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titre1  

DES ERREURS
et de la VŽritŽ,


OU

 Les Hommes rappelŽs
au Principe Universel de la Science

 

Ouvrage dans lequel, en faisant remarquer aux observateurs lĠincertitude de leurs recherches, et leurs mŽprises continuelles, on leur indique la route quĠils auraient dž suivre, pour acquŽrir lĠŽvidence physique sur lĠorigine du bien et du mal, sur lĠhomme, sur la nature matŽrielle, la nature immatŽrielle, et la nature sacrŽe, sur la base des gouvernements politiques, sur lĠautoritŽ des souverains, sur la justice civile et criminelle, sur les sciences, les langues, et les arts.

Par un PhilÉ IncÉ

Seconde partie (Tome2)

A EDIMBOURG
1782


(Sommaire au bas de la page)

 

Chapitre 5

Incertitude des politiques

En envisageant lĠhomme sous les rapports politiques, il prŽsentera deux points de vue comme dans les observations prŽcŽdentes : le premier, celui de ce quĠil pourrait et devrait tre dans lĠŽtat de sociŽtŽ ; le second, celui de ce quĠil est dans ce mme Žtat. Or, cĠest en Žtudiant avec soin ce quĠil devrait tre dans lĠŽtat de sociŽtŽ, que nous apprendrons ˆ mieux juger de ce quĠil est aujourdĠhui. Cette confrontation est sans aucun doute, le seul moyen de pouvoir dŽvelopper clairement les mystres qui voilent encore lĠorigine des sociŽtŽs, dĠasseoir les droits des Souverains, et de poser les rgles dĠadministration par lesquelles les Empires pourraient et devraient se soutenir et se gouverner.

Le plus grand embarras quĠaient ŽprouvŽ les Politiques qui ont le mieux cherchŽ ˆ suivre la marche de la Nature, a ŽtŽ de concilier toutes les Institutions sociales avec les principes de justice et dĠŽgalitŽ quĠils aperoivent en eux. Ds quĠon leur a fait voir que lĠhomme Žtait libre, ils lĠont cru fait pour lĠindŽpendance, et ds lors ils ont jugŽ que tout assujettissement Žtait contraire ˆ sa vŽritable essence.

Ainsi dans le vrai, selon eux, tout gouvernement serait un vice, et lĠhomme ne devrait avoir dĠautre chef que lui-mme.

Cependant ce vice prŽtendu de la dŽpendance de lĠhomme et de lĠautoritŽ qui lĠassujettit, subsistant gŽnŽralement sous leurs yeux, ils nĠont pu rŽsister ˆ la curiositŽ de lui chercher une origine et une cause ; cĠest lˆ o leur imagination prenant la chose mme pour le Principe, sĠest livrŽe ˆ tous ses Žcarts, et o les Observateurs ont montrŽ autant dĠinsuffisance que lorsquĠils ont voulu expliquer lĠorigine du mal.

Ils ont prŽtendu que lĠadresse et la force avaient mis lĠautoritŽ dans les mains de ceux qui commandaient aux hommes ; et que la Puissance souveraine nĠŽtait fondŽe que sur la faiblesse de ceux qui sĠŽtaient laissŽ subjuguer. De lˆ, ce droit invalide nĠayant aucune consistance, est, comme on le voit, sujet ˆ vaciller, et ˆ tomber successivement dans toutes les mains qui auront la force et les talents nŽcessaires pour sĠen emparer.

DĠautres se sont plu ˆ dŽtailler les moyens violents ou adroits, qui, selon eux, ont prŽsidŽ ˆ la naissance des Etats ; et en cela ils nĠont fait que prŽsenter le mme systme plus Žtendu ; tels sont les vains raisonnements de ceux qui ont donnŽ pour mobile de ces Žtablissements, les besoins et la fŽrocitŽ des premiers hommes, et ont dit que vivant en chasseurs et dans les forts, ces hommes effrŽnŽs faisaient des incursions sur ceux qui sĠŽtaient livrŽs ˆ lĠagriculture et aux soins des troupeaux, et cela dans la vue dĠen dŽtourner ˆ leur profit tous les avantages ; quĠensuite pour se maintenir dans cet Žtat dĠautoritŽ que la violence avait formŽ, et qui devenait une vŽritable oppression, les usurpateurs furent forcŽs dĠŽtablir des lois et des peines, et que cĠest ainsi que le plus adroit, le plus hardi et le plus ingŽnieux parvint ˆ demeurer le ma”tre, et ˆ assurer son despotisme.

Mais on voit que ce ne put tre lˆ la premire sociŽtŽ, puisquĠon suppose dŽjˆ des agriculteurs et des bergers. Cependant voilˆ quelle est ˆ peu prs la principale opinion de ceux des Politiques qui ont dŽcidŽ que jamais un Principe de justice et dĠŽquitŽ nĠa pu faire la base des Gouvernements, et cĠest ˆ cette conclusion quĠils ont ramenŽs tous leurs systmes, et les observations dont ils les ont appuyŽs.

Quelques-uns ont cru remŽdier ˆ cette injustice en Žtablissant toute sociŽtŽ sur le commun accord et la volontŽ unanime des individus qui la composent, et qui ne pouvant chacun en particulier, supporter les suites dangereuses de la libertŽ et de lĠindŽpendance naturelle de leurs semblables, se sont vus forcŽs de remettre entre les mains dĠun seul ou dĠun petit nombre, les droits de leur Žtat de nature, et de sĠengager ˆ concourir eux-mmes par la rŽunion de leurs forces, ˆ maintenir lĠautoritŽ de ceux quĠils avaient choisis pour chefs.

De lĠassociation forcŽe

Alors cette cession Žtant volontaire, il nĠy a plus dĠinjustice, disent-ils, dans lĠautoritŽ qui en Žmane. Fixant ensuite par le mme acte dĠassociation les pouvoirs du Souverain, ainsi que les privilges des Sujets, voilˆ les Corps politiques tout formŽs, et il nĠy aura plus de diffŽrence entre eux que dans les moyens particuliers dĠadministration, qui peuvent varier selon les temps et les occurrences.

Cette opinion est celle qui para”trait la plus judicieuse, et qui remplirait le mieux lĠidŽe naturelle quĠon veut nous donner de la justice des Gouvernements, o les personnes et les biens sont sous la protection du Souverain, et o ce Souverain ne devant avoir pour but que le bien commun, nĠest occupŽ quĠˆ soutenir la Loi qui doit le procurer.

Dans lĠassociation forcŽe, au contraire, on ne voit que lĠimage dĠune atrocitŽ rŽvoltante, o les Sujets sont autant de victimes, et o le Tyran rapporte ˆ lui seul tous les avantages de la sociŽtŽ dont il sĠest rendu ma”tre. Je nĠarrterai donc pas ma vue plus longtemps sur cette espce de gouvernement, quoiquĠelle ne soit pas sans exemple ; mais nĠy voyant aucune trace de justice, ni de raison, elle ne peut se concilier avec aucun des vrais principes naturels de lĠhomme ; autrement il faudrait dire quĠune bande de voleurs forme aussi un Corps politique.

De lĠassociation volontaire

Il ne suffit pas cependant quĠon nous ait prŽsentŽ lĠidŽe dĠune association volontaire ; il ne suffit pas mme quĠon puisse trouver dans la forme des Gouvernement qui en seraient provenus, plus de rŽgularitŽ que dans tous ceux que la violence a pu faire na”tre ; il faut encore examiner avec soin, si cette association volontaire est possible, et si cet Ždifice nĠest pas tout aussi imaginaire que celui de lĠassociation forcŽe. Il faut examiner de plus si dans le cas o cette convention serait possible, lĠhomme a pu lŽgitimement prendre sur lui de la former.

CĠest dĠaprs cet examen que les Politiques pourront juger de la validitŽ des Droits qui ont fondŽ les SociŽtŽs ; et si nous les trouvons Žvidemment dŽfectueux, on apercevra bient™t, en dŽcouvrant par o ils pchent, quels sont ceux quĠil faut nŽcessairement substituer.

Il nĠest pas nŽcessaire de rŽflŽchir longtemps pour sentir combien lĠassociation volontaire de tout un Peuple est difficile ˆ concevoir. Pour que les voix fussent unanimes, il faudrait que la manire dĠenvisager les motifs et les conditions du nouvel engagement, le fžt aussi ; cĠest ce qui nĠa jamais eu et nĠaura jamais lieu dans une RŽgion et dans des choses qui nĠont que le sensible pour base et pour objet, parce que lĠon ne doit plus douter que tout est relatif dans le sensible, et quĠen lui il nĠy a rien de fixe.

Outre quĠil faudrait supprimer dans chacun des Membres, lĠambition dĠtre le Chef, ou dĠappartenir au Chef, il faudrait encore le concours dĠune infinitŽ dĠopinions, qui ne sĠest jamais rencontrŽ parmi les hommes, tant sur la forme la plus avantageuse du Gouvernement, que sur lĠintŽrt gŽnŽral et particulier, et sur la multitude des objets qui doivent composer les articles du Contrat.

De plus longues observations seraient donc inutiles, pour nous faire reconna”tre quĠun Etat social, formŽ librement de la part de tous les individus, est absolument hors de toute vraisemblance, et pour avouer quĠil est impossible quĠil y en ait jamais eu de semblable.

Mais admettons-en la possibilitŽ, supposons ce concours unanime de toutes les voix, et que la forme, ainsi que les Lois qui appartiendront au Gouvernement dont il sĠagit, aient ŽtŽ fixŽes dĠun commun accord ; il reste encore ˆ demander si lĠhomme a le droit de prendre un pareil engagement, et sĠil serait raisonnable de se reposer sur ceux quĠil aurait formŽs.

Aprs la connaissance que lĠon a dž acquŽrir de lĠhomme, par tout ce quĠon a vu ˆ son sujet, il est aisŽ de pressentir quĠun pareil droit ne put jamais lui tre accordŽ, et que cet Acte serait nul et superflu. Premirement, rappelons-nous cette boussole invariable que nous avons reconnue pour son guide, ayons toujours devant les yeux que tous les pas quĠil pourrait faire sans elle, seraient incertains, puisque sans elle lĠhomme nĠa point de lumire, et quĠelle est prŽposŽe par son Essence mme ˆ le conduire et ˆ prŽsider sur toutes ses actions.

Alors donc, si sans lĠaveu de cette Cause qui veille sur lui, lĠhomme prenait un engagement dĠune aussi grande importance que celui de se soumettre ˆ un autre homme, il devrait dĠabord douter que sa dŽmarche fžt conforme ˆ sa propre Loi, et, par consŽquent, quĠelle fžt propre ˆ le rendre heureux ; ce qui suffirait pour lĠarrter, pour peu quĠil Žcout‰t la prudence.

RŽflŽchissant ensuite avec plus de soin sur sa conduite, ne reconna”trait-il pas que non seulement il sĠest exposŽ ˆ se tromper, mais mme quĠil a attaquŽ directement tous les principes de la Justice, en transfŽrant ˆ dĠautres hommes des droits dont il ne peut pas lŽgitimement disposer, et quĠil sait rŽsider essentiellement dans la main qui doit tout faire pour lui ?

Secondement, cet engagement serait vague et dŽraisonnable, parce que, sĠil est vrai que cette Cause dont nous parlons, doive tre universellement le guide de lĠhomme, et quĠelle en ait tous les pouvoirs, il est absolument inutile de chercher ˆ employer une autre main. A plus forte raison, dirons-nous la mme chose de lĠhomme, considŽrŽ ˆ la manire des Politiques ; cĠest, selon eux, lĠimpuissance de lĠhomme et la difficultŽ quĠil Žprouve ˆ supporter lĠŽtat de Nature, qui lĠengage ˆ se donner des Chefs et des Protecteurs. En effet, si cet homme avait la force de se soutenir, il nĠaurait pas besoin dĠappuis Žtrangers ; mais enfin, sĠil nĠa plus cette force, si cĠest aprs lĠavoir perdue quĠil veut en revtir un autre homme, que lui donne-t-il donc, et o trouver ce qui fait la matire du Contrat ?

LĠassociation volontaire nĠest donc pas rŽellement plus juste ni plus sensŽe, quĠelle nĠest praticable ; puisque par cet Acte, il faudrait que lĠhomme attach‰t ˆ un autre homme un droit dont lui-mme nĠa pas la propriŽtŽ, celui de disposer de soi ; et puisque, sĠil transfre un droit quĠil nĠa pas, il fait une convention absolument nulle, et que ni le Chef, ni les Sujets, ne peuvent faire valoir, attendu quĠelle nĠa pu les lier ni les uns ni les autres.

Ainsi, reprenant tout ce que nous venons de dire, si lĠassociation forcŽe est Žvidemment une atrocitŽ, si lĠassociation volontaire est impossible, et en mme temps opposŽe ˆ la Justice et ˆ la raison, o trouverons-nous donc les vrais Principes des Gouvernements ? Car, enfin, il est des Etats qui les ont connus et qui les suivent.

CĠest, comme je lĠai dit, ˆ cette recherche que les Politiques consument tous leurs efforts, et si ce que nous venons de voir est exactement tout ce quĠils ont trouvŽ sur cette manire, nous pouvons assurer avec raison quĠils nĠont pas encore fait les premiers pas vers leur Science.

Fausse conclusion des politiques

Il y a bien en eux une voix secrte qui les porte ˆ convenir, que quelle quĠait ŽtŽ la cause de lĠassociation dĠun Corps politique, le Chef se trouve essentiellement dŽpositaire dĠune suprme autoritŽ, et dĠune puissance qui par elle-mme doit lui subordonner tous ses sujets ; ils reconnaissent, dis-je, dans les Souverains une force supŽrieure qui inspire naturellement pour eux le respect et lĠobŽissance.

CĠest aussi ce que je me fais gloire de professer hautement avec les Politiques ; mais, comme ils nĠont pu dŽmler dĠo cette supŽrioritŽ devait provenir, ils ne sĠen sont pas formŽs une idŽe nette, et alors les applications quĠils en ont voulu faire, ne leur ont offert que des faussetŽs ou des contradictions.

Aussi la plupart dĠentre eux, peu satisfaits de leurs dŽcouvertes, et ne trouvant aucun moyen dĠexpliquer lĠhomme en sociŽtŽ, ont recouru ˆ leur premire idŽe, et se sont rŽduits ˆ dire quĠil ne devrait pas tre en sociŽtŽ ; mais on verra trs certainement que cette conjecture nĠest pas mieux fondŽe que celles quĠils ont formŽes sur les moyens dĠassociation, et quĠelle est plut™t une preuve Žvidente de leur incertitude et de la prŽcipitation de leurs jugements.

De la sociabilitŽ de lĠHomme

Il ne faut que jeter un moment les yeux sur lĠhomme, pour dŽcider cette question. Sa vie nĠest-elle pas une cha”ne de dŽpendances continuelles ? LĠacte mme de son entrŽe dans la vie corporelle ne porte-t-il pas le caractre de lĠassujettissement o il va tre condamnŽ pendant son cours ? NĠa-t-il pas besoin peur na”tre quĠune cause extŽrieure vienne fŽconder son germe, et lui donner une rŽaction sans laquelle il ne vivrait pas ? Et nĠest-ce pas lˆ cette humiliante sujŽtion qui lui est commune avec tous les Etres de la Nature ?

Ds quĠil a reu le jour, cette dŽpendance devient encore plus sensible, en ce que les yeux corporels des hommes en sont tŽmoins. CĠest alors que dans une impuissance absolue, et une faiblesse vraiment honteuse, lĠhomme a besoin, pour ne pas mourir, que des Etres de son espce lui donnent des secours et des soins sans nombre, jusquĠˆ ce que parvenu ˆ lĠ‰ge de pouvoir se passer dĠeux quant aux besoins de son corps, il soit rendu ˆ lui-mme, et jouisse de tous les avantages et de toutes les forces de son Etre corporel.

Mais telle est la nature de lĠhomme et la sagesse de lĠÏil qui veille sur lui, quĠavant de parvenir ˆ ce terme dĠindŽpendance corporelle, il Žprouve un besoin dĠun autre genre, et qui le lie encore plus Žtroitement ˆ la main qui a soutenu son enfance ; cĠest celui de son Etre intellectuel, lequel commenant ˆ sentir sa privation, sĠagite et se livre aveuglŽment ˆ tout ce qui peut lui rendre le repos.

Dans cet ‰ge, encore infirme, il sĠadresse naturellement ˆ tout ce qui lĠentoure, et surtout ˆ ceux qui soulageant chaque jour ses besoins corporels, semblent devoir tre de droit les premiers dŽpositaires de sa confiance. CĠest ˆ eux quĠil demande ˆ chaque pas la science de lui-mme, et ce nĠest que dĠeux, en effet, quĠils devrait lĠattendre ; car cĠest ˆ eux ˆ le diriger, ˆ le soutenir, ˆ lĠŽclairer, selon son ‰ge, ˆ lĠarmer dĠavance contre lĠerreur et ˆ le prŽparer au combat ; en un mot, cĠest ˆ eux ˆ faire sur son Etre intellectuel ce quĠils ont fait sur son corps dans un temps o il Žprouvait les douleurs, sans avoir la force ni de les supporter, ni de sĠen garantir. Voilˆ, nĠen doutons point, la vraie source de la sociŽtŽ parmi les hommes, et en mme temps le tableau o lĠhomme peut apprendre quel est le premier de ses devoirs quand il se fait Pre.

Pourquoi ne trouverons-nous rien de semblable parmi les btes, cĠest quĠelles ne sont pas de nature ˆ conna”tre de pareils besoins ; cĠest que la bte, ne se dirigeant que par le sensible, quand ce besoin ne lui parle plus, elle ne conna”t plus rien ; cĠest que lĠaffection corporelle, Žtant la mesure de toutes ses facultŽs, lorsque cette affection est satisfaite, il nĠy a plus pour elle de sensibilitŽ, ni de dŽsir ; aussi nĠy a-t-il point pour elle de lien social.

On ne doit pas me citer lĠexemple de lĠattachement de quelques Animaux, soit entre eux, soit pour lĠhomme ; nous ne parlons ici que de la marche, et des mouvements naturels des Etres ; et tous les exemples quĠon pourrait nous opposer seraient sžrement le fruit de lĠhabitude, qui, comme nous lĠavons dit ailleurs, peut convenir et se trouver dans la bte, en qualitŽ dĠEtre sensible.

On ne doit pas me citer non plus ces peuplades de certains Animaux qui vivent et voyagent ensemble, soit sur terre, soit dans lĠeau, soit dans lĠair ; ce nĠest que le besoin particulier et sensible qui les rassemble et il y a si peu de vŽritable attachement entre eux, que lĠun peut pŽrir et dispara”tre sans que les autres sĠen aperoivent.

Nous voyons donc dŽjˆ par ces observations sur les premiers temps de notre existence matŽrielle, que lĠhomme nĠest pas nŽ pour vivre isolŽ.

Nous voyons quĠaprs que sa dŽpendance corporelle a cessŽ, il lui reste un lien infiniment plus fort, en ce quĠil est relatif ˆ son Etre propre ; nous voyons, dis je, que par un intŽrt insŽparable de son Žtat actuel, il recherchera toujours ses semblables, et que sĠils ne le trompaient jamais, ou quĠil ne fžt pas dŽjˆ corrompu, il nŽ penserait point ˆ sĠŽloigner dĠeux, lors mme que son corps nĠaurait plus besoin de leurs secours.

CĠest donc mal ˆ propos quĠon a cherchŽ la source de la sociabilitŽ dans les seuls besoins sensibles et dans ce moyen puissant par lequel la Nature rapproche lĠhomme des Etres de son espce, pour en opŽrer la reproduction ; car, comme cĠest par lˆ quĠil est semblable ˆ la bte, et que cependant la bte ne vit point en Žtat de sociŽtŽ, ce moyen ne suffirait pas pour Žtablir celle de lĠhomme. Aussi, je ne mĠoccupe que des facultŽs qui le distinguent, et par lesquelles il est portŽ ˆ lier avec ses semblables un commerce dĠactions morales, dĠo doit dŽriver toute association pour tre juste. Quand, dans un ‰ge plus avancŽ, les facultŽs intellectuelles de lĠhomme commencent ˆ lĠŽlever au-dessus de ce quĠil voit, et quĠil parvient ˆ apercevoir quelques lueurs au milieu des tŽnbres o nous sommes plongŽs, cĠest alors quĠun nouvel ordre de choses na”t pour lui ; non seulement tout lĠintŽresse, mais combien cet intŽrt ne doit-il pas sĠaccro”tre pour ceux qui lui auront fait gožter le bonheur dĠtre homme, de mme que pour ceux ˆ qui il pourrait le faire gožter ˆ son tour ?

A mesure quĠil marche dans la carrire de la vie, ce lien social se fortifie encore par lĠextension que reoivent ses vues et ses pensŽes ; enfin, au dŽclin de ses jours, ses forces venant ˆ dŽgŽnŽrer, il retombe corporellement dans cet Žtat de faiblesse qui avait accompagnŽ son enfance, il devient pour la seconde fois lĠobjet de la pitiŽ des autres hommes, et rentre de nouveau sous leur dŽpendance, jusquĠˆ ce que la Loi commune ˆ tous les corps achve de sĠaccomplir sur le sien et vienne en terminer le cours. Que faut-il de plus pour convenir que lĠhomme nĠŽtait pas destinŽ ˆ passer ses jours seul et sans aucun lien social ?

On voit aussi que dans cette simple sociŽtŽ naturelle, il y a toujours des Etres qui donnent et dĠautres qui reoivent ; quĠil y a toujours de la supŽrioritŽ et de la dŽpendance, cĠest-ˆ-dire, quĠil y a le vrai modle de ce que doit tre la sociŽtŽ politique.

Source des erreurs politiques

CĠest lˆ cependant ce que ceux qui ont traitŽ de ces objets nĠavaient pas considŽrŽ, lorsquĠils ont dit que lĠŽtat de SociŽtŽ Žtait contraire ˆ la Nature, et que ne trouvant pas de moyen de justifier cette SociŽtŽ, ni de la concilier avec leurs principes de Droit naturel, ils ont pris la rŽsolution de la proscrire.

Pour nous, qui sentons lĠindispensable nŽcessitŽ de la liaison et de la frŽquentation mutuelle des hommes, nous ne serons point arrtŽs par la faussetŽ et lĠinjustice de quelques-uns des liens qui les ont mis souvent en Corps social ; nous serons trs persuadŽs mme que les hommes ne seraient pas nŽs, comme ils le sont, avec ces besoins rŽciproques, et avec ces facultŽs qui leur promettent tant dĠavantages, sĠil nĠy avait pas aussi des moyens lŽgitimes de les mettre en valeur, et dĠen retirer tous les fruits dont elles sont susceptibles.

Or, lĠusage de ces moyens, ne pouvant avoir lieu que dans le commerce mutuel des individus, et ce commerce, vu lĠŽtat actuel de lĠhomme, Žtant sujet ˆ des inconvŽnients sans nombre, nous ne rejetterons pas pour cela les Corps politiques, nous ne ferons quĠindiquer une base plus solide que celle quĠon leur a donnŽe jusquĠˆ ce jour, et des principes plus satisfaisants.

Mais on doit voir actuellement que les tŽnbres o les Politiques se sont enveloppŽs sur ce point, ont la mme source que ceux qui couvrent encore aujourdĠhui les Observateurs de la Nature ; cĠest pour avoir, comme eux, confondu le principe avec son enveloppe, la force conventionnelle de lĠhomme avec sa vŽritable force, quĠils ont tout obscurci et tout dŽfigurŽ.

Du premier empire de lĠHomme

De plus, nous avons vu le peu de fruits quĠont produit toutes ces observations sur la Nature par lesquelles on a voulu la sŽparer dĠune Cause active et intelligente, dont le concours et le pouvoir ont ŽtŽ dŽmontrŽs dĠune nŽcessitŽ absolue.

Nous saurons donc que la marche des Politiques Žtant semblable, doit tre Žgalement infructueuse ; ils ont cherchŽ dans lĠhomme isolŽ les principes des Gouvernements, et ils ne les y ont pas plus trouvŽs, que les Observateurs nĠont trouvŽs dans la Matire la source de ses effets et de tous ses rŽsultats.

Ainsi, de mme quĠune circonfŽrence sans centre ne peut pas se concevoir, de mme aucune de ces Sciences ne peut marcher sans son appui ; cĠest pourquoi tous ces systmes ne peuvent se soutenir, et tombent sans autre cause que celle de leur propre dŽbilitŽ.

Si par son origine premire, lĠhomme Žtait destinŽ ˆ tre chef et ˆ commander, ainsi que nous lĠavons assez clairement Žtabli, quelle idŽe devons-nous nous former de son Empire dans ce premier Žtat, et sur quels Etres appliquerons-nous son autoritŽ ? Sera-ce sur ses Žgaux ? Mais dans tout ce qui existe et dans tout ce que nous pouvons concevoir, rien ne nous donne lĠexemple dĠune pareille Loi, tout nous dit au contraire quĠil ne saurait y avoir dĠautoritŽ que sur des Etres infŽrieurs, et que ce mot dĠautoritŽ porte nŽcessairement avec lui-mme lĠidŽe de la supŽrioritŽ ?

Sans nous arrter donc plus longtemps ˆ examiner sur quels Etres sĠŽtendaient alors les droits de lĠhomme, il nous suffit de reconna”tre que ce ne pouvait tre sur ses semblables. Si cet homme fžt restŽ dans ce premier Žtat, il est donc certain que jamais il nĠaurait rŽgnŽ sur des hommes, et que la SociŽtŽ politique nĠaurait jamais existŽ pour lui, parce quĠil nĠy aurait point eu pour lui de liens sensibles, ni de privation intellectuelle, que son seul objet aurait ŽtŽ dĠexercer pleinement ses facultŽs, et non comme aujourdĠhui dĠen opŽrer pŽniblement la rŽhabilitation.

Lorsque lĠhomme se trouva dŽchu de cette splendeur, et quĠil fut condamnŽ ˆ la malheureuse condition o il est rŽduit ˆ prŽsent, ses premiers droits ne furent point abolis, ils ne furent que suspendus, et il lui est toujours restŽ le pouvoir de travailler et de parvenir par ses efforts ˆ les remettre dans leur premire valeur.

Il pourrait donc mme aujourdĠhui gouverner comme dans son origine, et cela, sans avoir ses semblables pour sujets. Mais cet empire dont nous parlons, lĠhomme ne le peut retrouver et en jouir que par les mmes titres qui lĠont rendu ma”tre autrefois, et ce nĠest absolument quĠen portant son ancien Sceptre, quĠil parviendra ˆ reprendre avec fondement le nom de Roi. Ce fut lˆ sa condition premire, et celle ˆ laquelle il peut encore prŽtendre par lĠessence invariable de sa nature ; en un mot, telle est son ancienne autoritŽ, dans laquelle, nous le rŽpŽtons, les droits dĠun homme sur un autre homme nĠŽtaient pas connus, parce quĠil Žtait hors de toute possibilitŽ que ces droits existassent entre des Etres Žgaux, dans leur Žtat de gloire et de perfection.

Du nouvel empire de lĠHomme

Or, dans lĠŽtat dĠexpiation que lĠhomme subit aujourdĠhui, non seulement il est ˆ portŽe de retrouver les anciens pouvoirs dont tous les hommes auraient joui, sans que leurs sujets fussent pris parmi leur espce, mais il peut acquŽrir encore un autre droit dont il nĠavait pas la connaissance dans son premier Žtat ; cĠest celui dĠexercer une vŽritable autoritŽ sur dĠautres hommes ; et voici dĠo ce pouvoir est provenu.

Dans cet Žtat de rŽprobation o lĠhomme est condamnŽ ˆ ramper, et o il nĠaperoit que le voile et lĠombre de la vraie lumire, il conserve plus ou moins le souvenir de sa gloire, il nourrit plus ou moins le dŽsir dĠy remonter, le tout en raison de lĠusage libre de ses facultŽs intellectuelles, en raison des travaux qui lui sont prŽparŽs par la justice, et de lĠemploi quĠil doit avoir dans lĠÏuvre.

Les uns se laissent subjuguer, et succombent aux Žcueils semŽs sans nombre dans ce cloaque ŽlŽmentaire, les autres ont le courage et le bonheur de les Žviter.

On doit donc dire que celui qui sĠen prŽservera le mieux, aura le moins laissŽ dŽfigurer lĠidŽe de son Principe, et se sera le moins ŽloignŽ de son premier Žtat. Or, si les autres hommes nĠont pas fait les mmes efforts, quĠils nĠaient pas les mmes succs, ni les mmes dons, il est clair que celui qui aura tous ces avantages sur eux, doit leur tre supŽrieur, et les gouverner.

Du pouvoir souverain

Premirement, il leur sera supŽrieur par le fait mme, parce quĠil y aura entre eux et lui une diffŽrence rŽelle fondŽe sur des facultŽs et des pouvoirs dont la valeur sera Žvidente ; il le sera en outre par nŽcessitŽ, parce que les autres hommes sĠŽtant moins exercŽs, et nĠayant pas recueilli les mmes fruits, auront vraiment besoin de lui, comme Žtant dans lĠindigence et dans lĠobscurcissement de leurs propres facultŽs.

SĠil est un homme en qui cet obscurcissement aille jusquĠˆ la dŽpravation, celui qui se sera prŽservŽ de lĠun et de lĠautre, devient son ma”tre non seulement par le fait et par la nŽcessitŽ, mais encore par devoir. Il doit sĠemparer de lui, et ne lui laisser aucune libertŽ dans ses actions, tant pour satisfaire aux lois de son Principe, que pour la sžretŽ et lĠexemple de la SociŽtŽ, il doit enfin exercer sur lui tous les droits de lĠesclavage et de la servitude ; droits aussi justes et aussi rŽels dans ce cas-ci, quĠinexplicables et nuls dans toute autre circonstance.

Voilˆ donc quelle est la vŽritable origine de lĠempire temporel de lĠhomme sur ses semblables, comme les liens de sa nature corporelle ont ŽtŽ lĠorigine de la premire sociŽtŽ.

Cet empire toutefois, loin de contraindre et de gner la sociŽtŽ naturelle, doit tre regardŽ comme en Žtant le plus ferme appui, et le moyen le plus sžr par lequel elle puisse se soutenir, soit contre les crimes de ses membres, soit contre les attaques de tous ses ennemis.

Celui qui sĠen trouve revtu, ne pouvant tre heureux quĠautant quĠil se soutient dans les vertus qui le lui ont fait acquŽrir, cherche pour son propre intŽrt ˆ faire le bonheur de ses sujets. Et quĠon ne croie pas que cette occupation doive tre vaine et sans fruit ; car lĠhomme dont nous offrons ici lĠidŽe, ne peut tre tel sans avoir en lui tous les moyens de se conduire avec certitude, et sans que ses recherches ne lui rendent des rŽsultats Žvidents.

De la dignitŽ des rois

En effet, la lumire qui Žclairait lĠhomme dans son premier Žtat, Žtant une source inŽpuisable de facultŽs et de vertus, plus il peut sĠen rapprocher, plus il doit Žtendre son empire sur les hommes qui sĠen Žloignent, et aussi plus il doit conna”tre ce qui peut maintenir lĠordre parmi eux, et assurer la soliditŽ de lĠEtat.

Par le secours de cette lumire, il doit pouvoir embrasser, et soigner avec succs toutes les parties du Gouvernement, conna”tre Žvidemment les vrais principes des lois et de la Justice, les rgles de la discipline militaire, les droits des particuliers et les siens, ainsi que cette multitude de ressorts qui sont les mobiles de lĠadministration.

Il doit mme pouvoir porter ses vues et Žtendre son autoritŽ jusque sur ces parties de lĠadministration, qui nĠen font pas aujourdĠhui lĠobjet principal dans la plupart des Gouvernements, mais qui, dans celui dont nous parlons, en doivent tre le plus ferme lien, savoir, la Religion et la guŽrison des maladies. Enfin, il nĠest pas jusquĠaux arts, soit dĠagrŽment, soit dĠutilitŽ, dont il ne puisse diriger la marche et indiquer le vŽritable gožt. Car le flambeau quĠil est assez heureux dĠavoir ˆ la main, rŽpandant une lumire universelle, doit lĠŽclairer sur tous ces objets, et lui en laisser voir la liaison.

Ce tableau, tout chimŽrique quĠil doit para”tre, nĠa cependant rien qui ne soit conforme ˆ lĠidŽe que nous nous trouverons avoir des Rois, quand nous la voudrons approfondir.

En rŽflŽchissant sur le respect que nous leur portons, ne verrons-nous pas que nous les regardons comme devant tre lĠimage et les reprŽsentants dĠune main supŽrieure, et comme tels susceptibles de plus de vertus, de force, de lumire et de sagesse que les autres hommes ? NĠest-ce pas avec une sorte de regret que nous les voyons exposŽs aux faiblesses de lĠhumanitŽ ? Et ne semblerions-nous pas dŽsirer quĠils ne se fissent jamais conna”tre que par des actes grands et sublimes comme la main qui est censŽe les avoir placŽs tous sur le Tr™ne ?

Que dis je, nĠest-ce pas sous cette autoritŽ sacrŽe quĠils sĠannoncent, et quĠils font valoir tous leurs droits ? Quoique nous nĠayons pas la certitude quĠils agissent par elle, nĠest-ce pas de ce que nous en sentons la possibilitŽ, que na”t cette espce dĠeffroi qui rŽsulte de leur puissance, et cette vŽnŽration quĠils nous inspirent ?

Tout ceci nous indique donc que leur premire origine est supŽrieure aux pouvoirs et ˆ la volontŽ des hommes, et doit nous confirmer dans lĠidŽe que jĠai prŽsentŽe, que leur source est au-dessus de celles que la Politique leur a cherchŽ.

De la science des rois

Quant ˆ ces facultŽs et ˆ ces vertus innombrables que nous avons montrŽes, comme devant se trouver dans les Rois qui auraient retrouvŽ leur ancienne lumire, ce sont encore les Chefs des SociŽtŽs Žtablies qui nous les annoncent, puisquĠils agissent comme ayant la jouissance de tout ce que nous sentons devoir tre en eux.

Leur nom nĠest-il pas le sceau de toutes les puissances quĠils versent dans leur Empire ? GŽnŽraux, Magistrats, Princes, tous les Ordres de lĠEtat ne tiennent-ils pas dĠeux leur autoritŽ, et lorsque cette mme autoritŽ se transmet de main en main jusquĠaux derniers rameaux de lĠarbre social, nĠest-ce pas toujours en vertu de la premire Žmanation ? Ne faut-il pas mme toujours leur attache pour lĠexercice des talents utiles, et quelquefois pour celui des talents qui ne sont quĠagrŽables ?

Dans tous ces cas, les Souverains nous donnent eux-mmes un signe Žvident quĠils sont comme le centre et la source, dĠo doivent sortir tous les privilges et tous les pouvoirs quĠils communiquent ? Car lĠacte mme de cette communication, et les formalitŽs qui lĠaccompagnent, montrent toujours quĠils sont, ou quĠils peuvent tre dirigŽs dans leur choix par une lumire sžre, et quĠils sont ŽclairŽs sur la capacitŽ des sujets ˆ qui ils confient une partie de leurs droits. Et mme ces prŽcautions de leur part, ainsi que les dŽcisions qui en rŽsultent, supposent non seulement leur capacitŽ personnelle, mais encore elles en sont comme autant de tŽmoignages.

Car toutes les informations que les Souverains font prendre dans les diffŽrents cas qui se prŽsentent, et lĠadhŽsion quĠils apportent aux lumires et aux dŽcisions de leurs diffŽrents Tribunaux, ne doivent point tre regardŽes comme des suites de leur ignorance sur les diffŽrentes matires soumises ˆ leur LŽgislation. Ce nĠest point quĠils soient censŽs ne pouvoir conna”tre tout par eux-mmes, au contraire, on ne peut se dispenser de le supposer, puisque ce sont eux-mmes qui crŽent ces juridictions. Mais cĠest que faisant dans le temporel les fonctions dĠun Etre vrai et infini, ils sont chargŽs, comme lui, de lĠaction totale et infinie, et sont, comme lui, dans la nŽcessitŽ indispensable de ne pouvoir opŽrer les actions bornŽes et particulires, que par leurs attributs et par les agents de leurs facultŽs.

 

De la lŽgitimitŽ des souverains

Si nous entrions dans le dŽtail de tous les ressorts qui agissent et soutiennent les Gouvernements politiques, nous en ferions la mme application aux facultŽs des Chefs qui les dirigent ; lĠexercice de la Justice, tant civile que criminelle, quoique se faisant par dĠautres mains que les leurs, mais toujours par leur autoritŽ, annoncerait assez clairement quĠils pourraient avoir les moyens de dŽcouvrir les droits et les fautes de leurs Sujets, et de fixer avec certitude lĠŽtendue et le soutien des uns, en mme temps que la rŽparation des autres. Le soin quĠils prennent de veiller ˆ la conservation des Lois du Gouvernement, ˆ la puretŽ des mÏurs, au maintien des Dogmes et des pratiques de la Religion, ˆ la perfection des Sciences et des Arts, tout cela, dis je, nous rappellerait quĠil doit tre en eux une lumire fŽconde qui sĠŽtend ˆ tout, et par consŽquent qui conna”t tout.

Nous ne nous Žcartons donc point de la VŽritŽ, en attribuant ˆ lĠhomme revtu de tous les privilges de son premier Žtat, les avantages dont les Rois nous retracent si sensiblement lĠimage, et nous pouvons dire avec raison quĠils nous instruisent par-lˆ, de ce que lĠhomme pourrait et devrait tre, mme au milieu de la RŽgion impure quĠil habite aujourdĠhui.

Je ne me dissimule pas cependant, la multitude dĠobjections que doit faire na”tre ce point de vue sous lequel je viens de prŽsenter les Rois, et en gŽnŽral tous les Chefs des SociŽtŽs. AccoutumŽs, comme sont les hommes, ˆ expliquer les choses par elles-mmes, et non par leur principe, il doit tre nouveau pour eux dĠapercevoir, ˆ tous leurs droits et ˆ toutes leurs puissances, une source qui nĠest plus ˆ eux, mais qui nŽanmoins est si analogue avec eux.

Des gouvernements lŽgitimes

Aussi Žtant peu faits ˆ ces principes, ils commenceront par me demander quelle preuve les Nations pourront avoir de la lŽgitimitŽ de leurs Chefs, et sur quoi elles pourront juger que ceux qui en occupent la place ne les ont point abusŽes.

Je ne crains pas de me trop avancer, en disant que les tŽmoignages en seront Žvidents, soit pour les Chefs, soit pour les Sujets, qui auront su faire un juste et utile usage de leurs facultŽs intellectuelles, et je renvoie pour cet article, ˆ ce que jĠai dit prŽcŽdemment sur les tŽmoignages dĠune Religion vraie. La mme rŽponse peut servir ˆ lĠobjection prŽsente, parce que lĠInstitution sacrŽe et lĠInstitution politique ne devraient avoir que le mme but, le mme guide et la mme Loi : aussi devraient-elles toujours tre dans la mme main, et lorsquĠelles se sont sŽparŽes, elles ont perdu de vue lĠune et lĠautre, leur vŽritable esprit, qui consiste dans une parfaite intelligence et dans lĠunion.

La seconde question quĠon pourra me faire, cĠest de savoir, si en admettant la possibilitŽ dĠun Gouvernement, tel que celui que je viens de reprŽsenter, on peut en trouver des exemples sur la Terre.

Je ne serais pas cru, sans doute, si je voulais persuader que tous les Gouvernements Žtablis sont conformes au modle quĠon vient de voir, parce quĠen effet le plus grand nombre en est trs ŽloignŽ : mais je prie mes semblables, dĠtre bien convaincus que les vrais Souverains, ainsi que les lŽgitimes Gouvernements, ne sont pas des Etres imaginaires, quĠil y en a eu de tout temps, quĠil y en a actuellement, et quĠil y en aura toujours, parce que cela entre dans lĠOrdre universel, parce quĠenfin cela tient au Grand-Îuvre, qui est autre chose que la Pierre philosophale.

Une troisime difficultŽ, qui se prŽsentera naturellement dĠaprs les principes qui ont ŽtŽ Žtablis, cĠest dĠy avoir vu que tout homme par sa nature, peut espŽrer de retrouver la lumire quĠil a perdue, et cependant que je reconnaisse des Souverains parmi les hommes ; car, si chaque homme parvient au terme de sa rŽhabilitation, quels seront les Chefs ? Tous les hommes ne seront-ils pas Žgaux, ne seront-ils pas tous des Rois ?

Cette difficultŽ ne peut plus subsister, aprs ce que jĠai dit sur les obstacles qui arrtent si souvent lĠhomme dans sa carrire, et qui, multipliŽs encore par ses imprudences et lĠusage faux de sa volontŽ, sont de sa part, si rarement et si inŽgalement surmontŽs.

De lĠinstitution militaire

On pourrait mme rappeler ici ce que jĠai dit sur les diffŽrences naturelles des facultŽs intellectuelles des hommes, o lĠon a pu remarquer, quĠen ne les comparant mme que sous ce point de vue, il resterait toujours une inŽgalitŽ entre eux, mais inŽgalitŽ qui ne leur serait point pŽnible, et qui ne les humilierait pas, parce que leur grandeur serait rŽelle dans chacun dĠeux, et non pas relative, comme celle qui nĠest que conventionnelle et arbitraire.

CĠest ce qui nous est reprŽsentŽ en quelque sorte dans les lois de lĠinstitution Militaire, celui de tous les ouvrages des hommes qui nous peigne le plus fidlement lĠŽtat premier, et qui, comme tel, est le plus noble de tous leurs Etablissements, quoique nĠayant pas une base plus vraie, ni plus solide que leurs autres Ïuvres, il ne doive tenir aux yeux de lĠhomme sensŽ, que le premier rang dans lĠordre des prŽjugŽs ; mais je le rŽpte, il est si noble, il engage ˆ tant de vertus, quĠon oublie presque quĠil aurait besoin dĠtre vrai.

Ainsi, regardant cette institution, comme celle qui sĠapplique le mieux au Principe de lĠhomme, nous remarquerons que tous les Membres qui composent un corps militaire, sont censŽs revtus et douŽs chacun des facultŽs particulires qui sont propres ˆ leur grade. Ils sont censŽs, chacun dans leur classe, avoir atteint et rempli le but qui leur est assignŽ.

Cependant, quoique ces Membres soient tous inŽgaux, il nĠy a point de difformitŽ dans leur assemblage, ni dĠhumiliation pour les individus, parce que le devoir de chacun est fixe, et que lˆ il nĠest pas honteux dĠtre infŽrieur aux autres Membres du mme Corps, mais seulement dĠtre infŽrieur ˆ son grade.

En mme temps, ces corps Militaires, Žtant composŽs de Membres inŽgaux, ne peuvent jamais demeurer un moment sans Chef, puisquĠil y aura toujours un de ces Membres qui sera supŽrieur ˆ lĠautre.

Si ces Corps nĠŽtaient pas lĠouvrage de la main de lĠhomme, les diffŽrences et la supŽrioritŽ de leurs Membres seraient fixes, et ce serait la qualitŽ et le prix rŽel du sujet qui serviraient de rgle. Mais, lorsque le LŽgislateur nĠest pas conduit par sa vraie lumire, et que cependant il a toujours ˆ agir, il y supplŽe en Žtablissant une valeur et un mŽrite plus faciles ˆ conna”tre, et qui nĠont besoin que du secours des yeux corporels pour tre dŽterminŽs. CĠest lĠanciennetŽ, qui, aprs la diffŽrence des Grades, fixe les droits dans les corps Militaires, et nĠy ežt-il que deux Soldats dans un Poste, la Loi veut que le plus ancien commande lĠautre.

De lĠinŽgalitŽ des hommes

Cette loi, toute factice quĠelle soit, nĠest-elle pas un indice de la justesse du principe que jĠai exposŽ, et en supposant tous les hommes en possession de leurs Privilges, comme il nĠy aurait jamais une entire ŽgalitŽ entre eux, ne pourrait-on pas croire quĠils auraient toujours des Rois ?

Ce serait nŽanmoins la plus grande des absurditŽs, que de prendre cette comparaison ˆ la lettre ; les corps Militaires, nĠŽtant que lĠouvrage de lĠhomme, ne peuvent avoir que des diffŽrences conventionnelles, aussi lˆ le supŽrieur et lĠinfŽrieur sont par leur nature de la mme espce, et malgrŽ ces distinctions si imposantes, tout sĠy ressemble au fond, puisque ce sont toujours des hommes dans la privation.

Mais dans lĠOrdre naturel, si chaque homme parvenait au dernier degrŽ de sa puissance, chaque homme alors serait un Roi. Or, de mme que les Rois de la Terre ne reconnaissent pas les autres Rois pour leurs Ma”tres, et que, par consŽquent, ils ne sont points sujets les uns des autres ; de mme, dans le cas dont il sĠagit, si tous les hommes Žtaient pleinement rŽhabilitŽs dans leurs droits, les Ma”tres et les Sujets des hommes ne pourraient pas se trouver parmi des hommes, et ils seraient tous Souverains dans leur Empire.

Mais, je le rŽpte, ce nĠest pas dans lĠŽtat actuel des choses, que les hommes parviendront tous ˆ ce degrŽ de grandeur et de perfection, qui les rendrait indŽpendants les uns des autres ; ainsi, depuis que cet Žtat de rŽprobation subsiste, sĠils ont toujours eu des chefs pris parmi eux, il faut sĠattendre quĠils en auront toujours, et cela est mme indispensable, jusquĠˆ ce que ce temps de punition soit entirement accompli.

CĠest donc avec confiance que jĠŽtablis sur la rŽhabilitation dĠun homme dans son Principe, lĠorigine de son autoritŽ sur ses semblables, celle de sa puissance, et de tous les titres de la souverainetŽ politique.

Je ne crains pas mme dĠassurer que cĠest le seul et unique moyen dĠexpliquer tous les droits, et de concilier la multitude dĠopinions diffŽrentes que les Politiques ont enfantŽes sur cette matire ; parce que, pour reconna”tre une supŽrioritŽ dans un Etre, sur les Etres de la mme classe, ce nĠest pas dans ce en quoi il leur ressemble quĠil faut la chercher, mais dans ce en quoi il peut en tre distinguŽ.

Or, par leur nature actuelle, les hommes Žtant condamnŽs ˆ la privation, se ressemblent tout absolument par cet endroit, ˆ quelques nuances prs ; ce nĠest donc quĠen sĠefforant de faire dispara”tre cette privation, quĠils peuvent espŽrer dĠŽtablir des diffŽrences rŽelles entre eux.

Du flambeau des gouvernements

Je crois aussi ne pas pouvoir offrir ˆ mes semblables, un tableau aussi satisfaisant, que celui de cette SociŽtŽ que nous avons vue Žtablie prŽcŽdemment sur les besoins corporels de lĠhomme, et sur le dŽsir quĠil a de conna”tre ; et lui donner un Chef tel que je viens de le peindre, cĠest complŽter et confirmer lĠidŽe naturelle que nous portons tous secrtement en nous, de lĠhomme social et du principe des gouvernements.

En effet, nous nĠy verrions rŽgner quĠun ordre et une activitŽ universelle, qui formeraient un tissu de dŽlices et de joie pour tous les Membres du Corps politique ; nous verrions que leurs maux corporels mmes eussent trouvŽ lˆ des adoucissements ; parce que, selon que je lĠai indiquŽ, la lumire qui ežt dirigŽ lĠassociation, en aurait embrassŽ et ŽclairŽ toutes les parties. Alors, cĠežt ŽtŽ au milieu des choses pŽrissables, nous prŽsenter lĠimage la plus grande et lĠidŽe la plus juste de la perfection ; cĠežt ŽtŽ rappeler cet heureux ‰ge quĠon a dit nĠexister que dans lĠimagination des Potes, parce que, nous en Žtant ŽloignŽs et nĠen connaissant plus la douceur, nous avons eu la faiblesse de croire que, puisquĠil avait passŽ pour nous, il devait avoir cessŽ dĠtre.

En mme temps, si telle est la Loi qui devrait lier et gouverner les hommes ; si cĠest lˆ le seul flambeau qui puisse, sans injustice, les rŽunir en corps, il est donc certain, quĠen lĠabandonnant, ils ne peuvent sĠattendre quĠˆ lĠignorance, et ˆ toutes les misres inŽvitables pour ceux qui errent dans lĠobscuritŽ.

De la soumission aux souverains

Alors, si par lĠexamen que lĠon va voir des Gouvernements reus, il se trouve dans eux des difformitŽs, on pourra conclure avec raison quĠelles ne subsistent que par lĠŽloignement de cette mme lumire, et parce que ceux qui ont fondŽ les Corps politiques nĠen ont pas connu les principes, ou que leurs successeurs en ont laissŽ altŽrer la puretŽ. Mais, avant dĠentreprendre cet important examen, je dois tranquilliser les Gouvernements ombrageux, qui pourraient sĠalarmer de mes sentiments, et craindre, quĠen dŽvoilant leur dŽfectuositŽ, jĠanŽantisse le respect qui leur est dž ; et, quoique jĠaie dŽjˆ montrŽ, dans quelques endroits du sujet qui mĠoccupe actuellement, ma vŽnŽration pour la personne des Souverains, autant que pour leur caractre, il est convenable de rŽitŽrer ici cette protestation, afin de bien persuader ˆ tous ceux qui liront cet Ouvrage, que je ne respire que lĠordre et la paix, que je fais ˆ tous les Sujets un devoir indispensable de la soumission ˆ leurs Chefs, et que je condamne sans rŽserve toute insubordination et toute rŽvolte, comme Žtant diamŽtralement contraires aux principes que je me suis proposŽ dĠŽtablir.

On ne pourra se dispenser dĠajouter foi ˆ cette authentique dŽclaration, lorsquĠon voudra se rappeler ce que jĠai Žtabli prŽcŽdemment sur la Loi qui doit ici-bas diriger lĠhomme dans toute sa conduite. NĠai-je pas montrŽ que lĠencha”nement de ses souffrances nĠŽtait quĠune suite du faux usage de sa volontŽ ; que lĠusage de cette volontŽ nĠŽtait devenu faux que quand lĠhomme avait abandonnŽ son guide, et que, par consŽquent, sĠil avait la mme imprudence aujourdĠhui, il ne ferait par-lˆ que perpŽtuer ses crimes et augmenter dĠautant ses malheurs ?

Je condamne absolument la rŽbellion, dans le cas mme o lĠinjustice du Chef et du Gouvernement serait ˆ son comble, et o ni lĠun ni lĠautre ne conserverait aucune trace des pouvoirs qui les constituent ; parce que, toute inique, toute rŽvoltante que pourrait tre une pareille Administration, jĠai fait voir que ce nĠest point le Sujet qui a Žtabli ses Lois politiques et ses Chefs, ainsi ce nĠest point ˆ lui ˆ les renverser.

Mais il faut en donner des raisons plus sensibles encore ; si le mal nĠest que dans lĠAdministration, et que le Chef se soit conservŽ dans cette force et ces droits incontestables que nous lui supposons, comme Žtant le fruit de son travail et des exercices quĠil aura faits, il aura en lui toutes les facultŽs nŽcessaires, pour dŽmler le vice du Gouvernement et pour y remŽdier, sans que le Sujet soit dans le cas dĠy porter la main.

Si le vice est en mme temps, dans le Gouvernement et dans le Chef, mais que le Sujet ait su sĠen prŽserver, en remplissant cette obligation commune ˆ tous les hommes de ne jamais sĠŽcarter de la Loi invariable qui doit les conduire, celui-ci saura se mettre ˆ couvert des vexations, sans employer la violence ; ou bien il saura reconna”tre si ce nĠest point dĠune main supŽrieure que part le flŽau, alors il se gardera dĠen murmurer, ni de sĠopposer ˆ la Justice.

Enfin, si le vice Žtait ˆ la fois dans le Chef, dans lĠAdministration et dans le Sujet, alors il ne faudrait plus me demander ce quĠil y aurait ˆ faire ; car ce ne serait plus un Gouvernement, ce serait un brigandage ; or, pour les brigandages, il nĠy a pas de Lois.

