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SAINT JOSEPH

Époux de la
Très Sainte Vierge

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TRAITÉ THÉOLOGIQUE

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par
Son Éminence
Le Cardinal Lépicier


Sommaire

Titre

SAINT JOSEPH
ÉPOUX DE LA TRÈS SAINTE VIERGE

TRAITÉ THÉOLOGIQUE

par Son Éminence ALEXIS HENRI M. LÉPICIER, O. S. M.
Cardinal-Prêtre du titre de Sainte Suzanne

« Saint Joseph ayant été uni à la Bienheureuse Vierge
par le lien conjugal, il n'est pas douteux qu'il n'ait
approché, plus que personne, de cette dignité suréminente,
par laquelle la Mère de Dieu surpasse de si haut toutes les natures créées. »
(Léon XIII, Lettre-Encyclique du 15 août 1889.)


Paris ( VIe)
P. LETHELLEUX, LIBRAIRE-ÉDITEUR
10 rue CASSETTE, 10

1932

IMPRIMATUR
Joseph PALICA
(Archiep. Philipen., Vic. Gen.)


Préface

Au cours de notre enseignement au Collège Romain de la Propagande, nous avons inclus, dans la publication de nos traités théologiques en langue latine, un ouvrage sur le glorieux saint Joseph à côté de celui que nous avions écrit sur la très sainte Vierge. Il nous semblait que l'un et l'autre, les deux plus grandes gloires de l'humanité après Jésus, étaient trop peu connus, même du clergé; et cependant, par la place qu'ils occupent dans l'œuvre de la Rédemption, et par le rôle si important qu'ils jouent, aujourd'hui surtout, dans les destinées de l'Eglise, ils méritent une place d'honneur dans les études ecclésiastiques.
D'un autre côté, il nous paraissait d'autant plus opportun d'inculquer, chez les prêtres, la nécessité d'une étude sérieuse et approfondie des grandeurs, des privilèges et de la puissance des saints Epoux, Marie et Joseph, que orateurs et catéchistes sont très souvent appelés, en raison de leur ministère, à parler aux fidèles soit de la Mère de Dieu, soit du saint Patriarche. A moins donc de s'en tenir à de vagues assertions, relevant plutôt de l'imagination que de la réalité théologique et où l'à peu près coudoie l'erreur manifeste, il importe au suprême degré d'étudier à fond la théologie mariale et joséphite.

C'est donc pour faciliter ce travail à nos confrères dans le sacerdoce, que nous avons cru bon de publier ces deux ouvrages, fruit de longues études et de laborieuses recherches.
Pour ce qui est, en particulier, du traité sur saint Joseph, l'utilité d'une telle étude a été tellement reconnue, que l'on nous a demandé de présenter, en langue française, pour l'avantage des personnes peu accoutumées au latin, les doctrines contenues dans ce même traité.

Les occupations inhérentes à la nouvelle dignité qu'il a plu à notre saint Père le Pape Pie XI de nous conférer nous laissent assurément peu de loisirs; toutefois nous avons cru ne pouvoir mieux employer les moments laissés libres par les vacances des Congrégations Romaines, qu'en rédigeant, en notre langue, un nouvel ouvrage, plus court et plus à la portée des fidèles, et dans lequel nous avons cherché à condenser le fruit de nos études sur le glorieux Patriarche. C'est cet ouvrage que nous présentons ici à nos chers compatriotes. Ce n'est pas une traduction du traité latin : c'en est plutôt une adaptation à l'usage du public français d'une certaine culture. Il contient toute la doctrine et toute la substance du premier ouvrage ; mais nous avons omis, par souci de brièveté, les nombreuses citations, comme aussi la copieuse bibliographie et la table analytique dont l'ouvrage latin est enrichi et auxquelles pourront recourir ceux qui désirent plus ample information.

Nous déposons cet ouvrage aux pieds du glorieux Patriarche, en exprimant le vœu que ces pages, fruit d'un travail inspiré et conduit par l'amour, contribuent à faire connaître davantage le saint Epoux de Marie et à le faire invoquer avec confiance. « Nous jugeons très utile, écrivait Léon XIII [1], que le peuple chrétien s'habitue à invoquer avec une grande piété et une grande confiance, en même temps que la Vierge Mère de Dieu, son très chaste Epoux, le bienheureux Joseph, et nous avons des raisons de croire que cela est, pour la Vierge elle-même, chose aussi désirée qu'elle lui est agréable. »

Rome, le 10 février 1932.



PREMIÈRE PARTIE
SAINT JOSEPH CONSIDÉRÉ PAR RAPPORT A DIEU

INTRODUCTION

«Israël aimait Joseph plus que tous ses autres fils ».
Gen., XXVII, 3.

Place de saint Joseph dans l'ordre de l'incarnation

Pour arriver à se faire une idée des grandeurs de saint Joseph, il faut commencer par connaître la place qui lui appartient dans l'ordre de l'Incarnation. Car l'Incarnation est la première et la plus parfaite des œuvres divines, dans laquelle se reflètent, comme dans un océan de beauté, les attributs de Dieu : sa sagesse, sa justice, sa puissance et sa bonté. Aussi l'Incarnation est-elle la mesure de toute vraie gloire et de toute noblesse. Plus une créature se rapproche du Verbe incarné, plus est élevée la place qu'elle occupe dans l'ordre du monde spirituel.
Or, une personne peut appartenir à l'ordre de l'Incarnation de deux manières : intrinsèquement et extrinsèquement. Intrinsèquement, soit en réalisant en soi la substance même de l'Incarnation, soit en coopérant à la réalisation de cet auguste mystère. Le Christ, Notre-Seigneur, par le fait même de l'union hypostatique, réalise en lui ce chef-d'œuvre ineffable, étant, dans l'unité de personne, Dieu et homme tout ensemble. Il appartient donc intrinsèquement et substantiellement à l'ordre de l'Incarnation. Il en est lui-même la raison d'être. La très sainte Vierge, sa Mère, appartient, elle aussi, intrinsèquement à cet ordre, non pas d'une manière substantielle, comme son Fils, mais par sa coopération réelle et vitale, ayant fourni, sous l'action du Saint-Esprit, son sang virginal pour former le corps du Verbe incarné.
A cet ordre de l'Incarnation appartiennent extrinsèquement tous ceux qui ont contribué à mettre en relief ce mystère incomparable. Ce sont d'abord les Prophètes, les Apôtres et les Evangélistes, qui ont annoncé la venue du Christ ou qui l'ont prêché aux Gentils; les martyrs qui ont versé leur sang en témoignage de sa divinité; les ministres du Nouveau Testament, qui, par les sacrements de l'Eglise, continuent sa mission rédemptrice; enfin les fidèles, qui s'efforcent de reproduire en eux-mêmes l'image admirable de l'Homme-Dieu.
Cependant, au-dessus de tous ces personnages, il en est un qui, par la mission toute spéciale qui lui fut confiée, se rattache plus intimement encore, bien que toujours d'une manière extrinsèque, au grand mystère de l'Incarnation. C'est saint Joseph, cet homme choisi par Dieu pour être l'Epoux de la Vierge Mère, de Celle qui, dans les desseins du ciel, ne devait concevoir le ,Verbe, qu'en tant qu'elle serait unie, par les liens d'un véritable mariage, à cet auguste Patriarche.
Voilà donc la place qu'occupe saint Joseph dans l'œuvre de l'Incarnation, place unique après celle de la très sainte Vierge, son Epouse. Or, comme l'union légitime de l'homme avec la femme, telle que Dieu l'a voulue dès le principe quand il donna au mariage sa sanction divine, établit entre les deux une relation de parenté la plus étroite qui puisse exister, il s'ensuit que saint Joseph est en quelque sorte admis à participer aux privilèges attachés à la dignité de la Mère de Dieu. C'est pourquoi, bien que cette coopération de saint Joseph à l'œuvre de l'Incarnation ne soit pas intrinsèque, comme celle de la Vierge Mère, elle ne cesse pas néanmoins d'être le fondement et la raison d'être de toutes ses prérogatives.
Ceci étant, notre premier soin, dans notre étude sur le glorieux Patriarche, sera d'examiner ses relations avec Marie, son épouse, et conséquemment avec Jésus-Christ, le vrai fils de Marie.


Ordre à suivre dans celle première partie

Mais comme tout ce qui arrive dans le temps a été établi dans les conseils de la divine sagesse qui dispose toutes choses avec force et suavité, il nous faudra tout d'abord commencer par parler du mystère de la prédestination du glorieux Patriarche à la dignité d'époux de Marie et de père nourricier de Jésus. Nous examinerons ensuite les figures et les prophéties de l'Ancien Testament qui le regardent, et la manière dont s'est réalisée, dans le temps, son élection à cette haute dignité. Ceci nous ouvrira la voie pour traiter du mariage de saint Joseph avec la très sainte Vierge et des relations que ce mariage établit, d'une part, entre lui et la très sainte Vierge, de l'autre, entre Jésus-Christ, notre Sauveur et le glorieux Patriarche.


