence, et plus forte
raison le moindre acte de violence et dĠautorit prive.
Je crois donc que cet
aveu de ma part peut rassurer les Souverains sur les principes qui me
conduisent ; ils nĠy verront jamais quĠun attachement inviolable pour leur
personne, et que le plus sublime respect pour le rang sacr quĠils occupent ;
ils y verront que mme sil y avait parmi eux des usurpateurs et des tyrans,
leurs Sujets nĠauraient aucun prtexte lgitime, pour leur porter la moindre
atteinte.
Des
obligations des rois
Si des Rois lisaient
jamais cet crit, ils ne se persuaderaient pas, je pense, que par cette
soumission que je leur voue, jĠaugmente en rien leurs pouvoirs, et que je les
dispense de cette obligation o ils sont comme hommes, dĠassujettir leur marche
la rgle commune qui devrait nous diriger tous.
Au contraire, si ce
nĠest que par lĠintime connaissance quĠils sont censs avoir de cette rgle, et
par leur fidlit lĠobserver quĠils ont d porter le titre de Rois, leur
rendre le droit de sĠen carter, ce serait favoriser lĠimposture, et insulter
au nom mme qui nous les fait honorer.
Ainsi, si le sujet nĠa
pas le droit de venger une injustice de leur part, ils doivent savoir quĠils
ont encore moins celui dĠen commettre ; parce quĠen qualit dĠhommes, le
Souverain et le Sujet ont la mme Loi ; que lĠEtat politique ne change rien
leur nature dĠEtres pensants ; quĠil nĠest quĠune charge de plus pour tous les
deux, et que lĠun et lĠautre ne peuvent et ne doivent rien faire par eux-mmes
?
JĠai pens quĠil tait propos de faire cette formelle
dclaration avant dĠentrer dans lĠexamen des Corps politiques, et je crois
actuellement pouvoir suivre mon dessein sans inquitude, parce que tout
dfectueux que paratraient les Gouvernements, je ne peux plus tre souponn
de travailler leur ruine ; puisquĠau contraire tout ce que jĠaurais
ambitionner, ce serait de leur faire goter les seuls moyens qui soient
videmment propres leur bonheur et leur perfection.
De
lĠinstabilit des gouvernements
En premier lieu, ce
qui doit faire prsumer que la plupart des Gouvernements nĠont point eu pour
base le principe que jĠai tabli ci-devant ; savoir, la rhabilitation des
Souverains dans leur lumire primitive, cĠest que presque tous les Corps
politiques qui ont exist sur la terre, ont pass.
Cette simple
observation ne nous permet gure dĠtre persuads quĠils eussent un fondement
rel, et que la Loi qui les avait constitus, ft la vritable ; car cette Loi
dont je parle ayant, par sa nature, une force vivante et invincible, tout ce
quĠelle aurait li devrait tre indissoluble, tant que ceux qui auraient t
prposs pour en tre les ministres, ne lĠauraient pas abandonne.
Il faut donc, ou
quĠelle ait t mconnue dans lĠorigine des Gouvernements dont il sĠagit, ou
quĠelle ait t nglige dans les temps qui ont suivi leur institution, parce
que sans cela ils subsisteraient encore.
Et certainement, ceci
ne rpugne point lĠide que nous portons tous en nous, de la stabilit des
effets dĠune pareille loi ; selon les notions de vrit qui sont dans lĠhomme,
ce qui est ne passe point, et la dure est pour nous la preuve de la ralit des
choses. Lors donc que les hommes se sont accoutums regarder les
Gouvernements comme passagers et sujets aux vicissitudes, cĠest quĠils les ont
mis au rang de toutes les institutions humaines, qui nĠayant que leurs
caprices, et leur imagination drgle pour appui, peuvent vaciller dans leurs
mains, et tre ananties par un autre caprice.
Nanmoins, et par une
contradiction intolrable, ils ont exig notre respect pour ces sortes
dĠtablissements dont eux-mmes reconnaissaient la caducit.
NĠest-il pas certain
alors que dans leur aveuglement mme, le Principe leur parlait encore ; et
quĠils sentaient que toutes vicieuses et toutes fragiles que fussent leurs
Institutions sociales, elles en reprsentaient une qui ne devait avoir aucun de
ces dfauts.
Ceci serait suffisant pour appuyer ce que jĠai avanc sur la
Loi fixe qui doit prsider toute Association ; mais, sans doute, malgr
lĠide que nous avons tous dĠune pareille Loi, on hsitera toujours y ajouter
foi, parce quĠayant vu disparatre tous les Empires, il devient comme vident
quĠils n peuvent pas tre durables, et on aura peine croire quĠil y en ait
qui nĠaient point pass.
Des
gouvernements stables
CĠest cependant une
des vrits que je puisse le mieux affirmer, et je ne mĠavance point trop, en
certifiant mes semblables, quĠil y a des Gouvernements qui se soutiennent
depuis que lĠhomme est sur la terre, et qui subsisteront jusquĠ la fin du
temps ; et cela, par les mmes raisons qui mĠont fait dire quĠici-bas il y
avait toujours eu, et quĠil y aurait toujours des Gouvernements lgitimes.
Je nĠai donc point eu
tort de faire entendre que si les Corps politiques qui ont disparu de dessus la
terre, avaient t fonds sur un Principe vrai, ils seraient encore en vigueur
; que ceux qui subsistent aujourdĠhui, passeront infailliblement, sĠils nĠont
un pareil principe pour base, et que sĠils sĠen taient carts, le meilleur
moyen quĠils eussent de se soutenir, ce serait de sĠen rapprocher.
Par la dure dont
jĠannonce quĠun Gouvernement est susceptible, il est clair que je nĠentends
parler que dĠune dure temporelle, puisquĠils ne sont tablis que dans le
temps. Mais quoiquĠils dussent finir avec les choses, ce serait toujours jouir
de la plnitude de leur action, que de la porter jusquĠ ce terme, et cĠest l
ce quĠils pourraient esprer, sĠils savaient sĠappuyer de leur principe.
Je ne mĠarrterai
point citer pour preuve, cet orgueil avec lequel les Gouvernements vantent
leur anciennet, ni les soins quĠils se donnent pour reculer leur origine, je
ne rappellerai point non plus, les prcautions quĠils prennent pour leur
conservation et pour leur dure, ni tous ces tablissements quĠils forment sans
cesse, dans des vues loignes, et dont les fruits ne peuvent tre recueillis
quĠaprs des sicles ; on voit que ce seraient l autant dĠindices secrets de
la persuasion o ils sont quĠils devraient tre permanents.
Alors donc, je le
rpte, ds que nous voyons sĠteindre un Etat, nous pouvons prsumer sans
crainte, que sa naissance nĠa pas t lgitime, o que les Souverains qui lĠont
gouvern successivement, nĠont pas tous cherch se conduire par la lumire de
ce flambeau naturel que nous leur rappellerons comme devant tre le guide de
lĠhomme et le leur.
Par la raison
contraire, il ne serait pas encore temps de prononcer sur les Gouvernements
actuels, si nous nĠavions que ce seul motif pour diriger nos jugements, parce
que, tant que nous les verrions subsister, nous pourrions les supposer
conformes au Principe qui devrait les constituer tous, et ce ne serait que leur
destruction qui nous dcouvrirait sĠils sont dfectueux.
Mais il est dĠautres points de vue sous lesquels nous avons
encore les considrer, et qui peuvent nous aider nous instruire de leurs
dfauts et de leurs irrgularits.
De
la diffrence des gouvernements
Le second vice que
nous ne pouvons nous dissimuler dans les Gouvernements admis, cĠest quĠils sont
diffrents les uns des autres : Or, si cĠtait un Principe vrai qui les et
forms, ce Principe tant unique et toujours le mme, se serait manifest
partout de la mme manire, et tous les Gouvernements quĠil aurait produit
seraient semblables. Ainsi, ds quĠil y a de la disparit entre eux, nous ne
pouvons plus admettre lĠUnit de leur Principe, et trs certainement il doit y
en avoir parmi eux qui soient illgalement tablis.
Je ne mĠarrte point
ces diffrences locales, qui tant amenes par les circonstances et par le
cours continuel des choses, doivent journellement se faire sentir dans
lĠadministration. Comme la marche de cette administration doit tre rgle
elle-mme par le Principe constitutif universel, loin que les diffrences
quĠelle admettra, selon les temps et les lieux, le puissent altrer, elles nous
montreront bien plutt sa sagesse et sa fcondit.
Je ne dois donc
compter dans ce moment-ci que les diffrences fondamentales, qui tiennent la
constitution de lĠEtat.
De ce nombre sont les
diffrentes formes de Gouvernement, dont je nĠenvisagerai que les deux
principales, parce que les autres y tiennent plus ou moins ; savoir, celle o
la suprme puissance est dans une seule main, et celle o elle est la fois
dans plusieurs.
Si de ces deux sortes
de Gouvernements lĠon suppose que lĠune est conforme au Principe, il est bien
prsumer que lĠautre y est oppose ; car lĠune et lĠautre tant si diffrentes,
ne peuvent pas raisonnablement avoir la mme base, ni la mme origine.
Je ne puis, par
consquent, admettre cette opinion gnralement reue, qui dtermine la forme
dĠun Gouvernement dĠaprs sa situation, son tendue et dĠautres considrations
de cette nature, par lesquelles on prtend fixer lĠespce de Lgislation la
plus convenable chaque Peuple ou chaque Contre.
Selon cette rgle, ce serait dans les Causes secondaires que
se trouverait absolument la raison constitutive dĠun Etat, et cĠest ce qui
rpugne entirement lĠide que jĠai dj donne de cette Cause ou de ce
Principe constitutif. Car, comme Principe, il doit dominer partout, diriger
tout. Etant lumineux, il peut, il est vrai, sĠaccommoder aux circonstances que
je viens de citer, mais il ne doit jamais plier devant elles au point de se
dnaturer, et de produire des effets contradictoires. En un mot, ce serait
renouveler lĠerreur que nous avons dvoile en parlant de la Religion ;
cĠest--dire, que ce serait chercher dans lĠaction et les Lois des choses
sensibles, la source dĠun Principe vrai, pendant que ce sont elles qui
lĠloignent et qui le dfigurent. Ainsi je persiste soutenir que des deux
formes de Gouvernements, dont je viens de parler, il y en a ncessairement une
qui doit tre vicieuse.
Du
gouvernement dĠun seul
Si lĠon me pressait
absolument de me dcider sur celle qui mrite la prfrence, quoique mon plan
soit plutt de poser les Principes, que de donner mon avis, je ne pourrais me
dispenser dĠavouer que le gouvernement dĠun seul est, sans contredit, le plus
naturel, le plus simple et le plus analogue aux vritables Lois, que jĠai exposes
prcdemment comme tant essentielles lĠhomme.
CĠest en effet, dans
lui-mme et dans le flambeau qui lĠaccompagne, que lĠhomme doit puiser ses
conseils et toutes ses lumires ; si cet homme est Roi, ses devoirs comme
homme, ne changent pas, ils ne font que sĠtendre. Ainsi, dans ce rang lev,
ayant toujours la mme Ïuvre faire, il a aussi toujours les mmes secours
esprer.
Ce nĠest donc point
dans les autres Membres de son Etat, quĠil doit chercher ses guides, et sĠil
est homme, il saura se suffire lui-mme. Toutes les mains qui seront
ncessairement employes dans lĠAdministration, quoiquĠtant lĠimage du Chef,
chacune dans leur classe, nĠauront pour objet que de le seconder, et nullement
de lĠinstruire et de lĠclairer, puisque nous avons reconnu en lui la source
des immenses pouvoirs qui se rpandent dans tout son Empire.
Donc, si nous
concevons quĠun homme puisse runir en lui ces privilges, il serait trs
inutile quĠil y et la fois plusieurs hommes la tte dĠun Gouvernement,
puisquĠun seul peut alors la mme chose que tous les autres.
Ainsi, quelques
avantages quĠon voult trouver dans le Gouvernement de plusieurs, je ne
pourrais regarder cette forme comme la plus parfaite, parce quĠil y aurait un
dfaut qui serait la superfluit, et que dans lĠide que nous portons en nous
dĠun Gouvernement vrai, il ne doit point sĠy trouver de dfauts.
Cependant, quoique je
donne la prfrence au Gouvernement dĠun seul, je ne dcide point encore que
tous ceux qui ont cette forme soient vrais, selon toute la rgularit du
principe. Car enfin, mme parmi les Gouvernements dĠun seul, il se trouve
encore des diffrences infinies.
Dans les uns, le Chef nĠa presque aucune autorit ; dans les
autres, il en a une absolue ; dans dĠautres, il tient le milieu entre la
dpendance et le despotisme ; rien nĠest fixe, rien nĠest stable en ce genre.
CĠest pour cela quĠil est trs probable, que ce nĠest pas encore par cette Loi
invariable, dont nous nous occupons, quĠont t dirigs tous les Gouvernements
o la puissance est dans une seule main, et quĠainsi nous ne devons pas les
adopter tous.
De
la rivalit des gouvernements
Mais le troisime, et
en mme temps le plus puissant motif, qui doit nous tenir en suspens sur la
lgitimit de toutes les Institutions sociales de la Terre, tant celles o il
nĠy a quĠun Chef, que celles qui en ont plusieurs, cĠest quĠelles sont
universellement ennemies les unes des autres ; or, trs certainement cette
inimiti nĠaurait pas lieu, si le mme Principe et prsid toutes ces
Associations, et quĠil en diriget continuellement la marche. Car lĠobjet de ce
Principe tant lĠordre, tant en gnral, quĠen particulier, tous les
tablissements auxquels il aurait prsid, nĠauraient eu sans doute que ce mme
but ; et loin que ce but et t de sĠenvahir les uns et les autres, il et
t, au contraire, de se soutenir mutuellement contre le vice naturel et commun
qui prpare sans cesse leur destruction.
Lors donc que je les vois employer rciproquement leurs
forces les uns contre les autres, et sĠcarter si grossirement de leur objet,
je dois prsumer, sans crainte, que dans le nombre de ces Gouvernements, il ne
se peut quĠil nĠy en ait dĠirrguliers et de vicieux.
Du
droit de la guerre
Les Politiques, je le
sais, emploient tous leurs efforts pour pallier cette difformit. Ils
considrent les Instructions sociales comme formes lĠinstar des ouvrages de
la Nature ; ensuite oubliant que surtout entre leurs mains, la copie ne peut
jamais tre gale son modle, ils transportent et attribuent ces Corps
factices la mme vie, la mme facult et les mmes pouvoirs que ceux dont les
Etres corporels de la Nature sont revtus, ils leur prtent la mme activit,
Ta mme force, le mme droit de se conserver, et par consquent, celui de repousser
galement les attaques, et de combattre leurs ennemis.
CĠest par l quĠils
justifient la guerre entre les Nations, et la multitude des Lois tablies pour
la sret, tant intrieure quĠextrieure des Etats.
Mais les Lgislateurs eux-mmes ne peuvent pas se dissimuler
la faiblesse et la dfectuosit des moyens quĠils emploient pour le maintien de
ces droits, et pour la conservation des Corps politiques ; ils voient
videmment que si le Principe actif quĠils supposent dans leur Ouvrage, tait
vivant, il animerait sans violence, et conserverait sans dtruire, ainsi que le
Principe actif des Corps naturels.
Des
vrais ennemis de lĠHomme
Or, ds quĠil arrive
absolument tout le contraire, ds que les Lois quelconques des Gouvernements
nĠont de force que pour anantir, et quĠelles ne crent rien, le Chef ne trouve
plus une vritable puissance dans lĠinstrument dont il se sert, et il ne peut
se nier lui-mme, que le Principe qui lui a fait composer sa Loi, ne lĠait
tromp.
Alors, je demande quelle peut tre cette erreur, si ce nĠest
de sĠtre abus lui-mme sur le genre de combat quĠil avait faire ; dĠavoir
eu la faiblesse de croire que ses ennemis taient des hommes, et formaient les
Corps politiques ; quĠainsi cĠtait contre ces Corps, quĠil devait tourner toutes
ses forces et toute sa vigilance. Or, comme cette ide est une des plus
funestes suites des tnbres o lĠhomme est plong, il nĠest pas tonnant que
les droits quĠelle a fait tablir soient galement faux, et ds lors quĠils ne
puissent rien produire.
On ne doit point tre surpris de me voir annoncer que
lĠhomme ne peut avoir les hommes pour ses vritables ennemis ; et que par la
Loi de sa nature, il nĠa vraiment rien craindre de leur part ; parce quĠen
effet, comme on a reconnu quĠils ne sauraient par eux-mmes, devenir Suprieurs
les uns des autres, et quĠils sont tous dans la mme faiblesse et la mme
privation, il est certain que dans cet tat, ils nĠont aucun avantage rel sur
leur semblable ; et sĠils essayaient de faire usage contre lui des avantages
corporels qui seraient en eux, comme lĠadresse, lĠagilit ou la force, celui
qui serait lĠobjet de leurs attaques, parviendrait sans doute sĠen prserver,
en se laissant conduire par la Loi premire et universelle, que jĠai prsente
chaque instant dans cet Ouvrage, comme tant le guide indispensable de
lĠhomme.
Si, au contraire, cĠtait en vertu
des facults de cette mme loi, et par la puissance du Principe qui lĠa
prescrite, que lĠhomme trouvt rellement des Suprieurs ; comme ceux qui auraient
ces pouvoirs ne les emploieraient que pour son propre bien et pour son vrai
bonheur, il est clair quĠil nĠaurait rien craindre de leur part, et quĠil
aurait tort de les regarder comme ses ennemis.
Des trois vices des gouvernements
CĠest donc par faiblesse et par ignorance, que lĠhomme est
timide avec ses semblables ; cĠest pour avoir mal saisi le but de son origine,
et lĠobjet de sa destination sur la Terre ; et si, comme nous lĠavons observ,
lĠon voit, entre les diffrents Gouvernements, une jalouse et avide inimiti,
nous devons croire que cette erreur nĠa pas eu une autre source, ni un autre
principe, et que par consquent, la lumire qui a prsid leur association
nĠa pas tous les droits quĠelle aurait notre confiance, si elle et t aussi
pure quĠelle aurait d lĠtre.
Indpendamment des vices dĠadministration dont nous
parlerons ensuite, nous observerons donc ici trois vices essentiels, savoir,
lĠinstabilit, la disparit et la haine, qui se montrent clairement parmi les
Gouvernements reus, considrs en eux-mmes et dans leurs rapports respectifs
; sur cela seul, je serais en droit dĠassurer que ces associations se sont
formes par la main de lĠhomme, et sans le secours de la Loi suprieure qui
doit leur donner la sanction, et que cette sanction ayant t nglige, les
Gouvernements, qui ne peuvent tous se soutenir que par elle, ont dgnr de
leur premier tat.
Mais comme je me suis impos la Loi
de ne prononcer sur aucun, je ne porterai point encore ici mon Jugement,
dĠautant que chacun de ces Gouvernements pourrait trouver des objections
faire pour se dfendre de lĠinculpation. Si ceux qui se sont teints ont t
faux, ceux qui subsistent peuvent ne pas lĠtre ; si parmi ceux-ci jĠai
remarqu une diffrence presque universelle, dĠo jĠai conclu quĠil y en avait
ncessairement de mauvais, je nĠai condamn, et mme encore en gnral, que le
Gouvernement de plusieurs, ainsi les Gouvernements dĠun seul nĠont point t
compris dans ce jugement.
De lĠadministration
Enfin, si je trouve mme entre les Gouvernements dĠun seul,
une haine marque, ou pour parler plus dcemment, une rivalit gnrale, chacun
dĠeux pourrait opposer quĠil est dpositaire de ces droits rels qui devraient
prsider toute socit, et alors quĠil est de son devoir de se tenir en garde
contre les autres Etats.
Ce sont toutes ces raisons runies, qui mĠempcheront
toujours de donner mon sentiment sur aucun des Corps Politiques actuels ; mais,
comme mon dessein est en mme temps, de les mettre tous dans le cas de pouvoir
se juger eux-mmes ; je vais leur offrir dĠautres observations qui les aideront
diriger leurs jugements sur ce quĠils sont et sur ce quĠils devraient tre.
CĠest sur leur administration que je vais actuellement jeter
la vue, parce que pour quĠun Gouvernement soit conforme au Principe vrai, son
administration doit se conduire par des Lois certaines et dictes par la vraie
Justice ; si au contraire, elle se trouve injuste et fausse, ce sera aux
Gouvernements qui lĠemploient, en tirer les consquences sur la lgitimit du
Principe et du mobile auxquels ils doivent leur naissance.
Du
droit public
LĠAdministration des
Corps politiques a deux choses principales rgler ; premirement les droits
de lĠEtat et de chacun des membres, ce qui fait lĠobjet du Droit public et de
la Justice civile ; secondement, elle a veiller la sret de la Socit
tant gnrale que particulire, ce qui fait lĠobjet de la Guerre, de la Police
et de la Justice criminelle. Chacune de ces branches ayant des Lois pour se
diriger, il ne faut pour nous assurer de leur justesse, quĠexaminer si ces Lois
manent directement du Principe vrai, ou si elles sont tablies par lĠhomme
seul et priv de son guide. Commenons par le Droit public.
Je nĠen examinerai quĠun seul article, parce quĠil suffira
pour indiquer lĠobscurit o cette partie de lĠAdministration est encore
plonge ; cĠest celui des changes que les Souverains font souvent entre eux,
de diffrentes parties de leurs Etats, selon leur convenance.
Des
changes et des usurpations
Je demande, en effet,
si aprs quĠun Sujet a prt, ou est cens avoir prt serment de fidlit un
Souverain, celui-ci a le droit de lĠen dlier, et cela mme malgr tous les
avantages qui peuvent en rsulter pour lĠEtat. LĠusage o sont les Souverains
de ne pas prendre lĠaveu des Habitants des contres quĠils changent,
nĠannonce-t-il pas que lĠancien serment nĠa pas t libre, et que le nouveau ne
le sera pas davantage. Or, cette conduite peut-elle jamais tre conforme aux
ides que les Lgislateurs eux-mmes veulent nous donner dĠun Gouvernement
lgitime ?
Dans celui dont jĠai annonc la Vrit et lĠExistence
indestructible, ces changes sont galement en usage, et ceux qui se pratiquent
parmi les Gouvernements reus, nĠen sont que lĠimage, parce que lĠhomme ne peut
rien inventer ; mais les formalits en sont diffrentes, et dictes par des
motifs qui en rendent tous les actes quitables ; cĠest--dire, que lĠchange y
est libre et volontaire de part et dĠautre, quĠon nĠy regarde pas les hommes
comme attachs au sol, et faisant partie du domaine ; en un mot, quĠon ne
confond pas leur nature avec celle des possessions temporelles.
De
la loi civile
Je nĠose parler ici de
ces illustres usurpations par lesquelles les diffrents Gouvernements
prtendent acqurir un droit de proprit sur des Nations paisibles et
ignores, ou mme sur des Contres voisines et sans dfense, par cela seul
quĠils manifestent contre elles leur force et leur cupidit. Il est vrai que
tout se faisant par raction dans lĠUnivers, la Justice a souvent laiss armer
des Peuples pour la punition des Peuples criminels, mais en servant
rciproquement de Ministres sa vengeance, ils nĠont fait quĠaugmenter leurs
propres crimes et leur propre souillure, et ces horribles envahissements dont
nous avons sous les yeux tant dĠaffreux exemples, ont peut-tre t moins
funestes ceux qui en ont t les victimes, quĠ ceux qui les ont oprs.
Venons lĠexamen de la Loi civile.
Je suppose tous les droits de proprit tablis, je suppose
le partage de la terre fait lgitimement parmi les hommes, ainsi quĠil a eu
lieu dans lĠorigine, par des moyens que lĠignorance ferait regarder aujourdĠhui
comme imaginaires. Alors, quand lĠavarice, la mauvaise foi, lĠincertitude mme
viendront produire des contestations, qui pourra les terminer ? Qui pourra
assurer des droits menacs par lĠinjustice, et rhabiliter ceux qui auraient
dpri ? Qui pourra suivre la filiation des hritages et des mutations depuis
le premier partage jusquĠau moment de la contestation ? Et cependant, comment
remdier tant de difficults, sans avoir la connaissance vidente de la
lgitimit de ces droits, et sans pouvoir coup sr dsigner le vritable
propritaire ? Comment juger sans avoir cette certitude, et comment oser
prononcer sans tre sr que lĠon ne couronne pas une usurpation ?
De
la prescription
Or, personne nĠosera
nier que cette incertitude ne soit comme universelle, dĠo nous conclurons
hardiment que la Justice civile est souvent imprudente dans ses dcisions.
Mais voici o elle est
bien plus condamnable encore, et o elle montre dcouvert sa tmrit ; cĠest
lorsque dans lĠextrme embarras o elle se trouve frquemment, de reconnatre
lĠorigine des diffrents droits et des diffrentes proprits, elle fixe une
borne ses recherches, en assignant un temps pendant lequel toute possession
paisible devient lgitime, ce quĠelle appelle Prescription ; car je demande,
dans le cas o la possession serait mal acquise, sĠil est un temps qui puisse
effacer une injustice.
Il est donc vident
que la Loi civile agit dĠelle-mme en ce moment, il est vident que cĠest elle
qui cre la Justice, pendant quĠelle ne doit que lĠexcuter, et quĠelle rpte
par l cette erreur universelle par laquelle lĠhomme confond toujours les
choses avec leur Principe.
Il suffirait peut-tre de me borner ce seul exemple sur la
Justice civile, quoiquĠelle pt mĠen offrir plusieurs autres qui dposeraient
galement contre elle, tels que ces varits, ces contradictions o elle est
expose tous les pas, et qui lĠobligent se dsavouer elle-mme dans mille
occasions.
De
lĠadultre
JĠajouterai seulement
quĠil est une circonstance o elle dcouvre tout fait son imprudence et son
aveuglement, et o le principe de Justice qui devrait toujours diriger sa
marche, est bless bien plus grivement que lorsquĠelle porte des jugements
hasards sur de simples possessions. CĠest lorsque pour dĠautres causes que
pour lĠadultre, elle prononce la sparation des personnes lies par le
mariage. En effet, lĠadultre est le seul motif sur lequel elle puisse
lgitimement dsunir les poux, parce que cĠest la seule contravention qui
blesse directement lĠalliance, et que par cela seul elle est rompue, puisque cĠtait
sur cette union sans partage quĠelle tait fonde. Ainsi lorsque la Loi civile
se laisse guider par dĠautres considrations, elle annonce, sans aucun doute,
quĠelle nĠa pas la premire ide dĠun pareil engagement.
Je ne peux donc me
dispenser dĠavouer combien la marche de la Loi civile est dfectueuse, tant
dans ce qui regarde la personne des membres de la Socit, que dans ce qui
regarde tous leurs droits de proprit ; ce qui mĠempche absolument de
regarder cette Loi comme conforme au Principe qui devrait avoir dirig
lĠassociation, et me force reconnatre ici la main de lĠhomme au lieu de
cette main suprieure et claire qui devrait tout faire en sa place.
Je mĠen tiendrai l
sur la premire partie de lĠAdministration des Corps politiques, mais avant de
passer la seconde, je crois propos de dire un mot sur lĠadultre que
nous avons annonc comme tant la seule cause lgitime de la dissolution des
Mariages.
LĠadultre est le crime du premier homme,
quoiquĠavant quĠil le commt, il nĠy et point de femmes. Depuis quĠil y en a,
lĠcueil qui le conduisit son premier crime, subsiste toujours, et en outre
les hommes sont exposs lĠAdultre de la chair. De faon que ce dernier
Adultre ne peut avoir lieu sans tre prcd du premier.
Ce que je dis
deviendra sensible, si lĠon conoit que le premier Adultre ne sĠest commis que
parce que lĠhomme sĠest cart de la Loi qui lui avait t prescrite, et quĠil
en a suivi une toute oppose ; or, lĠAdultre corporel rpte absolument la
mme chose, puisque le Mariage, pouvant tre dirig par une Loi pure, ne doit
pas tre lĠouvrage de lĠhomme plus que ses autres actions ; puisque cet homme
ne devant pas avoir form lui-mme son lien, nĠa pas en lui le droit de le
pouvoir rompre ; puisquĠenfin se livrer lĠAdultre, cĠest rvoquer de sa
propre autorit la volont de la Cause universelle temporelle, qui est cense
avoir conclu lĠengagement, et en couter une quĠelle nĠa point approuve.
Ainsi, la volont de lĠhomme prcdant toujours ses actions, il ne peut
sĠoublier dans ses actes corporels, sans sĠtre auparavant oubli dans sa
volont, de faon quĠen se livrant aujourdĠhui lĠAdultre de la chair, au
lieu dĠun crime, il en commet deux.
Si celui qui lira ceci,
est intelligent, il pourra bien dmler dans lĠadultre de la chair, quelques
indices plus clairs que lĠadultre commis par lĠhomme avant quĠil ft soumis
la Loi des lments. Mais autant je dsire quĠon y parvienne, autant mes
obligations mĠinterdisent le moindre claircissement sur ce point ; et
dĠailleurs pour mon propre bien, jĠaime mieux rougir du crime de lĠhomme, que
dĠen parler.
Tout ce que jĠai
dire, cĠest que sĠil est quelques hommes qui lĠadultre ait paru indiffrent,
ce nĠest srement quĠ ceux qui ont t assez aveugles pour tre Matrialistes.
Car en effet, si lĠhomme nĠavait que des sens, il nĠy aurait point dĠadultre
pour lui, puisque la Loi des sens nĠtant pas fixe, mais relative, tout pour
eux doit tre gal. Mais, comme il a de plus une facult qui doit mesurer mme
les actions de ses sens, facult qui se fait connatre jusque dans le choix et
la dlicatesse dont il assaisonne ses plaisirs corrompus, on voit si lĠhomme
peut de bonne foi se persuader lĠindiffrence de pareils actes.
Ainsi, loin dĠadopter
cette opinion dprave, jĠemploierai tous mes efforts pour la combattre.
JĠassurerai hautement que le premier adultre a t la cause de la privation et
de lĠignorance o lĠhomme est .encore plong, et que cĠest l ce qui a chang
son tat de lumire et de splendeur en un tat de tnbres et dĠignominie.
Le second adultre,
outre quĠil rend encore plus rigoureux le premier Arrt, expose lĠhomme
temporellement des dsordres inexprimables, des souffrances cruelles, et
des malheurs dont il ignore souvent la principale source, et quĠil est bien
loign de souponner si prs de lui ; ce qui nĠempche pas cependant quĠils ne
puissent avoir une multitude dĠautres causes.
CĠest encore dans cet adultre corporel que lĠhomme pourrait
aisment se former lĠide des maux quĠil prpare aux fruits de ses crimes, en
rflchissant que cette Cause temporelle universelle, ou cette volont
suprieure ne prside pas des assemblages quĠelle nĠa pas approuvs, ni
plus forte raison ceux quĠelle condamne ; que si sa prsence est ncessaire
tout ce qui existe temporellement, soit sensible, soit intellectuel, lĠhomme
destitue sa postrit de ce soutien, quand il lĠengendre dĠaprs une volont
illgitime ; et que par consquent, il expose cette postrit des ptiments
inous, et au dprissement terrible de toutes les facults de son Etre.
Des
espces dĠhommes irrgulires
Mais ce serait dans
les divers adultres originels, que les hommes avides de Sciences trouveraient
lĠexplication de toutes ces peuplades abtardies, de toutes ces Nations dont
lĠespce est si bizarrement construite, ainsi que de toutes ces gnrations
monstrueuses, et mal colores dont la Terre est couverte, et qui les
Observateurs cherchent en vain une classe dans lĠordre des Ouvrages rguliers
de la Nature.
QuĠon ne mĠobjecte pas ces beauts arbitraires, fruit de
lĠhabitude, qui sont admises dans les diverses contres : ce ne sont que les
sens qui les jugent, et les sens sĠaccoutument tout. Il y a trs certainement
pour lĠespce humaine une rgularit fixe et indpendante de la convention et
du caprice des Peuples ; car le corps de lĠhomme a t constitu par un nombre. Il y
a aussi une Loi pour sa couleur, et elle nous est assez clairement indique par
lĠarrangement et lĠordre des Elments dans la composition de tous les corps, o
lĠon voit toujours le sel la surface. CĠest pour cela que les diffrences du
climat et celles que la manire de vivre oprent souvent, tant sur la forme que
sur la couleur du corps, ne dtruisent point le principe qui vient dĠtre
tabli ; car la rgularit de la stature des hommes, ne consiste pas dans
lĠgalit de leur grandeur rciproque, mais dans la juste proportion de toutes
leurs parties.
De
la pudeur
De mme, quoiquĠil y
ait des nuances dans leur vraie couleur, cependant il y a un degr quĠelles ne
peuvent jamais passer, parce que les Elments ne sauraient changer de place,
sans une action contraire celle qui leur est naturelle.
Ainsi, attribuons sans
crainte aux drglements des Anctres des Nations, tous ces signes corporels,
qui sont un indice frappant dĠune souillure originelle ; attribuons la mme
source, lĠabrutissement o des Peuples entiers sont tellement plongs quĠils
ont perdu tout sentiment de pudeur et de honte, et que non seulement ils
nĠinterdisent pas lĠadultre, mais que mme ils sont si peu choqus des
nudits, que pour quelques-uns dĠentre eux, lĠacte de la gnration corporelle
est devenu une crmonie publique et religieuse. Ceux qui dĠaprs ces
observations ont jug que le sentiment de la pudeur nĠtait point naturel aux
hommes, nĠont pas fait attention quĠils prenaient leurs exemples parmi des
Peuples abtardis ; ils nĠont pas vu que ceux qui montrent le moins de
rpugnance et de dlicatesse cet gard, sont aussi les plus abandonns la
vie des sens, et si peu avancs dans la jouissance et lĠusage de leurs facults
intellectuelles, quĠils ne diffrent presque plus des btes que par quelques
vestiges de Lois qui leur ont t transmises, et quĠils conservent par habitude
et par imitation.
Lorsque les Observateurs ont voulu, au contraire, prendre
leurs exemples dans les socits polices, o le respect du lien conjugal et la
pudeur ne sont presque jamais que lĠeffet de lĠducation, ils se sont encore
tromps dans leurs jugements, parce que ces Socits nĠclairant pas lĠhomme
sur les droits de sa vritable nature, y supplent par des instructions et des
sentiments factices, que le temps, les lieux, le genre de vie, font disparatre
; aussi, en tant de ces Socits polices, les dehors de dcence reue, ou une
attache plus ou moins forte aux principes de la premire ducation, on nĠy
trouverait peut-tre pas rellement plus de pudeur que parmi les Nations les
plus grossires ; mais cela ne prouvera jamais rien contre la vraie Loi de
lĠhomme, parce que dans ces deux exemples, les Peuples dont il est question en
sont galement loigns, les uns par dfaut de culture et les autres par
dpravation ; en sorte quĠaucun dĠeux ne sont dans leur tat naturel.
Des
deux lois naturelles
Pour rsoudre la
difficult, il fallait donc remonter jusquĠ cet tat naturel de lĠhomme ;
alors on aurait vu que la forme corporelle tant lĠEtre le plus disproportionn
avec lĠhomme intellectuel, lui offrait le spectacle le plus humiliant ; et que
sĠil connaissait le Principe de cette forme, il ne pourrait la considrer sans
rougir, quoique cependant chacune des parties de ce mme corps ayant un but et
un emploi diffrent, elles ne fussent pas toutes propres lui inspirer la mme
horreur. On y aurait vu, dis-je, que cet homme aurait frmi la seule ide
dĠadultre, en ce quĠelle lui aurait retrac le souvenir affreux et dsesprant
de ce premier adultre, dĠo sont dcouls tous ses malheurs. Mais comment les
Observateurs auraient-ils considr lĠhomme dans son Principe ? Ils ne lui en
connaissaient aucun ; alors quelle confiance pourrions-nous donc ajouter
leurs opinions ?
NĠoublions donc jamais que toutes les difformits et tous
les vices que les diffrentes Nations montrent, soit dans leurs corps, soit
dans leur Etre pensant, viennent de ce que leurs Anctres nĠavaient pas suivi
leur Loi naturelle, ou quĠelles-mmes sĠen sont cartes : et que les
Matrialistes ne me croient pas prsent dĠaccord avec eux, en mĠentendant
parler ici dĠune Loi naturelle pour lĠhomme ; je veux, comme eux, quĠil suive
sa Loi naturelle, mais nous diffrons, en ce quĠils veulent quĠil suive la Loi
naturelle de la bte, et moi celle qui lĠen distingue, cĠest--dire, celle qui
claire et assure tous ses pas, celle, en un mot, qui tient au flambeau mme de
la Vrit.
Des
deux adultres
NĠoublions pas, je le
rpte, que le second crime de lĠhomme ou lĠadultre corporel, ne prend sa
source que dans le premier adultre, ou celui de la volont, par lequel lĠhomme
a suivi dans son Ïuvre une Loi corrompue, au lieu de la Loi pure qui lui tait
impose. Car, si lĠhomme peut commettre aujourdĠhui lĠadultre avec la femme,
il peut encore plus, comme dans lĠorigine, commettre un adultre sans la femme,
cĠest--dire, un adultre intellectuel puisquĠaprs la premire cause
temporelle, rien dans le temps nĠest plus puissant que la volont de lĠhomme,
et puisquĠelle a des pouvoirs, lors mme quĠelle est impure et criminelle, en
similitude du Principe qui sĠest fait mauvais.
Que lĠon examine
ensuite, si lĠhomme qui se trouverait tre lĠauteur de tous les dsordres que
nous venons dĠexposer, devrait jamais tre heureux et en paix, et sĠil pourrait
se cacher lui-mme quĠil doit encore plus de tributs la Justice, que sa
malheureuse postrit.
Ceux qui croiraient
remdier tous ces maux en rendant nuls les rsultats de leurs crimes, ne
prtendront jamais de bonne foi, faire adopter cette opinion dprave, et ils
ne peuvent douter, au contraire, que ce ne soit tourner contre eux le flau
tout entier, tandis que leur postrit lĠaurait pu partager avec eux. En outre,
cĠest donner ce mme flau une extension sans mesure, puisque par cet Acte
criminel, joint aux adultres corporel et intellectuel, de toutes les Lois qui
forment lĠEssence de lĠhomme, il nĠy en a pas une qui ne soit viole.
Je ne pourrais sans indiscrtion mĠtendre davantage sur cet
objet : les Vrits profondes ne conviennent pas tous les yeux ; mais,
quoique je nĠexpose pas aux hommes la Raison premire de toutes les Lois de la
Sagesse, ils nĠen sont pas moins tenus de les observer, parce quĠelles sont
sensibles, et que lĠhomme peut connatre tout ce qui est sensible. De plus,
quoiquĠil soit aussi reu parmi eux que la Gnration est un mystre, il nĠen
est pas moins vrai quĠelle a dans lĠhomme une Loi et un ordre inconnus la
brute, et que les droits qui y sont attachs sont les plus beaux tmoignages de
sa grandeur, comme aussi la source de sa condamnation et de sa misre.
De
lĠadministration criminelle
Laissons nos lecteurs
mditer sur ce point, et passons la seconde partie de lĠAdministration
sociale, savoir, celle qui veille la sret extrieure et intrieure de
lĠEtat.
Nous avons vu que
cette seconde partie ayant deux objets, avait aussi deux sortes de Lois pour se
diriger ; les premires charges de veiller au-dehors, forment des Lois de la
guerre, et les droits politiques des Nations. Mais, comme jĠai fait voir que la
manire dĠtre des Peuples, et lĠhabitude o ils sont de se considrer
respectivement comme ennemis, taient fausses, je ne peux pas avoir plus de
confiance dans les Lois quĠils se sont faites sur ces objets.
On sera facilement dĠaccord avec moi, si lĠon examine ces
incertitudes continuelles, o lĠon voit errer les Politiques qui veulent
chercher parmi les choses humaines, une base leurs tablissements. Comme ils
ne connaissent pour principe des Gouvernements que la force ou la convention ;
comme ils ne tendent quĠ se passer de leur unique point dĠappui ; comme ils
veulent ouvrir, et que cependant ils sĠobstinent ne vouloir point se servir
de la seule clef avec laquelle ils pourraient y parvenir, leurs recherches
restent absolument sans fruits. CĠest pour cela que je ne mĠtendrai pas
au-del de ce que jĠai dj dit sur ce sujet.
Du
droit de punir
Ce ne sera donc que
sur la seconde espce de Lois, ou sur celles qui sĠoccupent de la sret
intrieure de lĠEtat, que se dirigeront mes observations, cĠest--dire, sur
cette partie de lĠAdministration qui concerne la Police et les Lois criminelles
; je runis mme ces deux branches sous un seul point de vue, parce que, malgr
la diffrence des objets quĠelles embrassent, elles ont chacune pour but le
maintien de lĠordre, et la rparation des dlits ; ce qui leur donne lĠune et
lĠautre la mme origine, et les fait galement driver du droit de punir.
Mais dans lĠexamen que
jĠen vais faire, mon dessein sera toujours le mme que dans tout le cours de
cet Ouvrage, et je continuerai de chercher dans tout, si les choses sont ou non
conformes leur Principe, afin que chacun en tire les consquences, et
sĠinstruise par lui-mme, plutt que par mes propres Jugements.
JĠexaminerai donc ici
dans quelle main le droit de punir doit principalement rsider, et ensuite de
quelle manire celui qui en sera revtu devra lgitimement y procder ; car,
sans tous ces claircissements, ce serait tre trangement tmraire que de
prendre le glaive, puisquĠil pourrait galement tomber sur lĠinnocent et sur le
coupable, et que quand mme il nĠy aurait pas cet inconvnient craindre, et
quĠil ft possible que les coups ne tombassent jamais que sur des criminels, il
resterait encore incertain de savoir si celui qui frappe en a le droit.