Il serait mme inutile dĠannoncer aux hommes dans un pareil dŽsordre, que plus ils sĠy livreront, plus ils sĠattireront de souffrance et dĠafflictions ; que lĠintŽrt de leur vrai bonheur leur dŽfendra toujours de repousser lĠinjustice par lĠinjustice, et que les maux les poursuivront, tant quĠils ne sĠefforceront pas de plier leur pensŽe et leur volontŽ ˆ leur rgle naturelle. Ces discours ne trouveraient aucun accs dans cette confusion tumultueuse ; car ils sont le langage de la raison, et lĠEtre livrŽ ˆ lui-mme ne raisonne point.

QuĠon ne mĠobjecte pas, de nouveau, cette difficultŽ de savoir ˆ quels signes chacun pourra discerner si les choses sont ou non dans lĠordre, et quand on devra agir ou sĠarrter. JĠai assez fait entendre que tout homme Žtait nŽ pour avoir la certitude de la lŽgitimitŽ de ses actions, quĠelle est indispensable pour fixer la moralitŽ de toute sa conduite, et quĠainsi tant que cette preuve lui manque, il sĠexpose sĠil fait un pas.

DĠaprs cela, lĠon peut juger si je permets ˆ lĠhomme la moindre imprudence, et ˆ plus forte raison le moindre acte de violence et dĠautoritŽ privŽe.

Je crois donc que cet aveu de ma part peut rassurer les Souverains sur les principes qui me conduisent ; ils nĠy verront jamais quĠun attachement inviolable pour leur personne, et que le plus sublime respect pour le rang sacrŽ quĠils occupent ; ils y verront que mme sil y avait parmi eux des usurpateurs et des tyrans, leurs Sujets nĠauraient aucun prŽtexte lŽgitime, pour leur porter la moindre atteinte.

Des obligations des rois

Si des Rois lisaient jamais cet Žcrit, ils ne se persuaderaient pas, je pense, que par cette soumission que je leur voue, jĠaugmente en rien leurs pouvoirs, et que je les dispense de cette obligation o ils sont comme hommes, dĠassujettir leur marche ˆ la rgle commune qui devrait nous diriger tous.

Au contraire, si ce nĠest que par lĠintime connaissance quĠils sont censŽs avoir de cette rgle, et par leur fidŽlitŽ ˆ lĠobserver quĠils ont dž porter le titre de Rois, leur rendre le droit de sĠen Žcarter, ce serait favoriser lĠimposture, et insulter au nom mme qui nous les fait honorer.

Ainsi, si le sujet nĠa pas le droit de venger une injustice de leur part, ils doivent savoir quĠils ont encore moins celui dĠen commettre ; parce quĠen qualitŽ dĠhommes, le Souverain et le Sujet ont la mme Loi ; que lĠEtat politique ne change rien ˆ leur nature dĠEtres pensants ; quĠil nĠest quĠune charge de plus pour tous les deux, et que lĠun et lĠautre ne peuvent et ne doivent rien faire par eux-mmes ?

JĠai pensŽ quĠil Žtait ˆ propos de faire cette formelle dŽclaration avant dĠentrer dans lĠexamen des Corps politiques, et je crois actuellement pouvoir suivre mon dessein sans inquiŽtude, parce que tout dŽfectueux que para”traient les Gouvernements, je ne peux plus tre souponnŽ de travailler ˆ leur ruine ; puisquĠau contraire tout ce que jĠaurais ˆ ambitionner, ce serait de leur faire gožter les seuls moyens qui soient Žvidemment propres ˆ leur bonheur et ˆ leur perfection.

De lĠinstabilitŽ des gouvernements

En premier lieu, ce qui doit faire prŽsumer que la plupart des Gouvernements nĠont point eu pour base le principe que jĠai Žtabli ci-devant ; savoir, la rŽhabilitation des Souverains dans leur lumire primitive, cĠest que presque tous les Corps politiques qui ont existŽ sur la terre, ont passŽ.

Cette simple observation ne nous permet gure dĠtre persuadŽs quĠils eussent un fondement rŽel, et que la Loi qui les avait constituŽs, fžt la vŽritable ; car cette Loi dont je parle ayant, par sa nature, une force vivante et invincible, tout ce quĠelle aurait liŽ devrait tre indissoluble, tant que ceux qui auraient ŽtŽ prŽposŽs pour en tre les ministres, ne lĠauraient pas abandonnŽe.

Il faut donc, ou quĠelle ait ŽtŽ mŽconnue dans lĠorigine des Gouvernements dont il sĠagit, ou quĠelle ait ŽtŽ nŽgligŽe dans les temps qui ont suivi leur institution, parce que sans cela ils subsisteraient encore.

Et certainement, ceci ne rŽpugne point ˆ lĠidŽe que nous portons tous en nous, de la stabilitŽ des effets dĠune pareille loi ; selon les notions de vŽritŽ qui sont dans lĠhomme, ce qui est ne passe point, et la durŽe est pour nous la preuve de la rŽalitŽ des choses. Lors donc que les hommes se sont accoutumŽs ˆ regarder les Gouvernements comme passagers et sujets aux vicissitudes, cĠest quĠils les ont mis au rang de toutes les institutions humaines, qui nĠayant que leurs caprices, et leur imagination dŽrŽglŽe pour appui, peuvent vaciller dans leurs mains, et tre anŽanties par un autre caprice.

NŽanmoins, et par une contradiction intolŽrable, ils ont exigŽ notre respect pour ces sortes dĠŽtablissements dont eux-mmes reconnaissaient la caducitŽ.

NĠest-il pas certain alors que dans leur aveuglement mme, le Principe leur parlait encore ; et quĠils sentaient que toutes vicieuses et toutes fragiles que fussent leurs Institutions sociales, elles en reprŽsentaient une qui ne devait avoir aucun de ces dŽfauts.

Ceci serait suffisant pour appuyer ce que jĠai avancŽ sur la Loi fixe qui doit prŽsider ˆ toute Association ; mais, sans doute, malgrŽ lĠidŽe que nous avons tous dĠune pareille Loi, on hŽsitera toujours ˆ y ajouter foi, parce quĠayant vu dispara”tre tous les Empires, il devient comme Žvident quĠils nŽ peuvent pas tre durables, et on aura peine ˆ croire quĠil y en ait qui nĠaient point passŽ.

Des gouvernements stables

CĠest cependant une des vŽritŽs que je puisse le mieux affirmer, et je ne mĠavance point trop, en certifiant ˆ mes semblables, quĠil y a des Gouvernements qui se soutiennent depuis que lĠhomme est sur la terre, et qui subsisteront jusquĠˆ la fin du temps ; et cela, par les mmes raisons qui mĠont fait dire quĠici-bas il y avait toujours eu, et quĠil y aurait toujours des Gouvernements lŽgitimes.

Je nĠai donc point eu tort de faire entendre que si les Corps politiques qui ont disparu de dessus la terre, avaient ŽtŽ fondŽs sur un Principe vrai, ils seraient encore en vigueur ; que ceux qui subsistent aujourdĠhui, passeront infailliblement, sĠils nĠont un pareil principe pour base, et que sĠils sĠen Žtaient ŽcartŽs, le meilleur moyen quĠils eussent de se soutenir, ce serait de sĠen rapprocher.

Par la durŽe dont jĠannonce quĠun Gouvernement est susceptible, il est clair que je nĠentends parler que dĠune durŽe temporelle, puisquĠils ne sont Žtablis que dans le temps. Mais quoiquĠils dussent finir avec les choses, ce serait toujours jouir de la plŽnitude de leur action, que de la porter jusquĠˆ ce terme, et cĠest lˆ ce quĠils pourraient espŽrer, sĠils savaient sĠappuyer de leur principe.

Je ne mĠarrterai point ˆ citer pour preuve, cet orgueil avec lequel les Gouvernements vantent leur anciennetŽ, ni les soins quĠils se donnent pour reculer leur origine, je ne rappellerai point non plus, les prŽcautions quĠils prennent pour leur conservation et pour leur durŽe, ni tous ces Žtablissements quĠils forment sans cesse, dans des vues ŽloignŽes, et dont les fruits ne peuvent tre recueillis quĠaprs des sicles ; on voit que ce seraient lˆ autant dĠindices secrets de la persuasion o ils sont quĠils devraient tre permanents.

Alors donc, je le rŽpte, ds que nous voyons sĠŽteindre un Etat, nous pouvons prŽsumer sans crainte, que sa naissance nĠa pas ŽtŽ lŽgitime, o que les Souverains qui lĠont gouvernŽ successivement, nĠont pas tous cherchŽ ˆ se conduire par la lumire de ce flambeau naturel que nous leur rappellerons comme devant tre le guide de lĠhomme et le leur.

Par la raison contraire, il ne serait pas encore temps de prononcer sur les Gouvernements actuels, si nous nĠavions que ce seul motif pour diriger nos jugements, parce que, tant que nous les verrions subsister, nous pourrions les supposer conformes au Principe qui devrait les constituer tous, et ce ne serait que leur destruction qui nous dŽcouvrirait sĠils sont dŽfectueux.

Mais il est dĠautres points de vue sous lesquels nous avons encore ˆ les considŽrer, et qui peuvent nous aider ˆ nous instruire de leurs dŽfauts et de leurs irrŽgularitŽs.

De la diffŽrence des gouvernements

Le second vice que nous ne pouvons nous dissimuler dans les Gouvernements admis, cĠest quĠils sont diffŽrents les uns des autres : Or, si cĠŽtait un Principe vrai qui les ežt formŽs, ce Principe Žtant unique et toujours le mme, se serait manifestŽ partout de la mme manire, et tous les Gouvernements quĠil aurait produit seraient semblables. Ainsi, ds quĠil y a de la disparitŽ entre eux, nous ne pouvons plus admettre lĠUnitŽ de leur Principe, et trs certainement il doit y en avoir parmi eux qui soient illŽgalement Žtablis.

Je ne mĠarrte point ˆ ces diffŽrences locales, qui Žtant amenŽes par les circonstances et par le cours continuel des choses, doivent journellement se faire sentir dans lĠadministration. Comme la marche de cette administration doit tre rŽglŽe elle-mme par le Principe constitutif universel, loin que les diffŽrences quĠelle admettra, selon les temps et les lieux, le puissent altŽrer, elles nous montreront bien plut™t sa sagesse et sa fŽconditŽ.

Je ne dois donc compter dans ce moment-ci que les diffŽrences fondamentales, qui tiennent ˆ la constitution de lĠEtat.

De ce nombre sont les diffŽrentes formes de Gouvernement, dont je nĠenvisagerai que les deux principales, parce que les autres y tiennent plus ou moins ; savoir, celle o la suprme puissance est dans une seule main, et celle o elle est ˆ la fois dans plusieurs.

Si de ces deux sortes de Gouvernements lĠon suppose que lĠune est conforme au Principe, il est bien ˆ prŽsumer que lĠautre y est opposŽe ; car lĠune et lĠautre Žtant si diffŽrentes, ne peuvent pas raisonnablement avoir la mme base, ni la mme origine.

Je ne puis, par consŽquent, admettre cette opinion gŽnŽralement reue, qui dŽtermine la forme dĠun Gouvernement dĠaprs sa situation, son Žtendue et dĠautres considŽrations de cette nature, par lesquelles on prŽtend fixer lĠespce de LŽgislation la plus convenable ˆ chaque Peuple ou ˆ chaque ContrŽe.

Selon cette rgle, ce serait dans les Causes secondaires que se trouverait absolument la raison constitutive dĠun Etat, et cĠest ce qui rŽpugne entirement ˆ lĠidŽe que jĠai dŽjˆ donnŽe de cette Cause ou de ce Principe constitutif. Car, comme Principe, il doit dominer partout, diriger tout. Etant lumineux, il peut, il est vrai, sĠaccommoder aux circonstances que je viens de citer, mais il ne doit jamais plier devant elles au point de se dŽnaturer, et de produire des effets contradictoires. En un mot, ce serait renouveler lĠerreur que nous avons dŽvoilŽe en parlant de la Religion ; cĠest-ˆ-dire, que ce serait chercher dans lĠaction et les Lois des choses sensibles, la source dĠun Principe vrai, pendant que ce sont elles qui lĠŽloignent et qui le dŽfigurent. Ainsi je persiste ˆ soutenir que des deux formes de Gouvernements, dont je viens de parler, il y en a nŽcessairement une qui doit tre vicieuse.

Du gouvernement dĠun seul

Si lĠon me pressait absolument de me dŽcider sur celle qui mŽrite la prŽfŽrence, quoique mon plan soit plut™t de poser les Principes, que de donner mon avis, je ne pourrais me dispenser dĠavouer que le gouvernement dĠun seul est, sans contredit, le plus naturel, le plus simple et le plus analogue aux vŽritables Lois, que jĠai exposŽes prŽcŽdemment comme Žtant essentielles ˆ lĠhomme.

CĠest en effet, dans lui-mme et dans le flambeau qui lĠaccompagne, que lĠhomme doit puiser ses conseils et toutes ses lumires ; si cet homme est Roi, ses devoirs comme homme, ne changent pas, ils ne font que sĠŽtendre. Ainsi, dans ce rang ŽlevŽ, ayant toujours la mme Ïuvre ˆ faire, il a aussi toujours les mmes secours ˆ espŽrer.

Ce nĠest donc point dans les autres Membres de son Etat, quĠil doit chercher ses guides, et sĠil est homme, il saura se suffire ˆ lui-mme. Toutes les mains qui seront nŽcessairement employŽes dans lĠAdministration, quoiquĠŽtant lĠimage du Chef, chacune dans leur classe, nĠauront pour objet que de le seconder, et nullement de lĠinstruire et de lĠŽclairer, puisque nous avons reconnu en lui la source des immenses pouvoirs qui se rŽpandent dans tout son Empire.

Donc, si nous concevons quĠun homme puisse rŽunir en lui ces privilges, il serait trs inutile quĠil y ežt ˆ la fois plusieurs hommes ˆ la tte dĠun Gouvernement, puisquĠun seul peut alors la mme chose que tous les autres.

Ainsi, quelques avantages quĠon voulžt trouver dans le Gouvernement de plusieurs, je ne pourrais regarder cette forme comme la plus parfaite, parce quĠil y aurait un dŽfaut qui serait la superfluitŽ, et que dans lĠidŽe que nous portons en nous dĠun Gouvernement vrai, il ne doit point sĠy trouver de dŽfauts.

Cependant, quoique je donne la prŽfŽrence au Gouvernement dĠun seul, je ne dŽcide point encore que tous ceux qui ont cette forme soient vrais, selon toute la rŽgularitŽ du principe. Car enfin, mme parmi les Gouvernements dĠun seul, il se trouve encore des diffŽrences infinies.

Dans les uns, le Chef nĠa presque aucune autoritŽ ; dans les autres, il en a une absolue ; dans dĠautres, il tient le milieu entre la dŽpendance et le despotisme ; rien nĠest fixe, rien nĠest stable en ce genre. CĠest pour cela quĠil est trs probable, que ce nĠest pas encore par cette Loi invariable, dont nous nous occupons, quĠont ŽtŽ dirigŽs tous les Gouvernements o la puissance est dans une seule main, et quĠainsi nous ne devons pas les adopter tous.

De la rivalitŽ des gouvernements

Mais le troisime, et en mme temps le plus puissant motif, qui doit nous tenir en suspens sur la lŽgitimitŽ de toutes les Institutions sociales de la Terre, tant celles o il nĠy a quĠun Chef, que celles qui en ont plusieurs, cĠest quĠelles sont universellement ennemies les unes des autres ; or, trs certainement cette inimitiŽ nĠaurait pas lieu, si le mme Principe ežt prŽsidŽ ˆ toutes ces Associations, et quĠil en dirige‰t continuellement la marche. Car lĠobjet de ce Principe Žtant lĠordre, tant en gŽnŽral, quĠen particulier, tous les Žtablissements auxquels il aurait prŽsidŽ, nĠauraient eu sans doute que ce mme but ; et loin que ce but ežt ŽtŽ de sĠenvahir les uns et les autres, il ežt ŽtŽ, au contraire, de se soutenir mutuellement contre le vice naturel et commun qui prŽpare sans cesse leur destruction.

Lors donc que je les vois employer rŽciproquement leurs forces les uns contre les autres, et sĠŽcarter si grossirement de leur objet, je dois prŽsumer, sans crainte, que dans le nombre de ces Gouvernements, il ne se peut quĠil nĠy en ait dĠirrŽguliers et de vicieux.

Du droit de la guerre

Les Politiques, je le sais, emploient tous leurs efforts pour pallier cette difformitŽ. Ils considrent les Instructions sociales comme formŽes ˆ lĠinstar des ouvrages de la Nature ; ensuite oubliant que surtout entre leurs mains, la copie ne peut jamais tre Žgale ˆ son modle, ils transportent et attribuent ˆ ces Corps factices la mme vie, la mme facultŽ et les mmes pouvoirs que ceux dont les Etres corporels de la Nature sont revtus, ils leur prtent la mme activitŽ, Ta mme force, le mme droit de se conserver, et par consŽquent, celui de repousser Žgalement les attaques, et de combattre leurs ennemis.

CĠest par lˆ quĠils justifient la guerre entre les Nations, et la multitude des Lois Žtablies pour la sžretŽ, tant intŽrieure quĠextŽrieure des Etats.

Mais les LŽgislateurs eux-mmes ne peuvent pas se dissimuler la faiblesse et la dŽfectuositŽ des moyens quĠils emploient pour le maintien de ces droits, et pour la conservation des Corps politiques ; ils voient Žvidemment que si le Principe actif quĠils supposent dans leur Ouvrage, Žtait vivant, il animerait sans violence, et conserverait sans dŽtruire, ainsi que le Principe actif des Corps naturels.

Des vrais ennemis de lĠHomme

Or, ds quĠil arrive absolument tout le contraire, ds que les Lois quelconques des Gouvernements nĠont de force que pour anŽantir, et quĠelles ne crŽent rien, le Chef ne trouve plus une vŽritable puissance dans lĠinstrument dont il se sert, et il ne peut se nier ˆ lui-mme, que le Principe qui lui a fait composer sa Loi, ne lĠait trompŽ.

Alors, je demande quelle peut tre cette erreur, si ce nĠest de sĠtre abusŽ lui-mme sur le genre de combat quĠil avait ˆ faire ; dĠavoir eu la faiblesse de croire que ses ennemis Žtaient des hommes, et formaient les Corps politiques ; quĠainsi cĠŽtait contre ces Corps, quĠil devait tourner toutes ses forces et toute sa vigilance. Or, comme cette idŽe est une des plus funestes suites des tŽnbres o lĠhomme est plongŽ, il nĠest pas Žtonnant que les droits quĠelle a fait Žtablir soient Žgalement faux, et ds lors quĠils ne puissent rien produire.

On ne doit point tre surpris de me voir annoncer que lĠhomme ne peut avoir les hommes pour ses vŽritables ennemis ; et que par la Loi de sa nature, il nĠa vraiment rien ˆ craindre de leur part ; parce quĠen effet, comme on a reconnu quĠils ne sauraient par eux-mmes, devenir SupŽrieurs les uns des autres, et quĠils sont tous dans la mme faiblesse et la mme privation, il est certain que dans cet Žtat, ils nĠont aucun avantage rŽel sur leur semblable ; et sĠils essayaient de faire usage contre lui des avantages corporels qui seraient en eux, comme lĠadresse, lĠagilitŽ ou la force, celui qui serait lĠobjet de leurs attaques, parviendrait sans doute ˆ sĠen prŽserver, en se laissant conduire par la Loi premire et universelle, que jĠai prŽsentŽe ˆ chaque instant dans cet Ouvrage, comme Žtant le guide indispensable de lĠhomme.

Si, au contraire, cĠŽtait en vertu des facultŽs de cette mme loi, et par la puissance du Principe qui lĠa prescrite, que lĠhomme trouv‰t rŽellement des SupŽrieurs ; comme ceux qui auraient ces pouvoirs ne les emploieraient que pour son propre bien et pour son vrai bonheur, il est clair quĠil nĠaurait rien ˆ craindre de leur part, et quĠil aurait tort de les regarder comme ses ennemis.

Des trois vices des gouvernements

CĠest donc par faiblesse et par ignorance, que lĠhomme est timide avec ses semblables ; cĠest pour avoir mal saisi le but de son origine, et lĠobjet de sa destination sur la Terre ; et si, comme nous lĠavons observŽ, lĠon voit, entre les diffŽrents Gouvernements, une jalouse et avide inimitiŽ, nous devons croire que cette erreur nĠa pas eu une autre source, ni un autre principe, et que par consŽquent, la lumire qui a prŽsidŽ ˆ leur association nĠa pas tous les droits quĠelle aurait ˆ notre confiance, si elle ežt ŽtŽ aussi pure quĠelle aurait dž lĠtre.

IndŽpendamment des vices dĠadministration dont nous parlerons ensuite, nous observerons donc ici trois vices essentiels, savoir, lĠinstabilitŽ, la disparitŽ et la haine, qui se montrent clairement parmi les Gouvernements reus, considŽrŽs en eux-mmes et dans leurs rapports respectifs ; sur cela seul, je serais en droit dĠassurer que ces associations se sont formŽes par la main de lĠhomme, et sans le secours de la Loi supŽrieure qui doit leur donner la sanction, et que cette sanction ayant ŽtŽ nŽgligŽe, les Gouvernements, qui ne peuvent tous se soutenir que par elle, ont dŽgŽnŽrŽ de leur premier Žtat.

Mais comme je me suis imposŽ la Loi de ne prononcer sur aucun, je ne porterai point encore ici mon Jugement, dĠautant que chacun de ces Gouvernements pourrait trouver des objections ˆ faire pour se dŽfendre de lĠinculpation. Si ceux qui se sont Žteints ont ŽtŽ faux, ceux qui subsistent peuvent ne pas lĠtre ; si parmi ceux-ci jĠai remarquŽ une diffŽrence presque universelle, dĠo jĠai conclu quĠil y en avait nŽcessairement de mauvais, je nĠai condamnŽ, et mme encore en gŽnŽral, que le Gouvernement de plusieurs, ainsi les Gouvernements dĠun seul nĠont point ŽtŽ compris dans ce jugement.

De lĠadministration

Enfin, si je trouve mme entre les Gouvernements dĠun seul, une haine marquŽe, ou pour parler plus dŽcemment, une rivalitŽ gŽnŽrale, chacun dĠeux pourrait opposer quĠil est dŽpositaire de ces droits rŽels qui devraient prŽsider ˆ toute sociŽtŽ, et alors quĠil est de son devoir de se tenir en garde contre les autres Etats.

Ce sont toutes ces raisons rŽunies, qui mĠempcheront toujours de donner mon sentiment sur aucun des Corps Politiques actuels ; mais, comme mon dessein est en mme temps, de les mettre tous dans le cas de pouvoir se juger eux-mmes ; je vais leur offrir dĠautres observations qui les aideront ˆ diriger leurs jugements sur ce quĠils sont et sur ce quĠils devraient tre.

CĠest sur leur administration que je vais actuellement jeter la vue, parce que pour quĠun Gouvernement soit conforme au Principe vrai, son administration doit se conduire par des Lois certaines et dictŽes par la vraie Justice ; si au contraire, elle se trouve injuste et fausse, ce sera aux Gouvernements qui lĠemploient, ˆ en tirer les consŽquences sur la lŽgitimitŽ du Principe et du mobile auxquels ils doivent leur naissance.

Du droit public

LĠAdministration des Corps politiques a deux choses principales ˆ rŽgler ; premirement les droits de lĠEtat et de chacun des membres, ce qui fait lĠobjet du Droit public et de la Justice civile ; secondement, elle a ˆ veiller ˆ la sžretŽ de la SociŽtŽ tant gŽnŽrale que particulire, ce qui fait lĠobjet de la Guerre, de la Police et de la Justice criminelle. Chacune de ces branches ayant des Lois pour se diriger, il ne faut pour nous assurer de leur justesse, quĠexaminer si ces Lois Žmanent directement du Principe vrai, ou si elles sont Žtablies par lĠhomme seul et privŽ de son guide. Commenons par le Droit public.

Je nĠen examinerai quĠun seul article, parce quĠil suffira pour indiquer lĠobscuritŽ o cette partie de lĠAdministration est encore plongŽe ; cĠest celui des Žchanges que les Souverains font souvent entre eux, de diffŽrentes parties de leurs Etats, selon leur convenance.

Des Žchanges et des usurpations

Je demande, en effet, si aprs quĠun Sujet a prtŽ, ou est censŽ avoir prtŽ serment de fidŽlitŽ ˆ un Souverain, celui-ci a le droit de lĠen dŽlier, et cela mme malgrŽ tous les avantages qui peuvent en rŽsulter pour lĠEtat. LĠusage o sont les Souverains de ne pas prendre lĠaveu des Habitants des contrŽes quĠils Žchangent, nĠannonce-t-il pas que lĠancien serment nĠa pas ŽtŽ libre, et que le nouveau ne le sera pas davantage. Or, cette conduite peut-elle jamais tre conforme aux idŽes que les LŽgislateurs eux-mmes veulent nous donner dĠun Gouvernement lŽgitime ?

Dans celui dont jĠai annoncŽ la VŽritŽ et lĠExistence indestructible, ces Žchanges sont Žgalement en usage, et ceux qui se pratiquent parmi les Gouvernements reus, nĠen sont que lĠimage, parce que lĠhomme ne peut rien inventer ; mais les formalitŽs en sont diffŽrentes, et dictŽes par des motifs qui en rendent tous les actes Žquitables ; cĠest-ˆ-dire, que lĠŽchange y est libre et volontaire de part et dĠautre, quĠon nĠy regarde pas les hommes comme attachŽs au sol, et faisant partie du domaine ; en un mot, quĠon ne confond pas leur nature avec celle des possessions temporelles.

De la loi civile

Je nĠose parler ici de ces illustres usurpations par lesquelles les diffŽrents Gouvernements prŽtendent acquŽrir un droit de propriŽtŽ sur des Nations paisibles et ignorŽes, ou mme sur des ContrŽes voisines et sans dŽfense, par cela seul quĠils manifestent contre elles leur force et leur cupiditŽ. Il est vrai que tout se faisant par rŽaction dans lĠUnivers, la Justice a souvent laissŽ armer des Peuples pour la punition des Peuples criminels, mais en servant rŽciproquement de Ministres ˆ sa vengeance, ils nĠont fait quĠaugmenter leurs propres crimes et leur propre souillure, et ces horribles envahissements dont nous avons sous les yeux tant dĠaffreux exemples, ont peut-tre ŽtŽ moins funestes ˆ ceux qui en ont ŽtŽ les victimes, quĠˆ ceux qui les ont opŽrŽs. Venons ˆ lĠexamen de la Loi civile.

Je suppose tous les droits de propriŽtŽ Žtablis, je suppose le partage de la terre fait lŽgitimement parmi les hommes, ainsi quĠil a eu lieu dans lĠorigine, par des moyens que lĠignorance ferait regarder aujourdĠhui comme imaginaires. Alors, quand lĠavarice, la mauvaise foi, lĠincertitude mme viendront ˆ produire des contestations, qui pourra les terminer ? Qui pourra assurer des droits menacŽs par lĠinjustice, et rŽhabiliter ceux qui auraient dŽpŽri ? Qui pourra suivre la filiation des hŽritages et des mutations depuis le premier partage jusquĠau moment de la contestation ? Et cependant, comment remŽdier ˆ tant de difficultŽs, sans avoir la connaissance Žvidente de la lŽgitimitŽ de ces droits, et sans pouvoir ˆ coup sžr dŽsigner le vŽritable propriŽtaire ? Comment juger sans avoir cette certitude, et comment oser prononcer sans tre sžr que lĠon ne couronne pas une usurpation ?

De la prescription

Or, personne nĠosera nier que cette incertitude ne soit comme universelle, dĠo nous conclurons hardiment que la Justice civile est souvent imprudente dans ses dŽcisions.

Mais voici o elle est bien plus condamnable encore, et o elle montre ˆ dŽcouvert sa tŽmŽritŽ ; cĠest lorsque dans lĠextrme embarras o elle se trouve frŽquemment, de reconna”tre lĠorigine des diffŽrents droits et des diffŽrentes propriŽtŽs, elle fixe une borne ˆ ses recherches, en assignant un temps pendant lequel toute possession paisible devient lŽgitime, ce quĠelle appelle Prescription ; car je demande, dans le cas o la possession serait mal acquise, sĠil est un temps qui puisse effacer une injustice.

Il est donc Žvident que la Loi civile agit dĠelle-mme en ce moment, il est Žvident que cĠest elle qui crŽe la Justice, pendant quĠelle ne doit que lĠexŽcuter, et quĠelle rŽpte par lˆ cette erreur universelle par laquelle lĠhomme confond toujours les choses avec leur Principe.

Il suffirait peut-tre de me borner ˆ ce seul exemple sur la Justice civile, quoiquĠelle pžt mĠen offrir plusieurs autres qui dŽposeraient Žgalement contre elle, tels que ces variŽtŽs, ces contradictions o elle est exposŽe ˆ tous les pas, et qui lĠobligent ˆ se dŽsavouer elle-mme dans mille occasions.

De lĠadultre

JĠajouterai seulement quĠil est une circonstance o elle dŽcouvre tout ˆ fait son imprudence et son aveuglement, et o le principe de Justice qui devrait toujours diriger sa marche, est blessŽ bien plus grivement que lorsquĠelle porte des jugements hasardŽs sur de simples possessions. CĠest lorsque pour dĠautres causes que pour lĠadultre, elle prononce la sŽparation des personnes liŽes par le mariage. En effet, lĠadultre est le seul motif sur lequel elle puisse lŽgitimement dŽsunir les Žpoux, parce que cĠest la seule contravention qui blesse directement lĠalliance, et que par cela seul elle est rompue, puisque cĠŽtait sur cette union sans partage quĠelle Žtait fondŽe. Ainsi lorsque la Loi civile se laisse guider par dĠautres considŽrations, elle annonce, sans aucun doute, quĠelle nĠa pas la premire idŽe dĠun pareil engagement.

Je ne peux donc me dispenser dĠavouer combien la marche de la Loi civile est dŽfectueuse, tant dans ce qui regarde la personne des membres de la SociŽtŽ, que dans ce qui regarde tous leurs droits de propriŽtŽ ; ce qui mĠempche absolument de regarder cette Loi comme conforme au Principe qui devrait avoir dirigŽ lĠassociation, et me force ˆ reconna”tre ici la main de lĠhomme au lieu de cette main supŽrieure et ŽclairŽe qui devrait tout faire en sa place.

Je mĠen tiendrai lˆ sur la premire partie de lĠAdministration des Corps politiques, mais avant de passer ˆ la seconde, je crois ˆ propos de dire un mot sur lĠadultre que nous avons annoncŽ comme Žtant la seule cause lŽgitime de la dissolution des Mariages.

adultre est le crime du premier homme, quoiquĠavant quĠil le comm”t, il nĠy ežt point de femmes. Depuis quĠil y en a, lĠŽcueil qui le conduisit ˆ son premier crime, subsiste toujours, et en outre les hommes sont exposŽs ˆ lĠAdultre de la chair. De faon que ce dernier Adultre ne peut avoir lieu sans tre prŽcŽdŽ du premier.

Ce que je dis deviendra sensible, si lĠon conoit que le premier Adultre ne sĠest commis que parce que lĠhomme sĠest ŽcartŽ de la Loi qui lui avait ŽtŽ prescrite, et quĠil en a suivi une toute opposŽe ; or, lĠAdultre corporel rŽpte absolument la mme chose, puisque le Mariage, pouvant tre dirigŽ par une Loi pure, ne doit pas tre lĠouvrage de lĠhomme plus que ses autres actions ; puisque cet homme ne devant pas avoir formŽ lui-mme son lien, nĠa pas en lui le droit de le pouvoir rompre ; puisquĠenfin se livrer ˆ lĠAdultre, cĠest rŽvoquer de sa propre autoritŽ la volontŽ de la Cause universelle temporelle, qui est censŽe avoir conclu lĠengagement, et en Žcouter une quĠelle nĠa point approuvŽe. Ainsi, la volontŽ de lĠhomme prŽcŽdant toujours ses actions, il ne peut sĠoublier dans ses actes corporels, sans sĠtre auparavant oubliŽ dans sa volontŽ, de faon quĠen se livrant aujourdĠhui ˆ lĠAdultre de la chair, au lieu dĠun crime, il en commet deux.

Si celui qui lira ceci, est intelligent, il pourra bien dŽmler dans lĠadultre de la chair, quelques indices plus clairs que lĠadultre commis par lĠhomme avant quĠil fžt soumis ˆ la Loi des ŽlŽments. Mais autant je dŽsire quĠon y parvienne, autant mes obligations mĠinterdisent le moindre Žclaircissement sur ce point ; et dĠailleurs pour mon propre bien, jĠaime mieux rougir du crime de lĠhomme, que dĠen parler.

Tout ce que jĠai ˆ dire, cĠest que sĠil est quelques hommes ˆ qui lĠadultre ait paru indiffŽrent, ce nĠest sžrement quĠˆ ceux qui ont ŽtŽ assez aveugles pour tre MatŽrialistes. Car en effet, si lĠhomme nĠavait que des sens, il nĠy aurait point dĠadultre pour lui, puisque la Loi des sens nĠŽtant pas fixe, mais relative, tout pour eux doit tre Žgal. Mais, comme il a de plus une facultŽ qui doit mesurer mme les actions de ses sens, facultŽ qui se fait conna”tre jusque dans le choix et la dŽlicatesse dont il assaisonne ses plaisirs corrompus, on voit si lĠhomme peut de bonne foi se persuader lĠindiffŽrence de pareils actes.

Ainsi, loin dĠadopter cette opinion dŽpravŽe, jĠemploierai tous mes efforts pour la combattre. JĠassurerai hautement que le premier adultre a ŽtŽ la cause de la privation et de lĠignorance o lĠhomme est .encore plongŽ, et que cĠest lˆ ce qui a changŽ son Žtat de lumire et de splendeur en un Žtat de tŽnbres et dĠignominie.

Le second adultre, outre quĠil rend encore plus rigoureux le premier Arrt, expose lĠhomme temporellement ˆ des dŽsordres inexprimables, ˆ des souffrances cruelles, et ˆ des malheurs dont il ignore souvent la principale source, et quĠil est bien ŽloignŽ de souponner si prs de lui ; ce qui nĠempche pas cependant quĠils ne puissent avoir une multitude dĠautres causes.

CĠest encore dans cet adultre corporel que lĠhomme pourrait aisŽment se former lĠidŽe des maux quĠil prŽpare aux fruits de ses crimes, en rŽflŽchissant que cette Cause temporelle universelle, ou cette volontŽ supŽrieure ne prŽside pas ˆ des assemblages quĠelle nĠa pas approuvŽs, ni ˆ plus forte raison ˆ ceux quĠelle condamne ; que si sa prŽsence est nŽcessaire ˆ tout ce qui existe temporellement, soit sensible, soit intellectuel, lĠhomme destitue sa postŽritŽ de ce soutien, quand il lĠengendre dĠaprs une volontŽ illŽgitime ; et que par consŽquent, il expose cette postŽritŽ ˆ des p‰timents inou•s, et au dŽpŽrissement terrible de toutes les facultŽs de son Etre.

Des espces dĠhommes irrŽgulires

Mais ce serait dans les divers adultres originels, que les hommes avides de Sciences trouveraient lĠexplication de toutes ces peuplades ab‰tardies, de toutes ces Nations dont lĠespce est si bizarrement construite, ainsi que de toutes ces gŽnŽrations monstrueuses, et mal colorŽes dont la Terre est couverte, et ˆ qui les Observateurs cherchent en vain une classe dans lĠordre des Ouvrages rŽguliers de la Nature.

QuĠon ne mĠobjecte pas ces beautŽs arbitraires, fruit de lĠhabitude, qui sont admises dans les diverses contrŽes : ce ne sont que les sens qui les jugent, et les sens sĠaccoutument ˆ tout. Il y a trs certainement pour lĠespce humaine une rŽgularitŽ fixe et indŽpendante de la convention et du caprice des Peuples ; car le corps de lĠhomme a ŽtŽ constituŽ par un nombre. Il y a aussi une Loi pour sa couleur, et elle nous est assez clairement indiquŽe par lĠarrangement et lĠordre des ElŽments dans la composition de tous les corps, o lĠon voit toujours le sel ˆ la surface. CĠest pour cela que les diffŽrences du climat et celles que la manire de vivre oprent souvent, tant sur la forme que sur la couleur du corps, ne dŽtruisent point le principe qui vient dĠtre Žtabli ; car la rŽgularitŽ de la stature des hommes, ne consiste pas dans lĠŽgalitŽ de leur grandeur rŽciproque, mais dans la juste proportion de toutes leurs parties.

De la pudeur

De mme, quoiquĠil y ait des nuances dans leur vraie couleur, cependant il y a un degrŽ quĠelles ne peuvent jamais passer, parce que les ElŽments ne sauraient changer de place, sans une action contraire ˆ celle qui leur est naturelle.

Ainsi, attribuons sans crainte aux dŽrglements des Anctres des Nations, tous ces signes corporels, qui sont un indice frappant dĠune souillure originelle ; attribuons ˆ la mme source, lĠabrutissement o des Peuples entiers sont tellement plongŽs quĠils ont perdu tout sentiment de pudeur et de honte, et que non seulement ils nĠinterdisent pas lĠadultre, mais que mme ils sont si peu choquŽs des nuditŽs, que pour quelques-uns dĠentre eux, lĠacte de la gŽnŽration corporelle est devenu une cŽrŽmonie publique et religieuse. Ceux qui dĠaprs ces observations ont jugŽ que le sentiment de la pudeur nĠŽtait point naturel aux hommes, nĠont pas fait attention quĠils prenaient leurs exemples parmi des Peuples ab‰tardis ; ils nĠont pas vu que ceux qui montrent le moins de rŽpugnance et de dŽlicatesse ˆ cet Žgard, sont aussi les plus abandonnŽs ˆ la vie des sens, et si peu avancŽs dans la jouissance et lĠusage de leurs facultŽs intellectuelles, quĠils ne diffrent presque plus des btes que par quelques vestiges de Lois qui leur ont ŽtŽ transmises, et quĠils conservent par habitude et par imitation.

Lorsque les Observateurs ont voulu, au contraire, prendre leurs exemples dans les sociŽtŽs policŽes, o le respect du lien conjugal et la pudeur ne sont presque jamais que lĠeffet de lĠŽducation, ils se sont encore trompŽs dans leurs jugements, parce que ces SociŽtŽs nĠŽclairant pas lĠhomme sur les droits de sa vŽritable nature, y supplŽent par des instructions et des sentiments factices, que le temps, les lieux, le genre de vie, font dispara”tre ; aussi, en ™tant de ces SociŽtŽs policŽes, les dehors de dŽcence reue, ou une attache plus ou moins forte aux principes de la premire Žducation, on nĠy trouverait peut-tre pas rŽellement plus de pudeur que parmi les Nations les plus grossires ; mais cela ne prouvera jamais rien contre la vraie Loi de lĠhomme, parce que dans ces deux exemples, les Peuples dont il est question en sont Žgalement ŽloignŽs, les uns par dŽfaut de culture et les autres par dŽpravation ; en sorte quĠaucun dĠeux ne sont dans leur Žtat naturel.

Des deux lois naturelles

Pour rŽsoudre la difficultŽ, il fallait donc remonter jusquĠˆ cet Žtat naturel de lĠhomme ; alors on aurait vu que la forme corporelle Žtant lĠEtre le plus disproportionnŽ avec lĠhomme intellectuel, lui offrait le spectacle le plus humiliant ; et que sĠil connaissait le Principe de cette forme, il ne pourrait la considŽrer sans rougir, quoique cependant chacune des parties de ce mme corps ayant un but et un emploi diffŽrent, elles ne fussent pas toutes propres ˆ lui inspirer la mme horreur. On y aurait vu, dis-je, que cet homme aurait frŽmi ˆ la seule idŽe dĠadultre, en ce quĠelle lui aurait retracŽ le souvenir affreux et dŽsespŽrant de ce premier adultre, dĠo sont dŽcoulŽs tous ses malheurs. Mais comment les Observateurs auraient-ils considŽrŽ lĠhomme dans son Principe ? Ils ne lui en connaissaient aucun ; alors quelle confiance pourrions-nous donc ajouter ˆ leurs opinions ?

NĠoublions donc jamais que toutes les difformitŽs et tous les vices que les diffŽrentes Nations montrent, soit dans leurs corps, soit dans leur Etre pensant, viennent de ce que leurs Anctres nĠavaient pas suivi leur Loi naturelle, ou quĠelles-mmes sĠen sont ŽcartŽes : et que les MatŽrialistes ne me croient pas ˆ prŽsent dĠaccord avec eux, en mĠentendant parler ici dĠune Loi naturelle pour lĠhomme ; je veux, comme eux, quĠil suive sa Loi naturelle, mais nous diffŽrons, en ce quĠils veulent quĠil suive la Loi naturelle de la bte, et moi celle qui lĠen distingue, cĠest-ˆ-dire, celle qui Žclaire et assure tous ses pas, celle, en un mot, qui tient au flambeau mme de la VŽritŽ.

Des deux adultres

NĠoublions pas, je le rŽpte, que le second crime de lĠhomme ou lĠadultre corporel, ne prend sa source que dans le premier adultre, ou celui de la volontŽ, par lequel lĠhomme a suivi dans son Ïuvre une Loi corrompue, au lieu de la Loi pure qui lui Žtait imposŽe. Car, si lĠhomme peut commettre aujourdĠhui lĠadultre avec la femme, il peut encore plus, comme dans lĠorigine, commettre un adultre sans la femme, cĠest-ˆ-dire, un adultre intellectuel puisquĠaprs la premire cause temporelle, rien dans le temps nĠest plus puissant que la volontŽ de lĠhomme, et puisquĠelle a des pouvoirs, lors mme quĠelle est impure et criminelle, en similitude du Principe qui sĠest fait mauvais.

Que lĠon examine ensuite, si lĠhomme qui se trouverait tre lĠauteur de tous les dŽsordres que nous venons dĠexposer, devrait jamais tre heureux et en paix, et sĠil pourrait se cacher ˆ lui-mme quĠil doit encore plus de tributs ˆ la Justice, que sa malheureuse postŽritŽ.

Ceux qui croiraient remŽdier ˆ tous ces maux en rendant nuls les rŽsultats de leurs crimes, ne prŽtendront jamais de bonne foi, faire adopter cette opinion dŽpravŽe, et ils ne peuvent douter, au contraire, que ce ne soit tourner contre eux le flŽau tout entier, tandis que leur postŽritŽ lĠaurait pu partager avec eux. En outre, cĠest donner ˆ ce mme flŽau une extension sans mesure, puisque par cet Acte criminel, joint aux adultres corporel et intellectuel, de toutes les Lois qui forment lĠEssence de lĠhomme, il nĠy en a pas une qui ne soit violŽe.

Je ne pourrais sans indiscrŽtion mĠŽtendre davantage sur cet objet : les VŽritŽs profondes ne conviennent pas ˆ tous les yeux ; mais, quoique je nĠexpose pas aux hommes la Raison premire de toutes les Lois de la Sagesse, ils nĠen sont pas moins tenus de les observer, parce quĠelles sont sensibles, et que lĠhomme peut conna”tre tout ce qui est sensible. De plus, quoiquĠil soit aussi reu parmi eux que la GŽnŽration est un mystre, il nĠen est pas moins vrai quĠelle a dans lĠhomme une Loi et un ordre inconnus ˆ la brute, et que les droits qui y sont attachŽs sont les plus beaux tŽmoignages de sa grandeur, comme aussi la source de sa condamnation et de sa misre.

De lĠadministration criminelle

Laissons nos lecteurs mŽditer sur ce point, et passons ˆ la seconde partie de lĠAdministration sociale, savoir, celle qui veille ˆ la sžretŽ extŽrieure et intŽrieure de lĠEtat.

Nous avons vu que cette seconde partie ayant deux objets, avait aussi deux sortes de Lois pour se diriger ; les premires chargŽes de veiller au-dehors, forment des Lois de la guerre, et les droits politiques des Nations. Mais, comme jĠai fait voir que la manire dĠtre des Peuples, et lĠhabitude o ils sont de se considŽrer respectivement comme ennemis, Žtaient fausses, je ne peux pas avoir plus de confiance dans les Lois quĠils se sont faites sur ces objets.

On sera facilement dĠaccord avec moi, si lĠon examine ces incertitudes continuelles, o lĠon voit errer les Politiques qui veulent chercher parmi les choses humaines, une base ˆ leurs ƒtablissements. Comme ils ne connaissent pour principe des Gouvernements que la force ou la convention ; comme ils ne tendent quĠˆ se passer de leur unique point dĠappui ; comme ils veulent ouvrir, et que cependant ils sĠobstinent ˆ ne vouloir point se servir de la seule clef avec laquelle ils pourraient y parvenir, leurs recherches restent absolument sans fruits. CĠest pour cela que je ne mĠŽtendrai pas au-delˆ de ce que jĠai dŽjˆ dit sur ce sujet.

Du droit de punir

Ce ne sera donc que sur la seconde espce de Lois, ou sur celles qui sĠoccupent de la sžretŽ intŽrieure de lĠEtat, que se dirigeront mes observations, cĠest-ˆ-dire, sur cette partie de lĠAdministration qui concerne la Police et les Lois criminelles ; je rŽunis mme ces deux branches sous un seul point de vue, parce que, malgrŽ la diffŽrence des objets quĠelles embrassent, elles ont chacune pour but le maintien de lĠordre, et la rŽparation des dŽlits ; ce qui leur donne ˆ lĠune et lĠautre la mme origine, et les fait Žgalement dŽriver du droit de punir.

Mais dans lĠexamen que jĠen vais faire, mon dessein sera toujours le mme que dans tout le cours de cet Ouvrage, et je continuerai de chercher dans tout, si les choses sont ou non conformes ˆ leur Principe, afin que chacun en tire les consŽquences, et sĠinstruise par lui-mme, plut™t que par mes propres Jugements.

JĠexaminerai donc ici dans quelle main le droit de punir doit principalement rŽsider, et ensuite de quelle manire celui qui en sera revtu devra lŽgitimement y procŽder ; car, sans tous ces Žclaircissements, ce serait tre Žtrangement tŽmŽraire que de prendre le glaive, puisquĠil pourrait Žgalement tomber sur lĠinnocent et sur le coupable, et que quand mme il nĠy aurait pas cet inconvŽnient ˆ craindre, et quĠil fžt possible que les coups ne tombassent jamais que sur des criminels, il resterait encore incertain de savoir si celui qui frappe en a le droit.

SĠil est un Principe supŽrieur, unique et universellement bon, comme tous mes efforts ont tendu jusquĠˆ prŽsent ˆ lĠŽtablir ; sĠil est un Principe mauvais dont jĠai aussi dŽmontrŽ lĠexistence, qui travaille sans cesse ˆ sĠopposer ˆ lĠaction de ce Principe bon, il est comme inŽvitable que dans cette classe intellectuelle, il nĠy ait des crimes.

Or, la Justice Žtant un des attributs essentiels de ce Principe bon, les crimes ne peuvent soutenir un seul instant sa prŽsence, et la peine en est aussi prompte quĠindispensable ; cĠest lˆ ce qui prouve la nŽcessitŽ absolue de punir, dans ce Principe bon.

LĠhomme, dans sa premire origine, Žprouva physiquement cette VŽritŽ, et il fut solennellement revtu de ce droit de punir ; cĠest mme lˆ ce qui faisait sa ressemblance avec son Principe ; et cĠest aussi en vertu de cette ressemblance que sa Justice Žtait exacte et sžre ; que ses droits Žtaient rŽels, ŽclairŽs, et nĠauraient jamais ŽtŽ altŽrŽs, sĠil avait voulu les conserver ; cĠest alors, dis-je, quĠil avait vŽritablement le droit de vie et de mort sur les malfaiteurs de son Empire.

Mais rappelons-nous bien que ce nĠŽtait point sur ses semblables quĠil aurait pu lĠexercer, parce que, dans la RŽgion quĠil habitait alors, il ne peut y avoir de Sujets parmi des Etres semblables.

 

Du droit de vie et de mort

LorsquĠen dŽgŽnŽrant de cet Žtat glorieux, il a ŽtŽ prŽcipitŽ dans lĠŽtat de nature, dĠo rŽsulte lĠŽtat de SociŽtŽ, et bient™t celui de corruption, il sĠest trouvŽ dans un nouvel ordre de choses, o il a eu ˆ craindre et ˆ punir de nouveaux crimes. Mais, de mme quĠaucun homme dans lĠŽtat actuel, ne peut avoir une juste autoritŽ sur ses semblables, sans avoir par ses efforts retrouvŽ les facultŽs quĠil a perdues ; de mme, quelque soit cette autoritŽ, elle ne peut faire dŽcouvrir en lui le droit de punir corporellement ses semblables, ni le droit de vie et de mort sur des hommes ; puisque ce droit de vie et de mort corporelle, il ne lĠavait pas mme pendant sa gloire, sur les Sujets soumis ˆ sa domination.

Il faudrait pour cela, que par sa chute, son empire se fžt Žtendu, et quĠil ežt acquis de nouveaux Sujets. Mais, loin quĠil en ait augmentŽ le nombre, nous voyons au contraire, quĠil a perdu lĠautoritŽ quĠil avait sur les anciens ; nous voyons mme que la seule espce de supŽrioritŽ quĠil puisse acquŽrir sur ses semblables, cĠest celle de les redresser, quand ils sĠŽgarent ; de les arrter, quand ils se livrent au crime, ou bien plut™t celle de les soutenir, en les rapprochant, par son exemple et par ses vertus, de lĠŽtat dont ils nĠont plus la jouissance ; et non celle de pouvoir par lui-mme, exercer sur eux un empire que leur propre nature dŽsavoue.

Source du droit de punir

Ce serait donc en vain que nous chercherions aujourdĠhui en lui, les titres dĠun LŽgislateur et dĠun Juge. Cependant, selon les Lois de la VŽritŽ, rien ne doit rester impuni, et il est inŽvitable que la Justice nĠait universellement son cours, avec lĠexactitude la plus prŽcise, tant dans lĠŽtat sensible, que dans lĠŽtat intellectuel. Alors si lĠhomme par sa chute, loin dĠacquŽrir de nouveaux droits, sĠest laissŽ dŽpouiller de ceux quĠil avait, il faut absolument trouver ailleurs que dans lui, ceux dont il a besoin pour se conduire dans cet Žtat social auquel il est ˆ prŽsent liŽ.

Et, o pourrons-nous mieux les dŽcouvrir que dans cette mme Cause temporelle et physique qui a pris la place de lĠhomme, par ordre du premier Principe ? NĠest-ce pas elle, en effet, qui a ŽtŽ substituŽe au rang que lĠhomme a perdu par sa faute, nĠest-ce pas elle dont la destination et lĠemploi ont ŽtŽ dĠempcher que lĠennemi ne demeur‰t ma”tre de lĠEmpire dont lĠhomme avait ŽtŽ chassŽ ? En un mot, nĠest-ce pas elle qui est prŽposŽe pour servir de fanal ˆ lĠhomme, et pour lĠŽclairer dans tous ses pas ?

CĠest donc par elle seule que doit sĠopŽrer aujourdĠhui, et lĠÏuvre que lĠhomme avait ˆ faire anciennement, et celui quĠil sĠest imposŽ lui-mme, en venant habiter un lieu qui nĠavait pas ŽtŽ crŽŽ pour lui.

Voilˆ ce qui peut seul expliquer et justifier la marche des Lois criminelles de lĠhomme. La sociŽtŽ o il vit nŽcessairement et ˆ laquelle il est destinŽ, fait na”tre des crimes ; il nĠa en lui ni le droit, ni la force de les arrter ; il faut donc absolument que quelquĠautre cause le fasse pour lui, car les droits de la Justice sont irrŽvocables.