Avertissement

Auparavant, cependant, il est utile d'avertir le lecteur du devoir qui nous incombe de nous tenir à égale distance d'une exagération inconsidérée, et d'une sévérité outrée. Malheureusement, ces deux excès se rencontrent assez souvent quand il s'agit de disserter sur les privilèges de saint Joseph. Les uns, poussés par un zèle aveugle, ne se font aucun scrupule d'attribuer, à l'Epoux de Marie, tout ce qui leur vient à l'esprit, pourvu que cela serve à le glorifier. Cette méthode est facile, car elle se soucie très peu d'étudier la théologie ou d'interroger la tradition. Les autres ont peur de froisser les prudes oreilles de certains savants à l'esprit par trop sceptique, en proclamant tout haut les privilèges singuliers dont il a plu à Dieu d'enrichir, en vue de la haute mission qui lui était confiée, l'âme du glorieux Patriarche.
Notre devoir sera, d'un côté, de ne rien avancer qui ne soit appuyé sur de solides bases d'autorité ou de raison; d'un autre, de ne rien soustraire à ce trésor de prérogatives, que la main du Très-Haut a versées avec tant d'abondance sur la personne si aimable et si attirante de celui qui fut en même temps le chaste Epoux de la Reine des vierges et le fidèle gardien de notre Sauveur.


Fruit de celle étude

Il est souverainement utile d'approfondir la théologie de saint Joseph, car c'est là le moyen le plus efficace pour augmenter dans l'âme cette belle et si utile dévotion. En effet, saint Joseph semble avoir été élu, dans les desseins de la Providence, pour soutenir les fidèles dans les angoisses de la vie et les initier, au milieu des épreuves de l'exil, et par ces mêmes épreuves, aux secrets de la vie spirituelle.
Les considérations que soulève cette étude, et par conséquent la dévotion qui en découle, s'adressent à tous les chrétiens : aux contemplatifs, qu'elle stimule dans la voie de la perfection; aux apôtres, à qui elle donne un moyen très efficace de sauver les pécheurs; aux jeunes gens, qu'elle préserve des dangers d'un monde corrompu; aux époux, qu'elle unit dans la pratique d'une plus haute vertu; aux pauvres, qu'elle console et qu'elle encourage; aux mourants, qu'elle fortifie dans l'heure suprême du passage de cette vie à l'éternité. Ces heureux résultats sont un puissant motif pour nous faire désirer une plus grande diffusion de la théologie joséphite.

CHAPITRE PREMIER - PRÉDESTINATION DE SAINT JOSEPH

Raison de la prédestination de saint Joseph

Dieu, qui est l'Etre parfait par excellence, est aussi, pour ses créatures, la source de tout bien. Mais, comme il est infiniment sage, il distribue ses biens selon la règle que lui-même a, de toute éternité, arrêtée dans ses conseils suprêmes. Cette claire vision des événements du monde, unie à la volonté de les faire aboutir dans le temps, est ce que nous appelons la Providence; mais quand il s'agit d'une créature raisonnable, douée du libre arbitre et destinée par Dieu à jouir de lui dans le ciel, elle s'appelle prédestination.
Dans le langage théologique, la prédestination, expression de la charité infinie de Dieu pour l'ange et pour l'homme, se définit, ratio transmissionis creaturae rationalis in fine in vitae aeternae, ce que nous pouvons exprimer en français de cette manière, « la préexistence en Dieu de l'ordre ou du plan qui règle la transmission des créatures raisonnables à cette fin spéciale qui s'appelle la vie éternelle[2] ». La prédestination comprend, dans son concept formel, non seulement la gloire céleste, qui en est le terme, mais aussi tout ce qui, dans la vie d'un individu, peut y conduire.
Ainsi donc, comme l'élection de saint Joseph à la dignité d'Epoux de Marie et de Père nourricier de Jésus devait être la raison formelle de sa gloire future, il s'ensuit qu'il fut, de toute éternité, prédestiné à cette dignité, ainsi que Jésus-Christ lui-même avait été prédestiné à être le Fils de Dieu, et Marie à être la Mère du Verbe incarné. Saint Joseph aura donc parmi les élus une place de choix à côté de la Vierge Mère, et cette place ne lui sera ravie par personne, car ce qui est établi dans les conseils divins ne peut être frustré. L'ordre de la prédestination ne souffre pas de changement.
Ceci étant établi, il nous faut maintenant rechercher quelles relations cette prédestination de saint Joseph a créées entre lui et l'économie de la Rédemption.


Relations de saint Joseph avec l'économie de la Rédemption

Observons d'abord que la prédestination de saint Joseph à la dignité d'Epoux de la Mère de Dieu fut entièrement subordonnée au décret de l'Incarnation du Verbe, non pas d'une manière quelconque, mais précisément en tant que l'Incarnation était ordonnée au salut de l'humanité.
De fait, selon l'enseignement de saint Thomas, qui s'accorde admirablement avec l'Ecriture sainte et la liturgie, si l'homme n'avait pas péché, le Verbe ne se serait pas incarné. C'est pourquoi la prédestination de saint Joseph, comme celle du Christ et de sa Mère, eut pour but formel le rachat du genre humain.
Or, c'est ici que nous apparaît, dans toute sa beauté, l'auréole qui, de toute éternité, était destinée à, ceindre la tête du glorieux Patriarche.
La Rédemption ne devant s'accomplir que par le sacrifice de Jésus-Christ sur la Croix, saint Joseph fut prédestiné, d'abord pour être le témoin authentique de l'enfantement surnaturel du Sauveur, et ensuite pour devenir le gardien de la Vierge Mère et de son Fils, veillant sur eux avec une fidélité à toute épreuve et pourvoyant à leur nourriture et à leurs besoins par le travail de ses mains.
C'est pourquoi on peut dire que saint Joseph fut prédestiné par Dieu pour être, d'une manière spéciale, le coopérateur du Sauveur et de sa Mère dans l'œuvre de la Rédemption; et c'est là précisément l'office si sublime qui rehausse à nos yeux la dignité de notre saint Patriarche.
Cette pensée profonde a été si bien comprise et développée par le doux saint François de Sales, que nous ne pouvons nous empêcher de rapporter ici ses paroles. « Dieu, dit-il[3], ayant destiné de toute éternité, en sa divine providence, qu'une Vierge concevroit un Fils, qui seroit Dieu et homme tout ensemble, voulut néantmoins que ceste Vierge fust mariée...; non que Saint Joseph eust contribué aucune chose pour ceste saincte et glorieuse production, sinon la seule ombre du mariage... Et si bien il n'y contribua rien du sien, il eut néantmoins une grande part en ce fruict tres sainct de son Espouse sacrée; car elle luy appartenoit et estoit plantée tout auprès de luy, comme une glorieuse palme auprès de son bien-aymé palmier, laquelle, selon l'ordre de la divine Providence, ne pouvoit et ne devait produire, sinon sous son ombre et à son aspect : je veux dire sous l'ombre du sainct mariage qu'ils avoient contracté ensemble; mariage qui n'estoit point selon l'ordinaire, tant pour la communication des biens extérieurs, comme pour l'union et conjonction des biens intérieurs. 0 quelle divine union entre nostre Dame et le glorieux sainct Joseph! Union qui faisoit que ce bien des biens éternels, qui est nostre Seigneur, fust et appartinst à saint Joseph, ainsi qu'il appartenoit à nostre Dame (non selon la. nature qu'il avoit prise dans les entrailles de nostre glorieuse Maistresse, nature qui avoit esté formée par le sainct Esprit du tres pur sang de nostre Dame), ains selon la grace, laquelle le rendoit participant de tous les biens de sa chère Espouse. »


Figure admirable et providentielle de saint Joseph par rapport à l'œuvre de l'Incarnation.