SĠil est un Principe
suprieur, unique et universellement bon, comme tous mes efforts ont tendu
jusquĠ prsent lĠtablir ; sĠil est un Principe mauvais dont jĠai aussi
dmontr lĠexistence, qui travaille sans cesse sĠopposer lĠaction de ce
Principe bon, il est comme invitable que dans cette classe intellectuelle, il
nĠy ait des crimes.
Or, la Justice tant
un des attributs essentiels de ce Principe bon, les crimes ne peuvent soutenir
un seul instant sa prsence, et la peine en est aussi prompte quĠindispensable
; cĠest l ce qui prouve la ncessit absolue de punir, dans ce Principe bon.
LĠhomme, dans sa
premire origine, prouva physiquement cette Vrit, et il fut solennellement
revtu de ce droit de punir ; cĠest mme l ce qui faisait sa ressemblance avec
son Principe ; et cĠest aussi en vertu de cette ressemblance que sa Justice
tait exacte et sre ; que ses droits taient rels, clairs, et nĠauraient
jamais t altrs, sĠil avait voulu les conserver ; cĠest alors, dis-je, quĠil
avait vritablement le droit de vie et de mort sur les malfaiteurs de son
Empire.
Mais rappelons-nous
bien que ce nĠtait point sur ses semblables quĠil aurait pu lĠexercer, parce
que, dans la Rgion quĠil habitait alors, il ne peut y avoir de Sujets parmi
des Etres semblables.
Du
droit de vie et de mort
LorsquĠen dgnrant
de cet tat glorieux, il a t prcipit dans lĠtat de nature, dĠo rsulte
lĠtat de Socit, et bientt celui de corruption, il sĠest trouv dans un
nouvel ordre de choses, o il a eu craindre et punir de nouveaux crimes. Mais,
de mme quĠaucun homme dans lĠtat actuel, ne peut avoir une juste autorit sur
ses semblables, sans avoir par ses efforts retrouv les facults quĠil a
perdues ; de mme, quelque soit cette autorit, elle ne peut faire dcouvrir en
lui le droit de punir corporellement ses semblables, ni le droit de vie et de
mort sur des hommes ; puisque ce droit de vie et de mort corporelle, il ne
lĠavait pas mme pendant sa gloire, sur les Sujets soumis sa domination.
Il faudrait pour cela, que par sa chute, son empire se ft
tendu, et quĠil et acquis de nouveaux Sujets. Mais, loin quĠil en ait
augment le nombre, nous voyons au contraire, quĠil a perdu lĠautorit quĠil
avait sur les anciens ; nous voyons mme que la seule espce de supriorit
quĠil puisse acqurir sur ses semblables, cĠest celle de les redresser, quand
ils sĠgarent ; de les arrter, quand ils se livrent au crime, ou bien plutt celle de les
soutenir, en les rapprochant, par son exemple et par ses vertus, de lĠtat dont
ils nĠont plus la jouissance ; et non celle de pouvoir par lui-mme, exercer
sur eux un empire que leur propre nature dsavoue.
Source
du droit de punir
Ce serait donc en vain
que nous chercherions aujourdĠhui en lui, les titres dĠun Lgislateur et dĠun
Juge. Cependant, selon les Lois de la Vrit, rien ne doit rester impuni, et il
est invitable que la Justice nĠait universellement son cours, avec
lĠexactitude la plus prcise, tant dans lĠtat sensible, que dans lĠtat
intellectuel. Alors si lĠhomme par sa chute, loin dĠacqurir de nouveaux
droits, sĠest laiss dpouiller de ceux quĠil avait, il faut absolument trouver
ailleurs que dans lui, ceux dont il a besoin pour se conduire dans cet tat
social auquel il est prsent li.
Et, o pourrons-nous
mieux les dcouvrir que dans cette mme Cause temporelle et physique qui a pris
la place de lĠhomme, par ordre du premier Principe ? NĠest-ce pas elle, en
effet, qui a t substitue au rang que lĠhomme a perdu par sa faute, nĠest-ce
pas elle dont la destination et lĠemploi ont t dĠempcher que lĠennemi ne
demeurt matre de lĠEmpire dont lĠhomme avait t chass ? En un mot, nĠest-ce
pas elle qui est prpose pour servir de fanal lĠhomme, et pour lĠclairer
dans tous ses pas ?
CĠest donc par elle
seule que doit sĠoprer aujourdĠhui, et lĠÏuvre que lĠhomme avait faire
anciennement, et celui quĠil sĠest impos lui-mme, en venant habiter un lieu
qui nĠavait pas t cr pour lui.
Voil ce qui peut seul
expliquer et justifier la marche des Lois criminelles de lĠhomme. La socit o
il vit ncessairement et laquelle il est destin, fait natre des crimes ; il
nĠa en lui ni le droit, ni la force de les arrter ; il faut donc absolument
que quelquĠautre cause le fasse pour lui, car les droits de la Justice sont
irrvocables.
Cependant, cette Cause
tant au-dessus des choses sensibles, quoiquĠelle les dirige et quĠelle y
prside ; et les punitions de lĠhomme en socit devant tre sensibles comme le
sont ses crimes, il faut quĠelle emploie des moyens sensibles pour manifester
ses dcisions, de mme que pour faire excuter ses jugements.
CĠest la voix de
lĠhomme quĠelle emploie pour cette fonction, quand toutefois il sĠen est rendu
digne ; cĠest lui quĠelle charge dĠannoncer la Justice ses semblables, et de
la leur faire observer. Ainsi, loin que lĠhomme soit par son essence le
dpositaire du glaive vengeur des crimes, ses fonctions mmes annoncent que ce
droit de punir rside dans une autre main dont il ne doit tre que lĠorgane.
On voit aussi quels
avantages infinis rsulteraient pour le Juge qui aurait obtenu dĠtre vraiment
lĠorgane de cette Cause intelligente, temporelle, universelle ; il trouverait
en elle une lumire sre qui lui ferait discerner sans erreur lĠinnocent dĠavec
le coupable ; par l il serait couvert des injustices, il serait sr de
mesurer les peines aux dlits, et de ne pas se charger lui-mme de crimes, en
travaillant rparer ceux des autres hommes.
Cet inestimable
avantage, quelquĠinconnu quĠil soit parmi les hommes en gnral, nĠoffre
cependant rien qui doive tonner, ni qui surpasse tous ceux dont jĠai fait voir
jusquĠ prsent, que lĠhomme tait susceptible ; ils proviennent tous des
facults de cette Cause active et intelligente, destine tablir lĠordre dans
lĠUnivers, parmi tous les tres des deux natures ; et si par son moyen, lĠhomme
peut sĠassurer de la ncessit, et de la vrit de sa Religion et de son culte
; sĠil peut acqurir des droits incontestables qui lĠlvent et qui
lĠtablissent lgitimement au-dessus de ses semblables ; il peut sans doute
esprer les mme secours pour lĠAdministration sre de la Justice civile ou
criminelle, dans la Socit confie ses soins.
DĠailleurs, tout ce que jĠai avanc, se trouve figur et
indiqu par ce qui sĠobserve vulgairement dans la Justice criminelle. Le juge
nĠest-il pas cens sĠoublier lui-mme, pour devenir le simple agent et lĠorgane
de la Loi ? Cette Loi, quoiquĠhumaine, nĠest-elle pas sacre pour lui ? Ne
prend-il pas tous les moyens quĠil connat pour clairer sa conduite et ses
Jugements, et pour proportionner, autant que la Loi le permet, la punition au
crime ; ou plutt nĠest-ce pas le plus souvent cette Loi mme qui en est la
mesure ; et quand le Juge lĠobserve, ne se persuade-t-il pas avoir agi selon la
Justice ?
Des
tmoins
Ce serait donc lĠhomme lui-mme qui nous instruirait de la
ralit de ce Principe, quand dĠailleurs nous nĠen aurions pas la .persuasion
la plus intime. Mais en mme temps, il nous parait encore plus manifeste, que
la Justice criminelle en usage parmi les Nations, nĠest en effet que la figure
de celle qui appartient au Principe dont nous parlons ; et que ne le prenant
point pour appui, elle marche dans les tnbres, comme toutes les autres
institutions humaines, dĠo rsulte dans ses effets une chane affreuse
dĠiniquits, et de vritables assassinats.
En effet, cette obligation impose au Juge de sĠoublier
lui-mme et son propre tmoignage, pour nĠcouter que la voix des tmoins,
annonce bien, la vrit, quĠil y a des tmoins qui ne mentent pas, et que
cĠest leur dposition qui devrait le diriger. Mais aussi, comme ces tmoins ne
doivent pas tre susceptibles de corruption, il est bien vident que la Loi a
tort de ne les chercher que parmi des hommes, dont elle peut craindre et
lĠignorance et la mauvaise foi, parce quĠalors cĠest sĠexposer prendre le
mensonge pour preuve, et se rendre tout fait inexcusable, puisque ce nĠest
quĠenvers un tmoin sr et vrai, que le Juge doit sĠoublier lui-mme, et se transformer
en un simple instrument ; puisque enfin la Loi fausse sur laquelle il croit
pouvoir sĠappuyer, ne se chargera jamais de ses erreurs, ni de ses crimes.
Du
pouvoir humain
CĠest donc pour cela
quĠaux yeux du Juge mme, le plus important de ses devoirs est de chercher
dmler la vrit, dans la dposition des tmoins ; or, comment pourra-t-il y
russir sans le secours de cette lumire que je lui indique comme son seul
guide en qualit dĠhomme, et comme devant lĠaccompagner tous les instants ?
NĠest-ce donc pas dj
un vice norme dans les Lois criminelles, que de nĠavoir pas eu cette lumire
pour principe ; et ce dfaut nĠexpose-t-il pas le Juge aux plus grands abus ?
Mais examinons ceux qui rsulteront de la puissance mme que la Loi humaine sĠattribue
?
Lorsque les hommes ont
dit que la Loi politique se chargeait de la vengeance des Particuliers, qui
elle dfendait alors de se faire justice par eux-mmes, il est certain quĠils
lui ont donn par-l des privilges qui ne pourront jamais lui convenir tant
quĠelle sera rduite elle-mme.
Je conviens nanmoins
que cette Loi politique, qui peut en quelque faon mesurer ses coups, renferme
une sorte dĠavantage, en ce que sa vengeance ne sera pas toujours illimite,
comme celle des individus pourrait lĠtre.
Mais premirement,
elle peut se tromper sur les coupables, et un homme ne se trompe pas aussi
facilement sur son propre adversaire.
Secondement, si cette
vengeance particulire, quelque admissible quĠelle ft dans le cas o lĠhomme
ne serait dou que de la nature sensible, est cependant entirement trangre
sa nature intellectuelle ; si cette nature intellectuelle non seulement nĠa
jamais eu le droit de punir corporellement, mais mme se trouve aujourdĠhui
dpouille de toute espce dĠautorit, et ne peut en aucune faon exercer la
Justice, jusquĠ ce quĠelle ait recouvr son tat dĠorigine, il est bien
certain que la Loi politique qui ne sera pas guide par une autre lumire,
commettra les mmes injustices sous un autre nom.
Car, si un homme me
nuit en quelque genre que ce soit, il est coupable selon les Lois de toute
Justice ; si de moi-mme, je le frappe, que je rpande son sang, ou que je le
tue, je manque comme lui, aux Lois de ma vraie nature, et celles de la Cause
intelligente et physique qui doit me guider. Lors donc que la Loi politique
toute seule, prendra ma place pour la punition de mon ennemi, elle prendra la
place dĠun homme de sang.
En vain on
mĠobjecterait prsent, que par la convention sociale, chaque Citoyen sĠest
soumis, en cas de prvarication, aux peines portes par les diffrentes Lois
criminelles ; car, ainsi quĠon lĠa vu, si les hommes nĠont pas pu lgitimement
tablir les Corps politiques, par le seul effet de leur convention un Citoyen
ne pourra pas plus transmettre ses Concitoyens le droit de le punir ; puisque
sa vraie nature ne le lui a pas donn, et puisque le contrat quĠil est cens
avoir fait avec eux, ne peut tendre lĠessence qui constitue lĠhomme.
Dira-t-on que cet acte
de vengeance politique, ne se considre plus comme tant opr par lĠhomme,
mais par la Loi ? Je rpondrai toujours que cette Loi politique, destitue de
son flambeau, nĠest quĠune pure volont humaine qui, mme lĠunanimit des
suffrages ne donne pas un pouvoir de plus. Ds lors, si cĠest un crime pour
lĠhomme dĠagir par violence, et de son propre mouvement ; si cĠest un crime
pour lui de rpandre le sang, la volont runie de tous les hommes de la terre,
ne pourrait jamais lĠeffacer.
Pour viter cet
cueil, les Politiques ont cru ne pouvoir mieux faire que dĠenvisager un
criminel comme tratre, et comme tel, ennemi du Corps social ; alors le plaant
comme dans un tat de guerre, sa mort leur parat lgitime, parce que les Corps
politiques tant forms, selon eux, lĠimage de lĠhomme, doivent aussi veiller
comme lui, leur propre conservation. Ainsi, dĠaprs ces principes, lĠautorit
souveraine a droit de disposer de toutes ses forces contre les malfaiteurs qui
menacent lĠEtat, soit en lui-mme, soit dans ses membres.
Mais premirement, on
verra sans peine le vice de cette comparaison, quand on observera que dans un
combat dĠhomme homme, cĠest vraiment lĠhomme qui se bat, au lieu que dans la
Guerre entre les Nations, on ne peut pas dire que ce sont les Gouvernements qui
combattent, attendu que ce ne sont que des tres moraux, dont lĠaction Physique
est imaginaire.
Secondement, outre que
jĠai fait voir que la Guerre entre les Nations ne sĠoccupait pas de son
vritable objet, son but mme nĠest pas de dtruire des hommes, mais bien
plutt de les empcher de nuire : jamais on nĠy devrait tuer un ennemi que
lorsquĠil est impossible de le soumettre ; et parmi les Guerriers, il sera
toujours plus glorieux de vaincre une Nation, que de lĠanantir.
Or, certainement
lĠavantage dĠun Royaume entier contre un coupable, est assez manifeste, pour
que le droit et la gloire de le tuer, disparaissent.
DĠailleurs, ce qui
prouve que ce prtendu droit ne ressemble en rien au droit de la Guerre, cĠest
que l la vie de chaque Soldat est en danger, et la mort de chaque ennemi est
incertaine ; au lieu quĠici un appareil inique accompagne les excutions. Cent
hommes sĠarment, sĠassemblent, et vont de sang-froid exterminer un de leurs
semblables, qui ils ne laissent pas mme lĠusage de ses forces ; et lĠon veut
que le simple pouvoir humain soit lgitime, lui quĠon peut tromper tous les
jours ; lui qui prononce si souvent des sentences injustes ; lui enfin, quĠune
volont corrompue peut convertir en un instrument dĠassassin.
Non, lĠhomme a sans
doute en lui dĠautres rgles ; sĠil sert quelquefois dĠorgane la Loi
suprieure pour en prononcer les oracles, et pour disposer de la vie des
hommes, cĠest par un droit respectable pour lui, et qui en mme temps peut lui
apprendre diriger sa marche sur ta justice et sur lĠquit.
Veut-on mieux encore
juger de son incomptence actuelle, il ne faut pour cela que rflchir sur ses
anciens droits. Pendant sa gloire il avait pleinement le droit de vie et de
mort incorporelle, parce que jouissant alors de la vie mme, il pouvait son
gr la communiquer ses sujets, ou la leur retirer, quand la prudence le lui
faisait juger ncessaire ; et comme ce nĠtait que par sa prsence quĠils
pouvaient vivre, il avait aussi, seulement en se sparant dĠeux, le pouvoir de
les faire mourir.
AujourdĠhui, il nĠa
plus que par tincelles cette vie premire, et encore nĠest-ce plus envers ses
anciens sujets, mais envers ses semblables quĠil peut parvenir en faire
usage.
Quant ce droit de
vie et de mort corporelle, qui fait lĠobjet de la question prsente, nous
pouvons assurer quĠil appartient encore moins lĠhomme considr en lui-mme
et pris dans son tat actuel. Car, peut-il se dire jouissant et dispensateur de
cette vie corporelle qui lui est donne, et quĠil partage avec toute son espce
? Ses semblables ont-ils besoin de son secours pour respirer et pour vivre
corporellement ? Sa volont, toutes ses forces mme suffiront-elles pour leur
conserver lĠexistence, et nĠest-il pas oblig tout moment, de voir la Loi de
nature agir cruellement sur eux, sans quĠil puisse en arrter le cours ?
De mme, a-t-il en lui un pouvoir et une force inhrente qui
puissent gnralement leur ter la vie selon son gr ? Lorsque sa volont
corrompue le porte y penser, quelle distance nĠy a-t-il pas entre cette
pense et le crime qui la doit suivre ? Quels obstacles, quels tremblements
entre le projet et lĠexcution ? Et ne voit-on pas que les soins quĠil prend
pour disposer ses attaques, ne rpondent presque jamais pleinement ses vues ?
Du
droit dĠexcution
Nous dirons donc avec
vrit, que par les lois simples de son Etre corporel, lĠhomme doit trouver
partout de la rsistance ; ce qui prouve que cet Etre corporel ne lui donne
aucun droit.
Et en effet,
nĠavons-nous pas vu assez clairement que lĠEtre corporel nĠavait quĠune vie
secondaire, qui tait dans la dpendance dĠun autre Principe ; par consquent,
nĠest-il pas vident que tout Etre qui nĠaurait rien de plus, serait galement
dpendant, et ds lors aurait la mme impuissance ?
Ce ne serait donc pas,
je le rpte, dans lĠhomme corporel, pris en lui-mme, que nous pourrions
reconnatre ce droit essentiel de vie et de mort qui constate une vritable
autorit, et tout ceci ne servira quĠ confirmer ce qui a t tabli sur la
source, o lĠhomme doit aujourdĠhui puiser un pareil droit.
Ce sera encore moins
dans lui que nous trouverons le droit dĠexcution ; puisque, sĠil nĠemployait
la violence et des forces trangres, il serait rare quĠil pt venir bout de
faire prir un malfaiteur, moins dĠavoir recours la trahison ou la ruse,
et ces moyens seraient bien loigns dĠannoncer un vrai pouvoir dans lĠhomme.
Cependant, lĠexcution
des Lois criminelles est absolument ncessaire pour que la Justice ne soit pas
inutile ; bien plus, je prtends quĠelle est invitable. Ainsi, puisque ce
droit ne peut nous appartenir, il faudra encore le remettre, ainsi que le droit
de juger, dans la main qui doit nous servir de guide. CĠest elle qui donnera
une vraie force lĠarme naturelle de lĠhomme, et qui le mettra dans le cas de
faire excuter les Dcrets de la Justice, sans attirer sur lui des
condamnations.
Tels sont du moins les
moyens que les vrais Lgislateurs ont mis en usage, quoiquĠils ne nous les
fassent connatre que par des Symboles et des Allgories. Peut-tre mme
employrent-ils la main de leurs semblables, pour oprer en apparence la
punition des criminels, pour frapper par des figures sensibles les yeux
grossiers des Peuples quĠils gouvernaient ; et pour couvrir dĠun voile les
ressorts secrets qui dirigeaient lĠexcution.
Je parle ainsi avec
dĠautant plus dĠassurance, que lĠon a vu ces Lgislateurs se servir du mme
voile, dans le simple expos de leurs Lois civiles et sociales. QuoiquĠelles
fussent lĠouvrage dĠune main sre et suprieure, ils se sont attachs ne
parler quĠaux sens, pour ne point profaner leur science.
Mais, quant leurs Lois criminelles, ils en ont peint le
tableau sensible avec une extrme svrit ; pour faire sentir aux Peuples qui
leur taient soumis, toute la rigueur de la vritable Justice, et pour leur
faire concevoir que le moindre des Actes rfractaires la Loi, ne pouvait
demeurer impuni. CĠest dans cette vue, que quelques-uns dĠeux ont mis des
punitions jusque sur les btes.
Du
rapport des peines aux crimes
Toutes ces
observations nous apprennent de nouveau, que lĠhomme ne peut trouver dans lui,
ni le droit de condamner son semblable, ni celui dĠen excuter la condamnation.
Mais, quand ce droit
serait rellement de lĠessence des hommes qui gouvernent, ou qui sont employs
au maintien de la Justice criminelle dans les Gouvernements, ainsi quĠils en
sont tous persuads, il resterait toujours dcider une question bien plus
difficile encore, ce serait de savoir comment ils trouveront une rgle sre
pour diriger leurs Jugements, et pour appliquer les peines avec justesse, en
les proportionnant exactement lĠtendue et la nature des crimes ; toutes
choses sur lesquelles la Justice criminelle est aveugle, incertaine, et nĠa
presque jamais pour guide que le prjug rgnant, le gnie, ou la volont du
lgislateur.
Il est des
gouvernements, qui, sentant leur profonde ignorance, ont eu la bonne foi dĠen
convenir, et ont sollicit les conseils des hommes clairs sur ces matires.
Je loue leur zle dĠavoir pris sur eux de faire de pareilles dmarches ; mais
je ne crains point de leur assurer quĠen vain en espreront-ils des lumires
satisfaisantes, tant quĠils nĠiront les chercher que dans lĠopinion et
lĠintelligence de lĠhomme, et quĠils ne se sentiront pas le courage, ni la
rsolution dĠaller eux-mmes les puiser dans leur vraie source.
Car les plus clbres
des Politiques et des Jurisconsultes nĠont point encore clairci cette
difficult ; ils ont pris les Gouvernements tels quĠils taient ; ils ont
admis, comme le Vulgaire, que la base en tait relle, et que la science et le
droit de punir taient dans lĠhomme ; ensuite ils se sont puiss en recherches
pour asseoir un difice solide sur ce fondement ; mais, comme on ne peut douter
quĠils ne btissent sur une supposition, il est clair que les Gouvernements qui
veulent sĠinstruire, doivent sĠadresser dĠautres Matres.
Je ne dcide donc
point quelles sont les peines qui conviennent chaque crime, je prtends, au
contraire, quĠil nĠest pas possible lĠhomme de jamais rien statuer
dĠabsolument fixe sur ces objets, parce que nĠy ayant pas deux crimes gaux, si
la mme peine est prononce, il en rsulte certainement une injustice.
Des
codes criminels
Mais la simple raison de lĠhomme doit au moins lui enseigner
ne chercher la punition du coupable, que dans lĠobjet et lĠordre qui ont t
blesss, et ne pas les prendre dans une autre classe, laquelle nĠayant point
de rapport avec le sujet du dlit, se trouverait blesse son tour, sans que le
dlit en ft rpar.
Voil pourquoi la
Justice humaine est si faible et si horriblement dfectueuse, en ce que tantt
son pouvoir est nul, comme dans le suicide et dans les crimes qui lui sont
cachs ; tantt ce pouvoir nĠagit quĠen violant lĠanalogie qui devrait la
guider sans cesse, comme il arrive dans toutes les peines corporelles, quĠelle
prononce pour des crimes qui nĠattaquent point les personnes, et qui ne tombent
que sur les possessions.
Lors mme quĠelle
parat observer le plus cette analogie, et quĠelle semble cet gard conserver
une sorte de lumire, cette Justice humaine est encore infiniment fautive, en
ce quĠelle nĠa quĠun trs petit nombre de punitions infliger dans chaque
classe, pendant que dans chacune de ces classes, les crimes sont sans nombre et
toujours diffrents.
Voil aussi pourquoi
les Lois criminelles crites sont un des plus grands vices des Etats, parce que
ce sont des Lois mortes, et qui demeurent toujours les mmes, tandis que le
crime crot et se renouvelle tous les instants. Le talion en est presque
entirement banni, et en effet, elles nĠen peuvent presque jamais remplir
humainement toutes les clauses, soit quĠelles ne connaissent pas toujours
toutes les circonstances des crimes, soit que quand mme elles les connatraient,
elles ne soient pas assez fcondes par elles-mmes, pour produire toujours le
vritable remde des maux si multiplis.
Alors, que sont donc ces codes criminels, si nous nĠy
trouvons pas ce talion, la seule Loi pnale qui soit juste, la seule qui puisse
rgler srement la marche de lĠhomme, et qui, par consquent, ne pouvant venir
de lui, est ncessairement lĠouvrage dĠune main puissante, dont lĠintelligence
sait mesurer les peines, et les tendre ou les resserrer selon le besoin ?
Des
tortures
Je ne mĠarrte point cet usage barbare, par lequel les
Nations ne se contentent pas de condamner un homme aveuglment, mais emploient
encore sur lui les tortures pour. en exprimer la Vrit. Rien nĠannonce plus la
faiblesse et lĠobscurit o languit le Lgislateur, puisque, sĠil jouissait de
ses vritables droits, il nĠaurait pas besoin de ces moyens faux et cruels, qui
servent de guides ses Jugements ; puisquĠen un mot la mme lumire, qui
lĠautoriserait juger son semblable, faire excuter ses condamnations, et
qui lĠinstruirait de la nature des peines quĠil doit infliger, ne le laisserait
pas non plus dans lĠerreur sur le genre des crimes, ni sur les noms des
coupables et des complices.
Aveuglement
des lgislateurs
Mais ce qui nous
dcouvre clairement lĠimpuissance et lĠaveuglement des Lgislateurs, cĠest de
voir quĠils nĠinfligent de peines capitales, quĠaux crimes qui tombent sur le
sensible et sur le temporel ; tandis quĠil sĠen commet une multitude autour
dĠeux, qui tombent sur des objets bien plus importants, et qui chappent tous
les jours leur vue. Je parle de ces ides monstrueuses qui font de lĠhomme un
Etre de Matire ; de ces Doctrines corrompues et dsesprantes qui lui tent
jusquĠau sentiment de lĠordre et du bonheur ; en un mot, de ces systmes
infects, qui portant la putrfaction jusque dans son propre germe, lĠtouffent
ou le rendent absolument pestilentiel, et font que le Souverain nĠa plus
rgner que sur de viles machines, ou sur des brigands.
Des
faux jugements
CĠest assez sĠtendre
sur la dfectuosit de lĠAdministration ; bornons-nous actuellement rappeler
ceux qui commandent et ceux qui jugent, quelles sont les injustices
auxquelles ils sĠexposent quand ils agissent dans lĠincertitude et sans tre
assurs de la lgitimit de leur marche.
Le premier de ces
inconvnients est de courir le risque de condamner un innocent. Or les maux qui
en rsultent sont de nature ne pouvoir jamais sĠvaluer par lĠhomme, parce
quĠils dpendent en grande partie du tort plus ou moins considrable, que doit
en prouver le condamn, par rapport aux fruits quĠil aurait pu recueillir de
ses facults intellectuelles, sĠil ft rest plus longtemps sur la Terre ; et
par rapport lĠimpression dcourageante que doit faire sur lui un supplice
infamant, cruel et inattendu ; comment le Juge pourrait-il donc jamais estimer
lĠtendue de tous ces maux, sĠil nĠacqurait un jour le sentiment amer de ses
imprudences et de ses carts ? Et cependant, comment pourrait-il satisfaire
la Justice, sĠil nĠen subissait rigoureusement lĠexpiation ?
Le second inconvnient
est celui dĠinfliger un coupable, une autre peine que celle qui tait
applicable son crime. Dans ce cas, voici la chane des maux que le Juge
imprudent prpare, soit sa victime, soit lui-mme.
Premirement, le
supplice auquel il la condamne, ne la dispense en rien de celui que la vraie
Justice lui a assign. Bien plus, il ne fait que le rendre plus assur,
puisque, sans cette condamnation prcipite, peut-tre la vraie Justice
et-elle laiss au coupable le temps dĠexpier sa faute par des remords, et que
toute rigoureuse quĠelle est, elle et rduit son tribut des repentirs.
Secondement, si le
Jugement lger et aveugle de lĠhomme, te le temps du repentir au criminel,
lĠatrocit de lĠexcution lui en te la force, et lĠexpose perdre dans le
dsespoir, une vie prcieuse, dont un usage plus juste et un sacrifice fait
temps, auraient pu effacer tous ses crimes ; de faon que cĠest lui faire
encourir deux peines pour une, et dont la premire, loin de rien expier, peut
au contraire, lui faire multiplier ses iniquits, et rendre par-l la seconde
peine plus invitable.
Lors donc que le Juge voudra se considrer de prs, il ne pourra
se dispenser de sĠimputer la premire de ces peines, qui ne diffre dĠun
assassinat que par la forme ; ensuite il sera oblig de sĠimputer aussi toutes
les consquences funestes, que nous venons de voir natre de sa tmrit et de
son injustice. QuĠil rflchisse alors sur sa situation, et quĠil voie sĠil
doit tre en paix avec lui-mme.
Droits
des vrais souverains
Quittons ces scnes
dĠhorreur, et employons plutt tous nos efforts rappeler les Souverains et
les Juges, la connaissance de leur vritable Loi, et la confiance dans
cette lumire destine tre le flambeau de lĠhomme ; persuadons les que sĠils
taient purs, ils feraient plus trembler les malfaiteurs, par leur prsence et
par leur nom, que par les gibets et les chafauds. Persuadons-leur que ce
serait le seul et unique moyen de dissiper tous ces nuages que nous avons
aperus sur lĠorigine de leur Souverainet, sur les causes de lĠAssociation des
Etats politiques, et sur les Lois de lĠAdministration civile et criminelle de
leurs Gouvernements ; engageons-les enfui jeter sans cesse les yeux sur le
Principe que nous leur avons offert comme la seule boussole de leur conduite,
et la seule mesure de tous leurs pouvoirs.
De
la gurison des maladies
Pour augmenter lĠide
que les Souverains en doivent prendre, montrons-leur prsent, que ce mme
Principe dont ils devraient attendre tant de secours, pourrait aussi leur
communiquer ce don puissant que jĠai plac prcdemment au nombre de leurs
privilges, celui de gurir les maladies.
Si cette Cause
universelle temporelle, prpose pour diriger lĠhomme et tous les Etres qui
habitent dans le temps, est la fois active et intelligente, il est certain
quĠil nĠy a aucune partie des sciences et des connaissances quĠelle nĠembrasse
; cela suffit pour faire voir ce que devrait en esprer celui qui serait dirig
par elle.
Ainsi ce nĠest point
tre dans lĠerreur, de dire quĠun Souverain qui aurait cette lumire pour
guide, connatrait les vrais Principes des Corps, ou ces trois Elments
fondamentaux, dont nous avons trait au commencement de cet Ouvrage ; quĠil
distinguerait dans quelle proportion leur action se manifeste dans les
diffrents Corps, selon lĠge, le sexe, le climat, et autres considrations
naturelles ; quĠil concevrait la proprit particulire de chacun de ces
Elments, ainsi que le rapport qui doit toujours rgner entre eux et que quand
ce rapport serait drang ou dtruit, quand les Principes lmentaires
tendraient se surmonter les uns et les autres, ou se sparer, il verrait promptement
et sans erreur, le moyen de rtablir lĠordre.
CĠest pour cela, que la mdecine se doit rduire cette
rgle simple, unique, et par consquent universelle : rassembler ce qui est divis et diviser ce
qui est rassembl. Mais quels dsordres et quelles profanations, cette
rgle puise dans la nature mme des choses, nĠest-elle pas expose en passant
par la main des hommes ; puisque le moindre degr de diffrence dans les moyens
quĠils emploient, et dans lĠaction des remdes, produit des effets si
contraires ceux quĠils devraient en attendre ; puisque le mlange de ces
Principes fondamentaux, qui sont rduits au nombre de trois, change cependant,
et se multiplie de tant de manires, que des yeux ordinaires ne pourraient
jamais en suivre toutes les varits; et puisque, dans ces sortes de
combinaisons, le mme Principe parvient souvent avoir des proprits
diffrentes, selon lĠespce de raction quĠil prouve.
Trois
lments, trois maladies
Car tout en
reconnaissant un feu universellement rpandu, comme les deux autres Elments,
cependant on sait que le feu intrieur cre, que le feu suprieur fconde, et
que le feu infrieur consume. On en peut dire autant des sels, lĠintrieur
excite la fermentation, le suprieur conserve, et lĠinfrieur ronge. Le mercure
mme, quoique sa proprit gnrale soit dĠoccuper un rang intermdiaire entre
les deux Principes ennemis dont je viens de parler, et par ce moyen dĠtablir
la paix entre eux ; cependant ce mercure, dis-je, les rassemble dans mille
circonstances, et les renfermant dans le mme cercle, il devient ainsi la
source des plus grands dsordres lmentaires, et offre en mme temps lĠimage
du dsordre
universel.
Quels soins, quelles
prcautions ne faut-il donc pas pour dmler la nature et les effets de ces
diffrents principes, qui par leur mlange, se diversifient encore plus que par
leurs proprits naturelles ? Mais malgr cette multitude infinie de
diffrences qui peuvent sĠobserver dans les rvolutions des Etres corporels, un
Ïil clair tel que doit tre celui dĠun Souverain, ne perdra jamais sa rgle
de vue ; il ramnera toujours ces diffrences trois espces, en raison des
trois principes fondamentaux dĠo elles manent, et par consquent, il ne
reconnatra que trois maladies ; et mme il saura que ces trois maladies
doivent avoir des signes aussi marqus et aussi distincts, que les trois
principes fondamentaux le sont eux-mmes dans leur action, et dans leur
proprit primitive.
Ces trois espces de maladies concernent chacune, une des
substances principales dont le corps animal est compos, cĠest--dire, le sang,
lĠos et la chair, trois parties qui sont relatives lĠun des trois Elments
dont elles proviennent. Ce sera donc par les mmes Elments quĠelles pourront
recevoir leur gurison : ainsi, la chair se gurira par le sel, le sang par le
soufre, et les os par le mercure ; le tout avec les prparations et les tempraments convenables.
Maladies
de la peau
On sait, par exemple, que les Maladies de la chair et de la
peau, proviennent de lĠpaississement et de la corruption des scrtions
salines dans les vaisseaux capillaires, o elles peuvent tre fixes par la
trop vive et trop subite action de lĠair, de mme que par la trop faible action
du sang. Il est donc naturel dĠopposer ces liqueurs stagnantes et corrompues,
un sel qui les divise sans rpercuter ; qui les corrode et les ronge dans leur
foyer, sans les faire rentrer dans la masse du sang, auquel elles
communiqueraient leur propre putrfaction. Mais quoique ce sel soit le plus
commun de ceux que produit la Nature, il faut convenir cependant quĠil est
encore, pour ainsi dire, inconnu la Mdecine humaine, ce qui fait quĠelle est
si peu avance dans la gurison de ces sortes de maladies.
Maladies
des os et du sang
Secondement, dans la
maladie des os, le mercure doit tre employ avec beaucoup de modration, parce
quĠil lie et resserre trop les deux autres principes qui soutiennent la vie de
tous les corps, et cĠest par les entraves quĠil donne principalement au soufre,
quĠil est le destructeur de toute vgtation, tant terrestre quĠanimale. La
prudence exigerait donc souvent, que lĠon laisst simplement agir le mercure
inn dans le corps de lĠhomme, parce que lĠaction de ce mercure se conciliant
avec celle du sang, ne croit pas plus quĠelle, et la contient assez pour
quĠelle ne sĠaffaiblisse et ne sĠvapore pas, mais non assez Pour lĠtouffer et
pour lĠteindre .Aussi la Nature nous donne-t-elle ce sujet la leon la plus
claire et la plus instructive, en rparant les fractures des os par sa propre
vertu, et sans le secours dĠaucun mercure tranger.
Quant aux maladies du sang, le .soufre doit. sĠy employer
avec infiniment plus de mnagements encore, parce que les corps tant beaucoup
plus volatils que fixes, augmenter leur action sulfureuse et igne, ce serait
les exposer se volatiliser encore plus. ; lĠhomme vraiment instruit
nĠappliquerait donc jamais ce remde quĠavec la plus grande sobrit, dĠautant
quĠil saurait que quand lĠhumide radical est altr, lĠhumide grossier ne peut
jamais seul le rparer, et cĠest pour cela quĠil y joindrait lĠhumide radical
mme, en lĠallant puiser dans la source, qui nĠest pas toute entire dans la
moelle des os.
De
la pharmacie
Et, soit dit en
passant, cĠest l la raison de la frquente insuffisance et du danger de la
Pharmacie qui recherchant avec tant dĠempressement, les principes volatils des
corps mdicinaux, nglige trop lĠusage des principes fixes, dont le besoin est
tellement universel, quĠil serait exclusif, si lĠhomme tait sage. Aussi, qui
ne sait que cette Pharmacie dtruit plutt quĠelle ne conserve ; quĠelle agite
et brle au lieu de ranimer, et que quand au contraire, elle se propose de
calmer, elle ne sait y procder que par des absorbants et par des poisons ?
On voit donc quoi se
bornerait la Mdecine entre les mains dĠun homme qui se serait rtabli dans les
droits de son origine ; il donnerait lui-mme une activit salutaire tous les
remdes, et rendrait par l des gurisons infaillibles, quand toutefois la
Cause active, dont il serait lĠorgane, nĠaurait pas lĠordre dĠen disposer
autrement.
Il se serait bien gard dĠemployer dans cette digne et utile
Science, les calculs matriels de la Mathmatique humaine, qui nĠoprant jamais
que sur des rsultats, sont nuls ou dangereux dans la Mdecine, dont lĠobjet
est dĠoprer sur les principes mmes qui agissent dans les corps.
Des
privilges des souverains
Par cette mme raison,
il ne se ft pas attach des formules, qui dans lĠart de gurir, sont la mme
chose que les Codes criminels dans lĠadministration des Etats ; puisque de
toutes les maladies, nĠy en ayant jamais deux qui prsentent absolument les
mmes nuances, il est impossible que le mme remde ne nuise lĠune ou
lĠautre.
Mais comme en qualit
de souverain,
cet homme aurait connu les vertus des Etres corporels, il en aurait aussi connu
le drangement, et ds lors il et t lĠabri de lĠerreur sur lĠapplication
du remde. Or, quĠon nĠoublie pas que pour en venir l, lĠhomme ne doit pas
prendre la Matire pour le Principe de la Matire, car nous avons vu que
cĠtait l la principale cause de son ignorance.
QuĠon en croie pas non
plus que ce pouvoir inestimable soit hors de la porte de lĠhomme ; il entre au
contraire, au nombre des Lois qui lui sont donnes, relativement la tche
quĠil a remplir pendant son passage sur la terre, puisque si cĠest par son
enveloppe corporelle, que se dirigent sur lui les attaques, il faut quĠil ne
soit pas entirement priv des moyens de les sentir et de les repousser ;
ainsi, ds que lĠusage de ce privilge peut tre commun tous les hommes,
plus forte raison devrait-il tre particulirement le propre des Souverains,
dont la vritable destination est, autant quĠils le peuvent, de prserver leurs
Sujets, des maux de toute espce et de les dfendre dans le sensible, comme
dans lĠintellectuel.
Alors donc, si ce
privilge ne leur est pas plus connu que tous leurs autres droits, cĠest une
raison de plus pour eux de sentir, sĠils ont t mis la tte des hommes par
le Principe dont je leur ai montr la puissance, et qui est absolument
ncessaire pour la rgularit de toutes leurs dmarches. CĠest, dis-je, un
moyen de plus que je leur offre pour se juger eux-mmes.
QuĠils joignent donc
les observations que je viens de faire sur lĠart de gurir, toutes celles que
jĠai faites avec eux sur les vices de lĠadministration politique, civile et
criminelle des Etats ; sur les vices des Gouvernements mmes, qui nous ont
dvoil ceux de leur Association ; ainsi que sur la source o les chefs doivent
puiser leurs diffrents droits ; ensuite quĠils dcident sĠils reconnaissent en
eux les traces de cette lumire qui est cense les avoir constitus tous, et ne
les pas quitter un instant ; car ce nĠest que par l quĠils pourront tre
assurs de la lgitimit de leur puissance, et de la justesse des institutions
auxquelles ils prsident.
Nanmoins, rptons en
ce moment avec autant de fermet que de franchise, quĠun Sujet qui aperoit
toutes ces dfectuosits dans un Etat, et qui voyant les Souverains eux-mmes
si fort au-dessous de ce quĠils devraient tre, se croirait dli du moindre de
ses devoirs envers eux, et de la soumission leurs dcrets, ds lors
sĠcarterait sensiblement de sa Loi, et marcherait directement contre tous les
principes que nous tablissons.
Que tout homme se
persuade au contraire, que la Justice ne lui imputera jamais que ses propres
fautes ; quĠainsi, un Sujet ne ferait quĠaugmenter les dsordres, en prtendant
sĠy opposer et les combattre, puisque ce serait marcher par la volont de
lĠhomme, et que la volont de lĠhomme ne mne quĠau crime.
Je croirai donc que
malgr toutes les applications que les Souverains pourraient se faire
eux-mmes de tout ce que je trace leurs yeux, ils ne devront jamais mĠimputer
dĠavoir tabli des principes contraires leur autorit, tandis que mon seul
dsir serait de les persuader quĠils en peuvent avoir une invincible et
inbranlable.
Pour suivre
lĠenchanement de nos Observations, nous allons passer lĠexamen des erreurs
qui ont t faites sur les hautes Sciences, parce que les principes de ces
Sciences tenant la mme source que les Lois Politiques et Religieuses, leur
connaissance doit galement entrer au nombre des droits de lĠhomme.
6
JĠexaminerai principalement ici la Science Mathmatique,
comme tant celle laquelle toutes les hautes Sciences sont lies, et comme
tenant le premier rang parmi les objets du raisonnement ou de la facult
intellectuelle de lĠhomme ; et dĠabord, pour rassurer ceux que le nom de
Mathmatiques pourrait arrter, je les prviendrai que non seulement il nĠest
pas ncessaire dĠtre avanc dans cette Science, pour me suivre dans les
observations dont elle sera le sujet, mais mme quĠ peine est-il besoin pour
cela, dĠen avoir les plus lgres notions, et que la manire dont jĠen traite,
peut convenir tous les Lecteurs.
Cette science nous offrira sans doute, des preuves encore
plus frappantes des Principes qui ont t avancs prcdemment, de mme que des
erreurs auxquelles elle a donn lieu, lorsque les hommes se sont livrs en
aveugles aux jugements de leurs sens.