Cependant, cette Cause Žtant au-dessus des choses sensibles, quoiquĠelle les dirige et quĠelle y prŽside ; et les punitions de lĠhomme en sociŽtŽ devant tre sensibles comme le sont ses crimes, il faut quĠelle emploie des moyens sensibles pour manifester ses dŽcisions, de mme que pour faire exŽcuter ses jugements.

CĠest la voix de lĠhomme quĠelle emploie pour cette fonction, quand toutefois il sĠen est rendu digne ; cĠest lui quĠelle charge dĠannoncer la Justice ˆ ses semblables, et de la leur faire observer. Ainsi, loin que lĠhomme soit par son essence le dŽpositaire du glaive vengeur des crimes, ses fonctions mmes annoncent que ce droit de punir rŽside dans une autre main dont il ne doit tre que lĠorgane.

On voit aussi quels avantages infinis rŽsulteraient pour le Juge qui aurait obtenu dĠtre vraiment lĠorgane de cette Cause intelligente, temporelle, universelle ; il trouverait en elle une lumire sžre qui lui ferait discerner sans erreur lĠinnocent dĠavec le coupable ; par lˆ il serait ˆ couvert des injustices, il serait sžr de mesurer les peines aux dŽlits, et de ne pas se charger lui-mme de crimes, en travaillant ˆ rŽparer ceux des autres hommes.

Cet inestimable avantage, quelquĠinconnu quĠil soit parmi les hommes en gŽnŽral, nĠoffre cependant rien qui doive Žtonner, ni qui surpasse tous ceux dont jĠai fait voir jusquĠˆ prŽsent, que lĠhomme Žtait susceptible ; ils proviennent tous des facultŽs de cette Cause active et intelligente, destinŽe ˆ Žtablir lĠordre dans lĠUnivers, parmi tous les ƒtres des deux natures ; et si par son moyen, lĠhomme peut sĠassurer de la nŽcessitŽ, et de la vŽritŽ de sa Religion et de son culte ; sĠil peut acquŽrir des droits incontestables qui lĠŽlvent et qui lĠŽtablissent lŽgitimement au-dessus de ses semblables ; il peut sans doute espŽrer les mme secours pour lĠAdministration sžre de la Justice civile ou criminelle, dans la SociŽtŽ confiŽe ˆ ses soins.

DĠailleurs, tout ce que jĠai avancŽ, se trouve figurŽ et indiquŽ par ce qui sĠobserve vulgairement dans la Justice criminelle. Le juge nĠest-il pas censŽ sĠoublier lui-mme, pour devenir le simple agent et lĠorgane de la Loi ? Cette Loi, quoiquĠhumaine, nĠest-elle pas sacrŽe pour lui ? Ne prend-il pas tous les moyens quĠil conna”t pour Žclairer sa conduite et ses Jugements, et pour proportionner, autant que la Loi le permet, la punition au crime ; ou plut™t nĠest-ce pas le plus souvent cette Loi mme qui en est la mesure ; et quand le Juge lĠobserve, ne se persuade-t-il pas avoir agi selon la Justice ?

Des tŽmoins

Ce serait donc lĠhomme lui-mme qui nous instruirait de la rŽalitŽ de ce Principe, quand dĠailleurs nous nĠen aurions pas la .persuasion la plus intime. Mais en mme temps, il nous parait encore plus manifeste, que la Justice criminelle en usage parmi les Nations, nĠest en effet que la figure de celle qui appartient au Principe dont nous parlons ; et que ne le prenant point pour appui, elle marche dans les tŽnbres, comme toutes les autres institutions humaines, dĠo rŽsulte dans ses effets une cha”ne affreuse dĠiniquitŽs, et de vŽritables assassinats.

En effet, cette obligation imposŽe au Juge de sĠoublier lui-mme et son propre tŽmoignage, pour nĠŽcouter que la voix des tŽmoins, annonce bien, ˆ la vŽritŽ, quĠil y a des tŽmoins qui ne mentent pas, et que cĠest leur dŽposition qui devrait le diriger. Mais aussi, comme ces tŽmoins ne doivent pas tre susceptibles de corruption, il est bien Žvident que la Loi a tort de ne les chercher que parmi des hommes, dont elle peut craindre et lĠignorance et la mauvaise foi, parce quĠalors cĠest sĠexposer ˆ prendre le mensonge pour preuve, et se rendre tout ˆ fait inexcusable, puisque ce nĠest quĠenvers un tŽmoin sžr et vrai, que le Juge doit sĠoublier lui-mme, et se transformer en un simple instrument ; puisque enfin la Loi fausse sur laquelle il croit pouvoir sĠappuyer, ne se chargera jamais de ses erreurs, ni de ses crimes.

Du pouvoir humain

CĠest donc pour cela quĠaux yeux du Juge mme, le plus important de ses devoirs est de chercher ˆ dŽmler la vŽritŽ, dans la dŽposition des tŽmoins ; or, comment pourra-t-il y rŽussir sans le secours de cette lumire que je lui indique comme son seul guide en qualitŽ dĠhomme, et comme devant lĠaccompagner ˆ tous les instants ?

NĠest-ce donc pas dŽjˆ un vice Žnorme dans les Lois criminelles, que de nĠavoir pas eu cette lumire pour principe ; et ce dŽfaut nĠexpose-t-il pas le Juge aux plus grands abus ? Mais examinons ceux qui rŽsulteront de la puissance mme que la Loi humaine sĠattribue ?

Lorsque les hommes ont dit que la Loi politique se chargeait de la vengeance des Particuliers, ˆ qui elle dŽfendait alors de se faire justice par eux-mmes, il est certain quĠils lui ont donnŽ par-lˆ des privilges qui ne pourront jamais lui convenir tant quĠelle sera rŽduite ˆ elle-mme.

Je conviens nŽanmoins que cette Loi politique, qui peut en quelque faon mesurer ses coups, renferme une sorte dĠavantage, en ce que sa vengeance ne sera pas toujours illimitŽe, comme celle des individus pourrait lĠtre.

Mais premirement, elle peut se tromper sur les coupables, et un homme ne se trompe pas aussi facilement sur son propre adversaire.

Secondement, si cette vengeance particulire, quelque admissible quĠelle fžt dans le cas o lĠhomme ne serait douŽ que de la nature sensible, est cependant entirement Žtrangre ˆ sa nature intellectuelle ; si cette nature intellectuelle non seulement nĠa jamais eu le droit de punir corporellement, mais mme se trouve aujourdĠhui dŽpouillŽe de toute espce dĠautoritŽ, et ne peut en aucune faon exercer la Justice, jusquĠˆ ce quĠelle ait recouvrŽ son Žtat dĠorigine, il est bien certain que la Loi politique qui ne sera pas guidŽe par une autre lumire, commettra les mmes injustices sous un autre nom.

Car, si un homme me nuit en quelque genre que ce soit, il est coupable selon les Lois de toute Justice ; si de moi-mme, je le frappe, que je rŽpande son sang, ou que je le tue, je manque comme lui, aux Lois de ma vraie nature, et ˆ celles de la Cause intelligente et physique qui doit me guider. Lors donc que la Loi politique toute seule, prendra ma place pour la punition de mon ennemi, elle prendra la place dĠun homme de sang.

En vain on mĠobjecterait ˆ prŽsent, que par la convention sociale, chaque Citoyen sĠest soumis, en cas de prŽvarication, aux peines portŽes par les diffŽrentes Lois criminelles ; car, ainsi quĠon lĠa vu, si les hommes nĠont pas pu lŽgitimement Žtablir les Corps politiques, par le seul effet de leur convention un Citoyen ne pourra pas plus transmettre ˆ ses Concitoyens le droit de le punir ; puisque sa vraie nature ne le lui a pas donnŽ, et puisque le contrat quĠil est censŽ avoir fait avec eux, ne peut Žtendre lĠessence qui constitue lĠhomme.

Dira-t-on que cet acte de vengeance politique, ne se considre plus comme Žtant opŽrŽ par lĠhomme, mais par la Loi ? Je rŽpondrai toujours que cette Loi politique, destituŽe de son flambeau, nĠest quĠune pure volontŽ humaine ˆ qui, mme lĠunanimitŽ des suffrages ne donne pas un pouvoir de plus. Ds lors, si cĠest un crime pour lĠhomme dĠagir par violence, et de son propre mouvement ; si cĠest un crime pour lui de rŽpandre le sang, la volontŽ rŽunie de tous les hommes de la terre, ne pourrait jamais lĠeffacer.

Pour Žviter cet Žcueil, les Politiques ont cru ne pouvoir mieux faire que dĠenvisager un criminel comme tra”tre, et comme tel, ennemi du Corps social ; alors le plaant comme dans un Žtat de guerre, sa mort leur para”t lŽgitime, parce que les Corps politiques Žtant formŽs, selon eux, ˆ lĠimage de lĠhomme, doivent aussi veiller comme lui, ˆ leur propre conservation. Ainsi, dĠaprs ces principes, lĠautoritŽ souveraine a droit de disposer de toutes ses forces contre les malfaiteurs qui menacent lĠEtat, soit en lui-mme, soit dans ses membres.

Mais premirement, on verra sans peine le vice de cette comparaison, quand on observera que dans un combat dĠhomme ˆ homme, cĠest vraiment lĠhomme qui se bat, au lieu que dans la Guerre entre les Nations, on ne peut pas dire que ce sont les Gouvernements qui combattent, attendu que ce ne sont que des ƒtres moraux, dont lĠaction Physique est imaginaire.

Secondement, outre que jĠai fait voir que la Guerre entre les Nations ne sĠoccupait pas de son vŽritable objet, son but mme nĠest pas de dŽtruire des hommes, mais bien plut™t de les empcher de nuire : jamais on nĠy devrait tuer un ennemi que lorsquĠil est impossible de le soumettre ; et parmi les Guerriers, il sera toujours plus glorieux de vaincre une Nation, que de lĠanŽantir.

Or, certainement lĠavantage dĠun Royaume entier contre un coupable, est assez manifeste, pour que le droit et la gloire de le tuer, disparaissent.

DĠailleurs, ce qui prouve que ce prŽtendu droit ne ressemble en rien au droit de la Guerre, cĠest que lˆ la vie de chaque Soldat est en danger, et la mort de chaque ennemi est incertaine ; au lieu quĠici un appareil inique accompagne les exŽcutions. Cent hommes sĠarment, sĠassemblent, et vont de sang-froid exterminer un de leurs semblables, ˆ qui ils ne laissent pas mme lĠusage de ses forces ; et lĠon veut que le simple pouvoir humain soit lŽgitime, lui quĠon peut tromper tous les jours ; lui qui prononce si souvent des sentences injustes ; lui enfin, quĠune volontŽ corrompue peut convertir en un instrument dĠassassin.

Non, lĠhomme a sans doute en lui dĠautres rgles ; sĠil sert quelquefois dĠorgane ˆ la Loi supŽrieure pour en prononcer les oracles, et pour disposer de la vie des hommes, cĠest par un droit respectable pour lui, et qui en mme temps peut lui apprendre ˆ diriger sa marche sur ta justice et sur lĠŽquitŽ.

Veut-on mieux encore juger de son incompŽtence actuelle, il ne faut pour cela que rŽflŽchir sur ses anciens droits. Pendant sa gloire il avait pleinement le droit de vie et de mort incorporelle, parce que jouissant alors de la vie mme, il pouvait ˆ son grŽ la communiquer ˆ ses sujets, ou la leur retirer, quand la prudence le lui faisait juger nŽcessaire ; et comme ce nĠŽtait que par sa prŽsence quĠils pouvaient vivre, il avait aussi, seulement en se sŽparant dĠeux, le pouvoir de les faire mourir.

AujourdĠhui, il nĠa plus que par Žtincelles cette vie premire, et encore nĠest-ce plus envers ses anciens sujets, mais envers ses semblables quĠil peut parvenir ˆ en faire usage.

Quant ˆ ce droit de vie et de mort corporelle, qui fait lĠobjet de la question prŽsente, nous pouvons assurer quĠil appartient encore moins ˆ lĠhomme considŽrŽ en lui-mme et pris dans son Žtat actuel. Car, peut-il se dire jouissant et dispensateur de cette vie corporelle qui lui est donnŽe, et quĠil partage avec toute son espce ? Ses semblables ont-ils besoin de son secours pour respirer et pour vivre corporellement ? Sa volontŽ, toutes ses forces mme suffiront-elles pour leur conserver lĠexistence, et nĠest-il pas obligŽ ˆ tout moment, de voir la Loi de nature agir cruellement sur eux, sans quĠil puisse en arrter le cours ?

De mme, a-t-il en lui un pouvoir et une force inhŽrente qui puissent gŽnŽralement leur ™ter la vie selon son grŽ ? Lorsque sa volontŽ corrompue le porte ˆ y penser, quelle distance nĠy a-t-il pas entre cette pensŽe et le crime qui la doit suivre ? Quels obstacles, quels tremblements entre le projet et lĠexŽcution ? Et ne voit-on pas que les soins quĠil prend pour disposer ses attaques, ne rŽpondent presque jamais pleinement ˆ ses vues ?

Du droit dĠexŽcution

Nous dirons donc avec vŽritŽ, que par les lois simples de son Etre corporel, lĠhomme doit trouver partout de la rŽsistance ; ce qui prouve que cet Etre corporel ne lui donne aucun droit.

Et en effet, nĠavons-nous pas vu assez clairement que lĠEtre corporel nĠavait quĠune vie secondaire, qui Žtait dans la dŽpendance dĠun autre Principe ; par consŽquent, nĠest-il pas Žvident que tout Etre qui nĠaurait rien de plus, serait Žgalement dŽpendant, et ds lors aurait la mme impuissance ?

Ce ne serait donc pas, je le rŽpte, dans lĠhomme corporel, pris en lui-mme, que nous pourrions reconna”tre ce droit essentiel de vie et de mort qui constate une vŽritable autoritŽ, et tout ceci ne servira quĠˆ confirmer ce qui a ŽtŽ Žtabli sur la source, o lĠhomme doit aujourdĠhui puiser un pareil droit.

Ce sera encore moins dans lui que nous trouverons le droit dĠexŽcution ; puisque, sĠil nĠemployait la violence et des forces Žtrangres, il serait rare quĠil pžt venir ˆ bout de faire pŽrir un malfaiteur, ˆ moins dĠavoir recours ˆ la trahison ou ˆ la ruse, et ces moyens seraient bien ŽloignŽs dĠannoncer un vrai pouvoir dans lĠhomme.

Cependant, lĠexŽcution des Lois criminelles est absolument nŽcessaire pour que la Justice ne soit pas inutile ; bien plus, je prŽtends quĠelle est inŽvitable. Ainsi, puisque ce droit ne peut nous appartenir, il faudra encore le remettre, ainsi que le droit de juger, dans la main qui doit nous servir de guide. CĠest elle qui donnera une vraie force ˆ lĠarme naturelle de lĠhomme, et qui le mettra dans le cas de faire exŽcuter les DŽcrets de la Justice, sans attirer sur lui des condamnations.

Tels sont du moins les moyens que les vrais LŽgislateurs ont mis en usage, quoiquĠils ne nous les fassent conna”tre que par des Symboles et des AllŽgories. Peut-tre mme employrent-ils la main de leurs semblables, pour opŽrer en apparence la punition des criminels, pour frapper par des figures sensibles les yeux grossiers des Peuples quĠils gouvernaient ; et pour couvrir dĠun voile les ressorts secrets qui dirigeaient lĠexŽcution.

Je parle ainsi avec dĠautant plus dĠassurance, que lĠon a vu ces LŽgislateurs se servir du mme voile, dans le simple exposŽ de leurs Lois civiles et sociales. QuoiquĠelles fussent lĠouvrage dĠune main sžre et supŽrieure, ils se sont attachŽs ˆ ne parler quĠaux sens, pour ne point profaner leur science.

Mais, quant ˆ leurs Lois criminelles, ils en ont peint le tableau sensible avec une extrme sŽvŽritŽ ; pour faire sentir aux Peuples qui leur Žtaient soumis, toute la rigueur de la vŽritable Justice, et pour leur faire concevoir que le moindre des Actes rŽfractaires ˆ la Loi, ne pouvait demeurer impuni. CĠest dans cette vue, que quelques-uns dĠeux ont mis des punitions jusque sur les btes.

Du rapport des peines aux crimes

Toutes ces observations nous apprennent de nouveau, que lĠhomme ne peut trouver dans lui, ni le droit de condamner son semblable, ni celui dĠen exŽcuter la condamnation.

Mais, quand ce droit serait rŽellement de lĠessence des hommes qui gouvernent, ou qui sont employŽs au maintien de la Justice criminelle dans les Gouvernements, ainsi quĠils en sont tous persuadŽs, il resterait toujours ˆ dŽcider une question bien plus difficile encore, ce serait de savoir comment ils trouveront une rgle sžre pour diriger leurs Jugements, et pour appliquer les peines avec justesse, en les proportionnant exactement ˆ lĠŽtendue et ˆ la nature des crimes ; toutes choses sur lesquelles la Justice criminelle est aveugle, incertaine, et nĠa presque jamais pour guide que le prŽjugŽ rŽgnant, le gŽnie, ou la volontŽ du lŽgislateur.

Il est des gouvernements, qui, sentant leur profonde ignorance, ont eu la bonne foi dĠen convenir, et ont sollicitŽ les conseils des hommes ŽclairŽs sur ces matires. Je loue leur zle dĠavoir pris sur eux de faire de pareilles dŽmarches ; mais je ne crains point de leur assurer quĠen vain en espŽreront-ils des lumires satisfaisantes, tant quĠils nĠiront les chercher que dans lĠopinion et lĠintelligence de lĠhomme, et quĠils ne se sentiront pas le courage, ni la rŽsolution dĠaller eux-mmes les puiser dans leur vraie source.

Car les plus cŽlbres des Politiques et des Jurisconsultes nĠont point encore Žclairci cette difficultŽ ; ils ont pris les Gouvernements tels quĠils Žtaient ; ils ont admis, comme le Vulgaire, que la base en Žtait rŽelle, et que la science et le droit de punir Žtaient dans lĠhomme ; ensuite ils se sont ŽpuisŽs en recherches pour asseoir un Ždifice solide sur ce fondement ; mais, comme on ne peut douter quĠils ne b‰tissent sur une supposition, il est clair que les Gouvernements qui veulent sĠinstruire, doivent sĠadresser ˆ dĠautres Ma”tres.

Je ne dŽcide donc point quelles sont les peines qui conviennent ˆ chaque crime, je prŽtends, au contraire, quĠil nĠest pas possible ˆ lĠhomme de jamais rien statuer dĠabsolument fixe sur ces objets, parce que nĠy ayant pas deux crimes Žgaux, si la mme peine est prononcŽe, il en rŽsulte certainement une injustice.

 

Des codes criminels

Mais la simple raison de lĠhomme doit au moins lui enseigner ˆ ne chercher la punition du coupable, que dans lĠobjet et lĠordre qui ont ŽtŽ blessŽs, et ˆ ne pas les prendre dans une autre classe, laquelle nĠayant point de rapport avec le sujet du dŽlit, se trouverait blessŽe ˆ son tour, sans que le dŽlit en fžt rŽparŽ.

Voilˆ pourquoi la Justice humaine est si faible et si horriblement dŽfectueuse, en ce que tant™t son pouvoir est nul, comme dans le suicide et dans les crimes qui lui sont cachŽs ; tant™t ce pouvoir nĠagit quĠen violant lĠanalogie qui devrait la guider sans cesse, comme il arrive dans toutes les peines corporelles, quĠelle prononce pour des crimes qui nĠattaquent point les personnes, et qui ne tombent que sur les possessions.

Lors mme quĠelle para”t observer le plus cette analogie, et quĠelle semble ˆ cet Žgard conserver une sorte de lumire, cette Justice humaine est encore infiniment fautive, en ce quĠelle nĠa quĠun trs petit nombre de punitions ˆ infliger dans chaque classe, pendant que dans chacune de ces classes, les crimes sont sans nombre et toujours diffŽrents.

Voilˆ aussi pourquoi les Lois criminelles Žcrites sont un des plus grands vices des Etats, parce que ce sont des Lois mortes, et qui demeurent toujours les mmes, tandis que le crime cro”t et se renouvelle ˆ tous les instants. Le talion en est presque entirement banni, et en effet, elles nĠen peuvent presque jamais remplir humainement toutes les clauses, soit quĠelles ne connaissent pas toujours toutes les circonstances des crimes, soit que quand mme elles les conna”traient, elles ne soient pas assez fŽcondes par elles-mmes, pour produire toujours le vŽritable remde ˆ des maux si multipliŽs.

Alors, que sont donc ces codes criminels, si nous nĠy trouvons pas ce talion, la seule Loi pŽnale qui soit juste, la seule qui puisse rŽgler sžrement la marche de lĠhomme, et qui, par consŽquent, ne pouvant venir de lui, est nŽcessairement lĠouvrage dĠune main puissante, dont lĠintelligence sait mesurer les peines, et les Žtendre ou les resserrer selon le besoin ?

Des tortures

Je ne mĠarrte point ˆ cet usage barbare, par lequel les Nations ne se contentent pas de condamner un homme aveuglŽment, mais emploient encore sur lui les tortures pour. en exprimer la VŽritŽ. Rien nĠannonce plus la faiblesse et lĠobscuritŽ o languit le LŽgislateur, puisque, sĠil jouissait de ses vŽritables droits, il nĠaurait pas besoin de ces moyens faux et cruels, qui servent de guides ˆ ses Jugements ; puisquĠen un mot la mme lumire, qui lĠautoriserait ˆ juger son semblable, ˆ faire exŽcuter ses condamnations, et qui lĠinstruirait de la nature des peines quĠil doit infliger, ne le laisserait pas non plus dans lĠerreur sur le genre des crimes, ni sur les noms des coupables et des complices.

Aveuglement des lŽgislateurs

Mais ce qui nous dŽcouvre clairement lĠimpuissance et lĠaveuglement des LŽgislateurs, cĠest de voir quĠils nĠinfligent de peines capitales, quĠaux crimes qui tombent sur le sensible et sur le temporel ; tandis quĠil sĠen commet une multitude autour dĠeux, qui tombent sur des objets bien plus importants, et qui Žchappent tous les jours ˆ leur vue. Je parle de ces idŽes monstrueuses qui font de lĠhomme un Etre de Matire ; de ces Doctrines corrompues et dŽsespŽrantes qui lui ™tent jusquĠau sentiment de lĠordre et du bonheur ; en un mot, de ces systmes infects, qui portant la putrŽfaction jusque dans son propre germe, lĠŽtouffent ou le rendent absolument pestilentiel, et font que le Souverain nĠa plus ˆ rŽgner que sur de viles machines, ou sur des brigands.

Des faux jugements

CĠest assez sĠŽtendre sur la dŽfectuositŽ de lĠAdministration ; bornons-nous actuellement ˆ rappeler ˆ ceux qui commandent et ˆ ceux qui jugent, quelles sont les injustices auxquelles ils sĠexposent quand ils agissent dans lĠincertitude et sans tre assurŽs de la lŽgitimitŽ de leur marche.

Le premier de ces inconvŽnients est de courir le risque de condamner un innocent. Or les maux qui en rŽsultent sont de nature ˆ ne pouvoir jamais sĠŽvaluer par lĠhomme, parce quĠils dŽpendent en grande partie du tort plus ou moins considŽrable, que doit en Žprouver le condamnŽ, par rapport aux fruits quĠil aurait pu recueillir de ses facultŽs intellectuelles, sĠil fžt restŽ plus longtemps sur la Terre ; et par rapport ˆ lĠimpression dŽcourageante que doit faire sur lui un supplice infamant, cruel et inattendu ; comment le Juge pourrait-il donc jamais estimer lĠŽtendue de tous ces maux, sĠil nĠacquŽrait un jour le sentiment amer de ses imprudences et de ses Žcarts ? Et cependant, comment pourrait-il satisfaire ˆ la Justice, sĠil nĠen subissait rigoureusement lĠexpiation ?

Le second inconvŽnient est celui dĠinfliger ˆ un coupable, une autre peine que celle qui Žtait applicable ˆ son crime. Dans ce cas, voici la cha”ne des maux que le Juge imprudent prŽpare, soit ˆ sa victime, soit ˆ lui-mme.

Premirement, le supplice auquel il la condamne, ne la dispense en rien de celui que la vraie Justice lui a assignŽ. Bien plus, il ne fait que le rendre plus assurŽ, puisque, sans cette condamnation prŽcipitŽe, peut-tre la vraie Justice ežt-elle laissŽ au coupable le temps dĠexpier sa faute par des remords, et que toute rigoureuse quĠelle est, elle ežt rŽduit son tribut ˆ des repentirs.

Secondement, si le Jugement lŽger et aveugle de lĠhomme, ™te le temps du repentir au criminel, lĠatrocitŽ de lĠexŽcution lui en ™te la force, et lĠexpose ˆ perdre dans le dŽsespoir, une vie prŽcieuse, dont un usage plus juste et un sacrifice fait ˆ temps, auraient pu effacer tous ses crimes ; de faon que cĠest lui faire encourir deux peines pour une, et dont la premire, loin de rien expier, peut au contraire, lui faire multiplier ses iniquitŽs, et rendre par-lˆ la seconde peine plus inŽvitable.

Lors donc que le Juge voudra se considŽrer de prs, il ne pourra se dispenser de sĠimputer la premire de ces peines, qui ne diffre dĠun assassinat que par la forme ; ensuite il sera obligŽ de sĠimputer aussi toutes les consŽquences funestes, que nous venons de voir na”tre de sa tŽmŽritŽ et de son injustice. QuĠil rŽflŽchisse alors sur sa situation, et quĠil voie sĠil doit tre en paix avec lui-mme.

Droits des vrais souverains

Quittons ces scnes dĠhorreur, et employons plut™t tous nos efforts ˆ rappeler les Souverains et les Juges, ˆ la connaissance de leur vŽritable Loi, et ˆ la confiance dans cette lumire destinŽe ˆ tre le flambeau de lĠhomme ; persuadons les que sĠils Žtaient purs, ils feraient plus trembler les malfaiteurs, par leur prŽsence et par leur nom, que par les gibets et les Žchafauds. Persuadons-leur que ce serait le seul et unique moyen de dissiper tous ces nuages que nous avons aperus sur lĠorigine de leur SouverainetŽ, sur les causes de lĠAssociation des Etats politiques, et sur les Lois de lĠAdministration civile et criminelle de leurs Gouvernements ; engageons-les enfui ˆ jeter sans cesse les yeux sur le Principe que nous leur avons offert comme la seule boussole de leur conduite, et la seule mesure de tous leurs pouvoirs.

 

De la guŽrison des maladies

Pour augmenter lĠidŽe que les Souverains en doivent prendre, montrons-leur ˆ prŽsent, que ce mme Principe dont ils devraient attendre tant de secours, pourrait aussi leur communiquer ce don puissant que jĠai placŽ prŽcŽdemment au nombre de leurs privilges, celui de guŽrir les maladies.

Si cette Cause universelle temporelle, prŽposŽe pour diriger lĠhomme et tous les Etres qui habitent dans le temps, est ˆ la fois active et intelligente, il est certain quĠil nĠy a aucune partie des sciences et des connaissances quĠelle nĠembrasse ; cela suffit pour faire voir ce que devrait en espŽrer celui qui serait dirigŽ par elle.

Ainsi ce nĠest point tre dans lĠerreur, de dire quĠun Souverain qui aurait cette lumire pour guide, conna”trait les vrais Principes des Corps, ou ces trois ElŽments fondamentaux, dont nous avons traitŽ au commencement de cet Ouvrage ; quĠil distinguerait dans quelle proportion leur action se manifeste dans les diffŽrents Corps, selon lĠ‰ge, le sexe, le climat, et autres considŽrations naturelles ; quĠil concevrait la propriŽtŽ particulire de chacun de ces ElŽments, ainsi que le rapport qui doit toujours rŽgner entre eux et que quand ce rapport serait dŽrangŽ ou dŽtruit, quand les Principes ŽlŽmentaires tendraient ˆ se surmonter les uns et les autres, ou ˆ se sŽparer, il verrait promptement et sans erreur, le moyen de rŽtablir lĠordre.

CĠest pour cela, que la mŽdecine se doit rŽduire ˆ cette rgle simple, unique, et par consŽquent universelle : rassembler ce qui est divisŽ et diviser ce qui est rassemblŽ. Mais ˆ quels dŽsordres et ˆ quelles profanations, cette rgle puisŽe dans la nature mme des choses, nĠest-elle pas exposŽe en passant par la main des hommes ; puisque le moindre degrŽ de diffŽrence dans les moyens quĠils emploient, et dans lĠaction des remdes, produit des effets si contraires ˆ ceux quĠils devraient en attendre ; puisque le mŽlange de ces Principes fondamentaux, qui sont rŽduits au nombre de trois, change cependant, et se multiplie de tant de manires, que des yeux ordinaires ne pourraient jamais en suivre toutes les variŽtŽs; et puisque, dans ces sortes de combinaisons, le mme Principe parvient souvent ˆ avoir des propriŽtŽs diffŽrentes, selon lĠespce de rŽaction quĠil Žprouve.

Trois ŽlŽments, trois maladies

Car tout en reconnaissant un feu universellement rŽpandu, comme les deux autres ElŽments, cependant on sait que le feu intŽrieur crŽe, que le feu supŽrieur fŽconde, et que le feu infŽrieur consume. On en peut dire autant des sels, lĠintŽrieur excite la fermentation, le supŽrieur conserve, et lĠinfŽrieur ronge. Le mercure mme, quoique sa propriŽtŽ gŽnŽrale soit dĠoccuper un rang intermŽdiaire entre les deux Principes ennemis dont je viens de parler, et par ce moyen dĠŽtablir la paix entre eux ; cependant ce mercure, dis-je, les rassemble dans mille circonstances, et les renfermant dans le mme cercle, il devient ainsi la source des plus grands dŽsordres ŽlŽmentaires, et offre en mme temps lĠimage du dŽsordre universel.

Quels soins, quelles prŽcautions ne faut-il donc pas pour dŽmler la nature et les effets de ces diffŽrents principes, qui par leur mŽlange, se diversifient encore plus que par leurs propriŽtŽs naturelles ? Mais malgrŽ cette multitude infinie de diffŽrences qui peuvent sĠobserver dans les rŽvolutions des Etres corporels, un Ïil ŽclairŽ tel que doit tre celui dĠun Souverain, ne perdra jamais sa rgle de vue ; il ramnera toujours ces diffŽrences ˆ trois espces, en raison des trois principes fondamentaux dĠo elles Žmanent, et par consŽquent, il ne reconna”tra que trois maladies ; et mme il saura que ces trois maladies doivent avoir des signes aussi marquŽs et aussi distincts, que les trois principes fondamentaux le sont eux-mmes dans leur action, et dans leur propriŽtŽ primitive.

Ces trois espces de maladies concernent chacune, une des substances principales dont le corps animal est composŽ, cĠest-ˆ-dire, le sang, lĠos et la chair, trois parties qui sont relatives ˆ lĠun des trois ElŽments dont elles proviennent. Ce sera donc par les mmes ElŽments quĠelles pourront recevoir leur guŽrison : ainsi, la chair se guŽrira par le sel, le sang par le soufre, et les os par le mercure ; le tout avec les prŽparations et les tempŽraments convenables.

Maladies de la peau

On sait, par exemple, que les Maladies de la chair et de la peau, proviennent de lĠŽpaississement et de la corruption des sŽcrŽtions salines dans les vaisseaux capillaires, o elles peuvent tre fixŽes par la trop vive et trop subite action de lĠair, de mme que par la trop faible action du sang. Il est donc naturel dĠopposer ˆ ces liqueurs stagnantes et corrompues, un sel qui les divise sans rŽpercuter ; qui les corrode et les ronge dans leur foyer, sans les faire rentrer dans la masse du sang, auquel elles communiqueraient leur propre putrŽfaction. Mais quoique ce sel soit le plus commun de ceux que produit la Nature, il faut convenir cependant quĠil est encore, pour ainsi dire, inconnu ˆ la MŽdecine humaine, ce qui fait quĠelle est si peu avancŽe dans la guŽrison de ces sortes de maladies.

Maladies des os et du sang

Secondement, dans la maladie des os, le mercure doit tre employŽ avec beaucoup de modŽration, parce quĠil lie et resserre trop les deux autres principes qui soutiennent la vie de tous les corps, et cĠest par les entraves quĠil donne principalement au soufre, quĠil est le destructeur de toute vŽgŽtation, tant terrestre quĠanimale. La prudence exigerait donc souvent, que lĠon laiss‰t simplement agir le mercure innŽ dans le corps de lĠhomme, parce que lĠaction de ce mercure se conciliant avec celle du sang, ne croit pas plus quĠelle, et la contient assez pour quĠelle ne sĠaffaiblisse et ne sĠŽvapore pas, mais non assez Pour lĠŽtouffer et pour lĠŽteindre .Aussi la Nature nous donne-t-elle ˆ ce sujet la leon la plus claire et la plus instructive, en rŽparant les fractures des os par sa propre vertu, et sans le secours dĠaucun mercure Žtranger.

Quant aux maladies du sang, le .soufre doit. sĠy employer avec infiniment plus de mŽnagements encore, parce que les corps Žtant beaucoup plus volatils que fixes, augmenter leur action sulfureuse et ignŽe, ce serait les exposer ˆ se volatiliser encore plus. ; lĠhomme vraiment instruit nĠappliquerait donc jamais ce remde quĠavec la plus grande sobriŽtŽ, dĠautant quĠil saurait que quand lĠhumide radical est altŽrŽ, lĠhumide grossier ne peut jamais seul le rŽparer, et cĠest pour cela quĠil y joindrait lĠhumide radical mme, en lĠallant puiser dans la source, qui nĠest pas toute entire dans la moelle des os.

De la pharmacie

Et, soit dit en passant, cĠest lˆ la raison de la frŽquente insuffisance et du danger de la Pharmacie qui recherchant avec tant dĠempressement, les principes volatils des corps mŽdicinaux, nŽglige trop lĠusage des principes fixes, dont le besoin est tellement universel, quĠil serait exclusif, si lĠhomme Žtait sage. Aussi, qui ne sait que cette Pharmacie dŽtruit plut™t quĠelle ne conserve ; quĠelle agite et bržle au lieu de ranimer, et que quand au contraire, elle se propose de calmer, elle ne sait y procŽder que par des absorbants et par des poisons ?

On voit donc ˆ quoi se bornerait la MŽdecine entre les mains dĠun homme qui se serait rŽtabli dans les droits de son origine ; il donnerait lui-mme une activitŽ salutaire ˆ tous les remdes, et rendrait par lˆ des guŽrisons infaillibles, quand toutefois la Cause active, dont il serait lĠorgane, nĠaurait pas lĠordre dĠen disposer autrement.

Il se serait bien gardŽ dĠemployer dans cette digne et utile Science, les calculs matŽriels de la MathŽmatique humaine, qui nĠopŽrant jamais que sur des rŽsultats, sont nuls ou dangereux dans la MŽdecine, dont lĠobjet est dĠopŽrer sur les principes mmes qui agissent dans les corps.

Des privilges des souverains

Par cette mme raison, il ne se fžt pas attachŽ ˆ des formules, qui dans lĠart de guŽrir, sont la mme chose que les Codes criminels dans lĠadministration des Etats ; puisque de toutes les maladies, nĠy en ayant jamais deux qui prŽsentent absolument les mmes nuances, il est impossible que le mme remde ne nuise ˆ lĠune ou ˆ lĠautre.

Mais comme en qualitŽ de souverain, cet homme aurait connu les vertus des Etres corporels, il en aurait aussi connu le dŽrangement, et ds lors il ežt ŽtŽ ˆ lĠabri de lĠerreur sur lĠapplication du remde. Or, quĠon nĠoublie pas que pour en venir lˆ, lĠhomme ne doit pas prendre la Matire pour le Principe de la Matire, car nous avons vu que cĠŽtait lˆ la principale cause de son ignorance.

QuĠon en croie pas non plus que ce pouvoir inestimable soit hors de la portŽe de lĠhomme ; il entre au contraire, au nombre des Lois qui lui sont donnŽes, relativement ˆ la t‰che quĠil a ˆ remplir pendant son passage sur la terre, puisque si cĠest par son enveloppe corporelle, que se dirigent sur lui les attaques, il faut quĠil ne soit pas entirement privŽ des moyens de les sentir et de les repousser ; ainsi, ds que lĠusage de ce privilge peut tre commun ˆ tous les hommes, ˆ plus forte raison devrait-il tre particulirement le propre des Souverains, dont la vŽritable destination est, autant quĠils le peuvent, de prŽserver leurs Sujets, des maux de toute espce et de les dŽfendre dans le sensible, comme dans lĠintellectuel.

Alors donc, si ce privilge ne leur est pas plus connu que tous leurs autres droits, cĠest une raison de plus pour eux de sentir, sĠils ont ŽtŽ mis ˆ la tte des hommes par le Principe dont je leur ai montrŽ la puissance, et qui est absolument nŽcessaire pour la rŽgularitŽ de toutes leurs dŽmarches. CĠest, dis-je, un moyen de plus que je leur offre pour se juger eux-mmes.

QuĠils joignent donc les observations que je viens de faire sur lĠart de guŽrir, ˆ toutes celles que jĠai faites avec eux sur les vices de lĠadministration politique, civile et criminelle des Etats ; sur les vices des Gouvernements mmes, qui nous ont dŽvoilŽ ceux de leur Association ; ainsi que sur la source o les chefs doivent puiser leurs diffŽrents droits ; ensuite quĠils dŽcident sĠils reconnaissent en eux les traces de cette lumire qui est censŽe les avoir constituŽs tous, et ne les pas quitter un instant ; car ce nĠest que par lˆ quĠils pourront tre assurŽs de la lŽgitimitŽ de leur puissance, et de la justesse des institutions auxquelles ils prŽsident.

NŽanmoins, rŽpŽtons en ce moment avec autant de fermetŽ que de franchise, quĠun Sujet qui aperoit toutes ces dŽfectuositŽs dans un Etat, et qui voyant les Souverains eux-mmes si fort au-dessous de ce quĠils devraient tre, se croirait dŽliŽ du moindre de ses devoirs envers eux, et de la soumission ˆ leurs dŽcrets, ds lors sĠŽcarterait sensiblement de sa Loi, et marcherait directement contre tous les principes que nous Žtablissons.

Que tout homme se persuade au contraire, que la Justice ne lui imputera jamais que ses propres fautes ; quĠainsi, un Sujet ne ferait quĠaugmenter les dŽsordres, en prŽtendant sĠy opposer et les combattre, puisque ce serait marcher par la volontŽ de lĠhomme, et que la volontŽ de lĠhomme ne mne quĠau crime.

Je croirai donc que malgrŽ toutes les applications que les Souverains pourraient se faire ˆ eux-mmes de tout ce que je trace ˆ leurs yeux, ils ne devront jamais mĠimputer dĠavoir Žtabli des principes contraires ˆ leur autoritŽ, tandis que mon seul dŽsir serait de les persuader quĠils en peuvent avoir une invincible et inŽbranlable.

Pour suivre lĠencha”nement de nos Observations, nous allons passer ˆ lĠexamen des erreurs qui ont ŽtŽ faites sur les hautes Sciences, parce que les principes de ces Sciences tenant ˆ la mme source que les Lois Politiques et Religieuses, leur connaissance doit Žgalement entrer au nombre des droits de lĠhomme.

 

6

JĠexaminerai principalement ici la Science MathŽmatique, comme Žtant celle ˆ laquelle toutes les hautes Sciences sont liŽes, et comme tenant le premier rang parmi les objets du raisonnement ou de la facultŽ intellectuelle de lĠhomme ; et dĠabord, pour rassurer ceux que le nom de MathŽmatiques pourrait arrter, je les prŽviendrai que non seulement il nĠest pas nŽcessaire dĠtre avancŽ dans cette Science, pour me suivre dans les observations dont elle sera le sujet, mais mme quĠˆ peine est-il besoin pour cela, dĠen avoir les plus lŽgres notions, et que la manire dont jĠen traite, peut convenir ˆ tous les Lecteurs.

Cette science nous offrira sans doute, des preuves encore plus frappantes des Principes qui ont ŽtŽ avancŽs prŽcŽdemment, de mme que des erreurs auxquelles elle a donnŽ lieu, lorsque les hommes se sont livrŽs en aveugles aux jugements de leurs sens.

Et ceci doit para”tre naturel, parce que les Principes mathŽmatiques, sans tre matŽriels, Žtant cependant la vraie Loi du sensible, les GŽomtres sont ˆ la vŽritŽ toujours les ma”tres de raisonner de la nature de ces Principes ˆ leur manire ; mais, quand ils viennent ˆ lĠapplication des idŽes quĠils sĠen sont formŽes, il faut nŽcessairement quĠils avouent leurs mŽprises, parce quĠalors ce nĠest plus eux qui mnent le Principe, mais cĠest le Principe qui les mne ainsi rien ne sera plus propre ˆ faire discerner le vrai dĠavec le faux, quĠun examen exact de la marche quĠils ont suivie, et des consŽquences qui en rŽsulteraient, si nous lĠadoptions.

Des axiomes

Je commencerai par faire observer que rien nĠest dŽmontrŽ en MathŽmatique, sĠil nĠest ramenŽ ˆ un axiome, parce quĠil nĠy a que cela de vrai ; je prierai en mme temps de remarquer pour quelle raison les axiomes sont vrais cĠest quĠils sont indŽpendants du sensible ou de la Matire, et quĠils sont purement intellectuels ce qui peut dŽjˆ confirmer tout ce que jĠai dit sur la route quĠil faut prendre pour arriver ˆ la VŽritŽ et en mme temps rassurer les Observateurs sur ce qui nĠest pas soumis ˆ leur vue corporelle.

Il est donc clair que si les GŽomtres nĠeussent pas perdu de vue les axiomes, ils ne se seraient jamais ŽgarŽs dans leurs raisonnements, puisque les axiomes sont attachŽs ˆ lĠEssence mme des Principes intellectuels, et par lˆ reposent sur la certitude la plus Žvidente.

La production corporelle et sensible, qui sĠest faite dĠaprs ces Lois intellectuelles, est sans doute parfaitement rŽgulire, prise dans sa classe, en ce quĠelle est exactement conforme ˆ lĠordre de ce Principe intellectuel, ou aux axiomes qui en dirigent partout lĠexistence et lĠexŽcution. Cependant, comme la perfection de cette production corporelle nĠest que dŽpendante, ou relative au Principe qui lĠa engendrŽe, ce nĠest pas dans cette production que peut en rŽsider la rgle et la source.

Ce ne serait donc quĠen comparant continuellement cette production sensible avec les axiomes, ou avec les Lois du Principe intellectuel, que lĠon pourrait juger de sa rŽgularitŽ, ce ne serait, dis-je, que par ce moyen quĠon parviendrait ˆ en dŽmontrer la justesse.

Mais, si cette rgle est la seule vraie, si en mme temps elle est purement intellectuelle, comment les hommes peuvent-ils donc espŽrer dĠy supplŽer par une rgle prise dans le sensible ? Comment peuvent-ils se flatter de remplacer un Etre vrai, par un Etre conventionnel et supposŽ ?

Comment douter cependant que ce ne soit lˆ o tendent tous les efforts des GŽomtres, puisque nous verrons quĠaprs avoir Žtabli les axiomes, qui sont les fondements de toutes les VŽritŽs quĠils veulent nous apprendre, ils ne nous proposent pour nous enseigner ˆ Žvaluer lĠŽtendue, quĠune mesure prise dans cette mme Žtendue, ou des nombres arbitraires qui ont toujours besoin eux-mmes dĠune mesure sensible pour se rŽaliser ˆ nos yeux corporels.

Alors doit-on sĠen tenir ˆ une telle dŽmonstration, et regarder de pareilles preuves comme Žvidentes ? Puisque la mesure rŽside toujours dans le Principe o la production sensible a pris naissance, cette production sensible et passive peut-elle se servir ˆ elle-mme de mesure et de preuve ? Et y a-t-il dĠautres Etres que ceux qui ne sont pas crŽŽs, ou les Etres vrais, qui puissent se prouver par eux-mmes ?

Loin de contester lĠŽvidence des Principes intellectuels mathŽmatiques, ou des axiomes, nous devons dŽjˆ reconna”tre la faible idŽe que les GŽomtres en ont prise, et le peu dĠusage quĠils en ont fait pour parvenir ˆ la science de lĠŽtendue et des autres propriŽtŽs de la Matire ; nous devons dire que sĠils ne connaissent rien sur cet objet, cĠest pour tre tombŽs dans la mme mŽprise que les Observateurs ont faite sur tous les autres sujets que jĠai passŽs en revue ; cĠest-ˆ-dire, quĠils ont sŽparŽ lĠŽtendue de son vrai Principe, ou plut™t quĠils ont cherchŽ ce Principe en elle, quĠils lĠont confondu avec elle, et quĠils nĠont pas vu que cĠŽtaient deux choses distinctes, quoique indispensablement rassemblŽes pour constituer lĠexistence de la Matire.

De lĠŽtendue

Pour rendre ceci encore plus palpable, il est ˆ propos de fixer nos idŽes sur la nature de lĠŽtendue. LĠŽtendue est, ainsi que toutes les autres propriŽtŽs des corps, une production du Principe gŽnŽrateur de la Matire, selon les Lois et lĠordre qui sont prescrits ˆ ce Principe infŽrieur par le Principe supŽrieur qui le dirige. Dans ce sens, lĠŽtendue nĠŽtant plus quĠune production secondaire, ne peut avoir les mmes avantages que les Etres compris dans la classe des productions premires ; ceux-ci ont en eux-mmes leurs Lois fixes ; toutes leurs propriŽtŽs sont invariables, parce quĠelles sont unies ˆ leur Essence ; cĠest lˆ, en un mot, o le poids, le nombre et la mesure, sont tellement rŽglŽs, quĠils ne peuvent pas plus tre altŽrŽs que lĠEtre mme ne peut tre dŽtruit.

Mais, quant aux propriŽtŽs des Corps, ou des Etres secondaires, nous avons vu assez amplement quĠil nĠen devait pas tre ainsi, puisque nĠayant absolument pour nos sens aucune propriŽtŽ fixe, ils ne sauraient jamais avoir de valeur ˆ nos yeux, que par comparaison avec les Etres de leur mme classe.

De la mesure de lĠŽtendue

Si cela est, lĠŽtendue des Corps nĠest donc pas dŽterminŽe pour nous avec plus de certitude, que leurs autres propriŽtŽs. Lors donc que pour nous faire conna”tre la valeur de cette Žtendue, on se servira dĠune mesure qui sera prise dans cette mme Žtendue, cette mesure que lĠon emploiera sera sujette au mme inconvŽnient que lĠobjet que lĠon voudra mesurer, cĠest-ˆ-dire, que son Žtendue ne sera pas plus sžrement dŽterminŽe ; de faon quĠil nous faudra encore chercher la mesure de cette mesure ; car quelques moyens que nous voulions employer, nous verrons clairement que ce ne sera jamais dans cette Žtendue o nous dŽcouvrirons sa vraie demeure, et par consŽquent, quĠil faudra toujours recourir au Principe qui a engendrŽ lĠŽtendue, et toutes les propriŽtŽs de la Matire.

CĠest donc lˆ ce qui dŽmontre compltement lĠinsuffisance de la marche des GŽomtres, lorsquĠils prŽtendent fixer la vraie mesure des Etres corporels. Il est vrai, et jĠen suis convenu, quĠils attachent des nombres ˆ cette mesure Žtendue et sensible ˆ laquelle ils ont recours. Mais non seulement les nombres dont ils se servent ne sont eux-mmes que relatifs et conventionnels, non seulement lĠhomme est libre dĠen varier les rapports et de sĠŽtablir telle Žchelle quĠil jugera ˆ propos, mais encore cette Žchelle, quelque utile quĠelle soit pour mesurer en gŽnŽral toutes les Žtendues dĠune espce, ne conviendra point du tout pour mesurer les Žtendues dĠune autre espce, et les hommes sont encore ˆ trouver une base fixe, invariable et universelle, ˆ laquelle puissent se rapporter toutes les espces dĠŽtendues quelconques.

Nature de la circonfŽrence

Voilˆ dĠo vient lĠembarras que les GŽomtres Žprouvent, lorsquĠils veulent mesurer des courbes, parce que la mesure dont ils se servent ayant ŽtŽ faite pour la ligne droite, ne sĠaccommode quĠˆ cette sorte de ligne, et offre des difficultŽs insurmontables, quand on veut lĠappliquer ˆ la ligne circulaire, ainsi quĠˆ toute autre courbe qui en dŽrive. Je dis que cette mesure offre alors des difficultŽs insurmontables ; car, quoique les GŽomtres aient tranchŽ le nÏud, en nous donnant la ligne circulaire comme un assemblage de lignes droites infiniment petites, ils auraient tort de croire avoir rŽsolu la question par lˆ, puisque jamais une faussetŽ nĠa pu rien rŽsoudre.

Or, je ne puis me dispenser de regarder cette dŽfinition comme fausse, puisquĠelle combat directement lĠidŽe quĠeux-mmes et la Nature nous donnent dĠune circonfŽrence, qui nĠest autre chose quĠune ligne dont tous les points sont Žgalement ŽloignŽs dĠun centre commun ; et je ne sais mme comment les GŽomtres peuvent raisonnablement se reposer sur deux propositions aussi contradictoires ; car enfin, si la circonfŽrence nĠest quĠun assemblage de lignes droites, quelque infiniment petites quĠon les suppose, jamais tous les points de cette circonfŽrence ne seront Žgalement ŽloignŽs du centre, puisque ces lignes droites elles-mmes seront composŽes de plusieurs points, parmi lesquels ceux des extrŽmitŽs et ceux intermŽdiaires ne seront sžrement pas ˆ la mme distance du centre ; alors le centre ne leur sera plus commun, alors la circonfŽrence ne sera plus une circonfŽrence.

Des deux sortes de lignes

CĠest donc vouloir rŽunir les contraires, cĠest vouloir traiter comme nĠayant que la mme nature, deux choses qui sont dĠune nature trs opposŽe, cĠest, je le rŽpte, vouloir soumettre au mme nombre deux sortes dĠEtres, qui Žtant diffŽrents lĠun de lĠautre, doivent sans doute se calculer diffŽremment.

Il faut donc lĠavouer, cĠest ici que les hommes nous montrent le plus clairement leur penchant naturel ˆ tout confondre, et ˆ ne voir dans les Etres de classes diffŽrentes quĠune uniformitŽ trompeuse, par le moyen de laquelle ils t‰chent dĠassimiler les choses qui se rŽpugnent le plus. Car il est impossible de rien concevoir qui soit plus opposŽ, plus contraire lĠun ˆ lĠautre, en un mot, plus contradictoire que la ligne droite et la ligne circulaire.

Outre les preuves morales qui se trouvent, soit dans les rapports de la ligne droite avec la rŽgularitŽ et la perfection de lĠunitŽ, soit dans ceux de la ligne circulaire avec lĠimpuissance et la confusion attachŽes ˆ la multiplicitŽ dont cette ligne circulaire est lĠimage, je puis encore en donner des raisons dĠautant plus convaincantes, quĠelles seront prises dans les principes intellectuels, les seuls que lĠon doive admettre comme rŽels, et faisant Loi dans la recherche de la nature des choses ; les seuls, dis-je, qui soient inŽbranlables comme les axiomes.

JĠavertirai nŽanmoins que ces vŽritŽs ne seront pas claires pour le commun des hommes, et bien moins encore pour ceux qui nĠauront marchŽ jusquĠˆ ce jour, que dĠaprs de faux principes que je combats ; le premier pas quĠil y aurait donc ˆ faire pour me comprendre, ce serait dĠŽtudier les choses dans leur source mme, et non dans les notions que lĠimagination et les jugements prŽcipitŽs en ont donnŽes.

Mais je sais combien peu dĠhommes sont capables dĠen avoir le courage ; et quand je le supposerais pour un grand nombre, je devrais supposer aussi, que peu dĠentre eux parviendraient ˆ un plein succs, tant les premires sources de la Science ont ŽtŽ infectŽes dĠerreur et de poison.