Considérée dans sa double relation avec la très sainte Vierge et avec le Christ, la figure de saint Joseph, dessinée de toute éternité dans les conseils de l'éternelle sagesse, nous apparaît comme revêtue d'une lumière incomparable.
Epoux de la Vierge Mère, il dissipera, par sa présence, les soupçons qu'aurait pu faire naître, dans l'âme des Juifs, la naissance d'un enfant en dehors des lois ordinaires du mariage. De plus, il entourera cette Vierge Immaculée de toute son affection virginale, il l'aidera dans les nécessités de la vie, il la consolera dans les peines, il sera toujours son compagnon inséparable.
Père nourricier du Verbe incarné, il aimera ce doux Sauveur de l'amour le plus tendre et le plus noble; il aura soin de son existence, le nourrissant du labeur de ses mains, le protégeant contre la fureur de ceux qui, à l'instigation du démon, juraient sa perte, et le conservant ainsi pour le jour de la grande immolation.
Il y a plus. La présence de saint Joseph dans la sainte Famille aura pour effet de soustraire aux yeux du démon le fait de l'enfantement miraculeux, en couvrant comme d'un voile ce mystère ineffable. Les esprits rebelles, nous le savons, connaissent par intuition les événements de ce monde; toutefois cette connaissance peut être limitée par, Dieu, quand l'ordre de sa Providence le requiert. Dans le cas du Christ, il fallait que ces esprits superbes ignorassent le grand mystère de la conception virginale de Jésus, n'étant pas dignes de connaître le fait miraculeux de l'Incarnation; d'ailleurs, s'ils l'avaient connu, ils auraient mis tout en œuvre pour abréger la vie mortelle du Sauveur, et l'empêcher ainsi de racheter le monde par cette plénitude de mérites et de souffrances décrétée dans les conseils divins.
Ainsi donc la présence de saint Joseph, dans le décret de l'Incarnation, complète admirablement le cadre des opérations divines en vue de la rédemption du genre humain.
Il nous faut voir maintenant comment la prédestination du saint Patriarche a servi à mettre en relief les attributs divins, ceux que Dieu met le plus en jeu pour se gagner les cœurs des hommes, c'est-à-dire, sa Sagesse, sa Justice, sa Bonté et sa Force.


Les attributs divins manifestés dans la prédestination de saint Joseph.

a) C'est d'abord la Sagesse divine qui reluit d'un éclat tout particulier dans la prédestination de saint Joseph.
En effet, l'auteur du mystère qui surpasse davantage toutes les forces de la nature, tel qu'est le mystère de l'Incarnation, en y introduisant la personne de saint Joseph, a su soustraire ce même mystère aux yeux curieux d'un monde incrédule qui, ne sachant pas s'élever au-dessus des sens, ne voyait, dans la famille de Nazareth et dans le fils de la Vierge, rien qui surpassât la condition ordinaire des enfants des hommes. Et c'est ainsi que la, parfaite connaissance de cet insigne mystère fut cachée à une génération incrédule, et réservée aux nations fidèles qui devaient surgir plus tard. C'est ainsi encore que la divine Sagesse ménage, à ceux qui en sont dignes, la connaissance des secrets de la vie surnaturelle, connaissance dont sont privés les esprits superbes et rebelles à la grâce.
b) La Justice de Dieu ne resplendit pas moins que sa Sagesse dans la prédestination de saint Joseph. Il ne s'agit pas ici de la justice commutative, qui consiste dans les achats et les ventes et autres contrats de ce genre, cette sorte de justice n'existant pas en Dieu qui n'a pas d'égal, comme il n'a pas de créancier. Il s'agit, au contraire, de la justice distributive, dite aussi légale, qui regarde la distribution des offices et des emplois selon la dignité de chacun et en harmonie avec ses mérites et ses qualités; justice que les saintes Ecritures appellent aussi vérité, parce qu'elle correspond exactement aux postulats de la divine Sagesse.
Or, comment ne pas admirer l'ordre observé par la Justice divine dans le choix de saint Joseph à l'insigne dignité de gardien de la virginité de Marie et de protecteur de la vie de Jésus ? Les deux qualités principales du saint Patriarche, une pureté incomparable et une fidélité à toute épreuve, ne le rendaient-elles pas digne de ce noble office, qui lui donnait une place de choix dans l'œuvre de la Rédemption ?
c) Le troisième attribut qui marque d'un sceau tout particulier les œuvres divines, la Bonté, ne devait pas manquer de reluire dans la prédestination du saint Patriarche, cet attribut qui répand à pleines mains les bienfaits célestes sur les créatures qui s'en rendent dignes.
C'est par la bonté que Dieu communique, d'une main libérale, ses perfections à ses créatures et qu'il pourvoit à leur indigence, en puisant dans les trésors de sa richesse infinie. Il le fait en les attirant vers Lui, comme l'aimant attire le fer, pour les faire participer aux biens dont il est la source inépuisable. Or, que de grâces la prédestination de saint Joseph n'a-t-elle pas suscitées en son âme, d'abord à cause de son étroite alliance avec la très sainte Vierge, Mère de Dieu, puis en raison de son intime amitié avec le Verbe incarné; privilèges que lui procurait son double titre d'époux de Marie et de père nourricier de Jésus ? De cette manière, le saint Patriarche se trouvait admis, par la Bonté divine, à prendre une part active à l'œuvre par, excellence, l'œuvre du rachat du genre humain..
d) La Puissance du Très-Haut n'est pas moins mise en lumière par la prédestination de saint Joseph, que ne l'est par la Sagesse, la Justice et Bonté divine. Cette puissance se manifeste d'autant plus que l'instrument dont elle se sert est plus faible et imparfait. Or, ici nous sommes en présence d'un pauvre artisan, être insignifiant aux yeux du monde, et sans aucune de ces prérogatives qui assurent le succès dans les entreprises humaines. Il ne peut vanter ni noblesse immédiate de naissance, ni faits éclatants, ni richesses fastueuses. Et cependant c'est lui qui, au sein de la famille de Nazareth, représentera la personne du Père; c'est lui qui protégera le divin Enfant et sa sainte Mère; c'est lui qui veillera à ce que l'ordre de la Rédemption ne soit pas entravé par l'esprit malin ou le monde incrédule. Vraiment, nous voyons reluire d'un éclat extraordinaire en saint Joseph, l'attribut de la Puissance divine, à laquelle rien ne saurait résister.
Après avoir décrit la place assignée par la divine Providence au glorieux saint Joseph dans l'œuvre de l'Incarnation et son rôle dans la manifestation des attributs divins, il nous faut maintenant rechercher, autant que les données de la théologie nous permettent de le faire, la place que sa prédestination lui a assurée dans le ciel.


Saint Joseph, le premier des prédestinés dans la gloire, après la très sainte Vierge

Voulant examiner la place que la prédestination de saint Joseph lui a assurée dans le ciel, nous devons bien nous garder de procéder a priori, les conseils du Très-Haut étant infiniment supérieurs à tout ce que nous connaissons. C'est donc a posteriori que nous procéderons, c'est-à-dire en partant de la considération des effets visibles pour arriver à connaître leurs causes, car, une proportion doit exister entre causes et effets.
Considérant donc l'office insigne confié à saint Joseph dans l'œuvre de l'Incarnation, l'incomparable dignité dont il a été revêtu, les grâces abondantes qu'il a reçues de la libéralité divine, la manière dont il a rempli son rôle par rapport à Marie et à Jésus, nous estimons que, dans l'ordre de la prédestination, le saint Patriarche précède toute autre créature raisonnable, homme ou ange, et n'est surpassé que par sa sainte Epouse, à laquelle la dignité de Mère de Dieu assure le premier rang après le Sauveur.
Cette opinion est chère à notre cœur. Elle est partagée, croyons-nous, par la plupart des théologiens de marque non moins que par les dévots clients du saint Patriarche. Toutefois, nous rappelant le mot de l'Apôtre s[4] : « Personne ne connaît les secrets de Dieu, excepté l'Esprit de Dieu », nous hésitons à donner cette opinion comme absolument certaine, l'Ecriture sainte étant muette sur ce sujet et l'Eglise ne s'étant pas formellement prononcée. Si cependant nous comparons saint Joseph, soit avec les saints les plus vénérés dans l'Eglise, tels que saint Jean-Baptiste et les Apôtres, soit avec les anges eux-mêmes, nous trouverons qu'il y a bien des motifs de donner au saint Patriarche la préférence sur tous les Saints, aussi bien que sur tous les Esprits célestes.