Et ceci doit paratre naturel, parce
que les Principes mathmatiques, sans tre matriels, tant cependant la vraie
Loi du sensible, les Gomtres sont la vrit toujours les matres de
raisonner de la nature de ces Principes leur manire ; mais, quand ils
viennent lĠapplication des ides quĠils sĠen sont formes, il faut
ncessairement quĠils avouent leurs mprises, parce quĠalors ce nĠest plus eux qui
mnent le Principe, mais cĠest le Principe qui les mne ainsi rien ne sera plus
propre faire discerner le vrai dĠavec le faux, quĠun examen exact de la
marche quĠils ont suivie, et des consquences qui en rsulteraient, si nous
lĠadoptions.
Des axiomes
Je commencerai par faire observer que rien nĠest dmontr en
Mathmatique, sĠil nĠest ramen un axiome, parce quĠil nĠy a que cela de vrai
; je prierai en mme temps de remarquer pour quelle raison les axiomes sont
vrais cĠest quĠils sont indpendants du sensible ou de la Matire, et quĠils
sont purement intellectuels ce qui peut dj confirmer tout ce que jĠai dit sur
la route quĠil faut prendre pour arriver la Vrit et en mme temps rassurer
les Observateurs sur ce qui nĠest pas soumis leur vue corporelle.
Il est donc clair que si les Gomtres nĠeussent pas perdu
de vue les axiomes, ils ne se seraient jamais gars dans leurs raisonnements,
puisque les axiomes sont attachs lĠEssence mme des Principes intellectuels,
et par l reposent sur la certitude la plus vidente.
La production corporelle et sensible, qui sĠest faite
dĠaprs ces Lois intellectuelles, est sans doute parfaitement rgulire, prise
dans sa classe, en ce quĠelle est exactement conforme lĠordre de ce Principe
intellectuel, ou aux axiomes qui en dirigent partout lĠexistence et
lĠexcution. Cependant, comme la perfection de cette production corporelle
nĠest que dpendante, ou relative au Principe qui lĠa engendre, ce nĠest pas
dans cette production que peut en rsider la rgle et la source.
Ce ne serait donc quĠen comparant continuellement cette
production sensible avec les axiomes, ou avec les Lois du Principe
intellectuel, que lĠon pourrait juger de sa rgularit, ce ne serait, dis-je,
que par ce moyen quĠon parviendrait en dmontrer la justesse.
Mais, si cette rgle est la seule vraie, si en mme temps
elle est purement intellectuelle, comment les hommes peuvent-ils donc esprer
dĠy suppler par une rgle prise dans le sensible ? Comment peuvent-ils se
flatter de remplacer un Etre vrai, par un Etre conventionnel et suppos ?
Comment douter
cependant que ce ne soit l o tendent tous les efforts des Gomtres, puisque
nous verrons quĠaprs avoir tabli les axiomes, qui sont les fondements de
toutes les Vrits quĠils veulent nous apprendre, ils ne nous proposent pour
nous enseigner valuer lĠtendue, quĠune mesure prise dans cette mme
tendue, ou des nombres arbitraires qui ont toujours besoin eux-mmes dĠune
mesure sensible pour se raliser nos yeux corporels.
Alors doit-on sĠen
tenir une telle dmonstration, et regarder de pareilles preuves comme
videntes ? Puisque la mesure rside toujours dans le Principe o la production
sensible a pris naissance, cette production sensible et passive peut-elle se
servir elle-mme de mesure et de preuve ? Et y a-t-il dĠautres Etres que ceux
qui ne sont pas crs, ou les Etres vrais, qui puissent se prouver par
eux-mmes ?
Loin de contester lĠvidence des Principes intellectuels
mathmatiques, ou des axiomes, nous devons dj reconnatre la faible ide que
les Gomtres en ont prise, et le peu dĠusage quĠils en ont fait pour parvenir
la science de lĠtendue et des autres proprits de la Matire ; nous devons
dire que sĠils ne connaissent rien sur cet objet, cĠest pour tre tombs dans
la mme mprise que les Observateurs ont faite sur tous les autres sujets que
jĠai passs en revue ; cĠest--dire, quĠils ont spar lĠtendue de son vrai
Principe, ou plutt quĠils ont cherch ce Principe en elle, quĠils lĠont
confondu avec elle, et quĠils nĠont pas vu que cĠtaient deux choses
distinctes, quoique indispensablement rassembles pour constituer lĠexistence
de la Matire.
De
lĠtendue
Pour rendre ceci
encore plus palpable, il est propos de fixer nos ides sur la nature de
lĠtendue. LĠtendue est, ainsi que toutes les autres proprits des corps, une
production du Principe gnrateur de la Matire, selon les Lois et lĠordre qui
sont prescrits ce Principe infrieur par le Principe suprieur qui le dirige.
Dans ce sens, lĠtendue nĠtant plus quĠune production secondaire, ne peut
avoir les mmes avantages que les Etres compris dans la classe des productions
premires ; ceux-ci ont en eux-mmes leurs Lois fixes ; toutes leurs proprits
sont invariables, parce quĠelles sont unies leur Essence ; cĠest l, en un
mot, o le poids, le nombre et la mesure, sont tellement rgls, quĠils ne
peuvent pas plus tre altrs que lĠEtre mme ne peut tre dtruit.
Mais, quant aux proprits des Corps, ou des Etres
secondaires, nous avons vu assez amplement quĠil nĠen devait pas tre ainsi,
puisque nĠayant absolument pour nos sens aucune proprit fixe, ils ne
sauraient jamais avoir de valeur nos yeux, que par comparaison avec les Etres
de leur mme classe.
De
la mesure de lĠtendue
Si cela est, lĠtendue
des Corps nĠest donc pas dtermine pour nous avec plus de certitude, que leurs
autres proprits. Lors donc que pour nous faire connatre la valeur de cette
tendue, on se servira dĠune mesure qui sera prise dans cette mme tendue,
cette mesure que lĠon emploiera sera sujette au mme inconvnient que lĠobjet
que lĠon voudra mesurer, cĠest--dire, que son tendue ne sera pas plus
srement dtermine ; de faon quĠil nous faudra encore chercher la mesure de
cette mesure ; car quelques moyens que nous voulions employer, nous verrons
clairement que ce ne sera jamais dans cette tendue o nous dcouvrirons sa
vraie demeure, et par consquent, quĠil faudra toujours recourir au Principe
qui a engendr lĠtendue, et toutes les proprits de la Matire.
CĠest donc l ce qui dmontre compltement lĠinsuffisance de
la marche des Gomtres, lorsquĠils prtendent fixer la vraie mesure des Etres
corporels. Il est vrai, et jĠen suis convenu, quĠils attachent des nombres
cette mesure tendue et sensible laquelle ils ont recours. Mais non seulement
les nombres dont ils se servent ne sont eux-mmes que relatifs et
conventionnels, non seulement lĠhomme est libre dĠen varier les rapports et de
sĠtablir telle chelle quĠil jugera propos, mais encore cette chelle,
quelque utile quĠelle soit pour mesurer en gnral toutes les tendues dĠune
espce, ne conviendra point du tout pour mesurer les tendues dĠune autre
espce, et les hommes sont encore trouver une base fixe, invariable et
universelle, laquelle puissent se rapporter toutes les espces dĠtendues
quelconques.
Nature
de la circonfrence
Voil dĠo vient lĠembarras que les Gomtres prouvent,
lorsquĠils veulent mesurer des courbes, parce que la mesure dont ils se servent
ayant t faite pour la ligne droite, ne sĠaccommode quĠ cette sorte de ligne,
et offre des difficults insurmontables, quand on veut lĠappliquer la ligne
circulaire, ainsi quĠ toute autre courbe qui en drive. Je dis que cette
mesure offre alors des difficults insurmontables ; car, quoique les Gomtres
aient tranch le nÏud, en nous donnant la ligne circulaire comme un assemblage
de lignes droites infiniment petites, ils auraient tort de croire avoir rsolu
la question par l, puisque jamais une fausset nĠa pu rien rsoudre.
Or, je ne puis me dispenser de regarder cette dfinition
comme fausse, puisquĠelle combat directement lĠide quĠeux-mmes et la Nature
nous donnent dĠune circonfrence, qui nĠest autre chose quĠune ligne dont tous
les points sont galement loigns dĠun centre commun ; et je ne sais mme
comment les Gomtres peuvent raisonnablement se reposer sur deux propositions
aussi contradictoires ; car enfin, si la circonfrence nĠest quĠun assemblage
de lignes droites, quelque infiniment petites quĠon les suppose, jamais tous
les points de cette circonfrence ne seront galement loigns du centre,
puisque ces lignes droites elles-mmes seront composes de plusieurs points,
parmi lesquels ceux des extrmits et ceux intermdiaires ne seront srement
pas la mme distance du centre ; alors le centre ne leur sera plus commun,
alors la circonfrence ne sera plus une circonfrence.
Des
deux sortes de lignes
CĠest donc vouloir
runir les contraires, cĠest vouloir traiter comme nĠayant que la mme nature,
deux choses qui sont dĠune nature trs oppose, cĠest, je le rpte, vouloir
soumettre au mme nombre deux sortes dĠEtres, qui tant diffrents lĠun de
lĠautre, doivent sans doute se calculer diffremment.
Il faut donc lĠavouer,
cĠest ici que les hommes nous montrent le plus clairement leur penchant naturel
tout confondre, et ne voir dans les Etres de classes diffrentes quĠune
uniformit trompeuse, par le moyen de laquelle ils tchent dĠassimiler les
choses qui se rpugnent le plus. Car il est impossible de rien concevoir qui
soit plus oppos, plus contraire lĠun lĠautre, en un mot, plus contradictoire
que la ligne droite et la ligne circulaire.
Outre les preuves
morales qui se trouvent, soit dans les rapports de la ligne droite avec la
rgularit et la perfection de lĠunit, soit dans ceux de la ligne circulaire
avec lĠimpuissance et la confusion attaches la multiplicit dont cette ligne
circulaire est lĠimage, je puis encore en donner des raisons dĠautant plus
convaincantes, quĠelles seront prises dans les principes intellectuels, les
seuls que lĠon doive admettre comme rels, et faisant Loi dans la recherche de
la nature des choses ; les seuls, dis-je, qui soient inbranlables comme les
axiomes.
JĠavertirai nanmoins
que ces vrits ne seront pas claires pour le commun des hommes, et bien moins
encore pour ceux qui nĠauront march jusquĠ ce jour, que dĠaprs de faux
principes que je combats ; le premier pas quĠil y aurait donc faire pour me
comprendre, ce serait dĠtudier les choses dans leur source mme, et non dans
les notions que lĠimagination et les jugements prcipits en ont donnes.
Mais je sais combien
peu dĠhommes sont capables dĠen avoir le courage ; et quand je le supposerais
pour un grand nombre, je devrais supposer aussi, que peu dĠentre eux
parviendraient un plein succs, tant les premires sources de la Science ont
t infectes dĠerreur et de poison.
Si jĠai fait
pressentir que tout avait son nombre dans la Nature, si cĠest par l que tous
les Etres quelconques sont aiss distinguer les uns des autres, puisque
toutes leurs proprits ne sauraient tre que des rsultats conformes aux Lois
renfermes dans leur nombre ; il est constant que la ligne droite et la ligne
courbe tant de nature diffrente, ainsi que je lĠai dj indiqu, doivent
avoir chacune leur nombre particulier, qui dsigne leur diffrente nature, et
nous empche de les galer dans notre pense, en les prenant indiffremment lĠune
pour lĠautre.
Quand on ne
rflchirait quĠun instant sur les fonctions et les proprits de ces deux
sortes de lignes, cela suffirait pour quĠon dt se convaincre de la ralit de
ce que je viens de dire. Quel est lĠobjet de la ligne droite, nĠest-ce pas de
perptuer lĠinfini les productions du point dont elle mane ? NĠest-ce pas
comme perpendiculaire, de rgler la base et lĠassiette de tous les Etres, et de
leur tracer chacun leurs Lois ?
Au contraire, la ligne
circulaire ne borne-t-elle pas tous ses points, les productions de la ligne
droite ? Par consquent, ne tend-elle pas continuellement la dtruire, et ne
peut-elle pas tre regarde en quelque sorte comme son ennemie ? Alors, comment
serait-il donc possible que deux choses si opposes dans leur marche, et qui
ont des proprits si diffrentes, ne fussent pas distingues dans leur nombre,
comme elles le sont dans leur action ?
Si lĠon et fait plutt cette importante observation, on et
pargn des peines et des travaux infinis, tous ceux qui sĠoccupent de la
Science Mathmatique, en ce quĠon les et empch de chercher, comme ils le
font, une mesure commune deux sortes de lignes qui nĠauront jamais rien de
commun entre elles.
Nombre
de chaque sorte de lignes
CĠest donc aprs avoir
reconnu cette diffrence essentielle, qui les distingue dans leur figure, dans
leur emploi et dans leurs proprits, que je ne dois pas craindre dĠaffirmer
que leur nombre est galement diffrent.
Si lĠon me pressait de
mĠexpliquer plus clairement, et dĠindiquer quel est le nombre que jĠattribue
chacune de ces lignes en particulier jĠavouerais, sans peine, que la ligne
droite porte le nombre quatre, et la ligne circulaire, le nombre neuf : et
jĠoserais assurer quĠil nĠy a pas dĠautre moyen de parvenir les connatre ;
car lĠtendue plus ou moins grande de ces lignes, ne changera rien au nombre que je
leur attribue en particulier, et elles conserveront toujours le mme nombre
chacune dans leur classe, quelque tendue quĠon les prolonge.
Je sais, je le rpte,
que ceci pourra bien nĠtre pas entendu, tant la Matire a fait de progrs dans
lĠintelligence de mes semblables. Il en est donc, qui malgr la clart de ma
proposition, pourraient en infrer faussement quĠune grande et une petite ligne
ayant, selon moi, le mme nombre, doivent par consquent tre gales.
Mais, pour prvenir ce
paradoxe, jĠajouterai quĠune grande, comme une petite ligne, ne sont chacune
que le rsultat de leur Loi et de leur nombre ;et quĠainsi quoique lĠune et
lĠautre aient toujours, dans la mme classe, la mme Loi et le mme nombre,
cette Loi et ce nombre agissent toujours diversement dans chacune dĠelles;
cĠest--dire, avec plus ou moins de force, dĠactivit ou de dure ; dĠo lĠon
voit que le rsultat qui en proviendra, doit exprimer aux yeux toutes ces
diffrences sensibles, quoique le Principe qui varie son action, soit lui-mme
invariable.
CĠest l, nĠen doutons
pas, ce qui peut seul expliquer la diffrence universelle de tous les Etres des
deux natures, tant de ceux qui dans lĠune ou lĠautre, occupent des classes
diffrentes, que de ceux qui sont de la mme classe et de la mme espce ;
cĠest l ce qui peut faire comprendre comment tous les individus dĠune mme
classe sont diffrents, quoiquĠils aient la mme Loi, la mme source et le mme
nombre.
CĠest par l aussi que sont anantis les nombres
conventionnels et arbitraires, que les Gomtres emploient dans leurs mesures
sensibles et vritablement les inconvnients o cette mesure les entrane, nous
en font voir clairement les dfectuosits. Car, vouloir choisir la mesure de
lĠtendue, dans lĠtendue, cĠest sĠexposer tre oblig de tronquer cette
mesure, ou de la prolonger, lorsque lĠtendue sur laquelle on lĠa assise vient
recevoir des variations ; et comme ces variations nĠarrivent pas toujours
juste sous des nombres multiples, ou sous-multiples de la mesure donne ;
quĠelles peuvent tomber sur des parties de nombres qui ne soient pas des
entiers, par rapport au nombre principal, il faut ncessairement que la mesure
donne subisse la mme mutilation ; il faut enfin admettre ce que les
calculateurs appellent des fractions dĠunit, comme si jamais un Etre simple,
ou une unit pouvait se diviser.
Du
calcul de lĠinfini
Si les Mathmaticiens se fussent attachs cette dernire
rflexion, ils auraient pris une plus juste ide dĠun savant calcul quĠils ont
invent : savoir, celui de lĠinfini. Ils auraient vu quĠils ne pouvaient jamais
trouver lĠinfiniment grand dans la Matire qui est borne trois Elments,
mais bien dans les nombres qui sont les puissances de tout ce qui existe, et
qui vraiment nĠont de bornes, ni dans notre pense, ni dans leur essence. Au
contraire, ils auraient reconnu quĠils ne pouvaient trouver le calcul de
lĠinfiniment petit que dans la Matire, dont la division indfinie des
molcules se conoit toujours possible, quoique nos sens ne puissent pas
toujours lĠoprer ; mais ils nĠeussent jamais cherch cette sorte dĠinfini dans
les nombres, puisque lĠunit tant indivisible, elle est le premier terme des Etres,
et nĠadmet aucun nombre avant elle.
Des
mesures conventionnelles
Rien nĠest donc moins
conforme au Principe vrai, que cette mesure conventionnelle que lĠhomme sĠest
tablie dans ses procds gomtriques, et par consquent, rien nĠest moins
propre lĠavancer dans les connaissances qui lui sont absolument ncessaires.
Le secours dĠune telle
mesure est, je le sais, de la plus grande utilit, dans les dtails matriels
du commerce de la vie sociale et corporelle de lĠhomme ; aussi je ne prtends
pas quĠil soit blmable de lĠappliquer cet emploi ; tout ce que je lui
demanderais, ce serait de ne pas avoir lĠimprudence de la porter jusque dans
ses recherches sur les Vrits naturelles, parce que dans ce genre, elle ne
peut que le tromper ; que les erreurs, mmes les plus simples, sont ici de la
plus importante consquence, et que toutes les Vrits tant lies, il nĠy en a
pas une qui puisse recevoir la moindre atteinte, sans la communiquer toutes
les autres.
Les nombres quatre et
neuf, que jĠannonce comme appartenant essentiellement, lĠun la ligne droite
et lĠautre la ligne courbe, nĠont pas lĠinconvnient quĠon vient de remarquer
dans la mthode arbitraire ; puisque ces nombres restent toujours intacts,
quoique leur facult sĠtende ou se resserre dans toutes les variations dont
lĠtendue est susceptible ; aussi, dans la ralit des choses, nĠy a-t-il
jamais de fraction dans un Etre, et si nous nous rappelons ce qui a t dit
prcdemment sur la nature des Principes des Etres corporels, nous verrons que
puisquĠils sont indivisibles en qualit dĠEtres simples, les nombres qui ne
font que les reprsenter et les rendre sensibles, doivent jouir de la mme
proprit.
Mais, je le rpte
encore, tout ceci est hors du sensible et de la Matire, ainsi, je ne me flatte
pas quĠun grand nombre mĠentende. CĠest pour cela que je mĠattends quĠon
reviendra encore la charge, et quĠon me demandera comment il sera possible
dĠvaluer les diffrentes tendues du mme ordre, si je donne sans exception
toutes les lignes droites, le nombre quatre, et toutes les lignes circulaires
et courbes, le nombre neuf. On me demandera, dis-je, quel signe on pourra
connatre fixement les diffrentes manires dont le mme nombre agit sur des
tendues ingales, et comment il faudra sĠy prendre pour dterminer avec
justesse, une tendue quelconque.
Il mĠest inutile de
chercher une autre rponse que celle que jĠai faite sur cet objet. Je dirai
donc que si celui qui me fait cette question nĠa en vue de connatre lĠtendue
que pour son propre usage corporel, et pour ses besoins ou ses gots sensibles,
comme il nĠy a rien en ce genre qui ne soit relatif, les mesures
conventionnelles et relatives sont suffisantes ; parce que par le seul secours
des sens, on peut porter la rgularit jusquĠau point de rendre lĠerreur
inapprciable aux sens.
Mais, sĠil sĠagit de
connatre plus que cette valeur relative et dĠapproximation, si lĠon demande
trouver la valeur fixe et relle de lĠtendue ; comme cette valeur est en
raison de lĠaction de son nombre, et que le nombre nĠest pas Matire, il est
ais de voir si cĠest dans lĠtendue matrielle, quĠon peut trouver la rgle
que lĠon dsire, et si nous avons eu tort de dire que la vraie mesure de
lĠtendue ne saurait tre connue par les sens corporels : alors, si ce nĠest
point dans les sens corporels que cette mesure se peut trouver, il ne faudra
pas rflchir longtemps pour juger o elle doit tre, puisque nous nĠavons
cess de reprsenter quĠil nĠy avait dans tout ce qui existe, que du sensible
et de lĠintellectuel.
Nous voyons donc ds lors ce que les Gomtres ont nous
apprendre, et quelles sont les erreurs dont ils bercent notre intelligence, en
ne lui offrant que des mesures prises dans le sensible, et par consquent
relatives, pendant quĠelle conoit quĠil y en a de vraies et quĠelle est faite
pour les connatre.
De
la vraie mesure
Nous voyons en mme
temps reparatre ici cette Vrit universelle qui fait lĠobjet de cet Ouvrage,
savoir, que cĠest dans le Principe seul des choses, quĠil est possible dĠen
valuer juste proprits, et que quelque difficult quĠil y ait savoir y
lire, il est incontestable que ce Principe rglant tout, mesurant tout, ds
quĠon lĠloigne, on ne trouvera rien.
Je dois ajouter
nanmoins, que quoiquĠil soit possible par le secours de ce Principe, de
parvenir juger srement de la mesure de lĠtendue, puisque cĠest lui-mme qui
la dirige, ce serait une vraie profanation de lĠemployer des combinaisons
matrielles, car il peut nous faire dcouvrir des Vrits plus importantes que
celles qui nĠauraient de rapport quĠ la Matire ; et les sens, comme nous
lĠavons dit, sont suffisants pour diriger lĠhomme dans les choses sensibles.
Nous voyons mme que les Etres au-dessous de lĠhomme, nĠont pas dĠautre Loi, et
que leurs sens suffisent leurs besoins ; ainsi, pour cet objet purement
relatif, la Mathmatique vraie et juste, en un mot, la Mathmatique
intellectuelle serait non seulement superflue, mais mme elle ne serait pas
comprise.
Quelle plus grande
inconsquence nĠest-ce donc pas de vouloir assujettir et subordonner cette
Mathmatique invariable et lumineuse, celle des sens, qui est si borne et si
obscure ; de vouloir que celle-ci tienne lieu de lĠautre ; enfin, de vouloir
que ce soit le sensible qui serve de rgle et de guide lĠintellectuel ?
Nous ne faisons l
cependant que montrer de nouveau lĠinconvnient auquel les Gomtres se sont
exposs ; car, en cherchant lĠtendue une mesure sensible, et nous la donnant
comme relle, ils nĠont pas vu quĠelle tait variable comme lĠtendue mme, et
que loin de diriger la Matire, elle tait elle-mme dans la dpendance de
cette Matire, puisquĠelle en suivait ncessairement le cours et tous les
rsultats de relation.
Alors, ds que les
nombres quatre et neuf, que jĠai avou tre la mesure des deux sortes de lignes
possibles, sont entirement couvert de cette sujtion ; je ne dois pas
craindre dĠerrer, en leur donnant toute ma confiance, et en les annonant,
ainsi que je lĠai fait, comme la vraie mesure, chacun dans leur classe.
JĠavouerai quĠil mĠest dur de ne pouvoir exposer ces
Vrits, sans sentir combien elles sont humiliantes pour les Gomtres,
puisque, par les efforts quĠils font journellement pour confondre ces deux
mesures, ils nous obligent dire que mme les plus clbres dĠentre eux ne
savent pas encore la diffrence dĠune ligne droite une ligne courbe, ainsi
quĠon le verra ci-aprs plus en dtail.
Du
mouvement
Mais lĠerreur que lĠon
vient dĠapercevoir nĠest pas la seule quĠils aient faite sur lĠtendue ; non
seulement cĠest dans elle quĠils ont cherch sa mesure, comme nous lĠavons fait
observer, mais mme ils y ont encore cherch la source du mouvement. NĠosant
jamais sĠlever au-dessus de cette tnbreuse matire qui les environne, ils
ont cru pouvoir fixer un espace et une borne au principe de ce mouvement, de
faon que, selon ce systme, il nĠest plus possible, hors de cette borne, de
rien concevoir dĠactif et qui se meuve.
SĠils ne se sont pas
faits encore une ide plus juste du mouvement, nĠest-ce pas toujours par la
mme mprise qui leur fait confondre les choses les plus distinctes, nĠest-ce
pas parce quĠils ne cherchent que dans lĠtendue, au lieu de chercher dans son
Principe ?
Car cette tendue
nĠayant que des proprits relatives, ou des abstractions, il lui est
impossible de rien offrir de fixe, et dĠassez stable pour que lĠintelligence de
lĠhomme sĠy repose dĠune manire satisfaisante ; et vouloir trouver dans elle
la source de son mouvement, cĠest rpter toutes ces tentatives insuffisantes qui
ont t dj renverses, et vouloir soumettre le Principe sa production,
pendant que selon lĠordre naturel et vrai des choses lĠÏuvre fut toujours
au-dessous de son Principe gnrateur.
CĠest donc dans le Principe immatriel de tous les Etres,
soit intellectuels, soit corporels, que rside essentiellement la source du
mouvement qui se trouve en chacun dĠeux. CĠest par lĠaction de ce Principe, que
se manifestent toutes leurs facults, selon leur rang et leur emploi personnel,
cĠest--dire, intellectuelles dans lĠordre intellectuel, et sensibles dans
lĠordre sensible.
Or, si la seule action
du Principe des Etres corporels est le mouvement, si cĠest par l seul quĠils
croissent, quĠils se nourrissent ; enfin, quĠils manifestent et rendent
sensibles et apparentes toutes leurs proprits, et par consquent lĠtendue
mme, comment peut-on donc faire dpendre ce mouvement de lĠtendue ou de la
Matire, puisquĠau contraire cĠest lĠtendue ou la Matire, qui vient de lui ?
Comment peut-on dire que ce mouvement appartienne essentiellement la Matire,
pendant que cĠest la Matire qui appartient essentiellement au mouvement ?
Il est incontestable
que la Matire nĠexiste que par le mouvement ; car nous voyons que quand les
corps sont privs de celui qui leur est accord pour un temps, ils se
dissolvent et disparaissent insensiblement. Il est tout aussi certain par cette
mme observation, que le mouvement qui donne la vie aux corps, ne leur
appartient point en propre, puisque nous le voyons cesser dans eux, avant quĠils
aient cess dĠtre sensibles nos yeux ; de mme que nous ne pouvons douter
quĠils ne soient absolument dans sa dpendance, puisque la cessation de ce
mouvement est le premier acte de leur destruction.
DĠailleurs,
rappelons-nous cette Loi de raction universelle laquelle tous les Etres
corporels sont assujettis, et reconnaissons que si les Principes immatriels
des Etres corporels, sont eux-mmes soumis la raction dĠun autre Principe,
plus forte raison les rsultats sensibles de ces Principes, tels que lĠtendue
et autres, doivent ncessairement prouver cette sujtion.
Concluons donc, que si
tout disparat mesure que le mouvement se retire, il est vident que
lĠtendue nĠexiste que par le mouvement, ce qui est bien diffrent de dire que
le mouvement est lĠtendue et dans lĠtendue.
Cependant, de cette
assertion que cĠest le mouvement qui fait lĠtendue, on pourrait infrer que le
mouvement tant de lĠEssence des Principes immatriels, que nous devons
reconnatre prsent comme indestructibles, il est impossible que ce mouvement
nĠexiste pas toujours, et par consquent, que lĠtendue ou la Matire ne soit
ternelle ; ce qui nous replongerait dans ces prcipices tnbreux, dont jĠai
pris tant de soin de prserver mes Lecteurs ; car je le sais, on pourrait
mĠobjecter quĠon ne peut pas concevoir de mouvement sans tendue.
Cette dernire proposition est vraie dans lĠordre sensible,
o lĠon ne peut concevoir de mouvement qui ne produise lĠtendue, ou qui ne se
fasse dans lĠtendue ; mais, quoique les Principes qui enfantent le mouvement
dans lĠordre sensible, soient immatriels, ce serait tre dans lĠerreur que
dĠadmettre leur action comme ncessaire et comme ternelle, puisque nous avons
vu quĠils nĠtaient que des Etres secondaires, nĠayant quĠune action
particulire et non pas infinie, et quĠils taient absolument dans la
dpendance dĠune Cause active et intelligente, qui leur communiquait cette
action pour un temps, comme elle la leur retirait, selon lĠordre et la Loi de
la Cause premire.
Des
deux sortes de mouvements
Bien plus, cĠest dans
cet ordre sensible mme, o nous pouvons trouver des preuves dĠun mouvement
sans tendue ; quoique dans cette rgion sensible, il se fasse toujours dans
lĠtendue. Pour cet effet, remarquons quĠen raison de cette double Loi
universelle qui rgit la Nature corporelle, il se trouve deux sortes de
mouvements dans tous les Corps.
Premirement, celui de
leur croissance, ou lĠaction mme qui manifeste et soutient leur Existence
sensible.
En second lieu, celui
de leur tendance vers la Terre, qui est leur Centre commun ; tendance qui se
fait connatre, tant dans la chute des Corps, que dans la pression que leur
propre pesanteur fait sur eux-mmes, ou sur la surface terrestre.
Ces deux mouvements
sont directement opposs lĠun lĠautre. Aussi le second de ces mouvements, ou
la tendance des Corps vers leur Centre terrestre, quoiquĠil ne puisse se faire
que dans lĠtendue, ne produit cependant pas dĠtendue, comme le premier
mouvement, ou celui de la croissance et de lĠexistence de ces mmes Corps.
Au contraire, lĠun
tend dtruire ce que lĠautre produit ; puisque, si les Etres corporels
pouvaient se runir dans leur Centre, ils seraient ds lors sans action, sans
manifestation sensible, en un mot sans mouvement, et par consquent sans
tendue ; puisquĠil est certain que tous ces effets nĠont lieu que parce que
les Etres qui les produisent sont spars de leur Centre.
Or, si de ces deux
mouvements, dont lĠun produit lĠtendue, comme nous lĠavons dit, il y en a un
qui la dtruit, celui-l au moins ne devra pas se regarder comme appartenant
lĠtendue, quoiquĠil nĠait lieu que dans lĠtendue ; ce serait donc l o lĠon
apprendrait rsoudre cette objection, quĠon ne peut concevoir de mouvement
sans tendue, et ne plus croire gnralement que le mouvement soit de
lĠEssence de toutes les classes dĠEtres immatriels, puisque ceux de la classe
sensible nĠen sont dpositaires que pour un temps.
Du
mouvement immatriel
Fortifions encore
cette vrit, quĠil peut y avoir du mouvement sans tendue. NĠavons-nous pas
admis quĠil ne saurait y avoir que des Etres sensibles et des Etres
intellectuels ; si cĠest la classe de ces derniers qui rgit lĠautre, et qui
lui fait donner ce mouvement producteur des choses sensibles, cĠest elle qui
par Essence, doit tre la vritable source du mouvement ; comme telle, elle est
dĠun autre ordre que la classe des Principes immatriels corporels qui lui sont
subordonns ; il doit donc y avoir dans cette classe, une action et des rsultats
qui soient comme elle, distincts et indpendants du sensible, cĠest--dire,
dans lesquels le sensible ne soit pour rien.
Ainsi, puisque le
sensible nĠest pour rien dans toutes les actions qui appartiennent la Cause
premire, et dans tous les rsultats immatriels qui en proviennent ; sĠil ne
fait quĠen recevoir la vie passive qui le soutient pendant la dure du temps ;
si enfin tous les effets sensibles, pendant le temps actuel de leur existence
mme, sont absolument sans aucune influence sur la classe purement
intellectuelle, plus forte raison cette classe a-t-elle pu agir avant
lĠexistence des choses sensibles, et peut agir aprs leur disparition, puisque
le moment o ces choses sensibles auront vcu, nĠaura pas mme drang dĠun
instant, lĠaction de la Cause premire.
Alors, quoique dans le
sensible, le mouvement et lĠtendue soient ncessairement lis lĠun lĠautre,
cela nĠempche point que dans la classe suprieure, il ne doive y avoir
ternellement un mouvement ou une action, quand mme rien de sensible ne serait
existant, et dans ce sens on peut dire avec certitude, que quoiquĠon ne puisse
concevoir dĠtendue sans mouvement, il est cependant incontestable quĠon peut
concevoir du mouvement sans tendue, puisque le Principe du mouvement, soit
sensible, soit intellectuel, est hors de lĠtendue.
Runissant ensuite toutes ces observations, on doit voir
sĠil est possible de jamais attribuer avec raison aucun mouvement lĠtendue,
comme en faisant lĠEssence ncessaire, et si lĠhomme ne sĠgare pas, lorsquĠil
en cherche l le principe et la connaissance.
Du
nombre du mouvement
JĠai dit en gnral
que le mouvement nĠtait autre chose que lĠeffet de lĠaction, ou plutt
lĠaction mme, puisquĠils sont insparables. JĠai reconnu en outre, que dans
les choses sensibles, il y avait deux sortes de mouvements ou dĠactions
opposes ; savoir, la croissance et la dcroissance, ou la force qui loigne
les corps de leur Centre, et leur propre Loi qui tend les en rapprocher.
Mais, comme le dernier de ces mouvements ne fait que revenir sur les traces de
lĠautre, dans le mme temps, et selon la mme Loi, dans lĠordre inverse, nous
ne craignons point dĠerrer, en les annonant comme provenant tous les deux du
mme nombre ; et le moindre des Gomtres sait que ce nombre est quatre.
Qui ne sait, en effet,
que tous les mouvements et toutes les rvolutions possibles des corps, se font
en Progression gomtrique quaternaire, soit ascendante, soit descendante ? Qui
ne sait que ce nombre quatre est la Loi universelle du cours des Astres, celle
de la Mcanique, de la Pyrotechnie, celle, en un mot, de tout ce qui se meut
dans la Rgion corporelle soit naturellement soit par la main des hommes ?
Et vritablement, si
la vie agit sans interruption, et que son action soit toujours nouvelle ;
cĠest--dire, si elle crot ou dcrot sans cesse dans les Etres corporels et
sujets la destruction, quelle autre Loi que celle de la Progression
gomtrique ascendante ou descendante saurait convenir la Nature ?
En effet, la Progression arithmtique en est entirement
bannie, parce quĠelle est strile et quĠelle ne peut embrasser que des faits
borns ou des rsultats toujours gaux et toujours uniformes. Aussi les hommes
ne devraient-ils jamais lĠappliquer quĠ des objets morts, des divisions
fixes, ou des assemblages immobiles ; et quand ils ont voulu lĠemployer pour
dsigner les actions simples et vivantes de la Nature, comme celles de lĠAir,
celles qui produisent la chaleur et le froid, et toutes les autres causes des
rvolutions de lĠAtmosphre, leurs rsultats ou leurs divisions, ont t trs
vicieuses, en ce quĠelles ont donn la multitude, une ide fausse du Principe
de vie ou dĠaction corporelle, dont la mesure nĠtant point sensible, ne peut,
sans la plus grossire mprise, se tracer sur la Matire.
Nous nĠinduirons donc personne en
erreur, en donnant la Progression gomtrique quaternaire, comme tant le
principe de la vie des Etres, ou en assurant que le nombre' de toute action est
quatre, quelque inconnu que soit ce langage.
Du nombre de lĠtendue
Mais ce que nous nĠavons point encore fix, cĠest de savoir
quel est le nombre de lĠtendue. Il faut donc le dire, cĠest ce mme nombre
neuf qui a t appliqu ci-devant la ligne circulaire. Oui, la ligne
circulaire et lĠtendue ont un tel rapport, elles sont tellement insparables,
quĠelles portent absolument le mme nombre, qui est neuf.
Si elles ont le mme nombre, elles
ont ncessairement la mme mesure et le mme poids ; car ces trois principes
marchant toujours dĠaccord, lĠun ne peut tre dtermin, quĠil ne dtermine
galement les deux autres.
De la ligne circulaire
Effectivement, quelque nouveau que cela doive paratre, je
ne puis me dispenser dĠavouer que lĠtendue et la ligne circulaire ne sont
quĠune mme chose ; cĠest--dire, quĠil nĠy a dĠtendue que par la ligne
circulaire, et rciproquement quĠil nĠy a que la ligne circulaire qui soit
corporelle et sensible ; cĠest--dire, enfin, que la Nature matrielle et
tendue ne peut tre forme que de lignes qui ne sont pas droites, ou, ce qui
est la mme chose, quĠil nĠy a pas une seule ligne droite dans la Nature, comme
on le verra ci-aprs.
Je nĠai quĠun mot dire avant dĠen venir l, qui est que si
les Observateurs eussent examin ceci de plus prs, ils auraient rsolu depuis
longtemps une question qui nĠest pas encore clairement dcide parmi eux,
savoir, si la gnration et la reproduction se font par des Ïufs, ou par des
vers ou Animaux spermatiques ; ils auraient vu que rien nĠtant sans enveloppe
ici-bas, et toute enveloppe, ou toute tendue, tant circulaire, tout est ver
dans la Nature, parce que tout est Ïuf ; et rciproquement tout est Ïuf, parce
que tout est ver. Je reviens mon sujet. Il ne suffit pas, je le sais, dĠavoir
exclus de la Nature, la ligne droite, il faut exposer les raisons qui mĠy
dterminent.
Premirement, si nous suivons lĠorigine de toutes les choses
sensibles et matrielles, nous ne pourrons nier que le Principe des Etres
corporels ne soit le Feu, mais que leur corporisation ne vienne de lĠEau, et
quĠainsi les Corps ne commencent par le fluide.
En second lieu, nous ne pourrons nier aussi que ce fluide ne
soit le principe qui opre la dissolution des Corps, et quĠensuite le Feu nĠen
opre la rintgration, puisquĠune des plus belles Lois de la Vrit est que
lĠordre direct et lĠordre inverse aient un cours uniforme en sens contraire.
Mais tout fluide nĠest quĠun assemblage de particules
sphriques ; et cĠest mme la forme sphrique de ces particules qui donne au
fluide la proprit quĠil a de sĠtendre et de circuler. Alors, si les Corps
prennent l leur naissance, il est donc constant quĠils doivent conserver dans
leur tat de perfection, la mme forme quĠils ont reue leur origine, comme
ils la reprsentent encore dans leur dissolution en particules fluides et
sphriques et par cette raison les Corps doivent se considrer comme un
assemblage de ces mmes globules sphriques, mais qui ont pris de la
consistance, en proportion de ce que leur Feu a plus ou moins dessch la
partie grossire de leur humide. A quelque degr que lĠon porte cet assemblage
de globules sphriques, il est donc vident que le rsultat sera toujours
sphrique et circulaire comme son principe.
Veut-on se convaincre matriellement de ce que jĠavance ?
Que lĠon fixe avec attention les corps dont les dimensions nous paraissent
droites, observons les surfaces les plus unies ; chacun sait quĠon nĠy pourra
dcouvrir quĠingalits, quĠlvations et quĠenfoncements ; chacun sait, dis-je,
ou doit savoir que les surfaces des Corps, vues de prs, nĠoffrent aux yeux
quĠune multitude de sillons.
Mais ces sillons eux-mmes ne sont composs que de ces
ingalits, et ceci lĠinfini, et tant que nos yeux ou les instruments dont
nous les aidons pourront sĠtendre, nous ne verrons jamais, soit dans les
surfaces des Corps, soit dans les sillons quĠelles nous prsentent, quĠune
runion de plusieurs particules sphriques qui ne se touchent que par un point
de leur surface.
QuĠon examine donc alors sĠil est
possible dĠy admettre de ligne droite.
De la ligne droite
QuĠon ne mĠobjecte pas cet intervalle qui existe entre deux
points donns, et entre lesquels on peut supposer une ligne droite qui
correspondent de lĠun lĠautre.
Premirement, ces deux points, ainsi spars, ne sont plus
censs faire corps ensemble. Ainsi la ligne droite quĠon supposerait ente eux,
serait purement dans la pense, et ne pourrait pas tre conue comme corporelle
et sensible. Secondement, cet intervalle, qui les spare, est lui-mme rempli
de particules mercurielles ariennes, qui tant sphriques, comme celles des
autres Corps, ne pourraient jamais se toucher que par leur surface ; ainsi cet
intervalle serait corps, et par cette raison sujet aux mmes ingalits que les
Corps ; ce qui sĠaccorde entirement avec ce qui a t dit prcdemment sur les
principes de la Matire, qui, malgr leur union, ne sauraient jamais se
confondre.
NĠy ayant donc aucune continuit dans les corps, tout y
tant successif et interrompu, il est impossible dans aucun sens dĠy supposer
et dĠy reconnatre de lignes droites.
Outre les raisons que nous venons de voir, il en est
dĠautres qui viennent lĠappui, et qui confirment lĠvidence de ce Principe.
Je me suis dcid convenir que le nombre quatre tait le nombre de la ligne
droite ; jĠai vu depuis, de concert avec tous les Observateurs, que le nombre
quatre tait aussi celui qui dirigeait toute espce de mouvement quelconque ;
il y a donc une grande analogie entre le principe du mouvement et la ligne
droite, puisque nous leur voyons porter le mme nombre, puisque dĠailleurs nous
avons reconnu que dans ce mouvement rsidait la source et lĠaction des choses
corporelles et sensibles, et quĠen mme temps nous avons vu que la ligne droite
tait lĠemblme de lĠinfinit et de la continuit des productions du point dont
elle mane.
Or jĠai assez dmontr que le mouvement, quoique produisant
les choses corporelles et sensibles, ou lĠtendue, ne saurait cependant jamais
appartenir en propre cette mme tendue, ni en dpendre ; alors donc, si la
ligne droite a le mme nombre que ce mouvement, elle doit avoir la mme Loi et
la mme proprit ; cĠest--dire, que quoiquĠelle dirige les choses corporelles
et tendues, jamais elle ne pourra se mlanger avec elles, ni sĠy confondre et
devenir sensible, puisque le principe ne peut se confondre avec sa production.