Si jĠai fait pressentir que tout avait son nombre dans la Nature, si cĠest par lˆ que tous les Etres quelconques sont aisŽs ˆ distinguer les uns des autres, puisque toutes leurs propriŽtŽs ne sauraient tre que des rŽsultats conformes aux Lois renfermŽes dans leur nombre ; il est constant que la ligne droite et la ligne courbe Žtant de nature diffŽrente, ainsi que je lĠai dŽjˆ indiquŽ, doivent avoir chacune leur nombre particulier, qui dŽsigne leur diffŽrente nature, et nous empche de les Žgaler dans notre pensŽe, en les prenant indiffŽremment lĠune pour lĠautre.

Quand on ne rŽflŽchirait quĠun instant sur les fonctions et les propriŽtŽs de ces deux sortes de lignes, cela suffirait pour quĠon džt se convaincre de la rŽalitŽ de ce que je viens de dire. Quel est lĠobjet de la ligne droite, nĠest-ce pas de perpŽtuer ˆ lĠinfini les productions du point dont elle Žmane ? NĠest-ce pas comme perpendiculaire, de rŽgler la base et lĠassiette de tous les Etres, et de leur tracer ˆ chacun leurs Lois ?

Au contraire, la ligne circulaire ne borne-t-elle pas ˆ tous ses points, les productions de la ligne droite ? Par consŽquent, ne tend-elle pas continuellement ˆ la dŽtruire, et ne peut-elle pas tre regardŽe en quelque sorte comme son ennemie ? Alors, comment serait-il donc possible que deux choses si opposŽes dans leur marche, et qui ont des propriŽtŽs si diffŽrentes, ne fussent pas distinguŽes dans leur nombre, comme elles le sont dans leur action ?

Si lĠon ežt fait plut™t cette importante observation, on ežt ŽpargnŽ des peines et des travaux infinis, ˆ tous ceux qui sĠoccupent de la Science MathŽmatique, en ce quĠon les ežt empchŽ de chercher, comme ils le font, une mesure commune ˆ deux sortes de lignes qui nĠauront jamais rien de commun entre elles.

Nombre de chaque sorte de lignes

CĠest donc aprs avoir reconnu cette diffŽrence essentielle, qui les distingue dans leur figure, dans leur emploi et dans leurs propriŽtŽs, que je ne dois pas craindre dĠaffirmer que leur nombre est Žgalement diffŽrent.

Si lĠon me pressait de mĠexpliquer plus clairement, et dĠindiquer quel est le nombre que jĠattribue ˆ chacune de ces lignes en particulier jĠavouerais, sans peine, que la ligne droite porte le nombre quatre, et la ligne circulaire, le nombre neuf : et jĠoserais assurer quĠil nĠy a pas dĠautre moyen de parvenir ˆ les conna”tre ; car lĠŽtendue plus ou moins grande de ces lignes, ne changera rien au nombre que je leur attribue en particulier, et elles conserveront toujours le mme nombre chacune dans leur classe, ˆ quelque Žtendue quĠon les prolonge.

Je sais, je le rŽpte, que ceci pourra bien nĠtre pas entendu, tant la Matire a fait de progrs dans lĠintelligence de mes semblables. Il en est donc, qui malgrŽ la clartŽ de ma proposition, pourraient en infŽrer faussement quĠune grande et une petite ligne ayant, selon moi, le mme nombre, doivent par consŽquent tre Žgales.

Mais, pour prŽvenir ce paradoxe, jĠajouterai quĠune grande, comme une petite ligne, ne sont chacune que le rŽsultat de leur Loi et de leur nombre ;et quĠainsi quoique lĠune et lĠautre aient toujours, dans la mme classe, la mme Loi et le mme nombre, cette Loi et ce nombre agissent toujours diversement dans chacune dĠelles; cĠest-ˆ-dire, avec plus ou moins de force, dĠactivitŽ ou de durŽe ; dĠo lĠon voit que le rŽsultat qui en proviendra, doit exprimer aux yeux toutes ces diffŽrences sensibles, quoique le Principe qui varie son action, soit lui-mme invariable.

CĠest lˆ, nĠen doutons pas, ce qui peut seul expliquer la diffŽrence universelle de tous les Etres des deux natures, tant de ceux qui dans lĠune ou lĠautre, occupent des classes diffŽrentes, que de ceux qui sont de la mme classe et de la mme espce ; cĠest lˆ ce qui peut faire comprendre comment tous les individus dĠune mme classe sont diffŽrents, quoiquĠils aient la mme Loi, la mme source et le mme nombre.

CĠest par lˆ aussi que sont anŽantis les nombres conventionnels et arbitraires, que les GŽomtres emploient dans leurs mesures sensibles et vŽritablement les inconvŽnients o cette mesure les entra”ne, nous en font voir clairement les dŽfectuositŽs. Car, vouloir choisir la mesure de lĠŽtendue, dans lĠŽtendue, cĠest sĠexposer ˆ tre obligŽ de tronquer cette mesure, ou de la prolonger, lorsque lĠŽtendue sur laquelle on lĠa assise vient ˆ recevoir des variations ; et comme ces variations nĠarrivent pas toujours juste sous des nombres multiples, ou sous-multiples de la mesure donnŽe ; quĠelles peuvent tomber sur des parties de nombres qui ne soient pas des entiers, par rapport au nombre principal, il faut nŽcessairement que la mesure donnŽe subisse la mme mutilation ; il faut enfin admettre ce que les calculateurs appellent des fractions dĠunitŽ, comme si jamais un Etre simple, ou une unitŽ pouvait se diviser.

Du calcul de lĠinfini

Si les MathŽmaticiens se fussent attachŽs ˆ cette dernire rŽflexion, ils auraient pris une plus juste idŽe dĠun savant calcul quĠils ont inventŽ : savoir, celui de lĠinfini. Ils auraient vu quĠils ne pouvaient jamais trouver lĠinfiniment grand dans la Matire qui est bornŽe ˆ trois ElŽments, mais bien dans les nombres qui sont les puissances de tout ce qui existe, et qui vraiment nĠont de bornes, ni dans notre pensŽe, ni dans leur essence. Au contraire, ils auraient reconnu quĠils ne pouvaient trouver le calcul de lĠinfiniment petit que dans la Matire, dont la division indŽfinie des molŽcules se conoit toujours possible, quoique nos sens ne puissent pas toujours lĠopŽrer ; mais ils nĠeussent jamais cherchŽ cette sorte dĠinfini dans les nombres, puisque lĠunitŽ Žtant indivisible, elle est le premier terme des Etres, et nĠadmet aucun nombre avant elle.

Des mesures conventionnelles

Rien nĠest donc moins conforme au Principe vrai, que cette mesure conventionnelle que lĠhomme sĠest Žtablie dans ses procŽdŽs gŽomŽtriques, et par consŽquent, rien nĠest moins propre ˆ lĠavancer dans les connaissances qui lui sont absolument nŽcessaires.

Le secours dĠune telle mesure est, je le sais, de la plus grande utilitŽ, dans les dŽtails matŽriels du commerce de la vie sociale et corporelle de lĠhomme ; aussi je ne prŽtends pas quĠil soit bl‰mable de lĠappliquer ˆ cet emploi ; tout ce que je lui demanderais, ce serait de ne pas avoir lĠimprudence de la porter jusque dans ses recherches sur les VŽritŽs naturelles, parce que dans ce genre, elle ne peut que le tromper ; que les erreurs, mmes les plus simples, sont ici de la plus importante consŽquence, et que toutes les VŽritŽs Žtant liŽes, il nĠy en a pas une qui puisse recevoir la moindre atteinte, sans la communiquer ˆ toutes les autres.

Les nombres quatre et neuf, que jĠannonce comme appartenant essentiellement, lĠun ˆ la ligne droite et lĠautre ˆ la ligne courbe, nĠont pas lĠinconvŽnient quĠon vient de remarquer dans la mŽthode arbitraire ; puisque ces nombres restent toujours intacts, quoique leur facultŽ sĠŽtende ou se resserre dans toutes les variations dont lĠŽtendue est susceptible ; aussi, dans la rŽalitŽ des choses, nĠy a-t-il jamais de fraction dans un Etre, et si nous nous rappelons ce qui a ŽtŽ dit prŽcŽdemment sur la nature des Principes des Etres corporels, nous verrons que puisquĠils sont indivisibles en qualitŽ dĠEtres simples, les nombres qui ne font que les reprŽsenter et les rendre sensibles, doivent jouir de la mme propriŽtŽ.

Mais, je le rŽpte encore, tout ceci est hors du sensible et de la Matire, ainsi, je ne me flatte pas quĠun grand nombre mĠentende. CĠest pour cela que je mĠattends quĠon reviendra encore ˆ la charge, et quĠon me demandera comment il sera possible dĠŽvaluer les diffŽrentes Žtendues du mme ordre, si je donne sans exception ˆ toutes les lignes droites, le nombre quatre, et ˆ toutes les lignes circulaires et courbes, le nombre neuf. On me demandera, dis-je, ˆ quel signe on pourra conna”tre fixement les diffŽrentes manires dont le mme nombre agit sur des Žtendues inŽgales, et comment il faudra sĠy prendre pour dŽterminer avec justesse, une Žtendue quelconque.

Il mĠest inutile de chercher une autre rŽponse que celle que jĠai faite sur cet objet. Je dirai donc que si celui qui me fait cette question nĠa en vue de conna”tre lĠŽtendue que pour son propre usage corporel, et pour ses besoins ou ses gožts sensibles, comme il nĠy a rien en ce genre qui ne soit relatif, les mesures conventionnelles et relatives sont suffisantes ; parce que par le seul secours des sens, on peut porter la rŽgularitŽ jusquĠau point de rendre lĠerreur inapprŽciable aux sens.

Mais, sĠil sĠagit de conna”tre plus que cette valeur relative et dĠapproximation, si lĠon demande ˆ trouver la valeur fixe et rŽelle de lĠŽtendue ; comme cette valeur est en raison de lĠaction de son nombre, et que le nombre nĠest pas Matire, il est aisŽ de voir si cĠest dans lĠŽtendue matŽrielle, quĠon peut trouver la rgle que lĠon dŽsire, et si nous avons eu tort de dire que la vraie mesure de lĠŽtendue ne saurait tre connue par les sens corporels : alors, si ce nĠest point dans les sens corporels que cette mesure se peut trouver, il ne faudra pas rŽflŽchir longtemps pour juger o elle doit tre, puisque nous nĠavons cessŽ de reprŽsenter quĠil nĠy avait dans tout ce qui existe, que du sensible et de lĠintellectuel.

Nous voyons donc ds lors ce que les GŽomtres ont ˆ nous apprendre, et quelles sont les erreurs dont ils bercent notre intelligence, en ne lui offrant que des mesures prises dans le sensible, et par consŽquent relatives, pendant quĠelle conoit quĠil y en a de vraies et quĠelle est faite pour les conna”tre.

De la vraie mesure

Nous voyons en mme temps repara”tre ici cette VŽritŽ universelle qui fait lĠobjet de cet Ouvrage, savoir, que cĠest dans le Principe seul des choses, quĠil est possible dĠen Žvaluer juste propriŽtŽs, et que quelque difficultŽ quĠil y ait ˆ savoir y lire, il est incontestable que ce Principe rŽglant tout, mesurant tout, ds quĠon lĠŽloigne, on ne trouvera rien.

Je dois ajouter nŽanmoins, que quoiquĠil soit possible par le secours de ce Principe, de parvenir ˆ juger sžrement de la mesure de lĠŽtendue, puisque cĠest lui-mme qui la dirige, ce serait une vraie profanation de lĠemployer ˆ des combinaisons matŽrielles, car il peut nous faire dŽcouvrir des VŽritŽs plus importantes que celles qui nĠauraient de rapport quĠˆ la Matire ; et les sens, comme nous lĠavons dit, sont suffisants pour diriger lĠhomme dans les choses sensibles. Nous voyons mme que les Etres au-dessous de lĠhomme, nĠont pas dĠautre Loi, et que leurs sens suffisent ˆ leurs besoins ; ainsi, pour cet objet purement relatif, la MathŽmatique vraie et juste, en un mot, la MathŽmatique intellectuelle serait non seulement superflue, mais mme elle ne serait pas comprise.

Quelle plus grande inconsŽquence nĠest-ce donc pas de vouloir assujettir et subordonner cette MathŽmatique invariable et lumineuse, ˆ celle des sens, qui est si bornŽe et si obscure ; de vouloir que celle-ci tienne lieu de lĠautre ; enfin, de vouloir que ce soit le sensible qui serve de rgle et de guide ˆ lĠintellectuel ?

Nous ne faisons lˆ cependant que montrer de nouveau lĠinconvŽnient auquel les GŽomtres se sont exposŽs ; car, en cherchant ˆ lĠŽtendue une mesure sensible, et nous la donnant comme rŽelle, ils nĠont pas vu quĠelle Žtait variable comme lĠŽtendue mme, et que loin de diriger la Matire, elle Žtait elle-mme dans la dŽpendance de cette Matire, puisquĠelle en suivait nŽcessairement le cours et tous les rŽsultats de relation.

Alors, ds que les nombres quatre et neuf, que jĠai avouŽ tre la mesure des deux sortes de lignes possibles, sont entirement ˆ couvert de cette sujŽtion ; je ne dois pas craindre dĠerrer, en leur donnant toute ma confiance, et en les annonant, ainsi que je lĠai fait, comme la vraie mesure, chacun dans leur classe.

JĠavouerai quĠil mĠest dur de ne pouvoir exposer ces VŽritŽs, sans sentir combien elles sont humiliantes pour les GŽomtres, puisque, par les efforts quĠils font journellement pour confondre ces deux mesures, ils nous obligent ˆ dire que mme les plus cŽlbres dĠentre eux ne savent pas encore la diffŽrence dĠune ligne droite ˆ une ligne courbe, ainsi quĠon le verra ci-aprs plus en dŽtail.

Du mouvement

Mais lĠerreur que lĠon vient dĠapercevoir nĠest pas la seule quĠils aient faite sur lĠŽtendue ; non seulement cĠest dans elle quĠils ont cherchŽ sa mesure, comme nous lĠavons fait observer, mais mme ils y ont encore cherchŽ la source du mouvement. NĠosant jamais sĠŽlever au-dessus de cette tŽnŽbreuse matire qui les environne, ils ont cru pouvoir fixer un espace et une borne au principe de ce mouvement, de faon que, selon ce systme, il nĠest plus possible, hors de cette borne, de rien concevoir dĠactif et qui se meuve.

SĠils ne se sont pas faits encore une idŽe plus juste du mouvement, nĠest-ce pas toujours par la mme mŽprise qui leur fait confondre les choses les plus distinctes, nĠest-ce pas parce quĠils ne cherchent que dans lĠŽtendue, au lieu de chercher dans son Principe ?

Car cette Žtendue nĠayant que des propriŽtŽs relatives, ou des abstractions, il lui est impossible de rien offrir de fixe, et dĠassez stable pour que lĠintelligence de lĠhomme sĠy repose dĠune manire satisfaisante ; et vouloir trouver dans elle la source de son mouvement, cĠest rŽpŽter toutes ces tentatives insuffisantes qui ont ŽtŽ dŽjˆ renversŽes, et vouloir soumettre le Principe ˆ sa production, pendant que selon lĠordre naturel et vrai des choses lĠÏuvre fut toujours au-dessous de son Principe gŽnŽrateur.

CĠest donc dans le Principe immatŽriel de tous les Etres, soit intellectuels, soit corporels, que rŽside essentiellement la source du mouvement qui se trouve en chacun dĠeux. CĠest par lĠaction de ce Principe, que se manifestent toutes leurs facultŽs, selon leur rang et leur emploi personnel, cĠest-ˆ-dire, intellectuelles dans lĠordre intellectuel, et sensibles dans lĠordre sensible.

Or, si la seule action du Principe des Etres corporels est le mouvement, si cĠest par lˆ seul quĠils croissent, quĠils se nourrissent ; enfin, quĠils manifestent et rendent sensibles et apparentes toutes leurs propriŽtŽs, et par consŽquent lĠŽtendue mme, comment peut-on donc faire dŽpendre ce mouvement de lĠŽtendue ou de la Matire, puisquĠau contraire cĠest lĠŽtendue ou la Matire, qui vient de lui ? Comment peut-on dire que ce mouvement appartienne essentiellement ˆ la Matire, pendant que cĠest la Matire qui appartient essentiellement au mouvement ?

Il est incontestable que la Matire nĠexiste que par le mouvement ; car nous voyons que quand les corps sont privŽs de celui qui leur est accordŽ pour un temps, ils se dissolvent et disparaissent insensiblement. Il est tout aussi certain par cette mme observation, que le mouvement qui donne la vie aux corps, ne leur appartient point en propre, puisque nous le voyons cesser dans eux, avant quĠils aient cessŽ dĠtre sensibles ˆ nos yeux ; de mme que nous ne pouvons douter quĠils ne soient absolument dans sa dŽpendance, puisque la cessation de ce mouvement est le premier acte de leur destruction.

DĠailleurs, rappelons-nous cette Loi de rŽaction universelle ˆ laquelle tous les Etres corporels sont assujettis, et reconnaissons que si les Principes immatŽriels des Etres corporels, sont eux-mmes soumis ˆ la rŽaction dĠun autre Principe, ˆ plus forte raison les rŽsultats sensibles de ces Principes, tels que lĠŽtendue et autres, doivent nŽcessairement Žprouver cette sujŽtion.

Concluons donc, que si tout dispara”t ˆ mesure que le mouvement se retire, il est Žvident que lĠŽtendue nĠexiste que par le mouvement, ce qui est bien diffŽrent de dire que le mouvement est ˆ lĠŽtendue et dans lĠŽtendue.

Cependant, de cette assertion que cĠest le mouvement qui fait lĠŽtendue, on pourrait infŽrer que le mouvement Žtant de lĠEssence des Principes immatŽriels, que nous devons reconna”tre ˆ prŽsent comme indestructibles, il est impossible que ce mouvement nĠexiste pas toujours, et par consŽquent, que lĠŽtendue ou la Matire ne soit Žternelle ; ce qui nous replongerait dans ces prŽcipices tŽnŽbreux, dont jĠai pris tant de soin de prŽserver mes Lecteurs ; car je le sais, on pourrait mĠobjecter quĠon ne peut pas concevoir de mouvement sans Žtendue.

Cette dernire proposition est vraie dans lĠordre sensible, o lĠon ne peut concevoir de mouvement qui ne produise lĠŽtendue, ou qui ne se fasse dans lĠŽtendue ; mais, quoique les Principes qui enfantent le mouvement dans lĠordre sensible, soient immatŽriels, ce serait tre dans lĠerreur que dĠadmettre leur action comme nŽcessaire et comme Žternelle, puisque nous avons vu quĠils nĠŽtaient que des Etres secondaires, nĠayant quĠune action particulire et non pas infinie, et quĠils Žtaient absolument dans la dŽpendance dĠune Cause active et intelligente, qui leur communiquait cette action pour un temps, comme elle la leur retirait, selon lĠordre et la Loi de la Cause premire.

Des deux sortes de mouvements

Bien plus, cĠest dans cet ordre sensible mme, o nous pouvons trouver des preuves dĠun mouvement sans Žtendue ; quoique dans cette rŽgion sensible, il se fasse toujours dans lĠŽtendue. Pour cet effet, remarquons quĠen raison de cette double Loi universelle qui rŽgit la Nature corporelle, il se trouve deux sortes de mouvements dans tous les Corps.

Premirement, celui de leur croissance, ou lĠaction mme qui manifeste et soutient leur Existence sensible.

En second lieu, celui de leur tendance vers la Terre, qui est leur Centre commun ; tendance qui se fait conna”tre, tant dans la chute des Corps, que dans la pression que leur propre pesanteur fait sur eux-mmes, ou sur la surface terrestre.

Ces deux mouvements sont directement opposŽs lĠun ˆ lĠautre. Aussi le second de ces mouvements, ou la tendance des Corps vers leur Centre terrestre, quoiquĠil ne puisse se faire que dans lĠŽtendue, ne produit cependant pas dĠŽtendue, comme le premier mouvement, ou celui de la croissance et de lĠexistence de ces mmes Corps.

Au contraire, lĠun tend ˆ dŽtruire ce que lĠautre produit ; puisque, si les Etres corporels pouvaient se rŽunir dans leur Centre, ils seraient ds lors sans action, sans manifestation sensible, en un mot sans mouvement, et par consŽquent sans Žtendue ; puisquĠil est certain que tous ces effets nĠont lieu que parce que les Etres qui les produisent sont sŽparŽs de leur Centre.

Or, si de ces deux mouvements, dont lĠun produit lĠŽtendue, comme nous lĠavons dit, il y en a un qui la dŽtruit, celui-lˆ au moins ne devra pas se regarder comme appartenant ˆ lĠŽtendue, quoiquĠil nĠait lieu que dans lĠŽtendue ; ce serait donc lˆ o lĠon apprendrait ˆ rŽsoudre cette objection, quĠon ne peut concevoir de mouvement sans Žtendue, et ˆ ne plus croire gŽnŽralement que le mouvement soit de lĠEssence de toutes les classes dĠEtres immatŽriels, puisque ceux de la classe sensible nĠen sont dŽpositaires que pour un temps.

 

Du mouvement immatŽriel

Fortifions encore cette vŽritŽ, quĠil peut y avoir du mouvement sans Žtendue. NĠavons-nous pas admis quĠil ne saurait y avoir que des Etres sensibles et des Etres intellectuels ; si cĠest la classe de ces derniers qui rŽgit lĠautre, et qui lui fait donner ce mouvement producteur des choses sensibles, cĠest elle qui par Essence, doit tre la vŽritable source du mouvement ; comme telle, elle est dĠun autre ordre que la classe des Principes immatŽriels corporels qui lui sont subordonnŽs ; il doit donc y avoir dans cette classe, une action et des rŽsultats qui soient comme elle, distincts et indŽpendants du sensible, cĠest-ˆ-dire, dans lesquels le sensible ne soit pour rien.

Ainsi, puisque le sensible nĠest pour rien dans toutes les actions qui appartiennent ˆ la Cause premire, et dans tous les rŽsultats immatŽriels qui en proviennent ; sĠil ne fait quĠen recevoir la vie passive qui le soutient pendant la durŽe du temps ; si enfin tous les effets sensibles, pendant le temps actuel de leur existence mme, sont absolument sans aucune influence sur la classe purement intellectuelle, ˆ plus forte raison cette classe a-t-elle pu agir avant lĠexistence des choses sensibles, et peut agir aprs leur disparition, puisque le moment o ces choses sensibles auront vŽcu, nĠaura pas mme dŽrangŽ dĠun instant, lĠaction de la Cause premire.

Alors, quoique dans le sensible, le mouvement et lĠŽtendue soient nŽcessairement liŽs lĠun ˆ lĠautre, cela nĠempche point que dans la classe supŽrieure, il ne doive y avoir Žternellement un mouvement ou une action, quand mme rien de sensible ne serait existant, et dans ce sens on peut dire avec certitude, que quoiquĠon ne puisse concevoir dĠŽtendue sans mouvement, il est cependant incontestable quĠon peut concevoir du mouvement sans Žtendue, puisque le Principe du mouvement, soit sensible, soit intellectuel, est hors de lĠŽtendue.

RŽunissant ensuite toutes ces observations, on doit voir sĠil est possible de jamais attribuer avec raison aucun mouvement ˆ lĠŽtendue, comme en faisant lĠEssence nŽcessaire, et si lĠhomme ne sĠŽgare pas, lorsquĠil en cherche lˆ le principe et la connaissance.

Du nombre du mouvement

JĠai dit en gŽnŽral que le mouvement nĠŽtait autre chose que lĠeffet de lĠaction, ou plut™t lĠaction mme, puisquĠils sont insŽparables. JĠai reconnu en outre, que dans les choses sensibles, il y avait deux sortes de mouvements ou dĠactions opposŽes ; savoir, la croissance et la dŽcroissance, ou la force qui Žloigne les corps de leur Centre, et leur propre Loi qui tend ˆ les en rapprocher. Mais, comme le dernier de ces mouvements ne fait que revenir sur les traces de lĠautre, dans le mme temps, et selon la mme Loi, dans lĠordre inverse, nous ne craignons point dĠerrer, en les annonant comme provenant tous les deux du mme nombre ; et le moindre des GŽomtres sait que ce nombre est quatre.

Qui ne sait, en effet, que tous les mouvements et toutes les rŽvolutions possibles des corps, se font en Progression gŽomŽtrique quaternaire, soit ascendante, soit descendante ? Qui ne sait que ce nombre quatre est la Loi universelle du cours des Astres, celle de la MŽcanique, de la Pyrotechnie, celle, en un mot, de tout ce qui se meut dans la RŽgion corporelle soit naturellement soit par la main des hommes ?

Et vŽritablement, si la vie agit sans interruption, et que son action soit toujours nouvelle ; cĠest-ˆ-dire, si elle cro”t ou dŽcro”t sans cesse dans les Etres corporels et sujets ˆ la destruction, quelle autre Loi que celle de la Progression gŽomŽtrique ascendante ou descendante saurait convenir ˆ la Nature ?

En effet, la Progression arithmŽtique en est entirement bannie, parce quĠelle est stŽrile et quĠelle ne peut embrasser que des faits bornŽs ou des rŽsultats toujours Žgaux et toujours uniformes. Aussi les hommes ne devraient-ils jamais lĠappliquer quĠˆ des objets morts, ˆ des divisions fixes, ou ˆ des assemblages immobiles ; et quand ils ont voulu lĠemployer pour dŽsigner les actions simples et vivantes de la Nature, comme celles de lĠAir, celles qui produisent la chaleur et le froid, et toutes les autres causes des rŽvolutions de lĠAtmosphre, leurs rŽsultats ou leurs divisions, ont ŽtŽ trs vicieuses, en ce quĠelles ont donnŽ ˆ la multitude, une idŽe fausse du Principe de vie ou dĠaction corporelle, dont la mesure nĠŽtant point sensible, ne peut, sans la plus grossire mŽprise, se tracer sur la Matire.

Nous nĠinduirons donc personne en erreur, en donnant la Progression gŽomŽtrique quaternaire, comme Žtant le principe de la vie des Etres, ou en assurant que le nombre' de toute action est quatre, quelque inconnu que soit ce langage.

Du nombre de lĠŽtendue

Mais ce que nous nĠavons point encore fixŽ, cĠest de savoir quel est le nombre de lĠŽtendue. Il faut donc le dire, cĠest ce mme nombre neuf qui a ŽtŽ appliquŽ ci-devant ˆ la ligne circulaire. Oui, la ligne circulaire et lĠŽtendue ont un tel rapport, elles sont tellement insŽparables, quĠelles portent absolument le mme nombre, qui est neuf.

Si elles ont le mme nombre, elles ont nŽcessairement la mme mesure et le mme poids ; car ces trois principes marchant toujours dĠaccord, lĠun ne peut tre dŽterminŽ, quĠil ne dŽtermine Žgalement les deux autres.

De la ligne circulaire

Effectivement, quelque nouveau que cela doive para”tre, je ne puis me dispenser dĠavouer que lĠŽtendue et la ligne circulaire ne sont quĠune mme chose ; cĠest-ˆ-dire, quĠil nĠy a dĠŽtendue que par la ligne circulaire, et rŽciproquement quĠil nĠy a que la ligne circulaire qui soit corporelle et sensible ; cĠest-ˆ-dire, enfin, que la Nature matŽrielle et Žtendue ne peut tre formŽe que de lignes qui ne sont pas droites, ou, ce qui est la mme chose, quĠil nĠy a pas une seule ligne droite dans la Nature, comme on le verra ci-aprs.

Je nĠai quĠun mot ˆ dire avant dĠen venir lˆ, qui est que si les Observateurs eussent examinŽ ceci de plus prs, ils auraient rŽsolu depuis longtemps une question qui nĠest pas encore clairement dŽcidŽe parmi eux, savoir, si la gŽnŽration et la reproduction se font par des Ïufs, ou par des vers ou Animaux spermatiques ; ils auraient vu que rien nĠŽtant sans enveloppe ici-bas, et toute enveloppe, ou toute Žtendue, Žtant circulaire, tout est ver dans la Nature, parce que tout est Ïuf ; et rŽciproquement tout est Ïuf, parce que tout est ver. Je reviens ˆ mon sujet. Il ne suffit pas, je le sais, dĠavoir exclus de la Nature, la ligne droite, il faut exposer les raisons qui mĠy dŽterminent.

Premirement, si nous suivons lĠorigine de toutes les choses sensibles et matŽrielles, nous ne pourrons nier que le Principe des Etres corporels ne soit le Feu, mais que leur corporisation ne vienne de lĠEau, et quĠainsi les Corps ne commencent par le fluide.

En second lieu, nous ne pourrons nier aussi que ce fluide ne soit le principe qui opre la dissolution des Corps, et quĠensuite le Feu nĠen opre la rŽintŽgration, puisquĠune des plus belles Lois de la VŽritŽ est que lĠordre direct et lĠordre inverse aient un cours uniforme en sens contraire.

Mais tout fluide nĠest quĠun assemblage de particules sphŽriques ; et cĠest mme la forme sphŽrique de ces particules qui donne au fluide la propriŽtŽ quĠil a de sĠŽtendre et de circuler. Alors, si les Corps prennent lˆ leur naissance, il est donc constant quĠils doivent conserver dans leur Žtat de perfection, la mme forme quĠils ont reue ˆ leur origine, comme ils la reprŽsentent encore dans leur dissolution en particules fluides et sphŽriques et par cette raison les Corps doivent se considŽrer comme un assemblage de ces mmes globules sphŽriques, mais qui ont pris de la consistance, en proportion de ce que leur Feu a plus ou moins dessŽchŽ la partie grossire de leur humide. A quelque degrŽ que lĠon porte cet assemblage de globules sphŽriques, il est donc Žvident que le rŽsultat sera toujours sphŽrique et circulaire comme son principe.

Veut-on se convaincre matŽriellement de ce que jĠavance ? Que lĠon fixe avec attention les corps dont les dimensions nous paraissent droites, observons les surfaces les plus unies ; chacun sait quĠon nĠy pourra dŽcouvrir quĠinŽgalitŽs, quĠŽlŽvations et quĠenfoncements ; chacun sait, dis-je, ou doit savoir que les surfaces des Corps, vues de prs, nĠoffrent aux yeux quĠune multitude de sillons.

Mais ces sillons eux-mmes ne sont composŽs que de ces inŽgalitŽs, et ceci ˆ lĠinfini, et tant que nos yeux ou les instruments dont nous les aidons pourront sĠŽtendre, nous ne verrons jamais, soit dans les surfaces des Corps, soit dans les sillons quĠelles nous prŽsentent, quĠune rŽunion de plusieurs particules sphŽriques qui ne se touchent que par un point de leur surface.

QuĠon examine donc alors sĠil est possible dĠy admettre de ligne droite.

De la ligne droite

QuĠon ne mĠobjecte pas cet intervalle qui existe entre deux points donnŽs, et entre lesquels on peut supposer une ligne droite qui correspondent de lĠun ˆ lĠautre.

Premirement, ces deux points, ainsi sŽparŽs, ne sont plus censŽs faire corps ensemble. Ainsi la ligne droite quĠon supposerait ente eux, serait purement dans la pensŽe, et ne pourrait pas tre conue comme corporelle et sensible. Secondement, cet intervalle, qui les sŽpare, est lui-mme rempli de particules mercurielles aŽriennes, qui Žtant sphŽriques, comme celles des autres Corps, ne pourraient jamais se toucher que par leur surface ; ainsi cet intervalle serait corps, et par cette raison sujet aux mmes inŽgalitŽs que les Corps ; ce qui sĠaccorde entirement avec ce qui a ŽtŽ dit prŽcŽdemment sur les principes de la Matire, qui, malgrŽ leur union, ne sauraient jamais se confondre.

NĠy ayant donc aucune continuitŽ dans les corps, tout y Žtant successif et interrompu, il est impossible dans aucun sens dĠy supposer et dĠy reconna”tre de lignes droites.

Outre les raisons que nous venons de voir, il en est dĠautres qui viennent ˆ lĠappui, et qui confirment lĠŽvidence de ce Principe. Je me suis dŽcidŽ ˆ convenir que le nombre quatre Žtait le nombre de la ligne droite ; jĠai vu depuis, de concert avec tous les Observateurs, que le nombre quatre Žtait aussi celui qui dirigeait toute espce de mouvement quelconque ; il y a donc une grande analogie entre le principe du mouvement et la ligne droite, puisque nous leur voyons porter le mme nombre, puisque dĠailleurs nous avons reconnu que dans ce mouvement rŽsidait la source et lĠaction des choses corporelles et sensibles, et quĠen mme temps nous avons vu que la ligne droite Žtait lĠemblme de lĠinfinitŽ et de la continuitŽ des productions du point dont elle Žmane.

Or jĠai assez dŽmontrŽ que le mouvement, quoique produisant les choses corporelles et sensibles, ou lĠŽtendue, ne saurait cependant jamais appartenir en propre ˆ cette mme Žtendue, ni en dŽpendre ; alors donc, si la ligne droite a le mme nombre que ce mouvement, elle doit avoir la mme Loi et la mme propriŽtŽ ; cĠest-ˆ-dire, que quoiquĠelle dirige les choses corporelles et Žtendues, jamais elle ne pourra se mŽlanger avec elles, ni sĠy confondre et devenir sensible, puisque le principe ne peut se confondre avec sa production.

Ce sont toutes ces raisons rŽunies, qui doivent empcher de jamais admettre de ligne droite dans la Nature corporelle.

 

De la quadrature du cercle

Rappelons donc ici tous nos principes ; le nombre quatre est celui du mouvement, cĠest celui de la ligne droite, en un mot, cĠest le nombre de tout ce qui nĠest pas corporel et sensible. Le nombre neuf est celui de lĠŽtendue et de la ligne circulaire, qui constitue universellement lĠŽtendue, cĠest-ˆ-dire, quĠil est le nombre des corps et de toutes les parties des corps ; car il faut absolument regarder la ligne circulaire comme la production nŽcessaire du mouvement qui se fait dans le temps.

Ce sont lˆ les deux seules et uniques Lois que nous puissions reconna”tre, et avec elles nous pouvons sans doute embrasser tout ce qui existe, puisquĠil nĠy a rien qui ne soit, ou dans lĠŽtendue, ou hors de lĠŽtendue, qui ne soit passif ou actif, rŽsultat ou Principe, passager ou immuable, corporel ou incorporel, pŽrissable ou indestructible.

Prenant donc ces deux Lois pour guides, nous reviendrons ˆ la manire dont nous avons vu que les GŽomtres avaient considŽrŽ les deux seules sortes de lignes possibles, la droite et la courbe ; et nous jugerons sĠil est vrai que le cercle soit, comme ils le prŽtendent, un assemblage de lignes droites, puisquĠau contraire, il nĠy a pas de ligne droite, prise dans le corporel, qui ne soit un assemblage de lignes courbes.

CĠest pourtant, faute dĠavoir discernŽ les diffŽrents nombres de ces deux diffŽrentes lignes, que depuis son exil lĠhomme cherche ˆ les concilier, ou ce qui est la mme chose, t‰che de dŽcouvrir ce que lĠon nomme la quadrature du cercle ; car, avant sa chute, connaissant la nature des Etres, il ne se serait pas consumŽ en efforts inutiles, et ne se serait pas livrŽ ˆ la recherche dĠune dŽcouverte dont il ežt Žvidemment connu lĠimpossibilitŽ ; il nĠežt ŽtŽ ni assez aveugle, ni assez imprudent, pour vouloir rapprocher des principes aussi diffŽrents que ceux de la ligne droite et de la ligne courbe ; en un mot, il ne fžt jamais venu ˆ sa pensŽe de croire pouvoir changer la nature des Etres, et de faire en sorte que neuf valžt quatre, ou que quatre valžt neuf ; ce qui est ˆ la lettre lĠobjet de lĠŽtude et de lĠoccupation des GŽomtres.

QuĠon essaie en effet de concilier ces deux nombres, comment y parviendra-t-on ; comment adapter neuf avec quatre, comment diviser neuf par quatre, ou, ce qui est la mme chose, partager neuf en quatre parties sans y admettre de fractions, qui, selon ce quĠon a vu, ne peuvent se trouver dans les Principes naturels des choses, quoiquĠelles puissent sĠopŽrer sur leurs rŽsultats, qui, ne sont que des assemblages ? Car, aprs avoir trouvŽ deux pour quotient, ne nous resterait-il pas toujours une UnitŽ, quĠil faudrait diviser Žgalement par ce mme nombre quatre ?

Nous voyons donc que cette quadrature est impraticable en figure, ou dans le corporel et le sensible, et quĠelle ne saurait jamais avoir lieu quĠen nombre et immatŽriellement ; cĠest-ˆ-dire, en admettant le Centre qui est corporel et Quaternaire, comme on en sera convaincu dans peu. Je laisse donc ˆ penser ˆ prŽsent si cette quadrature est admissible, de la manire dont les hommes sĠen occupent ; si lĠimpossibilitŽ nĠen est pas Žvidemment dŽmontrŽe, et si alors nous devons tre ŽtonnŽs quĠon nĠait encore rien trouvŽ sur cet objet ; car, en fait de VŽritŽ, une approximation, ou rien, cĠest la mme chose.

De la longitude

Il en faut dire autant de la longitude, quĠun si grand nombre dĠhommes cherche sur la surface terrestre avec tant dĠŽmulation ; et pour en juger, il sera suffisant dĠobserver la diffŽrence qui existe entre la longitude et la latitude. La latitude est horizontale et va du Sud au Nord. Or, comme ce Sud nĠest dŽsignŽ par aucun des points imaginaires, inventŽs par les Astronomes pour nous expliquer lĠUnivers, mais trs certainement par le Soleil, dont le Midi vertical varie, en sĠŽlevant ou en sĠabaissant chaque jour par rapport au jour prŽcŽdent, il suit que cette latitude est nŽcessairement circulaire et variable, et comme telle, elle porte le nombre neuf dĠaprs tous les principes qui viennent dĠtre Žtablis.

Au contraire, la longitude est perpendiculaire, et vient de lĠEst qui est toujours au mme point dĠŽlŽvation, quoique cet Est se montre chaque jour ˆ diffŽrents points de lĠhorizon. Ainsi la longitude Žtant fixe et toujours la mme, est lĠimage rŽelle de la ligne droite, et par consŽquent porte le nombre quatre. Or nous venons de voir lĠincompatibilitŽ des deux nombres quatre et neuf ; comment est-il donc possible de trouver le perpendiculaire dans lĠhorizontal, comment assimiler le supŽrieur ˆ lĠinfŽrieur, comment enfin dŽcouvrir lĠEst sur la surface terrestre, puisquĠil nĠest pas dans sa RŽgion ?

Quand jĠai dit que lĠEst Žtait fixe, on a bien vu que je ne parlais pas de celui que donne le lever du Soleil, puisquĠil change tous les jours. DĠailleurs lĠespce de longitude, que le Soleil donne de cette manire, nĠest toujours quĠhorizontale par rapport ˆ nous, comme la latitude, et par cela seul trs dŽfectueuse.

Mais je parle du vŽritable Est dont le lever du Soleil nĠest que le signe indicatif, et qui se manifeste visiblement et plus juste dans lĠaplomb et la perpendiculaire ; de cet Est, qui par son nombre quatre, peut seul embrasser tout lĠespace, puisquĠen se joignant au nombre neuf ou celui de lĠŽtendue, cĠest-ˆ-dire, unissant lĠactif au passif, il forme le nombre treize, qui est le nombre de la Nature.

Il nĠest donc pas plus possible de trouver cette longitude sur la Terre, que de concilier la ligne droite avec la ligne courbe, et que de trouver la mesure de lĠŽtendue et le mouvement dans lĠŽtendue ; nouvelle preuve de la vŽritŽ des principes que nous avons exposŽs.

Du calcul solaire et lunaire

Nous devons appliquer encore cette Loi ˆ une autre observation, et dire que cĠest par la raison de cette mme diffŽrence du nombre quatre au nombre neuf, quĠon nĠa pu jusquĠˆ prŽsent et quĠon ne pourra jamais faire quadrer juste le calcul Lunaire avec le calcul Solaire. Car la Lune est neuvaire, comme Žtant attachŽe ˆ la Terre qui nĠa que des courbes en latitude ; le Soleil, au contraire, quoique dŽsignant la latitude par le Sud, est nŽanmoins dans son Est terrestre, ou dans le lieu de son lever, lĠimage du principe de la longitude, ou de la ligne droite, et comme tel il est quaternaire. DĠailleurs il est clairement distinct de la rŽgion de la Terre, ˆ laquelle il communique la rŽaction ˆ sa facultŽ vŽgŽtative, nouvel indice de son activitŽ quaternaire ; en un mot, son quaternaire se manifeste sur la Lune mme par les quatre phases que nous apercevons sur elle, et qui se dŽterminent par ses diffŽrentes positions par rapport au Soleil dont elle reoit la lumire.

Ainsi appliquant ˆ cet exemple le principe qui nous occupe pour le prŽsent, on verra clairement pourquoi le calcul Solaire et le calcul Lunaire sont incompatibles, et que le vrai moyen de parvenir ˆ la connaissance des choses, est de commencer par ne pas les confondre, mais de les suivre et de les examiner chacune selon le nombre et les Lois qui leur sont propres.

Des systmes astronomiques

Que ne mĠest-il permis de mĠŽtendre plus au long, sur ce nombre neuf que jĠattribue ˆ la Lune, et par consŽquent ˆ la Terre dont elle est le Satellite ? Je montrerais par le nombre de cette Terre, quel est son emploi et sa destination dans lĠUnivers ; cela pourrait mme nous donner des indices sur la vŽritable forme quĠelle porte, et rŽpandre encore plus de jour sur le systme actuel qui ne lĠadmet pas comme immobile, mais, au contraire, comme parcourant un trs grand orbite.

Car les Astronomes se sont peut-tre un peu trop pressŽs dans leurs jugements ; et avant de donner toute leur confiance ˆ leurs observations, ils auraient dž examiner lequel parmi les Etres corporels doit agir le plus, ou de celui qui donne la rŽaction, ou de celui qui la reoit ; si le feu nĠest pas le plus mobile des ElŽments, et le sang plus agile que les corps dans lesquels il circule ; ils auraient dž penser que la Terre, quoique nĠoccupant pas le centre des orbites des Astres, pouvait cependant leur servir de RŽcipient, et ds lors devant recevoir et attendre leurs influences, sans tre forcŽe dĠajouter une seconde action corporelle, ˆ lĠaction vŽgŽtative qui lui est propre, et dont ces Astres sont privŽs.

Enfin les plus simples expŽriences sur le C™ne, leur auraient prouvŽ la vraie forme de la Terre ; et nous pourrions leur offrir, dans la destination de cette mme Terre, dans le rang quĠelle occupe parmi les Etres crŽŽs, et dans les propriŽtŽs de la perpendiculaire ou de la ligne droite, des difficultŽs insurmontables, et que leurs systmes ne pourraient rŽsoudre.

Il arriverait peut-tre aussi que ces difficultŽs ne seraient pas senties, parce que lĠAstronomie sĠest isolŽe comme toutes les Sciences o lĠhomme a mis la main, quĠelle a considŽrŽ la Terre, ainsi que chacun des corps cŽlestes, comme des Etres distincts, et sans liaison les uns aux autres ; en un mot, parce que lĠhomme a agi lˆ aussi inconsidŽrŽment que dans tout le reste, cĠest-ˆ-dire, quĠil nĠa point portŽ la vue sur le principe de lĠexistence de tous ces corps, sur celui de leurs Lois et de leur destination, et que par cette raison il ne conna”t pas encore quel en est le premier objet.

De la Terre

Bien plus, cĠest par un motif louable en apparence, quĠil a cherchŽ ˆ ravaler la Terre, en la comparant ˆ lĠimmensitŽ et ˆ la grandeur des Astres ; il a eu la faiblesse de croire que cette Terre nĠŽtant quĠun point dans lĠUnivers, mŽritait peu lĠattention de la premire Cause ; quĠil serait contre la vraisemblance que cette Terre fžt au contraire ce quĠil y a de plus prŽcieux dans la crŽation, et que tout ce qui existe autour ou au-dessus dĠelle, lui v”nt apporter son tribut ; comme si cĠŽtait sur une mesure sensible, que lĠAuteur des choses džt Žvaluer ses Ouvrages, et que leur prix ne fžt pas plut™t dans la noblesse de leur emploi et dans leurs propriŽtŽs, que dans la grandeur de lĠespace et de lĠŽtendue quĠils occupent.

CĠest peut-tre cette fausse combinaison qui aura conduit lĠhomme ˆ cette autre combinaison plus fausse encore, par laquelle il affecte de ne se pas croire digne lui-mme des regards de son Auteur ; il a cru nĠŽcouter que lĠhumilitŽ, en refusant dĠadmettre que cette Terre mme, et tout ce que lĠUnivers contient nĠŽtaient faits que pour lui ; il a feint de craindre de trop Žcouter son orgueil, en se livrant ˆ cette pensŽe.

Mais il nĠa pas craint lĠindolence et la l‰chetŽ qui suivent nŽcessairement de cette feinte modestie ; et si lĠhomme Žvite de se regarder aujourdĠhui comme devant tre le Roi de lĠUnivers, cĠest quĠil nĠa pas le courage de travailler ˆ en retrouver les Titres, que les devoirs lui en paraissent trop fatigants, et quĠil craint moins de renoncer ˆ son Žtat et ˆ tous ses droits, que dĠentreprendre de les remettre dans leur valeur. Cependant, sĠil voulait un instant sĠobserver lui-mme, il verrait bient™t quĠil devrait mettre son humilitŽ, ˆ avouer quĠil est avec raison au dessous de son rang, mais non ˆ se croire dĠune nature ˆ nĠavoir jamais pu lĠoccuper, ni ˆ ne pouvoir jamais y rentrer.

De la pluralitŽ des mondes

Que ne puis-je donc, je le rŽpte, me livrer ˆ tout ce que jĠaurais ˆ dire sur ces matires ? Que ne puis-je montrer les rapports qui se trouvent entre cette Terre et le corps de lĠhomme, qui est formŽ de la mme substance, puisquĠil en est provenu ? Si mon plan me le permettait, je prendrais dans leur analogie incontestable, le tŽmoignage de lĠuniformitŽ de leurs Lois, et de leurs proportions, dĠo il serait aisŽ de voir quĠils ont lĠun et lĠautre le mme but ˆ remplir.

Ce serait mme lˆ, o lĠon apprendrait pourquoi jĠai enseignŽ au commencement de cet Ouvrage, que lĠhomme Žtait si fort intŽressŽ ˆ maintenir son corps en bon Žtat ; parce que sĠil est fait ˆ lĠimage de la Terre, et que la Terre soit le fondement de la crŽation corporelle, il ne peut conserver sa ressemblance avec elle, quĠen rŽsistant comme elle aux forces qui la combattent continuellement. On y verrait aussi que cette Terre lui doit tre respectable comme sa mre, et quĠŽtant, aprs la Cause intelligente et lĠhomme, le plus puissant des Etres de la Nature temporelle, elle est elle-mme la preuve quĠil nĠexiste pas dĠautres Mondes corporels que celui qui nous est visible.

Car cette opinion de la pluralitŽ des Mondes, est encore prise dans la mme source de toutes les erreurs humaines ; cĠest pour vouloir tout sŽparer, tout dŽmembrer, que lĠhomme suppose une multitude dĠautres Univers, dont les Etoiles sont les Soleils, et qui nĠont pas plus de correspondance entre eux, quĠavec le Monde que nous habitons ; comme si cette existence ˆ part Žtait compatible avec lĠidŽe que nous avons de lĠUnitŽ ; et comme si, en qualitŽ dĠEtre intellectuel, dans le cas que ces Mondes supposŽs existassent, lĠhomme nĠen aurait pas la connaissance.

Alors, sĠil peut et doit avoir la connaissance de tout ce qui existe, il faut nŽcessairement que rien ne soit isolŽ, et que tout se tienne ; puisque cĠest avec un seul et mme principe que lĠhomme embrasse tout et quĠil ne le pourrait avec ce seul et mme principe, si tous les Etres crŽŽs corporellement nĠŽtaient pas semblables entre eux et de la mme nature.

Oui, sans doute, il y a plusieurs Mondes, puisque le plus petit des Etres en est un, mais tous tiennent ˆ la mme cha”ne et comme lĠhomme a le droit de porter la main jusquĠau premier anneau de cette cha”ne, il ne saurait en approcher, quĠil ne touche ˆ la fois tous les Mondes.

On verrait de plus dans le tableau des propriŽtŽs de la Terre, que pour le bien-tre de lĠhomme, soit sensible, soit intellectuel, elle est une source fŽconde et inŽpuisable ; quĠelle rassemble toutes les proportions, tant numŽriques que de figure ; quĠelle est le premier point dĠappui que lĠhomme a rencontrŽ dans sa chute, et quĠen cela il ne saurait trop en priser lĠimportance, puisque sans elle il serait tombŽ beaucoup plus bas.

Du nombre neuvaire

Que serait-ce donc si jĠosais parler du Principe qui lĠanime, et en qui rŽsident toutes les facultŽs de vŽgŽtation et autres vertus que je pourrais exposer ? CĠest bien alors que les hommes apprendraient ˆ avoir de la vŽnŽration pour elle, quĠils sĠoccuperaient davantage de sa Culture et quĠils la regarderaient comme lĠentrŽe de la route quĠils ont ˆ parcourir pour retourner au lieu qui leur a donnŽ la naissance.

Mais je nĠen ai peut-tre dŽjˆ que trop dit sur ces objets, et si jĠallais plus loin, je craindrais dĠusurper des droits qui ne mĠappartiennent pas. Je reviens donc aux nombres quatre et neuf, que jĠai annoncŽs comme Žtant propres, lĠun ˆ la ligne droite, et lĠautre ˆ la ligne courbe ; comme Žtant aussi lĠun le nombre du mouvement, ou de lĠaction, et lĠautre celui de lĠŽtendue ; car il se pourrait que ces nombres parussent supposŽs et imaginaires.

Il est ˆ propos que je fasse voir pour quelle raison je les emploie, et pourquoi je prŽtends quĠils conviennent chacun naturellement aux lignes auxquelles je les ai attribuŽs ; commenons par le nombre neuf, ou celui de la ligne circulaire et de lĠŽtendue.

Sans doute, quĠil ne rŽpugnera ˆ personne de considŽrer une circonfŽrence comme un zŽro ; car quelle figure peut plus que le zŽro ressembler ˆ une circonfŽrence ? Il rŽpugnera moins encore dĠen regarder le centre comme une UnitŽ, puisquĠil est impossible que pour une circonfŽrence, il y ait plus dĠun centre ; tout le monde sait aussi quĠune UnitŽ jointe ˆ un zŽro donne dix, en cette sorte 10. Ainsi nous pouvons envisager le cercle entier, comme faisant dix ou 10, cĠest-ˆ-dire le centre avec la circonfŽrence.

Mais nous pouvons Žgalement regarder le cercle entier, comme un Etre corporel dont la circonfŽrence est la forme ou le corps, et dont le centre est le Principe immatŽriel. Or nous avons vu avec assez de dŽtail, quĠon ne devait jamais confondre ce Principe immatŽriel avec la forme corporelle et Žtendue ; que quoique ce soit sur leur union quĠest fondŽe lĠexistence de la Matire, cependant cĠŽtait une erreur impardonnable de les prendre pour le mme Etre, et que lĠintelligence de lĠhomme pouvait toujours les sŽparer.

Alors, sŽparer ce Principe de sa forme corporelle, nĠest-ce pas la mme chose que de sŽparer le centre de sa circonfŽrence, et par consŽquent la mme chose que dĠ™ter lĠunitŽ 1 du denaire 10. Mais, si on ™te une unitŽ du dŽnaire 10, il est bien certain quĠil ne restera plus que neuf en nombre ; cependant il nous restera en figure le zŽro, 0, ou la ligne circulaire, ou enfin la circonfŽrence. Que lĠon voie donc ˆ prŽsent, si le nombre neuf et la circonfŽrence ne se conviennent pas lĠun ˆ lĠautre, et si nous avons eu tort de donner ce nombre neuf ˆ toute Žtendue, puisque nous avons prouvŽ que toute Žtendue Žtait circulaire.