Supériorité de saint Joseph sur saint Jean-Baptiste

D'abord, il n'est pas difficile de démontrer la supériorité de saint Joseph sur saint Jean-Baptiste dans l'ordre du mérite et de la gloire. L'Eglise exalte le Précurseur de Notre-Seigneur, et avec raison; car, sanctifié dans le sein de sa mère, il était destiné à annoncer au monde et, pour ainsi dire, à montrer du doigt le Christ Rédempteur. Toutefois, saint Jean-Baptiste n'eut pas, comme saint Joseph, le privilège de vivre dans un commerce des plus familiers avec Jésus, et d'apprendre de sa bouche et à son école les secrets de la vie spirituelle. Il vit le Sauveur, mais de loin, l'appelant l'Agneau de Dieu; saint Joseph, au contraire, le porta dans ses bras, l'appelant son fils et s'entendant appeler par lui du doux nom de père. Or, Jésus remplit, nous le savons, tous les devoirs de la loi naturelle, entre autres celui d'aimer ses parents plus que toute autre personne humaine. Il aima donc saint Joseph d'un amour le plus intense après celui qu'il portait à Marie, sa Mère; d'autre part, l'amour de Jésus est précisément la source de toute grâce et de toute gloire.
Contre ce que nous venons de dire, de la prééminence de saint Joseph sur saint Jean-Baptiste, on pourrait objecter ces paroles de Notre-Seigneur [5]: « En vérité, je vous le dis, parmi les enfants des femmes, il n'en a pas surgi de plus grand que saint Jean-Baptiste. » Mais, si l'on examine attentivement ces paroles, à la lumière du contexte, on verra que l'intention du Sauveur n'était pas de comparer le Précurseur avec tous les hommes en général, autrement il faudrait en conclure que lui-même et sa sainte Mère fussent inférieurs à saint Jean-Baptiste. La comparaison doit donc être faite expressément avec les Prophètes de l'Ancien Testament dont Notre-Seigneur parlait, en tant que ceux-ci annoncèrent le Christ futur, tandis que saint Jean-Baptiste l'annonça comme étant déjà présent, le montrant, pour ainsi dire, du doigt.
On peut dire encore que la comparaison établie par Notre-Seigneur ne regardait que les vivants, et que, par conséquent, son intention n'était pas de comprendre, dans cette comparaison, les personnes déjà mortes. Il voulait nous enseigner cette grande vérité que, quelle que soit la sainteté d'un homme dans cette vie, celle du dernier des élus dans la gloire l'emporte sur celle-ci, car la sainteté de cette vie peut se perdre, celle de la patrie, au contraire, est inamissible. Notre-Seigneur voulait donc dire que le dernier des élus dans la gloire, ou dans la hiérarchie céleste, passe avant les justes qui occupent la première place dans la hiérarchie terrestre. Cette interprétation se recommande des paroles qui suivent [6]: « Mais celui qui est le plus petit dans le royaume des cieux est plus grand que lui. »
Est-il besoin de recourir à une autre interprétation qui semble s'autoriser du mot surrexit, dont se sert le texte sacré? Ce mot semblerait, en effet, se rapporter à l'apparence extérieure de la mission du Précurseur, à sa sanctification dans le sein de sa mère, et aux circonstances merveilleuses qui accompagnèrent sa naissance et sa circoncision, telles que la restitution du langage à Zacharie et l'admiration des peuples[7], choses qui ne s'étaient vérifiées dans le cas d'aucun autre prophète.
Concluons donc, avec les meilleurs auteurs, que l'on ne peut tirer, des paroles de Notre-Seigneur que nous venons de citer, aucun argument contre la supériorité, dans la gloire, de saint Joseph sur saint Jean-Baptiste.


Supériorité de saint Joseph sur les Apôtres

Voyons maintenant si l'on peut soutenir la thèse de la supériorité de saint Joseph sur les Apôtres, dans l'ordre de la grâce, aussi bien que dans celui de la gloire.
Mais, d'abord, est-il permis d'établir une telle comparaison ? Saint Paul ne nous dit-il pas lui-même [8]: « Mais nous avons nous-mêmes les prémices de l'Esprit »; et de nouveau[9]: « C'est en lui que nous avons la rédemption..., selon les richesses de sa grâce, qui a surabondé en nous, en toute sagesse et prudence »; ce qui fait dire à saint Thomas[10] qu'il y a témérité à comparer un Saint quelconque aux Apôtres.
Mais, disons-le tout de suite, les paroles de saint Paul ne se rapportent pas nécessairement aux Apôtres, mais plutôt aux chrétiens auxquels il écrivait. Son but était d'exalter la condition de ces élus du Seigneur au-dessus de celle des Gentils, laissés par Dieu au milieu des ténèbres de l'idolâtrie; il voulait également faire remarquer combien était préférable la condition des premiers fidèles à celle des Juifs qui n'avaient pas reçu des grâces aussi abondantes qu'eux.
Que si, avec saint Thomas, on veut voir, dans ces paroles une allusion directe aux Apôtres, on pourra encore soutenir qu'elles n'attaquent en rien la primauté de grâce et de gloire de saint Joseph, celui-ci étant déjà mort quand écrivait saint Paul. Aussi la comparaison établie par lui ne pouvait, dans son intention, regarder le saint Patriarche, comme elle ne pouvait non plus regarder le cas de saint Jean-Baptiste, que cependant les auteurs sacrés s'accordent à placer au-dessus des Apôtres dans la hiérarchie céleste.
Après ces déclarations nous pouvons, croyons-nous, aborder notre thèse, qui veut que, dans l'ordre de la prédestination, saint Joseph surpasse les Apôtres eux-mêmes.
En effet, bien que dans la hiérarchie de l'Eglise militante, les Apôtres, en vue de leur mission d'établir et de gouverner l'Eglise de Jésus-Christ, aient reçu des dons gratuits supérieurs à ceux de saint Joseph, dont la mission avait un caractère plus humble et plus caché, toutefois la mission du saint Patriarche de veiller sur la vie du Fondateur de 1'Eglise, de le nourrir et de le défendre, revêt une importance plus grande que celle de gouverner les fidèles, de prêcher et de répandre l'Evangile annoncé par le Christ. Comme, d'ailleurs, la grâce est donnée aux Saints selon la qualité de l'office auquel ils sont destinés, il faut conclure que le degré de grâce et de gloire de saint Joseph surpasse celui accordé aux Apôtres.
Il semble bien que ce soit là la pensée du grand et si aimable saint Bernard, quand il appelle le saint Patriarche, « le seul coadjuteur très fidèle du grand conseil sur la terre [11]». C'est aussi ce que pense l'Eglise quand elle l'invoque comme « le ministre de notre salut [12]» Or, il est clair que la dignité de coadjuteur de la Rédemption et de ministre du salut l'emporte sur celle de fondements et princes de l'Eglise


Relations de saint Joseph avec Jésus-Christ

Il n'est pas inutile d'insister sur ce point de la primauté de saint Joseph dans l'ordre de la prédestination à la grâce et à la gloire. Car, plus grande sera l'estime que nous aurons du saint Patriarche, plus grande aussi sera notre confiance en sa protection.
Or, la grandeur de saint Joseph découle de trois sources : premièrement, de ses relations avec le Verbe incarné; secondement, de ses relations avec la très sainte Vierge; troisièmement, de ses relations avec l'Eglise. Arrêtons-nous à considérer cette triple couronne qui ceint le front du glorieux Patriarche.
D'abord, saint Joseph a été prédestiné à remplir, par rapport au Verbe incarné, et à exercer, à son égard, un office tout à fait particulier. Il devait être le gardien autorisé de Celui qui, comme prêtre et victime tout ensemble, offrirait à Dieu le sacrifice de notre rachat, et par conséquent il devait coopérer en qualité de ministre choisi, à l'œuvre de notre rachat. C'est à lui également que Dieu avait confié la charge de disposer à l'égard de Jésus les choses et les événements temporels. Aussi, de ce double chef, personne, excepté la Vierge sainte, ne s'est approché autant que lui de la personne sacrée du Sauveur. Il était donc juste que l'œuvre rédemptrice de Jésus-Christ se déployât envers saint Joseph d'une manière d'autant plus efficace, qu'il lui était uni par des liens plus resserrés. Ainsi donc, c'est, après Marie, sur le saint Patriarche, que les fleuves de la grâce divine se sont reversés avec plus d'abondance.
« Si les princes de la terre, écrit à ce sujet l'aimable saint François de Sales[13], ont tant de soin (comme estant une chose tres importante) de donner un gouverneur qui soit des plus capables à leurs enfants, puisque Dieu pouvoit faire que le gouverneur de son Fils fust le plus accompli homme du monde en toutes sortes de perfections, selon la dignité et excellence de la chose gouvernée, qui estoit son Fils tres glorieux, prince universel du ciel et de la terre, comment se pourroit-il faire que l'ayant peû, il ne l'ait voulu et ne l'ait fait ? Il n'y a donc nul doute que saint Joseph n'ait esté doüé de toutes les grâces et de tous les dons que méritoit la charge que le Père éternel lui vouloit donner. »


Relations de saint Joseph avec la très sainte Vierge

Venons maintenant aux relations de saint Joseph avec la très sainte Vierge.
C'est une loi naturelle que des personnes voulant, comme époux et épouse, s'unir par les liens du mariage, se ressemblent autant qu'il est possible, par les qualités de l'âme et du corps. C'est pourquoi celui-là seul devait, par disposition céleste, être choisi comme époux de la très sainte Vierge, qui, dans l'ordre temporel, jouissait d'une pareille noblesse et, dans l'ordre spirituel, d'une semblable sainteté. Mais, comme les œuvres de Dieu sont parfaites, il convenait que cette ressemblance continuât d'exister au-delà des limites de cette vie, et qu'elle durât au ciel pendant toute l'éternité; de sorte que, de même que l'Epouse ne le cède à personne dans la gloire, de même aussi l'Epoux possédât, sur tous les Saints, une primauté réelle. Ajoutons à cela que saint Joseph était destiné à coopérer avec la très sainte Vierge dans son office de Corédemptrice du genre humain : or, c'est précisément à cause de cet office, que Marie a été prédestinée avant toutes les autres créatures. Il convenait donc que saint Joseph, lui aussi, précédât, dans l'esprit de Dieu, tous les rachetés.
Saint François de Sales exprime encore admirablement cette pensée[14]. « Tout ainsi comme l'on void un miroir opposé aux rayons du soleil recevoir ses rayons tres parfaitement et un autre miroir estant vis-à-vis de celui qui les reçoit, bien que le dernier miroir ne prenne ou reçoive les rayons du soleil que par reverberation, les represente pourtant si naïfvement, que l'on ne pourroit presque pas juger lequel c'est qui les reçoit immédiatement du Soleil...: de mesme en estoit-il de Nostre Dame, laquelle, comme un tres pur miroir opposé aux rayons du Soleil de justice, rayons qui apportoient en son âme toutes les vertus en leur perfection, perfections et vertus qui faisoient une reverberation si parfaite en S. Joseph, qu'il sembloit presque qu'il fust aussi parfaict ou qu'il eust les vertus en un si haut degré, comme les avoit la glorieuse Vierge nostre Maistresse. »