Ce sont toutes ces raisons runies, qui doivent empcher de
jamais admettre de ligne droite dans la Nature corporelle.
De la quadrature du cercle
Rappelons donc ici tous nos principes ; le nombre quatre est
celui du mouvement, cĠest celui de la ligne droite, en un mot, cĠest le nombre
de tout ce qui nĠest pas corporel et sensible. Le nombre neuf est celui de
lĠtendue et de la ligne circulaire, qui constitue universellement lĠtendue,
cĠest--dire, quĠil est le nombre des corps et de toutes les parties des corps
; car il faut absolument regarder la ligne circulaire comme la production
ncessaire du mouvement qui se fait dans le temps.
Ce sont l les deux seules et uniques Lois que nous
puissions reconnatre, et avec elles nous pouvons sans doute embrasser tout ce
qui existe, puisquĠil nĠy a rien qui ne soit, ou dans lĠtendue, ou hors de
lĠtendue, qui ne soit passif ou actif, rsultat ou Principe, passager ou
immuable, corporel ou incorporel, prissable ou indestructible.
Prenant donc ces deux Lois pour guides, nous reviendrons
la manire dont nous avons vu que les Gomtres avaient considr les deux
seules sortes de lignes possibles, la droite et la courbe ; et nous jugerons
sĠil est vrai que le cercle soit, comme ils le prtendent, un assemblage de
lignes droites, puisquĠau contraire, il nĠy a pas de ligne droite, prise dans
le corporel, qui ne soit un assemblage de lignes courbes.
CĠest pourtant, faute dĠavoir discern les diffrents
nombres de ces deux diffrentes lignes, que depuis son exil lĠhomme cherche
les concilier, ou ce qui est la mme chose, tche de dcouvrir ce que lĠon
nomme la quadrature du cercle ; car, avant sa chute, connaissant la nature des
Etres, il ne se serait pas consum en efforts inutiles, et ne se serait pas
livr la recherche dĠune dcouverte dont il et videmment connu
lĠimpossibilit ; il nĠet t ni assez aveugle, ni assez imprudent, pour
vouloir rapprocher des principes aussi diffrents que ceux de la ligne droite
et de la ligne courbe ; en un mot, il ne ft jamais venu sa pense de croire
pouvoir changer la nature des Etres, et de faire en sorte que neuf valt
quatre, ou que quatre valt neuf ; ce qui est la lettre lĠobjet de lĠtude et
de lĠoccupation des Gomtres.
QuĠon essaie en effet de concilier ces deux nombres, comment
y parviendra-t-on ; comment adapter neuf avec quatre, comment diviser neuf par
quatre, ou, ce qui est la mme chose, partager neuf en quatre parties sans y
admettre de fractions, qui, selon ce quĠon a vu, ne peuvent se trouver dans les
Principes naturels des choses, quoiquĠelles puissent sĠoprer sur leurs
rsultats, qui, ne sont que des assemblages ? Car, aprs avoir trouv deux pour
quotient, ne nous resterait-il pas toujours une Unit, quĠil faudrait diviser
galement par ce mme nombre quatre ?
Nous voyons donc que cette
quadrature est impraticable en figure, ou dans le corporel et le sensible, et
quĠelle ne saurait jamais avoir lieu quĠen nombre et immatriellement ;
cĠest--dire, en admettant le Centre qui est corporel et Quaternaire, comme on
en sera convaincu dans peu. Je laisse donc penser prsent si cette
quadrature est admissible, de la manire dont les hommes sĠen occupent ; si
lĠimpossibilit nĠen est pas videmment dmontre, et si alors nous devons tre
tonns quĠon nĠait encore rien trouv sur cet objet ; car, en fait de Vrit,
une approximation, ou rien, cĠest la mme chose.
De la longitude
Il en faut dire autant de la longitude, quĠun si grand
nombre dĠhommes cherche sur la surface terrestre avec tant dĠmulation ; et
pour en juger, il sera suffisant dĠobserver la diffrence qui existe entre la
longitude et la latitude. La latitude est horizontale et va du Sud au Nord. Or,
comme ce Sud nĠest dsign par aucun des points imaginaires, invents par les
Astronomes pour nous expliquer lĠUnivers, mais trs certainement par le Soleil,
dont le Midi vertical varie, en sĠlevant ou en sĠabaissant chaque jour par
rapport au jour prcdent, il suit que cette latitude est ncessairement
circulaire et variable, et comme telle, elle porte le nombre neuf dĠaprs tous
les principes qui viennent dĠtre tablis.
Au contraire, la
longitude est perpendiculaire, et vient de lĠEst qui est toujours au mme point
dĠlvation, quoique cet Est se montre chaque jour diffrents points de
lĠhorizon. Ainsi la longitude tant fixe et toujours la mme, est lĠimage
relle de la ligne droite, et par consquent porte le nombre quatre. Or nous
venons de voir lĠincompatibilit des deux nombres quatre et neuf ; comment
est-il donc possible de trouver le perpendiculaire dans lĠhorizontal, comment
assimiler le suprieur lĠinfrieur, comment enfin dcouvrir lĠEst sur la
surface terrestre, puisquĠil nĠest pas dans sa Rgion ?
Quand jĠai dit que
lĠEst tait fixe, on a bien vu que je ne parlais pas de celui que donne le
lever du Soleil, puisquĠil change tous les jours. DĠailleurs lĠespce de
longitude, que le Soleil donne de cette manire, nĠest toujours quĠhorizontale
par rapport nous, comme la latitude, et par cela seul trs dfectueuse.
Mais je parle du
vritable Est dont le lever du Soleil nĠest que le signe indicatif, et qui se
manifeste visiblement et plus juste dans lĠaplomb et la perpendiculaire ; de
cet Est, qui par son nombre quatre, peut seul embrasser tout lĠespace,
puisquĠen se joignant au nombre neuf ou celui de lĠtendue, cĠest--dire,
unissant lĠactif au passif, il forme le nombre treize, qui est le nombre de la
Nature.
Il nĠest donc pas plus possible de trouver cette longitude
sur la Terre, que de concilier la ligne droite avec la ligne courbe, et que de
trouver la mesure de lĠtendue et le mouvement dans lĠtendue ; nouvelle preuve
de la vrit des principes que nous avons exposs.
Du
calcul solaire et lunaire
Nous devons appliquer
encore cette Loi une autre observation, et dire que cĠest par la raison de
cette mme diffrence du nombre quatre au nombre neuf, quĠon nĠa pu jusquĠ
prsent et quĠon ne pourra jamais faire quadrer juste le calcul Lunaire avec le
calcul Solaire. Car la Lune est neuvaire, comme tant attache la Terre qui
nĠa que des courbes en latitude ; le Soleil, au contraire, quoique dsignant la
latitude par le Sud, est nanmoins dans son Est terrestre, ou dans le lieu de
son lever, lĠimage du principe de la longitude, ou de la ligne droite, et comme
tel il est quaternaire. DĠailleurs il est clairement distinct de la rgion de
la Terre, laquelle il communique la raction sa facult vgtative, nouvel
indice de son activit quaternaire ; en un mot, son quaternaire se manifeste
sur la Lune mme par les quatre phases que nous apercevons sur elle, et qui se
dterminent par ses diffrentes positions par rapport au Soleil dont elle
reoit la lumire.
Ainsi appliquant cet exemple le principe qui nous occupe
pour le prsent, on verra clairement pourquoi le calcul Solaire et le calcul
Lunaire sont incompatibles, et que le vrai moyen de parvenir la connaissance
des choses, est de commencer par ne pas les confondre, mais de les suivre et de
les examiner chacune selon le nombre et les Lois qui leur sont propres.
Des
systmes astronomiques
Que ne mĠest-il permis
de mĠtendre plus au long, sur ce nombre neuf que jĠattribue la Lune, et par
consquent la Terre dont elle est le Satellite ? Je montrerais par le nombre
de cette Terre, quel est son emploi et sa destination dans lĠUnivers ; cela
pourrait mme nous donner des indices sur la vritable forme quĠelle porte, et
rpandre encore plus de jour sur le systme actuel qui ne lĠadmet pas comme
immobile, mais, au contraire, comme parcourant un trs grand orbite.
Car les Astronomes se
sont peut-tre un peu trop presss dans leurs jugements ; et avant de donner
toute leur confiance leurs observations, ils auraient d examiner lequel
parmi les Etres corporels doit agir le plus, ou de celui qui donne la raction,
ou de celui qui la reoit ; si le feu nĠest pas le plus mobile des Elments, et
le sang plus agile que les corps dans lesquels il circule ; ils auraient d
penser que la Terre, quoique nĠoccupant pas le centre des orbites des Astres,
pouvait cependant leur servir de Rcipient, et ds lors devant recevoir et
attendre leurs influences, sans tre force dĠajouter une seconde action
corporelle, lĠaction vgtative qui lui est propre, et dont ces Astres sont
privs.
Enfin les plus simples expriences sur le Cne, leur
auraient prouv la vraie forme de la Terre ; et nous pourrions leur offrir,
dans la destination de cette mme Terre, dans le rang quĠelle occupe parmi les
Etres crs, et dans les proprits de la perpendiculaire ou de la ligne
droite, des difficults insurmontables, et que leurs systmes ne pourraient
rsoudre.
Il arriverait peut-tre aussi que ces difficults ne seraient
pas senties, parce que lĠAstronomie sĠest isole comme toutes les Sciences o
lĠhomme a mis la main, quĠelle a considr la Terre, ainsi que chacun des corps
clestes, comme des Etres distincts, et sans liaison les uns aux autres ; en un
mot, parce que lĠhomme a agi l aussi inconsidrment que dans tout le reste,
cĠest--dire, quĠil nĠa point port la vue sur le principe de lĠexistence de
tous ces corps, sur celui de leurs Lois et de leur destination, et que par
cette raison il ne connat pas encore quel en est le premier objet.
De
la Terre
Bien plus, cĠest par
un motif louable en apparence, quĠil a cherch ravaler la Terre, en la
comparant lĠimmensit et la grandeur des Astres ; il a eu la faiblesse de
croire que cette Terre nĠtant quĠun point dans lĠUnivers, mritait peu
lĠattention de la premire Cause ; quĠil serait contre la vraisemblance que
cette Terre ft au contraire ce quĠil y a de plus prcieux dans la cration, et
que tout ce qui existe autour ou au-dessus dĠelle, lui vnt apporter son tribut
; comme si cĠtait sur une mesure sensible, que lĠAuteur des choses dt valuer
ses Ouvrages, et que leur prix ne ft pas plutt dans la noblesse de leur
emploi et dans leurs proprits, que dans la grandeur de lĠespace et de
lĠtendue quĠils occupent.
CĠest peut-tre cette
fausse combinaison qui aura conduit lĠhomme cette autre combinaison plus
fausse encore, par laquelle il affecte de ne se pas croire digne lui-mme des
regards de son Auteur ; il a cru nĠcouter que lĠhumilit, en refusant
dĠadmettre que cette Terre mme, et tout ce que lĠUnivers contient nĠtaient
faits que pour lui ; il a feint de craindre de trop couter son orgueil, en se
livrant cette pense.
Mais il nĠa pas craint lĠindolence et la lchet qui suivent
ncessairement de cette feinte modestie ; et si lĠhomme vite de se regarder
aujourdĠhui comme devant tre le Roi de lĠUnivers, cĠest quĠil nĠa pas le
courage de travailler en retrouver les Titres, que les devoirs lui en
paraissent trop fatigants, et quĠil craint moins de renoncer son tat et
tous ses droits, que dĠentreprendre de les remettre dans leur valeur.
Cependant, sĠil voulait un instant sĠobserver lui-mme, il verrait bientt
quĠil devrait mettre son humilit, avouer quĠil est avec raison au dessous de
son rang, mais non se croire dĠune nature nĠavoir jamais pu lĠoccuper, ni
ne pouvoir jamais y rentrer.
De
la pluralit des mondes
Que ne puis-je donc,
je le rpte, me livrer tout ce que jĠaurais dire sur ces matires ? Que ne
puis-je montrer les rapports qui se trouvent entre cette Terre et le corps de
lĠhomme, qui est form de la mme substance, puisquĠil en est provenu ? Si mon
plan me le permettait, je prendrais dans leur analogie incontestable, le
tmoignage de lĠuniformit de leurs Lois, et de leurs proportions, dĠo il
serait ais de voir quĠils ont lĠun et lĠautre le mme but remplir.
Ce serait mme l, o
lĠon apprendrait pourquoi jĠai enseign au commencement de cet Ouvrage, que
lĠhomme tait si fort intress maintenir son corps en bon tat ; parce que
sĠil est fait lĠimage de la Terre, et que la Terre soit le fondement de la
cration corporelle, il ne peut conserver sa ressemblance avec elle, quĠen
rsistant comme elle aux forces qui la combattent continuellement. On y verrait
aussi que cette Terre lui doit tre respectable comme sa mre, et quĠtant,
aprs la Cause intelligente et lĠhomme, le plus puissant des Etres de la Nature
temporelle, elle est elle-mme la preuve quĠil nĠexiste pas dĠautres Mondes
corporels que celui qui nous est visible.
Car cette opinion de
la pluralit des Mondes, est encore prise dans la mme source de toutes les
erreurs humaines ; cĠest pour vouloir tout sparer, tout dmembrer, que lĠhomme
suppose une multitude dĠautres Univers, dont les Etoiles sont les Soleils, et
qui nĠont pas plus de correspondance entre eux, quĠavec le Monde que nous
habitons ; comme si cette existence part tait compatible avec lĠide que
nous avons de lĠUnit ; et comme si, en qualit dĠEtre intellectuel, dans le
cas que ces Mondes supposs existassent, lĠhomme nĠen aurait pas la
connaissance.
Alors, sĠil peut et
doit avoir la connaissance de tout ce qui existe, il faut ncessairement que
rien ne soit isol, et que tout se tienne ; puisque cĠest avec un seul et mme
principe que lĠhomme embrasse tout et quĠil ne le pourrait avec ce seul et mme
principe, si tous les Etres crs corporellement nĠtaient pas semblables entre
eux et de la mme nature.
Oui, sans doute, il y
a plusieurs Mondes, puisque le plus petit des Etres en est un, mais tous
tiennent la mme chane et comme lĠhomme a le droit de porter la main
jusquĠau premier anneau de cette chane, il ne saurait en approcher, quĠil ne
touche la fois tous les Mondes.
On verrait de plus dans le tableau
des proprits de la Terre, que pour le bien-tre de lĠhomme, soit sensible,
soit intellectuel, elle est une source fconde et inpuisable ; quĠelle
rassemble toutes les proportions, tant numriques que de figure ; quĠelle est
le premier point dĠappui que lĠhomme a rencontr dans sa chute, et quĠen cela
il ne saurait trop en priser lĠimportance, puisque sans elle il serait tomb
beaucoup plus bas.
Du
nombre neuvaire
Que serait-ce donc si
jĠosais parler du Principe qui lĠanime, et en qui rsident toutes les facults
de vgtation et autres vertus que je pourrais exposer ? CĠest bien alors que
les hommes apprendraient avoir de la vnration pour elle, quĠils
sĠoccuperaient davantage de sa Culture et quĠils la regarderaient comme
lĠentre de la route quĠils ont parcourir pour retourner au lieu qui leur a
donn la naissance.
Mais je nĠen ai
peut-tre dj que trop dit sur ces objets, et si jĠallais plus loin, je
craindrais dĠusurper des droits qui ne mĠappartiennent pas. Je reviens donc aux
nombres quatre et neuf, que jĠai annoncs comme tant propres, lĠun la ligne
droite, et lĠautre la ligne courbe ; comme tant aussi lĠun le nombre du
mouvement, ou de lĠaction, et lĠautre celui de lĠtendue ; car il se pourrait
que ces nombres parussent supposs et imaginaires.
Il est propos que je
fasse voir pour quelle raison je les emploie, et pourquoi je prtends quĠils
conviennent chacun naturellement aux lignes auxquelles je les ai attribus ;
commenons par le nombre neuf, ou celui de la ligne circulaire et de lĠtendue.
Sans doute, quĠil ne
rpugnera personne de considrer une circonfrence comme un zro ; car quelle
figure peut plus que le zro ressembler une circonfrence ? Il rpugnera
moins encore dĠen regarder le centre comme une Unit, puisquĠil est impossible que
pour une circonfrence, il y ait plus dĠun centre ; tout le monde sait aussi
quĠune Unit jointe un zro donne dix, en cette sorte 10. Ainsi nous pouvons
envisager le cercle entier, comme faisant dix ou 10, cĠest--dire le centre
avec la circonfrence.
Mais nous pouvons
galement regarder le cercle entier, comme un Etre corporel dont la
circonfrence est la forme ou le corps, et dont le centre est le Principe
immatriel. Or nous avons vu avec assez de dtail, quĠon ne devait jamais
confondre ce Principe immatriel avec la forme corporelle et tendue ; que
quoique ce soit sur leur union quĠest fonde lĠexistence de la Matire,
cependant cĠtait une erreur impardonnable de les prendre pour le mme Etre, et
que lĠintelligence de lĠhomme pouvait toujours les sparer.
Alors, sparer ce
Principe de sa forme corporelle, nĠest-ce pas la mme chose que de sparer le
centre de sa circonfrence, et par consquent la mme chose que dĠter lĠunit
1 du denaire 10. Mais, si on te une unit du dnaire 10, il est bien certain
quĠil ne restera plus que neuf en nombre ; cependant il nous restera en figure
le zro, 0, ou la ligne circulaire, ou enfin la circonfrence. Que lĠon voie
donc prsent, si le nombre neuf et la circonfrence ne se conviennent pas
lĠun lĠautre, et si nous avons eu tort de donner ce nombre neuf toute
tendue, puisque nous avons prouv que toute tendue tait circulaire.
Que lĠon voie aussi,
dĠaprs le rapport existant entre le zro, qui est comme nul par lui-mme, et
le nombre neuf, ou celui de lĠtendue, si lĠon aurait d blmer si lgrement
ceux qui ont prtendu que la Matire nĠtait quĠapparente.
Je sais que la plupart
des Gomtres, regardant le nombre des caractres dĠArithmtique, comme
dpendant de la convention de lĠhomme, prendront peu de confiance la
dmonstration prsente ; je sais mme quĠil en est parmi eux qui ont essay de
porter jusquĠ vingt, le nombre de ces caractres, pour faciliter les
oprations de calcul.
Mais, premirement, si
plusieurs Nations ont des caractres dĠArithmtique, qui ne proviennent que de
leur convention, les caractres Arabes doivent en tre excepts, parce quĠils
sont fonds sur les Lois et la nature des choses sensibles, qui aussi bien que
les choses intellectuelles, ont des signes numriques qui leur sont propres.
Secondement, comme les
Gomtres ignorent entirement les Lois et les proprits des Nombres, ils
nĠont pas vu quĠen les multipliant au-del de dix, ils dnaturaient tout, et
voulaient donner aux Etres un Principe qui nĠtait pas simple, et qui nĠoffrait
point dĠUnit ; ils nĠont pas vu que lĠUnit tant universelle, la somme de
tous les Nombres devait principalement nous retracer son image, afin que se
montrant aussi relle et aussi inaltrable dans ses productions que dans son
Essence, cette Unit et nos hommages des droits invincibles, et que lĠhomme
ft inexcusable, sĠil venait les mconnatre. Ils nĠont pas vu, dis je, que
le nombre dix tait celui qui portait le plus parfaitement cette empreinte, et
quĠainsi la volont de lĠhomme ne pourrait jamais tendre au del de dix, les
signes des nombres ou des Lois de lĠUnit.
Aussi lĠexprience a pleinement confirm ce principe, et les
moyens quĠon avait pris pour le combattre, sont demeurs sans aucun succs. Je
ne puis donc entreprendre sa dfense, et attribuant le nombre un ou lĠUnit, au
centre, attribuer le nombre neuf la circonfrence ou lĠtendue.
De
la division du cercle
Je ne rappellerai
point ici ce que jĠai dit de lĠunion des trois Elments fondamentaux, qui se
trouvent toujours tous les trois ensemble dans chacune des trois parties des
corps ; par o lĠon trouvera facilement un rapport certain du Nombre neuf la
Matire, ou lĠtendue circulaire ; je ne dirai rien non plus de la formation
du cube, soit algbrique, soit arithmtique, qui, lorsque les facteurs nĠont
que deux termes, ne peut avoir lieu que par neuf oprations, puisque parmi les
dix, quĠon y devrait compter la rigueur, la seconde et la troisime ne sont
quĠune rptition lĠune de lĠautre, et ds lors doivent se considrer comme ne
faisant quĠun.
Mais jĠappuierai le
principe que jĠai tabli, de quelques observations sur la mesure et la division
du cercle ; car il est faux de dire que ce sont les Gomtres qui lĠont divis
en trois cent soixante degrs, comme tant la division la plus commode, et
celle qui se prtait le plus facilement toutes les oprations du calcul.
Cette division du
cercle en trois cent soixante degrs, nĠest point du tout arbitraire ; cĠest la
Nature mme qui nous la donne, puisque le cercle nĠest compos que de
triangles, et quĠil y a six de ces triangles quilatraux, dans toute lĠtendue
de ce mme cercle.
QuĠon suive donc, si
lĠon a des yeux, lĠordre naturel de ces nombres, quĠon y joigne le produit qui
est la circonfrence ou le zro, et quĠon voie si ce sont les hommes qui ont
tabli ces divisions.
Faut-il exposer
moi-mme lĠordre naturel de ces nombres ? Toute production quelconque est
ternaire, trois. Il y a six de ces productions parfaites dans un cercle, ou six
triangles quilatraux, six. Enfin la circonfrence elle-mme complte lĠÏuvre,
et donne neuf ou zro,
0. Si lĠon veut donc rduire en
chiffres tous ces Nombres, nous aurons premirement 3, secondement 6, et enfin
0, lesquels runis donneront 360.
QuĠon fasse ensuite
telles multiplications quĠon voudra, sur les Nombres que nous venons de
reconnatre comme constituant le cercle ; alors, comme tous les rsultats en
seront neuvaires, on ne doutera plus de lĠuniversalit du nombre neuf dans la
Matire.
On ne doutera pas non plus de lĠimpuissance de ce nombre,
quand on rflchira quĠavec quelque nombre quĠon le joigne, il nĠen altre
jamais la nature ; ce qui, pour ceux qui en auront la clef, sera une preuve
frappante de ce que nous avons dit, que la forme ou lĠenveloppe pouvait varier,
sans que son Principe immatriel cesst dĠtre immuable et indestructible.
Du
cercle artificiel
CĠest par ces
observations simples et naturelles, que lĠon peut parvenir apercevoir
lĠvidence du principe que jĠexpose. CĠest-l en mme temps, un des moyens qui
peuvent indiquer aux hommes, comment on doit procder pour lire dans la nature
des Etres ; car toutes leurs Lois sont crites sur leur enveloppe, dans leur
marche, et dans les diffrentes rvolutions o leur cours les assujettit.
Par exemple, cĠest pour nĠavoir pas distingu la
circonfrence naturelle dĠavec la circonfrence artificielle, quĠest venue
lĠerreur que jĠai releve plus haut sur la manire dont on avait considr la
circonfrence jusquĠ prsent, cĠest--dire, comme un assemblage dĠune infinit
de points runis par des lignes droites. Il est vrai que la circonfrence que
lĠhomme dcrit lĠaide du compas, ne peut se former que successivement ; et
dans ce sens on peut la regarder comme lĠassemblage de plusieurs points, qui
nĠtant marqus que lĠun aprs lĠautre, ne sont pas censs avoir entre eux
dĠadhrence ou de continuit ; ce qui fait que lĠimagination y a suppos des
lignes droites pour les rassembler.
Du
cercle naturel
Mais outre que jĠai
fait voir en son lieu, que mme dans ces cas-l, la ligne de runion que lĠon
admettrait ne serait pas droite, puisque sensiblement il nĠy en a point qui le
soit, il ne faut quĠexaminer la formation du cercle naturel, pour reconnatre
la fausset des dfinitions quĠon nous donne gnralement de la ligne
circulaire.
Le cercle naturel
crot la fois, dans tous les sens ; il occupe et remplit toutes les parties
de sa circonfrence, car ce nĠest que dans lĠordre sensible et par les yeux de
notre Matire, que nous apercevons des ingalits ncessaires dans les formes
corporelles, parce quĠelles ne sont que des assemblages ; au lieu que par les
yeux de notre facult intellectuelle, nous voyons partout la mme force et la
mme puissance, et nous nĠapercevons plus ces ingalits, parce que nous sentons
que lĠaction du Principe doit tre pleine et uniforme ; sans cela il serait
lui-mme expos : et soit dit en passant, cĠest l ce qui fait tomber toutes
ces disputes scholastiques et puriles sur le vide ; les yeux borns du corps
de lĠhomme doivent en trouver tous les pas, parce quĠils ne peuvent lire que
dans lĠtendue ; sa pense nĠen conoit nulle part, parce quĠelle lit dans le
Principe, quĠelle voit que ce Principe agit partout, quĠil remplit
ncessairement tout, puisque la rsistance doit tre universelle comme la
pression.
On ne peut donc comparer en rien le cercle naturel avec le
cercle artificiel, puisque le cercle naturel se cre tout ensemble, par la
seule explosion de son centre ; au lieu que le cercle artificiel ne commence
que par la fin qui est le triangle ; car tout le monde sait, ou doit savoir,
que le compas dont on tient une des pointes immobile, ne peut faire avec
lĠautre un seul pas, sans prsenter un triangle.
Du
nombre quaternaire
Venons actuellement
aux raisons pour lesquelles le Nombre quatre est celui de la ligne droite.
Je dirai avant tout,
que je nĠemploie pas ici ce mot de ligne droite, dans le sens quĠil a, selon le
langage reu, par lequel on exprime cette tendue qui parat avoir nos yeux
le mme alignement ; et en effet, ayant dmontr quĠil nĠy avait point de ligne
droite dans la Nature sensible, je ne pourrais adopter lĠopinion vulgaire cet
gard, sans tenir une marche contradictoire avec tout ce que jĠai tabli. Je
regarderai donc seulement la ligne droite comme Principe, et comme telle, tant
distingue de lĠtendue.
NĠavons-nous pas vu
que le cercle naturel croissait en mme temps dans tous les sens, et que le
centre jetait la fois hors de lui-mme la multitude innombrable et
intarissable de ses rayons ? Chacun de ces rayons nĠest-il pas regard comme
une ligne droite dans le sens matriel ? Et vritablement, par sa rectitude
apparente et par la facult quĠil a de pouvoir se prolonger lĠinfini, il est
lĠimage relle du Principe Gnrateur, qui produit sans cesse hors de lui, et
qui ne sĠcarte jamais de sa Loi.
Nous avons vu en
outre, que le cercle nĠtait lui-mme quĠun assemblage de triangles, puisque
nous nĠavons reconnu partout que trois principes dans les corps, et que le
cercle est corps. Or, si ce rayon, si cette ligne droite en apparence, si enfin
lĠaction de ce Principe gnrateur ne peut se manifester que par une production
ternaire, nous nĠaurions quĠ runir le nombre de lĠunit du centre, ou de ce
Principe gnrateur, au nombre ternaire de sa production, avec laquelle il est
li pendant lĠexistence de lĠEtre corporel, et nous aurions dj un indice du
quaternaire que nous cherchons dans la ligne droite, selon lĠide que nous en
avons donne.
Mais pour quĠon ne
croie pas que nous confondons actuellement ce que nous avons distingu avec
tant de soin, savoir, le centre qui est immatriel, avec la production, ou le
triangle qui est matriel et sensible, il faut quĠon se rappelle ce qui a t
dit sur les Principes de la Matire. JĠai fait voir assez clairement que
quoiquĠils produisent la Matire, ils sont cependant immatriels eux-mmes ;
alors, pris comme tels, il est facile de concevoir une liaison intime du
centre, ou du Principe gnrateur, avec les Principes secondaires ; et comme
les trois cts du triangle, ainsi que les trois dimensions des formes, nous
ont indiqu sensiblement, que ces Principes secondaires ne sont quĠau nombre de
trois, leur union avec le centre nous offre lĠide la plus parfaite de notre
quaternaire immatriel.
De plus, comme cette
manifestation quaternaire nĠa lieu que par lĠmanation du rayon hors de son
centre ; que ce rayon, qui se prolonge toujours en ligne droite, est lĠorgane
et lĠaction du Principe central ; que la ligne courbe, au contraire, ne produit
rien ; et quĠelle borne toujours lĠaction et la production de la ligne droite
ou du rayon ; nous ne pouvons rsister cette vidence ; et nous appliquons
sans crainte le nombre quatre la ligne droite ou au rayon qui la reprsente,
puisque cĠest la ligne droite et le rayon seul qui peuvent nous donner la
connaissance de ce Nombre.
Voil la route par
laquelle lĠhomme peut parvenir distinguer la forme et lĠenveloppe corporelle
des Etres, dĠavec leurs Principes immatriels, et par-l se faire une ide
assez juste de leurs diffrents nombres, pour viter la confusion et marcher
avec assurance dans le sentier des observations ; voil, dis-je, le moyen de
trouver cette Quadrature dont nous avons parl, et qui ne se pourra jamais
dcouvrir que par le nombre du centre.
Il est si vrai, en
effet, que cette ligne droite, ou ce Quaternaire, est la source et lĠorgane de
tout ce qui est corporel et sensible, que cĠest au nombre quatre et au carr,
que la Gomtrie ramne tout ce quĠelle veut mesurer ; car elle ne considre
tous les triangles quĠelle tablit dans cette vue, que comme division et moiti
de ce mme carr ; or ce carr nĠest-il pas form par quatre lignes, et par
quatre lignes qui sont regardes comme droites, ou semblables au rayon, et par
consquent quaternaires comme lui ?
Faut-il donc quelque
chose de plus, pour dmontrer que par leur procd mme, les Gomtres prouvent
ce que je leur avance ? CĠest--dire, que le Nombre qui produit les Etres, est
le mme qui leur sert de mesure ; et ainsi, que la vraie mesure des Etres ne
peut se trouver que dans leur Principe, et non pas dans leur enveloppe et dans
lĠtendue ; puisquĠau contraire, tout ce qui est enveloppe, tout ce qui est
tendue, ne peut sĠvaluer avec prcision quĠen se rapprochant du centre, et de
ce Nombre Quaternaire, que nous nommons le Principe Gnrateur.
On ne songera pas, je
lĠespre, mĠobjecter que toutes les figures, nommes rectilignes en
Gomtrie, tant bornes par des lignes censes droites, portent galement le
Quaternaire, et quĠainsi je ne devrais pas me borner au carr, pour indiquer la
mesure quaternaire ; ce qui semblerait contredire la simplicit et lĠunit du
principe annonc.
Quand le fait ne serait pas pour moi, quand il serait faux
que les Gomtres, ainsi que je viens de le dire, ramenassent au carr, tout ce
quĠils veulent mesurer, il suffirait, de ce que nous venons de dire sur ce
quaternaire immatriel, pour convenir que toutes les choses sensibles provenant
de lui, doivent conserver sensiblement sur elles la marque de cette origine
quaternaire ; or ce quaternaire tant absolument le seul Principe Gnrateur
des choses sensibles, tant le seul Nombre qui cette proprit de production
soit essentielle, il est galement indispensable quĠil nĠy ait parmi les choses
sensibles quĠune seule figure qui nous lĠindique, et cette figure, on lĠa dit,
cĠest le carr.
De
la racine carre
Et comment cette
vrit ne se montrerait-elle pas pour nous parmi les choses sensibles, puisque
nous la trouvons indique clairement et dĠune manire incontestable, dans la
Loi numrique, cĠest--dire, dans ce que lĠhomme possde ici-bas de plus
intellectuel et de plus sr ? Comment, dis je, pourrions-nous trouver plus
dĠune mesure quaternaire, ou ce qui est la mme chose, plus dĠun carr, dans les
Figures sensibles et corporelles qui font lĠobjet de la Gomtrie, puisque dans
cette Loi numrique, ou de calcul, dont nous venons de parler, il est
impossible de trouver plus dĠun nombre carr ?
Je sais que ceci doit
tonner, et quelque incontestable que soit cette proposition, elle paratra
nouvelle sans doute ; car il est gnralement reu quĠun carr numrique est le
produit dĠun Nombre quelconque, multipli par lui-mme, et lĠon ne met pas mme
en question que tous les Nombres nĠaient cette proprit.
Mais, puisque
lĠanalogie que nous avons dcouverte dans toutes les classes entre les
Principes et leurs productions, ne suffit pas encore pour dessiller les yeux
sur ce point ; puisque, malgr lĠunit du carr parmi toutes les figures
sensibles que lĠhomme peut tracer, les Gomtres se sont persuads quĠil peut y
avoir plus dĠun carr numrique ; je vais entrer dans dĠautres dtails qui
confirmeront la vrit de ce que je viens dĠavancer.
Le carr en figure est trs certainement le quadruple de sa
base ; et sĠil nĠest que lĠimage sensible du carr intellectuel et numrique,
dĠo il provient, il faut absolument que ce carr numrique et intellectuel
soit le type et le modle de lĠautre ; cĠest--dire, que de mme que le carr
en figure est le quadruple de sa base, de mme le carr numrique et
intellectuel doit tre le quadruple de sa racine.
Or je puis certifier
tous les hommes, et ils le peuvent connatre comme moi, quĠil nĠy a quĠun seul
Nombre qui soit le quadruple de sa racine. Je me dispenserai mme, autant que
je le pourrai, de le leur indiquer positivement, soit parce quĠil est trop
facile trouver, soit parce que ce sont des Vrits que je nĠexpose quĠ
regret.
Mais, me dira-t-on, si
je nĠadmets quĠun seul carr numrique, comment faudra-t-il donc considrer les
produits de tous les autres nombres multiplis par eux-mmes ? Car enfin, sĠil
nĠy a quĠun seul carr numrique, il ne peut aussi y avoir quĠune seule racine
carre parmi tous les nombres ; et cependant il nĠest pas un seul nombre qui ne
puisse se multiplier par lui-mme : alors, tous les nombres pouvant se
multiplier par eux-mmes, que seront-ils donc, sĠils rie sont pas des racines
carres ?
Je conviens que tout
nombre quelconque peut se multiplier par lui-mme, et par consquent quĠil nĠen
est point qui ne puisse se regarder comme racine ; je fais de plus avec le
moindre des calculateurs quĠil nĠest pas de racine qui ne soit moyenne
proportionnelle entre son produit et lĠunit ; mais pour que tous ces nombres
fussent des racines carres, il faudrait quĠils fussent tous en rapport de
quatre avec lĠunit ; or parmi cette multitude de diffrentes racines dont la
quantit ne peut jamais tre fixe, attendu que les nombres sont sans bornes,
il nĠy a absolument quĠun seul nombre ou quĠune seule racine, qui soit dans ce
rapport de quatre avec lĠunit ; il est donc clair que le Nombre qui se trouve
avoir ce rapport, est le seul qui mrite essentiellement le nom de racine
carre ; et toutes les autres racines se trouvant avoir des rapports diffrents
avec lĠunit, pourront prendre des noms tirs de ces diffrents rapports, mais
elles ne devront jamais prendre le nom de racines carres, puisque leur rapport
avec lĠunit ne sera jamais quaternaire.
Par la mme raison,
quoique toutes les racines tant multiplies par elles-mmes, rendent un
produit ; cependant puisque toute racine est moyenne proportionnelle entre son
produit et lĠunit, il faut de toute ncessit que ce produit lui-mme soit
sa racine ce que sa racine est lĠunit ; alors sĠil nĠest quĠune seule racine
qui soit dans le rapport de quatre avec lĠunit, ou qui fait carre, il est
incontestable quĠil ne peut y avoir non plus quĠun seul produit qui soit dans
le rapport de quatre avec sa racine, et par consquent quĠil ne peut y avoir quĠun
seul carr.
Tous les autres
produits nĠtant point dans ce rapport quaternaire avec leur racine, ne devront
donc pas se considrer comme des carrs, mais ils porteront les noms de leurs
diffrents rapports avec leur racine, comme les racines qui ne sont pas
carres, portent les noms de leurs diffrents rapports avec lĠunit.
En un mot, sĠil tait
vrai que toutes les racines fussent des racines carres, toutes les racines en
raison double, donneraient certainement des carrs qui feraient doubles les uns
des autres, et lĠon sait quĠen nombre cela est absolument impossible ; voil
pourquoi nous nĠadmettons quĠun seul carr, et quĠune seule racine carre.
CĠest donc pour nĠavoir pas pris une ide assez juste dĠune racine carre, que
les Gomtres en ont attribu les proprits tous les nombres, tandis
quĠelles ne convenaient exactement quĠ un seul nombre.
Il faut remarquer
nanmoins que la diffrence qui se trouve entre cette seule Racine carre et
toutes les autres racines, de mme quĠentre le seul produit carr admissible et
tous les autres produits numriques, ne provient que de la qualit des
facteurs, dĠo elle se rpand sur les rsultats qui en proviennent. Dans le
fait, cĠest toujours le quaternaire qui dirige toutes ces oprations
quelconques ; ou, pour parler plus clairement, dans toute espce de
multiplication, nous trouverons toujours, premirement lĠunit ; secondement le
premier facteur ; troisimement le second facteur, et enfin le rsultat, ou le
produit qui provient de lĠaction mutuelle des deux facteurs.
Et quand je dis, dans
toute espce de multiplication, cĠest que ceci se trouve vrai, non seulement
dans tous les produits auxquels nous connaissons deux Racines ou deux facteurs,
comme dans la multiplication de deux diffrents nombres lĠun par lĠautre ; mais
aussi dans tous les produits o nous ne connaissons quĠune seule racine, parce
que cette racine se multipliant par elle-mme, nous offre toujours
distinctement nos deux facteurs.
CĠest donc l ce qui
nous reprsente avec une nouvelle vidence, le pouvoir rel de ce nombre
quatre, Principe de toute production, et gnrateur universel, de mme que les
vertus de cette ligne droite qui en est lĠimage et lĠaction.
CĠest l aussi o nous
trouvons une nouvelle preuve de la distinction des choses sensibles et des
choses intellectuelles, ainsi que de tout ce qui a t dit sur leur diffrent
nombre, puisque dans toutes les multiplications numriques, nous connaissons
sensiblement trois choses, savoir les deux facteurs et le produit, au lieu que
nous ne connaissons quĠintellectuellement lĠunit laquelle elles ont rapport,
et que cette unit nĠentre jamais dans lĠopration des choses composes.
Nous voyons donc alors pourquoi nous avons reconnu ce
quaternaire comme tant la fois le Principe et la mesure fixe de tous les
Etres, et pourquoi tout produit quelconque, soit lĠtendue, soit toutes les
diffrentes proprits de cette tendue, sont engendres et diriges par ce
quaternaire.
Des
dcimales
Les Gomtres
eux-mmes nous confirment tous les avantages qui ont t attribus jusquĠici au
quaternaire, et cela par les divisions quĠils emploient sur le rayon pour
valuer son rapport avec la circonfrence ? Ils ont soin de le diviser dans le
plus grand nombre de parties quĠil leur est possible, afin de rendre
lĠapproximation moins dfectueuse. Mais dans toutes les divisions quĠils
mettent en usage, il est important dĠobserver quĠils emplient toujours les
dcimales. Or, par un calcul que nous nĠexposerons pas ici, quoiquĠil soit assez
connu, on ne peut nier quĠune dcimale, et le quaternaire nĠaient des rapports
incontestables, puisquĠils ont tous deux le privilge de correspondre et
dĠappartenir lĠunit. En se servant des dcimales, les Gomtres marchent
donc encore par le quaternaire.
Je sais quĠ la
rigueur on pourrait diviser le rayon par dĠautres Nombres que par les dcimales
; je sais mme que ces dcimales ne rendent jamais des rsultats justes, comme
la division du cercle en trois cent soixante degrs, dĠo lĠon pourrait infrer
que ni les dcimales, ni le quaternaire avec lequel elles sont unies dĠune
manire insparable, ne sont pas la vraie mesure.
Mais il faut observer
que la division du cercle en trois cent soixante degrs, est parfaitement
exacte, parce quĠelle tombe sur le vrai nombre de toutes les formes ; au lieu
que la division dcimale exprimant le nombre du Principe immatriel de ces
mmes formes, ne peut se trouver juste en nature sensible, sur le rayon
corporel, ni sur aucune espce de Matire.
Cela nĠempche pas que de toutes les divisions que lĠhomme
pouvait choisir, les dcimales ne soient celle qui lĠapproche le plus du point
quĠil dsire ; on peut dire mme quĠen cela, comme dans bien dĠautres
circonstances, il a t conduit sans le savoir, par la loi et le Principe des
choses ; que son choix est une suite de la lumire naturelle qui est en lui, et
qui tend toujours lĠamener au Vrai, et que le moyen quĠil a pris, tout nul et
tout inutile quĠil soit pour lui, en ce quĠil veut le faire cadrer avec lĠtendue
et avec la Matire, est nanmoins le meilleur quĠil avait prendre en ce
genre.
Du
carr intellectuel
Ainsi, malgr le peu
de succs que lĠhomme a retir de ses efforts, on sera toujours oblig de
convenir que la division quĠil a faite du rayon en parties dcimales, confirme
ce que jĠai dit sur lĠuniversalit de la mesure quaternaire.
Quelque rserve que je
me sois promis, aprs tout ce que jĠai dvoil touchant le nombre quatre et
touchant la racine carre, il nĠest aucun de mes lecteurs qui ne jugent que
lĠun et lĠautre ne soient les mmes ; ainsi il ne serait plus temps de le
dissimuler ; et mme mĠtant avanc jusque-l, je me trouve comme engag leur
avouer quĠen vain chercheraient-ils la source des sciences et des lumires
ailleurs que dans cette Racine carre, et dans le carr unique qui en rsulte.