Que lĠon voie aussi, dĠaprs le rapport existant entre le zŽro, qui est comme nul par lui-mme, et le nombre neuf, ou celui de lĠŽtendue, si lĠon aurait dž bl‰mer si lŽgrement ceux qui ont prŽtendu que la Matire nĠŽtait quĠapparente.

Je sais que la plupart des GŽomtres, regardant le nombre des caractres dĠArithmŽtique, comme dŽpendant de la convention de lĠhomme, prendront peu de confiance ˆ la dŽmonstration prŽsente ; je sais mme quĠil en est parmi eux qui ont essayŽ de porter jusquĠˆ vingt, le nombre de ces caractres, pour faciliter les opŽrations de calcul.

Mais, premirement, si plusieurs Nations ont des caractres dĠArithmŽtique, qui ne proviennent que de leur convention, les caractres Arabes doivent en tre exceptŽs, parce quĠils sont fondŽs sur les Lois et la nature des choses sensibles, qui aussi bien que les choses intellectuelles, ont des signes numŽriques qui leur sont propres.

Secondement, comme les GŽomtres ignorent entirement les Lois et les propriŽtŽs des Nombres, ils nĠont pas vu quĠen les multipliant au-delˆ de dix, ils dŽnaturaient tout, et voulaient donner aux Etres un Principe qui nĠŽtait pas simple, et qui nĠoffrait point dĠUnitŽ ; ils nĠont pas vu que lĠUnitŽ Žtant universelle, la somme de tous les Nombres devait principalement nous retracer son image, afin que se montrant aussi rŽelle et aussi inaltŽrable dans ses productions que dans son Essence, cette UnitŽ ežt ˆ nos hommages des droits invincibles, et que lĠhomme fžt inexcusable, sĠil venait ˆ les mŽconna”tre. Ils nĠont pas vu, dis je, que le nombre dix Žtait celui qui portait le plus parfaitement cette empreinte, et quĠainsi la volontŽ de lĠhomme ne pourrait jamais Žtendre au delˆ de dix, les signes des nombres ou des Lois de lĠUnitŽ.

Aussi lĠexpŽrience a pleinement confirmŽ ce principe, et les moyens quĠon avait pris pour le combattre, sont demeurŽs sans aucun succs. Je ne puis donc entreprendre sa dŽfense, et attribuant le nombre un ou lĠUnitŽ, au centre, attribuer le nombre neuf ˆ la circonfŽrence ou ˆ lĠŽtendue.

De la division du cercle

Je ne rappellerai point ici ce que jĠai dit de lĠunion des trois ElŽments fondamentaux, qui se trouvent toujours tous les trois ensemble dans chacune des trois parties des corps ; par o lĠon trouvera facilement un rapport certain du Nombre neuf ˆ la Matire, ou ˆ lĠŽtendue circulaire ; je ne dirai rien non plus de la formation du cube, soit algŽbrique, soit arithmŽtique, qui, lorsque les facteurs nĠont que deux termes, ne peut avoir lieu que par neuf opŽrations, puisque parmi les dix, quĠon y devrait compter ˆ la rigueur, la seconde et la troisime ne sont quĠune rŽpŽtition lĠune de lĠautre, et ds lors doivent se considŽrer comme ne faisant quĠun.

Mais jĠappuierai le principe que jĠai Žtabli, de quelques observations sur la mesure et la division du cercle ; car il est faux de dire que ce sont les GŽomtres qui lĠont divisŽ en trois cent soixante degrŽs, comme Žtant la division la plus commode, et celle qui se prtait le plus facilement ˆ toutes les opŽrations du calcul.

Cette division du cercle en trois cent soixante degrŽs, nĠest point du tout arbitraire ; cĠest la Nature mme qui nous la donne, puisque le cercle nĠest composŽ que de triangles, et quĠil y a six de ces triangles ŽquilatŽraux, dans toute lĠŽtendue de ce mme cercle.

QuĠon suive donc, si lĠon a des yeux, lĠordre naturel de ces nombres, quĠon y joigne le produit qui est la circonfŽrence ou le zŽro, et quĠon voie si ce sont les hommes qui ont Žtabli ces divisions.

Faut-il exposer moi-mme lĠordre naturel de ces nombres ? Toute production quelconque est ternaire, trois. Il y a six de ces productions parfaites dans un cercle, ou six triangles ŽquilatŽraux, six. Enfin la circonfŽrence elle-mme complte lĠÏuvre, et donne neuf ou zŽro,

0. Si lĠon veut donc rŽduire en chiffres tous ces Nombres, nous aurons premirement 3, secondement 6, et enfin 0, lesquels rŽunis donneront 360.

QuĠon fasse ensuite telles multiplications quĠon voudra, sur les Nombres que nous venons de reconna”tre comme constituant le cercle ; alors, comme tous les rŽsultats en seront neuvaires, on ne doutera plus de lĠuniversalitŽ du nombre neuf dans la Matire.

On ne doutera pas non plus de lĠimpuissance de ce nombre, quand on rŽflŽchira quĠavec quelque nombre quĠon le joigne, il nĠen altre jamais la nature ; ce qui, pour ceux qui en auront la clef, sera une preuve frappante de ce que nous avons dit, que la forme ou lĠenveloppe pouvait varier, sans que son Principe immatŽriel cess‰t dĠtre immuable et indestructible.

Du cercle artificiel

CĠest par ces observations simples et naturelles, que lĠon peut parvenir ˆ apercevoir lĠŽvidence du principe que jĠexpose. CĠest-lˆ en mme temps, un des moyens qui peuvent indiquer aux hommes, comment on doit procŽder pour lire dans la nature des Etres ; car toutes leurs Lois sont Žcrites sur leur enveloppe, dans leur marche, et dans les diffŽrentes rŽvolutions o leur cours les assujettit.

Par exemple, cĠest pour nĠavoir pas distinguŽ la circonfŽrence naturelle dĠavec la circonfŽrence artificielle, quĠest venue lĠerreur que jĠai relevŽe plus haut sur la manire dont on avait considŽrŽ la circonfŽrence jusquĠˆ prŽsent, cĠest-ˆ-dire, comme un assemblage dĠune infinitŽ de points rŽunis par des lignes droites. Il est vrai que la circonfŽrence que lĠhomme dŽcrit ˆ lĠaide du compas, ne peut se former que successivement ; et dans ce sens on peut la regarder comme lĠassemblage de plusieurs points, qui nĠŽtant marquŽs que lĠun aprs lĠautre, ne sont pas censŽs avoir entre eux dĠadhŽrence ou de continuitŽ ; ce qui fait que lĠimagination y a supposŽ des lignes droites pour les rassembler.

Du cercle naturel

Mais outre que jĠai fait voir en son lieu, que mme dans ces cas-lˆ, la ligne de rŽunion que lĠon admettrait ne serait pas droite, puisque sensiblement il nĠy en a point qui le soit, il ne faut quĠexaminer la formation du cercle naturel, pour reconna”tre la faussetŽ des dŽfinitions quĠon nous donne gŽnŽralement de la ligne circulaire.

Le cercle naturel cro”t ˆ la fois, dans tous les sens ; il occupe et remplit toutes les parties de sa circonfŽrence, car ce nĠest que dans lĠordre sensible et par les yeux de notre Matire, que nous apercevons des inŽgalitŽs nŽcessaires dans les formes corporelles, parce quĠelles ne sont que des assemblages ; au lieu que par les yeux de notre facultŽ intellectuelle, nous voyons partout la mme force et la mme puissance, et nous nĠapercevons plus ces inŽgalitŽs, parce que nous sentons que lĠaction du Principe doit tre pleine et uniforme ; sans cela il serait lui-mme exposŽ : et soit dit en passant, cĠest lˆ ce qui fait tomber toutes ces disputes scholastiques et puŽriles sur le vide ; les yeux bornŽs du corps de lĠhomme doivent en trouver ˆ tous les pas, parce quĠils ne peuvent lire que dans lĠŽtendue ; sa pensŽe nĠen conoit nulle part, parce quĠelle lit dans le Principe, quĠelle voit que ce Principe agit partout, quĠil remplit nŽcessairement tout, puisque la rŽsistance doit tre universelle comme la pression.

On ne peut donc comparer en rien le cercle naturel avec le cercle artificiel, puisque le cercle naturel se crŽe tout ensemble, par la seule explosion de son centre ; au lieu que le cercle artificiel ne commence que par la fin qui est le triangle ; car tout le monde sait, ou doit savoir, que le compas dont on tient une des pointes immobile, ne peut faire avec lĠautre un seul pas, sans prŽsenter un triangle.

Du nombre quaternaire

Venons actuellement aux raisons pour lesquelles le Nombre quatre est celui de la ligne droite.

Je dirai avant tout, que je nĠemploie pas ici ce mot de ligne droite, dans le sens quĠil a, selon le langage reu, par lequel on exprime cette Žtendue qui para”t avoir ˆ nos yeux le mme alignement ; et en effet, ayant dŽmontrŽ quĠil nĠy avait point de ligne droite dans la Nature sensible, je ne pourrais adopter lĠopinion vulgaire ˆ cet Žgard, sans tenir une marche contradictoire avec tout ce que jĠai Žtabli. Je regarderai donc seulement la ligne droite comme Principe, et comme telle, Žtant distinguŽe de lĠŽtendue.

NĠavons-nous pas vu que le cercle naturel croissait en mme temps dans tous les sens, et que le centre jetait ˆ la fois hors de lui-mme la multitude innombrable et intarissable de ses rayons ? Chacun de ces rayons nĠest-il pas regardŽ comme une ligne droite dans le sens matŽriel ? Et vŽritablement, par sa rectitude apparente et par la facultŽ quĠil a de pouvoir se prolonger ˆ lĠinfini, il est lĠimage rŽelle du Principe GŽnŽrateur, qui produit sans cesse hors de lui, et qui ne sĠŽcarte jamais de sa Loi.

Nous avons vu en outre, que le cercle nĠŽtait lui-mme quĠun assemblage de triangles, puisque nous nĠavons reconnu partout que trois principes dans les corps, et que le cercle est corps. Or, si ce rayon, si cette ligne droite en apparence, si enfin lĠaction de ce Principe gŽnŽrateur ne peut se manifester que par une production ternaire, nous nĠaurions quĠˆ rŽunir le nombre de lĠunitŽ du centre, ou de ce Principe gŽnŽrateur, au nombre ternaire de sa production, avec laquelle il est liŽ pendant lĠexistence de lĠEtre corporel, et nous aurions dŽjˆ un indice du quaternaire que nous cherchons dans la ligne droite, selon lĠidŽe que nous en avons donnŽe.

Mais pour quĠon ne croie pas que nous confondons actuellement ce que nous avons distinguŽ avec tant de soin, savoir, le centre qui est immatŽriel, avec la production, ou le triangle qui est matŽriel et sensible, il faut quĠon se rappelle ce qui a ŽtŽ dit sur les Principes de la Matire. JĠai fait voir assez clairement que quoiquĠils produisent la Matire, ils sont cependant immatŽriels eux-mmes ; alors, pris comme tels, il est facile de concevoir une liaison intime du centre, ou du Principe gŽnŽrateur, avec les Principes secondaires ; et comme les trois c™tŽs du triangle, ainsi que les trois dimensions des formes, nous ont indiquŽ sensiblement, que ces Principes secondaires ne sont quĠau nombre de trois, leur union avec le centre nous offre lĠidŽe la plus parfaite de notre quaternaire immatŽriel.

De plus, comme cette manifestation quaternaire nĠa lieu que par lĠŽmanation du rayon hors de son centre ; que ce rayon, qui se prolonge toujours en ligne droite, est lĠorgane et lĠaction du Principe central ; que la ligne courbe, au contraire, ne produit rien ; et quĠelle borne toujours lĠaction et la production de la ligne droite ou du rayon ; nous ne pouvons rŽsister ˆ cette Žvidence ; et nous appliquons sans crainte le nombre quatre ˆ la ligne droite ou au rayon qui la reprŽsente, puisque cĠest la ligne droite et le rayon seul qui peuvent nous donner la connaissance de ce Nombre.

Voilˆ la route par laquelle lĠhomme peut parvenir ˆ distinguer la forme et lĠenveloppe corporelle des Etres, dĠavec leurs Principes immatŽriels, et par-lˆ se faire une idŽe assez juste de leurs diffŽrents nombres, pour Žviter la confusion et marcher avec assurance dans le sentier des observations ; voilˆ, dis-je, le moyen de trouver cette Quadrature dont nous avons parlŽ, et qui ne se pourra jamais dŽcouvrir que par le nombre du centre.

Il est si vrai, en effet, que cette ligne droite, ou ce Quaternaire, est la source et lĠorgane de tout ce qui est corporel et sensible, que cĠest au nombre quatre et au carrŽ, que la GŽomŽtrie ramne tout ce quĠelle veut mesurer ; car elle ne considre tous les triangles quĠelle Žtablit dans cette vue, que comme division et moitiŽ de ce mme carrŽ ; or ce carrŽ nĠest-il pas formŽ par quatre lignes, et par quatre lignes qui sont regardŽes comme droites, ou semblables au rayon, et par consŽquent quaternaires comme lui ?

Faut-il donc quelque chose de plus, pour dŽmontrer que par leur procŽdŽ mme, les GŽomtres prouvent ce que je leur avance ? CĠest-ˆ-dire, que le Nombre qui produit les Etres, est le mme qui leur sert de mesure ; et ainsi, que la vraie mesure des Etres ne peut se trouver que dans leur Principe, et non pas dans leur enveloppe et dans lĠŽtendue ; puisquĠau contraire, tout ce qui est enveloppe, tout ce qui est Žtendue, ne peut sĠŽvaluer avec prŽcision quĠen se rapprochant du centre, et de ce Nombre Quaternaire, que nous nommons le Principe GŽnŽrateur.

On ne songera pas, je lĠespre, ˆ mĠobjecter que toutes les figures, nommŽes rectilignes en GŽomŽtrie, Žtant bornŽes par des lignes censŽes droites, portent Žgalement le Quaternaire, et quĠainsi je ne devrais pas me borner au carrŽ, pour indiquer la mesure quaternaire ; ce qui semblerait contredire la simplicitŽ et lĠunitŽ du principe annoncŽ.

Quand le fait ne serait pas pour moi, quand il serait faux que les GŽomtres, ainsi que je viens de le dire, ramenassent au carrŽ, tout ce quĠils veulent mesurer, il suffirait, de ce que nous venons de dire sur ce quaternaire immatŽriel, pour convenir que toutes les choses sensibles provenant de lui, doivent conserver sensiblement sur elles la marque de cette origine quaternaire ; or ce quaternaire Žtant absolument le seul Principe GŽnŽrateur des choses sensibles, Žtant le seul Nombre ˆ qui cette propriŽtŽ de production soit essentielle, il est Žgalement indispensable quĠil nĠy ait parmi les choses sensibles quĠune seule figure qui nous lĠindique, et cette figure, on lĠa dit, cĠest le carrŽ.

De la racine carrŽe

Et comment cette vŽritŽ ne se montrerait-elle pas pour nous parmi les choses sensibles, puisque nous la trouvons indiquŽe clairement et dĠune manire incontestable, dans la Loi numŽrique, cĠest-ˆ-dire, dans ce que lĠhomme possde ici-bas de plus intellectuel et de plus sžr ? Comment, dis je, pourrions-nous trouver plus dĠune mesure quaternaire, ou ce qui est la mme chose, plus dĠun carrŽ, dans les Figures sensibles et corporelles qui font lĠobjet de la GŽomŽtrie, puisque dans cette Loi numŽrique, ou de calcul, dont nous venons de parler, il est impossible de trouver plus dĠun nombre carrŽ ?

Je sais que ceci doit Žtonner, et quelque incontestable que soit cette proposition, elle para”tra nouvelle sans doute ; car il est gŽnŽralement reu quĠun carrŽ numŽrique est le produit dĠun Nombre quelconque, multipliŽ par lui-mme, et lĠon ne met pas mme en question que tous les Nombres nĠaient cette propriŽtŽ.

Mais, puisque lĠanalogie que nous avons dŽcouverte dans toutes les classes entre les Principes et leurs productions, ne suffit pas encore pour dessiller les yeux sur ce point ; puisque, malgrŽ lĠunitŽ du carrŽ parmi toutes les figures sensibles que lĠhomme peut tracer, les GŽomtres se sont persuadŽs quĠil peut y avoir plus dĠun carrŽ numŽrique ; je vais entrer dans dĠautres dŽtails qui confirmeront la vŽritŽ de ce que je viens dĠavancer.

Le carrŽ en figure est trs certainement le quadruple de sa base ; et sĠil nĠest que lĠimage sensible du carrŽ intellectuel et numŽrique, dĠo il provient, il faut absolument que ce carrŽ numŽrique et intellectuel soit le type et le modle de lĠautre ; cĠest-ˆ-dire, que de mme que le carrŽ en figure est le quadruple de sa base, de mme le carrŽ numŽrique et intellectuel doit tre le quadruple de sa racine.

Or je puis certifier ˆ tous les hommes, et ils le peuvent conna”tre comme moi, quĠil nĠy a quĠun seul Nombre qui soit le quadruple de sa racine. Je me dispenserai mme, autant que je le pourrai, de le leur indiquer positivement, soit parce quĠil est trop facile ˆ trouver, soit parce que ce sont des VŽritŽs que je nĠexpose quĠˆ regret.

Mais, me dira-t-on, si je nĠadmets quĠun seul carrŽ numŽrique, comment faudra-t-il donc considŽrer les produits de tous les autres nombres multipliŽs par eux-mmes ? Car enfin, sĠil nĠy a quĠun seul carrŽ numŽrique, il ne peut aussi y avoir quĠune seule racine carrŽe parmi tous les nombres ; et cependant il nĠest pas un seul nombre qui ne puisse se multiplier par lui-mme : alors, tous les nombres pouvant se multiplier par eux-mmes, que seront-ils donc, sĠils rie sont pas des racines carrŽes ?

Je conviens que tout nombre quelconque peut se multiplier par lui-mme, et par consŽquent quĠil nĠen est point qui ne puisse se regarder comme racine ; je fais de plus avec le moindre des calculateurs quĠil nĠest pas de racine qui ne soit moyenne proportionnelle entre son produit et lĠunitŽ ; mais pour que tous ces nombres fussent des racines carrŽes, il faudrait quĠils fussent tous en rapport de quatre avec lĠunitŽ ; or parmi cette multitude de diffŽrentes racines dont la quantitŽ ne peut jamais tre fixŽe, attendu que les nombres sont sans bornes, il nĠy a absolument quĠun seul nombre ou quĠune seule racine, qui soit dans ce rapport de quatre avec lĠunitŽ ; il est donc clair que le Nombre qui se trouve avoir ce rapport, est le seul qui mŽrite essentiellement le nom de racine carrŽe ; et toutes les autres racines se trouvant avoir des rapports diffŽrents avec lĠunitŽ, pourront prendre des noms tirŽs de ces diffŽrents rapports, mais elles ne devront jamais prendre le nom de racines carrŽes, puisque leur rapport avec lĠunitŽ ne sera jamais quaternaire.

Par la mme raison, quoique toutes les racines Žtant multipliŽes par elles-mmes, rendent un produit ; cependant puisque toute racine est moyenne proportionnelle entre son produit et lĠunitŽ, il faut de toute nŽcessitŽ que ce produit lui-mme soit ˆ sa racine ce que sa racine est ˆ lĠunitŽ ; alors sĠil nĠest quĠune seule racine qui soit dans le rapport de quatre avec lĠunitŽ, ou qui fait carrŽe, il est incontestable quĠil ne peut y avoir non plus quĠun seul produit qui soit dans le rapport de quatre avec sa racine, et par consŽquent quĠil ne peut y avoir quĠun seul carrŽ.

Tous les autres produits nĠŽtant point dans ce rapport quaternaire avec leur racine, ne devront donc pas se considŽrer comme des carrŽs, mais ils porteront les noms de leurs diffŽrents rapports avec leur racine, comme les racines qui ne sont pas carrŽes, portent les noms de leurs diffŽrents rapports avec lĠunitŽ.

En un mot, sĠil Žtait vrai que toutes les racines fussent des racines carrŽes, toutes les racines en raison double, donneraient certainement des carrŽs qui feraient doubles les uns des autres, et lĠon sait quĠen nombre cela est absolument impossible ; voilˆ pourquoi nous nĠadmettons quĠun seul carrŽ, et quĠune seule racine carrŽe. CĠest donc pour nĠavoir pas pris une idŽe assez juste dĠune racine carrŽe, que les GŽomtres en ont attribuŽ les propriŽtŽs ˆ tous les nombres, tandis quĠelles ne convenaient exactement quĠˆ un seul nombre.

Il faut remarquer nŽanmoins que la diffŽrence qui se trouve entre cette seule Racine carrŽe et toutes les autres racines, de mme quĠentre le seul produit carrŽ admissible et tous les autres produits numŽriques, ne provient que de la qualitŽ des facteurs, dĠo elle se rŽpand sur les rŽsultats qui en proviennent. Dans le fait, cĠest toujours le quaternaire qui dirige toutes ces opŽrations quelconques ; ou, pour parler plus clairement, dans toute espce de multiplication, nous trouverons toujours, premirement lĠunitŽ ; secondement le premier facteur ; troisimement le second facteur, et enfin le rŽsultat, ou le produit qui provient de lĠaction mutuelle des deux facteurs.

Et quand je dis, dans toute espce de multiplication, cĠest que ceci se trouve vrai, non seulement dans tous les produits auxquels nous connaissons deux Racines ou deux facteurs, comme dans la multiplication de deux diffŽrents nombres lĠun par lĠautre ; mais aussi dans tous les produits o nous ne connaissons quĠune seule racine, parce que cette racine se multipliant par elle-mme, nous offre toujours distinctement nos deux facteurs.

CĠest donc lˆ ce qui nous reprŽsente avec une nouvelle Žvidence, le pouvoir rŽel de ce nombre quatre, Principe de toute production, et gŽnŽrateur universel, de mme que les vertus de cette ligne droite qui en est lĠimage et lĠaction.

CĠest lˆ aussi o nous trouvons une nouvelle preuve de la distinction des choses sensibles et des choses intellectuelles, ainsi que de tout ce qui a ŽtŽ dit sur leur diffŽrent nombre, puisque dans toutes les multiplications numŽriques, nous connaissons sensiblement trois choses, savoir les deux facteurs et le produit, au lieu que nous ne connaissons quĠintellectuellement lĠunitŽ ˆ laquelle elles ont rapport, et que cette unitŽ nĠentre jamais dans lĠopŽration des choses composŽes.

Nous voyons donc alors pourquoi nous avons reconnu ce quaternaire comme Žtant ˆ la fois le Principe et la mesure fixe de tous les Etres, et pourquoi tout produit quelconque, soit lĠŽtendue, soit toutes les diffŽrentes propriŽtŽs de cette Žtendue, sont engendrŽes et dirigŽes par ce quaternaire.

Des dŽcimales

Les GŽomtres eux-mmes nous confirment tous les avantages qui ont ŽtŽ attribuŽs jusquĠici au quaternaire, et cela par les divisions quĠils emploient sur le rayon pour Žvaluer son rapport avec la circonfŽrence ? Ils ont soin de le diviser dans le plus grand nombre de parties quĠil leur est possible, afin de rendre lĠapproximation moins dŽfectueuse. Mais dans toutes les divisions quĠils mettent en usage, il est important dĠobserver quĠils emplient toujours les dŽcimales. Or, par un calcul que nous nĠexposerons pas ici, quoiquĠil soit assez connu, on ne peut nier quĠune dŽcimale, et le quaternaire nĠaient des rapports incontestables, puisquĠils ont tous deux le privilge de correspondre et dĠappartenir ˆ lĠunitŽ. En se servant des dŽcimales, les GŽomtres marchent donc encore par le quaternaire.

Je sais quĠˆ la rigueur on pourrait diviser le rayon par dĠautres Nombres que par les dŽcimales ; je sais mme que ces dŽcimales ne rendent jamais des rŽsultats justes, comme la division du cercle en trois cent soixante degrŽs, dĠo lĠon pourrait infŽrer que ni les dŽcimales, ni le quaternaire avec lequel elles sont unies dĠune manire insŽparable, ne sont pas la vraie mesure.

Mais il faut observer que la division du cercle en trois cent soixante degrŽs, est parfaitement exacte, parce quĠelle tombe sur le vrai nombre de toutes les formes ; au lieu que la division dŽcimale exprimant le nombre du Principe immatŽriel de ces mmes formes, ne peut se trouver juste en nature sensible, sur le rayon corporel, ni sur aucune espce de Matire.

Cela nĠempche pas que de toutes les divisions que lĠhomme pouvait choisir, les dŽcimales ne soient celle qui lĠapproche le plus du point quĠil dŽsire ; on peut dire mme quĠen cela, comme dans bien dĠautres circonstances, il a ŽtŽ conduit sans le savoir, par la loi et le Principe des choses ; que son choix est une suite de la lumire naturelle qui est en lui, et qui tend toujours ˆ lĠamener au Vrai, et que le moyen quĠil a pris, tout nul et tout inutile quĠil soit pour lui, en ce quĠil veut le faire cadrer avec lĠŽtendue et avec la Matire, est nŽanmoins le meilleur quĠil avait ˆ prendre en ce genre.

Du carrŽ intellectuel

Ainsi, malgrŽ le peu de succs que lĠhomme a retirŽ de ses efforts, on sera toujours obligŽ de convenir que la division quĠil a faite du rayon en parties dŽcimales, confirme ce que jĠai dit sur lĠuniversalitŽ de la mesure quaternaire.

Quelque rŽserve que je me sois promis, aprs tout ce que jĠai dŽvoilŽ touchant le nombre quatre et touchant la racine carrŽe, il nĠest aucun de mes lecteurs qui ne jugent que lĠun et lĠautre ne soient les mmes ; ainsi il ne serait plus temps de le dissimuler ; et mme mĠŽtant avancŽ jusque-lˆ, je me trouve comme engagŽ ˆ leur avouer quĠen vain chercheraient-ils la source des sciences et des lumires ailleurs que dans cette Racine carrŽe, et dans le carrŽ unique qui en rŽsulte.

Et vŽritablement sĠil est possible ˆ ceux qui liront cet Žcrit, de saisir par eux-mmes la liaison de tout ce que jĠexpose ˆ leurs yeux, et de prendre une idŽe convenable du carrŽ numŽrique et intellectuel que je leur prŽsente, je suis en quelque sorte obligŽ de convenir de la vŽritŽ et de ne plus leur refuser un aveu quĠils mĠarrachent.

Je vais donc prŽsenter prŽalablement, autant que la prudence et la discrŽtion me le permettront, quelques-unes des propriŽtŽs de ce quaternaire, et pour me rendre plus intelligible, je le considŽrerai comme le carrŽ sensible et corporel qui en est la figure et la production, cĠest-ˆ-dire comme ayant quatre c™tŽs visibles et distincts.

En examinant chacun de ces quatre c™tŽs sŽparŽment, on pourra se convaincre que le carrŽ dont il sĠagit, est vraiment la seule route qui puisse mener lĠhomme ˆ lĠintelligence de tout ce qui est contenu dans lĠUnivers, de mme que cĠest le seul appui qui doive le soutenir contre toutes les temptes quĠil est obligŽ dĠessuyer pendant son voyage dans le temps.

Mais pour mieux sentir les avantages infinis attachŽs ˆ ce carrŽ, rappelons-nous ce qui en a ŽtŽ dit en le comparant avec la circonfŽrence ; nous y apprendrons que la circonfŽrence est faite pour borner et sĠopposer ˆ lĠaction du centre ou du carrŽ, et quĠils rŽagissent mutuellement lĠun sur lĠautre, que par consŽquent elle arrte les rayons de la lumire, au lieu que le carrŽ Žtant par lui-mme le Principe de cette lumire, son vŽritable objet est dĠŽclairer ; en un mot, que la circonfŽrence retient lĠhomme dans des liens et dans une prison, tandis que le carrŽ lui est donnŽ pour sĠen dŽlivrer.

Effets de la circonfŽrence

CĠest en effet lĠinfŽrioritŽ de cette circonfŽrence qui fait tous les malheurs de lĠhomme parce quĠil ne peut en parcourir tous les points que successivement, ce qui lui fait sentir dans toute lĠŽtendue la peine du temps pour laquelle il nĠŽtait pas fait ; au lieu que le carrŽ comme correspondant avec lĠunitŽ, ne lĠassujettit point ˆ cette Loi, puisquĠˆ lĠimage de son Principe, son action est entire et sans interruption.

Il faut cependant avouer que la Justice mme a favorisŽ lĠhomme jusque dans les punitions quĠelle lui a infligŽes, et que cette circonfŽrence qui lui a ŽtŽ donnŽe pour le borner et lui faire expier ses premiers Žgarements, ne le laisse pas sans espoir et sans consolation ; car au moyen de cette circonfŽrence, lĠhomme peut parcourir tout lĠUnivers et revenir au point dĠo il est parti, sans tre obligŽ de se retourner, cĠest-ˆ-dire, sans perdre de vue le centre. CĠest mme lˆ pour lui lĠexercice le plus utile et le plus salutaire, comme on voit que lorsquĠon veut aimanter une lame de fer, il faut aprs chaque frottement, la ramener ˆ lĠaimant en lui faisant faire un circuit, sans cela elle perdrait la vertu quĠelle vient de recevoir.

 

SupŽrioritŽ du carrŽ

NŽanmoins, malgrŽ cette propriŽtŽ de la circonfŽrence, il nĠy a nulle comparaison ˆ en faire avec le carrŽ, puisque celui-ci instruit lĠhomme directement des vertus du centre, et que sans quitter sa place, cet homme peut par ce moyen atteindre et embrasser les mmes choses que par le secours de la circonfŽrence, il ne saurait conna”tre sans en parcourir tous les points.

Enfin celui qui est tombŽ dans la circonfŽrence, tourne autour du centre, parce quĠil sĠest ŽcartŽ de lĠaction de ce centre ou du rayon qui est droit et il tourne toujours, parce que lĠaction bonne est universelle, et quĠil la trouve partout sur son chemin et en opposition ; au lieu que celui qui tient au centre, ou au carrŽ qui en est lĠimage et le nombre, est toujours fixe et toujours le mme.

Il est inutile, sans doute, de pousser plus loin cette comparaison allŽgorique, parce que je ne doute pas, que dans ce que je viens de dire, des yeux intelligents ne fassent bien des dŽcouvertes.

Ce nĠest donc pas sans raison que jĠai pu annoncer ce carrŽ, comme Žtant supŽrieur ˆ tout, puisque nĠy ayant absolument que deux sortes de lignes, la droite et la courbe ; tout ce qui ne tient pas ˆ la Ligne droite, ou au carrŽ, est nŽcessairement circulaire et ds lors temporel et pŽrissable.

CĠest donc en vertu de cette supŽrioritŽ universelle, que jĠai dž faire pressentir ˆ lĠhomme les avantages infinis quĠil pourrait trouver dans ce carrŽ, ou ce nombre quaternaire, sur lequel je me suis proposŽ de donner quelques dŽtails prŽliminaires ˆ mes Lecteurs.

Mesure de la circonfŽrence

Nous les prions de se souvenir que le carrŽ gŽnŽralement connu, nĠest que lĠimage et la figure du carrŽ numŽrique et intellectuel ; ils concevront sans doute aussi, que nous ne nous proposons de leur parler que du carrŽ numŽrique intellectuel qui agit sur le temps et qui dirige le temps ; et que celui-lˆ mme est la preuve quĠil existe un autre carrŽ hors du temps, mais dont la connaissance entire nous est interdite, jusquĠˆ ce que nous soyons nous-mmes hors de la prison temporelle ; et cĠest pour cela que je nĠai pas dž parler des termes de la Progression quaternaire, qui sĠŽlvent au-dessus des Causes agissant dans le temps.

DĠaprs cela, pour faire concevoir comment ce carrŽ contient tout, et mne ˆ la connaissance de tout, observons quĠen MathŽmatique ce sont les quatre angles droits qui mesurent toute la circonfŽrence ; et comme ces quatre angles dŽsignent chacun une RŽgion particulire, il est clair que le carrŽ embrasse lĠEst, lĠOuest, le Nord et le Sud ; or, si dans tout ce qui existe, soit sensible, soit intellectuel, nous ne saurions jamais trouver que ces quatre RŽgions, que pourrons-nous donc concevoir au-delˆ ? Et quand nous les aurons parcourues dans une Classe, ne devrons-nous pas nous regarder comme certains quĠil ne nous restera plus rien de cette Classe, ˆ conna”tre ?

De la mesure du temps

CĠest pourquoi celui qui aurait observŽ avec soin et avec persŽvŽrance les quatre points Cardinaux de la CrŽation corporelle, nĠaurait plus rien ˆ apprendre en Astronomie, et il pourrait se flatter de possŽder ˆ fond le Systme de lĠUnivers, ainsi que le vŽritable arrangement des corps CŽlestes ; cĠest-ˆ-dire, quĠil aurait la connaissance de la propriŽtŽ des ƒtoiles fixes, de lĠAnneau de Saturne, des Temps et des Saisons convenables ˆ lĠAgriculture, et des deux Causes que peuvent avoir les Žclipses ; car cĠest pour nĠavoir jamais voulu reconna”tre quĠune Loi matŽrielle et visible dans ces Žclipses, que les Observateurs ont niŽ celles qui sont provenues dĠune autre source, et dans un temps diffŽrent du temps indiquŽ par lĠordre sensible.

Quant ˆ lĠordre des mouvements des Astres, lĠhomme pourrait Žgalement en avoir une connaissance certaine, par un examen rŽflŽchi des quatre divisions qui compltent leur cours temporel ; car le Temps est celle des mesures sensibles qui est la moins sujette ˆ erreur, et cĠest pour cette raison que le Temps Žtant la vraie mesure du cours des Astres, on sent quĠil mĠest plus aisŽ dĠestimer juste leurs retours pŽriodiques par le calcul du Temps, que dĠŽvaluer avec prŽcision la longueur de mon bras, par les mesures conventionnelles prises dans lĠŽtendue ; puisque celles-ci nĠont point de base fixe, ni dŽterminŽe par la Nature sensible ; cĠest pour cela quĠune multitude de Nations mesurent lĠespace mme et les distances itinŽraires, par la durŽe ou par le temps.

Des rŽvolutions de la Nature

Par se secours de ce mme carrŽ, lĠhomme parviendrait ˆ se dŽlivrer des tŽnbres Žpaisses qui couvrent encore tous les yeux sur lĠanciennetŽ, lĠorigine et la formation des choses ; il pourrait mme Žclaircir toutes les disputes relatives ˆ la naissance de notre Globe, et ˆ toutes les rŽvolutions qui sont Žcrites sur sa surface, et dont les traces peuvent aussi bien reprŽsenter les suites et les effets de la premire explosion, que ceux des rŽvolutions postŽrieures et successives, que lĠUnivers Žprouve continuellement depuis son origine.

Et en effet, ces rŽvolutions se sont toujours produites par les forces Physiques, quoiquĠelles aient ŽtŽ permises par la Cause premire, et exŽcutŽes sous les yeux de la Cause temporelle supŽrieure, par la continuelle contraction du mauvais Principe, ˆ qui dĠimmenses pouvoirs ont souvent ŽtŽ accordŽs sur le sensible pour la purification de lĠintellectuel ; car, sĠil le faut dire, cette purification de lĠintellectuel est la seule voie qui mne au vrai grand Ïuvre, ou au rŽtablissement de lĠUnitŽ ; or, comment cette purification peut-elle avoir lieu, sans son contraire ou sans sa rŽaction, puisquĠelle doit se faire dans le temps, et que dans le temps aucune action ne peut avoir lieu sans le secours dĠune rŽaction.

Ce qui Žclairerait lĠhomme lˆ-dessus, cĠest quĠon observant les quatre RŽgions dont nous parlons, il verrait quĠil y en a une qui dirige, une qui reoit, et deux qui rŽagissent ; de lˆ il verrait que les dŽsastres dont la Terre offre universellement les vestiges, appartiennent nŽcessairement ˆ lĠaction de deux RŽgions actives opposŽes, savoir, de celle o rgne le Feu, et de celle ou rgne lĠEau. Alors il nĠattribuerait plus les effets dont ses yeux sont tŽmoins tous les jours, ˆ lĠElŽment seul qui para”t les produire, parce quĠil reconna”trait que ces rŽvolutions sont le rŽsultat du combat continuel de ces deux ennemis, dans lequel lĠavantage demeure tant™t ˆ lĠun et tant™t ˆ lĠautre, mais aussi dans lequel lĠun des deux ne peut tre vainqueur, sans que le lieu de la Terre o sĠest passŽ le combat nĠen souffre ˆ proportion, et nĠen reoive des altŽrations et des changements.

Voilˆ pourquoi rien de ce que nous voyons sur la Terre ne doit nous Žtonner, parce que, quand mme les rŽvolutions journalires, que nous ne pouvons nier, nĠauraient pas lieu, ces deux ElŽments ont nŽanmoins commencŽ dĠagir en opposition, ds le moment de lĠorigine des choses temporelles.

Voilˆ pourquoi aussi nous devons tre sžrs que chaque instant produit des rŽvolutions nouvelles, parce que lĠaction de ces deux ElŽments lĠun sur lĠautre, est et sera continuelle jusquĠˆ la dissolution gŽnŽrale. Ainsi tous ces prodiges qui surprennent si fort les Naturalistes, disparaissent ; toutes ces irrŽgularitŽs, toutes ces dŽvastations qui sĠoprent sous nos yeux, de mme que celles dont les restes et les dŽbris annoncent lĠanciennetŽ, ne sont plus difficiles ˆ expliquer, et se concilient parfaitement avec tout ce que lĠon a vu sur les Principes innŽs des Etres, sur leurs actions diffŽrentes et opposŽes les unes aux autres, enfin sur les suites funestes de la contraction universelle.

Mais tous ces PhŽnomnes para”tront bien moins Žtonnants encore, quand nous nous rappellerons que ces deux ElŽments opposŽs, ou ces deux agents, ou cette double Loi universelle dans la Matire, sont toujours dans la dŽpendance de la Cause active et intelligente qui en fait le centre et le lien, et qui peut ˆ son grŽ actionner lĠun ou lĠautre des divers Agents qui lui sont soumis, et mme les livrer ˆ une action infŽrieure et mauvaise.

Nous avons donc un moyen de plus de savoir dĠo ont pu provenir, dans les grandes rŽvolutions, ces excs prodigieux de lĠEau sur le Feu, ou du Feu sur lĠEau ; car il faut simplement songer ˆ la Cause active et intelligente, et reconna”tre que, lorsque les Principes de ces ElŽments ne sont plus dans leurs bornes naturelles, cĠest quĠelle abandonne, ou quĠelle actionne lĠun plus que lĠautre par sa propre vertu, pour lĠaccomplissement des DŽcrets et de la Justice de la Cause premire, et pour laisser agir, ou pour arrter la trop grande contraction du Principe mauvais qui lui est opposŽ.

On voit donc par lˆ que pour savoir les raisons de la marche que cette Cause tient dans lĠUnivers, cĠest dans sa Nature intelligente et dans tout ce qui lui ressemble quĠil faut les chercher ; car, comme elle est ˆ la fois active et intelligente, cĠest son activitŽ qui fait produire les effets sensibles, en communiquant ses diverses actions et rŽactions ˆ tous les Etres temporels ; mais cĠest sa facultŽ intelligente seule qui peut en donner lĠexplication, attendu que cĠest ˆ ce seul titre quĠelle est admise au Conseil ; ainsi il nĠy aura jamais aucun rŽsultat satisfaisant pour ceux qui ne chercheront cette explication que dans la Matire.

Que lĠon applique ceci ˆ tout ce qui a ŽtŽ dit sur la manire de chercher en tout la vŽritŽ des choses, et lĠon verra si les principes qui nous conduisent ne sont pas universels.

Cours temporel des tres

Outre les lumires que la connaissance du carrŽ peut donner, sur la constitution des Etres corporels, sur lĠharmonie Žtablie entre eux, de mme que sur les causes de leur destruction ; il embrasse encore les quatre degrŽs distincts auxquels leur cours particulier les assujettit, et qui nous sont clairement dŽsignŽs par les quatre Saisons ; car, qui ne sait les diffŽrentes propriŽtŽs attachŽes ˆ chacune de ces Saisons ? Qui ne sait que tous les Etres corporels, ne pouvant recevoir la naissance que par la rŽunion de deux actions infŽrieures, il faut premirement et avant tout, que ces deux actions se conviennent et sĠaccordent mutuellement ; ce que lĠon peut appeler lĠAdoption.

Or, cĠest ˆ lĠAutomne que cet acte dĠadoption est attribuŽ, parce quĠalors les Etres, par la Loi de leur Principe immatŽriel, jettent hors dĠeux les germes qui doivent servir ˆ leur reproduction ; et cette Loi ne commence dĠagir que quand ces germes se trouvent placŽs dans leur matrice naturelle. CĠest lˆ le premier degrŽ de leur cours, degrŽ sur lequel la rŽflexion et lĠintelligence dŽcouvriront facilement une infinitŽ de choses que je ne dois pas dire.

Quand les germes sont ainsi adoptŽs par leur matrice, les deux actions concourant ensemble, forment ce que nous devons appeler la conception, qui selon la Loi de cette mme nature corporelle, est indispensable pour la gŽnŽration des Etres de matire. Ce second degrŽ de leur cours se passe pendant lĠHiver, dont lĠinfluence mŽnageant leur force en les tenant dans le repos, et ramassant tout leur feu dans le mme foyer, opre sur eux une rŽaction violente qui leur fait faire effort, et les rend plus propres ˆ se lier et ˆ se communiquer rŽciproquement leurs vertus.

Le troisime degrŽ de leur cours a lieu pendant le Printemps, et nous pouvons regarder cet acte comme celui de la vŽgŽtation ou de la corporisation ; premirement parce quĠil est le troisime, et que nous avons assez montrŽ que le nombre trois Žtait consacrŽ ˆ tout rŽsultat soit corporel, soit incorporel ; en second lieu, parce que les influences salines de lĠhiver venant ˆ cesser aprs avoir rempli leur Loi, qui Žtait de rŽactionner non seulement les Principes des germes gŽnŽrateurs, mais mme ceux de leurs productions, les uns et les autres font usage de leur facultŽ et de leur propriŽtŽ naturelle en manifestant au-dehors tout ce quĠils ont en eux. Aussi, cĠest dans cette saison du Printemps que commencent ˆ para”tre les fruits de cette propriŽtŽ vŽgŽtative, et que nous les voyons sortir du sein o ils ont pris la naissance.

Enfin lĠEtŽ complte tout lĠouvrage ; cĠest alors que toutes ces productions, sortant de la matrice o elles avaient ŽtŽ formŽes, reoivent pleinement lĠaction du Soleil qui les porte ˆ leur maturitŽ, et cĠest lˆ le quatrime degrŽ du cours de tous les Etres corporels terrestres.

On sent cependant quĠil faut en excepter la pluplart des animaux, qui malgrŽ quĠils soient assujettis aux quatre degrŽs que je viens de reconna”tre dans le cours particulier de tous les Etres corporels, ne suivent pas nŽanmoins toujours pour leur gŽnŽration et leur croissance, la Loi et la durŽe ordinaire des saisons ; et cette exception ne doit pas Žtonner ˆ leur Žgard, parce que nĠŽtant pas inhŽrents ˆ la Terre, quoiquĠils viennent dĠelle, il est certain que leur Loi ne doit pas tre semblable ˆ celle des Etres de vŽgŽtation attachŽs ˆ cette mme Terre.

Epoque de lĠunivers

Il ne faudrait pas non plus rejeter le Principe de lĠuniversalitŽ quaternaire, parce quĠon verrait que mme parmi les Etres de vŽgŽtation, les uns nĠattendent pas la rŽvolution entire des quatre saisons pour complŽter leur cours, et que dĠautres ne parviennent ˆ ce complŽment quĠaprs plusieurs rŽvolutions Solaires annuelles. Cette diffŽrence vient de ce que les uns ont besoin dĠune moindre rŽaction, et les autres dĠune plus considŽrable pour agir et pour opŽrer leur Ïuvre particulire. Mais ces quatre degrŽs ou ces quatre actes que je viens de remarquer, ne leur conviennent pas moins, et sĠaccomplissent toujours avec une parfaite exactitude dans les Etres les plus prŽcoces, comme dans ceux qui sont les plus tardifs, parce que selon ce quĠon a vu sur le nombre quatre par rapport ˆ lĠŽtendue, il est celui qui mesure tout, et qui porte son action partout, quoiquĠil ne porte pas partout une action Žgale, et quĠil la proportionne universellement ˆ la diffŽrente nature des Etres.

Ce que lĠon vient de voir sur les propriŽtŽs attachŽes aux quatre saisons, ne rŽpandrait-il pas quelque lumire sur lĠŽpoque o lĠUnivers a pu prendre naissance. Il est vrai que ceci ne peut regarder que ceux qui accordent une origine ˆ lĠUnivers, car pour ceux qui ont ŽtŽ ou assez aveugles ou dĠassez mauvaise foi, pour ne pas lui en reconna”tre une, cette recherche devient superflue. Cependant, persuadŽ que ceux-lˆ mmes auraient profitŽ de ce que je leur dirais ˆ ce sujet, je vais, autant quĠil me sera permis, lever un coin du voile devant leurs yeux.

Si, dans lĠorigine du monde, on considre seulement le premier instant de lĠapparence de sa corporisation, il est certain quĠen se guidant selon lĠordre des saisons, on serait tentŽ de lĠattribuer au Printemps, parce quĠeffectivement cĠest le moment de la vŽgŽtation.

Mais si lĠon portait la vue un peu plus haut, et quĠon examin‰t tous les actes qui ont dž prŽcŽder cette corporisation visible, il faudrait nŽcessairement placer lĠorigine du germe du monde ˆ une autre saison que celle du Printemps. Car lĠon serait obligŽ de convenir que la marche actuelle de la Nature universelle, Žtant la mme quĠau moment de sa naissance, lĠadoption de ses Principes constitutifs a dž se faire alors pour elle, dans les mmes circonstances et dans le mme temps o nous voyons que se fait aujourdĠhui lĠadoption des Principes particuliers qui perpŽtuent son cours et son existence ; cĠest-ˆ-dire, que cette adoption primitive a dž commencer dans lĠAutomne.

CĠest, en effet, lorsque les Etres perdent la chaleur du Soleil, cĠest lorsque cet Astre se retire dĠeux, quĠils se rapprochent et se recherchent, pour supplŽer ˆ son absence en se communiquant leur propre chaleur ; et cĠest lˆ, comme on lĠa vu, le premier acte de ce qui doit se passer corporellement parmi les Etres particuliers de la Nature. Il doit donc en tre de mme pour lĠuniversel ; cĠest lorsque le Soleil a cessŽ dĠtre sensible ˆ ceux quĠil avait ŽchauffŽs jusque-lˆ, que les choses corporelles ont fait le premier pas vers lĠexistence, et que la Nature a commencŽ.

Par la mme analogie on pourrait prŽsumer dans quelle saison cette Nature doit se dŽcomposer et cesser dĠexister ; cĠest-ˆ-dire, quĠen suivant la Loi de son cours actuel, on devrait croire que cĠest dans lĠEtŽ, que cet Univers acquerra le complŽment des quatre actes de son cours universel, que ce complŽment Žtant arrivŽ, il terminera lˆ sa carrire, et que se dŽtachant de la branche, ˆ lĠimage des fruits, il cessera dĠtre, et dispara”tra totalement pendant que lĠarbre auquel il Žtait attachŽ, demeurera stable ˆ jamais.

Ce que je viens de dire a pour base une Loi gŽnŽralement reconnue qui est que les choses finissent toujours par o elles ont commencŽ. Cependant je le rŽpte, quoique les quatre actes du cours temporel sĠaccomplissent dans chacun des Etres, il nĠen est pas cependant en qui cette Loi ne sĠopre dans des temps diffŽrents.

Alors, si ce cours varie du vŽgŽtal ˆ lĠanimal, si mme dans chacune de ces deux classes, il sĠopre si diversement, tant sur les diffŽrentes espces que sur les diffŽrents individus, ˆ plus forte raison doit-il tre plus difficile dĠen fixer les Lois et la durŽe en jugeant du particulier ˆ lĠuniversel. Ainsi, rien nĠest plus loin de ma pensŽe que de vouloir dŽterminer une saison temporelle pour ces grandes Žpoques. Et dans le vrai, ces questions sont entirement superflues pour lĠhomme, dĠautant que par le flambeau quĠil porte en lui-mme, il peut acquŽrir sur ces objets des lumires plus utiles, plus sžres et plus importantes que celles qui ne tombent que sur les pŽriodes des Etres passagers.

Je prie Žgalement quĠon ne me taxe pas de contradiction ou dĠinadvertance, si lĠon mĠa entendu parler du Soleil avant lĠexistence des choses corporelles, je nĠoublie pas que le Soleil que nous voyons, a pris naissance comme tous les corps, et avec tous les corps, mais je sais aussi quĠil y a un autre Soleil trs physique dont celui-ci nĠest que la figure, et sous les yeux duquel tous les actes de la naissance et de la formation de la Nature se sont opŽrŽs, comme la rŽvolution journalire et annuelle des Etres particuliers sĠopre ˆ lĠaspect et par les Lois de notre Soleil corporel et sensible.

Ainsi, pour lĠintŽrt de ceux qui liront ceci, je les exhorte ˆ tre assez rŽservŽs pour ne pas me juger avant de mĠavoir compris ; et sĠils veulent me comprendre, il faut quĠils portent souvent leur vue plus loin que ce que je dis ; car, soit par devoir, soit par prudence, jĠai laissŽ beaucoup ˆ dŽsirer.

Des c™tŽs du carrŽ

Aprs avoir montrŽ en gŽnŽral plusieurs des propriŽtŽs du carrŽ, que jĠannonce toujours comme seul et unique, jĠexposerai brivement quelques-unes de celles qui sont attachŽes ˆ chacun de ses c™tŽs, me rŽservant de traiter de cet emblme universel dĠune manire un peu plus Žtendue, dans la division qui suivra celle-ci.

Le premier de ces c™tŽs, comme base, fondement, ou racine des trois autres c™tŽs, est lĠimage de lĠEtre premier, unique, universel, qui sĠest manifestŽ dans le temps, et dans toutes les productions sensibles, mais qui Žtant sa cause ˆ lui-mme et la source de tout Principe, a sa demeure ˆ part du sensible et du temps ; et pour reconna”tre ce que jĠai dŽjˆ dit plusieurs fois ; savoir, combien les productions sensibles, quoique venant de lui, sont peu nŽcessaires ˆ son existence, il ne faut quĠobserver quel est le nombre qui lui convient, il nĠy a personne qui ne sache que cĠest lĠUnitŽ.

Quelque opŽration que lĠon fasse sur ce nombre pris en lui-mme ; cĠest-ˆ-dire, quĠon le multiplie, quĠon lĠŽlve ˆ telle puissance que lĠimagination pourra concevoir ; que lĠon cherche successivement la racine de toutes ces puissances, ce sera toujours ce mme nombre dĠunitŽ qui demeurera partout pour rŽsultat, de faon que ce nombre un Žtant ˆ la fois sa racine, son carrŽ et toutes ses puissances, existe nŽcessairement par lui et indŽpendamment de tout autre Etre.

Je ne parle point de la division, parce que cette opŽration de calcul ne peut avoir lieu que sur des assemblages, et jamais sur un nombre simple comme lĠunitŽ, ce qui confirme ce que jĠai dit sur la nullitŽ des fractions.