Relations de saint Joseph avec l'Eglise

Enfin, nous avons dit que saint Joseph était prédestiné par Dieu à être le Patron de l'Eglise universelle. Or, un patron revendique pour lui-même une certaine préséance sur les sujets qu'il est censé protéger. Nous devons donc conclure que le saint Patriarche fut prédestiné de telle manière, que la prédestination des autres Saints dépendît en quelque manière de la sienne; c'est-à-dire que sa prédestination, sous celle de Jésus-Christ et de Marie, fût en même temps le type et la cause de la prédestination de tous les autres Saints.
« Si vous comparez saint Joseph à toute l'Eglise de Jésus-Christ, observe saint Bernardin de Sienne[15], n'est-il pas cet homme élu et spécial, par lequel et sur lequel le Christ a été introduit dans le monde d'une manière régulière et honnête ? Si donc toute la sainte Eglise est redevable à la Vierge Marie pour avoir été digne de recevoir par elle Jésus-Christ, sans aucun doute elle doit aussi à ce glorieux Patriarche une reconnaissance et une révérence toute singulière. »
Concluons donc avec le pieux et docte Gerson [16] : « Combien ne devons-nous pas estimer ce juste Joseph dans la gloire et dans les cieux, lui qui a été trouvé si grand sur cette terre misérable! Sans doute, si Jésus ne mentait pas quand il a dit : Là où je suis, mon ministre aussi sera, celui-là, croyons-nous, doit être placé le plus près de lui dans les cieux, qui lui a été plus uni, plus attaché, et plus fidèle après Marie, dans son ministère sur la terre. »


La prédestination de saint Joseph comparée à celle des anges

Nous avons cherché à expliquer comment saint Joseph surpasse, en grâce et en gloire, tous les Saints de l'Ancien et du Nouveau Testament, sans exclure les Apôtres eux-mêmes. Il nous reste à voir si l'on peut soutenir, à la lumière de la théologie, qu'il surpasse aussi, dans la gloire, les chœurs des anges; même les plus haut placés dans la suprême hiérarchie céleste.
Pour résoudre cette question, il nous faut d'abord nous rappeler que la prédestination des hommes a été établie par Dieu, pour suppléer à la chute des anges; aussi les écrivains ecclésiastiques nous disent-ils que la fin du monde n'arrivera qu'après l'apparition sur la terre du dernier des élus. Bien plus, saint Grégoire [17] et saint Thomas [18] nous enseignent que le premier parmi les anges rebelles fut le premier de tous les esprits célestes, le plus haut parmi les Séraphins, celui que, plusieurs anges inférieurs, appartenant à différentes hiérarchies et à différents ordres, suivirent dans sa révolte. D'où il suit que, au dernier jour, non seulement les hommes se trouveront mélangés à la milice angélique, mais à la tête de tous les ordres angéliques se trouvera un être appartenant à la famille humaine.
D'autre part, nous savons que le degré de prédestination dans la gloire doit se mesurer au degré de charité possédé durant la vie présente. Or, tant que l'homme se trouve dans l'état de voie, in staiu viae, la charité peut toujours augmenter, et le moyen qui la fait croître en nous consiste dans les actes de charité d'une plus grande ferveur, que l'âme produit sous l'influence de la grâce qu'elle possède.
Saint Joseph, nous l'avons dit, fut prédestiné par Dieu à un état de vie qui lui donna l'occasion de faire des progrès continuels dans la grâce divine; de telle sorte que, non seulement il devint digne d'être choisi comme l'Epoux de la Vierge qui devait enfanter le Sauveur, mais aussi qu'il jouit, plus que n'importe quel saint, d'un commerce familier avec le Verbe incarné, et qu'ainsi il produisit sans cesse, avec une constance inlassable, de nouveaux actes de charité.
Nous pouvons donc conclure que le saint Patriarche fut prédestiné à un degré de gloire tel, qu'il lui assura la place laissée vide par le premier parmi les anges rebelles, c'est-à-dire, par Lucifer, lui donnant ainsi d'occuper, dans la gloire, le poste le plus élevé dans l'ordre des Séraphins. Comme d'autre part, le premier parmi les anges prévaricateurs, entraîna, par son exemple et ses exhortations, les autres à la révolte, de même saint Joseph a été prédestiné à cette gloire incomparable, afin d'aider efficacement, par son exemple et son haut patronage, les hommes appelés à la béatitude éternelle. Et c'est là le motif pour lequel le saint Patriarche a été solennellement déclaré le patron de l'Eglise universelle[19].


Conclusion

Voici donc quelle a été, de toute éternité, la raison d'être de la prédestination du glorieux saint Joseph, dont le point de départ fut sa relation intime avec le Verbe incarné, dont découlent. tout honneur et toute dignité, au ciel comme sur la terre. Car, de même que le consentement de la très sainte Vierge, requis par disposition divine pour l'Incarnation du Verbe, fut le commencement de l'œuvre rédemptrice de Jésus-Christ, de même aussi le consentement de saint Joseph à son mariage avec Marie, a préparé les voies à ce grand mystère, puisqu'il était écrit dans les conseils divins que le Verbe ne devait naître que d'une Vierge unie à un homme par les liens d'un véritable mariage.
Il est donc vrai de dire que le motif et le degré de prédestination du glorieux saint Joseph a, comme point de départ et comme cause formelle, son intime relation avec le Verbe incarné. Durant sa vie mortelle, il fut l'émule des esprits célestes, avec cette différence que, tout en jouissant de la présence immédiate de son Dieu, il put néanmoins, à l'encontre des anges, continuer à augmenter le trésor de ses mérites, jusqu'à ce qu'il atteignît le degré de gloire qui lui permît de passer avant tous les Saints et tous les Esprits bienheureux. Aussi peut-on dire de lui [20] : «Il recevra des louanges parmi la multitude des élus », paroles que l'Eglise fait siennes, quand, s'adressant au saint Patriarche, elle lui dit [21] : « Egal aux esprits célestes dès cette vie, et même plus heureux qu'eux, vous jouissez de la présence de votre Dieu.»
Arrêtons-nous à considérer cette créature privilégiée qu'est saint Joseph, prédestiné, nous pouvons le croire, de toute éternité, à partager, à côté de son Epouse, la Mère immaculée du Sauveur, la gloire du Paradis. Car, si Marie est, après son Fils, la première parmi les prédestinés, saint Joseph est le second-né de tous les élus, enveloppé, avec Marie, des ineffables splendeurs qui rayonnent de la personne divine du Verbe incarné.
Nous nous réjouissons, ô glorieux Patriarche, du choix qu'a fait de vous le Très-Haut pour une si sublime dignité. Car, tout pécheurs que nous sommes, nous osons recourir à vous avec confiance, à la pensée que nos fautes elles-mêmes ont été, en quelque sorte, le motif de votre prédestination, puisque vous avez été choisi pour être le « ministre de notre salut [22] ». Soyez notre guide vers Jésus, le prince des prédestinés, et intercédez pour nous auprès de Celle qui détient la clef de toutes les grâces et que vous appelez en toute vérité votre Epouse bien-aimée.