Et vritablement sĠil
est possible ceux qui liront cet crit, de saisir par eux-mmes la liaison de
tout ce que jĠexpose leurs yeux, et de prendre une ide convenable du carr
numrique et intellectuel que je leur prsente, je suis en quelque sorte oblig
de convenir de la vrit et de ne plus leur refuser un aveu quĠils mĠarrachent.
Je vais donc prsenter
pralablement, autant que la prudence et la discrtion me le permettront,
quelques-unes des proprits de ce quaternaire, et pour me rendre plus
intelligible, je le considrerai comme le carr sensible et corporel qui en est
la figure et la production, cĠest--dire comme ayant quatre cts visibles et
distincts.
En examinant chacun de
ces quatre cts sparment, on pourra se convaincre que le carr dont il
sĠagit, est vraiment la seule route qui puisse mener lĠhomme lĠintelligence
de tout ce qui est contenu dans lĠUnivers, de mme que cĠest le seul appui qui
doive le soutenir contre toutes les temptes quĠil est oblig dĠessuyer pendant
son voyage dans le temps.
Mais pour mieux sentir les avantages infinis attachs ce
carr, rappelons-nous ce qui en a t dit en le comparant avec la circonfrence
; nous y apprendrons que la circonfrence est faite pour borner et sĠopposer
lĠaction du centre ou du carr, et quĠils ragissent mutuellement lĠun sur
lĠautre, que par consquent elle arrte les rayons de la lumire, au lieu que
le carr tant par lui-mme le Principe de cette lumire, son vritable objet
est dĠclairer ; en un mot, que la circonfrence retient lĠhomme dans des liens
et dans une prison, tandis que le carr lui est donn pour sĠen dlivrer.
Effets
de la circonfrence
CĠest en effet lĠinfriorit de cette circonfrence qui fait
tous les malheurs de lĠhomme parce quĠil ne peut en parcourir tous les points
que successivement, ce qui lui fait sentir dans toute lĠtendue la peine du
temps pour laquelle il nĠtait pas fait ; au lieu que le carr comme
correspondant avec lĠunit, ne lĠassujettit point cette Loi, puisquĠ lĠimage
de son Principe, son action est entire et sans interruption.
Il faut cependant
avouer que la Justice mme a favoris lĠhomme jusque dans les punitions quĠelle
lui a infliges, et que cette circonfrence qui lui a t donne pour le borner
et lui faire expier ses premiers garements, ne le laisse pas sans espoir et
sans consolation ; car au moyen de cette circonfrence, lĠhomme peut parcourir
tout lĠUnivers et revenir au point dĠo il est parti, sans tre oblig de se
retourner, cĠest--dire, sans perdre de vue le centre. CĠest mme l pour lui
lĠexercice le plus utile et le plus salutaire, comme on voit que lorsquĠon veut
aimanter une lame de fer, il faut aprs chaque frottement, la ramener
lĠaimant en lui faisant faire un circuit, sans cela elle perdrait la vertu
quĠelle vient de recevoir.
Supriorit
du carr
Nanmoins, malgr
cette proprit de la circonfrence, il nĠy a nulle comparaison en faire avec
le carr, puisque celui-ci instruit lĠhomme directement des vertus du centre,
et que sans quitter sa place, cet homme peut par ce moyen atteindre et
embrasser les mmes choses que par le secours de la circonfrence, il ne
saurait connatre sans en parcourir tous les points.
Enfin celui qui est
tomb dans la circonfrence, tourne autour du centre, parce quĠil sĠest cart
de lĠaction de ce centre ou du rayon qui est droit et il tourne toujours, parce
que lĠaction bonne est universelle, et quĠil la trouve partout sur son chemin
et en opposition ; au lieu que celui qui tient au centre, ou au carr qui en
est lĠimage et le nombre, est toujours fixe et toujours le mme.
Il est inutile, sans
doute, de pousser plus loin cette comparaison allgorique, parce que je ne
doute pas, que dans ce que je viens de dire, des yeux intelligents ne fassent
bien des dcouvertes.
Ce nĠest donc pas sans
raison que jĠai pu annoncer ce carr, comme tant suprieur tout, puisque nĠy
ayant absolument que deux sortes de lignes, la droite et la courbe ; tout ce
qui ne tient pas la Ligne droite, ou au carr, est ncessairement circulaire
et ds lors temporel et prissable.
CĠest donc en vertu de cette supriorit universelle, que
jĠai d faire pressentir lĠhomme les avantages infinis quĠil pourrait trouver
dans ce carr, ou ce nombre quaternaire, sur lequel je me suis propos de
donner quelques dtails prliminaires mes Lecteurs.
Mesure
de la circonfrence
Nous les prions de se
souvenir que le carr gnralement connu, nĠest que lĠimage et la figure du
carr numrique et intellectuel ; ils concevront sans doute aussi, que nous ne
nous proposons de leur parler que du carr numrique intellectuel qui agit sur
le temps et qui dirige le temps ; et que celui-l mme est la preuve quĠil
existe un autre carr hors du temps, mais dont la connaissance entire nous est
interdite, jusquĠ ce que nous soyons nous-mmes hors de la prison temporelle ;
et cĠest pour cela que je nĠai pas d parler des termes de la Progression
quaternaire, qui sĠlvent au-dessus des Causes agissant dans le temps.
DĠaprs cela, pour faire concevoir comment ce carr contient
tout, et mne la connaissance de tout, observons quĠen Mathmatique ce sont
les quatre angles droits qui mesurent toute la circonfrence ; et comme ces
quatre angles dsignent chacun une Rgion particulire, il est clair que le
carr embrasse lĠEst, lĠOuest, le Nord et le Sud ; or, si dans tout ce qui
existe, soit sensible, soit intellectuel, nous ne saurions jamais trouver que
ces quatre Rgions, que pourrons-nous donc concevoir au-del ? Et quand nous
les aurons parcourues dans une Classe, ne devrons-nous pas nous regarder comme
certains quĠil ne nous restera plus rien de cette Classe, connatre ?
De
la mesure du temps
CĠest pourquoi celui
qui aurait observ avec soin et avec persvrance les quatre points Cardinaux
de la Cration corporelle, nĠaurait plus rien apprendre en Astronomie, et il
pourrait se flatter de possder fond le Systme de lĠUnivers, ainsi que le
vritable arrangement des corps Clestes ; cĠest--dire, quĠil aurait la
connaissance de la proprit des toiles fixes, de lĠAnneau de Saturne, des
Temps et des Saisons convenables lĠAgriculture, et des deux Causes que
peuvent avoir les clipses ; car cĠest pour nĠavoir jamais voulu reconnatre
quĠune Loi matrielle et visible dans ces clipses, que les Observateurs ont ni celles
qui sont provenues dĠune autre source, et dans un temps diffrent du temps
indiqu par lĠordre sensible.
Quant lĠordre des mouvements des Astres, lĠhomme pourrait galement
en avoir une connaissance certaine, par un examen rflchi des quatre divisions
qui compltent leur cours temporel ; car le Temps est celle des mesures
sensibles qui est la moins sujette erreur, et cĠest pour cette raison que le
Temps tant la vraie mesure du cours des Astres, on sent quĠil mĠest plus ais
dĠestimer juste leurs retours priodiques par le calcul du Temps, que dĠvaluer
avec prcision la longueur de mon bras, par les mesures conventionnelles prises
dans lĠtendue ; puisque celles-ci nĠont point de base fixe, ni dtermine par
la Nature sensible ; cĠest pour cela quĠune multitude de Nations mesurent
lĠespace mme et les distances itinraires, par la dure ou par le temps.
Des
rvolutions de la Nature
Par se secours de ce
mme carr, lĠhomme parviendrait se dlivrer des tnbres paisses qui
couvrent encore tous les yeux sur lĠanciennet, lĠorigine et la formation des
choses ; il pourrait mme claircir toutes les disputes relatives la
naissance de notre Globe, et toutes les rvolutions qui sont crites sur sa
surface, et dont les traces peuvent aussi bien reprsenter les suites et les
effets de la premire explosion, que ceux des rvolutions postrieures et
successives, que lĠUnivers prouve continuellement depuis son origine.
Et en effet, ces
rvolutions se sont toujours produites par les forces Physiques, quoiquĠelles
aient t permises par la Cause premire, et excutes sous les yeux de la
Cause temporelle suprieure, par la continuelle contraction du mauvais
Principe, qui dĠimmenses pouvoirs ont souvent t accords sur le sensible
pour la purification de lĠintellectuel ; car, sĠil le faut dire, cette
purification de lĠintellectuel est la seule voie qui mne au vrai grand Ïuvre,
ou au rtablissement de lĠUnit ; or, comment cette purification peut-elle
avoir lieu, sans son contraire ou sans sa raction, puisquĠelle doit se faire
dans le temps, et que dans le temps aucune action ne peut avoir lieu sans le
secours dĠune raction.
Ce qui clairerait
lĠhomme l-dessus, cĠest quĠon observant les quatre Rgions dont nous parlons,
il verrait quĠil y en a une qui dirige, une qui reoit, et deux qui ragissent
; de l il verrait que les dsastres dont la Terre offre universellement les
vestiges, appartiennent ncessairement lĠaction de deux Rgions actives
opposes, savoir, de celle o rgne le Feu, et de celle ou rgne lĠEau. Alors
il nĠattribuerait plus les effets dont ses yeux sont tmoins tous les jours,
lĠElment seul qui parat les produire, parce quĠil reconnatrait que ces
rvolutions sont le rsultat du combat continuel de ces deux ennemis, dans
lequel lĠavantage demeure tantt lĠun et tantt lĠautre, mais aussi dans
lequel lĠun des deux ne peut tre vainqueur, sans que le lieu de la Terre o
sĠest pass le combat nĠen souffre proportion, et nĠen reoive des
altrations et des changements.
Voil pourquoi rien de
ce que nous voyons sur la Terre ne doit nous tonner, parce que, quand mme les
rvolutions journalires, que nous ne pouvons nier, nĠauraient pas lieu, ces
deux Elments ont nanmoins commenc dĠagir en opposition, ds le moment de
lĠorigine des choses temporelles.
Voil pourquoi aussi
nous devons tre srs que chaque instant produit des rvolutions nouvelles,
parce que lĠaction de ces deux Elments lĠun sur lĠautre, est et sera
continuelle jusquĠ la dissolution gnrale. Ainsi tous ces prodiges qui
surprennent si fort les Naturalistes, disparaissent ; toutes ces irrgularits,
toutes ces dvastations qui sĠoprent sous nos yeux, de mme que celles dont les
restes et les dbris annoncent lĠanciennet, ne sont plus difficiles
expliquer, et se concilient parfaitement avec tout ce que lĠon a vu sur les
Principes inns des Etres, sur leurs actions diffrentes et opposes les unes
aux autres, enfin sur les suites funestes de la contraction universelle.
Mais tous ces
Phnomnes paratront bien moins tonnants encore, quand nous nous rappellerons
que ces deux Elments opposs, ou ces deux agents, ou cette double Loi
universelle dans la Matire, sont toujours dans la dpendance de la Cause
active et intelligente qui en fait le centre et le lien, et qui peut son gr
actionner lĠun ou lĠautre des divers Agents qui lui sont soumis, et mme les
livrer une action infrieure et mauvaise.
Nous avons donc un
moyen de plus de savoir dĠo ont pu provenir, dans les grandes rvolutions, ces
excs prodigieux de lĠEau sur le Feu, ou du Feu sur lĠEau ; car il faut
simplement songer la Cause active et intelligente, et reconnatre que,
lorsque les Principes de ces Elments ne sont plus dans leurs bornes
naturelles, cĠest quĠelle abandonne, ou quĠelle actionne lĠun plus que lĠautre
par sa propre vertu, pour lĠaccomplissement des Dcrets et de la Justice de la
Cause premire, et pour laisser agir, ou pour arrter la trop grande contraction
du Principe mauvais qui lui est oppos.
On voit donc par l
que pour savoir les raisons de la marche que cette Cause tient dans lĠUnivers,
cĠest dans sa Nature intelligente et dans tout ce qui lui ressemble quĠil faut
les chercher ; car, comme elle est la fois active et intelligente, cĠest son
activit qui fait produire les effets sensibles, en communiquant ses diverses
actions et ractions tous les Etres temporels ; mais cĠest sa facult
intelligente seule qui peut en donner lĠexplication, attendu que cĠest ce
seul titre quĠelle est admise au Conseil ; ainsi il nĠy aura jamais aucun
rsultat satisfaisant pour ceux qui ne chercheront cette explication que dans
la Matire.
Que lĠon applique ceci tout ce qui a t dit sur la
manire de chercher en tout la vrit des choses, et lĠon verra si les
principes qui nous conduisent ne sont pas universels.
Cours
temporel des tres
Outre les lumires que
la connaissance du carr peut donner, sur la constitution des Etres corporels,
sur lĠharmonie tablie entre eux, de mme que sur les causes de leur
destruction ; il embrasse encore les quatre degrs distincts auxquels leur
cours particulier les assujettit, et qui nous sont clairement dsigns par les
quatre Saisons ; car, qui ne sait les diffrentes proprits attaches
chacune de ces Saisons ? Qui ne sait que tous les Etres corporels, ne pouvant
recevoir la naissance que par la runion de deux actions infrieures, il faut
premirement et avant tout, que ces deux actions se conviennent et sĠaccordent
mutuellement ; ce que lĠon peut appeler lĠAdoption.
Or, cĠest lĠAutomne
que cet acte dĠadoption est attribu, parce quĠalors les Etres, par la Loi de
leur Principe immatriel, jettent hors dĠeux les germes qui doivent servir
leur reproduction ; et cette Loi ne commence dĠagir que quand ces germes se
trouvent placs dans leur matrice naturelle. CĠest l le premier degr de leur
cours, degr sur lequel la rflexion et lĠintelligence dcouvriront facilement
une infinit de choses que je ne dois pas dire.
Quand les germes sont
ainsi adopts par leur matrice, les deux actions concourant ensemble, forment
ce que nous devons appeler la conception, qui selon la Loi de cette mme nature
corporelle, est indispensable pour la gnration des Etres de matire. Ce
second degr de leur cours se passe pendant lĠHiver, dont lĠinfluence mnageant
leur force en les tenant dans le repos, et ramassant tout leur feu dans le mme
foyer, opre sur eux une raction violente qui leur fait faire effort, et les
rend plus propres se lier et se communiquer rciproquement leurs vertus.
Le troisime degr de
leur cours a lieu pendant le Printemps, et nous pouvons regarder cet acte comme
celui de la vgtation ou de la corporisation ; premirement parce quĠil est le
troisime, et que nous avons assez montr que le nombre trois tait consacr
tout rsultat soit corporel, soit incorporel ; en second lieu, parce que les
influences salines de lĠhiver venant cesser aprs avoir rempli leur Loi, qui
tait de ractionner non seulement les Principes des germes gnrateurs, mais
mme ceux de leurs productions, les uns et les autres font usage de leur
facult et de leur proprit naturelle en manifestant au-dehors tout ce quĠils
ont en eux. Aussi, cĠest dans cette saison du Printemps que commencent
paratre les fruits de cette proprit vgtative, et que nous les voyons
sortir du sein o ils ont pris la naissance.
Enfin lĠEt complte
tout lĠouvrage ; cĠest alors que toutes ces productions, sortant de la matrice
o elles avaient t formes, reoivent pleinement lĠaction du Soleil qui les
porte leur maturit, et cĠest l le quatrime degr du cours de tous les
Etres corporels terrestres.
On sent cependant quĠil faut en excepter la pluplart des
animaux, qui malgr quĠils soient assujettis aux quatre degrs que je viens de
reconnatre dans le cours particulier de tous les Etres corporels, ne suivent
pas nanmoins toujours pour leur gnration et leur croissance, la Loi et la
dure ordinaire des saisons ; et cette exception ne doit pas tonner leur
gard, parce que nĠtant pas inhrents la Terre, quoiquĠils viennent dĠelle,
il est certain que leur Loi ne doit pas tre semblable celle des Etres de
vgtation attachs cette mme Terre.
Epoque
de lĠunivers
Il ne faudrait pas non
plus rejeter le Principe de lĠuniversalit quaternaire, parce quĠon verrait que
mme parmi les Etres de vgtation, les uns nĠattendent pas la rvolution
entire des quatre saisons pour complter leur cours, et que dĠautres ne
parviennent ce complment quĠaprs plusieurs rvolutions Solaires annuelles.
Cette diffrence vient de ce que les uns ont besoin dĠune moindre raction, et
les autres dĠune plus considrable pour agir et pour oprer leur Ïuvre
particulire. Mais ces quatre degrs ou ces quatre actes que je viens de
remarquer, ne leur conviennent pas moins, et sĠaccomplissent toujours avec une
parfaite exactitude dans les Etres les plus prcoces, comme dans ceux qui sont
les plus tardifs, parce que selon ce quĠon a vu sur le nombre quatre par
rapport lĠtendue, il est celui qui mesure tout, et qui porte son action
partout, quoiquĠil ne porte pas partout une action gale, et quĠil la
proportionne universellement la diffrente nature des Etres.
Ce que lĠon vient de
voir sur les proprits attaches aux quatre saisons, ne rpandrait-il pas
quelque lumire sur lĠpoque o lĠUnivers a pu prendre naissance. Il est vrai
que ceci ne peut regarder que ceux qui accordent une origine lĠUnivers, car
pour ceux qui ont t ou assez aveugles ou dĠassez mauvaise foi, pour ne pas
lui en reconnatre une, cette recherche devient superflue. Cependant, persuad
que ceux-l mmes auraient profit de ce que je leur dirais ce sujet, je
vais, autant quĠil me sera permis, lever un coin du voile devant leurs yeux.
Si, dans lĠorigine du
monde, on considre seulement le premier instant de lĠapparence de sa
corporisation, il est certain quĠen se guidant selon lĠordre des saisons, on
serait tent de lĠattribuer au Printemps, parce quĠeffectivement cĠest le
moment de la vgtation.
Mais si lĠon portait
la vue un peu plus haut, et quĠon examint tous les actes qui ont d prcder
cette corporisation visible, il faudrait ncessairement placer lĠorigine du
germe du monde une autre saison que celle du Printemps. Car lĠon serait oblig
de convenir que la marche actuelle de la Nature universelle, tant la mme
quĠau moment de sa naissance, lĠadoption de ses Principes constitutifs a d se
faire alors pour elle, dans les mmes circonstances et dans le mme temps o
nous voyons que se fait aujourdĠhui lĠadoption des Principes particuliers qui
perptuent son cours et son existence ; cĠest--dire, que cette adoption
primitive a d commencer dans lĠAutomne.
CĠest, en effet,
lorsque les Etres perdent la chaleur du Soleil, cĠest lorsque cet Astre se
retire dĠeux, quĠils se rapprochent et se recherchent, pour suppler son
absence en se communiquant leur propre chaleur ; et cĠest l, comme on lĠa vu,
le premier acte de ce qui doit se passer corporellement parmi les Etres
particuliers de la Nature. Il doit donc en tre de mme pour lĠuniversel ;
cĠest lorsque le Soleil a cess dĠtre sensible ceux quĠil avait chauffs
jusque-l, que les choses corporelles ont fait le premier pas vers lĠexistence,
et que la Nature a commenc.
Par la mme analogie
on pourrait prsumer dans quelle saison cette Nature doit se dcomposer et
cesser dĠexister ; cĠest--dire, quĠen suivant la Loi de son cours actuel, on
devrait croire que cĠest dans lĠEt, que cet Univers acquerra le complment des
quatre actes de son cours universel, que ce complment tant arriv, il
terminera l sa carrire, et que se dtachant de la branche, lĠimage des
fruits, il cessera dĠtre, et disparatra totalement pendant que lĠarbre auquel
il tait attach, demeurera stable jamais.
Ce que je viens de
dire a pour base une Loi gnralement reconnue qui est que les choses finissent
toujours par o elles ont commenc. Cependant je le rpte, quoique les quatre
actes du cours temporel sĠaccomplissent dans chacun des Etres, il nĠen est pas
cependant en qui cette Loi ne sĠopre dans des temps diffrents.
Alors, si ce cours
varie du vgtal lĠanimal, si mme dans chacune de ces deux classes, il
sĠopre si diversement, tant sur les diffrentes espces que sur les diffrents
individus, plus forte raison doit-il tre plus difficile dĠen fixer les Lois
et la dure en jugeant du particulier lĠuniversel. Ainsi, rien nĠest plus
loin de ma pense que de vouloir dterminer une saison temporelle pour ces
grandes poques. Et dans le vrai, ces questions sont entirement superflues
pour lĠhomme, dĠautant que par le flambeau quĠil porte en lui-mme, il peut
acqurir sur ces objets des lumires plus utiles, plus sres et plus
importantes que celles qui ne tombent que sur les priodes des Etres passagers.
Je prie galement
quĠon ne me taxe pas de contradiction ou dĠinadvertance, si lĠon mĠa entendu
parler du Soleil avant lĠexistence des choses corporelles, je nĠoublie pas que
le Soleil que nous voyons, a pris naissance comme tous les corps, et avec tous
les corps, mais je sais aussi quĠil y a un autre Soleil trs physique dont
celui-ci nĠest que la figure, et sous les yeux duquel tous les actes de la
naissance et de la formation de la Nature se sont oprs, comme la rvolution
journalire et annuelle des Etres particuliers sĠopre lĠaspect et par les
Lois de notre Soleil corporel et sensible.
Ainsi, pour lĠintrt de ceux qui liront ceci, je les
exhorte tre assez rservs pour ne pas me juger avant de mĠavoir compris ;
et sĠils veulent me comprendre, il faut quĠils portent souvent leur vue plus
loin que ce que je dis ; car, soit par devoir, soit par prudence, jĠai laiss
beaucoup dsirer.
Des
cts du carr
Aprs avoir montr en
gnral plusieurs des proprits du carr, que jĠannonce toujours comme seul et
unique, jĠexposerai brivement quelques-unes de celles qui sont attaches
chacun de ses cts, me rservant de traiter de cet emblme universel dĠune
manire un peu plus tendue, dans la division qui suivra celle-ci.
Le premier de ces
cts, comme base, fondement, ou racine des trois autres cts, est lĠimage de
lĠEtre premier, unique, universel, qui sĠest manifest dans le temps, et dans
toutes les productions sensibles, mais qui tant sa cause lui-mme et la
source de tout Principe, a sa demeure part du sensible et du temps ; et pour
reconnatre ce que jĠai dj dit plusieurs fois ; savoir, combien les
productions sensibles, quoique venant de lui, sont peu ncessaires son
existence, il ne faut quĠobserver quel est le nombre qui lui convient, il nĠy a
personne qui ne sache que cĠest lĠUnit.
Quelque opration que
lĠon fasse sur ce nombre pris en lui-mme ; cĠest--dire, quĠon le multiplie,
quĠon lĠlve telle puissance que lĠimagination pourra concevoir ; que lĠon
cherche successivement la racine de toutes ces puissances, ce sera toujours ce
mme nombre dĠunit qui demeurera partout pour rsultat, de faon que ce nombre
un tant la fois sa racine, son carr et toutes ses puissances, existe
ncessairement par lui et indpendamment de tout autre Etre.
Je ne parle point de
la division, parce que cette opration de calcul ne peut avoir lieu que sur des
assemblages, et jamais sur un nombre simple comme lĠunit, ce qui confirme ce
que jĠai dit sur la nullit des fractions.
Je ne parle point non
plus de lĠopration de lĠaddition, parce quĠil est clair quĠelle ne peut
galement avoir lieu que dans les choses composes, et quĠun Etre qui a tout en
soi ne peut recevoir la jonction dĠaucun autre Etre, ce qui sert de preuve
tout ce qui a t dit ci-devant sur la Matire, o rien de ce qui est employ
la croissance et la nutrition des Etres corporels, ne se mle avec leurs
Principes.
Mais je parle de la
multiplication, ou lvation de puissances, ainsi que de lĠextraction des
racines, parce que lĠune est lĠimage de la proprit productrice, inne dans
tout Etre simple, et lĠautre celle de la correspondance de tout Etre simple
avec ses productions, puisque cĠest par cette correspondance que sĠopre la
rintgration.
CĠest l ce qui doit
nous aider nous confirmer que ce premier ct du carr, ce nombre Un, ou la
Cause premire de laquelle il est le caractristique, produit tout par elle, ne
reoit rien que dĠelle, ou qui ne soit elle.
Le second ct est
celui qui appartient cette Cause active et intelligente que jĠai prsente
dans le cours de cet Ouvrage, comme tenant le premier rang parmi les causes
temporelles, et qui, par sa facult active, dirige le cours de la Nature et des
Etres corporels, de mme que par sa facult intelligente, elle dirige tous les
pas de lĠhomme qui lui est semblable en qualit dĠEtre intellectuel.
Nous attribuons
cette Cause le second ct du carr, parce que de mme que ce second ct est
le plus voisin de la racine ; de mme la Cause active et intelligente parat
immdiatement aprs lĠEtre premier qui existe lors des choses temporelles.
Alors, si nous la mettons en parallle avec le second ct du carr, nous
devons donc aussi lui donner un double nombre ; et nous voyons que nous ne
saurions appliquer ce double nombre aucun Etre avec plus de justesse quĠ
cette Cause, puisquĠelle nous lĠindique elle-mme, tant par son rang
secondaire, que par la double proprit dont elle est en possession.
Et dans le fait, il
est si vrai que cette Cause active et intelligente est le premier agent de tout
ce qui est temporel et sensible, quĠici rien nĠaurait jamais exist sans son
secours, et pour ainsi dire, sans avoir commenc par elle.
Le carr lui-mme ne
nous en offre-t-il pas la preuve ? Le second de ses cts, que nous examinons
pour le moment, nĠest-il pas le premier degr et le premier pas vers la
manifestation des puissances de sa racine ? En un mot, nĠest-il pas lĠimage de
cette ligne droite, qui est la premire production du point, et sans laquelle
il nĠy aurait jamais eu ni surface ni solide ?
Nous trouvons donc
dj dans le carr, deux points des plus importants pour lĠhomme, savoir, la
connaissance de la Cause premire universelle, et celle de la Cause seconde qui
la reprsente dans les choses sensibles, et qui est son premier Agent temporel.
Je me suis
assez tendu, en son lieu, sur les attributs immenses qui appartiennent cette
Cause seconde, active et intelligente, pour pouvoir me dispenser de les
rappeler ici ; et si lĠon veut avoir dĠelle lĠide qui lui convient, il suffira
de ne jamais oublier quĠelle est lĠimage de la Cause premire, et charge de
tous ses pouvoirs pour tout ce qui se passe dans le Temps ; cĠest ce quĠon
pourra concevoir de plus vrai son sujet ; cĠest en mme temps ce qui
apprendra lĠhomme, si aprs elle il est aucun Etre dans le Temps, en qui il
puisse mieux placer sa confiance.
Le troisime ct du
carr est celui qui dsigne tous les rsultats quelconques, cĠest--dire, tant
ceux qui sont corporels et sensibles, que ceux qui sont immatriels et hors du
Temps ; car, de mme quĠil y a un. Carr affect au Temps, et un Carr
indpendant du Temps, de mme il y a des rsultats attachs lĠun et lĠautre
de ces deux Carrs, parce que chacun dĠeux a le pouvoir de manifester des
productions ; et comme les productions qui se manifestent dans lĠune et lĠautre
Classe, sont toujours au nombre de trois cĠest pour cela que nous les
appliquons au troisime ct du carr.
Ceci sĠaccorde
parfaitement avec ce que lĠon a vu sur les productions corporelles, qui toutes
sont lĠassemblage de trois Elments ; tout ce quĠil y a observer, cĠest la
distinction considrable, qui malgr la similitude du Nombre, se trouve entre
les productions temporelles et celles qui ne le sont pas ; celles-ci provenant
directement de la Cause premire, sont des Etres simples comme elle, et ont par
consquent une existence absolue que rien ne peut anantir ; les autres nĠtant
enfants que par une Cause secondaire, ne peuvent avoir les mmes privilges
que les premires, mais doivent ncessairement se ressentir de lĠinfriorit de
leur Principe ; aussi leur existence nĠest-elle que passagre, et elles ne
subsistent pas par elles-mmes, comme les Etres qui ont de la ralit.
CĠest l ce que le
troisime ct du carr nous fait connatre videmment ; car, si le second nous
a donn la ligne, le troisime nous donnera la surface, et puisque le nombre
trois est en mme temps le nombre de la surface et le nombre des Corps, il est
donc clair que les Corps ne sont composs que de surfaces, cĠest--dire, de
substances qui ne sont que lĠenveloppe ou lĠapparence extrieure de lĠEtre,
mais auxquelles nĠappartiennent, ni la solidit, ni la vie.
Et en effet, la
dernire opration, indique par la Gomtrie humaine, pour composer le solide,
nĠest que la rptition de celles qui ont prcd, cĠest--dire, de celles qui
ont form la ligne et la surface ; car la profondeur que cette troisime et
dernire opration engendre, nĠest autre chose que la direction verticale de
plusieurs lignes runies, et toute la diffrence qui sĠy trouve, cĠest que dans
les oprations prcdentes la direction des lignes nĠtait quĠhorizontale ;
ainsi cette profondeur est toujours le produit de la ligne, et comme telle,
elle ne peut tre autre chose quĠun assemblage de surfaces.
Veut-on, puisque lĠoccasion sĠen prsente, apprendre encore
valuer plus juste ce que sont les Corps ? Pour cet effet, on nĠa quĠ suivre
lĠordre inverse de celui de leur formation. Les solides se trouveront composs
de surfaces, les surfaces de lignes, les lignes de points, cĠest--dire, de
Principes qui nĠont ni longueur, ni largeur, ni profondeur ; en un mot, qui
nĠont aucune des dimensions de la Matire, ainsi que je lĠai amplement expos
lorsque jĠai eu lieu dĠen parler. QuĠon ramne donc ainsi les Corps leur
source et leur Essence primitive, et quĠon voie par-l lĠide que lĠon doit
avoir de la Matire.
Enfin, le quatrime
ct du carr, comme rptant le Nombre quaternaire, par lequel tout a pris son
origine, nous offre le Nombre de tout ce qui est Centre ou Principe, dans
quelque classe que ce soit ; mais, comme nous avons assez parl du Principe
universel qui est hors du Temps, et que ce carr dont nous traitons
actuellement, a simplement le temporel pour objet, on ne doit entendre par son
quatrime ct, que les diffrents Principes agissants dans la classe
temporelle, cĠest--dire, tant ceux qui jouissent des facults intellectuelles,
que ceux qui sont borns aux facults sensibles et corporelles ; et mme, quant
aux Principes immatriels des Etres corporels, sur lesquels nous nous sommes
tendus aussi longuement quĠil nous a t permis de le faire, nous ne
rappellerons ici ni leurs diffrentes proprits, ni leur action inne, ni la
ncessit dĠune seconde action pour faire oprer la premire, ni en un mot,
toutes ces observations qui ont t faites sur les Lois et le cours de la
Nature matrielle.
Nous nous contenterons
de faire remarquer, que le rapport qui peut se trouver entre ces Principes corporels
et le quatrime ct du carr, est une nouvelle preuve quĠen qualit de
quaternaires ou de centres, ils sont des Etres simples, distincts de la Matire
et ds lors indestructibles, quoique leurs productions sensibles, qui ne sont
que des assemblages, soient sujettes par leur nature se dcomposer.
CĠest donc seulement
sur les Principes immatriels intellectuels, que nous devons actuellement fixer
notre attention, et parmi ces Principes, il nĠen est aucun sur qui nous
puissions attacher notre vue plus propos que sur lĠhomme en ce moment ;
puisque cĠest lui qui a t le principal objet de cet crit ; puisque cĠest en
lui que devraient rsider essentiellement toutes les vertus renfermes dans cet
important Carr dont nous nous occupons ; puisque enfin, ce Carr nĠa jamais
t trac que pour lĠhomme, et quĠil est la vritable source des sciences et
des lumires dont cet homme a t malheureusement dpouill.
Ce serait donc en
contemplant avec soin le quatrime ct de ce carr, que lĠhomme apprendrait
vritablement en valuer le prix et les avantages. Ce serait l en mme temps
o il verrait dcouvert les Erreurs, par lesquelles les hommes ont obscurci
le fondement et lĠobjet mme des Mathmatiques ; combien ils se trompent, quand
ils subsistent aux Lois simples de cette sublime Science, leurs dcisions
fautives et incertaines, et combien ils se nuisent eux-mmes, quand ils la
bornent lĠexamen des Faits matriels de la Nature, tandis quĠen en faisant un
autre usage, ils en pourraient retirer des fruits si prcieux.
Mais on sait que
lĠhomme ne peut plus aujourdĠhui observer ce carr sous le mme point de vue
quĠil le faisait autrefois, et que parmi les quatre diffrentes classes qui y
sont contenues, il nĠoccupe plus que la plus mdiocre et la plus obscure, au
lieu que dans son origine il occupait la premire et la plus lumineuse.
CĠtait alors que puisant les connaissances dans leur source
mme, et se rapprochant, sans fatigue et sans travail, du Principe qui lui
avait donn lĠtre, il jouissait dĠune paix et dĠune flicit sans bornes,
parce quĠil tait dans son Elment. CĠest par ce mme moyen quĠil pouvait avec
avantage et avec sret diriger sa marche dans toute la Nature, parce quĠayant
empire sur les trois classes infrieures du carr temporal, il pouvait les
diriger, son gr, sans tre pouvant ni arrt par aucun obstacle ; cĠest,
dis-je, par les proprits attaches cette place minente, quĠil avait une
notion certaine de tous les Etres qui composent cette Nature corporelle, et pour
lors il nĠtait pas expos au danger de confondre sa propre Essence avec la
leur.
Du
carr temporel
Au contraire, relgu
aujourdĠhui la dernire des classes du Carr temporel, il se trouve
lĠextrmit de cette mme Nature corporelle qui lui tait soumise autrefois, et
dont il nĠaurait jamais d prouver ni la rsistance, ni la rigueur. Il nĠa
plus cet avantage inapprciable, dont il jouissait dans toute son tendue,
lorsque plac entre le Carr temporel et celui qui est hors du Temps, il pouvait
la fois lire dans lĠun et dans lĠautre. Au lieu de cette lumire dont il
aurait pu ne jamais se sparer, il nĠaperoit plus autour de lui quĠune
affreuse obscurit, qui lĠexpose toutes les souffrances auxquelles il est
sujet dans son corps, et toutes les mprises auxquelles il est entran dans
sa pense, par le faux usage de sa volont et par lĠabus de toutes ses facults
intellectuelles.
Il nĠest donc que trop vrai quĠil est impossible lĠhomme
dĠatteindre aujourdĠhui sans secours les connaissances renfermes dans le Carr
dont nous traitons, puisquĠil ne se prsente plus lui sous la face qui peut
seule le lui rendre intelligible.
Ressources
de lĠHomme
Mais, je lĠai promis,
je ne veux pas dcourager lĠhomme ; je voudrais, au contraire, allumer en lui
une esprance qui ne sĠteignit jamais ; je voudrais verser des consolations
sur sa misre, en lĠengageant la comparer avec les moyens quĠil a prs de lui
pour sĠen dlivrer.
Je vais donc
actuellement fixer sa vue sur un attribut incorruptible quĠil possdait
pleinement dans son origine, et dont la jouissance non seulement ne lui est pas
totalement interdite aujourdĠhui, mais qui est mme un droit auquel il peut
prtendre, et qui lui offre la seule voie et le seul moyen de retrouver cette
place importante dont nous venons de parler.
Rien ne paratra moins
imaginaire que ce que jĠavance, quand on rflchira que mme dans sa privation,
lĠhomme possde encore les facults du dsir et de la volont ; quĠainsi ayant
des facults, il lui faut des attributs pour les manifester, puisque la Cause
premire elle-mme est soumise, ainsi que tout ce qui tient son Essence, la
ncessit de ne pouvoir rien manifester sans le secours de ses attributs.
Il est vrai que les
facults de ce Principe premier tant aussi infinies que les Nombres, les
attributs qui leur rpondent doivent tre galement sans limites ; car non
seulement ce Principe premier manifeste des productions hors du temps, pour
lesquelles il emploie des attributs inhrents en lui, et qui ne sont distincts
entre eux que par leurs diffrentes proprits ; mais il manifeste encore des
productions dans le temps, et pour lesquelles, outre le secours de ces
attributs insparables dĠavec lui-mme, il lui a fallu de plus des attributs
hors de lui, venant de lui, agissant par lui, et qui ne fussent pas lui ; ce
qui constitue la Loi des Etres temporels, et explique la double action de
lĠUnivers.
Mais, quoique les
manifestations que lĠhomme a faire ne soient nullement comparables celles
de la Cause premire, on ne peut nanmoins lui contester les facults que nous
venons de reconnatre en lui, ainsi que le besoin indispensable dĠattributs
analogues ces facults, pour pouvoir les mettre en valeur ; et puisque ces
attributs sont les mmes que ceux par lesquels il a prouv autrefois sa
grandeur, nous verrons quĠil en devrait attendre aujourdĠhui les mmes secours,
sĠil avait une volont constante dĠen faire usage, et quĠil leur donnt toute
sa confiance.
7
Attributs de lĠHomme
Ces attributs au-dessus de tout prix, et dans lesquels se
trouve la seule ressource de lĠhomme, sont renferms dans la connaissance des
langues, cĠest--dire, dans cette facult commune toute lĠespce humaine de
communiquer ses penses ; facult que toutes les Nations ont en effet cultive,
mais dĠune manire peu profitable pour elles, parce quĠelles ne lĠont pas
applique son vritable objet.
Nous voyons videmment que les
avantages attachs la facult de parler, sont les droits rels de lĠhomme,
puisque par leur moyen il commerce avec ses semblables, et quĠil leur rend
sensibles toutes ses penses et toutes ses affections. CĠest mme l ce qui
seul peut vraiment rpondre ses dsirs sur cet objet ; car tous les signes
quĠon a employs pour suppler la parole dans ceux qui en sont privs, soit
par nature, soit par accident, ne remplissent ce but que trs imparfaitement.
Des langues factices
Cela se borne chez eux ordinairement des ngations et
des affirmations, toutes choses qui ne sont que la suite dĠune question ; et si
lĠon ne les interroge, ils ne peuvent dĠeux-mmes nous faire concevoir une
pense, moins, ce qui revient au mme, que lĠobjet nĠen soit sous leurs yeux,
et que par le tact ou autres signes dmonstratifs, ils ne nous fassent
comprendre lĠapplication quĠils en veulent faire.
Ceux qui ont pouss lĠindustrie plus loin, ne peuvent tre
entendus que des Matres qui les ont enseigns, ou de toute autre personne qui
serait instruite de la convention ; mais alors, quoique ce soit bien l une
espce de langage, cependant nous ne pouvons jamais dire que ce soit une
vritable Langue, puisque premirement elle nĠest pas commune tous les
hommes, et en second lieu, quĠelle pche fortement par lĠexpression, en ce
quĠelle est prive des avantages inapprciables qui se trouvent dans la
prononciation.
Ce ne sera donc jamais l, ni dans
aucune des Langues factices, que se trouveront les vrais attributs de lĠhomme,
parce que tout y tant conventionnel et arbitraire, et variant sans cesse,
nĠannonce pas une vritable proprit.
De lĠunit des langues
DĠaprs cet expos, nous pouvons dj concevoir quelle doit
tre la nature des Langues ; car jĠai dit quĠelles doivent tre communes tous
les hommes ; or, comment peuvent-elles tre communes tous les hommes, si
elles nĠont pas toutes les mmes signes ; ce qui est dire proprement quĠil ne
doit y avoir quĠune Langue. Je ne donnerai point pour preuve de ce que jĠavance
ici, cette avidit avec laquelle les hommes cherchent acqurir la pluralit
des Langues, et cette sorte dĠadmiration que nous avons pour ceux qui en
connaissent un grand nombre, quoique cette avidit et cette admiration, toutes
fausses quĠelles soient, offrent un indice de notre tendance vers
lĠuniversalit ou vers lĠUnit.
Je ne dirai pas non plus avec quelle prdilection les
Nations diffrentes regardent leur Langue particulire, et combien chaque
Peuple est jaloux de la sienne.
Bien moins encore parlerai-je de lĠusage tabli entre
quelques Souverains de ne sĠcrire que dans une Langue morte, et commune entre
eux pour les correspondances dĠapparat, parce que non seulement cet usage nĠest
pas gnral, mais encore quĠil tient un motif trop frivole, pour pouvoir tre
de quelque poids dans la matire que je traite.
CĠest donc dans lĠhomme mme quĠil
faut trouver la raison et la preuve quĠil est fait pour nĠavoir quĠune Langue,
et ds lors on pourra reconnatre par quelle Erreur on est venu nier cette
Vrit, et dire que les Langues nĠtant que lĠeffet de lĠhabitude et de la
convention, il est invitable quĠelles ne varient comme toutes les choses de la
Terre ; ce qui a fait croire aux Observateurs quĠil peut y en avoir la fois
plusieurs, galement vraies, quoique diffrentes les unes des autres.
De
la langue intellectuelle
Pour marcher avec
quelque certitude dans cette carrire, je les engagerai considrer sĠils ne
reconnaissent pas en eux deux sortes de Langues ; lĠune sensible,
dmonstrative, et par le moyen de laquelle ils communiquent avec leurs
semblables ; lĠautre, intrieure, muette, et qui cependant prcde toujours
celle quĠils manifestent au-dehors, et en est vraiment comme la mre.
Je leur demanderai
ensuite dĠexaminer la nature de cette Langue intrieure et secrte ; de voir si
elle est autre chose que la voix et lĠexpression dĠun Principe extrieur eux,
mais qui grave en eux sa pense, et qui ralise ce qui se passe en lui.
Or, dĠaprs la
connaissance que nous avons prise de ce Principe, on peut savoir que tous les
hommes devant tre dirigs par lui, il ne devrait se trouver dans tous quĠune
marche uniforme, que le mme but et la mme Loi, malgr la varit innombrable
des penses bonnes qui peuvent leur tre communiques par cette voie.