Je ne parle point non plus de lĠopŽration de lĠaddition, parce quĠil est clair quĠelle ne peut Žgalement avoir lieu que dans les choses composŽes, et quĠun Etre qui a tout en soi ne peut recevoir la jonction dĠaucun autre Etre, ce qui sert de preuve ˆ tout ce qui a ŽtŽ dit ci-devant sur la Matire, o rien de ce qui est employŽ ˆ la croissance et ˆ la nutrition des Etres corporels, ne se mle avec leurs Principes.

Mais je parle de la multiplication, ou ŽlŽvation de puissances, ainsi que de lĠextraction des racines, parce que lĠune est lĠimage de la propriŽtŽ productrice, innŽe dans tout Etre simple, et lĠautre celle de la correspondance de tout Etre simple avec ses productions, puisque cĠest par cette correspondance que sĠopre la rŽintŽgration.

CĠest lˆ ce qui doit nous aider ˆ nous confirmer que ce premier c™tŽ du carrŽ, ce nombre Un, ou la Cause premire de laquelle il est le caractŽristique, produit tout par elle, ne reoit rien que dĠelle, ou qui ne soit ˆ elle.

Le second c™tŽ est celui qui appartient ˆ cette Cause active et intelligente que jĠai prŽsentŽe dans le cours de cet Ouvrage, comme tenant le premier rang parmi les causes temporelles, et qui, par sa facultŽ active, dirige le cours de la Nature et des Etres corporels, de mme que par sa facultŽ intelligente, elle dirige tous les pas de lĠhomme qui lui est semblable en qualitŽ dĠEtre intellectuel.

Nous attribuons ˆ cette Cause le second c™tŽ du carrŽ, parce que de mme que ce second c™tŽ est le plus voisin de la racine ; de mme la Cause active et intelligente para”t immŽdiatement aprs lĠEtre premier qui existe lors des choses temporelles. Alors, si nous la mettons en parallle avec le second c™tŽ du carrŽ, nous devons donc aussi lui donner un double nombre ; et nous voyons que nous ne saurions appliquer ce double nombre ˆ aucun Etre avec plus de justesse quĠˆ cette Cause, puisquĠelle nous lĠindique elle-mme, tant par son rang secondaire, que par la double propriŽtŽ dont elle est en possession.

Et dans le fait, il est si vrai que cette Cause active et intelligente est le premier agent de tout ce qui est temporel et sensible, quĠici rien nĠaurait jamais existŽ sans son secours, et pour ainsi dire, sans avoir commencŽ par elle.

Le carrŽ lui-mme ne nous en offre-t-il pas la preuve ? Le second de ses c™tŽs, que nous examinons pour le moment, nĠest-il pas le premier degrŽ et le premier pas vers la manifestation des puissances de sa racine ? En un mot, nĠest-il pas lĠimage de cette ligne droite, qui est la premire production du point, et sans laquelle il nĠy aurait jamais eu ni surface ni solide ?

Nous trouvons donc dŽjˆ dans le carrŽ, deux points des plus importants pour lĠhomme, savoir, la connaissance de la Cause premire universelle, et celle de la Cause seconde qui la reprŽsente dans les choses sensibles, et qui est son premier Agent temporel.

Je me suis assez Žtendu, en son lieu, sur les attributs immenses qui appartiennent ˆ cette Cause seconde, active et intelligente, pour pouvoir me dispenser de les rappeler ici ; et si lĠon veut avoir dĠelle lĠidŽe qui lui convient, il suffira de ne jamais oublier quĠelle est lĠimage de la Cause premire, et chargŽe de tous ses pouvoirs pour tout ce qui se passe dans le Temps ; cĠest ce quĠon pourra concevoir de plus vrai ˆ son sujet ; cĠest en mme temps ce qui apprendra ˆ lĠhomme, si aprs elle il est aucun Etre dans le Temps, en qui il puisse mieux placer sa confiance.

Le troisime c™tŽ du carrŽ est celui qui dŽsigne tous les rŽsultats quelconques, cĠest-ˆ-dire, tant ceux qui sont corporels et sensibles, que ceux qui sont immatŽriels et hors du Temps ; car, de mme quĠil y a un. CarrŽ affectŽ au Temps, et un CarrŽ indŽpendant du Temps, de mme il y a des rŽsultats attachŽs ˆ lĠun et ˆ lĠautre de ces deux CarrŽs, parce que chacun dĠeux a le pouvoir de manifester des productions ; et comme les productions qui se manifestent dans lĠune et lĠautre Classe, sont toujours au nombre de trois cĠest pour cela que nous les appliquons au troisime c™tŽ du carrŽ.

Ceci sĠaccorde parfaitement avec ce que lĠon a vu sur les productions corporelles, qui toutes sont lĠassemblage de trois ElŽments ; tout ce quĠil y a ˆ observer, cĠest la distinction considŽrable, qui malgrŽ la similitude du Nombre, se trouve entre les productions temporelles et celles qui ne le sont pas ; celles-ci provenant directement de la Cause premire, sont des Etres simples comme elle, et ont par consŽquent une existence absolue que rien ne peut anŽantir ; les autres nĠŽtant enfantŽs que par une Cause secondaire, ne peuvent avoir les mmes privilges que les premires, mais doivent nŽcessairement se ressentir de lĠinfŽrioritŽ de leur Principe ; aussi leur existence nĠest-elle que passagre, et elles ne subsistent pas par elles-mmes, comme les Etres qui ont de la rŽalitŽ.

CĠest lˆ ce que le troisime c™tŽ du carrŽ nous fait conna”tre Žvidemment ; car, si le second nous a donnŽ la ligne, le troisime nous donnera la surface, et puisque le nombre trois est en mme temps le nombre de la surface et le nombre des Corps, il est donc clair que les Corps ne sont composŽs que de surfaces, cĠest-ˆ-dire, de substances qui ne sont que lĠenveloppe ou lĠapparence extŽrieure de lĠEtre, mais auxquelles nĠappartiennent, ni la soliditŽ, ni la vie.

Et en effet, la dernire opŽration, indiquŽe par la GŽomŽtrie humaine, pour composer le solide, nĠest que la rŽpŽtition de celles qui ont prŽcŽdŽ, cĠest-ˆ-dire, de celles qui ont formŽ la ligne et la surface ; car la profondeur que cette troisime et dernire opŽration engendre, nĠest autre chose que la direction verticale de plusieurs lignes rŽunies, et toute la diffŽrence qui sĠy trouve, cĠest que dans les opŽrations prŽcŽdentes la direction des lignes nĠŽtait quĠhorizontale ; ainsi cette profondeur est toujours le produit de la ligne, et comme telle, elle ne peut tre autre chose quĠun assemblage de surfaces.

Veut-on, puisque lĠoccasion sĠen prŽsente, apprendre encore ˆ Žvaluer plus juste ce que sont les Corps ? Pour cet effet, on nĠa quĠˆ suivre lĠordre inverse de celui de leur formation. Les solides se trouveront composŽs de surfaces, les surfaces de lignes, les lignes de points, cĠest-ˆ-dire, de Principes qui nĠont ni longueur, ni largeur, ni profondeur ; en un mot, qui nĠont aucune des dimensions de la Matire, ainsi que je lĠai amplement exposŽ lorsque jĠai eu lieu dĠen parler. QuĠon ramne donc ainsi les Corps ˆ leur source et ˆ leur Essence primitive, et quĠon voie par-lˆ lĠidŽe que lĠon doit avoir de la Matire.

Enfin, le quatrime c™tŽ du carrŽ, comme rŽpŽtant le Nombre quaternaire, par lequel tout a pris son origine, nous offre le Nombre de tout ce qui est Centre ou Principe, dans quelque classe que ce soit ; mais, comme nous avons assez parlŽ du Principe universel qui est hors du Temps, et que ce carrŽ dont nous traitons actuellement, a simplement le temporel pour objet, on ne doit entendre par son quatrime c™tŽ, que les diffŽrents Principes agissants dans la classe temporelle, cĠest-ˆ-dire, tant ceux qui jouissent des facultŽs intellectuelles, que ceux qui sont bornŽs aux facultŽs sensibles et corporelles ; et mme, quant aux Principes immatŽriels des Etres corporels, sur lesquels nous nous sommes Žtendus aussi longuement quĠil nous a ŽtŽ permis de le faire, nous ne rappellerons ici ni leurs diffŽrentes propriŽtŽs, ni leur action innŽe, ni la nŽcessitŽ dĠune seconde action pour faire opŽrer la premire, ni en un mot, toutes ces observations qui ont ŽtŽ faites sur les Lois et le cours de la Nature matŽrielle.

Nous nous contenterons de faire remarquer, que le rapport qui peut se trouver entre ces Principes corporels et le quatrime c™tŽ du carrŽ, est une nouvelle preuve quĠen qualitŽ de quaternaires ou de centres, ils sont des Etres simples, distincts de la Matire et ds lors indestructibles, quoique leurs productions sensibles, qui ne sont que des assemblages, soient sujettes par leur nature ˆ se dŽcomposer.

CĠest donc seulement sur les Principes immatŽriels intellectuels, que nous devons actuellement fixer notre attention, et parmi ces Principes, il nĠen est aucun sur qui nous puissions attacher notre vue plus ˆ propos que sur lĠhomme en ce moment ; puisque cĠest lui qui a ŽtŽ le principal objet de cet Žcrit ; puisque cĠest en lui que devraient rŽsider essentiellement toutes les vertus renfermŽes dans cet important CarrŽ dont nous nous occupons ; puisque enfin, ce CarrŽ nĠa jamais ŽtŽ tracŽ que pour lĠhomme, et quĠil est la vŽritable source des sciences et des lumires dont cet homme a ŽtŽ malheureusement dŽpouillŽ.

Ce serait donc en contemplant avec soin le quatrime c™tŽ de ce carrŽ, que lĠhomme apprendrait vŽritablement ˆ en Žvaluer le prix et les avantages. Ce serait lˆ en mme temps o il verrait ˆ dŽcouvert les Erreurs, par lesquelles les hommes ont obscurci le fondement et lĠobjet mme des MathŽmatiques ; combien ils se trompent, quand ils subsistent aux Lois simples de cette sublime Science, leurs dŽcisions fautives et incertaines, et combien ils se nuisent ˆ eux-mmes, quand ils la bornent ˆ lĠexamen des Faits matŽriels de la Nature, tandis quĠen en faisant un autre usage, ils en pourraient retirer des fruits si prŽcieux.

Mais on sait que lĠhomme ne peut plus aujourdĠhui observer ce carrŽ sous le mme point de vue quĠil le faisait autrefois, et que parmi les quatre diffŽrentes classes qui y sont contenues, il nĠoccupe plus que la plus mŽdiocre et la plus obscure, au lieu que dans son origine il occupait la premire et la plus lumineuse.

CĠŽtait alors que puisant les connaissances dans leur source mme, et se rapprochant, sans fatigue et sans travail, du Principe qui lui avait donnŽ lĠtre, il jouissait dĠune paix et dĠune fŽlicitŽ sans bornes, parce quĠil Žtait dans son ElŽment. CĠest par ce mme moyen quĠil pouvait avec avantage et avec sžretŽ diriger sa marche dans toute la Nature, parce quĠayant empire sur les trois classes infŽrieures du carrŽ temporal, il pouvait les diriger, ˆ son grŽ, sans tre ŽpouvantŽ ni arrtŽ par aucun obstacle ; cĠest, dis-je, par les propriŽtŽs attachŽes ˆ cette place Žminente, quĠil avait une notion certaine de tous les Etres qui composent cette Nature corporelle, et pour lors il nĠŽtait pas exposŽ au danger de confondre sa propre Essence avec la leur.

Du carrŽ temporel

Au contraire, relŽguŽ aujourdĠhui ˆ la dernire des classes du CarrŽ temporel, il se trouve ˆ lĠextrŽmitŽ de cette mme Nature corporelle qui lui Žtait soumise autrefois, et dont il nĠaurait jamais dž Žprouver ni la rŽsistance, ni la rigueur. Il nĠa plus cet avantage inapprŽciable, dont il jouissait dans toute son Žtendue, lorsque placŽ entre le CarrŽ temporel et celui qui est hors du Temps, il pouvait ˆ la fois lire dans lĠun et dans lĠautre. Au lieu de cette lumire dont il aurait pu ne jamais se sŽparer, il nĠaperoit plus autour de lui quĠune affreuse obscuritŽ, qui lĠexpose ˆ toutes les souffrances auxquelles il est sujet dans son corps, et ˆ toutes les mŽprises auxquelles il est entra”nŽ dans sa pensŽe, par le faux usage de sa volontŽ et par lĠabus de toutes ses facultŽs intellectuelles.

Il nĠest donc que trop vrai quĠil est impossible ˆ lĠhomme dĠatteindre aujourdĠhui sans secours les connaissances renfermŽes dans le CarrŽ dont nous traitons, puisquĠil ne se prŽsente plus ˆ lui sous la face qui peut seule le lui rendre intelligible.

Ressources de lĠHomme

Mais, je lĠai promis, je ne veux pas dŽcourager lĠhomme ; je voudrais, au contraire, allumer en lui une espŽrance qui ne sĠŽteignit jamais ; je voudrais verser des consolations sur sa misre, en lĠengageant ˆ la comparer avec les moyens quĠil a prs de lui pour sĠen dŽlivrer.

Je vais donc actuellement fixer sa vue sur un attribut incorruptible quĠil possŽdait pleinement dans son origine, et dont la jouissance non seulement ne lui est pas totalement interdite aujourdĠhui, mais qui est mme un droit auquel il peut prŽtendre, et qui lui offre la seule voie et le seul moyen de retrouver cette place importante dont nous venons de parler.

Rien ne para”tra moins imaginaire que ce que jĠavance, quand on rŽflŽchira que mme dans sa privation, lĠhomme possde encore les facultŽs du dŽsir et de la volontŽ ; quĠainsi ayant des facultŽs, il lui faut des attributs pour les manifester, puisque la Cause premire elle-mme est soumise, ainsi que tout ce qui tient ˆ son Essence, ˆ la nŽcessitŽ de ne pouvoir rien manifester sans le secours de ses attributs.

Il est vrai que les facultŽs de ce Principe premier Žtant aussi infinies que les Nombres, les attributs qui leur rŽpondent doivent tre Žgalement sans limites ; car non seulement ce Principe premier manifeste des productions hors du temps, pour lesquelles il emploie des attributs inhŽrents en lui, et qui ne sont distincts entre eux que par leurs diffŽrentes propriŽtŽs ; mais il manifeste encore des productions dans le temps, et pour lesquelles, outre le secours de ces attributs insŽparables dĠavec lui-mme, il lui a fallu de plus des attributs hors de lui, venant de lui, agissant par lui, et qui ne fussent pas lui ; ce qui constitue la Loi des Etres temporels, et explique la double action de lĠUnivers.

Mais, quoique les manifestations que lĠhomme a ˆ faire ne soient nullement comparables ˆ celles de la Cause premire, on ne peut nŽanmoins lui contester les facultŽs que nous venons de reconna”tre en lui, ainsi que le besoin indispensable dĠattributs analogues ˆ ces facultŽs, pour pouvoir les mettre en valeur ; et puisque ces attributs sont les mmes que ceux par lesquels il a prouvŽ autrefois sa grandeur, nous verrons quĠil en devrait attendre aujourdĠhui les mmes secours, sĠil avait une volontŽ constante dĠen faire usage, et quĠil leur donn‰t toute sa confiance.

 

7

Attributs de lĠHomme

Ces attributs au-dessus de tout prix, et dans lesquels se trouve la seule ressource de lĠhomme, sont renfermŽs dans la connaissance des langues, cĠest-ˆ-dire, dans cette facultŽ commune ˆ toute lĠespce humaine de communiquer ses pensŽes ; facultŽ que toutes les Nations ont en effet cultivŽe, mais dĠune manire peu profitable pour elles, parce quĠelles ne lĠont pas appliquŽe ˆ son vŽritable objet.

Nous voyons Žvidemment que les avantages attachŽs ˆ la facultŽ de parler, sont les droits rŽels de lĠhomme, puisque par leur moyen il commerce avec ses semblables, et quĠil leur rend sensibles toutes ses pensŽes et toutes ses affections. CĠest mme lˆ ce qui seul peut vraiment rŽpondre ˆ ses dŽsirs sur cet objet ; car tous les signes quĠon a employŽs pour supplŽer ˆ la parole dans ceux qui en sont privŽs, soit par nature, soit par accident, ne remplissent ce but que trs imparfaitement.

Des langues factices

Cela se borne chez eux ordinairement ˆ des nŽgations et ˆ des affirmations, toutes choses qui ne sont que la suite dĠune question ; et si lĠon ne les interroge, ils ne peuvent dĠeux-mmes nous faire concevoir une pensŽe, ˆ moins, ce qui revient au mme, que lĠobjet nĠen soit sous leurs yeux, et que par le tact ou autres signes dŽmonstratifs, ils ne nous fassent comprendre lĠapplication quĠils en veulent faire.

Ceux qui ont poussŽ lĠindustrie plus loin, ne peuvent tre entendus que des Ma”tres qui les ont enseignŽs, ou de toute autre personne qui serait instruite de la convention ; mais alors, quoique ce soit bien lˆ une espce de langage, cependant nous ne pouvons jamais dire que ce soit une vŽritable Langue, puisque premirement elle nĠest pas commune ˆ tous les hommes, et en second lieu, quĠelle pche fortement par lĠexpression, en ce quĠelle est privŽe des avantages inapprŽciables qui se trouvent dans la prononciation.

Ce ne sera donc jamais lˆ, ni dans aucune des Langues factices, que se trouveront les vrais attributs de lĠhomme, parce que tout y Žtant conventionnel et arbitraire, et variant sans cesse, nĠannonce pas une vŽritable propriŽtŽ.

De lĠunitŽ des langues

DĠaprs cet exposŽ, nous pouvons dŽjˆ concevoir quelle doit tre la nature des Langues ; car jĠai dit quĠelles doivent tre communes ˆ tous les hommes ; or, comment peuvent-elles tre communes ˆ tous les hommes, si elles nĠont pas toutes les mmes signes ; ce qui est dire proprement quĠil ne doit y avoir quĠune Langue. Je ne donnerai point pour preuve de ce que jĠavance ici, cette aviditŽ avec laquelle les hommes cherchent ˆ acquŽrir la pluralitŽ des Langues, et cette sorte dĠadmiration que nous avons pour ceux qui en connaissent un grand nombre, quoique cette aviditŽ et cette admiration, toutes fausses quĠelles soient, offrent un indice de notre tendance vers lĠuniversalitŽ ou vers lĠUnitŽ.

Je ne dirai pas non plus avec quelle prŽdilection les Nations diffŽrentes regardent leur Langue particulire, et combien chaque Peuple est jaloux de la sienne.

Bien moins encore parlerai-je de lĠusage Žtabli entre quelques Souverains de ne sĠŽcrire que dans une Langue morte, et commune entre eux pour les correspondances dĠapparat, parce que non seulement cet usage nĠest pas gŽnŽral, mais encore quĠil tient ˆ un motif trop frivole, pour pouvoir tre de quelque poids dans la matire que je traite.

CĠest donc dans lĠhomme mme quĠil faut trouver la raison et la preuve quĠil est fait pour nĠavoir quĠune Langue, et ds lors on pourra reconna”tre par quelle Erreur on est venu ˆ nier cette VŽritŽ, et ˆ dire que les Langues nĠŽtant que lĠeffet de lĠhabitude et de la convention, il est inŽvitable quĠelles ne varient comme toutes les choses de la Terre ; ce qui a fait croire aux Observateurs quĠil peut y en avoir ˆ la fois plusieurs, Žgalement vraies, quoique diffŽrentes les unes des autres.

De la langue intellectuelle

Pour marcher avec quelque certitude dans cette carrire, je les engagerai ˆ considŽrer sĠils ne reconnaissent pas en eux deux sortes de Langues ; lĠune sensible, dŽmonstrative, et par le moyen de laquelle ils communiquent avec leurs semblables ; lĠautre, intŽrieure, muette, et qui cependant prŽcde toujours celle quĠils manifestent au-dehors, et en est vraiment comme la mre.

Je leur demanderai ensuite dĠexaminer la nature de cette Langue intŽrieure et secrte ; de voir si elle est autre chose que la voix et lĠexpression dĠun Principe extŽrieur ˆ eux, mais qui grave en eux sa pensŽe, et qui rŽalise ce qui se passe en lui.

Or, dĠaprs la connaissance que nous avons prise de ce Principe, on peut savoir que tous les hommes devant tre dirigŽs par lui, il ne devrait se trouver dans tous quĠune marche uniforme, que le mme but et la mme Loi, malgrŽ la variŽtŽ innombrable des pensŽes bonnes qui peuvent leur tre communiquŽes par cette voie.

Mais, puisque cette marche devrait tre si uniforme, puisque cette expression secrte devrait tre la mme partout, il est certain que les hommes, qui nĠauraient pas laissŽ dŽnaturer en eux les traces de cette Langue intŽrieure, lĠentendraient tous trs parfaitement car ils y trouveraient partout une conformitŽ avec ce quĠils sentent en eux, ils y verraient la similitude et la reprŽsentation de leurs idŽes mmes, ils y apprendraient que hors celles qui leur viennent du Principe du mal, il nĠy en a point qui leur soient Žtrangres enfin, ils se convaincraient dĠune manire frappante de la paritŽ universelle de lĠEtre intellectuel qui les constitue.

CĠest lˆ o ils reconna”traient clairement que la vraie Langue intellectuelle de lĠhomme Žtant partout la mme, est essentiellement une quĠelle ne pourra jamais varier, et quĠil ne peut en exister deux, sans que lĠune ne soit combattue et dŽtruite par lĠautre.

Alors, ainsi que nous lĠavons vu, ds que la langue extŽrieure et sensible nĠest que le produit de la langue intŽrieure et secrte ; si cette langue secrte Žtait toujours conforme au Principe qui doit ta diriger ; quĠelle fžt toujours une et toujours la mme, elle produirait universellement la mme expression sensible et extŽrieure ; par consŽquent, quoique nous soyons obligŽs dĠemployer aujourdĠhui des organes matŽriels, nous aurions encore une langue commune, et qui serait intelligible ˆ tous les hommes.

De la langue sensible

Quand est-ce donc que les langues sensibles ont pu varier parmi eux. Quand est-ce quĠils ont aperu de la disparitŽ dans la manire dont ils se communiquaient leurs idŽes ? NĠest-ce pas lorsque cette expression secrte et intŽrieure a commencŽ ˆ varier elle-mme, nĠest-ce pas lorsque le langage intellectuel de lĠhomme sĠest obscurci, et nĠa plus ŽtŽ lĠouvrage dĠune main pure; alors nĠayant plus sa lumire prs de lui, il a reu sans examen la premire idŽe qui sĠest offerte ˆ son Etre intellectuel, et nĠa plus senti la liaison, ni la correspondance de ce quĠil recevait, avec le Principe vrai dont il devait tout obtenir. Alors enfin, remis ˆ lui-mme, sa volontŽ et son imagination ont ŽtŽ ses seules ressources ; et il a suivi par besoin comme par ignorance toutes les productions que ces faux guides lui ont prŽsentŽes.

CĠest par lˆ que lĠexpression sensible ˆ ŽtŽ totalement altŽrŽe, parce que lĠhomme ne voyant plus les choses dans leur nature, leur a donnŽ des noms qui venaient de lui, et qui nĠŽtant plus analogues ˆ ces mmes choses, ne pouvaient plus les dŽsigner, comme leurs noms naturels le faisaient sans Žquivoque.

Que quelques hommes seulement aient suivi cette route erronŽe, et si peu susceptible dĠuniformitŽ, alors chacun aura sžrement donnŽ aux mmes choses des noms diffŽrents, ce qui rŽpŽtŽ par un grand nombre, et perpŽtuŽ de plus en plus dans la succession des temps, doit, ˆ la vŽritŽ, nous offrir le spectacle le plus variable et le plus bizarre. Ne doutons pas que ce ne soit lˆ lĠorigine de la diffŽrence et de la division des langues, et dĠaprs tout ce que jĠen ai dit, quand je nĠen aurais pas dĠautres preuves, ceci serait plus que suffisant pour nous convaincre que les hommes sont prodigieusement ŽloignŽs de leur Principe. Car, je le rŽpte, sĠils Žtaient tous guidŽs par ce Principe, leur langue intellectuelle serait la mme et par consŽquent, leurs langues sensibles et extŽrieures nĠauraient que les mmes signes et les mmes idiomes.

On ne me contestera pas, je lĠespre, ce que je viens de dire, sur les noms naturels et significatifs des Etres : quoique dans les diffŽrentes langues en usage sur la terre, les noms ne nous offrent rien dĠuniforme, cependant nous sommes obligŽs de croire quĠelles devraient nĠemployer que des noms qui indiquassent universellement et clairement les choses ; par cette raison ces langues si diffŽrentes les unes des autres ne sauraient raisonnablement passer pour de vŽritables langues ; et dĠailleurs chacune de ces langues considŽrŽe en elle-mme, toute fausse quĠelle soit, nous offrira clairement la preuve de ce que jĠavance.

Les mots que chacune de ces langues emploie, quoique Žtant conventionnels, ne seront-ils pas pour tous ceux qui seront instruits de cette convention, un signe certain des Etres quĠils reprŽsentent ? Ne voyons-nous pas mme le penchant naturel que nous avons tous pour exprimer les choses par les signes ou les mots qui nous paraissent le plus analogues ? Et ne gožtons-nous pas un plaisir secret mlŽ dĠadmiration, quand on nous offre des signes, des expressions et des figures qui nous rapprochent le plus de la Nature des objets quĠon veut nous prŽsenter, et qui nous les font le mieux concevoir ?

Que faisons-nous donc en ceci que rŽpŽter la marche de la VŽritŽ mme, qui a Žtabli une langue commune entre toutes ses productions, et qui leur ayant donnŽ ˆ chacune un nom propre et liŽ ˆ leur essence, les a mis ˆ couvert de toute Žquivoque entre elles ? NĠen prŽserverait-elle pas par le mme moyen les hommes, qui ayant tous pour t‰che de rŽtablir leur liaison avec ses ouvrages, auraient su travailler et parvenir ˆ en conna”tre les vŽritables noms ?

De lĠorigine des langues

Nous ne pouvons donc nier que dans notre difformitŽ mme et dans notre privation, nous ne nous tracions des emblmes expressifs de la Loi des Etres, et que lĠusage faux que nous faisons du langage ne nous annonce lĠemploi plus juste et plus satisfaisant que nous en pourrions faire, sans sortir pour cela de la Nature, et seulement en nĠoubliant pas la source o ce langage devrait prendre son origine.

Il est donc vrai que si les Observateurs eussent remontŽ jusquĠˆ cette expression secrte et intŽrieure que le Principe intellectuel fait dans nous, avant de se manifester au-dehors, cĠežt ŽtŽ lˆ quĠils auraient trouvŽ lĠorigine de la langue sensible, comme Žtant le vrai Principe, et non pas dans les Causes fragiles et impuissantes qui se bornent ˆ opŽrer leur Loi particulire, et qui ne peuvent rien produire de plus. Ils nĠeussent pas cherchŽ ˆ expliquer par de simples Lois de Matire, des faits dĠun ordre supŽrieur, qui ont subsistŽ avent le temps, qui subsisteront aprs le temps et sans interruption, indŽpendamment de la Matire. Ce nĠest plus lĠorganisation, ce nĠest plus une dŽcouverte des premiers hommes qui passant dĠ‰ge en ‰ge, sĠest perpŽtuŽe jusquĠˆ nos jours parmi lĠespce humaine, par le moyen de lĠexemple et de lĠinstruction ; mais, ainsi que nous le verrons, cĠest le vŽritable attribut de lĠhomme, et quoiquĠil en ait ŽtŽ dŽpouillŽ depuis quĠil sĠest ŽlevŽ contre sa Loi, il lui en est restŽ des vestiges qui pourraient le ramener jusquĠˆ sa source, sĠil avait le courage de les suivre pas ˆ pas et de sĠy attacher fortement.

ExpŽriences sur des enfants

Je sais que parmi mes semblables ce point est un des plus contestŽs ; que non seulement ils sont incertains quelle a pu tre la premire langue des hommes, mais mme quĠˆ force de varier lˆ-dessus, ils ont pu venir ˆ croire que lĠhomme nĠen avait point la source en lui, et cela, parce quĠils ne le voient pas parler naturellement, quand il est abandonnŽ ˆ lui-mme ds son enfance.

Mais ne verront-ils jamais en quoi pche leur observation ? Ne savent-ils pas que dans lĠŽtat de privation o lĠhomme se trouve aujourdĠhui, il est condamnŽ ˆ ne rien opŽrer, mme par ses facultŽs intellectuelles, sans le secours dĠune rŽaction extŽrieure, qui les mette en jeu et en action ; et quĠainsi, priver lĠhomme de cette Loi, cĠest absolument lui ™ter toutes les ressources que la Justice lui avait accordŽes, et le mettre dans le cas de laisser Žtouffer ses facultŽs, sans quĠelles produisent le moindre fruit.

Cependant on ne peut nier que ce ne soit lˆ la marche des Observateurs, par ces expŽriences rŽitŽrŽes quĠils ont faits sur des enfants pour dŽcouvrir, en sĠabstenant de parler devant eux, quelle serait leur langue naturelle. Quand ils ont vu ensuite que ces enfants ne faisaient aucun usage de la parole, ou quĠils ne rendait que des sons confus, ils ont interprŽtŽ le tout ˆ leur grŽ, et ont b‰ti des opinions sur des faits quĠils avaient arrangŽs eux-mmes. Mais nĠest-il pas Žvident que la Nature sensible et la Loi intellectuelle appellent Žgalement lĠhomme ˆ vivre en sociŽtŽ ? Or, pourquoi lĠhomme se trouve-t-il ainsi placŽ au milieu de ses semblables qui sont censŽs avoir fait leur rŽhabilitation, si ce nĠest pour y recevoir tous les secours dont il a besoin, pour ranimer ˆ sont tour ses facultŽs ensevelies, et pouvoir les exercer ˆ son profit ?

CĠest donc agir directement contre ces deux Lois et contre lĠhomme, que de le priver des secours quĠil devait en attendre ; cĠest tre peu sensŽ que de le juger, aprs lui avoir ™tŽ tous les moyens dĠacquŽrir lĠusage des facultŽs quĠon lui conteste, et dont on cherche ˆ le croire incapable. Il vaudrait autant placer un germe sur une pierre, et nier ensuite que ce germe džt porter des fruits.

Mais, sans aller plus loin, sĠil est Žvident que quand lĠhomme est privŽ des secours qui lui sont indispensablement nŽcessaires, il ne peut produire aucune langue fixe, et que cependant il y a des langues parmi les hommes ; o pourra-t-on donc trouver lĠorigine de ce langage universel, et ne faudra-t-il pas convenir que celui qui a pu lĠenseigner le premier, a dž le recevoir dĠailleurs que de la main des hommes ?

Du langage des tres sensibles

Il y a, je le sais, une espce de langage naturel et uniforme, que les Observateurs sĠaccordent assez gŽnŽralement ˆ reconna”tre dans lĠhomme, cĠest celui par lequel il dŽsigne ses affections de plaisir et de douleur ; ce qui annonce en lui une sorte de sons appropriŽs ˆ cet usage.

Mais il est bien clair que ce langage, si cĠen est un, nĠa que les sensations corporelles pour guide et pour objet ; et la preuve la plus convaincante que nous en ayons, cĠest quĠil se trouve Žgalement dans les btes, dont la plupart manifestent au-dehors leurs sensations par des mouvements et mme par des sons caractŽrisŽs.

Toutefois cette espce de langage doit peu nous Žtonner dans lĠanimal, si nous nous rappelions les principes Žtablis ci-dessus. Le Principe corporel de lĠanimal nĠest-il pas immatŽriel, puisquĠil ne peut y avoir aucun Principe qui ne le soit ? Comme tel, ne doit-il pas avoir des facultŽs, et sĠil a des facultŽs, ne doit-il pas avoir des moyens de les manifester ? Mais aussi, les moyens dont chaque Etre en particulier peut avoir lĠusage, doivent toujours tre en raison de ses facultŽs ; car, sĠil nĠy avait pas lˆ une mesure comme dans tout le reste, ce serait une irrŽgularitŽ, et dans les Lois des Etres nous ne saurions jamais en admettre.

CĠest donc par cette mesure que lĠon doit Žvaluer lĠespce de langage par lequel les btes dŽmontrent leurs facultŽs ; puisque Žtant bornŽes ˆ sentir, il ne leur a fallu que les moyens de faire conna”tre quĠelles sentaient, et elles les ont. Les Etres qui nĠont dĠautres facultŽs que celles de la vŽgŽtation, dŽmontrent aussi clairement cette facultŽ de vŽgŽtation par le fait mme, mais ils ne dŽmontrent que cela.

Ainsi, quoique la bte ait des sensations, et quĠelle les exprime ; quoique dans lĠŽtat actuel des choses ces sensations soient de deux sortes, lĠune bonne et lĠautre mauvaise, et que la bte les dŽsigne toutes deux en montrant quand elle a de la joie, ou quand elle souffre, on ne peut se dispenser de borner ˆ ce seul objet son langage et tous les signes dŽmonstratifs qui en font partie ; et jamais on en pourra regarder cette manire de sĠexprimer comme une vraie langue, puisquĠune langue a pour but dĠexprimer les pensŽes, que les pensŽes sont le propre des Principes intellectuels, et que jĠai assez clairement dŽmontrŽ que le Principe de la bte nĠest point intellectuel, quoiquĠil soit immatŽriel.

Si nous sommes fondŽs ˆ ne point regarder comme une langue rŽelle les dŽmonstrations par lesquelles la bte fait conna”tre ses sensations ; alors, quoique lĠhomme, comme animal, ait aussi ces sensations et les moyens de les manifester, nous nĠadmettrons jamais la moindre comparaison, entre ce langage bornŽ et obscur, et celui dont la Nature intellectuelle des hommes les rend susceptibles.

Rapport du langage aux facultŽs

Ce serait sans doute une Žtude intŽressante et instructive, que dĠobserver dans toute la Nature, cette mesure qui se trouve entre les facultŽs des Etres et les moyens qui leur ont ŽtŽ accordŽs pour les exprimer. Nous y verrions, quĠˆ proportion quĠils sont ŽloignŽs par leur nature, du premier anneau de la cha”ne, leurs facultŽs sont moins Žtendues. Nous verrions en mme temps que les moyens quĠils ont de les faire conna”tre, suivent avec exactitude cette progression, et dans ce sens nous pourrions accorder une sorte de langage jusquĠaux moindres des Etres crŽŽs, puisque ce langage ne serait autre chose que lĠexpression de leurs facultŽs, et cette uniformitŽ sans laquelle il ne pourrait y avoir ni commerce, ni correspondance, ni affinitŽ entre les Etres de la mme classe.

Il faudrait nŽanmoins dans cet examen avoir la plus grande attention de prendre tous les Etres chacun dans leur classe, et de ne pas attribuer ˆ lĠune ce qui nĠappartient quĠˆ lĠautre ; il ne faudrait pas attribuer au minŽral toutes les facultŽs des plantes, ni la mme manire de les manifester ; non plus quĠattribuer ˆ la plante ce que lĠon aurait observŽ dans lĠanimal ; bien moins encore faudrait-il attribuer ˆ ces tres infŽrieurs, et qui nĠont quĠune action passagre, tout ce que nous venons de dŽcouvrir dans lĠhomme. Sans cela, ce serait retomber dans cette horrible confusion des langues, le principe de toutes nos Erreurs et la vraie cause de notre ignorance, en ce que ds lors la nature de tous les Etres serait dŽfigurŽe pour nous.

Mais, comme ce point serait peut-tre dĠune trop grande Žtendue pour mon Ouvrage, je me contente de lĠindiquer, et je le laisse ˆ traiter ˆ ceux qui auront la modestie de se borner ˆ des sujets isolŽs, et moins vastes que celui qui mĠoccupe.

 

De la langue universelle

Je reviens donc ˆ cette langue vŽritable et originelle, la ressource la plus prŽcieuse de lĠhomme. JĠannonce de nouveau, que comme Etre immatŽriel et intellectuel, il a dž recevoir avec sa premire existence, des facultŽs dĠun ordre supŽrieur, et par consŽquent les attributs nŽcessaires pour les manifester ; que ces attributs ne sont autre chose que la connaissance dĠune langue commune ˆ tous les Etres pensants ; que cette langue universelle devait leur tre dictŽe par un seul et mme Principe, dont elle est le vŽritable signe ; que lĠhomme nĠayant plus en entier ces premires facultŽs, puisque nous avons vu quĠil nĠavait pas mme la pensŽe ˆ lui, les attributs qui les accompagnaient, lui ont aussi ŽtŽ enlevŽs, et que cĠest pour cela que nous ne lui voyons plus cette langue fixe et invariable.

Mais nous devons rŽpŽter aussi quĠil nĠa pas perdu lĠespŽrance de la recouvrer, et quĠavec du courage et des efforts, il peut toujours prŽtendre ˆ rentrer dans ses premiers droits.

SĠil mĠŽtait permis dĠen citer des preuves, je ferais voir que la terre en est remplie, et que depuis que le monde existe, il y a une langue qui ne sĠest jamais perdue, et qui ne se perdra pas mme aprs le monde, quoique alors elle doive tre simplifiŽe ; je ferais voir que des hommes de toutes Nations en ont eu connaissance ; que quelques-uns sŽparŽs par des sicles, de mme que des contemporains, quoique ˆ des distances considŽrables, se sont entendus par le moyen de cette langue universelle et impŽrissable.

On apprendrait par cette langue comment les vrais LŽgislateurs se sont instruits des Lois et des principes, par lesquels se sont conduits dans tous les temps les hommes qui ont possŽdŽ la Justice, et comment en rŽglant leur marche sur ces modles, ils ont eu la certitude que leurs pas Žtaient rŽguliers. On y verrait aussi les vrais principes militaires dont les grands GŽnŽraux ont acquis la connaissance, et quĠils ont employŽe avec tant de succs dans les combats.

Elle donnerait la clef de tous les calculs, la connaissance de la construction et de la dŽcomposition des Etres, de mme que de leur rŽintŽgration. Elle ferait conna”tre les vertus du Nord, la cause de la dŽviation de la boussole, la terre vierge, objet du dŽsir des aspirants ˆ la Philosophie occulte. Enfin, sans entrer ici dans un plus grand dŽtail de ses avantages, je ne crains point dĠassurer que ceux quĠelle peut procurer sont sans nombre, et quĠil nĠest pas un Etre sur lequel son pouvoir et son flambeau ne sĠŽtendent.

Mais, outre que je ne pourrais mĠouvrir davantage sur cet objet, sans manquer ˆ ma promesse et ˆ mes devoirs, il serait trs inutile que jĠen parlasse plus clairement, parce que mes paroles seraient perdues pour ceux qui nĠont pas tournŽ leur vue de ce c™tŽ, et le nombre en est comme infini.

Quant ˆ ceux qui sont dans le chemin de la science, ce que jĠai dit leur suffira, sans quĠil soit nŽcessaire de lever pour eux un autre coin du voile.

Tout ce que je puis donc faire pour montrer la correspondance universelle des principes que jĠai Žtablis, cĠest de prier mes Lecteurs de se ressouvenir de ce livre de dix feuilles, donnŽ ˆ lĠhomme dans sa premire origine, et quĠil a gardŽ mme depuis sa seconde naissance, mais dont on lui a ™tŽ lĠintelligence et la vŽritable Clef ; je les prie encore dĠexaminer les rapports quĠils pourront apercevoir entre les propriŽtŽs de ce livre et celles de la langue fixe et unique, de voir sĠil nĠy a pas entre elles une trs grande affinitŽ, et de t‰cher de les expliquer les unes par les autres ; car cĠest effectivement lˆ o se trouverait la clef de la science, et si le livre en question renferme toutes les connaissances, ainsi quĠon lĠa vue dans son lieu, la langue dont nous parlons en est le vŽritable Alphabet.

De lĠŽcriture et de la parole

CĠest avec la mme prŽcaution que je dois parler dĠun autre point qui tient essentiellement ˆ celui que je viens de traiter, savoir, des moyens par lesquels cette langue se manifeste. Ce nĠest sans doute que de deux manires, comme toutes les langues, savoir, par lĠexpression verbale et par les caractres ou lĠŽcriture ; lĠune venant ˆ notre connaissance par le sens de lĠou•e, et lĠautre par le sens de la vue, les seuls de nos sens qui soient attachŽs ˆ des actes intellectuels : mais dans lĠhomme seulement ; car, quoique la bte ait aussi ces deux sens, ils ne peuvent avoir dans elle quĠune destination et une fin matŽrielle et sensible, puisquĠelle nĠa point dĠintelligence ; aussi, lĠou•e et la vue dans lĠanimal nĠont pour objet, comme tous ses autres sens, que la conservation de lĠindividu corporel ; ce qui fait que les btes nĠont ni parole, ni Žcriture.

Il est donc vrai que cĠest par ces deux moyens que lĠhomme parvient ˆ la connaissance de tant de choses ŽlevŽes, et cette langue emploie rŽellement le secours des sens de lĠhomme pour lui faire concevoir sa prŽcision, sa force et sa justesse.

Et comment cela pourrait-il tre autrement, puisquĠil ne peut rien recevoir que par ses sens, puisque mme dans son premier Žtat, lĠhomme avait des sens par o tout sĠopŽrait comme aujourdĠhui, avec cette diffŽrence quĠils nĠŽtaient pas susceptibles de varier dans leurs effets, comme les sens corporels de sa Matire, qui ne lui offrent quĠincertitude, et sont les principaux instruments de ses erreurs ?

DĠailleurs, comment pourrait-il parvenir ˆ entendre les hommes qui lĠauraient prŽcŽdŽs, ou qui vivraient ŽloignŽs de lui, si ce nĠest par le secours de lĠEcriture ? II faut convenir cependant que ces mmes hommes, ou passŽs, ou ŽloignŽs, peuvent avoir des Interprtes ou des Commentateurs, qui instruits comme eux des vrais principes de la langue dont nous parlons, en fassent usage dans la conversation, et rapprochent par-lˆ et les temps et les distances.

CĠest mme lˆ une des plus grandes satisfactions que la langue vraie puisse procurer, parce que cette voix est infiniment plus instructive ; mais cĠest aussi la plus rare, et parmi les hommes le talent de lĠŽcriture est beaucoup plus commun que celui de la parole.

La raison de ceci, cĠest que dans la condition actuelle, nous ne pouvons monter que par gradation ; et en effet, par rapport ˆ toutes les langues ; le sens de la vue est au-dessous de celui de lĠou•e, parce que cĠest par lĠou•e que lĠhomme reoit en nature, au moyen de la parole, lĠexplication vivante, ou lĠintellectuel dĠune langue, au lieu que lĠŽcriture ne fait que lĠindiquer, en nĠoffrant aux yeux quĠune expression morte et des objets matŽriels.

Quoi quĠil en soit, par le moyen de la parole et de lĠŽcriture, qui sont propres ˆ la vraie langue, lĠhomme peut sĠinstruire de tout ce qui a rapport aux choses les plus anciennes ; car personne nĠa parlŽ, ni Žcrit autant que les premiers hommes, quoique aujourdĠhui il se fasse infiniment plus de Livres quĠautrefois. Il est vrai que parmi les Anciens et les Modernes, il y en a plusieurs qui ont dŽfigurŽ cette Žcriture et ce langage, mais, lĠhomme peut conna”tre ceux qui ont fait ces funestes mŽprises, et par lˆ il verrait clairement lĠorigine de toutes ces langues de la Terre, comment elles se sont ŽcartŽes de la langue premire, et la liaison que ces Žcarts ont eu avec les tŽnbres et lĠignorance des Nations, ce qui les a prŽcipitŽes dans des ab”mes de misres dont elles ont murmurŽ, au lieu de se les attribuer.

Il apprendrait aussi comment la main qui frappait ainsi ces Nations, nĠavait en vue que de les punir et non de les livrer ˆ jamais au dŽsespoir ; puisque sa justice Žtant satisfaite, elle leur a rendu leur premire langue, et mme avec plus dĠŽtendue quĠauparavant, afin que non seulement elles pussent rŽparer leurs dŽsordres, mais quĠelles eussent mme les moyens de sĠen prŽserver ˆ lĠavenir.

Je ne tarirais point sĠil mĠŽtait permis dĠŽtendre plus loin le tableau des avantages infinis renfermŽs dans les diffŽrents moyens que cette langue emploie, soit pour lĠoreille, soit pour les yeux. NŽanmoins, si lĠon conoit quĠelle demande pour prix le sacrifice entier de la volontŽ de lĠhomme ; si elle nĠest intelligible quĠˆ ceux qui se sont oubliŽs eux-mmes pour laisser agir pleinement sur eux la Loi de la Cause active et intelligente qui doit gouverner lĠhomme comme tout lĠUnivers ; on doit voir si elle peut tre connue dĠun grand nombre.

Cependant, cette langue nĠest pas un instant sans agir, soit par le discours, soit par lĠŽcriture ; mais lĠhomme ne sĠoccupe quĠˆ se fermer lĠoreille, et il cherche de lĠŽcriture dans les Livres ; comment la vraie langue serait-elle donc intelligible pour lui ?

De lĠuniformitŽ des langues

Un attribut tel que celui dont je viens de donner le tableau, ne peut sans doute souffrir de comparaison avec aucun autre. CĠest pour cela que je me suis cru fondŽ ˆ lĠannoncer comme seul et unique, et indŽpendant de toutes les variations auxquelles les hommes peuvent sĠabandonner sur cet objet.

Mais il ne suffit pas dĠavoir prouvŽ la nŽcessitŽ dĠun pareil langage dans les Etres intellectuels pour lĠexpression de leurs facultŽs ; il ne suffit pas mme dĠen avoir assurŽ lĠexistence, en annonant que cĠŽtait lˆ o tous les vrais LŽgislateurs et autres hommes cŽlbres avaient puisŽ leurs principes, leurs Lois et les ressorts de toutes leurs grandes actions ; il faut encore en prouver la rŽalitŽ dans lĠhomme mme, afin quĠil nĠait plus aucun doute sur ce point ; il faut lui montrer que la multitude des langues qui sont en usage parmi ses semblables, nĠont variŽ que sur lĠexpression sensible, tant dans le langage que dans lĠŽcriture, mais que quant au Principe, il nĠy en a pas une qui sĠen soit ŽcartŽe, quĠelles suivent toutes la mme marche, quĠil leur est absolument impossible dĠen tenir une autre ; en un mot, que toutes les Nations de la Terre nĠont quĠune mme langue, quoiquĠil y en ait ˆ peine deux qui sĠentendent.

De la grammaire

On ne peut nier, en effet, quĠune langue quelque imparfaite quĠelle puisse tre, ne soit dirigŽe par une Grammaire. Or, cette Grammaire nĠŽtant autre chose quĠun rŽsultat de lĠordre inhŽrent ˆ nos facultŽs intellectuelles, tient de si prs ˆ leur langue intŽrieure, quĠon peut les regarder comme insŽparables.

CĠest donc cette Grammaire qui est la rŽgie invariable du langage parmi toutes les Nations. CĠest lˆ cette Loi ˆ laquelle elles sont nŽcessairement soumises, lors mme quĠelles font le plus mauvais usage de leurs facultŽs intellectuelles, ou de leur langue intŽrieure et secrte ; car cette Grammaire ne servant quĠˆ diriger lĠexpression de nos idŽes, ne juge point si elles sont ou non conformes au seul Principe qui doit les vivifier ; sa fonction nĠest que de rendre cette expression rŽgulire ; et cĠest ce qui ne peut jamais manquer dĠarriver, puisque, lorsque la Grammaire agit, elle est toujours juste, ou elle ne dit rien.

Je nĠemploierai pour preuve, que ce qui entre dans la composition du discours, ou ce qui est connu vulgairement sous le nom de parties dĠoraison. Parmi ces parties du discours, les unes sont fixes, fondamentales et indispensables pour complŽter lĠexpression dĠune pensŽe, et elles sont au nombre de trois. Les autres ne sont que des accessoires ; aussi le nombre nĠen est-il pas gŽnŽralement dŽterminŽ.

Les trois parties fondamentales du discours, et sans lesquelles il est de toute impossibilitŽ de rendre une pensŽe, sont le nom ou le pronom actifs, le verbe qui exprime la manire dĠexister, ainsi que les actions des Etres, enfin le nom ou le pronom passif qui est le sujet ou le produit de lĠaction. Que tout homme examine cette proposition avec la rigueur quĠil jugera ˆ propos dĠy employer, il verra toujours quĠun discours quelconque ne peut avoir lieu sans reprŽsenter une action, quĠune action ne peut se concevoir si elle nĠest conduite par un agent qui lĠopre, et suivie de lĠeffet qui en est, en doit, ou en peut tre le rŽsultat ; que si lĠon supprime lĠune ou lĠautre de ces trois parties, nous ne pouvons prendre de la pensŽe une notion complte, et quĠalors nous sentons quĠil manque quelque chose ˆ lĠordre quĠexige notre intelligence.

En effet, un nom ou un substantif seul, ne dit absolument rien sĠil nĠest accompagnŽ dĠun agent qui opre sur lui et dĠun verbe qui dŽsigne de quelle manire cet agent opre sur ce nom et en dispose. Retranchez lĠun ou lĠautre de ces trois signes, le discours nĠoffrira plus quĠune idŽe tronquŽe et dont notre intelligence attendra toujours le complŽment, au lieu quĠavec ces trois signes seuls nous pouvons complŽter une pensŽe, parce que nous pouvons y reprŽsenter lĠagent, lĠaction, et le produit ou le sujet. Il est donc certain que cette Loi de la Grammaire est invariable, et que dans quelque langue que lĠon choisisse un exemple, on le trouvera conforme au principe que je viens de poser, puisque cĠest celui de la Nature mme, et des Lois Žtablies par essence dans les facultŽs intellectuelles de lĠhomme.

QuĠon rŽflŽchisse ˆ prŽsent sur tout ce que jĠai dit du poids, du nombre et de la mesure ; quĠon voie si ces Lois ne comprennent pas lĠhomme dans leur empire avec tout ce qui est en lui, et tout ce qui provient de lui ; quĠon se rappelle encore ce que jĠai dit de ce fameux Ternaire dont jĠai annoncŽ lĠuniversalitŽ ; quĠon examine sĠil y a quelque objet quĠil nĠembrasse pas, et quĠon apprenne alors ˆ prendre une idŽe plus noble quĠon ne lĠa fait jusquĠˆ prŽsent, de lĠEtre qui malgrŽ sa dŽgradation, peut porter sa vue jusque lˆ ; qui peut rapprocher de lui de pareilles connaissances, et saisir un ensemble aussi Žtendu.

On pourrait cependant mĠopposer quĠil est des cas o les trois parties que je reconnais comme fondamentales dans le discours, ne sont pas toutes exprimŽes ; que souvent il nĠy en a que deux, quelquefois quĠune, et mme quelquefois point du tout, comme dans une nŽgation ou affirmation. Mais cette objection tombe dĠelle-mme, quand on observera que dans tous ces cas, le nombre des trois parties fondamentales conserve toujours son pouvoir, et que sa Loi y subsiste toujours, parce que celles des parties du discours qui ne seront pas exprimŽes, ne seront que sous-entendues, quĠelles tiendront toujours leur rang, et que mme ce ne sera que par leur liaison tacite avec elles, que les autres produiront leur effet.

Et vŽritablement, quand je ne rŽpondrais ˆ une question que par une monosyllabe, ce monosyllabe offrirait toujours lĠimage du Principe ternaire, car il annoncerait toujours de ma part une action quelconque relative ˆ lĠobjet quĠon mĠa prŽsentŽ, et cĠest dans la question mme que se trouveraient exprimŽes les parties du discours qui seraient sous-entendues dans ma rŽponse. Je nĠen donnerai point dĠexemple, chacun pouvant sĠen former aisŽment.

Ainsi, je vois donc partout avec la plus grande Žvidence les trois signes de lĠagent, de lĠaction et du produit ; et cet ordre Žtant commun ˆ tous les Etres pensants, je ne crains point de dire que quand ils le voudraient, ils ne pourraient sĠen Žcarter.