CHAPITRE II - FIGURES ET NOM DE SAINT JOSEPH

L'Ancien Testament, figure du Nouveau

C'est un principe général, reconnu unanimement, sur l'autorité de saint Paul, par les écrivains ecclésiastiques, que les choses de l'Ancien Testament ont été ordonnées et disposées par Dieu pour être comme l'ombre et la figure des mystères qui devaient s'accomplir sous la nouvelle Loi[23]. Ainsi voyons-nous le Messie et sa sainte Mère représentés par certaines personnes et certains symboles, se rapportant à eux, comme l'image se rapporte au prototype. Or, saint Joseph, avons-nous dit, fut prédestiné par Dieu pour être l'Epoux de Marie et le Père nourricier du Verbe incarné : par conséquent son rôle, dans la nouvelle dispensation, est des plus marquants. Il a donc dû, lui aussi, être annoncé et, pour ainsi dire, préfiguré [24] sous la loi de Moïse, par des personnes et des choses destinées à le montrer au monde comme le futur coopérateur de la Rédemption.
Avant de développer cet important aspect de la théologie joséphite, il nous faut faire quelques observations.
D'abord, trouvons-nous, dans l'Ancien Testament, des personnes et des choses destinées par Dieu pour présenter, annoncer, symboliser ou préfigurer le Patriarche saint Joseph?
Sans doute, il serait téméraire, pour un simple fidèle, de vouloir déterminer, à son gré, quelles furent ces personnes et ces choses; c'est à l'autorité compétente à le faire. Cette autorité ne peut être que la sainte Ecriture ou l'Eglise catholique; à défaut de la première, c'est à la seconde qu'il nous faut faire appel. Ne trouvant pas, pour le sujet qui nous occupe, de traces évidentes dans l'Ecriture sainte, nous nous tournerons vers les Pères de l'Eglise et nous interrogerons la Liturgie, prenant ce mot dans son plus large sens, en tant qu'il peut embrasser non seulement la célébration des saints mystères, mais aussi l'office divin, tel qu'on le récite dans l'Eglise Romaine.
En second lieu, en disant qu'une personne déterminée, a préfiguré saint Joseph, nous ne prétendons pas assurer que tout ce qui appartient à cette personne doive se rapporter au chaste Epoux de Marie. Nous savons en effet que plusieurs, parmi les personnages de l'Ancien Testament, bien que suscités par Dieu pour représenter le futur Messie, se sont eux-mêmes rendus coupables de fautes graves. II est bien évident que, sous cet aspect, ils ne représentaient pas le Sauveur. Observons d'ailleurs, que si la figure correspondait en tout à la réalité, elle cesserait d'être figure, et deviendrait la réalité même. C'est pourquoi, Dieu a voulu multiplier, dans différents personnages, les figures ou images archétypes du Christ, de la Vierge Mère et de saint Joseph, afin que, se complétant les unes les autres, ils nous donnent tous ensemble, par leurs perfections réunies, une plus haute idée de la personne représentée.
Notons, en troisième lieu, que l'image se rapporte à l'individu qu'elle représente, et qu'elle trouve en lui sa fin propre, sa raison d'être. Nous devons dire, en conséquence, que les personnes de l'Ancienne Loi, suscitées par Dieu pour annoncer saint Joseph, lui étaient inférieures en sainteté, la fin étant toujours plus noble que les choses qui lui sont subordonnées.


Types et figures de saint Joseph dans l'Ancien Testament

Voyons maintenant quels sont les personnages qu'une tradition respectable, ou l'autorité de la liturgie nous montrent comme ayant été les hérauts, les images et les précurseurs du glorieux Epoux de Marie. Ces personnages, pour ne parler que des plus importants, sont au nombre de quatre : le Patriarche Jacob; son fils Joseph, le sauveur de l'Egypte; Moïse, le libérateur du peuple de Dieu, et David, roi d'Israël.
Pour le premier, nous avons ces paroles des saints livres [25]: « La sagesse a conduit le juste (Jacob) par des chemins droits, lorsqu'il fuyait la colère de son frère »; paroles que la Liturgie applique à saint Joseph[26]; pour le second, l'épître de la messe pour la solennité de saint Joseph[27] et plusieurs autres passages qu'on trouve aux offices du saint Patriarche; pour le troisième, ces paroles du livre de l'Ecclésiastiques[28], citées dans l'office de saint Joseph, au chapitre à sexte : « Moïse a été aimé de Dieu et des hommes, et sa mémoire est en bénédiction »; pour le quatrième, ces paroles de saint Matthieu [29]: « Joseph, fils de David », paroles qui certainement n'ont pas été mises là sans réflexion, car il semble bien que l'Evangéliste, passant sous silence les autres ancêtres de Joseph, ait voulu appeler l'attention du lecteur sur celui que ses vertus ont désigné plus que tout autre, à notre vénération, car il est dans l'ordre des choses que les enfants reproduisent les qualités de leurs parents, ce que la langue latine exprime si bien par ces mots : « filii patrizant ».
Remarquons toutefois que, parmi ces quatre personnages, le second, c'est-à-dire l'ancien Joseph, est celui qui a le mieux fait prévoir notre saint Patriarche. Car non seulement celui-ci porte le nom du célèbre fils de Jacob, nais encore il lui ressemble davantage dans les diverses circonstances de la vie tourmentée qu'il a dû traverser : aussi devrons-nous insister tout particulièrement sur ce rapprochement.
Observons en outre que, du fait que les personnages que nous venons de nommer, sont généralement regardés dans l'Eglise comme étant des types et des figures de Jésus-Christ, on ne peut tirer aucun argument contre notre thèse; une même personne, une même chose de l'Ancien Testament pouvant à la fois, sous différents aspects, représenter plusieurs personnages ou plusieurs choses du Nouveau. Ceci ne peut faire difficulté à quiconque reconnaît, comme on doit le faire, dans l'Ecriture sainte, la pluralité du sens, non seulement mystique, mais littéral, et sait distinguer le sens littéral premier ou principal, qui est un, du sens littéral secondaire, que nous appelons encore accommodatice, et qui peut être multiple 7'[30]. Dans notre cas, le fait que les personnages indiqués sont les types de Jésus-Christ, se réclame du sens littéral principal; le fait qu'ils sont en même temps les types de saint Joseph, se rapporte au sens littéral secondaire.


Qualité principale des personnages qui ont été les types de saint Joseph

Si l'on veut maintenant savoir quelle est la qualité principale des quatre saints personnages de l'Ancien Testament que nous avons nommés et en raison de laquelle ils sont principalement les figures de saint Joseph, nous dirons que cette qualité est la foi, une foi vive et à toute épreuve, que saint Paul exalte en ces termes mémorables [31]: « C'est par la foi que Jacob mourant... s'inclina profondément devant le sommet de son bâton; c'est par la foi que Joseph mourant rappela la sortie des enfants d'Israel...; c'est par la foi que Moïse... aima mieux être affligé avec le peuple de Dieu, que de retirer du péché une jouissance passagère, regardant l'opprobre du Christ comme une richesse plus grande que les trésors de l'Egypte; car il envisageait la récompense... Et que dirai-je encore ? Car le temps me manquerait, si je parlais.._ de David..., qui par la foi a conquis les royaumes. »
Or, c'est précisément la foi qui reluit d'un éclat tout spécial dans la vie de saint Joseph. Le saint Patriarche, en effet, crut si fermement à la parole de Dieu, qu'aucun doute ne vint jamais traverser son esprit, même au milieu des plus, grandes épreuves. Cette foi héroïque se manifesta particulièrement lorsque, ne connaissant pas encore le mystère de l'enfantement virginal, il s'aperçut que son Epouse était en état de devoir mettre au monde un fils. Ce fait, inexplicable aux yeux de la nature, ne diminua nullement en lui l'amour, le respect, la vénération qu'il avait pour Marie. Plus tard, quand il vit le Messie promis par les Prophètes, Dieu et homme tout ensemble, venir au monde avec le seul apanage de la pauvreté et, de plus, en butte aux persécutions les plus violentes, sa foi ne vacilla point. Il continua à adorer Celui que, malgré tout, il reconnaissait, dans sa profonde humilité, comme son Créateur et son Dieu, tout en étant son fils bien-aimé.
Saint Joseph se montra donc envers Marie son Epouse, et Jésus son fils, d'une fidélité à toute épreuve, fidélité dont la raison d'être était l'esprit de foi qui l'animait. Aussi cette foi mérita-t-elle d'être célébrée à l'avance, dans la foi des patriarches que nous venons de nommer, Jacob, Joseph, Moïse et David.
Mais, outre la vertu de foi, commune à ces quatre personnages, chacun d'eux s'est distingué, dans cette vie, par une vertu toute spéciale, qui est comme le sceau de sa propre personnalité. La vénération que nous portons à saint Joseph nous invite à nous attarder quelque peu, pour contempler en lui chacune de ces vertus et comprendre mieux encore comment ces anciens patriarches, dans les différents épisodes de leur vie, furent les types et figures du chaste époux de Marie.