Mais, puisque cette
marche devrait tre si uniforme, puisque cette expression secrte devrait tre
la mme partout, il est certain que les hommes, qui nĠauraient pas laiss
dnaturer en eux les traces de cette Langue intrieure, lĠentendraient tous
trs parfaitement car ils y trouveraient partout une conformit avec ce quĠils
sentent en eux, ils y verraient la similitude et la reprsentation de leurs
ides mmes, ils y apprendraient que hors celles qui leur viennent du Principe
du mal, il nĠy en a point qui leur soient trangres enfin, ils se
convaincraient dĠune manire frappante de la parit universelle de lĠEtre
intellectuel qui les constitue.
CĠest l o ils
reconnatraient clairement que la vraie Langue intellectuelle de lĠhomme tant
partout la mme, est essentiellement une quĠelle ne pourra jamais varier, et
quĠil ne peut en exister deux, sans que lĠune ne soit combattue et dtruite par
lĠautre.
Alors, ainsi que nous lĠavons vu, ds que la langue
extrieure et sensible nĠest que le produit de la langue intrieure et secrte
; si cette langue secrte tait toujours conforme au Principe qui doit ta
diriger ; quĠelle ft toujours une et toujours la mme, elle produirait
universellement la mme expression sensible et extrieure ; par consquent,
quoique nous soyons obligs dĠemployer aujourdĠhui des organes matriels, nous
aurions encore une langue commune, et qui serait intelligible tous les
hommes.
De
la langue sensible
Quand est-ce donc que
les langues sensibles ont pu varier parmi eux. Quand est-ce quĠils ont aperu
de la disparit dans la manire dont ils se communiquaient leurs ides ?
NĠest-ce pas lorsque cette expression secrte et intrieure a commenc varier
elle-mme, nĠest-ce pas lorsque le langage intellectuel de lĠhomme sĠest
obscurci, et nĠa plus t lĠouvrage dĠune main pure; alors nĠayant plus sa
lumire prs de lui, il a reu sans examen la premire ide qui sĠest offerte
son Etre intellectuel, et nĠa plus senti la liaison, ni la correspondance de ce
quĠil recevait, avec le Principe vrai dont il devait tout obtenir. Alors enfin,
remis lui-mme, sa volont et son imagination ont t ses seules ressources ;
et il a suivi par besoin comme par ignorance toutes les productions que ces
faux guides lui ont prsentes.
CĠest par l que
lĠexpression sensible t totalement altre, parce que lĠhomme ne voyant plus
les choses dans leur nature, leur a donn des noms qui venaient de lui, et qui
nĠtant plus analogues ces mmes choses, ne pouvaient plus les dsigner,
comme leurs noms naturels le faisaient sans quivoque.
Que quelques hommes
seulement aient suivi cette route errone, et si peu susceptible dĠuniformit,
alors chacun aura srement donn aux mmes choses des noms diffrents, ce qui
rpt par un grand nombre, et perptu de plus en plus dans la succession des
temps, doit, la vrit, nous offrir le spectacle le plus variable et le plus
bizarre. Ne doutons pas que ce ne soit l lĠorigine de la diffrence et de la
division des langues, et dĠaprs tout ce que jĠen ai dit, quand je nĠen aurais
pas dĠautres preuves, ceci serait plus que suffisant pour nous convaincre que
les hommes sont prodigieusement loigns de leur Principe. Car, je le rpte,
sĠils taient tous guids par ce Principe, leur langue intellectuelle serait la
mme et par consquent, leurs langues sensibles et extrieures nĠauraient que
les mmes signes et les mmes idiomes.
On ne me contestera
pas, je lĠespre, ce que je viens de dire, sur les noms naturels et
significatifs des Etres : quoique dans les diffrentes langues en usage sur la
terre, les noms ne nous offrent rien dĠuniforme, cependant nous sommes obligs
de croire quĠelles devraient nĠemployer que des noms qui indiquassent
universellement et clairement les choses ; par cette raison ces langues si
diffrentes les unes des autres ne sauraient raisonnablement passer pour de
vritables langues ; et dĠailleurs chacune de ces langues considre en
elle-mme, toute fausse quĠelle soit, nous offrira clairement la preuve de ce
que jĠavance.
Les mots que chacune
de ces langues emploie, quoique tant conventionnels, ne seront-ils pas pour
tous ceux qui seront instruits de cette convention, un signe certain des Etres
quĠils reprsentent ? Ne voyons-nous pas mme le penchant naturel que nous
avons tous pour exprimer les choses par les signes ou les mots qui nous
paraissent le plus analogues ? Et ne gotons-nous pas un plaisir secret ml
dĠadmiration, quand on nous offre des signes, des expressions et des figures
qui nous rapprochent le plus de la Nature des objets quĠon veut nous prsenter,
et qui nous les font le mieux concevoir ?
Que faisons-nous donc en ceci que rpter la marche de la
Vrit mme, qui a tabli une langue commune entre toutes ses productions, et
qui leur ayant donn chacune un nom propre et li leur essence, les a mis
couvert de toute quivoque entre elles ? NĠen prserverait-elle pas par le mme
moyen les hommes, qui ayant tous pour tche de rtablir leur liaison avec ses
ouvrages, auraient su travailler et parvenir en connatre les vritables noms
?
De
lĠorigine des langues
Nous ne pouvons donc
nier que dans notre difformit mme et dans notre privation, nous ne nous
tracions des emblmes expressifs de la Loi des Etres, et que lĠusage faux que
nous faisons du langage ne nous annonce lĠemploi plus juste et plus
satisfaisant que nous en pourrions faire, sans sortir pour cela de la Nature,
et seulement en nĠoubliant pas la source o ce langage devrait prendre son
origine.
Il est donc vrai que si les Observateurs eussent remont
jusquĠ cette expression secrte et intrieure que le Principe intellectuel
fait dans nous, avant de se manifester au-dehors, cĠet t l quĠils auraient
trouv lĠorigine de la langue sensible, comme tant le vrai Principe, et non
pas dans les Causes fragiles et impuissantes qui se bornent oprer leur Loi
particulire, et qui ne peuvent rien produire de plus. Ils nĠeussent pas
cherch expliquer par de simples Lois de Matire, des faits dĠun ordre
suprieur, qui ont subsist avent le temps, qui subsisteront aprs le temps et
sans interruption, indpendamment de la Matire. Ce nĠest plus lĠorganisation,
ce nĠest plus une dcouverte des premiers hommes qui passant dĠge en ge,
sĠest perptue jusquĠ nos jours parmi lĠespce humaine, par le moyen de
lĠexemple et de lĠinstruction ; mais, ainsi que nous le verrons, cĠest le
vritable attribut de lĠhomme, et quoiquĠil en ait t dpouill depuis quĠil
sĠest lev contre sa Loi, il lui en est rest des vestiges qui pourraient le
ramener jusquĠ sa source, sĠil avait le courage de les suivre pas pas et de
sĠy attacher fortement.
Expriences
sur des enfants
Je sais que parmi mes
semblables ce point est un des plus contests ; que non seulement ils sont
incertains quelle a pu tre la premire langue des hommes, mais mme quĠ force
de varier l-dessus, ils ont pu venir croire que lĠhomme nĠen avait point la
source en lui, et cela, parce quĠils ne le voient pas parler naturellement,
quand il est abandonn lui-mme ds son enfance.
Mais ne verront-ils
jamais en quoi pche leur observation ? Ne savent-ils pas que dans lĠtat de
privation o lĠhomme se trouve aujourdĠhui, il est condamn ne rien oprer,
mme par ses facults intellectuelles, sans le secours dĠune raction
extrieure, qui les mette en jeu et en action ; et quĠainsi, priver lĠhomme de
cette Loi, cĠest absolument lui ter toutes les ressources que la Justice lui
avait accordes, et le mettre dans le cas de laisser touffer ses facults,
sans quĠelles produisent le moindre fruit.
Cependant on ne peut
nier que ce ne soit l la marche des Observateurs, par ces expriences
ritres quĠils ont faits sur des enfants pour dcouvrir, en sĠabstenant de
parler devant eux, quelle serait leur langue naturelle. Quand ils ont vu
ensuite que ces enfants ne faisaient aucun usage de la parole, ou quĠils ne
rendait que des sons confus, ils ont interprt le tout leur gr, et ont bti
des opinions sur des faits quĠils avaient arrangs eux-mmes. Mais nĠest-il pas
vident que la Nature sensible et la Loi intellectuelle appellent galement lĠhomme
vivre en socit ? Or, pourquoi lĠhomme se trouve-t-il ainsi plac au milieu
de ses semblables qui sont censs avoir fait leur rhabilitation, si ce nĠest
pour y recevoir tous les secours dont il a besoin, pour ranimer sont tour ses
facults ensevelies, et pouvoir les exercer son profit ?
CĠest donc agir
directement contre ces deux Lois et contre lĠhomme, que de le priver des
secours quĠil devait en attendre ; cĠest tre peu sens que de le juger, aprs
lui avoir t tous les moyens dĠacqurir lĠusage des facults quĠon lui
conteste, et dont on cherche le croire incapable. Il vaudrait autant placer
un germe sur une pierre, et nier ensuite que ce germe dt porter des fruits.
Mais, sans aller plus loin, sĠil est vident que quand
lĠhomme est priv des secours qui lui sont indispensablement ncessaires, il ne
peut produire aucune langue fixe, et que cependant il y a des langues parmi les
hommes ; o pourra-t-on donc trouver lĠorigine de ce langage universel, et ne
faudra-t-il pas convenir que celui qui a pu lĠenseigner le premier, a d le
recevoir dĠailleurs que de la main des hommes ?
Du
langage des tres sensibles
Il y a, je le sais,
une espce de langage naturel et uniforme, que les Observateurs sĠaccordent
assez gnralement reconnatre dans lĠhomme, cĠest celui par lequel il
dsigne ses affections de plaisir et de douleur ; ce qui annonce en lui une
sorte de sons appropris cet usage.
Mais il est bien clair
que ce langage, si cĠen est un, nĠa que les sensations corporelles pour guide
et pour objet ; et la preuve la plus convaincante que nous en ayons, cĠest
quĠil se trouve galement dans les btes, dont la plupart manifestent au-dehors
leurs sensations par des mouvements et mme par des sons caractriss.
Toutefois cette espce
de langage doit peu nous tonner dans lĠanimal, si nous nous rappelions les
principes tablis ci-dessus. Le Principe corporel de lĠanimal nĠest-il pas
immatriel, puisquĠil ne peut y avoir aucun Principe qui ne le soit ? Comme
tel, ne doit-il pas avoir des facults, et sĠil a des facults, ne doit-il pas
avoir des moyens de les manifester ? Mais aussi, les moyens dont chaque Etre en
particulier peut avoir lĠusage, doivent toujours tre en raison de ses facults
; car, sĠil nĠy avait pas l une mesure comme dans tout le reste, ce serait une
irrgularit, et dans les Lois des Etres nous ne saurions jamais en admettre.
CĠest donc par cette
mesure que lĠon doit valuer lĠespce de langage par lequel les btes dmontrent
leurs facults ; puisque tant bornes sentir, il ne leur a fallu que les
moyens de faire connatre quĠelles sentaient, et elles les ont. Les Etres qui
nĠont dĠautres facults que celles de la vgtation, dmontrent aussi
clairement cette facult de vgtation par le fait mme, mais ils ne dmontrent
que cela.
Ainsi, quoique la bte
ait des sensations, et quĠelle les exprime ; quoique dans lĠtat actuel des
choses ces sensations soient de deux sortes, lĠune bonne et lĠautre mauvaise,
et que la bte les dsigne toutes deux en montrant quand elle a de la joie, ou
quand elle souffre, on ne peut se dispenser de borner ce seul objet son
langage et tous les signes dmonstratifs qui en font partie ; et jamais on en
pourra regarder cette manire de sĠexprimer comme une vraie langue, puisquĠune
langue a pour but dĠexprimer les penses, que les penses sont le propre des
Principes intellectuels, et que jĠai assez clairement dmontr que le Principe
de la bte nĠest point intellectuel, quoiquĠil soit immatriel.
Si nous sommes fonds ne point regarder comme une langue
relle les dmonstrations par lesquelles la bte fait connatre ses sensations
; alors, quoique lĠhomme, comme animal, ait aussi ces sensations et les moyens
de les manifester, nous nĠadmettrons jamais la moindre comparaison, entre ce
langage born et obscur, et celui dont la Nature intellectuelle des hommes les
rend susceptibles.
Rapport
du langage aux facults
Ce serait sans doute
une tude intressante et instructive, que dĠobserver dans toute la Nature,
cette mesure qui se trouve entre les facults des Etres et les moyens qui leur
ont t accords pour les exprimer. Nous y verrions, quĠ proportion quĠils
sont loigns par leur nature, du premier anneau de la chane, leurs facults
sont moins tendues. Nous verrions en mme temps que les moyens quĠils ont de
les faire connatre, suivent avec exactitude cette progression, et dans ce sens
nous pourrions accorder une sorte de langage jusquĠaux moindres des Etres
crs, puisque ce langage ne serait autre chose que lĠexpression de leurs
facults, et cette uniformit sans laquelle il ne pourrait y avoir ni commerce,
ni correspondance, ni affinit entre les Etres de la mme classe.
Il faudrait nanmoins
dans cet examen avoir la plus grande attention de prendre tous les Etres chacun
dans leur classe, et de ne pas attribuer lĠune ce qui nĠappartient quĠ
lĠautre ; il ne faudrait pas attribuer au minral toutes les facults des
plantes, ni la mme manire de les manifester ; non plus quĠattribuer la
plante ce que lĠon aurait observ dans lĠanimal ; bien moins encore faudrait-il
attribuer ces tres infrieurs, et qui nĠont quĠune action passagre, tout ce
que nous venons de dcouvrir dans lĠhomme. Sans cela, ce serait retomber dans
cette horrible confusion des langues, le principe de toutes nos Erreurs et la
vraie cause de notre ignorance, en ce que ds lors la nature de tous les Etres
serait dfigure pour nous.
Mais, comme ce point
serait peut-tre dĠune trop grande tendue pour mon Ouvrage, je me contente de
lĠindiquer, et je le laisse traiter ceux qui auront la modestie de se
borner des sujets isols, et moins vastes que celui qui mĠoccupe.
De
la langue universelle
Je reviens donc
cette langue vritable et originelle, la ressource la plus prcieuse de
lĠhomme. JĠannonce de nouveau, que comme Etre immatriel et intellectuel, il a
d recevoir avec sa premire existence, des facults dĠun ordre suprieur, et
par consquent les attributs ncessaires pour les manifester ; que ces attributs
ne sont autre chose que la connaissance dĠune langue commune tous les Etres
pensants ; que cette langue universelle devait leur tre dicte par un seul et
mme Principe, dont elle est le vritable signe ; que lĠhomme nĠayant plus en
entier ces premires facults, puisque nous avons vu quĠil nĠavait pas mme la
pense lui, les attributs qui les accompagnaient, lui ont aussi t enlevs,
et que cĠest pour cela que nous ne lui voyons plus cette langue fixe et
invariable.
Mais nous devons
rpter aussi quĠil nĠa pas perdu lĠesprance de la recouvrer, et quĠavec du
courage et des efforts, il peut toujours prtendre rentrer dans ses premiers
droits.
SĠil mĠtait permis
dĠen citer des preuves, je ferais voir que la terre en est remplie, et que
depuis que le monde existe, il y a une langue qui ne sĠest jamais perdue, et
qui ne se perdra pas mme aprs le monde, quoique alors elle doive tre
simplifie ; je ferais voir que des hommes de toutes Nations en ont eu
connaissance ; que quelques-uns spars par des sicles, de mme que des
contemporains, quoique des distances considrables, se sont entendus par le
moyen de cette langue universelle et imprissable.
On apprendrait par
cette langue comment les vrais Lgislateurs se sont instruits des Lois et des
principes, par lesquels se sont conduits dans tous les temps les hommes qui ont
possd la Justice, et comment en rglant leur marche sur ces modles, ils ont
eu la certitude que leurs pas taient rguliers. On y verrait aussi les vrais
principes militaires dont les grands Gnraux ont acquis la connaissance, et
quĠils ont employe avec tant de succs dans les combats.
Elle donnerait la clef
de tous les calculs, la connaissance de la construction et de la dcomposition
des Etres, de mme que de leur rintgration. Elle ferait connatre les vertus
du Nord, la cause de la dviation de la boussole, la terre vierge, objet du
dsir des aspirants la Philosophie occulte. Enfin, sans entrer ici dans un
plus grand dtail de ses avantages, je ne crains point dĠassurer que ceux
quĠelle peut procurer sont sans nombre, et quĠil nĠest pas un Etre sur lequel
son pouvoir et son flambeau ne sĠtendent.
Mais, outre que je ne
pourrais mĠouvrir davantage sur cet objet, sans manquer ma promesse et mes
devoirs, il serait trs inutile que jĠen parlasse plus clairement, parce que
mes paroles seraient perdues pour ceux qui nĠont pas tourn leur vue de ce
ct, et le nombre en est comme infini.
Quant ceux qui sont
dans le chemin de la science, ce que jĠai dit leur suffira, sans quĠil soit
ncessaire de lever pour eux un autre coin du voile.
Tout ce que je puis donc faire pour montrer la
correspondance universelle des principes que jĠai tablis, cĠest de prier mes
Lecteurs de se ressouvenir de ce livre de dix feuilles, donn lĠhomme dans sa
premire origine, et quĠil a gard mme depuis sa seconde naissance, mais dont
on lui a t lĠintelligence et la vritable Clef ; je les prie encore
dĠexaminer les rapports quĠils pourront apercevoir entre les proprits de ce
livre et celles de la langue fixe et unique, de voir sĠil nĠy a pas entre elles
une trs grande affinit, et de tcher de les expliquer les unes par les autres
; car cĠest effectivement l o se trouverait la clef de la science, et si le
livre en question renferme toutes les connaissances, ainsi quĠon lĠa vue dans
son lieu, la langue dont nous parlons en est le vritable Alphabet.
De
lĠcriture et de la parole
CĠest avec la mme
prcaution que je dois parler dĠun autre point qui tient essentiellement
celui que je viens de traiter, savoir, des moyens par lesquels cette langue se
manifeste. Ce nĠest sans doute que de deux manires, comme toutes les langues,
savoir, par lĠexpression verbale et par les caractres ou lĠcriture ; lĠune
venant notre connaissance par le sens de lĠoue, et lĠautre par le sens de la
vue, les seuls de nos sens qui soient attachs des actes intellectuels : mais
dans lĠhomme seulement ; car, quoique la bte ait aussi ces deux sens, ils ne
peuvent avoir dans elle quĠune destination et une fin matrielle et sensible,
puisquĠelle nĠa point dĠintelligence ; aussi, lĠoue et la vue dans lĠanimal
nĠont pour objet, comme tous ses autres sens, que la conservation de lĠindividu
corporel ; ce qui fait que les btes nĠont ni parole, ni criture.
Il est donc vrai que
cĠest par ces deux moyens que lĠhomme parvient la connaissance de tant de
choses leves, et cette langue emploie rellement le secours des sens de
lĠhomme pour lui faire concevoir sa prcision, sa force et sa justesse.
Et comment cela
pourrait-il tre autrement, puisquĠil ne peut rien recevoir que par ses sens,
puisque mme dans son premier tat, lĠhomme avait des sens par o tout
sĠoprait comme aujourdĠhui, avec cette diffrence quĠils nĠtaient pas
susceptibles de varier dans leurs effets, comme les sens corporels de sa
Matire, qui ne lui offrent quĠincertitude, et sont les principaux instruments
de ses erreurs ?
DĠailleurs, comment
pourrait-il parvenir entendre les hommes qui lĠauraient prcds, ou qui
vivraient loigns de lui, si ce nĠest par le secours de lĠEcriture ? II faut
convenir cependant que ces mmes hommes, ou passs, ou loigns, peuvent avoir
des Interprtes ou des Commentateurs, qui instruits comme eux des vrais
principes de la langue dont nous parlons, en fassent usage dans la
conversation, et rapprochent par-l et les temps et les distances.
CĠest mme l une des
plus grandes satisfactions que la langue vraie puisse procurer, parce que cette
voix est infiniment plus instructive ; mais cĠest aussi la plus rare, et parmi
les hommes le talent de lĠcriture est beaucoup plus commun que celui de la
parole.
La raison de ceci,
cĠest que dans la condition actuelle, nous ne pouvons monter que par gradation
; et en effet, par rapport toutes les langues ; le sens de la vue est
au-dessous de celui de lĠoue, parce que cĠest par lĠoue que lĠhomme reoit en
nature, au moyen de la parole, lĠexplication vivante, ou lĠintellectuel dĠune
langue, au lieu que lĠcriture ne fait que lĠindiquer, en nĠoffrant aux yeux quĠune
expression morte et des objets matriels.
Quoi quĠil en soit,
par le moyen de la parole et de lĠcriture, qui sont propres la vraie langue,
lĠhomme peut sĠinstruire de tout ce qui a rapport aux choses les plus anciennes
; car personne nĠa parl, ni crit autant que les premiers hommes, quoique
aujourdĠhui il se fasse infiniment plus de Livres quĠautrefois. Il est vrai que
parmi les Anciens et les Modernes, il y en a plusieurs qui ont dfigur cette
criture et ce langage, mais, lĠhomme peut connatre ceux qui ont fait ces
funestes mprises, et par l il verrait clairement lĠorigine de toutes ces
langues de la Terre, comment elles se sont cartes de la langue premire, et
la liaison que ces carts ont eu avec les tnbres et lĠignorance des Nations,
ce qui les a prcipites dans des abmes de misres dont elles ont murmur, au
lieu de se les attribuer.
Il apprendrait aussi
comment la main qui frappait ainsi ces Nations, nĠavait en vue que de les punir
et non de les livrer jamais au dsespoir ; puisque sa justice tant
satisfaite, elle leur a rendu leur premire langue, et mme avec plus dĠtendue
quĠauparavant, afin que non seulement elles pussent rparer leurs dsordres,
mais quĠelles eussent mme les moyens de sĠen prserver lĠavenir.
Je ne tarirais point
sĠil mĠtait permis dĠtendre plus loin le tableau des avantages infinis
renferms dans les diffrents moyens que cette langue emploie, soit pour
lĠoreille, soit pour les yeux. Nanmoins, si lĠon conoit quĠelle demande pour
prix le sacrifice entier de la volont de lĠhomme ; si elle nĠest intelligible
quĠ ceux qui se sont oublis eux-mmes pour laisser agir pleinement sur eux la
Loi de la Cause active et intelligente qui doit gouverner lĠhomme comme tout
lĠUnivers ; on doit voir si elle peut tre connue dĠun grand nombre.
Cependant,
cette langue nĠest pas un instant sans agir, soit par le discours, soit par
lĠcriture ; mais lĠhomme ne sĠoccupe quĠ se fermer lĠoreille, et il cherche
de lĠcriture dans les Livres ; comment la vraie langue serait-elle donc
intelligible pour lui ?
De
lĠuniformit des langues
Un attribut tel que celui dont je viens de donner le
tableau, ne peut sans doute souffrir de comparaison avec aucun autre. CĠest
pour cela que je me suis cru fond lĠannoncer comme seul et unique, et
indpendant de toutes les variations auxquelles les hommes peuvent sĠabandonner
sur cet objet.
Mais il ne suffit pas dĠavoir prouv la ncessit dĠun
pareil langage dans les Etres intellectuels pour lĠexpression de leurs facults
; il ne suffit pas mme dĠen avoir assur lĠexistence, en annonant que cĠtait
l o tous les vrais Lgislateurs et autres hommes clbres avaient puis leurs
principes, leurs Lois et les ressorts de toutes leurs grandes actions ; il faut
encore en prouver la ralit dans lĠhomme mme, afin quĠil nĠait plus aucun
doute sur ce point ; il faut lui montrer que la multitude des langues qui sont
en usage parmi ses semblables, nĠont vari que sur lĠexpression sensible, tant
dans le langage que dans lĠcriture, mais que quant au Principe, il nĠy en a
pas une qui sĠen soit carte, quĠelles suivent toutes la mme marche, quĠil
leur est absolument impossible dĠen tenir une autre ; en un mot, que toutes les
Nations de la Terre nĠont quĠune mme langue, quoiquĠil y en ait peine deux
qui sĠentendent.
De
la grammaire
On ne peut nier, en
effet, quĠune langue quelque imparfaite quĠelle puisse tre, ne soit dirige
par une Grammaire. Or, cette Grammaire nĠtant autre chose quĠun rsultat de
lĠordre inhrent nos facults intellectuelles, tient de si prs leur langue
intrieure, quĠon peut les regarder comme insparables.
CĠest donc cette
Grammaire qui est la rgie invariable du langage parmi toutes les Nations.
CĠest l cette Loi laquelle elles sont ncessairement soumises, lors mme
quĠelles font le plus mauvais usage de leurs facults intellectuelles, ou de
leur langue intrieure et secrte ; car cette Grammaire ne servant quĠ diriger
lĠexpression de nos ides, ne juge point si elles sont ou non conformes au seul
Principe qui doit les vivifier ; sa fonction nĠest que de rendre cette
expression rgulire ; et cĠest ce qui ne peut jamais manquer dĠarriver,
puisque, lorsque la Grammaire agit, elle est toujours juste, ou elle ne dit rien.
Je nĠemploierai pour
preuve, que ce qui entre dans la composition du discours, ou ce qui est connu
vulgairement sous le nom de parties dĠoraison. Parmi ces parties du discours,
les unes sont fixes, fondamentales et indispensables pour complter lĠexpression
dĠune pense, et elles sont au nombre de trois. Les autres ne sont que des
accessoires ; aussi le nombre nĠen est-il pas gnralement dtermin.
Les trois parties
fondamentales du discours, et sans lesquelles il est de toute impossibilit de
rendre une pense, sont le nom ou le pronom actifs, le verbe qui exprime la
manire dĠexister, ainsi que les actions des Etres, enfin le nom ou le pronom
passif qui est le sujet ou le produit de lĠaction. Que tout homme examine cette
proposition avec la rigueur quĠil jugera propos dĠy employer, il verra
toujours quĠun discours quelconque ne peut avoir lieu sans reprsenter une
action, quĠune action ne peut se concevoir si elle nĠest conduite par un agent
qui lĠopre, et suivie de lĠeffet qui en est, en doit, ou en peut tre le
rsultat ; que si lĠon supprime lĠune ou lĠautre de ces trois parties, nous ne
pouvons prendre de la pense une notion complte, et quĠalors nous sentons
quĠil manque quelque chose lĠordre quĠexige notre intelligence.
En effet, un nom ou un substantif seul, ne dit absolument
rien sĠil nĠest accompagn dĠun agent qui opre sur lui et dĠun verbe qui
dsigne de quelle manire cet agent opre sur ce nom et en dispose. Retranchez
lĠun ou lĠautre de ces trois signes, le discours nĠoffrira plus quĠune ide
tronque et dont notre intelligence attendra toujours le complment, au lieu
quĠavec ces trois signes seuls nous pouvons complter une pense, parce que
nous pouvons y reprsenter lĠagent, lĠaction, et le produit ou le sujet. Il est
donc certain que cette Loi de la Grammaire est invariable, et que dans quelque
langue que lĠon choisisse un exemple, on le trouvera conforme au principe que
je viens de poser, puisque cĠest celui de la Nature mme, et des Lois tablies
par essence dans les facults intellectuelles de lĠhomme.
QuĠon rflchisse prsent sur tout ce que jĠai dit du
poids, du nombre et de la mesure ; quĠon voie si ces Lois ne comprennent pas
lĠhomme dans leur empire avec tout ce qui est en lui, et tout ce qui provient
de lui ; quĠon se rappelle encore ce que jĠai dit de ce fameux Ternaire dont
jĠai annonc lĠuniversalit ; quĠon examine sĠil y a quelque objet quĠil
nĠembrasse pas, et quĠon apprenne alors prendre une ide plus noble quĠon ne
lĠa fait jusquĠ prsent, de lĠEtre qui malgr sa dgradation, peut porter sa
vue jusque l ; qui peut rapprocher de lui de pareilles connaissances, et
saisir un ensemble aussi tendu.
On pourrait cependant mĠopposer quĠil est des cas o les
trois parties que je reconnais comme fondamentales dans le discours, ne sont
pas toutes exprimes ; que souvent il nĠy en a que deux, quelquefois quĠune, et
mme quelquefois point du tout, comme dans une ngation ou affirmation. Mais
cette objection tombe dĠelle-mme, quand on observera que dans tous ces cas, le
nombre des trois parties fondamentales conserve toujours son pouvoir, et que sa
Loi y subsiste toujours, parce que celles des parties du discours qui ne seront
pas exprimes, ne seront que sous-entendues, quĠelles tiendront toujours leur
rang, et que mme ce ne sera que par leur liaison tacite avec elles, que les
autres produiront leur effet.
Et vritablement, quand je ne rpondrais une question que
par une monosyllabe, ce monosyllabe offrirait toujours lĠimage du Principe
ternaire, car il annoncerait toujours de ma part une action quelconque relative
lĠobjet quĠon mĠa prsent, et cĠest dans la question mme que se
trouveraient exprimes les parties du discours qui seraient sous-entendues dans
ma rponse. Je nĠen donnerai point dĠexemple, chacun pouvant sĠen former
aisment.
Ainsi, je vois donc partout avec la plus grande vidence les
trois signes de lĠagent, de lĠaction et du produit ; et cet ordre tant commun
tous les Etres pensants, je ne crains point de dire que quand ils le
voudraient, ils ne pourraient sĠen carter.
Je ne parle point de lĠordre dans lequel ces trois signes
devraient tre arrangs pour tre en conformit avec lĠordre des facults
quĠils reprsentent ; cet ordre a t sans doute interverti, en passant par la
main des hommes, et presque toutes les langues des Nations varient l-dessus.
Mais la vraie langue tant unique, lĠarrangement de ces signes nĠet pas t
sujet tous ces contrastes, si lĠhomme et su la conserver.
Il ne faut pas croire cependant que mme dans la vraie langue,
ces trois signes eussent toujours t disposs dans le mme ordre o ils le
sont dans nos facults intellectuelles ; car ces signes nĠen sont que
lĠexpression sensible, et je suis convenu que le sensible ne pouvait jamais
avoir la mme marche que lĠintellectuel ; cĠest--dire, que la production ne
pouvait jamais tre susceptible des mmes lois que son Principe gnrateur.
Mais la supriorit quĠelle et eu sur toutes les autres
langues, cĠest que son expression sensible nĠaurait jamais vari, et que cette
expression et suivi, sans la moindre altration, lĠordre et les Lois qui sont
propres et particulires son essence. Cette langue et eu de plus, ainsi
quĠon lĠa dj vu, lĠavantage dĠtre couvert de toute quivoque, et dĠavoir
toujours la mme signification, parce quĠelle tient la nature des choses, et
que la nature des choses est invariable.
Du
Verbe
Parmi les trois signes
fondamentaux auxquels toute expression de nos penses est assujettie, il en est
un qui mrite par prfrence notre attention, et sur lequel nous allons jeter
un moment les yeux ; cĠest celui qui lie les deux autres, qui est lĠimage de
lĠaction parmi nos facults intellectuelles, et lĠimage du Mercure parmi les
principes corporels ; en un mot, cĠest celui quĠon nomme le Verbe parmi les
Grammairiens.
Il ne faut donc pas
oublier que sĠil est lĠimage de lĠaction, cĠest sur lui que tout lĠÏuvre
sensible est appuy ; et que puisque la proprit de lĠaction est de tout
faire, celle de son signe ou de son image est de reprsenter et dĠindiquer tout
ce qui se fait.
Aussi, quĠon
rflchisse sur les proprits de ce signe dans la composition du discours ;
quĠon voie que plus il est fort et expressif, plus les rsultats qui en
proviennent sont sensibles et marqus ; quĠon suive cette exprience facile
faire, que mme dans toutes les choses soumises au pouvoir ou aux conventions
de lĠhomme, lĠeffet en est rgl, dtermin, anim principalement par le Verbe.
Enfin, que les Observateurs examinent si ce nĠest pas par ce signe appel
Verbe, que se manifeste tout ce que nous connaissons de plus intellectuel et de
plus actif en nous ; sĠil nĠest pas le seul des trois signes qui soit
susceptible de fortifier ou dĠaffaiblir lĠexpression, tandis que les noms de lĠagent
et du sujet une fois fixs, demeurent toujours les mmes ; cĠest par l quĠon
jugera si nous avons t fonds lui attribuer lĠaction, puisquĠil en est
vraiment dpositaire, et quĠil faut absolument son secours pour que quelque
chose se fasse, ou sĠexprime mme tacitement.
CĠest ici le lieu de
remarquer, pourquoi les Observateurs oisifs et les Kabbalistes spculatifs, ne
trouvent rien, cĠest quĠils parlent toujours, et quĠils ne VERBENT jamais.
Je ne mĠtendrai pas
davantage sur les proprits du Verbe ; des yeux intelligents pourront, dĠaprs
ce que jĠai dit, faire les plus importantes dcouvertes, et se convaincre
eux-mmes quĠ tous les instants de sa vie, lĠhomme reprsente lĠimage sensible
des moyens par lesquels tout a pris naissance, tout agit, et tout est gouvern.
Voil donc encore une des Lois auxquelles tous les Etres qui
ont le privilge de la parole, sont obligs de se soumettre, et voil pourquoi
jĠai dit que toutes les Nations de la Terre nĠavaient quĠune langue, quoique la
manire dont elles sĠexpriment ft universellement diffrente.
Des
parties accessoires du discours
Je nĠai point parl
des autres parties qui entrent dans la composition du discours ; je les ai
annonces simplement comme accessoires, ne servant quĠ aider lĠexpression,
suppler la faiblesse des mots, et dtailler quelques rapports de lĠaction
; ou si lĠon veut, comme des images et des rptitions des trois parties que
nous avons reconnues comme seules essentielles pour complter le tableau dĠune
pense quelconque.
En effet, on doit savoir que les Articles, ainsi que les
terminaisons des noms dans les langues qui nĠont point dĠArticles, servent
exprimer le nombre et le genre des noms, et dterminer les rapports
essentiels qui sont entre lĠagent, lĠaction et le sujet ; que les Adjectifs
expriment les qualits des noms, que les Adverbes sont les adjectifs du verbe
ou de lĠaction ; enfin, que les autres parties de lĠoraison forment la liaison
du discours, et en rendent le sens plus ou moins expressif, ou les priodes
plus harmonieuses ; mais comme lĠusage de ces diffrents signes nĠest pas
uniformment commun toutes les langues; quĠil tient beaucoup aux mÏurs et aux
habitudes des Nations, toutes choses qui tant lies au sensible doivent en
suivre les variations, on ne peut les admettre au rang des parties fixes et
immuables du discours ; ainsi nous ne les emploierons point dans les preuves
que nous apportons de lĠunit de la langue de lĠhomme.
Rapports
universels de la grammaire
JĠengage nanmoins les
Grammairiens considrer leur Science avec un peu plus dĠattention quĠils ne
lĠont fait sans doute jusquĠ prsent. Ils avouent bien que les langues
viennent dĠune source suprieure lĠhomme, et que toutes les Lois en sont
dictes par la Nature ; mais ce sentiment obscur a produit chez eux peu
dĠeffets, et ils sont bien loigns de souponner dans les langues tout ce
quĠils y pourraient trouver.
Veut-on en savoir la raison, cĠest quĠils font sur la
Grammaire ce que les Observateurs font sur toutes les sciences ; cĠest--dire,
quĠils jettent en passant un coup dĠÏil sur le Principe, mais que nĠayant pas
le courage de sĠy fixer longtemps, ils se rabaissent sur des dtails dĠordre
sensible et mcanique, qui absorbent toutes leurs facults, et laissent
sĠobscurcir en eux la plus essentielle, celle de lĠintelligence. Que les
Grammairiens se persuadent donc que les Lois de leur Science tenant au Principe
comme tous les autres, ils y peuvent dcouvrir une source inpuisable de
lumires et de Vrits, dont peine ont-ils la moindre ide.
Le petit nombre qui
leur en a t offert, doit leur paratre suffisant pour les mettre sur la voie
; sĠils y ont vu clairement les signes reprsentatifs des facults des Etres
intellectuels, ils y pourront voir la mme chose par rapport aux Etres qui ne
le sont pas. Ils y pourront prendre une ide nette des Principes qui ont t
tablis sur la Matire, en considrant simplement la diffrence quĠil y a entre
le substantif et lĠadjectif ; lĠun est lĠEtre ou le Principe inn ; lĠadjectif
exprime les facults de tous genres qui peuvent tre supposes dans ce Principe
; mais ce quĠil faut observer avec soin, cĠest que lĠadjectif ne peut de
lui-mme se joindre au substantif, de mme que le substantif seul est dans
lĠimpuissance de produire lĠadjectif ; lĠun et lĠautre sont dans lĠattente
dĠune action suprieure qui les rapproche et qui les lie selon son gr ; ce
nĠest quĠen vertu de cette action quĠils peuvent recevoir leur union et
manifester des proprits.
Remarquons aussi que
cĠest lĠouvrage de la pense mme et de lĠintelligence, dĠemployer propos les
adjectifs ; que cĠest elle qui les aperoit ou qui les cre et les communique
en quelque sorte aux sujets quĠelle veut en revtir ; reconnaissons ds lors la
proprit immense de cette action universelle que nous avons fait observer
ci-devant, puisquĠil est certain que nous la trouvons partout.
Bien plus, cette mme
action, aprs avoir ainsi communiqu des facults ou des adjectifs aux
Principes inns ou aux substantifs, peut son gr les tendre, les diminuer,
et mme les retirer tout fait, et faire ainsi rentrer lĠEtre dans son premier
tat dĠinaction, image assez sensible de ce quĠelle opre en ralit sur la
Nature.
Mais dans cette
dissolution, les Grammairiens pourront voir aussi, sans crainte de se tromper.
que lĠadjectif qui nĠest que la qualit de lĠEtre, ne peut pas subsister sans
un Principe, un sujet ou substantif, au lieu que le substantif peut trs bien
tre indiqu dans le discours, sans ses qualits ou ses adjectifs ; dĠo ils
pourront voir un rapport avec ce qui a t expos sur lĠexistence des Etres
immatriels corporels indpendante de leurs facults sensibles ; dĠo ils
pourront comprendre aussi ce qui a t dit de lĠternit des Principes de la
Matire, quoique la Matire mme ne puisse pas tre ternelle, attendu que
nĠtant que lĠeffet dĠune runion, elle nĠest rien de plus quĠun adjectif.
CĠest par l ensuite
quĠils pourront concevoir comment il est possible que lĠhomme soit priv de ses
premiers attributs, puisque cĠest par une main suprieure quĠil en avait t
revtu ; mais en mme temps reconnaissant avec encore plus de certitude sa
propre insuffisance, ils avoueront que pour tre rtabli dans ces mmes droits,
il lui faut absolument le secours de cette mme main qui lĠen a dpouill, et
qui ne lui demande, comme je lĠai dit plus haut, que le sacrifice de sa volont
pour les lui rendre.
Ils pourront encore trouver dans les six Cas, les six
principales modifications de la Matire, de mme que le dtail des actes de sa formation
et de toutes les rvolutions quĠelle subit. Les genres seront pour eux lĠimage
des Principes opposs et qui sont irrconciliables ; en un mot, ils pourront
faire une multitude dĠobservations de cette espce, qui sans tre le fruit de
lĠimagination, ni des Systmes, les convaincront de lĠuniversalit du Principe,
et que cĠest la mme main qui conduit tout.
De
la vraie langue
Mais aprs avoir
tabli, comme je lĠai fait, cette langue unique, universelle, offerte
lĠhomme, mme dans lĠtat de privation auquel il est rduit, je dois mĠattendre
la curiosit de mes Lecteurs sur le nom et lĠespce de cette mme langue.
Quant au nom, je ne
pourrai les satisfaire, mĠtant promis de ne rien nommer : mais quant
lĠespce, je leur avouerai que cĠest cette langue dont je leur ai dj dit que
chaque mot portait avec soi-mme la vraie signification des choses, et les
dsignait si bien, quĠil les faisait clairement apercevoir. JĠajouterait que
cĠest celle qui fait lĠobjet des vÏux de toutes les hommes dans toutes leurs
institutions, que chacun dĠeux cultive en particulier et avec soin sans le
savoir, et quĠils tchent tous dĠexprimer dans tous les ouvrages quĠils
enfantent ; car elle est si bien grave en eux, quĠils ne peuvent rien produire
qui nĠen porte le caractre.
Je ne peux donc rien faire de mieux pour en indiquer la
connaissance mes semblables, que de les assurer quĠelle tient leur Essence
mme, et que cĠest en vertu de cette langue seule quĠils sont des hommes. Alors
donc, quĠils voient si jĠai eu tort de leur dire quĠelle tait universelle, et
si malgr les faux usages quĠils en font, il leur sera jamais possible de
lĠoublier entirement, puisque pour y parvenir, il faudrait quĠils pussent se
donner une autre Nature ; cĠest l tout ce que je puis rpondre la question
prsente ; poursuivons.
Des
ouvrages de lĠHomme
JĠai dit que cette
langue se manifestait de deux manires, comme toutes les autres langues, savoir
par lĠexpression verbale et par lĠcriture ; et comme je viens de dire il nĠy a
quĠun instant, que tous les ouvrages des hommes portaient son empreinte, il est
ncessaire que nous en parcourions quelques-uns, afin de mieux voir, tout faux
quĠils sont, le rapport quĠils ont avec leur source.
Considrons dĠabord
ceux de leurs ouvrages qui comme image de lĠexpression verbale de la langue
dont il sĠagit, doivent nous en offrir lĠide la plus juste et la plus leve ;
nous considrerons ensuite ceux qui ont du rapport avec les caractres ou
lĠcriture de cette langue.
La premire espce de
ces ouvrages comprend gnralement tout ce qui est regard parmi les hommes
comme le fruit du gnie, de lĠimagination, du raisonnement et de
lĠintelligence, ou en gnral ce qui fait lĠobjet de tous les genres possibles
de la Littrature et des Beaux-Arts.