Je ne parle point de lĠordre dans lequel ces trois signes devraient tre arrangŽs pour tre en conformitŽ avec lĠordre des facultŽs quĠils reprŽsentent ; cet ordre a ŽtŽ sans doute interverti, en passant par la main des hommes, et presque toutes les langues des Nations varient lˆ­-dessus. Mais la vraie langue Žtant unique, lĠarrangement de ces signes nĠežt pas ŽtŽ sujet ˆ tous ces contrastes, si lĠhomme ežt su la conserver.

Il ne faut pas croire cependant que mme dans la vraie langue, ces trois signes eussent toujours ŽtŽ disposŽs dans le mme ordre o ils le sont dans nos facultŽs intellectuelles ; car ces signes nĠen sont que lĠexpression sensible, et je suis convenu que le sensible ne pouvait jamais avoir la mme marche que lĠintellectuel ; cĠest-ˆ-dire, que la production ne pouvait jamais tre susceptible des mmes lois que son Principe gŽnŽrateur.

Mais la supŽrioritŽ quĠelle ežt eu sur toutes les autres langues, cĠest que son expression sensible nĠaurait jamais variŽ, et que cette expression ežt suivi, sans la moindre altŽration, lĠordre et les Lois qui sont propres et particulires ˆ son essence. Cette langue ežt eu de plus, ainsi quĠon lĠa dŽjˆ vu, lĠavantage dĠtre ˆ couvert de toute Žquivoque, et dĠavoir toujours la mme signification, parce quĠelle tient ˆ la nature des choses, et que la nature des choses est invariable.

 

Du Verbe

Parmi les trois signes fondamentaux auxquels toute expression de nos pensŽes est assujettie, il en est un qui mŽrite par prŽfŽrence notre attention, et sur lequel nous allons jeter un moment les yeux ; cĠest celui qui lie les deux autres, qui est lĠimage de lĠaction parmi nos facultŽs intellectuelles, et lĠimage du Mercure parmi les principes corporels ; en un mot, cĠest celui quĠon nomme le Verbe parmi les Grammairiens.

Il ne faut donc pas oublier que sĠil est lĠimage de lĠaction, cĠest sur lui que tout lĠÏuvre sensible est appuyŽ ; et que puisque la propriŽtŽ de lĠaction est de tout faire, celle de son signe ou de son image est de reprŽsenter et dĠindiquer tout ce qui se fait.

Aussi, quĠon rŽflŽchisse sur les propriŽtŽs de ce signe dans la composition du discours ; quĠon voie que plus il est fort et expressif, plus les rŽsultats qui en proviennent sont sensibles et marquŽs ; quĠon suive cette expŽrience facile ˆ faire, que mme dans toutes les choses soumises au pouvoir ou aux conventions de lĠhomme, lĠeffet en est rŽglŽ, dŽterminŽ, animŽ principalement par le Verbe. Enfin, que les Observateurs examinent si ce nĠest pas par ce signe appelŽ Verbe, que se manifeste tout ce que nous connaissons de plus intellectuel et de plus actif en nous ; sĠil nĠest pas le seul des trois signes qui soit susceptible de fortifier ou dĠaffaiblir lĠexpression, tandis que les noms de lĠagent et du sujet une fois fixŽs, demeurent toujours les mmes ; cĠest par lˆ quĠon jugera si nous avons ŽtŽ fondŽs ˆ lui attribuer lĠaction, puisquĠil en est vraiment dŽpositaire, et quĠil faut absolument son secours pour que quelque chose se fasse, ou sĠexprime mme tacitement.

CĠest ici le lieu de remarquer, pourquoi les Observateurs oisifs et les Kabbalistes spŽculatifs, ne trouvent rien, cĠest quĠils parlent toujours, et quĠils ne VERBENT jamais.

Je ne mĠŽtendrai pas davantage sur les propriŽtŽs du Verbe ; des yeux intelligents pourront, dĠaprs ce que jĠai dit, faire les plus importantes dŽcouvertes, et se convaincre eux-mmes quĠˆ tous les instants de sa vie, lĠhomme reprŽsente lĠimage sensible des moyens par lesquels tout a pris naissance, tout agit, et tout est gouvernŽ.

Voilˆ donc encore une des Lois auxquelles tous les Etres qui ont le privilge de la parole, sont obligŽs de se soumettre, et voilˆ pourquoi jĠai dit que toutes les Nations de la Terre nĠavaient quĠune langue, quoique la manire dont elles sĠexpriment fžt universellement diffŽrente.

Des parties accessoires du discours

Je nĠai point parlŽ des autres parties qui entrent dans la composition du discours ; je les ai annoncŽes simplement comme accessoires, ne servant quĠˆ aider ˆ lĠexpression, ˆ supplŽer ˆ la faiblesse des mots, et ˆ dŽtailler quelques rapports de lĠaction ; ou si lĠon veut, comme des images et des rŽpŽtitions des trois parties que nous avons reconnues comme seules essentielles pour complŽter le tableau dĠune pensŽe quelconque.

En effet, on doit savoir que les Articles, ainsi que les terminaisons des noms dans les langues qui nĠont point dĠArticles, servent ˆ exprimer le nombre et le genre des noms, et ˆ dŽterminer les rapports essentiels qui sont entre lĠagent, lĠaction et le sujet ; que les Adjectifs expriment les qualitŽs des noms, que les Adverbes sont les adjectifs du verbe ou de lĠaction ; enfin, que les autres parties de lĠoraison forment la liaison du discours, et en rendent le sens plus ou moins expressif, ou les pŽriodes plus harmonieuses ; mais comme lĠusage de ces diffŽrents signes nĠest pas uniformŽment commun ˆ toutes les langues; quĠil tient beaucoup aux mÏurs et aux habitudes des Nations, toutes choses qui Žtant liŽes au sensible doivent en suivre les variations, on ne peut les admettre au rang des parties fixes et immuables du discours ; ainsi nous ne les emploierons point dans les preuves que nous apportons de lĠunitŽ de la langue de lĠhomme.

Rapports universels de la grammaire

JĠengage nŽanmoins les Grammairiens ˆ considŽrer leur Science avec un peu plus dĠattention quĠils ne lĠont fait sans doute jusquĠˆ prŽsent. Ils avouent bien que les langues viennent dĠune source supŽrieure ˆ lĠhomme, et que toutes les Lois en sont dictŽes par la Nature ; mais ce sentiment obscur a produit chez eux peu dĠeffets, et ils sont bien ŽloignŽs de souponner dans les langues tout ce quĠils y pourraient trouver.

Veut-on en savoir la raison, cĠest quĠils font sur la Grammaire ce que les Observateurs font sur toutes les sciences ; cĠest-ˆ-dire, quĠils jettent en passant un coup dĠÏil sur le Principe, mais que nĠayant pas le courage de sĠy fixer longtemps, ils se rabaissent sur des dŽtails dĠordre sensible et mŽcanique, qui absorbent toutes leurs facultŽs, et laissent sĠobscurcir en eux la plus essentielle, celle de lĠintelligence. Que les Grammairiens se persuadent donc que les Lois de leur Science tenant au Principe comme tous les autres, ils y peuvent dŽcouvrir une source inŽpuisable de lumires et de VŽritŽs, dont ˆ peine ont-ils la moindre idŽe.

Le petit nombre qui leur en a ŽtŽ offert, doit leur para”tre suffisant pour les mettre sur la voie ; sĠils y ont vu clairement les signes reprŽsentatifs des facultŽs des Etres intellectuels, ils y pourront voir la mme chose par rapport aux Etres qui ne le sont pas. Ils y pourront prendre une idŽe nette des Principes qui ont ŽtŽ Žtablis sur la Matire, en considŽrant simplement la diffŽrence quĠil y a entre le substantif et lĠadjectif ; lĠun est lĠEtre ou le Principe innŽ ; lĠadjectif exprime les facultŽs de tous genres qui peuvent tre supposŽes dans ce Principe ; mais ce quĠil faut observer avec soin, cĠest que lĠadjectif ne peut de lui-mme se joindre au substantif, de mme que le substantif seul est dans lĠimpuissance de produire lĠadjectif ; lĠun et lĠautre sont dans lĠattente dĠune action supŽrieure qui les rapproche et qui les lie selon son grŽ ; ce nĠest quĠen vertu de cette action quĠils peuvent recevoir leur union et manifester des propriŽtŽs.

Remarquons aussi que cĠest lĠouvrage de la pensŽe mme et de lĠintelligence, dĠemployer ˆ propos les adjectifs ; que cĠest elle qui les aperoit ou qui les crŽe et les communique en quelque sorte aux sujets quĠelle veut en revtir ; reconnaissons ds lors la propriŽtŽ immense de cette action universelle que nous avons fait observer ci-devant, puisquĠil est certain que nous la trouvons partout.

Bien plus, cette mme action, aprs avoir ainsi communiquŽ des facultŽs ou des adjectifs aux Principes innŽs ou aux substantifs, peut ˆ son grŽ les Žtendre, les diminuer, et mme les retirer tout ˆ fait, et faire ainsi rentrer lĠEtre dans son premier Žtat dĠinaction, image assez sensible de ce quĠelle opre en rŽalitŽ sur la Nature.

Mais dans cette dissolution, les Grammairiens pourront voir aussi, sans crainte de se tromper. que lĠadjectif qui nĠest que la qualitŽ de lĠEtre, ne peut pas subsister sans un Principe, un sujet ou substantif, au lieu que le substantif peut trs bien tre indiquŽ dans le discours, sans ses qualitŽs ou ses adjectifs ; dĠo ils pourront voir un rapport avec ce qui a ŽtŽ exposŽ sur lĠexistence des Etres immatŽriels corporels indŽpendante de leurs facultŽs sensibles ; dĠo ils pourront comprendre aussi ce qui a ŽtŽ dit de lĠŽternitŽ des Principes de la Matire, quoique la Matire mme ne puisse pas tre Žternelle, attendu que nĠŽtant que lĠeffet dĠune rŽunion, elle nĠest rien de plus quĠun adjectif.

CĠest par lˆ ensuite quĠils pourront concevoir comment il est possible que lĠhomme soit privŽ de ses premiers attributs, puisque cĠest par une main supŽrieure quĠil en avait ŽtŽ revtu ; mais en mme temps reconnaissant avec encore plus de certitude sa propre insuffisance, ils avoueront que pour tre rŽtabli dans ces mmes droits, il lui faut absolument le secours de cette mme main qui lĠen a dŽpouillŽ, et qui ne lui demande, comme je lĠai dit plus haut, que le sacrifice de sa volontŽ pour les lui rendre.

Ils pourront encore trouver dans les six Cas, les six principales modifications de la Matire, de mme que le dŽtail des actes de sa formation et de toutes les rŽvolutions quĠelle subit. Les genres seront pour eux lĠimage des Principes opposŽs et qui sont irrŽconciliables ; en un mot, ils pourront faire une multitude dĠobservations de cette espce, qui sans tre le fruit de lĠimagination, ni des Systmes, les convaincront de lĠuniversalitŽ du Principe, et que cĠest la mme main qui conduit tout.

De la vraie langue

Mais aprs avoir Žtabli, comme je lĠai fait, cette langue unique, universelle, offerte ˆ lĠhomme, mme dans lĠŽtat de privation auquel il est rŽduit, je dois mĠattendre ˆ la curiositŽ de mes Lecteurs sur le nom et lĠespce de cette mme langue.

Quant au nom, je ne pourrai les satisfaire, mĠŽtant promis de ne rien nommer : mais quant ˆ lĠespce, je leur avouerai que cĠest cette langue dont je leur ai dŽjˆ dit que chaque mot portait avec soi-mme la vraie signification des choses, et les dŽsignait si bien, quĠil les faisait clairement apercevoir. JĠajouterait que cĠest celle qui fait lĠobjet des vÏux de toutes les hommes dans toutes leurs institutions, que chacun dĠeux cultive en particulier et avec soin sans le savoir, et quĠils t‰chent tous dĠexprimer dans tous les ouvrages quĠils enfantent ; car elle est si bien gravŽe en eux, quĠils ne peuvent rien produire qui nĠen porte le caractre.

Je ne peux donc rien faire de mieux pour en indiquer la connaissance ˆ mes semblables, que de les assurer quĠelle tient ˆ leur Essence mme, et que cĠest en vertu de cette langue seule quĠils sont des hommes. Alors donc, quĠils voient si jĠai eu tort de leur dire quĠelle Žtait universelle, et si malgrŽ les faux usages quĠils en font, il leur sera jamais possible de lĠoublier entirement, puisque pour y parvenir, il faudrait quĠils pussent se donner une autre Nature ; cĠest lˆ tout ce que je puis rŽpondre ˆ la question prŽsente ; poursuivons.

Des ouvrages de lĠHomme

JĠai dit que cette langue se manifestait de deux manires, comme toutes les autres langues, savoir par lĠexpression verbale et par lĠŽcriture ; et comme je viens de dire il nĠy a quĠun instant, que tous les ouvrages des hommes portaient son empreinte, il est nŽcessaire que nous en parcourions quelques-uns, afin de mieux voir, tout faux quĠils sont, le rapport quĠils ont avec leur source.

ConsidŽrons dĠabord ceux de leurs ouvrages qui comme image de lĠexpression verbale de la langue dont il sĠagit, doivent nous en offrir lĠidŽe la plus juste et la plus ŽlevŽe ; nous considŽrerons ensuite ceux qui ont du rapport avec les caractres ou lĠŽcriture de cette langue.

La premire espce de ces ouvrages comprend gŽnŽralement tout ce qui est regardŽ parmi les hommes comme le fruit du gŽnie, de lĠimagination, du raisonnement et de lĠintelligence, ou en gŽnŽral ce qui fait lĠobjet de tous les genres possibles de la LittŽrature et des Beaux-Arts.

Dans cette espce de productions de lĠhomme, qui toutes semblent faire classe ˆ part, nous voyons cependant rŽgner le mme dessein, nous les voyons toutes animŽes du mme motif, qui est celui de peindre, de prouver leur objet, et dĠen persuader la rŽalitŽ, ou au moins de lui en donner les apparences.

 

Des productions intellectuelles

Si les partisans de lĠun ou de lĠautre de ces genres de productions se laissent quelquefois surprendre par la jalousie, et sĠils t‰chent dĠŽtablir leur crŽdit, en rŽpandant du mŽpris sur les autres branches quĠils nĠont pas cultivŽes, cĠest un tort Žvident quĠils font ˆ la science, et lĠon ne peut douter que parmi les fruits des facultŽs intellectuelles de lĠhomme, ceux-lˆ nĠaient la prŽfŽrence, qui sans rien enlever aux autres, sĠŽtayeront au contraire de leur secours, et offriront par lˆ un gožt plus solide et des beautŽs moins Žquivoques.

Cette idŽe est certainement celle de tous les hommes judicieux et douŽs dĠun gožt et vrai ; ils savent que ce ne sera jamais que dans une union intime et universelle, que leurs productions pourront trouver plus de force et plus de consistance, et depuis longtemps il est reu que toutes les parties de la Science sont liŽes et se communiquent rŽciproquement des secours.

Et en effet, cĠest un sentiment si naturel ˆ lĠhomme, quĠil le porte partout avec lui, lors mme quĠil tient une marche que ce Principe dŽsavoue. Si un Orateur voulait condamner les Sciences, il faudrait quĠil se montr‰t savant ; si un Artiste voulait dŽprimer lĠŽloquence, il ne serait pas ŽcoutŽ, sĠil nĠen employait le langage.

Cependant cette utile observation, toute juste quĠelle soit, ayant ŽtŽ faite vaguement, nĠa presque produit aucun fruit ; et les hommes se sont accoutumŽs dans cela comme dans tout le reste, ˆ faire des distinctions absolues, et ˆ considŽrer chacune des ces diffŽrentes parties comme autant dĠobjets Žtrangers les uns aux autres.

Ce nĠest pas que dans ces ouvrages des facultŽs intellectuelles de lĠhomme, nous ne devions discerner diffŽrents genres, et que tout doive nĠy reprŽsenter que le mme sujet. Au contraire, puisque ces facultŽs sont elles-mmes diffŽrentes entre elles, et que nous y pouvons remarquer des distinctions frappantes, il est naturel de penser que leurs fruits doivent indiquer cette diffŽrence, et quĠils ne peuvent pas se ressembler ; mais en mme temps, comme ces facultŽs sont essentiellement liŽes, et quĠil est de toute impossibilitŽ que lĠune agisse sans le secours des autres, nous voyons par lˆ quĠil est nŽcessaire que la mme liaison rgne entre leurs diffŽrentes sortes de productions, et quĠelles annoncent toutes la mme origine.

Mais jĠen ai dŽjˆ trop dit sur un objet qui nĠest quĠaccessoire ˆ mon plan ; je reviens ˆ lĠexamen que jĠai commencŽ sur les rapports qui se trouvent entre la langue unique et universelle, et les diffŽrentes productions intellectuelles de lĠhomme.

De quelque espce que soient ces productions, nous pouvons les rŽduire ˆ deux classes auxquelles toutes les autres ressortiront, parce que dans tout ce qui existe, ne pouvant y avoir que de lĠintellectuel et du sensible, tout ce que lĠhomme saurait produire, nĠaura jamais que lĠune ou lĠautre de ces deux parties pour objet. Et en effet, tout ce que les hommes imaginent et produisent journellement en ce genre, se borne ˆ instruire ou ˆ Žmouvoir, ˆ raisonner ou ˆ toucher ; il leur est absolument impossible de dire et de manifester quelque chose hors dĠeux-mmes qui nĠait pour but lĠun ou lĠautre de ces deux points ; et quelques divisions que lĠon fasse des productions intellectuelles des hommes, lĠon verra toujours quĠils se proposent ou dĠŽclairer, et dĠamener ˆ la connaissance de VŽritŽs quelconques, ou de subjuguer lĠhomme intellectuel par le sensible, et de lui faire Žprouver des situations, dans lesquelles nĠŽtant plus le ma”tre de lui-mme, il sait au pouvoir de la voix qui lui parle, et suive aveuglŽment le charme bon ou mauvais, qui lĠentra”ne.

Nous attribuerons ˆ la premire Classe tous les ouvrages de raisonnement, ou en gŽnŽral tout ce qui ne devrait procŽder que par axiomes, et tout ce qui se borne ˆ Žtablir des faits.

Nous attribuerons ˆ la seconde tout ce qui a pour but de faire sur le cÏur de lĠhomme des impressions de quelque genre que ce soit, et de lĠagiter nĠimporte dans quel sens.

Or, dans lĠune ou lĠautre de ces classes, quel est lĠobjet du dŽsir des Compositeur ? NĠest-ce pas de montrer leur sujet sous des faces si lumineuses ou si sŽduisantes, que celui qui les contemple ne puisse en contester la vŽritŽ, ni rŽsister ˆ la force et aux attraits des moyens dont on fait usage pour le charmer ? Quelles ressources emploient-ils pour cela ? Ne mettent-ils pas tous leurs soins ˆ se rapprocher de la nature mme de lĠobjet qui les occupe ? Ne t‰chent-ils pas de remonter jusquĠˆ sa source, de pŽnŽtrer jusques dans son essence ? En un mot, tous leurs efforts ne tendent-ils pas ˆ si bien faire accorder lĠexpression avec ce quĠils conoivent, et ˆ la rendre si naturelle et si vraie, quĠils soient assurŽs de faire effet sur leurs semblables, comme si lĠobjet mme Žtait en leur prŽsence ? Ne sentons-nous pas nous-mmes plus ou moins ce violent effet sur nous, selon que le Compositeur approche plus ou moins de son but ? Cet effet nĠest-il pas gŽnŽral, et nĠy a-t-il pas en ce genre des beautŽs qui sont telles par toute la Terre ?

CĠest donc lˆ pour nous lĠimage des facultŽs de cette vŽritable langue dont nous traitons, et cĠest dans les Ïuvres mmes des hommes et dans leurs efforts, que nous trouvons les traces de tout ce qui a ŽtŽ dit sur la justesse et la force de son expression, ainsi que sur son universalitŽ.

Il ne faut point sĠarrter ˆ cette inŽgalitŽ dĠimpressions qui rŽsulte de la diffŽrence des idiomes et des langues conventionnelles Žtablies parmi les diffŽrents Peuples ; comme cette diffŽrence de langage nĠest quĠune dŽfectuositŽ accidentelle, et non pas de nature ; que dĠailleurs lĠhomme peut parvenir ˆ lĠeffacer en se familiarisant avec les idiomes qui lui sont Žtrangers, elle ne pourrait rien faire contre le principe, et je ne crains point de dire que toutes les langues de la Terre sont autant de tŽmoignages qui le confirment.

De la poŽsie

Quoique jĠaie rŽduit ˆ deux classes les productions verbales des facultŽs intellectuelles de lĠhomme, je ne perds pas de vue nŽanmoins la multitude de branches et de subdivisions dont elles sont susceptibles, tant par le nombre des objets diffŽrents qui sont du ressort de notre raisonnement, que par lĠinfinitŽ de nuances que nos affections sensibles peuvent recevoir.

Sans en faire lĠŽnumŽration, ni les examiner chacune en particulier, on peut seulement dans chaque classe en considŽrer une principale et qui tienne le premier rang, telles que la MathŽmatique parmi les objets de raisonnement, et la PoŽsie parmi ceux qui sont relatifs ˆ la facultŽ sensible de lĠhomme. Mais ayant traitŽ prŽcŽdemment de la partie MathŽmatique, jĠy renverrai le Lecteur, afin quĠil sĠy confirme de nouveau de la rŽalitŽ et de lĠuniversalitŽ des principes que je lui expose.

Ce sera donc sur la PoŽsie que jĠarrterai en ce moment ma vue, la regardant comme la plus sublime des productions des facultŽs de lĠhomme, celle qui le rapproche le plus de son Principe, et qui par les transports quĠelle lui fait sentir, lui prouve le mieux la dignitŽ de son origine. Mais autant ce langage sacrŽ sĠennoblit encore en sĠŽlevant vers son vŽritable objet, autant il perd de sa dignitŽ en se rabaissant ˆ des sujets factices ou mŽprisables, auxquels il ne peut toucher sans se souiller comme par une prostitution.

Ceux mmes qui sĠy sont consacrŽs, nous lĠont toujours annoncŽ comme le langage des HŽros et des Etres bienfaisants quĠils ont peint veillants ˆ la sžretŽ et ˆ la conservation des hommes ? Ils en ont tellement senti la noblesse, quĠils nĠont pas craint de lĠattribuer mme ˆ celui quĠils regardent comme lĠAuteur de tout; et cĠest le langage quĠils ont choisi par prŽfŽrence lorsquĠils en ont annoncŽ les oracles, ou quĠils ont voulu lui adresser des hommages.

Ce langage, toutefois, dois-je avertir quĠil est indŽpendant de cette forme triviale dans laquelle les hommes sont convenus chez les diffŽrentes Nations, de renfermer leurs pensŽes ? Ne sait-on pas que cĠest une suite de leur aveuglement dĠavoir cru par lˆ multiplier les beautŽs, pendant quĠils nĠont fait que surcharger leur travail, et que cette attention superflue ˆ laquelle ils nous asservissent, ayant pour but dĠaffecter notre facultŽ sensible corporelle, ne peut manquer de prendre dĠautant sur notre vraie sensibilitŽ.

Mais ce langage est lĠexpression et la voix de ces hommes privilŽgiŽs, qui nourris par la prŽsence continuelle de la VŽritŽ, lĠont peinte avec le mme feu qui lui sert de substance, feu vivant par soi et ds lors ennemi dĠune froide uniformitŽ, parce quĠil se commande dans tous ses actes, quĠil se crŽe lui-mme sans cesse, et quĠil est par consŽquent toujours neuf.

CĠest dans une telle PoŽsie que nous pouvons voir lĠimage la plus parfaite de cette langue universelle que nous essayons de faire conna”tre, puisque quand elle atteint vraiment son objet, il nĠest rien qui ne doive plier devant elle ; puisquĠelle a, comme son Principe, un feu dŽvorant qui lĠaccompagne ˆ tous ses pas, qui doit tout amollir, tout dissoudre, tout embraser, et que mme cĠest la premire loi des Potes de ne pas chanter quand ils nĠen sentent pas la chaleur.

Ce nĠest pas que ce feu doive produire partout les mmes effets : comme tous les genres sont de son ressort, il se plie ˆ leur diffŽrente nature, mais il ne doit jamais para”tre sans remplir son but, qui est dĠentra”ner tout aprs lui.

Que lĠon voie ˆ prŽsent si une telle PoŽsie aurait jamais pu prendre naissance dans une source frivole ou corrompue ; si la pensŽe qui lĠenfante ne doit pas tre au plus haut degrŽ dĠŽlŽvation, et sĠil ne serait pas vrai de dire que le premier des hommes a dž tre le premier des Potes ?

Que lĠon voie aussi, si la PoŽsie humaine peut elle-mme tre cette langue vraie et unique que nous savons appartenir ˆ notre espce ? Non, sans doute ; elle nĠen est quĠune faible imitation ; mais comme parmi les fruits des travaux de lĠhomme, cĠest celui qui tient de plus prs ˆ son Principe, je lĠai choisi pour en donner lĠidŽe qui lui convient le mieux.

Aussi, peut-on dire que ces mesures conventionnelles que les hommes emploient dans la PoŽsie quĠils ont inventŽe, tout imparfaites quĠelles paraissent, ne doivent pas moins nous offrir la preuve de la prŽcision et de la justesse de la vraie langue dont le poids, le nombre et la mesure son invariables.

Nous pourrions Žgalement reconna”tre que cette PoŽsie sĠappliquant ˆ tous les objets, la vraie langue dont elle nĠest que lĠimage, doit ˆ plus forte raison tre universelle et pouvoir embrasser tout ce qui existe. Enfin ce serait par un examen plus dŽtaillŽ des propriŽtŽs attachŽes ˆ ce langage sublime, que nous pourrions nous rapprocher de plus prs de son modle, et lire jusques dans sa source.

CĠest lˆ ou nous verrions pourquoi la PoŽsie a eu tant dĠempire sur les hommes de tous les temps, pourquoi elle a opŽrŽ tant de prodiges, et dĠo vient cette admiration gŽnŽrale que toutes les Nations de la Terre conservent pour ceux qui sĠy sont distinguŽs, ce qui Žtendrait encore nos idŽes sur le Principe qui lui a donnŽ la naissance.

Nous y verrions aussi que lĠusage que les hommes en font souvent, lĠavilit et la dŽfigure au point de la rendre mŽconnaissable, ce qui nous prouverait que chez eux elle nĠest pas toujours le fruit de cette langue vraie que nous occupe, que cĠest une profanation de lĠemployer ˆ la louange des hommes ; une idol‰trie de la consacrer ˆ la passion, et quĠelle ne devrait jamais avoir dĠautre objet que de montrer aux hommes lĠasile dĠo elle est descendue avec eux, pour leur faire na”tre le vertueux dŽsir de suivre ses traces, et dĠy retourner.

Des caractres de lĠŽcriture

Mais il me suffit dĠavoir mis sur la voie, pour que ceux qui auront quelque dŽsir, puissent pŽnŽtrer beaucoup plus loin dans la carrire. Passons ˆ la seconde manire dont nous avons vu que la vraie langue devait se manifester, cĠest-ˆ-dire, aux caractres de lĠŽcriture.

Je ne crains point dĠassurer que ces caractres sont aussi variŽs et aussi multipliŽs que tout ce qui est renfermŽ dans la Nature, quĠil nĠy a pas un seul Etre qui ne puisse y trouver sa place et y servir de signe, et que tous y trouvent leur image et leur reprŽsentation vŽritable, ce qui porte ces caractres ˆ un nombre si immense, quĠil est impossible ˆ un homme de les conserver tous dans sa mŽmoire, non seulement par leur multitude inconcevable, mais aussi par leur diffŽrence et leur bizarrerie.

Quand on supposerait en outre quĠun homme pžt retenir tous ceux dont il aurait eu connaissance, il ne pourrait pas se flatter de nĠavoir plus rien ˆ apprendre lˆ-dessus ; car tous les jours la Nature produit de nouveaux objets, ce qui tout en nous montrant lĠinfinitŽ des choses, nous montre aussi la borne et la privation de notre espce qui ne peut jamais parvenir ˆ les embrasser toutes, puisque ici-bas elle ne peut pas seulement parvenir ˆ conna”tre toutes les lettres de son Alphabet.

La variŽtŽ de ces objets renfermŽs dans la Nature, sĠŽtend non seulement sur leur forme, ainsi quĠon peut aisŽment sĠen convaincre, mais encore sur leur couleur et sur la place quĠils occupent dans lĠordre des choses ; ce qui fait que lĠŽcriture de la langue vraie varie autant que la multitude des nuances quĠon peut voir sur les corps matŽriels, car chacune de ces nuances porte autant de diffŽrentes significations.

Enfin, les caractres quĠelle emploie sont aussi nombreux que les points de lĠhorizon ; et comme chacun de ces points occupe une place qui nĠest quĠˆ lui, chacune des lettres de la vraie langue a aussi un sens et une explication qui lui sont propres.

Mais je mĠarrte, ™ VŽritŽ sainte, ce serait usurper tes droits que de publier mme obscurŽment tes secrets, cĠest ˆ toi seul ˆ les dŽcouvrir ˆ qui il te pla”t, et comme il te pla”t. Pour moi, je dois me borner ˆ les respecter en silence, et ˆ rassembler tous mes dŽsirs pour que mes semblables puissent ouvrir les yeux ˆ ta lumire, et que dŽsabusŽs des illusions qui les sŽduisent, ils soient assez sages et assez heureux pour se prosterner tous ˆ tes pieds.

Prenant donc toujours la prudence pour guide, je dirai que cĠest cette multitude infinie des caractres de la langue vraie, et leur Žnorme variŽtŽ qui a introduit dans les langues humaines une diversitŽ si grande, que peu dĠentre elles se servent des mmes signes, et que celles qui sĠaccordent sur ce point, varient encore sur leur quantitŽ, en admettant ou en rejetant quelques signes, chacune selon son idiome et son gŽnie particulier.

Mais, de mme que les caractres de la vraie langue sont aussi multipliŽs que les Etres renfermŽs dans la Nature, de mme il est aussi certain que nul de ces caractres ne peut prendre son origine que dans cette mme Nature, et que cĠest dans elle o ils puisent tout ce qui sert ˆ les distinguer, puisque hors dĠelle, il nĠy a rien de sensible. CĠest ce qui fait aussi que malgrŽ la variŽtŽ des caractres que les langues humaines emploient, elles ne peuvent jamais sortir de ces mmes bornes, et que cĠest toujours dans des lignes et dans des figures, quĠelles sont obligŽes de prendre tous les signes de leur convention ; ce qui prouve dĠune manire Žvidente que les hommes ne peuvent rien inventer.

De la peinture

Nous nous convaincrons de tout ceci par quelques observations sur lĠart de la Peinture, que lĠon peut regarder comme ayant pris naissance dans les caractres de la langue en question, ainsi que la PoŽsie humaine lĠavait prise dans son expression verbale.

SĠil est certain que cette langue est unique, et aussi ancienne que le temps, on ne peut douter que les caractres quĠelle emploie, nĠaient ŽtŽ les premiers modles. Les hommes qui se sont attachŽs ˆ lĠŽtudier, ont eu souvent besoin de soulager leur mŽmoire par des notes et par des copies. Or, cĠest dans ces copies quĠil fallait la plus grande prŽcision, puisque dans cette multitude de caractres qui ne sont distinguŽs quelquefois que par la plus lŽgre diffŽrence, il est constant que la moindre altŽration pouvait les dŽnaturer et les confondre. On doit sentir que si les hommes eussent ŽtŽ sages, ils nĠauraient pas fait dĠautre usage de la peinture, et mme pour lĠintŽrt de cet Art, ils eussent ŽtŽ heureux de sĠen tenir ˆ lĠimitation et ˆ la copie de ces premiers caractres ; car sĠils sont avec raison si dŽlicats sur le choix des modles, o pouvaient-ils en trouver de plus vrais et de plus rŽguliers que ceux qui exprimaient la nature mme des choses ? SĠils sont si recherchŽs sur la qualitŽ et lĠemploi des couleurs, o pouvaient-ils mieux sĠadresser quĠˆ des formes qui portaient chacune leur couleur propre ? Enfin, sĠils dŽsirent des tableaux durables, comment pouvaient-ils y mieux rŽussir quĠen les copiant dĠaprs des objets toujours neufs, et dont ils peuvent ˆ tout moment faire comparaison avec leurs productions ?

Mais la mme imprudence qui avait ŽloignŽ lĠhomme de son Principe, lĠa encore ŽloignŽ des moyens qui lui sont accordŽs pour y retourner ; il a perdu sa confiance dans ces guides vrais et lumineux, qui secondant son intention pure, lĠauraient sžrement ramenŽ ˆ son but. Il nĠa plus cherchŽ ses modles dans des objets utiles et salutaires, et dont il ežt pu continuellement recevoir les secours, mais dans des formes passagres et trompeuses, qui ne lui offrant que des traits incertains et des couleurs changeantes, lĠexposent tous les jours ˆ varier sur ses propres principes et ˆ mŽpriser ses ouvrages.

CĠest ce qui lui arrive journellement, en se proposant, comme il fait, dĠimiter des quadrupdes, des reptiles et autres animaux, de mme que tous les autres Etres dont il est environnŽ ; parce que cette occupation, tout innocente et tout agrŽable quĠelle soit en elle-mme, accoutume lĠhomme ˆ fixer les yeux sur ce qui lui est Žtranger, et lui fait perdre non seulement la vue, mais lĠidŽe mme de ce qui lui est propre ; cĠest-ˆ-dire, que les objets que lĠhomme sĠoccupe ˆ reprŽsenter aujourdĠhui, ne sont que lĠapparence de ceux quĠil devrait Žtudier tous les jours ; et la copie quĠil en fait devant, selon tous les Principes Žtablis, tre encore infŽrieure ˆ ses modles, il en rŽsulte que la Peinture actuellement en usage, nĠest autre chose que lĠapparence de lĠapparence.

NŽanmoins cĠest mme par cette peinture grossire que nous pourrons nous convaincre parfaitement de cette vŽritŽ incontestable, annoncŽe plus haut, savoir, que les hommes nĠinventent rien. NĠest-ce pas toujours en effet dĠaprs les Etres corporels quĠils composent leurs tableaux ? Peuvent-ils prendre leurs sujets ailleurs, puisque la peinture nĠŽtant que la science des yeux, elle ne peut sĠoccuper que du sensible, et par consŽquent ne se trouver que dans le sensible ?

Dira-t-on que le Peinture peut non seulement se passer de voir des objets sensibles, mais mme que sĠŽlevant au-dessus dĠeux, il ne prendra des sujets que dans son imagination ? Cette objection serait facile ˆ dŽtruire ; car laissons ˆ lĠimagination la carrire la plus libre, permettons-lui tous les Žcarts auxquels elle pourra se porter, je demande si elle enfantera jamais rien qui soit hors de la Nature, et si jamais on sera dans le cas de dire quĠelle ait rien crŽŽ. Sans doute quĠelle aura la facultŽ de se reprŽsenter des Etres bizarres et des assemblages monstrueux, dont cette Nature, ˆ la vŽritŽ, nĠoffrira pas dĠexemples ; mais ces Etres chimŽriques eux-mmes ne seront-ils pas le produit de pices rapportŽes ? Et de toutes ces pices, y en aura-t-il jamais une qui ne se trouve pas parmi les choses sensibles de la Nature ?

Il est donc certain que dans la Peinture ainsi que dans tout autre Art, les inventions et les ouvrages de lĠhomme ne sont rien de plus que des transpositions, et que loin de rien produire de lui-mme, toutes ses Ïuvres se bornent ˆ donner aux choses une autre place.

Alors lĠhomme peut apprendre ˆ Žvaluer le prix de ses productions dans la Peinture comme dans les autres Arts, et tout en se livrant ˆ cette charmante occupation, il cessera de croire ˆ la rŽalitŽ de ses ouvrages, puisque cette rŽalitŽ ne se trouve pas mme dans les modles quĠil se choisit.

Il est inutile, je pense, de dire que cette Peinture grossire ne porte pas moins avec elle des signes frappants, quĠelle descend dĠun Art plus parfait, et que dans ce sens elle est pour nous une nouvelle preuve de cette Žcriture supŽrieure, appartenante ˆ la langue unique et universelle, dont nous avons montrŽ les propriŽtŽs.

En effet, elle exige la ressemblance de la Nature sensible dans tout ce quĠelle reprŽsente, elle ne veut rien qui choque ni les yeux, ni le jugement, elle embrasse tous les Etres de lĠUnivers, elle a mme portŽ sa main hardie jusques sur des Etres supŽrieurs.

Mais cĠest alors quĠelle est vraiment rŽprŽhensible, parce que premirement ne pouvant les faire conna”tre que par des traits sensibles et corporels, ds lors elle a ravalŽ ces Etres aux yeux de lĠhomme, qui ne peut les conna”tre que par la facultŽ sensible de son intelligence, et jamais par le sensible de son intelligence, et jamais par le sensible matŽriel, puisque ces Etres ne sont pas dans la RŽgion des corps.

En second lieu, lorsque la Peinture a pris sur elle de vouloir les reprŽsenter, o a-t-elle trouvŽ le modle des corps quĠils nĠavaient point, et quĠelle voulait cependant leur donner ? Ce nĠa pu tre sans doute que parmi les objets matŽriels de la Nature, ou ce qui est la mme chose, dans une imagination peu rŽglŽe, mais qui dans son dŽsordre mme, ne pouvait jamais employer que les Etres corporels qui environnent lĠhomme dĠaujourdĠhui.

Quel rapport pouvait-il donc exister alors entre le modle et lĠimage qui y avait ŽtŽ substituŽe, et quelle idŽe ces sortes dĠimages ont-elles dž faire na”tre ? NĠest-il pas clair que cĠest lˆ une des plus funestes suites de lĠignorance de lĠhomme, celle qui lĠa le plus exposŽ ˆ lĠidol‰trie, et qui contribue sans cesse ˆ lĠensevelir dans les tŽnbres ?

Et vraiment, que peut produire une Matire morte et des traits figurŽs selon lĠimagination du Peintre, sinon lĠoubli de la simplicitŽ des Etres, dont la connaissance est si nŽcessaire ˆ lĠhomme, et sans laquelle toute son espce est livrŽe ˆ la plus effrayante superstition ? Et nĠest-ce pas ainsi que les pas de lĠhomme, tout indiffŽrents quĠils sont en apparence, lĠŽgarent insensiblement, et le jettent dans des prŽcipices dont il nĠaperoit bient™t plus les bords ?

Du blason

LĠhomme ne sĠest donc pas contentŽ de confondre la Peinture grossire et lĠouvrage de ses mains avec les caractres vrais copiŽs sur la Nature mme, il a encore mŽconnu le Principe dĠo ces caractres vrais tirent leur origine ; voyant, dis-je, quĠil Žtait le ma”tre dĠemployer ˆ son grŽ tous les diffŽrents traits de cette Nature corporelle pour en composer ses tableaux, il a eu la faiblesse de se reposer avec complaisance sur son ouvrage, et dĠoublier ˆ la fois la supŽrioritŽ des modles quĠil aurait dž choisir et la source qui pouvait les produire ; ou plut™t les ayant perdu de vue, il nĠa plus mme souponnŽ leur existence.

On en doit dire autant du Blason, qui tire Žgalement son origine des caractres de la vraie langue. LĠhomme vulgaire sĠenorgueillit de la noblesse de ses Armes, comme si les signes en Žtaient rŽels, et quĠils portassent vraiment avec eux-mmes les droits que le prŽjugŽ leur attribue ; et se laissant aveugler par les puŽriles distinctions quĠil attache lui-mme ˆ ces signes, il a oubliŽ quĠils nĠŽtaient que les tristes images des armes naturelles accordŽes physiquement ˆ chaque homme pour lui servir de dŽfense, et tre en mme temps le sceau de ses vertus, de sa force et de sa grandeur.

Erreurs sur la vraie langue

Enfin il a fait la mme chose sur lĠexpression verbale de cette langue sublime dont on a vu quĠŽtait provenue la PoŽsie. Les mots arbitraires et les langues de sa convention ont pris dans sa pensŽe la place de la vraie langue, cĠest-ˆ-dire, que ces langues conventionnelles nĠayant aucune uniformitŽ, ni aucune marche fixe ˆ ses yeux, quant ˆ lĠexpression, aux signes, et gŽnŽralement ˆ leurs rapports universels avec la langue des facultŽs intellectuelles dont elles Žtaient une imitation dŽfigurŽe. Ds lors lĠidŽe du Principe de cette langue unique et universelle qui seule pourrait lĠŽclairer, sĠŽtant effacŽe dans lui, il nĠa plus distinguŽ cette langue dĠavec celles quĠil avait Žtablies.

Or, si lĠhomme est assez bornŽ pour placer ses ouvrages ˆ c™tŽ de ceux des Principes vrais et invariables, si sa main audacieuse croit pouvoir tre Žgale ˆ celle de la Nature, si mme il a presque toujours confondu les ouvrages de cette Nature avec le Principe soit gŽnŽral soit particulier qui les manifeste, il ne faut plus tre surpris que toutes ses notions soient si confuses et si tŽnŽbreuses, et quĠil ait non seulement perdu la connaissance et lĠintelligence de la vraie langue, mais mme quĠil ne soit plus persuadŽ quĠil en existe une.

Moyens de recouvrer la vraie langue

En mme temps, si cette vraie langue est la seule qui puisse le remettre dans ses droits, lui rendre la jouissance de ses attributs, lui faire conna”tre les principes de la Justice, et le conduire dans lĠintelligence de tout ce qui existe, il est aisŽ de voir combien il perd en sĠen Žloignant, et sĠil a dĠautres ressources que dĠemployer tous les moments de sa vie aux soins dĠen recouvrer la connaissance.

Mais, quelque immense, quelque effrayante que soit cette carrire, il nĠest aucun homme qui doive se livrer au dŽsespoir et au dŽcouragement, puisque jĠai toujours annoncŽ que cette langue mme Žtait le vŽritable domaine de lĠhomme ; quĠil nĠen a ŽtŽ privŽ que pour un temps ; que loin dĠen tre ˆ jamais dŽpouillŽ, on lui tend au contraire sans cesse la main pour lĠy amener ; et vraiment le prix attachŽ ˆ cette gr‰ce est si modique et si naturel, quĠil est une nouvelle preuve de la bontŽ du Principe qui lĠexige, puisque cela se borne ˆ demander ˆ lĠhomme de ne pas assimiler les deux Etres distincts qui le composent ; de reconna”tre la diffŽrence des Principes de la Nature entre eux et celle quĠils ont avec la Cause temporelle supŽrieure ˆ cette mme Nature : cĠest-ˆ-dire, de croire que lĠhomme nĠest point matire, et que la Nature ne va pas toute seule.

De la musique

Nous avons encore ˆ examiner une des productions de cette langue vraie dont je t‰che de rappeler lĠidŽe aux hommes, cĠest celle qui se joint ˆ son expression verbale, qui en rgle la force et en mesure la prononciation, cĠest enfin cet Art que nous nommons la Musique, mais qui parmi les hommes nĠest encore que la figure de la vŽritable harmonie.

Cette expression verbale ne peut employer des mots sans faire entendre des sons ; or, cĠest lĠintime rapport des uns aux autres qui forme les Lois fondamentales de la vraie Musique ; cĠest ce que nous imitons, autant quĠil est en nous, dans notre Musique artificielle, par les soins que nous nous donnons de peindre avec des sons le sens de nos paroles conventionnelles ; mais, avant de montrer les principales dŽfectuositŽs de cette Musique artificielle, nous allons parcourir une partie des vrais principes quĠelle nous offre ; par-lˆ on pourra dŽcouvrir des rapports assez frappants avec tout ce qui a ŽtŽ Žtabli, pour se convaincre quĠelle tient toujours ˆ la mme source, et que ds lors elle est du ressort de lĠhomme ; cĠest aussi dans cet examen o lĠon pourra voir que quelque admirables que soient nos talents dans lĠimitation musicale, nous restons toujours infiniment au-dessous de notre modle ; ce qui fera comprendre ˆ lĠhomme, si cet instrument puissant ne lui fut donnŽ que pour contribuer ˆ des amusements puŽriles, et si dans son origine il nĠŽtait pas destinŽ ˆ un plus noble emploi.

De lĠaccord parfait

Premirement, ce que nous connaissons dans la Musique sous le nom dĠaccord parfait, est pour nous lĠimage de cette UnitŽ premire qui renferme tout en elle et de qui tout provient, en ce que cet accord est seul et unique, quĠil est entirement rempli de lui-mme, sans avoir besoin du secours dĠaucun autre son que des siens propres ;en un mot en ce quĠil est inaltŽrable dans sa valeur intrinsque, comme lĠUnitŽ ; car il ne faut point compter pour une altŽration la transposition de quelques-uns de ses sons, dĠo rŽsultent des accords de diffŽrentes dŽnominations, attendu que cette transposition nĠintroduit aucun nouveau son dans lĠaccord, et par consŽquent ne peut en changer la vŽritable Essence.

Secondement, cet accord parfait est le plus harmonieux de tous, celui qui convient seul ˆ lĠoreille de lĠhomme, et qui ne lui laisse rien dŽsirer. Les trois premiers sons qui le composent sont sŽparŽs par deux intervalles de tierce qui sont distincts, mais qui sont liŽs lĠun avec lĠautre. CĠest lˆ la rŽpŽtition de tout ce qui se passe dans les choses sensibles, o nul Etre corporel ne peut recevoir ni conserver lĠexistence sans le secours et lĠappui dĠun autre Etre corporel comme lui, qui ranime ses forces et qui lĠentretienne.

Enfin, ces deux tierces se trouvent surmontŽes dĠun intervalle de quarte, dont le son qui le termine se nomme Octave. Quoique cette octave ne soit que la rŽpŽtition du son fondamental, cĠest elle nŽanmoins qui dŽsigne compltement lĠaccord parfait ; car elle y tient essentiellement, en ce quĠelle est comprise dans les sons primitifs que le corps sonore fait entendre au dessus du sien propre.

Ainsi, cet intervalle quaternaire est alors lĠagent principal de lĠaccord ; il se trouve placŽ au-dessus des deux intervalles ternaires, pour y prŽsider et en diriger toute lĠaction, comme cette Cause active et intelligente que nous avons vue dominer et prŽsider ˆ la double Loi de tous les Etres corporisŽs. Il ne peut, ainsi quĠelle, souffrir aucun mŽlange, et quand il agit seul, comme cette Cause universelle du temps, il est sžr que tous ses rŽsultats sont rŽguliers.

Je sais cependant que cette octave nĠŽtant ˆ la vŽritŽ, quĠune rŽpŽtition du son fondamental, peut ˆ la rigueur se supprimer, et ne point entrer dans lĠŽnumŽration des sons qui composent lĠaccord parfait. Mais, premirement, cĠest elle qui termine essentiellement la gamme ; en outre il est indispensable dĠadmettre cette octave, si nous voulons savoir ce que cĠest que lĠalpha et lĠomŽga, et avoir une preuve Žvidente de lĠunitŽ de notre accord, le tout par une raison de calcul, que je ne puis exposer autrement, quĠen disant que lĠoctave est le premier agent, ou le premier organe par lequel dix a pu venir ˆ notre connaissance.

Il ne faut pas non plus exiger, dans le tableau sensible que je prŽsente, une uniformitŽ entire avec le Principe dont il nĠest que lĠimage, parce quĠalors la copie serait Žgale au modle. Mais aussi, quoique ce tableau sensible soit infŽrieur, et quĠen outre il puisse tre sujet ˆ varier, il nĠen existe pas moins dĠune manire complte, il nĠen reprŽsente pas moins le Principe, parce que lĠinstinct des sens supplŽe au reste.

CĠest par cette raison quĠayant prŽsentŽ les deux tierces comme liŽes lĠune ˆ lĠautre, nous ne disons point quĠil soit indispensable de les faire entendre toutes les deux ; on sait que chacune dĠelles peut tre annoncŽe sŽparŽment, sans que lĠoreille souffre, mais la Loi nĠen sera pas moins vraie pour cela, parce que cet intervalle ainsi annoncŽ conserve toujours sa correspondance secrte avec les autres sons de lĠaccord auquel il appartient ; ainsi cĠest toujours le mme tableau, mais dont on ne voit plus quĠune partie.

On en peut dire autant, lorsquĠon veut supprimer lĠoctave, ou mme tous les autres sons de lĠaccord, et nĠen conserver quĠun quel quĠil soit, parce quĠun son entendu seul nĠest point ˆ charge ˆ lĠoreille, et que dĠailleurs il pourrait lui-mme se considŽrer comme le son gŽnŽrateur dĠun nouvel accord parfait.

Nous avons vu que la quarte dominait sur les deux tierces infŽrieures, et que ces deux tierces infŽrieures Žtaient lĠimage de la double Loi qui dirigeait les Etres ŽlŽmentaires. NĠest-ce pas lˆ alors o la Nature elle-mme nous indique la diffŽrence quĠil y a entre un corps et son Principe, en nous faisant voir lĠun dans la sujŽtion et la dŽpendance, tandis que lĠautre en est le chef et le soutien ?

Ces deux tierces nous reprŽsentent en effet par leur diffŽrence lĠŽtat des choses pŽrissables de la Nature corporelle, qui ne subsiste pas de la Nature corporelle, qui ne subsiste pas par des rŽunions dĠactions diverses ; et le dernier son, formŽ par un seul intervalle quaternaire, est une nouvelle image du premier Principe ; car il nous en rappelle la simplicitŽ, la grandeur et lĠimmutabilitŽ, tant par son rang que par son nombre.

Ce nĠest pas que cette quarte harmonique soit plus permanente que toutes les autres choses crŽŽes ; ds quĠelle est sensible, elle doit passer ; mais cela nĠempche pas que mme dans son action passagre, elle ne peigne ˆ lĠintelligence lĠessence et la stabilitŽ de sa source.

On trouve donc dans lĠassemblage des intervalles de lĠaccord parfait, tout ce qui est passif et tout ce qui est actif, cĠest-ˆ-dire, tout ce qui existe et tout ce que lĠhomme peut concevoir.

Mais ce nĠest pas assez que nous ayons vu dans lĠaccord parfait la reprŽsentation de toutes choses en gŽnŽral et en particulier, nous y pouvons voir encore par de nouvelles observations la source de ces mmes choses et lĠorigine de cette distinction, qui sĠest faite avant le temps entre les deux Principes, et qui se manifeste tous les jours dans le temps.

Pour cet effet, ne perdons pas de vue la beautŽ et la perfection de cet accord parfait qui tire de lui seul tous ses avantages ; nous jugerons aisŽment que sĠil fžt toujours demeurŽ dans sa nature, lĠordre et une juste harmonie auraient subsistŽ perpŽtuellement, et le mal serait inconnu, parce quĠil ne serait pas nŽ, cĠest-ˆ-dire, quĠil nĠy aurait jamais eu que lĠaction des facultŽs du Principe bon qui se fžt manifestŽe, parce quĠil est le seul rŽel et le seul vŽritable.

De lĠaccord de septime

Comment est-ce donc que le second Principe a pu devenir mauvais ? Comment se peut-il que le mal ait pris naissance et quĠil ait paru ? NĠest-ce pas lorsque le son supŽrieur et dominant de lĠaccord parfait, lĠoctave enfin, a ŽtŽ supprimŽe, et quĠun autre son a ŽtŽ introduit ˆ sa place ? Or, quel est ce son qui a ŽtŽ introduit ˆ la place de lĠoctave ? CĠest celui qui la prŽcde immŽdiatement, et lĠon sait que le nouvel accord qui est rŽsultŽ de ce changement, se nomme accord de septime ? LĠon sait aussi que cet accord de septime fatigue lĠoreille, la tient en suspens, et demande ˆ tre sauvŽ, en terme de lĠArt.