Jacob, figure archétype de saint Joseph

Pour commencer par le Patriarche Jacob, nous lisons de lui, qu'ayant obtenu, pour sa postérité, la promesse de l'héritage paternel, il s'enfuit, sur le conseil de sa mère, en Mésopotamie, afin de se soustraire à la haine mortelle de son frère. Ainsi saint Joseph ayant reçu, pour le divin Enfant, la promesse du royaume de Dieu, s'enfuit en Egypte, sur l'avis de l'ange, pour sauver Jésus de la persécution d'Hérode.
En outre, Jacob, au milieu de son voyage, mérita de recevoir de Dieu, en songe, la promesse d'amples bénédictions et d'un prompt retour dans la terre de ses pères [32]: « Toutes les nations de la terre seront bénies en toi et dans celui qui sortira de toi. Je serai ton protecteur partout où tu iras; je te ramènerai dans ce pays.» De même, saint Joseph, après avoir éprouvé le bienfait de la protection céleste durant son exil en Egypte, rentra, sur l'avertissement de l'ange, dans sa patrie bien-aimée.
Enfin, Jacob, dans son voyage de retour pour aller trouver son frère, fut aux prises avec l'ange qui lui adressa ces paroles[33] ; « Si tu as été fort contre Dieu, combien le seras-tu davantage contre les hommes! » Dans ce même ordre d'idées, la constance de saint Joseph ne nous apparaît pas moins grande quand, au lieu de se décourager à la perspective des travaux et des dangers qu'il aurait à supporter pour le Christ, il continua courageusement à remplir sa haute et difficile mission, et cela tant qu'il plut à la volonté divine de le laisser sur la terre.
C'est donc à cette vertu de force et de constance, si bien manifestée par Jacob, qu'il faut attribuer principalement la ressemblance de saint Joseph avec cet ancien Patriarche, au point qu'on peut lui appliquer ces paroles dictées par l'Esprit Saint à la louange de celui-là [34] : « (La sagesse) a conduit le juste par des voies droites, lorsqu'il fuyait la colère de son frère; elle lui a montré le royaume de Dieu, lui a donné la science des saints, l'a enrichi dans ses travaux, et a fait fructifier ses labeurs. Elle l'a aidé contre ceux qui voulaient le tromper par leurs ruses, et elle l'a enrichi. Elle l'a protégé contre ses ennemis, l'a défendu contre les séducteurs et l'a engagé dans un rude combat, afin qu'il fût victorieux. »
Saluons donc en saint Joseph la prudence de Jacob à se garantir des embûches de ses ennemis; les effets d'une providence toute paternelle qui le conduisit dans les sentiers ardus d'une vie de continuels sacrifices; la force d'âme qui l'empêcha de fléchir au milieu des plus grandes difficultés.


Joseph, fils de Jacob, figure archétype de saint Joseph, époux de Marie

C'est une vérité, reconnue par l'Eglise, unanimement enseignée par les écrivains sacrés et profondément enracinée dans le coeur des fidèles, que l'ancien Joseph, fils du Patriarche Jacob qui sauva l'Egypte de la famine, fut une figure archétype du chaste époux de Marie. Aussi peut-on affirmer que cette vérité appartient au trésor de la révélation. « Plusieurs Pères de l'Eglise, dit Léon XIII[35], ont été d'avis, et la sainte liturgie elle-même le confirme, que le Joseph des temps anciens, fils du Patriarche Jacob, était une ébauche de la personne et des offices de notre Joseph, annonçant ainsi, par la splendeur de sa sainteté, la grandeur du futur gardien de la divine Famille. » Voyons maintenant les nombreux points de ressemblance qui existent entre les deux Joseph.
D'abord, on ne peut manquer d'observer la prédilection dont l'ancien Joseph fut entouré de la part de Jacob et celle qu'eut Dieu pour le nouveau Joseph, l'Ecriture nous les montrant tous deux comme étant les objets d'un amour spécial et de bénédictions nombreuses. Citons à l'appui, deux passages de la Genèse. Dans le premier, il est dit [36] : « Israël aimait Joseph plus que tous ses fils, parce qu'il l'avait engendré dans sa vieillesse, et il lui avait fait faire une tunique de plusieurs couleurs. » Dans le second, nous lisons [37] : « Le Tout-Puissant te comblera des bénédictions du haut du ciel... Les bénédictions que te donne ton père surpassent celles qu'il a reçues de ses pères », ce qui veut dire, je te bénis, moi, plus que je n'ai été béni par mon propre père. Que ces paroles s'appliquent au glorieux Epoux de Marie, nous ne pouvons en douter; car sa prédestination à un office si sublime et à une dignité si grande nous force à conclure à une prédilection spéciale de la part de Dieu à son égard.
Un autre motif de rapprochement entre l'ancien Joseph et l'Epoux de Marie consiste en ce que l'un et l'autre furent obligés, par les sourdes menées de l'envie, à fuir en Egypte, double événement qui met en relief un grand mystère à la gloire de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Le premier est la trahison de Judas, préfigurée par la conspiration des frères de l'ancien Joseph; le second est la libération du Rédempteur du monde, effectuée par la sollicitude de saint Joseph. En même temps, quel exemple de charité envers le prochain et d'amour des ennemis, ne nous donnent les deux Joseph! Le premier, pardonnant spontanément et de tout cœur à ses frères qui l'avaient vendu, leur dit ouvertement [38]: « Ne craignez point: je vous nourrirai, vous et vos enfants »; le second, portant en exil le Sauveur du monde, le conserva, pour le salut de ses persécuteurs, lui qui devait être pour eux, comme pour tous, « le froment des élus [39] ».
Mais c'est surtout la pratique d'une chasteté inviolable qui fait ressortir tout particulièrement la ressemblance qu'il y a entre Joseph fils de Jacob et le père putatif de Jésus-Christ. Les paroles de saint Ambroise, par rapport à l'ancien Joseph, sont vraiment remarquables. « Plusieurs genres de vertus ornèrent son âme, dit-il[40]; mais celle qui resplendit plus particulièrement en lui est la chasteté... Que l'on nous propose donc saint Joseph comme un miroir de chasteté; car, dans ses mœurs et dans toutes ses actions, on voit reluire la pudeur, qui est comme une compagne de la chasteté et un reflet de la grâce. »
Dans l'ancien patriarche Joseph, la chasteté se manifesta en ceci, qu'il ne craignit pas de dénoncer le crime de ses frères, et de soutenir courageusement un combat mortel contre les suggestions de l'impudique femme de Putiphar. Le nouveau Joseph, lui, fut choisi, entre tous, à la dignité d'Epoux de la Reine des Vierges; de plus, ignorant les opérations de l'Esprit Saint en Marie, il voulut la licencier, montrant par là combien la sainte virginité lui était à cœur : aussi, osons-nous affirmer dès maintenant, chose que nous démontrerons plus tard[41], que saint Joseph a toujours conservé une chasteté parfaite.
Un autre point de ressemblance entre les deux Joseph, se trouve dans ce fait que l'un et l'autre, choisis par Dieu pour occuper des places les plus élevées, nous apparaissent comme jouissant chacun dans un ordre différent, d'une puissance immense. L'ancien Joseph, mû par l'esprit de prophétie, avait proféré ces paroles [42] : « Je voyais (en songe), ma gerbe se lever et se tenir debout, tandis que les vôtres, entourant la mienne, l'adoraient... J'ai vu en songe le soleil, la lune et onze étoiles qui m'adoraient. » Plus tard, délivré de la prison et investi d'un grand pouvoir sur tout le peuple, il se vit proclamer par Pharaon le second de son royaume, invité à monter sur son chariot, tandis qu'un héraut ordonnait à tous de plier le genou devant lui et de le reconnaître comme chef de toute la terre d'Egypte. Or, qu'était donc une si grande autorité, sinon un symbole de la faveur illimitée dont dispose saint Joseph, à qui Jésus et Marie furent soumis sur la terre[43], et auquel la divine Providence a accordé, dans le ciel, une si grande puissance d'intercession ?
Mais, c'est surtout dans l'exercice de la sagesse et de la prudence, que nous trouvons des points de ressemblance remarquables entre l'ancien et le nouveau Joseph. De celui-là il est dit qu'il interpréta les songes de Pharaon par rapport aux sept vaches grasses et aux sept épis pleins, et que le roi, pour ce motif, le déclara plus sage que tous ses autres devins[44]. Secondement, afin de subvenir à la misère du peuple qui manquait de pain, l'ancien Joseph ordonna que le blé fût réuni dans les greniers de l'Egypte, en suite de quoi Pharaon changea son nom et l'appela, en langue égyptienne, le Sauveur du monde[45]. Troisièmement, ayant fait venir en Egypte son père et ses frères, Joseph introduisit dans ce pays le culte du vrai Dieu[46].
Pareillement le nouveau Joseph reçut plusieurs fois des communications divines, en vue du gouvernement de la sainte Famille. De plus, pour le bien de l'humanité, fatiguée et tourmentée par une famine spirituelle causée par le péché, il conserva sain et sauf Jésus-Christ, le Sauveur du monde et le pain de nos âmes, ce qui fait dire à saint Bernardin de Sienne [47]: « C'est avec raison que saint Joseph a été annoncé dans l'ancien Patriarche du même nom, celui qui conserva le froment pour le salut des peuples. Il a cependant, sur celui-ci, cet avan­tage, qu'il ne fournit pas seulement le pain de la vie corporelle aux Egyptiens; mais, à tous les élus, il a assuré le pain du ciel qui donne la vie céleste, nourrissant avec le plus grand soin Jésus-Christ, le pain de nos âmes. » Enfin, ce ne fut pas dans la seule Egypte que saint Joseph introduisit la vraie foi, quand il se rendit dans ce pays avec le Christ, mais ce fut dans le monde entier, et cela par le fait même qu'il a nourri et préservé de la mort Jésus-Christ, le Pontife de la foi que nous professons[48].
C'est donc en toute vérité que nous pouvons appliquer à l'Epoux de Marie ces paroles du livre de la Sagesse dites de l'ancien Joseph dans le sens littéral premier ou fondamental [49]: « (La sagesse) n'a pas abandonné le juste lorsqu'il fut vendu, mais elle l'a délivré des pécheurs; elle est descendue avec lui dans la fosse, et ne l'a pas quitté dans les chaînes. »
Citons, pour terminer, le beau passage de saint Bernard, où il fait ressortir le parallèle entre les deux Joseph. « L'ancien Joseph, dit-il[50], vendu par la jalousie de ses frères et conduit en Egypte, a préfiguré la vente de Jésus-Christ; le second, fuyant la jalousie d'Hérode, porta Jésus-Christ en Egypte. Celui-là resté fidèle à son seigneur, ne voulut pas commettre la faute à laquelle la femme de son maître l'invitait; celui-ci, reconnaissant son épouse comme la Mère de son Seigneur, et lui-même observant la continence, la garda fidèlement. A celui-là fut donnée en songe l'intelligence des mystères; celui-ci reçut le don de connaître les sacrements, célestes et d'y participer. Celui-là conserva le froment, non pour soi, mais pour tout le peuple : celui-ci reçut du ciel la garde du pain divin, pour soi-même et pour tout le monde. »