Dans cette espce de
productions de lĠhomme, qui toutes semblent faire classe part, nous voyons
cependant rgner le mme dessein, nous les voyons toutes animes du mme motif,
qui est celui de peindre, de prouver leur objet, et dĠen persuader la ralit,
ou au moins de lui en donner les apparences.
Des
productions intellectuelles
Si les partisans de
lĠun ou de lĠautre de ces genres de productions se laissent quelquefois
surprendre par la jalousie, et sĠils tchent dĠtablir leur crdit, en
rpandant du mpris sur les autres branches quĠils nĠont pas cultives, cĠest
un tort vident quĠils font la science, et lĠon ne peut douter que parmi les
fruits des facults intellectuelles de lĠhomme, ceux-l nĠaient la prfrence,
qui sans rien enlever aux autres, sĠtayeront au contraire de leur secours, et
offriront par l un got plus solide et des beauts moins quivoques.
Cette ide est
certainement celle de tous les hommes judicieux et dous dĠun got et vrai ;
ils savent que ce ne sera jamais que dans une union intime et universelle, que
leurs productions pourront trouver plus de force et plus de consistance, et
depuis longtemps il est reu que toutes les parties de la Science sont lies et
se communiquent rciproquement des secours.
Et en effet, cĠest un
sentiment si naturel lĠhomme, quĠil le porte partout avec lui, lors mme
quĠil tient une marche que ce Principe dsavoue. Si un Orateur voulait
condamner les Sciences, il faudrait quĠil se montrt savant ; si un Artiste
voulait dprimer lĠloquence, il ne serait pas cout, sĠil nĠen employait le
langage.
Cependant cette utile
observation, toute juste quĠelle soit, ayant t faite vaguement, nĠa presque
produit aucun fruit ; et les hommes se sont accoutums dans cela comme dans
tout le reste, faire des distinctions absolues, et considrer chacune des
ces diffrentes parties comme autant dĠobjets trangers les uns aux autres.
Ce nĠest pas que dans
ces ouvrages des facults intellectuelles de lĠhomme, nous ne devions discerner
diffrents genres, et que tout doive nĠy reprsenter que le mme sujet. Au
contraire, puisque ces facults sont elles-mmes diffrentes entre elles, et
que nous y pouvons remarquer des distinctions frappantes, il est naturel de
penser que leurs fruits doivent indiquer cette diffrence, et quĠils ne peuvent
pas se ressembler ; mais en mme temps, comme ces facults sont essentiellement
lies, et quĠil est de toute impossibilit que lĠune agisse sans le secours des
autres, nous voyons par l quĠil est ncessaire que la mme liaison rgne entre
leurs diffrentes sortes de productions, et quĠelles annoncent toutes la mme
origine.
Mais jĠen ai dj trop
dit sur un objet qui nĠest quĠaccessoire mon plan ; je reviens lĠexamen que
jĠai commenc sur les rapports qui se trouvent entre la langue unique et
universelle, et les diffrentes productions intellectuelles de lĠhomme.
De quelque espce que
soient ces productions, nous pouvons les rduire deux classes auxquelles
toutes les autres ressortiront, parce que dans tout ce qui existe, ne pouvant y
avoir que de lĠintellectuel et du sensible, tout ce que lĠhomme saurait
produire, nĠaura jamais que lĠune ou lĠautre de ces deux parties pour objet. Et
en effet, tout ce que les hommes imaginent et produisent journellement en ce
genre, se borne instruire ou mouvoir, raisonner ou toucher ; il leur
est absolument impossible de dire et de manifester quelque chose hors
dĠeux-mmes qui nĠait pour but lĠun ou lĠautre de ces deux points ; et quelques
divisions que lĠon fasse des productions intellectuelles des hommes, lĠon verra
toujours quĠils se proposent ou dĠclairer, et dĠamener la connaissance de
Vrits quelconques, ou de subjuguer lĠhomme intellectuel par le sensible, et
de lui faire prouver des situations, dans lesquelles nĠtant plus le matre de
lui-mme, il sait au pouvoir de la voix qui lui parle, et suive aveuglment le
charme bon ou mauvais, qui lĠentrane.
Nous attribuerons la
premire Classe tous les ouvrages de raisonnement, ou en gnral tout ce qui ne
devrait procder que par axiomes, et tout ce qui se borne tablir des faits.
Nous attribuerons la
seconde tout ce qui a pour but de faire sur le cÏur de lĠhomme des impressions
de quelque genre que ce soit, et de lĠagiter nĠimporte dans quel sens.
Or, dans lĠune ou lĠautre de ces classes, quel est lĠobjet
du dsir des Compositeur ? NĠest-ce pas de montrer leur sujet sous des faces si
lumineuses ou si sduisantes, que celui qui les contemple ne puisse en
contester la vrit, ni rsister la force et aux attraits des moyens dont on
fait usage pour le charmer ? Quelles ressources emploient-ils pour cela ? Ne
mettent-ils pas tous leurs soins se rapprocher de la nature mme de lĠobjet
qui les occupe ? Ne tchent-ils pas de remonter jusquĠ sa source, de pntrer
jusques dans son essence ? En un mot, tous leurs efforts ne tendent-ils pas
si bien faire accorder lĠexpression avec ce quĠils conoivent, et la rendre
si naturelle et si vraie, quĠils soient assurs de faire effet sur leurs
semblables, comme si lĠobjet mme tait en leur prsence ? Ne sentons-nous pas
nous-mmes plus ou moins ce violent effet sur nous, selon que le Compositeur
approche plus ou moins de son but ? Cet effet nĠest-il pas gnral, et nĠy
a-t-il pas en ce genre des beauts qui sont telles par toute la Terre ?
CĠest donc l pour nous lĠimage des facults de cette
vritable langue dont nous traitons, et cĠest dans les Ïuvres mmes des hommes
et dans leurs efforts, que nous trouvons les traces de tout ce qui a t dit
sur la justesse et la force de son expression, ainsi que sur son universalit.
Il ne faut point sĠarrter cette
ingalit dĠimpressions qui rsulte de la diffrence des idiomes et des langues
conventionnelles tablies parmi les diffrents Peuples ; comme cette diffrence
de langage nĠest quĠune dfectuosit accidentelle, et non pas de nature ; que
dĠailleurs lĠhomme peut parvenir lĠeffacer en se familiarisant avec les
idiomes qui lui sont trangers, elle ne pourrait rien faire contre le principe,
et je ne crains point de dire que toutes les langues de la Terre sont autant de
tmoignages qui le confirment.
De la posie
Quoique jĠaie rduit deux classes les productions verbales
des facults intellectuelles de lĠhomme, je ne perds pas de vue nanmoins la
multitude de branches et de subdivisions dont elles sont susceptibles, tant par
le nombre des objets diffrents qui sont du ressort de notre raisonnement, que
par lĠinfinit de nuances que nos affections sensibles peuvent recevoir.
Sans en faire lĠnumration, ni les examiner chacune en
particulier, on peut seulement dans chaque classe en considrer une principale
et qui tienne le premier rang, telles que la Mathmatique parmi les objets de
raisonnement, et la Posie parmi ceux qui sont relatifs la facult sensible de
lĠhomme. Mais ayant trait prcdemment de la partie Mathmatique, jĠy
renverrai le Lecteur, afin quĠil sĠy confirme de nouveau de la ralit et de
lĠuniversalit des principes que je lui expose.
Ce sera donc sur la Posie que jĠarrterai en ce moment ma
vue, la regardant comme la plus sublime des productions des facults de
lĠhomme, celle qui le rapproche le plus de son Principe, et qui par les
transports quĠelle lui fait sentir, lui prouve le mieux la dignit de son
origine. Mais autant ce langage sacr sĠennoblit encore en sĠlevant vers son
vritable objet, autant il perd de sa dignit en se rabaissant des sujets
factices ou mprisables, auxquels il ne peut toucher sans se souiller comme par
une prostitution.
Ceux mmes qui sĠy sont consacrs, nous lĠont toujours
annonc comme le langage des Hros et des Etres bienfaisants quĠils ont peint
veillants la sret et la conservation des hommes ? Ils en ont tellement
senti la noblesse, quĠils nĠont pas craint de lĠattribuer mme celui quĠils
regardent comme lĠAuteur de tout; et cĠest le langage quĠils ont choisi par
prfrence lorsquĠils en ont annonc les oracles, ou quĠils ont voulu lui
adresser des hommages.
Ce langage, toutefois, dois-je avertir quĠil est indpendant
de cette forme triviale dans laquelle les hommes sont convenus chez les
diffrentes Nations, de renfermer leurs penses ? Ne sait-on pas que cĠest une
suite de leur aveuglement dĠavoir cru par l multiplier les beauts, pendant
quĠils nĠont fait que surcharger leur travail, et que cette attention superflue
laquelle ils nous asservissent, ayant pour but dĠaffecter notre facult
sensible corporelle, ne peut manquer de prendre dĠautant sur notre vraie
sensibilit.
Mais ce langage est
lĠexpression et la voix de ces hommes privilgis, qui nourris par la prsence
continuelle de la Vrit, lĠont peinte avec le mme feu qui lui sert de
substance, feu vivant par soi et ds lors ennemi dĠune froide uniformit, parce
quĠil se commande dans tous ses actes, quĠil se cre lui-mme sans cesse, et quĠil
est par consquent toujours neuf.
CĠest dans une telle
Posie que nous pouvons voir lĠimage la plus parfaite de cette langue
universelle que nous essayons de faire connatre, puisque quand elle atteint
vraiment son objet, il nĠest rien qui ne doive plier devant elle ; puisquĠelle
a, comme son Principe, un feu dvorant qui lĠaccompagne tous ses pas, qui
doit tout amollir, tout dissoudre, tout embraser, et que mme cĠest la premire
loi des Potes de ne pas chanter quand ils nĠen sentent pas la chaleur.
Ce nĠest pas que ce
feu doive produire partout les mmes effets : comme tous les genres sont de son
ressort, il se plie leur diffrente nature, mais il ne doit jamais paratre
sans remplir son but, qui est dĠentraner tout aprs lui.
Que lĠon voie
prsent si une telle Posie aurait jamais pu prendre naissance dans une source
frivole ou corrompue ; si la pense qui lĠenfante ne doit pas tre au plus haut
degr dĠlvation, et sĠil ne serait pas vrai de dire que le premier des hommes
a d tre le premier des Potes ?
Que lĠon voie aussi,
si la Posie humaine peut elle-mme tre cette langue vraie et unique que nous
savons appartenir notre espce ? Non, sans doute ; elle nĠen est quĠune
faible imitation ; mais comme parmi les fruits des travaux de lĠhomme, cĠest
celui qui tient de plus prs son Principe, je lĠai choisi pour en donner
lĠide qui lui convient le mieux.
Aussi, peut-on dire que ces mesures conventionnelles que les
hommes emploient dans la Posie quĠils ont invente, tout imparfaites quĠelles
paraissent, ne doivent pas moins nous offrir la preuve de la prcision et de la
justesse de la vraie langue dont le poids, le nombre et la mesure son
invariables.
Nous pourrions
galement reconnatre que cette Posie sĠappliquant tous les objets, la vraie
langue dont elle nĠest que lĠimage, doit plus forte raison tre universelle
et pouvoir embrasser tout ce qui existe. Enfin ce serait par un examen plus
dtaill des proprits attaches ce langage sublime, que nous pourrions nous
rapprocher de plus prs de son modle, et lire jusques dans sa source.
CĠest l ou nous
verrions pourquoi la Posie a eu tant dĠempire sur les hommes de tous les
temps, pourquoi elle a opr tant de prodiges, et dĠo vient cette admiration
gnrale que toutes les Nations de la Terre conservent pour ceux qui sĠy sont
distingus, ce qui tendrait encore nos ides sur le Principe qui lui a donn
la naissance.
Nous y verrions aussi que lĠusage que les hommes en font
souvent, lĠavilit et la dfigure au point de la rendre mconnaissable, ce qui
nous prouverait que chez eux elle nĠest pas toujours le fruit de cette langue
vraie que nous occupe, que cĠest une profanation de lĠemployer la louange des
hommes ; une idoltrie de la consacrer la passion, et quĠelle ne devrait
jamais avoir dĠautre objet que de montrer aux hommes lĠasile dĠo elle est
descendue avec eux, pour leur faire natre le vertueux dsir de suivre ses
traces, et dĠy retourner.
Des
caractres de lĠcriture
Mais il me suffit
dĠavoir mis sur la voie, pour que ceux qui auront quelque dsir, puissent
pntrer beaucoup plus loin dans la carrire. Passons la seconde manire dont
nous avons vu que la vraie langue devait se manifester, cĠest--dire, aux
caractres de lĠcriture.
Je ne crains point dĠassurer
que ces caractres sont aussi varis et aussi multiplis que tout ce qui est
renferm dans la Nature, quĠil nĠy a pas un seul Etre qui ne puisse y trouver
sa place et y servir de signe, et que tous y trouvent leur image et leur
reprsentation vritable, ce qui porte ces caractres un nombre si immense,
quĠil est impossible un homme de les conserver tous dans sa mmoire, non
seulement par leur multitude inconcevable, mais aussi par leur diffrence et
leur bizarrerie.
Quand on supposerait
en outre quĠun homme pt retenir tous ceux dont il aurait eu connaissance, il
ne pourrait pas se flatter de nĠavoir plus rien apprendre l-dessus ; car
tous les jours la Nature produit de nouveaux objets, ce qui tout en nous
montrant lĠinfinit des choses, nous montre aussi la borne et la privation de
notre espce qui ne peut jamais parvenir les embrasser toutes, puisque
ici-bas elle ne peut pas seulement parvenir connatre toutes les lettres de
son Alphabet.
La varit de ces
objets renferms dans la Nature, sĠtend non seulement sur leur forme, ainsi
quĠon peut aisment sĠen convaincre, mais encore sur leur couleur et sur la
place quĠils occupent dans lĠordre des choses ; ce qui fait que lĠcriture de
la langue vraie varie autant que la multitude des nuances quĠon peut voir sur
les corps matriels, car chacune de ces nuances porte autant de diffrentes
significations.
Enfin, les caractres
quĠelle emploie sont aussi nombreux que les points de lĠhorizon ; et comme
chacun de ces points occupe une place qui nĠest quĠ lui, chacune des lettres
de la vraie langue a aussi un sens et une explication qui lui sont propres.
Mais je mĠarrte,
Vrit sainte, ce serait usurper tes droits que de publier mme obscurment tes
secrets, cĠest toi seul les dcouvrir qui il te plat, et comme il te
plat. Pour moi, je dois me borner les respecter en silence, et rassembler
tous mes dsirs pour que mes semblables puissent ouvrir les yeux ta lumire,
et que dsabuss des illusions qui les sduisent, ils soient assez sages et
assez heureux pour se prosterner tous tes pieds.
Prenant donc toujours
la prudence pour guide, je dirai que cĠest cette multitude infinie des
caractres de la langue vraie, et leur norme varit qui a introduit dans les
langues humaines une diversit si grande, que peu dĠentre elles se servent des
mmes signes, et que celles qui sĠaccordent sur ce point, varient encore sur
leur quantit, en admettant ou en rejetant quelques signes, chacune selon son
idiome et son gnie particulier.
Mais, de mme que les caractres de la vraie langue sont
aussi multiplis que les Etres renferms dans la Nature, de mme il est aussi
certain que nul de ces caractres ne peut prendre son origine que dans cette
mme Nature, et que cĠest dans elle o ils puisent tout ce qui sert les
distinguer, puisque hors dĠelle, il nĠy a rien de sensible. CĠest ce qui fait
aussi que malgr la varit des caractres que les langues humaines emploient,
elles ne peuvent jamais sortir de ces mmes bornes, et que cĠest toujours dans
des lignes et dans des figures, quĠelles sont obliges de prendre tous les
signes de leur convention ; ce qui prouve dĠune manire vidente que les hommes
ne peuvent rien inventer.
De
la peinture
Nous nous convaincrons
de tout ceci par quelques observations sur lĠart de la Peinture, que lĠon peut
regarder comme ayant pris naissance dans les caractres de la langue en
question, ainsi que la Posie humaine lĠavait prise dans son expression
verbale.
SĠil est certain que cette langue est unique, et aussi ancienne
que le temps, on ne peut douter que les caractres quĠelle emploie, nĠaient t
les premiers modles. Les hommes qui se sont attachs lĠtudier, ont eu
souvent besoin de soulager leur mmoire par des notes et par des copies. Or,
cĠest dans ces copies quĠil fallait la plus grande prcision, puisque dans
cette multitude de caractres qui ne sont distingus quelquefois que par la
plus lgre diffrence, il est constant que la moindre altration pouvait les
dnaturer et les confondre. On doit sentir que si les hommes eussent t sages,
ils nĠauraient pas fait dĠautre usage de la peinture, et mme pour lĠintrt de
cet Art, ils eussent t heureux de sĠen tenir lĠimitation et la copie de
ces premiers caractres ; car sĠils sont avec raison si dlicats sur le choix
des modles, o pouvaient-ils en trouver de plus vrais et de plus rguliers que
ceux qui exprimaient la nature mme des choses ? SĠils sont si recherchs sur
la qualit et lĠemploi des couleurs, o pouvaient-ils mieux sĠadresser quĠ des
formes qui portaient chacune leur couleur propre ? Enfin, sĠils dsirent des
tableaux durables, comment pouvaient-ils y mieux russir quĠen les copiant
dĠaprs des objets toujours neufs, et dont ils peuvent tout moment faire
comparaison avec leurs productions ?
Mais la mme
imprudence qui avait loign lĠhomme de son Principe, lĠa encore loign des
moyens qui lui sont accords pour y retourner ; il a perdu sa confiance dans
ces guides vrais et lumineux, qui secondant son intention pure, lĠauraient
srement ramen son but. Il nĠa plus cherch ses modles dans des objets
utiles et salutaires, et dont il et pu continuellement recevoir les secours,
mais dans des formes passagres et trompeuses, qui ne lui offrant que des
traits incertains et des couleurs changeantes, lĠexposent tous les jours
varier sur ses propres principes et mpriser ses ouvrages.
CĠest ce qui lui
arrive journellement, en se proposant, comme il fait, dĠimiter des quadrupdes,
des reptiles et autres animaux, de mme que tous les autres Etres dont il est
environn ; parce que cette occupation, tout innocente et tout agrable quĠelle
soit en elle-mme, accoutume lĠhomme fixer les yeux sur ce qui lui est
tranger, et lui fait perdre non seulement la vue, mais lĠide mme de ce qui
lui est propre ; cĠest--dire, que les objets que lĠhomme sĠoccupe
reprsenter aujourdĠhui, ne sont que lĠapparence de ceux quĠil devrait tudier
tous les jours ; et la copie quĠil en fait devant, selon tous les Principes
tablis, tre encore infrieure ses modles, il en rsulte que la Peinture
actuellement en usage, nĠest autre chose que lĠapparence de lĠapparence.
Nanmoins cĠest mme
par cette peinture grossire que nous pourrons nous convaincre parfaitement de
cette vrit incontestable, annonce plus haut, savoir, que les hommes
nĠinventent rien. NĠest-ce pas toujours en effet dĠaprs les Etres corporels
quĠils composent leurs tableaux ? Peuvent-ils prendre leurs sujets ailleurs,
puisque la peinture nĠtant que la science des yeux, elle ne peut sĠoccuper que
du sensible, et par consquent ne se trouver que dans le sensible ?
Dira-t-on que le
Peinture peut non seulement se passer de voir des objets sensibles, mais mme
que sĠlevant au-dessus dĠeux, il ne prendra des sujets que dans son
imagination ? Cette objection serait facile dtruire ; car laissons
lĠimagination la carrire la plus libre, permettons-lui tous les carts
auxquels elle pourra se porter, je demande si elle enfantera jamais rien qui
soit hors de la Nature, et si jamais on sera dans le cas de dire quĠelle ait
rien cr. Sans doute quĠelle aura la facult de se reprsenter des Etres
bizarres et des assemblages monstrueux, dont cette Nature, la vrit,
nĠoffrira pas dĠexemples ; mais ces Etres chimriques eux-mmes ne seront-ils
pas le produit de pices rapportes ? Et de toutes ces pices, y en aura-t-il
jamais une qui ne se trouve pas parmi les choses sensibles de la Nature ?
Il est donc certain
que dans la Peinture ainsi que dans tout autre Art, les inventions et les
ouvrages de lĠhomme ne sont rien de plus que des transpositions, et que loin de
rien produire de lui-mme, toutes ses Ïuvres se bornent donner aux choses une
autre place.
Alors lĠhomme peut
apprendre valuer le prix de ses productions dans la Peinture comme dans les
autres Arts, et tout en se livrant cette charmante occupation, il cessera de
croire la ralit de ses ouvrages, puisque cette ralit ne se trouve pas
mme dans les modles quĠil se choisit.
Il est inutile, je
pense, de dire que cette Peinture grossire ne porte pas moins avec elle des
signes frappants, quĠelle descend dĠun Art plus parfait, et que dans ce sens
elle est pour nous une nouvelle preuve de cette criture suprieure,
appartenante la langue unique et universelle, dont nous avons montr les proprits.
En effet, elle exige
la ressemblance de la Nature sensible dans tout ce quĠelle reprsente, elle ne
veut rien qui choque ni les yeux, ni le jugement, elle embrasse tous les Etres
de lĠUnivers, elle a mme port sa main hardie jusques sur des Etres
suprieurs.
Mais cĠest alors
quĠelle est vraiment rprhensible, parce que premirement ne pouvant les faire
connatre que par des traits sensibles et corporels, ds lors elle a raval ces
Etres aux yeux de lĠhomme, qui ne peut les connatre que par la facult
sensible de son intelligence, et jamais par le sensible de son intelligence, et
jamais par le sensible matriel, puisque ces Etres ne sont pas dans la Rgion
des corps.
En second lieu,
lorsque la Peinture a pris sur elle de vouloir les reprsenter, o a-t-elle
trouv le modle des corps quĠils nĠavaient point, et quĠelle voulait cependant
leur donner ? Ce nĠa pu tre sans doute que parmi les objets matriels de la
Nature, ou ce qui est la mme chose, dans une imagination peu rgle, mais qui
dans son dsordre mme, ne pouvait jamais employer que les Etres corporels qui
environnent lĠhomme dĠaujourdĠhui.
Quel rapport
pouvait-il donc exister alors entre le modle et lĠimage qui y avait t
substitue, et quelle ide ces sortes dĠimages ont-elles d faire natre ?
NĠest-il pas clair que cĠest l une des plus funestes suites de lĠignorance de
lĠhomme, celle qui lĠa le plus expos lĠidoltrie, et qui contribue sans
cesse lĠensevelir dans les tnbres ?
Et vraiment, que peut produire une Matire morte et des
traits figurs selon lĠimagination du Peintre, sinon lĠoubli de la simplicit
des Etres, dont la connaissance est si ncessaire lĠhomme, et sans laquelle
toute son espce est livre la plus effrayante superstition ? Et nĠest-ce pas
ainsi que les pas de lĠhomme, tout indiffrents quĠils sont en apparence,
lĠgarent insensiblement, et le jettent dans des prcipices dont il nĠaperoit
bientt plus les bords ?
Du
blason
LĠhomme ne sĠest donc
pas content de confondre la Peinture grossire et lĠouvrage de ses mains avec
les caractres vrais copis sur la Nature mme, il a encore mconnu le Principe
dĠo ces caractres vrais tirent leur origine ; voyant, dis-je, quĠil tait le
matre dĠemployer son gr tous les diffrents traits de cette Nature
corporelle pour en composer ses tableaux, il a eu la faiblesse de se reposer
avec complaisance sur son ouvrage, et dĠoublier la fois la supriorit des
modles quĠil aurait d choisir et la source qui pouvait les produire ; ou
plutt les ayant perdu de vue, il nĠa plus mme souponn leur existence.
On en doit dire autant du Blason, qui tire galement son
origine des caractres de la vraie langue. LĠhomme vulgaire sĠenorgueillit de
la noblesse de ses Armes, comme si les signes en taient rels, et quĠils
portassent vraiment avec eux-mmes les droits que le prjug leur attribue ; et
se laissant aveugler par les puriles distinctions quĠil attache lui-mme ces
signes, il a oubli quĠils nĠtaient que les tristes images des armes
naturelles accordes physiquement chaque homme pour lui servir de dfense, et
tre en mme temps le sceau de ses vertus, de sa force et de sa grandeur.
Erreurs
sur la vraie langue
Enfin il a fait la
mme chose sur lĠexpression verbale de cette langue sublime dont on a vu
quĠtait provenue la Posie. Les mots arbitraires et les langues de sa
convention ont pris dans sa pense la place de la vraie langue, cĠest--dire,
que ces langues conventionnelles nĠayant aucune uniformit, ni aucune marche
fixe ses yeux, quant lĠexpression, aux signes, et gnralement leurs
rapports universels avec la langue des facults intellectuelles dont elles
taient une imitation dfigure. Ds lors lĠide du Principe de cette langue unique
et universelle qui seule pourrait lĠclairer, sĠtant efface dans lui, il nĠa
plus distingu cette langue dĠavec celles quĠil avait tablies.
Or, si lĠhomme est assez born pour placer ses ouvrages
ct de ceux des Principes vrais et invariables, si sa main audacieuse croit
pouvoir tre gale celle de la Nature, si mme il a presque toujours confondu
les ouvrages de cette Nature avec le Principe soit gnral soit particulier qui
les manifeste, il ne faut plus tre surpris que toutes ses notions soient si
confuses et si tnbreuses, et quĠil ait non seulement perdu la connaissance et
lĠintelligence de la vraie langue, mais mme quĠil ne soit plus persuad quĠil
en existe une.
Moyens
de recouvrer la vraie langue
En mme temps, si
cette vraie langue est la seule qui puisse le remettre dans ses droits, lui
rendre la jouissance de ses attributs, lui faire connatre les principes de la
Justice, et le conduire dans lĠintelligence de tout ce qui existe, il est ais
de voir combien il perd en sĠen loignant, et sĠil a dĠautres ressources que
dĠemployer tous les moments de sa vie aux soins dĠen recouvrer la connaissance.
Mais, quelque immense, quelque effrayante que soit cette
carrire, il nĠest aucun homme qui doive se livrer au dsespoir et au
dcouragement, puisque jĠai toujours annonc que cette langue mme tait le
vritable domaine de lĠhomme ; quĠil nĠen a t priv que pour un temps ; que
loin dĠen tre jamais dpouill, on lui tend au contraire sans cesse la main
pour lĠy amener ; et vraiment le prix attach cette grce est si modique et
si naturel, quĠil est une nouvelle preuve de la bont du Principe qui lĠexige,
puisque cela se borne demander lĠhomme de ne pas assimiler les deux Etres
distincts qui le composent ; de reconnatre la diffrence des Principes de la
Nature entre eux et celle quĠils ont avec la Cause temporelle suprieure
cette mme Nature : cĠest--dire, de croire que lĠhomme nĠest point matire, et
que la Nature ne va pas toute seule.
De
la musique
Nous avons encore
examiner une des productions de cette langue vraie dont je tche de rappeler
lĠide aux hommes, cĠest celle qui se joint son expression verbale, qui en
rgle la force et en mesure la prononciation, cĠest enfin cet Art que nous
nommons la Musique, mais qui parmi les hommes nĠest encore que la figure de la
vritable harmonie.
Cette expression verbale ne peut employer des mots sans
faire entendre des sons ; or, cĠest lĠintime rapport des uns aux autres qui
forme les Lois fondamentales de la vraie Musique ; cĠest ce que nous imitons,
autant quĠil est en nous, dans notre Musique artificielle, par les soins que
nous nous donnons de peindre avec des sons le sens de nos paroles
conventionnelles ; mais, avant de montrer les principales dfectuosits de
cette Musique artificielle, nous allons parcourir une partie des vrais
principes quĠelle nous offre ; par-l on pourra dcouvrir des rapports assez
frappants avec tout ce qui a t tabli, pour se convaincre quĠelle tient
toujours la mme source, et que ds lors elle est du ressort de lĠhomme ;
cĠest aussi dans cet examen o lĠon pourra voir que quelque admirables que
soient nos talents dans lĠimitation musicale, nous restons toujours infiniment
au-dessous de notre modle ; ce qui fera comprendre lĠhomme, si cet instrument
puissant ne lui fut donn que pour contribuer des amusements puriles, et si
dans son origine il nĠtait pas destin un plus noble emploi.
De
lĠaccord parfait
Premirement, ce que
nous connaissons dans la Musique sous le nom dĠaccord parfait, est pour nous
lĠimage de cette Unit premire qui renferme tout en elle et de qui tout
provient, en ce que cet accord est seul et unique, quĠil est entirement rempli
de lui-mme, sans avoir besoin du secours dĠaucun autre son que des siens
propres ;en un mot en ce quĠil est inaltrable dans sa valeur intrinsque,
comme lĠUnit ; car il ne faut point compter pour une altration la
transposition de quelques-uns de ses sons, dĠo rsultent des accords de
diffrentes dnominations, attendu que cette transposition nĠintroduit aucun
nouveau son dans lĠaccord, et par consquent ne peut en changer la vritable
Essence.
Secondement, cet
accord parfait est le plus harmonieux de tous, celui qui convient seul
lĠoreille de lĠhomme, et qui ne lui laisse rien dsirer. Les trois premiers
sons qui le composent sont spars par deux intervalles de tierce qui sont
distincts, mais qui sont lis lĠun avec lĠautre. CĠest l la rptition de tout
ce qui se passe dans les choses sensibles, o nul Etre corporel ne peut
recevoir ni conserver lĠexistence sans le secours et lĠappui dĠun autre Etre
corporel comme lui, qui ranime ses forces et qui lĠentretienne.
Enfin, ces deux
tierces se trouvent surmontes dĠun intervalle de quarte, dont le son qui le
termine se nomme Octave. Quoique cette octave ne soit que la rptition du son
fondamental, cĠest elle nanmoins qui dsigne compltement lĠaccord parfait ;
car elle y tient essentiellement, en ce quĠelle est comprise dans les sons
primitifs que le corps sonore fait entendre au dessus du sien propre.
Ainsi, cet intervalle
quaternaire est alors lĠagent principal de lĠaccord ; il se trouve plac
au-dessus des deux intervalles ternaires, pour y prsider et en diriger toute
lĠaction, comme cette Cause active et intelligente que nous avons vue dominer
et prsider la double Loi de tous les Etres corporiss. Il ne peut, ainsi
quĠelle, souffrir aucun mlange, et quand il agit seul, comme cette Cause
universelle du temps, il est sr que tous ses rsultats sont rguliers.
Je sais cependant que
cette octave nĠtant la vrit, quĠune rptition du son fondamental, peut
la rigueur se supprimer, et ne point entrer dans lĠnumration des sons qui
composent lĠaccord parfait. Mais, premirement, cĠest elle qui termine
essentiellement la gamme ; en outre il est indispensable dĠadmettre cette
octave, si nous voulons savoir ce que cĠest que lĠalpha et lĠomga, et avoir
une preuve vidente de lĠunit de notre accord, le tout par une raison de
calcul, que je ne puis exposer autrement, quĠen disant que lĠoctave est le
premier agent, ou le premier organe par lequel dix a pu venir notre
connaissance.
Il ne faut pas non
plus exiger, dans le tableau sensible que je prsente, une uniformit entire
avec le Principe dont il nĠest que lĠimage, parce quĠalors la copie serait
gale au modle. Mais aussi, quoique ce tableau sensible soit infrieur, et
quĠen outre il puisse tre sujet varier, il nĠen existe pas moins dĠune
manire complte, il nĠen reprsente pas moins le Principe, parce que
lĠinstinct des sens supple au reste.
CĠest par cette raison
quĠayant prsent les deux tierces comme lies lĠune lĠautre, nous ne disons
point quĠil soit indispensable de les faire entendre toutes les deux ; on sait
que chacune dĠelles peut tre annonce sparment, sans que lĠoreille souffre,
mais la Loi nĠen sera pas moins vraie pour cela, parce que cet intervalle ainsi
annonc conserve toujours sa correspondance secrte avec les autres sons de
lĠaccord auquel il appartient ; ainsi cĠest toujours le mme tableau, mais dont
on ne voit plus quĠune partie.
On en peut dire
autant, lorsquĠon veut supprimer lĠoctave, ou mme tous les autres sons de
lĠaccord, et nĠen conserver quĠun quel quĠil soit, parce quĠun son entendu seul
nĠest point charge lĠoreille, et que dĠailleurs il pourrait lui-mme se
considrer comme le son gnrateur dĠun nouvel accord parfait.
Nous avons vu que la
quarte dominait sur les deux tierces infrieures, et que ces deux tierces
infrieures taient lĠimage de la double Loi qui dirigeait les Etres lmentaires.
NĠest-ce pas l alors o la Nature elle-mme nous indique la diffrence quĠil y
a entre un corps et son Principe, en nous faisant voir lĠun dans la sujtion et
la dpendance, tandis que lĠautre en est le chef et le soutien ?
Ces deux tierces nous
reprsentent en effet par leur diffrence lĠtat des choses prissables de la
Nature corporelle, qui ne subsiste pas de la Nature corporelle, qui ne subsiste
pas par des runions dĠactions diverses ; et le dernier son, form par un seul
intervalle quaternaire, est une nouvelle image du premier Principe ; car il
nous en rappelle la simplicit, la grandeur et lĠimmutabilit, tant par son
rang que par son nombre.
Ce nĠest pas que cette
quarte harmonique soit plus permanente que toutes les autres choses cres ;
ds quĠelle est sensible, elle doit passer ; mais cela nĠempche pas que mme
dans son action passagre, elle ne peigne lĠintelligence lĠessence et la
stabilit de sa source.
On trouve donc dans
lĠassemblage des intervalles de lĠaccord parfait, tout ce qui est passif et
tout ce qui est actif, cĠest--dire, tout ce qui existe et tout ce que lĠhomme
peut concevoir.
Mais ce nĠest pas
assez que nous ayons vu dans lĠaccord parfait la reprsentation de toutes
choses en gnral et en particulier, nous y pouvons voir encore par de
nouvelles observations la source de ces mmes choses et lĠorigine de cette
distinction, qui sĠest faite avant le temps entre les deux Principes, et qui se
manifeste tous les jours dans le temps.
Pour cet effet, ne perdons pas de vue la beaut et la
perfection de cet accord parfait qui tire de lui seul tous ses avantages ; nous
jugerons aisment que sĠil ft toujours demeur dans sa nature, lĠordre et une
juste harmonie auraient subsist perptuellement, et le mal serait inconnu,
parce quĠil ne serait pas n, cĠest--dire, quĠil nĠy aurait jamais eu que
lĠaction des facults du Principe bon qui se ft manifeste, parce quĠil est le
seul rel et le seul vritable.
De
lĠaccord de septime
Comment est-ce donc
que le second Principe a pu devenir mauvais ? Comment se peut-il que le mal ait
pris naissance et quĠil ait paru ? NĠest-ce pas lorsque le son suprieur et
dominant de lĠaccord parfait, lĠoctave enfin, a t supprime, et quĠun autre
son a t introduit sa place ? Or, quel est ce son qui a t introduit la
place de lĠoctave ? CĠest celui qui la prcde immdiatement, et lĠon sait que
le nouvel accord qui est rsult de ce changement, se nomme accord de septime
? LĠon sait aussi que cet accord de septime fatigue lĠoreille, la tient en
suspens, et demande tre sauv, en terme de lĠArt.
CĠest donc par
lĠopposition de cet accord dissonant et de tous ceux qui en drivent,
lĠaccord parfait, que naissent toutes les productions musicales, lesquelles ne
sont autre chose quĠun jeu continuel, pour ne pas dire un combat entre lĠaccord
parfait ou consonant et lĠaccord de septime, ou gnralement tous les accords
dissonants.
Pourquoi cette Loi,
ainsi indique par la Nature, ne serait-elle pas pour nous lĠimage de la
production universelle des choses ? Pourquoi nĠen trouverions-nous pas ici le
Principe, comme nous en avons trouv plus haut lĠassemblage et la constitution
dans lĠordre des intervalles de lĠaccord parfait ? Pourquoi, dis-je, ne
toucherions-nous pas au doigt et lĠÏil la cause, la naissance et les suites
de la confusion universelle temporelle, puisque nous savons que dans cette
Nature corporelle, il y a deux Principes qui sont sans cesse opposs, et
puisquĠelle ne peut se soutenir que par le secours de deux actions contraires,
dĠo proviennent le combat et la violence que nous y apercevons : mlange de
rgularit et de dsordre que lĠharmonie nous reprsente fidlement par
lĠassemblage des consonances et des dissonances, qui constitue toutes les
productions musicales ?
Je me flatte nanmoins
que mes Lecteurs seront assez intelligents pour ne voir ici que des images des
faits levs que je leur indique. Ils sentiront, sans doute, lĠallgorie,
lorsque je leur annonce que si lĠaccord parfait tait demeur dans sa vraie
nature, le mal serait encore natre ; car, selon le principe tabli, il est
impossible que lĠordre musical dans sa Loi particulire soit gal lĠordre
suprieur quĠil reprsente.
Aussi lĠordre musical
tant fond sur le sensible, et le sensible nĠtant que le produit de plusieurs
actions, si lĠon nĠoffrait lĠoreille quĠune continuit dĠaccords parfaits,
elle ne serait pas choque, la vrit ; mais outre la monotonie ennuyeuse qui
en rsulterait, nous ne trouverions l aucune expression, aucune ide ; enfin,
ce ne serait point pour nous une Musique, parce que la Musique, est
gnralement tout ce qui est sensible, est incompatible avec lĠunit dĠaction,
comme avec lĠunit dĠagents.
En admettant donc toutes les lois ncessaires pour la
constitution des ouvrages de Musique, nous pouvons nanmoins faire
lĠapplication de ces mmes lois des vrits dĠun autre rang. CĠest pour cela
que je vais continuer mes observations sur lĠaccord de septime.
De
la seconde
En mettant cette
septime la place de lĠoctave, nous avons vu que cĠtait placer un principe
ct dĠun autre principe, dĠo, selon toutes les lumires de la plus saine
raison, il ne peut rsulter que du dsordre. Nous avons vu ceci encore plus
videmment, en remarquant que cette septime qui produit la dissonance, tait
en mme temps le son qui prcde immdiatement lĠoctave.
Mais cette septime
qui est telle par rapport au son fondamental, peut donc se regarder aussi comme
une seconde, par rapport lĠoctave qui en est la rptition ; alors nous
reconnatrons que la septime nĠest point du tout la seule dissonance, mais que
la seconde a aussi cette proprit ; quĠainsi toute liaison diatonique est
condamne par la nature de notre oreille, et que partout o elle sentira deux
notes voisines sonner ensemble, elle sera blesse.
Alors, comme il nĠy a absolument dans toute la gamme, que la
seconde et la septime qui puissent se trouver dans ce rapport avec le son
grave ou avec son octave, cela nous fait voir clairement que tout rsultat et
tout produit, en fait de Musique, est fond sur deux dissonances, dĠo provient
toute raction musicale.
Des
dissonances et des consonances
Portant ensuite cette
observation sur les choses sensibles, nous verrons avec la mme vidence,
quĠelles nĠont jamais pu, et quĠelles ne peuvent jamais natre que par deux
dissonances, et quelques efforts que nous fassions, nous ne trouverons jamais
dĠautre source au dsordre que le nombre attach ces deux sortes de
dissonances.
Bien plus, si lĠon
observe que ce quĠon appelle communment septime, est en effet une neuvime,
attendu que cĠest lĠassemblage de trois tierces trs distinctes ; on verra si
jĠai abus mes Lecteurs, en leur disant prcdemment que le nombre neuf tait
le vrai nombre de lĠtendue et de la Matire.
Veut-on, au contraire, jeter la vue sur le nombre des
consonances ou des sons qui sĠaccordent avec le son fondamental, nous verrons
quĠelles sont au nombre de quatre, savoir, la tierce, la quarte, la quinte
juste et la sixte ; car ici il ne faut point parler de lĠoctave comme octave,
parce quĠil sĠagit des divisions particulires de la gamme, dans lesquelles
cette octave nĠa pas dĠautre caractre que le son fondamental mme dont elle
est lĠimage, si ce nĠest quĠon veuille la regarder comme la quarte du second
Ttracorde ; ce qui ne change rien au nombre des quatre consonances que nous
tablissons.
Je ne pourrai jamais
mĠtendre, autant que je le voudrais, sur les proprits infinies de ces quatre
consonances, et jĠen suis vraiment afflig, parce quĠil me serait ais de faire
voir avec une clart frappante leur rapport direct avec lĠUnit, de montrer
comment lĠharmonie universelle est attache cette consonance quaternaire, et
pourquoi sans elle il est impossible quĠaucun Etre subsiste en bon tat.
Mais tous les pas,
la prudence et le devoir mĠarrtent, parce que dans ces matires un seul point
mne tous les autres, et que je nĠeusse mme jamais entrepris dĠen traiter
aucun, si les Erreurs dont les Sciences humaines empoisonnent mon espce, ne
mĠeussent entran prendre sa dfense.
Je me suis engag
nanmoins ne pas terminer ce trait, sans donner quelques explications plus
dtailles sur les proprits universelles du quaternaire ; je nĠoublie point
ma promesse, et je me propose de la remplir autant quĠil me sera permis de le
faire ; mais, pour le prsent, revenons encore la septime, et remarquons que
si cĠest elle qui fait diversion avec lĠaccord parfait, cĠest aussi par elle
que se fait la crise et la rvolution, dĠo doit sortir lĠordre et renatre la
tranquillit de lĠoreille, puisquĠ la suite de cette septime on est
indispensablement oblig de rentrer dans lĠaccord parfait. Je ne regarde point
comme contraire ce principe, ce quĠon nomme en Musique une suite de septimes
; qui nĠest autre chose quĠune continuit de dissonances, et quĠon ne peut
absolument se dispenser de terminer toujours par lĠaccord parfait ou ses
drivs.