CĠest donc par lĠopposition de cet accord dissonant et de tous ceux qui en dŽrivent, ˆ lĠaccord parfait, que naissent toutes les productions musicales, lesquelles ne sont autre chose quĠun jeu continuel, pour ne pas dire un combat entre lĠaccord parfait ou consonant et lĠaccord de septime, ou gŽnŽralement tous les accords dissonants.

Pourquoi cette Loi, ainsi indiquŽe par la Nature, ne serait-elle pas pour nous lĠimage de la production universelle des choses ? Pourquoi nĠen trouverions-nous pas ici le Principe, comme nous en avons trouvŽ plus haut lĠassemblage et la constitution dans lĠordre des intervalles de lĠaccord parfait ? Pourquoi, dis-je, ne toucherions-nous pas au doigt et ˆ lĠÏil la cause, la naissance et les suites de la confusion universelle temporelle, puisque nous savons que dans cette Nature corporelle, il y a deux Principes qui sont sans cesse opposŽs, et puisquĠelle ne peut se soutenir que par le secours de deux actions contraires, dĠo proviennent le combat et la violence que nous y apercevons : mŽlange de rŽgularitŽ et de dŽsordre que lĠharmonie nous reprŽsente fidlement par lĠassemblage des consonances et des dissonances, qui constitue toutes les productions musicales ?

Je me flatte nŽanmoins que mes Lecteurs seront assez intelligents pour ne voir ici que des images des faits ŽlevŽs que je leur indique. Ils sentiront, sans doute, lĠallŽgorie, lorsque je leur annonce que si lĠaccord parfait Žtait demeurŽ dans sa vraie nature, le mal serait encore ˆ na”tre ; car, selon le principe Žtabli, il est impossible que lĠordre musical dans sa Loi particulire soit Žgal ˆ lĠordre supŽrieur quĠil reprŽsente.

Aussi lĠordre musical Žtant fondŽ sur le sensible, et le sensible nĠŽtant que le produit de plusieurs actions, si lĠon nĠoffrait ˆ lĠoreille quĠune continuitŽ dĠaccords parfaits, elle ne serait pas choquŽe, ˆ la vŽritŽ ; mais outre la monotonie ennuyeuse qui en rŽsulterait, nous ne trouverions lˆ aucune expression, aucune idŽe ; enfin, ce ne serait point pour nous une Musique, parce que la Musique, est gŽnŽralement tout ce qui est sensible, est incompatible avec lĠunitŽ dĠaction, comme avec lĠunitŽ dĠagents.

En admettant donc toutes les lois nŽcessaires pour la constitution des ouvrages de Musique, nous pouvons nŽanmoins faire lĠapplication de ces mmes lois ˆ des vŽritŽs dĠun autre rang. CĠest pour cela que je vais continuer mes observations sur lĠaccord de septime.

De la seconde

En mettant cette septime ˆ la place de lĠoctave, nous avons vu que cĠŽtait placer un principe ˆ c™tŽ dĠun autre principe, dĠo, selon toutes les lumires de la plus saine raison, il ne peut rŽsulter que du dŽsordre. Nous avons vu ceci encore plus Žvidemment, en remarquant que cette septime qui produit la dissonance, Žtait en mme temps le son qui prŽcde immŽdiatement lĠoctave.

Mais cette septime qui est telle par rapport au son fondamental, peut donc se regarder aussi comme une seconde, par rapport ˆ lĠoctave qui en est la rŽpŽtition ; alors nous reconna”trons que la septime nĠest point du tout la seule dissonance, mais que la seconde a aussi cette propriŽtŽ ; quĠainsi toute liaison diatonique est condamnŽe par la nature de notre oreille, et que partout o elle sentira deux notes voisines sonner ensemble, elle sera blessŽe.

Alors, comme il nĠy a absolument dans toute la gamme, que la seconde et la septime qui puissent se trouver dans ce rapport avec le son grave ou avec son octave, cela nous fait voir clairement que tout rŽsultat et tout produit, en fait de Musique, est fondŽ sur deux dissonances, dĠo provient toute rŽaction musicale.

Des dissonances et des consonances

Portant ensuite cette observation sur les choses sensibles, nous verrons avec la mme Žvidence, quĠelles nĠont jamais pu, et quĠelles ne peuvent jamais na”tre que par deux dissonances, et quelques efforts que nous fassions, nous ne trouverons jamais dĠautre source au dŽsordre que le nombre attachŽ ˆ ces deux sortes de dissonances.

Bien plus, si lĠon observe que ce quĠon appelle communŽment septime, est en effet une neuvime, attendu que cĠest lĠassemblage de trois tierces trs distinctes ; on verra si jĠai abusŽ mes Lecteurs, en leur disant prŽcŽdemment que le nombre neuf Žtait le vrai nombre de lĠŽtendue et de la Matire.

Veut-on, au contraire, jeter la vue sur le nombre des consonances ou des sons qui sĠaccordent avec le son fondamental, nous verrons quĠelles sont au nombre de quatre, savoir, la tierce, la quarte, la quinte juste et la sixte ; car ici il ne faut point parler de lĠoctave comme octave, parce quĠil sĠagit des divisions particulires de la gamme, dans lesquelles cette octave nĠa pas dĠautre caractre que le son fondamental mme dont elle est lĠimage, si ce nĠest quĠon veuille la regarder comme la quarte du second TŽtracorde ; ce qui ne change rien au nombre des quatre consonances que nous Žtablissons.

Je ne pourrai jamais mĠŽtendre, autant que je le voudrais, sur les propriŽtŽs infinies de ces quatre consonances, et jĠen suis vraiment affligŽ, parce quĠil me serait aisŽ de faire voir avec une clartŽ frappante leur rapport direct avec lĠUnitŽ, de montrer comment lĠharmonie universelle est attachŽe ˆ cette consonance quaternaire, et pourquoi sans elle il est impossible quĠaucun Etre subsiste en bon Žtat.

Mais ˆ tous les pas, la prudence et le devoir mĠarrtent, parce que dans ces matires un seul point mne ˆ tous les autres, et que je nĠeusse mme jamais entrepris dĠen traiter aucun, si les Erreurs dont les Sciences humaines empoisonnent mon espce, ne mĠeussent entra”nŽ ˆ prendre sa dŽfense.

Je me suis engagŽ nŽanmoins ˆ ne pas terminer ce traitŽ, sans donner quelques explications plus dŽtaillŽes sur les propriŽtŽs universelles du quaternaire ; je nĠoublie point ma promesse, et je me propose de la remplir autant quĠil me sera permis de le faire ; mais, pour le prŽsent, revenons encore ˆ la septime, et remarquons que si cĠest elle qui fait diversion avec lĠaccord parfait, cĠest aussi par elle que se fait la crise et la rŽvolution, dĠo doit sortir lĠordre et rena”tre la tranquillitŽ de lĠoreille, puisquĠˆ la suite de cette septime on est indispensablement obligŽ de rentrer dans lĠaccord parfait. Je ne regarde point comme contraire ˆ ce principe, ce quĠon nomme en Musique une suite de septimes ; qui nĠest autre chose quĠune continuitŽ de dissonances, et quĠon ne peut absolument se dispenser de terminer toujours par lĠaccord parfait ou ses dŽrivŽs.

Ce sera donc encore cette mme dissonance qui nous rŽpŽtera ce qui se passe dans la Nature corporelle, dont le cours nĠest quĠune suite de dŽrangements et de rŽhabilitations. Or, si cette mme observation nous a indiquŽ prŽcŽdemment la vŽritable origine des choses corporelles, si elle nous fait voir aujourdĠhui que tous les Etres de la Nature sont assujettis ˆ cette loi violente qui prŽside ˆ leur origine, ˆ leur existence et ˆ leur fin, pourquoi ne pourrons-nous pas appliquer la mme loi ˆ lĠunivers entier, et reconna”tre que si cĠest la violence qui lĠa fait na”tre et qui lĠentretient, ce doit tre aussi la violence qui en opre la destruction ?

CĠest ainsi que nous voyons quĠau moment de terminer un morceau de Musique, il se fait ordinairement un battement confus, un trille, entre une des notes de lĠaccord parfait et la seconde ou la septime de lĠaccord dissonant, lequel accord dissonant est indiquŽ par la basse qui en tient communŽment la note fondamentale, pour ramener ensuite le total ˆ lĠaccord parfait ou ˆ lĠunitŽ.

On doit voir encore, que puisque aprs cette cadence musicale, on rentre nŽcessairement dans lĠaccord parfait qui remet tout en paix et en ordre, il est certain quĠaprs la crise des ElŽments, les Principes qui en sont combattus doivent aussi retrouver leur tranquillitŽ, dĠo faisant la mme application ˆ lĠhomme, lĠon doit apprendre combien la vraie connaissance de la Musique pourrait le prŽserver de la crainte de la mort, puisque cette mort nĠest que le trille qui termine son Žtat de confusion, et le ramne ˆ ses quatre consonances.

JĠen dis assez pour lĠintelligence de mes Lecteurs, cĠest ˆ eux ˆ Žtendre les bornes que je me suis prescrites. Je peux prŽsumer par consŽquent quĠils ne considŽreront pas les dissonances comme des vices par rapport ˆ la Musique, puisque cĠest de lˆ quĠelle tire ses plus grandes beautŽs, mais seulement comme lĠindice de lĠopposition qui rgne en toutes choses.

Ils concevront mme que dans lĠharmonie, dont la Musique des sens nĠest que la figure, il doit se trouver la mme opposition des dissonances aux consonances ; mais que loin dĠy causer le moindre dŽfaut, elles en sont lĠaliment et la vie, et que lĠintelligence nĠy voit que lĠaction de plusieurs facultŽs diffŽrentes qui se soutiennent mutuellement, plut™t quĠelles ne se combattent, et qui par leur rŽunion font na”tre une multitude de rŽsultats toujours neufs et toujours frappants.

Ce nĠest donc lˆ quĠun extrait trs abrŽgŽ de toutes les observations que je pourrais faire en ce genre sur la Musique, et des rapports qui se trouvent entre elle et des VŽritŽs importantes; mais ce que jĠen ai dit est suffisant pour faire apercevoir la raison des choses, et pour apprendre aux hommes ˆ ne pas isoler leurs diffŽrentes connaissances, puisque nous leur montrons quĠelles ne sont toutes que les diffŽrents rameaux du mme arbre, et que la mme empreinte est partout.

 

Du diapason

Faut-il parler ˆ prŽsent de lĠobscuritŽ o est encore la science de la Musique ? Nous pourrions commencer par demander aux Musiciens quelle est leur rgle pour prendre le ton ; cĠest-ˆ-dire, quel est leur a-mi-la ou leur Diapason ; et si nĠen ayant point, et Žtant obligŽs de sĠen faire un, ils peuvent croire avoir quelque chose de fixe en ce genre ? Alors sĠils nĠont point de Diapason fixe, il en rŽsulte que les rapports numŽriques que lĠon peut tirer de leur Diapason factice, avec les sons qui lui doivent tre corrŽlatifs, ne sont pas non plus les vŽritables, et que les principes que les Musiciens nous donnent pour vrais sous les nombres quĠils ont admis, peuvent Žgalement lĠtre sous dĠautres nombres, selon que lĠa-mi-la sera plus ou moins bas ; ce qui rend absolument incertaines la plupart de leurs opinions sur les valeurs numŽriques quĠils attribuent aux diffŽrents sons.

Je ne parle ici toutefois que de ceux qui ont voulu Žvaluer ces diffŽrents sons par le nombre des vibrations des cordes ou autres corps sonores ; car cĠest alors quĠil faut nŽcessairement un Diapason fixe pour que lĠexpŽrience soit juste ; il faudrait par consŽquent des corps sonores qui fussent essentiellement les mmes, pour quĠon pžt statuer sur leurs rŽsultats ; mais ces deux moyens nĠŽtant point accordŽs ˆ lĠhomme, vu que la Matire nĠest que relative, il est Žvident que tout ce quĠil Žtablirait sur une pareille base, serait susceptible de beaucoup dĠerreurs.

Principes de lĠharmonie

Ce nĠŽtait donc point dans la Matire, quĠon aurait dž chercher les principes de lĠharmonie, puisque, selon tout ce quĠon a vu, la Matire nĠŽtant jamais fixŽe, ne peut offrir le principe de rien. Mais cĠŽtait dans la Nature mme des choses o tout Žtant stable et toujours le mme, il ne faut que des yeux pour y lire la vŽritŽ. Enfin, lĠhomme ežt vu quĠil nĠavait pas dĠautre rgle ˆ suivre que celle qui se trouve dans le rapport double de lĠoctave, ou dans cette fameuse raison double qui est Žcrite sur tous les Etres, et dĠo la raison triple est descendue ; ce qui lui ežt retracŽ de nouveau la double action de la Nature, et cette troisime Cause temporelle Žtablie universellement sur les deux autres.

De la musique artificielle

Je bornerai lˆ mes observations sur la dŽfectuositŽ des Lois que lĠimagination de lĠhomme a pu introduire dans la Musique ; car tout ce que jĠy pourrais ajouter tiendrait toujours ˆ cette premire erreur, et elle est assez sensible pour que je ne mĠy attache pas davantage. JĠavertirai seulement les Inventeurs, de bien rŽflŽchir sur la nature de nos sens, et dĠobserver que celui de lĠou•e, comme tous les autres, est susceptible dĠhabitude ; quĠainsi ils ont pu y tre trompŽs de bonne foi, et se faire des rgles de choses hasardŽes, et de suppositions que le temps seul leur aura fait para”tre vraies et rŽgulires.

Il me reste nŽanmoins ˆ examiner lĠemploi que lĠhomme a fait de cette Musique ˆ laquelle il sĠoccupe presque universellement, et ˆ observer sĠil en a jamais souponnŽ la vŽritable application.

IndŽpendamment des beautŽs innombrables dont elle est susceptible, on lui conna”t une Loi stricte, cĠest cette mesure rigoureuse dont elle ne peut absolument sĠŽcarter. Cela seul nĠannonce-t-il pas quĠelle a un Principe vrai, et que la main qui la dirige est au-dessus du pouvoir des sens, puisque ceux-ci nĠont rien de fixe ?

Mais si elle tient ˆ des principes de cette nature, il est donc certain quĠelle ne devait jamais avoir dĠautre guide, et quĠelle Žtait faite pour tre toujours unie ˆ sa source. Or, sa source Žtant, comme nous lĠavons vu, cette langue premire et universelle qui indique et reprŽsente les choses au naturel, on ne peut douter que la Musique nĠežt ŽtŽ la vraie mesure des choses, comme lĠŽcriture et la parole en exprimaient la signification.

CĠŽtait donc uniquement en sĠattachant ˆ ce principe fŽcond et invariable, que la Musique pouvait conserver les droits de son origine, et remplir son vŽritable emploi ; cĠest lˆ quĠelle ežt pu peindre des tableaux ressemblants, et que toutes les facultŽs de ceux ˆ qui elle se fžt fait entendre, eussent ŽtŽ pleinement satisfaites. En un mot, cĠest par lˆ que la Musique aurait opŽrŽ les prodiges dont elle est capable, et qui lui ont ŽtŽ attribuŽs dans tous les temps.

Par consŽquent, en la sŽparant de sa source, en ne lui cherchant des sujets que dans des sentiments factices, ou dans des idŽes vagues, on lĠa privŽe de son premier appui, et on lui a ™tŽ les moyens de se montrer dans tout son Žclat.

Aussi, quelles impressions, quels effets produit-elle entre les mains des hommes ? Quelles idŽes, quels sens nous offre-t-elle ? ExceptŽ celui qui compose, est-il beaucoup dĠoreilles qui puissent avoir lĠintelligence de ce quĠelles entendent exprimer ˆ la Musique reue ? Et encore le compositeur lui-mme, aprs sĠtre livrŽ ˆ son imagination, ne perd-il jamais le sens de ce quĠil a peint, et de ce quĠil a voulu rendre ?

Rien nĠest donc plus informe, ni plus dŽfectueux que lĠusage que les hommes ont fait de cet Art, et cela uniquement parce que sĠŽtant peu occupŽs de son Principe, ils nĠont pas cherchŽ ˆ les Žtayer lĠun par lĠautre, et quĠils ont cru pouvoir faire des copies sans avoir leur modle devant les yeux.

Ce nĠest point que je bl‰me mes semblables de chercher dans les ressources infinies de la Musique factice, les agrŽments et les dŽlassements quĠelle peut offrir, ni que je veuille les priver des secours que malgrŽ sa dŽfectuositŽ, cet Art peut leur procurer tous les jours. Il peut, je le sais, aider quelquefois ˆ faire revivre en eux, plusieurs de ces idŽes obscurcies, qui Žtant mieux ŽpurŽes, devraient tre leur unique aliment, et qui peuvent seules leur faire trouver un point dĠappui. Mais pour cet effet, je les engagerai toujours ˆ porter leur intelligence au dessus de ce que leurs sens entendent, parce que lĠŽlŽment de lĠhomme nĠest point dans les sens : je les engagerai ˆ croire que quelques parfaites que soient leurs productions musicales, il en est dĠun autre ordre et de plus rŽgulires ; que ce nĠest mme quĠen raison du plus ou moins de conformitŽ avec elles, que la Musique artificielle nous attache et nous cause plus ou moins dĠŽmotion.

De la mesure

Lorsque jĠai appuyŽ sur la prŽcision de la mesure ˆ laquelle la Musique est assujettie, je nĠai pas perdu de vue lĠuniversalitŽ de cette Loi ; je me suis proposŽ au contraire dĠy revenir, pour montrer quĠen mme temps quĠelle embrasse tout, elle a partout des caractres distincts. Et il nĠy a rien ici qui ne soit conforme ˆ tout ce qui a ŽtŽ Žtabli ; on a vu la mesure tenir sa place parmi les facultŽs intellectuelles de lĠhomme, et entrer au nombre des Lois qui le dirigent ; on a pu juger par lˆ que ces facultŽs intellectuelles Žtant elles-mmes la ressemblance des facultŽs du Principe supŽrieur dĠo lĠhomme tient tout, ce Principe doit avoir aussi sa mesure et ses Lois particulires.

Ds lors, si les choses supŽrieures ont leur mesure, nous ne devons plus trouver Žtonnant que les choses infŽrieures et sensibles quĠelles ont crŽŽes y soient soumises ; et par consŽquent, que nous trouvions dans cette mesure, un guide sŽvre de la Musique.

Mais pour peu que nous rŽflŽchissions sur la nature de cette mesure sensible, nous en verrons bient™t la diffŽrence avec la mesure qui rgle les choses dĠun autre ordre.

Dans la Musique, nous voyons que la mesure est toujours Žgale ; que le mouvement une fois donnŽ se perpŽtue et se rŽpte sous la mme forme, et dans le mme nombre de temps ; tout enfin, nous y parait si rŽglŽ et si exact, quĠil est impossible de nĠen pas sentir la Loi, et de ne pas en avouer la nŽcessitŽ. Aussi cette mesure Žgale est-elle si bien affectŽe aux choses sensibles, que nous voyons les hommes lĠappliquer ˆ toutes celles de leurs productions qui nĠont lieu que dans une continuitŽ dĠaction ; nous voyons que cette Loi est pour eux comme un point dĠappui sur lequel ils se reposent avec plaisir ; nous les voyons mme sĠen servir dans leurs travaux les plus rudes, et cĠest alors que nous pouvons juger quel est lĠavantage et lĠutilitŽ de ce puissant secours, puisque avec lui, le manÏuvre semble adoucir des fatigues qui sans cela, lui para”traient insupportables.

De la mesure sensible

Mais aussi cĠest lˆ ce qui peut aider encore ˆ nous instruire sur la nature des choses sensibles; car, nous offrir une telle ŽgalitŽ dans lĠaction, et je puis le dire, une telle servitude, cĠest nous annoncer clairement que le Principe qui est en elles, nĠest pas le ma”tre de cette mme action, mais que dans lui tout est contraint et forcŽ, ce qui revient ˆ ce quĠon a pu voir dans les diffŽrentes parties de cet Ouvrage, sur lĠinfŽrioritŽ de la Matire. CĠest par consŽquent ne nous offrir quĠune dŽpendance marquŽe, et tous les signes dĠune vie que nous ne pouvons reconna”tre que comme passive ; cĠest-ˆ-dire, qui nĠayant pas son action ˆ elle, est obligŽe de lĠattendre et de la recevoir dĠune Loi supŽrieure qui en dispose et qui lui commande.

Nous pouvons remarquer en second lieu, que cette Loi qui rgle la marche de la Musique, se manifeste de deux manires, ou par deux sortes de mesures connues sous le nom de mesure ˆ deux temps et de mesure ˆ trois temps. Nous ne comptons point la mesure ˆ quatre temps, ni toutes les autres subdivisions quĠon a pu faire, et qui ne sont que des multiples des deux premires mesures. Bien moins encore pouvons nous admettre de mesure ˆ un temps, par cette raison que les choses sensibles ne sont pas le rŽsultat, ni lĠeffet dĠune seule action, mais quĠelles nĠont pris naissance et quĠelles ne subsistent que par le moyen de plusieurs actions rŽunies.

Or, cĠest le nombre et la qualitŽ de ces actions que nous trouvons ˆ dŽcouvert dans les deux diffŽrentes sortes de mesures affectŽes ˆ la Musique, ainsi que dans le nombre de temps que ces deux sortes de mesures renferment. Et certes, rien ne serait plus instructif que dĠobserver cette combinaison de deux et de trois temps par rapport ˆ tout ce qui existe corporellement ; ce serait lˆ de nouveau o nous verrions clairement la raison double, et la raison triple diriger le cours universel des choses.

Mais ces points nĠont ŽtŽ que trop dŽtaillŽs, je dois seulement engager les hommes ˆ Žvaluer ce qui les environne, et nullement leur communiquer des connaissances qui ne peuvent tre que le prix de leurs dŽsirs et de leurs efforts. Dans cette vue, je terminerai promptement ce que jĠai ˆ dire sur les deux mesures sensibles de la Musique.

Pour savoir laquelle de ces deux mesures est employŽe dans un morceau de Musique quelconque, il faut attendre nŽcessairement que la premire mesure soit remplie ; ou ce qui est la mme chose, que la seconde mesure soit commencŽe ; ce nĠest quĠalors que lĠoreille est fixŽe, et quĠelle sent sur quel nombre elle peut sĠappuyer. Car, tant quĠune mesure nĠest pas complŽtŽe de cette manire, on ne peut jamais savoir quel sera son nombre, puisquĠil est possible de toujours ajouter des temps ˆ ceux qui ont prŽcŽdŽ.

NĠest-ce pas alors nous montrer dans la Nature mme, cette vŽritŽ si rebattue, que les propriŽtŽs des choses sensibles ne sont pas fixes, mais seulement relatives, et quĠelles ne se soutiennent que les unes par les autres. Car sans cela, une seule de leurs actions en se manifestant, porterait son vrai caractre avec elle, et nĠattendrait pas, pour se faire conna”tre, quĠon la compar‰t.

 

De la mesure intellectuelle

Telle est donc lĠinfŽrioritŽ de la Musique artificielle et de toutes les choses sensibles, quĠelles ne renferment que des actions passives, et que leur mesure, quoique dŽterminŽe en elle-mme, ne peut nous tre connue que relativement aux autres mesures avec lesquelles on en fait la comparaison.

Parmi les choses dĠun ordre plus ŽlevŽ et absolument hors du sensible, cette mesure sĠannonce sous des traits plus nobles ; lˆ, chaque Etre ayant son action ˆ lui, possde aussi dans ses Lois une mesure proportionnŽe ˆ cette action, mais en mme temps comme chacune de ces actions est toujours nouvelle, et toujours diffŽrente de celle qui la prŽcde et de celle qui la suit, il est aisŽ de voir que la mesure qui les accompagne ne peut jamais tre la mme, et quĠainsi ce nĠest pas dans cette classe quĠil faut chercher cette uniformitŽ de mesurŽ qui rgne dans la Musique et dans les choses sensibles.

Dans la Nature pŽrissable, tout est dans la dŽpendance, et nĠannonce quĠune exŽcution aveugle, qui nĠest autre chose que lĠassemblage forcŽ de plusieurs agents soumis ˆ la mme loi, lesquels concourant toujours au mme but et de la mme manire, ne peuvent produire quĠun rŽsultat uniforme, quand ils nĠŽprouvent point de dŽrangement ni dĠobstacles ˆ lĠaccomplissement de leur action.

Des Ïuvres de lĠHomme

Dans la Nature impŽrissable, au contraire, tout est vivant, tout est simple, et ds lors chaque action porte toutes ses Lois avec elle. CĠest-ˆ-dire, que lĠaction supŽrieure rgle elle-mme sa mesure, au lieu que cĠest la mesure qui rgle lĠaction infŽrieure, ou celle de la Matire et de toute la Nature passive.

Il ne faut rien de plus pour sentir la diffŽrence infinie quĠil doit y avoir entre la Musique artificielle, et lĠexpression vivante de cette Langue vraie que nous annonons aux hommes comme le plus puissant des moyens destinŽs ˆ les rŽtablir dans leurs droits.

QuĠils apprennent donc ici ˆ distinguer cette Langue unique et invariable, de toutes les productions factices quĠils mettent continuellement ˆ sa place : lĠune portant ses Lois avec elle-mme, nĠen a jamais que de justes et de conformes au Principe qui les emploie ; les autres sont enfantŽes par lĠhomme pendant quĠil est dans les tŽnbres, et quĠil ne sait si ce quĠil fait convient ou non ˆ ce Principe supŽrieur dont il est sŽparŽ et quĠil ne conna”t plus.

Alors quand il verra varier les ouvrages de ses mains, et se multiplier ˆ lĠinfini les abus quĠil fait des Langues, tant dans lĠusage de la Parole que dans celui de lĠŽcriture et de la Musique ; quand il verra na”tre et pŽrir successivement toutes les Langues humaines ; quand il verra quĠici-bas nous ne connaissons que le nombre des choses, et que nous mourons presque tous sans en avoir jamais su les noms, il ne croira pas pour cela que le Principe, dĠaprs lequel il donne le jour ˆ ses productions, soit sujet ˆ la mme vicissitude et ˆ la mme obscuritŽ.

Au contraire, il avouera que ne pouvant rien faire aujourdĠhui que par imitation, ses ouvrages nĠauront jamais la mme soliditŽ que des ouvrages rŽels. Observant ensuite sĠil est possible que chacun envisage le modle de la mme place, il reconna”tra pourquoi les copies en sont toutes diffŽrentes ; mais il nĠen sentira pas moins que ce modle Žtant au centre, demeure toujours le mme, comme le Principe dont il exprime les Lois et la VolontŽ, et que si les hommes Žtaient assez courageux pour sĠen rapprocher davantage, ils verraient Žvanouir toutes ces diffŽrences qui nĠont lieu que parce quĠils en sont ŽloignŽs.

Il nĠattribuera donc plus les propriŽtŽs du germe inapprŽciable qui est en lui-mme, ˆ des habitudes et ˆ lĠexemple ; mais il conviendra au contraire que ce sont les habitudes et lĠexemple qui dŽgradent et obscurcissent les propriŽtŽs de ce germe vrai, simple et indestructible ; en un mot, que si lĠhomme avait su prŽvenir tous ces obstacles, ou quĠil ežt eu assez de force pour les surmonter, il aurait une Langue commune ˆ tous ses semblables comme lĠessence qui les constitue et qui Žtablie entre eux une ressemblance universelle.

Droits de la vraie langue

CĠest, en effet, lĠunitŽ du Principe et de lĠessence des hommes qui fait le mieux sentir la possibilitŽ de lĠunitŽ de leur langage, puisque si par les droits de leur nature, ils peuvent avoir tous les mmes notions sur les Lois des Etres, sur les vŽritables rgles de la justice, sur leur Religion et sur leur Culte ; sĠils peuvent, dis-je, espŽrer de recouvrer lĠusage de toutes leurs facultŽs intellectuelles, enfin sĠils tendent tous au mme but, sĠils ont tous le mme Ïuvre ˆ faire, et que cependant ils ne puissent y parvenir sans le secours des Langues, il faut que cet attribut puisse agir par une Loi uniforme, analogue ˆ lĠuniversalitŽ, et ˆ lĠintime unitŽ de toutes leurs connaissances.

Aussi, sans rappeler tout ce que nous avons dit de la supŽrioritŽ de cette Langue vraie, nous croirons faire concevoir assez clairement combien elle doit tre une et puissante, en rŽpŽtant que cĠest la seule voie qui peut conduire lĠhomme ˆ lĠUnitŽ, et ˆ la source de toutes les Puissances ; cĠest-ˆ-dire, ˆ la racine de ce carrŽ dont lĠhomme a pour t‰che de parcourir tous les c™tŽs, et dont je vais ici, selon ma professe, exposer les propriŽtŽs et les vertus.

PropriŽtŽs du chiffre universel

On a vu prŽcŽdemment des dŽtails assez amples sur les rapports de ce carrŽ, ou de ce nombre quaternaire, avec les causes extŽrieures ˆ lĠhomme et avec les Lois qui rglent le cours de tous les Etres de la Nature ; mais on est assez instruit par tout ce qui a prŽcŽdŽ, pour ne pouvoir plus douter que cet emblme universel doit avoir des rapports encore plus intŽressants pour lĠhomme, en ce quĠils sont plus directs avec lui-mme, et quĠils le concernent personnellement.

Il nĠy a donc personne qui nĠy puisse reconna”tre une trs grande affinitŽ avec la quatrime des dix feuilles de ce Livre, qui avant la rŽprobation de lĠhomme, Žtait toujours ouvert et intelligible pour lui, mais quĠil ne peut plus aujourdĠhui ni lire, ni comprendre, que par la succession du temps. On y verra mme avec autant de facilitŽ, une similitude frappante avec cette arme puissante dont lĠhomme avait ŽtŽ mis en possession lors de sa premire naissance, et dont la recherche pŽnible est le seul objet de son cours temporel, et la premire loi de sa condamnation.

Bien plus encore y trouvera-t-on de lĠanalogie avec ce centre fŽcond que lĠhomme occupait pendant sa gloire, et quĠil ne conna”tra jamais pleinement sans y rentrer.

Et vraiment, qui peut mieux que ce carrŽ nous rappeler le rang Žminent o lĠhomme fut placŽ dans son origine ? Ce carrŽ est seul et unique, ainsi que la racine dont il est le produit et lĠimage ; le lieu que lĠhomme a habitŽ est tel quĠon ne pourra jamais lui en comparer aucun autre. Ce carrŽ mesure toute la circonfŽrence ; lĠhomme au sein de son empire embrassait toutes les rŽgions de lĠUnivers. Ce carrŽ est formŽ de quatre lignes ; le poste de lĠhomme Žtait marquŽ par quatre lignes de communication qui sĠŽtendaient jusquĠaux quatre points cardinaux de lĠhorizon. Ce carrŽ provient du centre et nous est clairement indiquŽ par les quatre consonances musicales qui occupent prŽcisŽment le milieu de la gamme, et sont les principaux agents de toutes les beautŽs de lĠharmonie ; le tr™ne de lĠhomme Žtait au centre mme des Pays de sa domination, et de lˆ il gouvernait les sept instruments de sa gloire, que jĠai dŽsignŽs prŽcŽdemment sous le nom de sept arbres, et quĠun grand nombre sera tentŽ de prendre pour les sept plantes, mais qui cependant ne sont ni des arbres, ni des plantes.

On ne peut donc plus douter que le carrŽ en question en soit le vrai signe de ce lieu de dŽlices, connu dans nos RŽgions sous le nom de Paradis terrestre ; cĠest-ˆ-dire, de ce lieu dont toutes les Nations ont eu lĠidŽe, quĠelles ont reprŽsentŽ chacune sous des fables et sous des allŽgories diffŽrentes, selon leur sagesse, leurs lumires, ou leur aveuglement ; et que les ingŽnus GŽographes ont cherchŽ bonnement sur la Terre.

Il ne faut donc plus tre ŽtonnŽ de lĠimmensitŽ des privilges, que nous lui avons attribuŽs dans les diffŽrents endroits de cet Ouvrage o nous en avons parlŽ ; il ne faut plus tre ŽtonnŽ, dis-je, que si cĠest dĠun seul Principe que descendent toutes les VŽritŽs et toutes les lumires, et que lĠemblme quaternaire en soit la plus parfaite image, cet emblme puisse Žclairer lĠhomme sur la science de toutes les Natures, cĠest-ˆ-dire, sur les Lois de lĠordre immatŽriel, de lĠordre temporel, de lĠordre corporel et de lĠordre mixte, qui sont les quatre colonnes de lĠŽdifice ; en un mot, il faut convenir que celui qui pourra possŽder la clef de ce chiffre universel, ne trouvera plus rien de cachŽ pour lui dans tout ce qui existe, puisque ce chiffre est celui mme de lĠEtre qui produit tout, qui opre tout et qui embrasse tout.

Mais quelque innombrables que soient les avantages qui y sont attachŽs, et quelque puissante que soit cette langue vraie et unique qui y conduit, tel est, on le sait, lĠŽtat malheureux de lĠhomme actuel, quĠil ne peut, non seulement arriver au terme, mais mme faire un seul pas dans cette voie, sans quĠune autre main que la sienne lui en ouvre lĠentrŽe, et le soutienne dans toute lĠŽtendue de la carrire.

On sait aussi que cette main puissante est cette mme Cause physique, ˆ la fois intelligente et active, dont lĠÏil voit tout, et dont le pouvoir soutient tout dans le temps ; or, si ses droits sont exclusifs, comment lĠhomme dans sa faiblesse et dans la privation la plus absolue, pourrait-il, dans la Nature, se passer seul dĠun pareil appui ?

Il faut donc quĠil reconnaisse ici de nouveau et lĠexistence de cette Cause, et le besoin indispensable quĠil a de son secours pour se rŽtablir dans ses droits. Il sera Žgalement obligŽ dĠavouer que si elle peut seule satisfaire pleinement ses dŽsirs sur les difficultŽs qui lĠinquitent, le premier et le plus utile de ses devoirs est dĠabjurer sa fragile volontŽ, ainsi que les fausses lueurs dont il cherche ˆ en colorer les abus, et de ne se reposer absolument que sur cette Cause puissante, qui aujourdĠhui est lĠunique guide quĠil ait ˆ prendre.

Et vraiment cĠest celle qui est prŽposŽe pour rŽparer non seulement les maux que lĠhomme a laissŽ faire, mais encore ceux quĠil sĠest fait ˆ lui-mme ; cĠest celle qui a continuellement les yeux ouverts sur lui, comme sur tous les autres Etres de lĠUnivers, mais pour laquelle cet homme est infiniment plus prŽcieux, puisquĠil est de la mme Essence quĠelle, et Žgalement indestructible ; puisquĠen un mot, de tous les Etres qui sont en correspondance avec le carrŽ, ils sont seuls revtus du privilge de la pensŽe, pendant que cette Nature pŽrissable est ˆ leurs yeux, comme un nŽant et comme un songe.

Combien sa confiance nĠaugmentera-t-elle pas dans cette Cause, en qui rŽsident tous les pouvoirs, quand il apprendra quĠelle possde Žminemment cette langue vraie et unique quĠil a oubliŽ, et quĠil est obligŽ aujourdĠhui de rappeler pŽniblement ˆ sa mŽmoire ; quand il saura quĠil ne peut sans cette Cause en conna”tre le premier ŽlŽment, et surtout quand il verra quĠelle habite et gouverne souverainement ce carrŽ fŽcond, hors duquel lĠhomme ne trouvera jamais ni le repos ni la VŽritŽ.

Alors il ne doutera plus quĠen sĠapprochant dĠelle, il ne sĠapproche de la seule et vraie lumire quĠil ait ˆ attendre, et quĠil ne trouve avec elle non seulement toutes les connaissances dont nous avons traitŽ, mais bien plus encore la science de lui-mme, puisque cette Cause, quoique tenant ˆ la source de tous les nombres, sĠannonce nŽanmoins partout spŽcialement par le nombre de ce carrŽ, qui est en mme temps le nombre de lĠhomme.

Que ne puis-je dŽposer ici le voile dont je me couvre, et prononcer le Nom de cette Cause bienfaisante, la force et lĠexcellence mme, sur laquelle je voudrais pouvoir fixer les yeux de tout lĠUnivers ! mais, quoique cet Etre ineffable, la clef de la Nature, lĠamour et la joie des simples, le flambeau des Sages, et mme le secret appui des aveugles, ne cesse de soutenir lĠhomme dans tous ses pas, comme il soutient et dirige tous les actes de lĠUnivers, cependant le Nom qui le ferait le mieux conna”tre, suffirait, si je le profŽrais, pour que le plus grand nombre dŽdaign‰t dĠajouter foi ˆ ses vertus et se dŽfi‰t de toute ma doctrine ; ainsi le dŽsigner plus clairement, ce serait Žloigner le but que jĠaurais de le faire honorer.

Je prŽfre donc de mĠen reposer sur la pŽnŽtration de mes Lecteurs. Trs persuadŽ que malgrŽ les enveloppes dont jĠai couvert la VŽritŽ, les hommes intelligents pourront la comprendre, que les hommes vrais pourront la gožter, et mme que les hommes corrompus ne pourront au moins sĠempcher de la sentir, parce que tous les hommes sont des C-H-R.

Conclusion

Tel est le prŽcis des rŽflexions que je me suis proposŽ de prŽsenter aux hommes. Si mes engagements ne mĠeussent retenu, jĠaurais pu sans doute parcourir un champ bien plus Žtendu. NŽanmoins, dans le peu que jĠai osŽ leur dire, je me flatte de ne leur avoir offert que ce quĠils sentiront tous en eux-mmes, lorsquĠils voudront y chercher avec courage, et se dŽfendre ˆ la fois dĠune crŽdulitŽ aveugle et de la prŽcipitation dans leurs jugements, deux vices qui mnent Žgalement ˆ lĠignorance et ˆ lĠerreur.

Ds lors, quand je nĠaurais pas ma propre conviction pour preuve, je croirais toujours les avoir rappelŽ ˆ leur Principe et ˆ la VŽritŽ.

En effet, ce ne sera jamais tromper lĠhomme, que de lui reprŽsenter avec force, quelle est sa privation et sa misre, tant quĠil est liŽ aux choses passagres et sensibles ; et de lui montrer que parmi cette multitude dĠEtres qui lĠenvironnent, il nĠy a que lui et son guide qui jouissent du privilge de la pensŽe.

SĠil veut sĠen convaincre, quĠil consulte dans cette classe sensible, tout ce quĠil aperoit autour de lui ; quĠil demande aux ElŽments pourquoi, tout ennemis quĠils sont, ils se trouvent ainsi rassemblŽs pour la formation et lĠexistence des Corps ; quĠil demande ˆ la Plante pourquoi elle vŽgte ; et ˆ lĠAnimal, pourquoi il erre sur cette surface ; quĠil demande mme aux Astres pourquoi ils Žclairent et pourquoi, depuis leur existence, ils nĠont pas cessŽ un seul instant de suivre leur cours.

Tous ces Etres sourds ˆ la voix qui les interrogera, continueront de faire chacun leur Ïuvre en silence, mais ils ne rendront aucune satisfaction aux dŽsirs de lĠhomme, parce que leurs faits muets ne parlant quĠˆ ses yeux corporels, nĠapprendront rien ˆ son intelligence.

Bien plus, que lĠhomme demande ˆ ce qui est infiniment plus voisin de lui-mme, je veux dire, ˆ cette enveloppe corporelle quĠil porte pŽniblement avec lui ; quĠil lui demande, dis-je, pourquoi elle se trouve jointe ˆ un Etre avec lequel, suivant les Lois qui le constituent, elle est si incompatible. Cette aveugle forme nĠŽclaircira pas mieux ce nouveau doute ; et laissera encore lĠhomme dans lĠincertitude.

Est-il donc un Žtat plus ˆ charge, et en mme temps plus humiliant, que dĠtre relŽguŽ dans une RŽgion o tous les Etres qui lĠhabitent, sont autant dĠŽtrangers pour nous ? O le langage que nous leur parlons ne peut pas en tre entendu ; o enfin, lĠhomme Žtant encha”nŽ malgrŽ lui ˆ un corps qui nĠa rien de plus que toutes les autres productions de la Nature, tra”ne partout un Etre avec lequel il ne peut pas converser ?

Ainsi, malgrŽ la grandeur et la beautŽ de tous ces ouvrages de la Nature, parmi lesquels nous sommes placŽs, ds quĠils ne peuvent ni nous comprendre, ni nous parler, il est certain que nous sommes au milieu dĠeux comme dans un dŽsert.

Si les Observateurs eussent ŽtŽ persuadŽs de ces vŽritŽs, ils nĠauraient donc pas cherchŽ dans cette Nature corporelle, des explications et des solutions quĠelle ne peut jamais leur donner ; ils nĠauraient pas non plus cherchŽ dans lĠhomme actuel le vrai modle de ce quĠil devrait tre, puisquĠil est si horriblement dŽfigurŽ ; ni ˆ expliquer lĠauteur des choses par ses productions matŽrielles dont lĠexistence et les Lois Žtant dŽpendantes, ne peuvent rien faire conna”tre de celui qui a tout en soi.

Leur annoncer alors que la voie quĠils ont prise met elle-mme le premier obstacle ˆ leurs progrs, et les Žloigne entirement de la route des dŽcouvertes, cĠest leur dire une vŽritŽ dont ils conviendront facilement, quand ils voudront la considŽrer.

En mme temps, puisquĠils ne peuvent nier quĠils nĠaient une facultŽ intelligente, nĠest-ce pas leur parler le langage de leur raison mme, que de leur dire quĠils sont faits pour tout conna”tre et tout embrasser ; puisquĠune facultŽ de cette classe ne serait pas aussi noble que nous le sentons, si parmi les choses passagres, il y en avait qui fussent au-dessus dĠelle ; et puisque les efforts continuels des hommes tendent comme par un mouvement naturel, ˆ les dŽlivrer des entraves importunes de lĠignorance, et ˆ les rapprocher de la Science, comme dĠun domaine qui leur est propre.

SĠils ont si peu ˆ sĠapplaudir de leurs succs, ce nĠest donc plus ˆ la faiblesse de leur nature, ni ˆ la borne de leurs facultŽs quĠils doivent lĠattribuer, mais uniquement ˆ la fausse route quĠils prennent pour arriver au but, et parce quĠils nĠobservent pas avec assez dĠattention que chaque classe ayant sa mesure et sa Loi, cĠest aux sens ˆ juger des choses sensibles, parce que tant quĠelles ne se font pas sentir au corps, elles ne sont rien ; mais que cĠest ˆ lĠintelligence ˆ juger des choses intellectuelles auxquelles les sens ne peuvent rien conna”tre ; et que vouloir ainsi appliquer ˆ lĠune de ces classes, les Lois, et la mesure de lĠautre, cĠest aller Žvidemment contre lĠordre dictŽ par la nature mme des choses, et par consŽquent sĠŽcarter du seul moyen quĠil y ežt pour en discerner la vŽritŽ.

JĠai donc pu croire nĠoffrir ˆ mes semblables que des VŽritŽs faciles ˆ apercevoir, en leur disant que ce quĠils cherchent nĠest que dans le centre, que par cette raison, tant quĠils ne feront que parcourir la circonfŽrence, ils ne trouveront rien, et que ce centre qui doit tre unique dans chaque Etre, nous Žtait indiquŽ par ce carrŽ universel qui se montre dans tout ce qui existe, et se trouve Žcrit partout en caractres ineffaables.

Si je ne leur ai fait conna”tre que quelques-uns des moyens de lire dans ce centre fŽcond, qui est le seul Principe de la lumire, cĠest quĠindŽpendamment de mes obligations, cĠežt ŽtŽ leur nuire que de me dŽvoiler davantage ; car trs certainement ils ne mĠauraient pas cru ; cĠest donc, comme je me le suis promis, ˆ leur propre expŽrience que je les rappelle, et jamais, comme homme, je nĠai prŽtendu avoir dĠautres droits.

Mais quelque peu nombreux que soient les moyens dont je leur ai donnŽ des idŽes, et les pas que je leur ai fait faire dans la carrire, ils ne pourront manquer dĠy prendre quelque confiance, en voyant lĠŽtendue quĠelle a dŽcouvert ˆ leurs yeux, et lĠapplication que nous en avons faite sur un si grand nombre dĠobjets diffŽrents.

Car je ne prŽsume pas que ce champ, par cette raison quĠil est infiniment vaste, puisse leur para”tre impraticable, et il serait contraire ˆ toutes les Lois de la VŽritŽ, de prŽtendre que ce fžt la multitude et la diversitŽ des objets qui fžt interdite ˆ la connaissance de lĠhomme. Non, si lĠhomme est nŽ dans le centre, il nĠest rien quĠil ne puisse voir, rien quĠil ne puisse embrasser ; au contraire, la seule faute quĠil puisse commettre, cĠest dĠisoler et de dŽmembrer quelques parties de la science, parce quĠalors cĠest attaquer directement son Principe, en ce que cĠest diviser lĠUnitŽ.

Et dans ce sens, que mes Lecteurs dŽcident entre cette marche et la mienne ; puisque, malgrŽ la variŽtŽ prodigieuse des points qui mĠont occupŽs, jĠunis tout et ne fais quĠune Science, au lieu que les Observateurs en font mille, et que chaque question parmi eux devient lĠobjet dĠune doctrine et dĠune Žtude ˆ part.

Je nĠai pas besoin non plus de leur faire remarquer quĠaprs toutes les observations que je leur ai prŽsentŽes sur les diffŽrentes sciences humaines, ils doivent mĠen supposer au moins les premires notions ; ils peuvent en outre, dĠaprs la rŽserve marquŽe qui rgne dans cet Žcrit, et dĠaprs les voiles qui y sont rŽpandus, prŽsumer que probablement jĠaurais plus ˆ leur dire que ce quĠils y ont vu, et plus que ce qui est connu gŽnŽralement parmi eux.

Cependant, loin de les mŽpriser, en considŽrant lĠobscuritŽ o ils sont encore, tous mes vÏux tendent ˆ les en voir sortir pour porter leurs pas vers des sentiers plus lumineux que ceux o ils rampent.

De mme aussi, quoique jĠaie eu le bonheur dĠavoir ŽtŽ conduit plus loin quĠeux, dans la carrire de la vŽritŽ ; loin de mĠen enorgueillir, et de croire que je sache quelque chose, je leur avoue hautement mon ignorance, et pour prŽvenir leurs soupons sur la sincŽritŽ de cet aveu, jĠajouterai quĠil me serait impossible de mĠabuser moi-mme lˆ-dessus, car jĠai la preuve que je ne sais rien.

Voilˆ pourquoi je me suis annoncŽ si souvent, comme ne prŽtendant pas les mener jusquĠau terme ; cĠest assez pour moi de les avoir en quelque sorte forcŽs de convenir que la marche aveugle des sciences humaines les approche bien moins encore du but auquel ils tendent, puisquĠelle les conduit ˆ douter mme quĠil y en ait un.

Je les oblige par-lˆ ˆ sĠavouer quĠen destituant les sciences, du seul Principe qui les dirige, et dont par elles-mmes elles sont insŽparables, loin de sĠŽclairer, ils ne font que sĠenfoncer dans la plus affreuse ignorance, et que cĠest uniquement pour avoir ŽloignŽ ce Principe, que les Observateurs cherchent partout laborieusement, et quĠils ne sont presque jamais dĠaccord.

CĠest donc assez, je le rŽpte, de leur avoir dŽcouvert aujourdĠhui le nÏud des difficultŽs qui les arrtent : dans lĠavenir la VŽritŽ rŽpandra plus abondamment ses rayons, et elle reprendra dans son temps, lĠempire que les vaines sciences lui disputent aujourdĠhui.

Pour moi, trop peu digne de la contempler, jĠai dž borner mes efforts ˆ faire sentir quĠelle existe, et que lĠhomme, malgrŽ sa misre, pourrait sĠen convaincre tous les jours de sa vie, sĠil rŽglait mieux sa volontŽ. Je croirais donc jouir de la rŽcompense la plus dŽlicieuse, si chacun, aprs mĠavoir lu, se disait dans le secret de son cÏur, il y a une VŽritŽ, mais je peux mĠadresser mieux quĠˆ des hommes, pour la conna”tre.

Fin

 

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Table des chapitres du Tome 2 et dernier volume.

Chapitre 5

 

Incertitude des politiques

De lĠassociation forcŽe

De lĠassociation volontaire

Fausse conclusion des politiques

De la sociabilitŽ de lĠhomme

Source des erreurs politiques

Du premier empire de lĠhomme

Du nouvel empire de lĠhomme

Du pouvoir souverain

De la dignitŽ des rois

De la science des rois

De la lŽgitimitŽ des souverains

Des gouvernements lŽgitimes

De lĠinstitution militaire

De lĠinŽgalitŽ des hommes

Du flambeau des gouvernements

De la soumission aux souverains

Des obligations des rois

De lĠinstabilitŽ des gouvernements

Des gouvernements stables

De la diffŽrence des gouvernements

Du gouvernement dĠun seul

De la rivalitŽ des gouvernements

Du droit de la guerre

Des vrais ennemis de lĠhomme

Des trois vices des gouvernements

De lĠadministration

Du droit public

Des Žchanges et des usurpations

De la loi civile

De la prescription

De lĠadultre

Des espces dĠhommes irrŽgulires

De la pudeur

Des deux lois naturelles

Des deux adultres

De lĠadministration criminelle

Du droit de punir

Du droit de vie et de mort

Source du droit de punir

Des tŽmoins

Du pouvoir humain

Du droit dĠexŽcution

Du rapport des peines aux crimes

Des codes criminels

Des tortures

Aveuglement des lŽgislateurs

Des faux jugements

Droits des vrais souverains

De la guŽrison des maladies

Trois ŽlŽments, trois maladies

Maladies de la peau

Maladies des os et du sang

De la pharmacie

Des privilges des souverains

Chapitre 6

Des principes mathŽmatiques

Des axiomes

De lĠŽtendue

De la mesure de lĠŽtendue

Nature de la circonfŽrence

Des deux sortes de lignes

Nombre de chaque sorte de lignes

Du calcul de lĠinfini

Des mesures conventionnelles

De la vraie mesure

Du mouvement

Des deux sortes de mouvements

Du mouvement immatŽriel

Du nombre du mouvement

Du nombre de lĠŽtendue

De la ligne circulaire

De la ligne droite

De la quadrature du cercle

De la longitude

Du calcul solaire et lunaire

Des systmes astronomiques

De la Terre

De la pluralitŽ des mondes

Du nombre neuvaire

De la division du cercle

Du cercle artificiel

Du cercle naturel

Du nombre quaternaire

De la racine carrŽe

Des dŽcimales

Du carrŽ intellectuel

Effets de la circonfŽrence

SupŽrioritŽ du carrŽ

Mesure de la circonfŽrence

De la mesure du temps

 Des rŽvolutions de la nature

Cours temporel des tres

Epoque de lĠunivers

Des c™tŽs du carrŽ

Du carrŽ temporel

Ressources de lĠHomme

 

Chapitre 7

 

Attributs de lĠhomme

Des langues factices

De lĠunitŽ des langues

De la langue intellectuelle

De la langue sensible

De lĠorigine des langues

ExpŽriences sur des enfants

Du langage des tres sensibles

Rapport du langage aux facultŽs

De la langue universelle

De lĠŽcriture et de la parole

De lĠuniformitŽ des langues

De la grammaire

Du Verbe

Des parties accessoires du discours

Rapports universels de la grammaire

De la vraie langue

Des ouvrages de lĠHomme

Des productions intellectuelles

De la poŽsie

Des caractres de lĠŽcriture

De la peinture

Du blason

Erreurs sur la vraie langue

Moyens de recouvrer la vraie langue

De la musique

De lĠaccord parfait

De lĠaccord de septime

De la seconde

Des dissonances et des consonances

Du diapason

Principes de lĠharmonie

De la musique artificielle

De la mesure

De la mesure sensible

De la mesure intellectuelle

Des Ïuvres de lĠhomme

Droits de la vraie langue

PropriŽtŽs du chiffre universel

Conclusion

 

 

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