Ce sera donc encore
cette mme dissonance qui nous rptera ce qui se passe dans la Nature
corporelle, dont le cours nĠest quĠune suite de drangements et de
rhabilitations. Or, si cette mme observation nous a indiqu prcdemment la
vritable origine des choses corporelles, si elle nous fait voir aujourdĠhui
que tous les Etres de la Nature sont assujettis cette loi violente qui
prside leur origine, leur existence et leur fin, pourquoi ne
pourrons-nous pas appliquer la mme loi lĠunivers entier, et reconnatre que
si cĠest la violence qui lĠa fait natre et qui lĠentretient, ce doit tre
aussi la violence qui en opre la destruction ?
CĠest ainsi que nous
voyons quĠau moment de terminer un morceau de Musique, il se fait ordinairement
un battement confus, un trille, entre une des notes de lĠaccord parfait et la
seconde ou la septime de lĠaccord dissonant, lequel accord dissonant est
indiqu par la basse qui en tient communment la note fondamentale, pour
ramener ensuite le total lĠaccord parfait ou lĠunit.
On doit voir encore,
que puisque aprs cette cadence musicale, on rentre ncessairement dans
lĠaccord parfait qui remet tout en paix et en ordre, il est certain quĠaprs la
crise des Elments, les Principes qui en sont combattus doivent aussi retrouver
leur tranquillit, dĠo faisant la mme application lĠhomme, lĠon doit
apprendre combien la vraie connaissance de la Musique pourrait le prserver de
la crainte de la mort, puisque cette mort nĠest que le trille qui termine son
tat de confusion, et le ramne ses quatre consonances.
JĠen dis assez pour
lĠintelligence de mes Lecteurs, cĠest eux tendre les bornes que je me suis
prescrites. Je peux prsumer par consquent quĠils ne considreront pas les
dissonances comme des vices par rapport la Musique, puisque cĠest de l
quĠelle tire ses plus grandes beauts, mais seulement comme lĠindice de
lĠopposition qui rgne en toutes choses.
Ils concevront mme
que dans lĠharmonie, dont la Musique des sens nĠest que la figure, il doit se
trouver la mme opposition des dissonances aux consonances ; mais que loin dĠy
causer le moindre dfaut, elles en sont lĠaliment et la vie, et que
lĠintelligence nĠy voit que lĠaction de plusieurs facults diffrentes qui se
soutiennent mutuellement, plutt quĠelles ne se combattent, et qui par leur
runion font natre une multitude de rsultats toujours neufs et toujours
frappants.
Ce nĠest donc l quĠun
extrait trs abrg de toutes les observations que je pourrais faire en ce
genre sur la Musique, et des rapports qui se trouvent entre elle et des Vrits
importantes; mais ce que jĠen ai dit est suffisant pour faire apercevoir la
raison des choses, et pour apprendre aux hommes ne pas isoler leurs
diffrentes connaissances, puisque nous leur montrons quĠelles ne sont toutes
que les diffrents rameaux du mme arbre, et que la mme empreinte est partout.
Du
diapason
Faut-il parler
prsent de lĠobscurit o est encore la science de la Musique ? Nous pourrions
commencer par demander aux Musiciens quelle est leur rgle pour prendre le ton
; cĠest--dire, quel est leur a-mi-la ou leur Diapason ; et si nĠen ayant
point, et tant obligs de sĠen faire un, ils peuvent croire avoir quelque
chose de fixe en ce genre ? Alors sĠils nĠont point de Diapason fixe, il en
rsulte que les rapports numriques que lĠon peut tirer de leur Diapason
factice, avec les sons qui lui doivent tre corrlatifs, ne sont pas non plus
les vritables, et que les principes que les Musiciens nous donnent pour vrais
sous les nombres quĠils ont admis, peuvent galement lĠtre sous dĠautres nombres,
selon que lĠa-mi-la sera plus ou moins bas ; ce qui rend absolument incertaines
la plupart de leurs opinions sur les valeurs numriques quĠils attribuent aux
diffrents sons.
Je ne parle ici toutefois que de ceux qui ont voulu valuer
ces diffrents sons par le nombre des vibrations des cordes ou autres corps
sonores ; car cĠest alors quĠil faut ncessairement un Diapason fixe pour que
lĠexprience soit juste ; il faudrait par consquent des corps sonores qui
fussent essentiellement les mmes, pour quĠon pt statuer sur leurs rsultats ;
mais ces deux moyens nĠtant point accords lĠhomme, vu que la Matire nĠest
que relative, il est vident que tout ce quĠil tablirait sur une pareille
base, serait susceptible de beaucoup dĠerreurs.
Principes
de lĠharmonie
Ce nĠtait donc point dans la Matire, quĠon aurait d
chercher les principes de lĠharmonie, puisque, selon tout ce quĠon a vu, la
Matire nĠtant jamais fixe, ne peut offrir le principe de rien. Mais cĠtait
dans la Nature mme des choses o tout tant stable et toujours le mme, il ne
faut que des yeux pour y lire la vrit. Enfin, lĠhomme et vu quĠil nĠavait
pas dĠautre rgle suivre que celle qui se trouve dans le rapport double de
lĠoctave, ou dans cette fameuse raison double qui est crite sur tous les
Etres, et dĠo la raison triple est descendue ; ce qui lui et retrac de
nouveau la double action de la Nature, et cette troisime Cause temporelle
tablie universellement sur les deux autres.
De
la musique artificielle
Je bornerai l mes observations
sur la dfectuosit des Lois que lĠimagination de lĠhomme a pu introduire dans
la Musique ; car tout ce que jĠy pourrais ajouter tiendrait toujours cette
premire erreur, et elle est assez sensible pour que je ne mĠy attache pas
davantage. JĠavertirai seulement les Inventeurs, de bien rflchir sur la
nature de nos sens, et dĠobserver que celui de lĠoue, comme tous les autres,
est susceptible dĠhabitude ; quĠainsi ils ont pu y tre tromps de bonne foi,
et se faire des rgles de choses hasardes, et de suppositions que le temps
seul leur aura fait paratre vraies et rgulires.
Il me reste nanmoins
examiner lĠemploi que lĠhomme a fait de cette Musique laquelle il sĠoccupe
presque universellement, et observer sĠil en a jamais souponn la vritable
application.
Indpendamment des
beauts innombrables dont elle est susceptible, on lui connat une Loi stricte,
cĠest cette mesure rigoureuse dont elle ne peut absolument sĠcarter. Cela seul
nĠannonce-t-il pas quĠelle a un Principe vrai, et que la main qui la dirige est
au-dessus du pouvoir des sens, puisque ceux-ci nĠont rien de fixe ?
Mais si elle tient des principes de cette nature, il est
donc certain quĠelle ne devait jamais avoir dĠautre guide, et quĠelle tait
faite pour tre toujours unie sa source. Or, sa source tant, comme nous
lĠavons vu, cette langue premire et universelle qui indique et reprsente les
choses au naturel, on ne peut douter que la Musique nĠet t la vraie mesure
des choses, comme lĠcriture et la parole en exprimaient la signification.
CĠtait donc uniquement en sĠattachant ce principe fcond
et invariable, que la Musique pouvait conserver les droits de son origine, et
remplir son vritable emploi ; cĠest l quĠelle et pu peindre des tableaux
ressemblants, et que toutes les facults de ceux qui elle se ft fait
entendre, eussent t pleinement satisfaites. En un mot, cĠest par l que la
Musique aurait opr les prodiges dont elle est capable, et qui lui ont t
attribus dans tous les temps.
Par consquent, en la sparant de sa source, en ne lui
cherchant des sujets que dans des sentiments factices, ou dans des ides
vagues, on lĠa prive de son premier appui, et on lui a t les moyens de se
montrer dans tout son clat.
Aussi, quelles impressions, quels effets produit-elle entre
les mains des hommes ? Quelles ides, quels sens nous offre-t-elle ? Except
celui qui compose, est-il beaucoup dĠoreilles qui puissent avoir lĠintelligence
de ce quĠelles entendent exprimer la Musique reue ? Et encore le compositeur
lui-mme, aprs sĠtre livr son imagination, ne perd-il jamais le sens de ce
quĠil a peint, et de ce quĠil a voulu rendre ?
Rien nĠest donc plus informe, ni plus dfectueux que lĠusage
que les hommes ont fait de cet Art, et cela uniquement parce que sĠtant peu
occups de son Principe, ils nĠont pas cherch les tayer lĠun par lĠautre,
et quĠils ont cru pouvoir faire des copies sans avoir leur modle devant les
yeux.
Ce nĠest point que je blme mes
semblables de chercher dans les ressources infinies de la Musique factice, les
agrments et les dlassements quĠelle peut offrir, ni que je veuille les priver
des secours que malgr sa dfectuosit, cet Art peut leur procurer tous les
jours. Il peut, je le sais, aider quelquefois faire revivre en eux, plusieurs
de ces ides obscurcies, qui tant mieux pures, devraient tre leur unique
aliment, et qui peuvent seules leur faire trouver un point dĠappui. Mais pour
cet effet, je les engagerai toujours porter leur intelligence au dessus de ce
que leurs sens entendent, parce que lĠlment de lĠhomme nĠest point dans les
sens : je les engagerai croire que quelques parfaites que soient leurs
productions musicales, il en est dĠun autre ordre et de plus rgulires ; que
ce nĠest mme quĠen raison du plus ou moins de conformit avec elles, que la
Musique artificielle nous attache et nous cause plus ou moins dĠmotion.
De la mesure
Lorsque jĠai appuy sur la prcision de la mesure laquelle
la Musique est assujettie, je nĠai pas perdu de vue lĠuniversalit de cette Loi
; je me suis propos au contraire dĠy revenir, pour montrer quĠen mme temps
quĠelle embrasse tout, elle a partout des caractres distincts. Et il nĠy a
rien ici qui ne soit conforme tout ce qui a t tabli ; on a vu la mesure
tenir sa place parmi les facults intellectuelles de lĠhomme, et entrer au
nombre des Lois qui le dirigent ; on a pu juger par l que ces facults
intellectuelles tant elles-mmes la ressemblance des facults du Principe
suprieur dĠo lĠhomme tient tout, ce Principe doit avoir aussi sa mesure et
ses Lois particulires.
Ds lors, si les choses suprieures ont leur mesure, nous ne
devons plus trouver tonnant que les choses infrieures et sensibles quĠelles
ont cres y soient soumises ; et par consquent, que nous trouvions dans cette
mesure, un guide svre de la Musique.
Mais pour peu que nous rflchissions sur la nature de cette
mesure sensible, nous en verrons bientt la diffrence avec la mesure qui rgle
les choses dĠun autre ordre.
Dans la Musique, nous voyons que la
mesure est toujours gale ; que le mouvement une fois donn se perptue et se
rpte sous la mme forme, et dans le mme nombre de temps ; tout enfin, nous y
parait si rgl et si exact, quĠil est impossible de nĠen pas sentir la Loi, et
de ne pas en avouer la ncessit. Aussi cette mesure gale est-elle si bien
affecte aux choses sensibles, que nous voyons les hommes lĠappliquer toutes
celles de leurs productions qui nĠont lieu que dans une continuit dĠaction ;
nous voyons que cette Loi est pour eux comme un point dĠappui sur lequel ils se
reposent avec plaisir ; nous les voyons mme sĠen servir dans leurs travaux les
plus rudes, et cĠest alors que nous pouvons juger quel est lĠavantage et
lĠutilit de ce puissant secours, puisque avec lui, le manÏuvre semble adoucir
des fatigues qui sans cela, lui paratraient insupportables.
De
la mesure sensible
Mais aussi cĠest l ce
qui peut aider encore nous instruire sur la nature des choses sensibles; car,
nous offrir une telle galit dans lĠaction, et je puis le dire, une telle
servitude, cĠest nous annoncer clairement que le Principe qui est en elles,
nĠest pas le matre de cette mme action, mais que dans lui tout est contraint
et forc, ce qui revient ce quĠon a pu voir dans les diffrentes parties de
cet Ouvrage, sur lĠinfriorit de la Matire. CĠest par consquent ne nous
offrir quĠune dpendance marque, et tous les signes dĠune vie que nous ne
pouvons reconnatre que comme passive ; cĠest--dire, qui nĠayant pas son
action elle, est oblige de lĠattendre et de la recevoir dĠune Loi suprieure
qui en dispose et qui lui commande.
Nous pouvons remarquer
en second lieu, que cette Loi qui rgle la marche de la Musique, se manifeste
de deux manires, ou par deux sortes de mesures connues sous le nom de mesure
deux temps et de mesure trois temps. Nous ne comptons point la mesure
quatre temps, ni toutes les autres subdivisions quĠon a pu faire, et qui ne
sont que des multiples des deux premires mesures. Bien moins encore pouvons
nous admettre de mesure un temps, par cette raison que les choses sensibles
ne sont pas le rsultat, ni lĠeffet dĠune seule action, mais quĠelles nĠont
pris naissance et quĠelles ne subsistent que par le moyen de plusieurs actions
runies.
Or, cĠest le nombre et
la qualit de ces actions que nous trouvons dcouvert dans les deux
diffrentes sortes de mesures affectes la Musique, ainsi que dans le nombre
de temps que ces deux sortes de mesures renferment. Et certes, rien ne serait
plus instructif que dĠobserver cette combinaison de deux et de trois temps par
rapport tout ce qui existe corporellement ; ce serait l de nouveau o nous
verrions clairement la raison double, et la raison triple diriger le cours
universel des choses.
Mais ces points nĠont
t que trop dtaills, je dois seulement engager les hommes valuer ce qui
les environne, et nullement leur communiquer des connaissances qui ne peuvent
tre que le prix de leurs dsirs et de leurs efforts. Dans cette vue, je
terminerai promptement ce que jĠai dire sur les deux mesures sensibles de la
Musique.
Pour savoir laquelle
de ces deux mesures est employe dans un morceau de Musique quelconque, il faut
attendre ncessairement que la premire mesure soit remplie ; ou ce qui est la
mme chose, que la seconde mesure soit commence ; ce nĠest quĠalors que
lĠoreille est fixe, et quĠelle sent sur quel nombre elle peut sĠappuyer. Car,
tant quĠune mesure nĠest pas complte de cette manire, on ne peut jamais
savoir quel sera son nombre, puisquĠil est possible de toujours ajouter des
temps ceux qui ont prcd.
NĠest-ce pas alors
nous montrer dans la Nature mme, cette vrit si rebattue, que les proprits
des choses sensibles ne sont pas fixes, mais seulement relatives, et quĠelles
ne se soutiennent que les unes par les autres. Car sans cela, une seule de
leurs actions en se manifestant, porterait son vrai caractre avec elle, et
nĠattendrait pas, pour se faire connatre, quĠon la compart.
De
la mesure intellectuelle
Telle est donc
lĠinfriorit de la Musique artificielle et de toutes les choses sensibles,
quĠelles ne renferment que des actions passives, et que leur mesure, quoique
dtermine en elle-mme, ne peut nous tre connue que relativement aux autres
mesures avec lesquelles on en fait la comparaison.
Parmi les choses dĠun
ordre plus lev et absolument hors du sensible, cette mesure sĠannonce sous
des traits plus nobles ; l, chaque Etre ayant son action lui, possde aussi
dans ses Lois une mesure proportionne cette action, mais en mme temps comme
chacune de ces actions est toujours nouvelle, et toujours diffrente de celle
qui la prcde et de celle qui la suit, il est ais de voir que la mesure qui
les accompagne ne peut jamais tre la mme, et quĠainsi ce nĠest pas dans cette
classe quĠil faut chercher cette uniformit de mesur qui rgne dans la Musique
et dans les choses sensibles.
Dans la Nature prissable, tout est dans la dpendance, et
nĠannonce quĠune excution aveugle, qui nĠest autre chose que lĠassemblage
forc de plusieurs agents soumis la mme loi, lesquels concourant toujours au
mme but et de la mme manire, ne peuvent produire quĠun rsultat uniforme,
quand ils nĠprouvent point de drangement ni dĠobstacles lĠaccomplissement
de leur action.
Des
Ïuvres de lĠHomme
Dans la Nature
imprissable, au contraire, tout est vivant, tout est simple, et ds lors
chaque action porte toutes ses Lois avec elle. CĠest--dire, que lĠaction
suprieure rgle elle-mme sa mesure, au lieu que cĠest la mesure qui rgle
lĠaction infrieure, ou celle de la Matire et de toute la Nature passive.
Il ne faut rien de
plus pour sentir la diffrence infinie quĠil doit y avoir entre la Musique
artificielle, et lĠexpression vivante de cette Langue vraie que nous annonons
aux hommes comme le plus puissant des moyens destins les rtablir dans leurs
droits.
QuĠils apprennent donc
ici distinguer cette Langue unique et invariable, de toutes les productions
factices quĠils mettent continuellement sa place : lĠune portant ses Lois
avec elle-mme, nĠen a jamais que de justes et de conformes au Principe qui les
emploie ; les autres sont enfantes par lĠhomme pendant quĠil est dans les
tnbres, et quĠil ne sait si ce quĠil fait convient ou non ce Principe suprieur
dont il est spar et quĠil ne connat plus.
Alors quand il verra
varier les ouvrages de ses mains, et se multiplier lĠinfini les abus quĠil
fait des Langues, tant dans lĠusage de la Parole que dans celui de lĠcriture
et de la Musique ; quand il verra natre et prir successivement toutes les
Langues humaines ; quand il verra quĠici-bas nous ne connaissons que le nombre
des choses, et que nous mourons presque tous sans en avoir jamais su les noms,
il ne croira pas pour cela que le Principe, dĠaprs lequel il donne le jour
ses productions, soit sujet la mme vicissitude et la mme obscurit.
Au contraire, il
avouera que ne pouvant rien faire aujourdĠhui que par imitation, ses ouvrages
nĠauront jamais la mme solidit que des ouvrages rels. Observant ensuite sĠil
est possible que chacun envisage le modle de la mme place, il reconnatra
pourquoi les copies en sont toutes diffrentes ; mais il nĠen sentira pas moins
que ce modle tant au centre, demeure toujours le mme, comme le Principe dont
il exprime les Lois et la Volont, et que si les hommes taient assez courageux
pour sĠen rapprocher davantage, ils verraient vanouir toutes ces diffrences
qui nĠont lieu que parce quĠils en sont loigns.
Il nĠattribuera donc plus les proprits du germe
inapprciable qui est en lui-mme, des habitudes et lĠexemple ; mais il
conviendra au contraire que ce sont les habitudes et lĠexemple qui dgradent et
obscurcissent les proprits de ce germe vrai, simple et indestructible ; en un
mot, que si lĠhomme avait su prvenir tous ces obstacles, ou quĠil et eu assez
de force pour les surmonter, il aurait une Langue commune tous ses semblables
comme lĠessence qui les constitue et qui tablie entre eux une ressemblance
universelle.
Droits
de la vraie langue
CĠest, en effet,
lĠunit du Principe et de lĠessence des hommes qui fait le mieux sentir la
possibilit de lĠunit de leur langage, puisque si par les droits de leur
nature, ils peuvent avoir tous les mmes notions sur les Lois des Etres, sur
les vritables rgles de la justice, sur leur Religion et sur leur Culte ;
sĠils peuvent, dis-je, esprer de recouvrer lĠusage de toutes leurs facults
intellectuelles, enfin sĠils tendent tous au mme but, sĠils ont tous le mme
Ïuvre faire, et que cependant ils ne puissent y parvenir sans le secours des
Langues, il faut que cet attribut puisse agir par une Loi uniforme, analogue
lĠuniversalit, et lĠintime unit de toutes leurs connaissances.
Aussi, sans rappeler tout ce que nous avons dit de la
supriorit de cette Langue vraie, nous croirons faire concevoir assez
clairement combien elle doit tre une et puissante, en rptant que cĠest la
seule voie qui peut conduire lĠhomme lĠUnit, et la source de toutes les
Puissances ; cĠest--dire, la racine de ce carr dont lĠhomme a pour tche de
parcourir tous les cts, et dont je vais ici, selon ma professe, exposer les
proprits et les vertus.
Proprits
du chiffre universel
On a vu prcdemment
des dtails assez amples sur les rapports de ce carr, ou de ce nombre
quaternaire, avec les causes extrieures lĠhomme et avec les Lois qui rglent
le cours de tous les Etres de la Nature ; mais on est assez instruit par tout
ce qui a prcd, pour ne pouvoir plus douter que cet emblme universel doit
avoir des rapports encore plus intressants pour lĠhomme, en ce quĠils sont
plus directs avec lui-mme, et quĠils le concernent personnellement.
Il nĠy a donc personne
qui nĠy puisse reconnatre une trs grande affinit avec la quatrime des dix
feuilles de ce Livre, qui avant la rprobation de lĠhomme, tait toujours
ouvert et intelligible pour lui, mais quĠil ne peut plus aujourdĠhui ni lire,
ni comprendre, que par la succession du temps. On y verra mme avec autant de
facilit, une similitude frappante avec cette arme puissante dont lĠhomme avait
t mis en possession lors de sa premire naissance, et dont la recherche
pnible est le seul objet de son cours temporel, et la premire loi de sa
condamnation.
Bien plus encore y
trouvera-t-on de lĠanalogie avec ce centre fcond que lĠhomme occupait pendant
sa gloire, et quĠil ne connatra jamais pleinement sans y rentrer.
Et vraiment, qui peut
mieux que ce carr nous rappeler le rang minent o lĠhomme fut plac dans son
origine ? Ce carr est seul et unique, ainsi que la racine dont il est le
produit et lĠimage ; le lieu que lĠhomme a habit est tel quĠon ne pourra
jamais lui en comparer aucun autre. Ce carr mesure toute la circonfrence ;
lĠhomme au sein de son empire embrassait toutes les rgions de lĠUnivers. Ce carr
est form de quatre lignes ; le poste de lĠhomme tait marqu par quatre lignes
de communication qui sĠtendaient jusquĠaux quatre points cardinaux de
lĠhorizon. Ce carr provient du centre et nous est clairement indiqu par les
quatre consonances musicales qui occupent prcisment le milieu de la gamme, et
sont les principaux agents de toutes les beauts de lĠharmonie ; le trne de
lĠhomme tait au centre mme des Pays de sa domination, et de l il gouvernait
les sept instruments de sa gloire, que jĠai dsigns prcdemment sous le nom
de sept arbres, et quĠun grand nombre sera tent de prendre pour les sept
plantes, mais qui cependant ne sont ni des arbres, ni des plantes.
On ne peut donc plus
douter que le carr en question en soit le vrai signe de ce lieu de dlices,
connu dans nos Rgions sous le nom de Paradis terrestre ; cĠest--dire, de ce
lieu dont toutes les Nations ont eu lĠide, quĠelles ont reprsent chacune
sous des fables et sous des allgories diffrentes, selon leur sagesse, leurs
lumires, ou leur aveuglement ; et que les ingnus Gographes ont cherch
bonnement sur la Terre.
Il ne faut donc plus
tre tonn de lĠimmensit des privilges, que nous lui avons attribus dans
les diffrents endroits de cet Ouvrage o nous en avons parl ; il ne faut plus
tre tonn, dis-je, que si cĠest dĠun seul Principe que descendent toutes les
Vrits et toutes les lumires, et que lĠemblme quaternaire en soit la plus
parfaite image, cet emblme puisse clairer lĠhomme sur la science de toutes
les Natures, cĠest--dire, sur les Lois de lĠordre immatriel, de lĠordre
temporel, de lĠordre corporel et de lĠordre mixte, qui sont les quatre colonnes
de lĠdifice ; en un mot, il faut convenir que celui qui pourra possder la
clef de ce chiffre universel, ne trouvera plus rien de cach pour lui dans tout
ce qui existe, puisque ce chiffre est celui mme de lĠEtre qui produit tout,
qui opre tout et qui embrasse tout.
Mais quelque
innombrables que soient les avantages qui y sont attachs, et quelque puissante
que soit cette langue vraie et unique qui y conduit, tel est, on le sait,
lĠtat malheureux de lĠhomme actuel, quĠil ne peut, non seulement arriver au
terme, mais mme faire un seul pas dans cette voie, sans quĠune autre main que
la sienne lui en ouvre lĠentre, et le soutienne dans toute lĠtendue de la
carrire.
On sait aussi que
cette main puissante est cette mme Cause physique, la fois intelligente et
active, dont lĠÏil voit tout, et dont le pouvoir soutient tout dans le temps ;
or, si ses droits sont exclusifs, comment lĠhomme dans sa faiblesse et dans la
privation la plus absolue, pourrait-il, dans la Nature, se passer seul dĠun
pareil appui ?
Il faut donc quĠil
reconnaisse ici de nouveau et lĠexistence de cette Cause, et le besoin
indispensable quĠil a de son secours pour se rtablir dans ses droits. Il sera
galement oblig dĠavouer que si elle peut seule satisfaire pleinement ses
dsirs sur les difficults qui lĠinquitent, le premier et le plus utile de ses
devoirs est dĠabjurer sa fragile volont, ainsi que les fausses lueurs dont il
cherche en colorer les abus, et de ne se reposer absolument que sur cette
Cause puissante, qui aujourdĠhui est lĠunique guide quĠil ait prendre.
Et vraiment cĠest
celle qui est prpose pour rparer non seulement les maux que lĠhomme a laiss
faire, mais encore ceux quĠil sĠest fait lui-mme ; cĠest celle qui a
continuellement les yeux ouverts sur lui, comme sur tous les autres Etres de
lĠUnivers, mais pour laquelle cet homme est infiniment plus prcieux, puisquĠil
est de la mme Essence quĠelle, et galement indestructible ; puisquĠen un mot,
de tous les Etres qui sont en correspondance avec le carr, ils sont seuls
revtus du privilge de la pense, pendant que cette Nature prissable est
leurs yeux, comme un nant et comme un songe.
Combien sa confiance
nĠaugmentera-t-elle pas dans cette Cause, en qui rsident tous les pouvoirs,
quand il apprendra quĠelle possde minemment cette langue vraie et unique quĠil
a oubli, et quĠil est oblig aujourdĠhui de rappeler pniblement sa mmoire
; quand il saura quĠil ne peut sans cette Cause en connatre le premier
lment, et surtout quand il verra quĠelle habite et gouverne souverainement ce
carr fcond, hors duquel lĠhomme ne trouvera jamais ni le repos ni la Vrit.
Alors il ne doutera
plus quĠen sĠapprochant dĠelle, il ne sĠapproche de la seule et vraie lumire
quĠil ait attendre, et quĠil ne trouve avec elle non seulement toutes les
connaissances dont nous avons trait, mais bien plus encore la science de
lui-mme, puisque cette Cause, quoique tenant la source de tous les nombres,
sĠannonce nanmoins partout spcialement par le nombre de ce carr, qui est en
mme temps le nombre de lĠhomme.
Que ne puis-je dposer
ici le voile dont je me couvre, et prononcer le Nom de cette Cause
bienfaisante, la force et lĠexcellence mme, sur laquelle je voudrais pouvoir
fixer les yeux de tout lĠUnivers ! mais, quoique cet Etre ineffable, la clef de
la Nature, lĠamour et la joie des simples, le flambeau des Sages, et mme le
secret appui des aveugles, ne cesse de soutenir lĠhomme dans tous ses pas,
comme il soutient et dirige tous les actes de lĠUnivers, cependant le Nom qui
le ferait le mieux connatre, suffirait, si je le profrais, pour que le plus
grand nombre ddaignt dĠajouter foi ses vertus et se dfit de toute ma
doctrine ; ainsi le dsigner plus clairement, ce serait loigner le but que
jĠaurais de le faire honorer.
Je prfre donc de mĠen reposer sur la pntration de mes
Lecteurs. Trs persuad que malgr les enveloppes dont jĠai couvert la Vrit,
les hommes intelligents pourront la comprendre, que les hommes vrais pourront
la goter, et mme que les hommes corrompus ne pourront au moins sĠempcher de
la sentir, parce que tous les hommes sont des C-H-R.
Conclusion
Tel est le prcis des
rflexions que je me suis propos de prsenter aux hommes. Si mes engagements
ne mĠeussent retenu, jĠaurais pu sans doute parcourir un champ bien plus
tendu. Nanmoins, dans le peu que jĠai os leur dire, je me flatte de ne leur
avoir offert que ce quĠils sentiront tous en eux-mmes, lorsquĠils voudront y
chercher avec courage, et se dfendre la fois dĠune crdulit aveugle et de
la prcipitation dans leurs jugements, deux vices qui mnent galement
lĠignorance et lĠerreur.
Ds lors, quand je
nĠaurais pas ma propre conviction pour preuve, je croirais toujours les avoir
rappel leur Principe et la Vrit.
En effet, ce ne sera
jamais tromper lĠhomme, que de lui reprsenter avec force, quelle est sa
privation et sa misre, tant quĠil est li aux choses passagres et sensibles ;
et de lui montrer que parmi cette multitude dĠEtres qui lĠenvironnent, il nĠy a
que lui et son guide qui jouissent du privilge de la pense.
SĠil veut sĠen
convaincre, quĠil consulte dans cette classe sensible, tout ce quĠil aperoit
autour de lui ; quĠil demande aux Elments pourquoi, tout ennemis quĠils sont,
ils se trouvent ainsi rassembls pour la formation et lĠexistence des Corps ;
quĠil demande la Plante pourquoi elle vgte ; et lĠAnimal, pourquoi il
erre sur cette surface ; quĠil demande mme aux Astres pourquoi ils clairent
et pourquoi, depuis leur existence, ils nĠont pas cess un seul instant de
suivre leur cours.
Tous ces Etres sourds
la voix qui les interrogera, continueront de faire chacun leur Ïuvre en
silence, mais ils ne rendront aucune satisfaction aux dsirs de lĠhomme, parce
que leurs faits muets ne parlant quĠ ses yeux corporels, nĠapprendront rien
son intelligence.
Bien plus, que lĠhomme
demande ce qui est infiniment plus voisin de lui-mme, je veux dire, cette
enveloppe corporelle quĠil porte pniblement avec lui ; quĠil lui demande,
dis-je, pourquoi elle se trouve jointe un Etre avec lequel, suivant les Lois
qui le constituent, elle est si incompatible. Cette aveugle forme nĠclaircira
pas mieux ce nouveau doute ; et laissera encore lĠhomme dans lĠincertitude.
Est-il donc un tat
plus charge, et en mme temps plus humiliant, que dĠtre relgu dans une
Rgion o tous les Etres qui lĠhabitent, sont autant dĠtrangers pour nous ? O
le langage que nous leur parlons ne peut pas en tre entendu ; o enfin,
lĠhomme tant enchan malgr lui un corps qui nĠa rien de plus que toutes
les autres productions de la Nature, trane partout un Etre avec lequel il ne
peut pas converser ?
Ainsi, malgr la
grandeur et la beaut de tous ces ouvrages de la Nature, parmi lesquels nous
sommes placs, ds quĠils ne peuvent ni nous comprendre, ni nous parler, il est
certain que nous sommes au milieu dĠeux comme dans un dsert.
Si les Observateurs
eussent t persuads de ces vrits, ils nĠauraient donc pas cherch dans
cette Nature corporelle, des explications et des solutions quĠelle ne peut
jamais leur donner ; ils nĠauraient pas non plus cherch dans lĠhomme actuel le
vrai modle de ce quĠil devrait tre, puisquĠil est si horriblement dfigur ;
ni expliquer lĠauteur des choses par ses productions matrielles dont
lĠexistence et les Lois tant dpendantes, ne peuvent rien faire connatre de
celui qui a tout en soi.
Leur annoncer alors
que la voie quĠils ont prise met elle-mme le premier obstacle leurs progrs,
et les loigne entirement de la route des dcouvertes, cĠest leur dire une
vrit dont ils conviendront facilement, quand ils voudront la considrer.
En mme temps,
puisquĠils ne peuvent nier quĠils nĠaient une facult intelligente, nĠest-ce
pas leur parler le langage de leur raison mme, que de leur dire quĠils sont
faits pour tout connatre et tout embrasser ; puisquĠune facult de cette
classe ne serait pas aussi noble que nous le sentons, si parmi les choses
passagres, il y en avait qui fussent au-dessus dĠelle ; et puisque les efforts
continuels des hommes tendent comme par un mouvement naturel, les dlivrer des
entraves importunes de lĠignorance, et les rapprocher de la Science, comme
dĠun domaine qui leur est propre.
SĠils ont si peu
sĠapplaudir de leurs succs, ce nĠest donc plus la faiblesse de leur nature,
ni la borne de leurs facults quĠils doivent lĠattribuer, mais uniquement
la fausse route quĠils prennent pour arriver au but, et parce quĠils
nĠobservent pas avec assez dĠattention que chaque classe ayant sa mesure et sa
Loi, cĠest aux sens juger des choses sensibles, parce que tant quĠelles ne se
font pas sentir au corps, elles ne sont rien ; mais que cĠest lĠintelligence
juger des choses intellectuelles auxquelles les sens ne peuvent rien
connatre ; et que vouloir ainsi appliquer lĠune de ces classes, les Lois, et
la mesure de lĠautre, cĠest aller videmment contre lĠordre dict par la nature
mme des choses, et par consquent sĠcarter du seul moyen quĠil y et pour en
discerner la vrit.
JĠai donc pu croire
nĠoffrir mes semblables que des Vrits faciles apercevoir, en leur disant
que ce quĠils cherchent nĠest que dans le centre, que par cette raison, tant
quĠils ne feront que parcourir la circonfrence, ils ne trouveront rien, et que
ce centre qui doit tre unique dans chaque Etre, nous tait indiqu par ce
carr universel qui se montre dans tout ce qui existe, et se trouve crit
partout en caractres ineffaables.
Si je ne leur ai fait
connatre que quelques-uns des moyens de lire dans ce centre fcond, qui est le
seul Principe de la lumire, cĠest quĠindpendamment de mes obligations, cĠet
t leur nuire que de me dvoiler davantage ; car trs certainement ils ne
mĠauraient pas cru ; cĠest donc, comme je me le suis promis, leur propre
exprience que je les rappelle, et jamais, comme homme, je nĠai prtendu avoir
dĠautres droits.
Mais quelque peu
nombreux que soient les moyens dont je leur ai donn des ides, et les pas que
je leur ai fait faire dans la carrire, ils ne pourront manquer dĠy prendre
quelque confiance, en voyant lĠtendue quĠelle a dcouvert leurs yeux, et
lĠapplication que nous en avons faite sur un si grand nombre dĠobjets
diffrents.
Car je ne prsume pas
que ce champ, par cette raison quĠil est infiniment vaste, puisse leur paratre
impraticable, et il serait contraire toutes les Lois de la Vrit, de
prtendre que ce ft la multitude et la diversit des objets qui ft interdite
la connaissance de lĠhomme. Non, si lĠhomme est n dans le centre, il nĠest
rien quĠil ne puisse voir, rien quĠil ne puisse embrasser ; au contraire, la
seule faute quĠil puisse commettre, cĠest dĠisoler et de dmembrer quelques
parties de la science, parce quĠalors cĠest attaquer directement son Principe,
en ce que cĠest diviser lĠUnit.
Et dans ce sens, que
mes Lecteurs dcident entre cette marche et la mienne ; puisque, malgr la
varit prodigieuse des points qui mĠont occups, jĠunis tout et ne fais quĠune
Science, au lieu que les Observateurs en font mille, et que chaque question
parmi eux devient lĠobjet dĠune doctrine et dĠune tude part.
Je nĠai pas besoin non
plus de leur faire remarquer quĠaprs toutes les observations que je leur ai
prsentes sur les diffrentes sciences humaines, ils doivent mĠen supposer au
moins les premires notions ; ils peuvent en outre, dĠaprs la rserve marque
qui rgne dans cet crit, et dĠaprs les voiles qui y sont rpandus, prsumer
que probablement jĠaurais plus leur dire que ce quĠils y ont vu, et plus que
ce qui est connu gnralement parmi eux.
Cependant, loin de les
mpriser, en considrant lĠobscurit o ils sont encore, tous mes vÏux tendent
les en voir sortir pour porter leurs pas vers des sentiers plus lumineux que
ceux o ils rampent.
De mme aussi, quoique jĠaie eu le bonheur dĠavoir t
conduit plus loin quĠeux, dans la carrire de la vrit ; loin de mĠen
enorgueillir, et de croire que je sache quelque chose, je leur avoue hautement
mon ignorance, et pour prvenir leurs soupons sur la sincrit de cet aveu,
jĠajouterai quĠil me serait impossible de mĠabuser moi-mme l-dessus, car jĠai
la preuve que je ne sais rien.
Voil pourquoi je me
suis annonc si souvent, comme ne prtendant pas les mener jusquĠau terme ;
cĠest assez pour moi de les avoir en quelque sorte forcs de convenir que la
marche aveugle des sciences humaines les approche bien moins encore du but
auquel ils tendent, puisquĠelle les conduit douter mme quĠil y en ait un.
Je les oblige par-l
sĠavouer quĠen destituant les sciences, du seul Principe qui les dirige, et
dont par elles-mmes elles sont insparables, loin de sĠclairer, ils ne font
que sĠenfoncer dans la plus affreuse ignorance, et que cĠest uniquement pour
avoir loign ce Principe, que les Observateurs cherchent partout
laborieusement, et quĠils ne sont presque jamais dĠaccord.
CĠest donc assez, je
le rpte, de leur avoir dcouvert aujourdĠhui le nÏud des difficults qui les
arrtent : dans lĠavenir la Vrit rpandra plus abondamment ses rayons, et
elle reprendra dans son temps, lĠempire que les vaines sciences lui disputent
aujourdĠhui.
Pour moi, trop peu digne de la contempler, jĠai d borner
mes efforts faire sentir quĠelle existe, et que lĠhomme, malgr sa misre,
pourrait sĠen convaincre tous les jours de sa vie, sĠil rglait mieux sa
volont. Je croirais donc jouir de la rcompense la plus dlicieuse, si chacun,
aprs mĠavoir lu, se disait dans le secret de son cÏur, il y a une Vrit, mais
je peux mĠadresser mieux quĠ des hommes, pour la connatre.
Fin
Table des chapitres du Tome 2 et
dernier volume.
Chapitre 5
Incertitude des politiques
De lĠassociation force
De lĠassociation volontaire
Fausse conclusion des politiques
De la sociabilit de lĠhomme
Source des erreurs politiques
Du premier empire de lĠhomme
Du nouvel empire de lĠhomme
Du pouvoir souverain
De la dignit des rois
De la science des rois
De la lgitimit des souverains
Des gouvernements lgitimes
De lĠinstitution militaire
De lĠingalit des hommes
Du flambeau des gouvernements
De la soumission aux souverains
Des obligations des rois
De lĠinstabilit des gouvernements
Des gouvernements stables
De la diffrence des gouvernements
Du gouvernement dĠun seul
De la rivalit des gouvernements
Du droit de la guerre
Des vrais ennemis de lĠhomme
Des trois vices des gouvernements
De lĠadministration
Du droit public
Des changes et des usurpations
De la loi civile
De la prescription
De lĠadultre
Des espces dĠhommes irrgulires
De la pudeur
Des deux lois naturelles
Des deux adultres
De lĠadministration criminelle
Du droit de punir
Du droit de vie et de mort
Source du droit de punir
Des tmoins
Du pouvoir humain
Du droit dĠexcution
|
Du rapport des peines aux crimes |
|
Des codes criminels |
|
Des tortures |
|
Aveuglement des lgislateurs |
|
Des faux jugements |
|
Droits des vrais souverains |
|
De la gurison des maladies |
|
Trois lments, trois maladies |
|
Maladies de la peau |
|
Maladies des os et du sang |
|
De la pharmacie |
|
Des privilges des souverains |
|
Chapitre 6 |
|
Des principes mathmatiques |
|
Des axiomes |
|
De lĠtendue |
|
De la mesure de lĠtendue |
|
Nature de la circonfrence |
|
Des deux sortes de lignes |
|
Nombre de chaque sorte de lignes |
|
Du calcul de lĠinfini |
|
Des mesures conventionnelles |
|
De la vraie mesure |
|
Du mouvement |
|
Des deux sortes de mouvements |
|
Du mouvement immatriel |
|
Du nombre du mouvement |
|
Du nombre de lĠtendue |
|
De la ligne circulaire |
|
De la ligne droite |
|
De la quadrature du cercle |
|
De la longitude |
|
Du calcul solaire et lunaire |
|
Des systmes astronomiques |
|
De la Terre |
|
De la pluralit des mondes |
|
Du nombre neuvaire |
|
De la division du cercle |
|
Du cercle artificiel |
|
Du cercle naturel |
|
Du nombre quaternaire |
|
De la racine carre |
|
Des dcimales |
|
Du carr intellectuel |
|
Effets de la circonfrence |
|
Supriorit du carr |
|
Mesure de la circonfrence |
|
De la mesure du temps |
Des rvolutions de la nature
Cours temporel des tres
Epoque de lĠunivers
Des cts du carr
Du carr temporel
Ressources de lĠHomme
Chapitre 7
Attributs de lĠhomme
Des langues factices
De lĠunit des langues
De la langue intellectuelle
De la langue sensible
De lĠorigine des langues
Expriences sur des enfants
Du langage des tres sensibles
Rapport du langage aux facults
De la langue universelle
De lĠcriture et de la parole
De lĠuniformit des langues
De la grammaire
Du Verbe
Des parties accessoires du discours
Rapports universels de la grammaire
De la vraie langue
Des ouvrages de lĠHomme
Des productions intellectuelles
De la posie
Des caractres de lĠcriture
De la peinture
Du blason
Erreurs sur la vraie langue
Moyens de recouvrer la vraie langue
De la musique
De lĠaccord parfait
De lĠaccord de septime
De la seconde
Des dissonances et des consonances
Du diapason
Principes de lĠharmonie
De la musique artificielle
De la mesure
De la mesure sensible
De la mesure intellectuelle
Des Ïuvres de lĠhomme
Droits de la vraie langue
Proprits du chiffre universel
Conclusion