Moïse, figure archétype de saint Joseph

Moïse, avons-nous dit, nous est présenté, par la sainte liturgie, comme étant, à côté de Jacob et de l'ancien Joseph, une figure archétype de notre glorieux Patriarche. Voyons en quoi consiste cette ressemblance.
Parmi les prérogatives dont l'Ecriture sainte prend motif pour louer et exalter Moïse, trois surtout s'imposent à notre attention. La première est la douceur avec laquelle il supporta patiemment les murmures du peuple à la tête dure et les fatigues d'une longue pérégrination; la seconde, sa fidélité à observer les commandements de Dieu; la troisième, la connaissance surnaturelle qu'il eut des choses divines. C'est précisément ce que nous lisons dans le livre des Nombres [51] : « Moïse était le plus doux de tous les hommes qui demeuraient sur la terre... Mon serviteur Moïse... (s'est montré) très fidèle dans toute ma maison; car je lui parle bouche à bouche et il voit le Seigneur ouvertement, et non point sous des énigmes ou des figures »[52].
Ces trois prérogatives, nous les retrouvons, et cela d'une manière excellente, en saint Joseph. D'abord, une douceur à toute épreuve. Il en donna des signes éclatants dans l'angoisse que lui causa la vue de son Epouse enceinte et dans les persécutions qu'il eut à subir, notamment quand il dut fuir en Egypte pour soustraire au glaive d'Hérode, l'Enfant Jésus, Sauveur du monde.
En second lieu, nous admirons en lui sa fidélité à garder le dépôt qui lui avait été confié, chose dont l'Eglise le loue d'une manière singulière, en lui appliquant ces paroles : « L'homme fidèle sera beaucoup loué, et celui qui est le gardien de son Seigneur sera glorifié [53] » « S'il y eut jamais un dépôt qui méritât d'être appelé saint, écrit Bossuet[54], et d'être ensuite gardé saintement, - c'est celui... que la providence du Père éternel commet à la foi du juste Joseph; si bien que sa maison me paraît un temple, puisqu'un Dieu y daigne habiter et s'y est mis lui-même en dépôt : et Joseph a dû être consacré pour garder ce sacré trésor. En effet, il l'a été, Chrétiens : son corps l'a été par la continence, et son âme par tous les dons de la grâce. »
Enfin, la troisième prérogative de Moïse, la science des choses surnaturelles, nous la retrouvons dans la connaissance profonde des vérités divines accordée par Dieu à saint Joseph, qui eut le bonheur d'apprendre de la bouche même du Verbe incarné les secrets de la vie spirituelle et les mystères de l'ordre de la grâce.
Aussi, est-ce avec raison qu'on applique à l'Epoux de Marie ces paroles dites, au premier sens, de Moïse [55]: « Il fut aimé de Dieu et des hommes...; sa mémoire est en bénédiction... (Le Seigneur) lui a montré sa gloire; il l'a sanctifié dans sa foi et dans sa douceur et il l'a choisi entre tous les hommes. »


David, figure archétype de saint Joseph

Voyons maintenant quels sont les points de contact entre saint Joseph et le pieux roi David. Ils sont au nombre de trois : d'abord, une profonde humilité, commune à tous les deux; deuxièmement, la justice, pratiquée par l'un et par l'autre; troisièmement, l'honneur, qui rejaillit sur tous les deux à cause de leur fils respectif.
En premier lieu, nous admirons, dans le saint roi David, une humilité très profonde, qui se manifesta dans presque toutes les circonstances de sa vie, et qui alla, une fois, jusqu'à le faire sauter devant l'arche, au grand scandale de Michol, son épouse, qui n'eut pas honte de se moquer de lui, mais s'entendit dire par David [56]: « Devant le Seigneur qui m'a choisi,... je danserai et je me ferai plus vil encore que je ne suis : et je serai petit à mes propres yeux. » Or, n'est-ce pas aussi cette vertu qui resplendit dans saint Joseph qui, malgré son union intime avec le Verbe incarné, ne laissa pas de mener une vie très humble, entièrement cachée dans le Christ, ce qui fait que les Evangélistes ont eu à peine l'occasion de parler de lui. Ah! c'est bien avec raison qu'on invoque saint Joseph comme le patron d'une vie humble et cachée.
Secondement, les attributs de la justice reluisent tout particulièrement dans le pieux roi David, au point que l'Esprit Saint a prononcé devant lui cet éloge [57]: « J'ai trouvé David, fils de Jessé, homme selon mon coeur, qui fera toutes mes volontés [58]»; aussi forma-t-il le dessein de bâtir une maison au Seigneur, ce qui lui attira les louanges du prophète Nathan[59]. Quant à notre Joseph, voici comment saint Bernard explique la manière dont David peut être considéré comme son archétype [60]: a Joseph est vraiment le fils de David, un fils qui n'est pas indigne de son père. Il est, dis-je, le fils de David dans toute la force du mot, non pas tant par la chair, que par la foi, par la sainteté, par la dévotion, le Seigneur l'ayant trouvé selon son cœur comme un autre David, auquel il pût confier en toute sûreté le secret très saint et inviolable de son cœur; auquel il manifesta, comme à un autre David, les choses incertaines et occultes de sa sagesse, lui donnant de n'être pas étranger à la vérité du mystère qu'aucun des princes de ce siècle n'a connu. » En vérité, saint Joseph n'a omis aucune des choses qui lui avaient été confiées, servant Dieu dans la souffrance et jusque dans l'exil, et accomplissant ainsi toute justice : motif vraiment suffisant pour affirmer qu'il eut encore, en ceci, comme archétype, le saint roi David.
Troisièmement, ce fut une gloire, pour David, d'avoir, comme fils, le très sage Salomon, dont il est écrit par manière de prophétie [61]: « Il bâtira une maison à mon nom, et moi j'établirai le trône de son royaume pour toujours : je serai pour lui un père, et il sera pour moi un fils. » Comment ne pas voir ici une figure de saint Joseph, pour peu que l'on réfléchisse aux paroles de l'Ange [62]: « Joseph, fils de David, ne crains point de retenir Marie comme ton Epouse; elle enfantera un fils et toi tu l'appelleras du nom de Jésus; car il sauvera son peuple de ses péchés. »
Voilà comment les quatre patriarches, Jacob, Joseph, Moïse et David, ont été les précurseurs, les figures, les archétypes du saint époux de Marie. Les rapprochements que nous avons établis ne peuvent que porter l'âme fidèle à une plus grande dévotion envers le glorieux Patriarche, saint Joseph.


Saint Joseph préfiguré, avec Marie et Jésus, dans certains symboles de l'Ancien Testament

Ce ne sont pas seulement des personnages insignes de l'Ancien Testament qui furent destinés par Dieu à préfigurer en eux-mêmes, les excellentes vertus de saint Joseph. On peut voir également, dans un grand nombre de choses inanimées, des images du glorieux Patriarche à côté de celles de la Bienheureuse Vierge Marie, son Epouse, et de Jésus, son divin Fils. De fait, si Marie est un paradis de délices, arrosé par les fleuves de la grâce divine, et embelli par la présence de l'Arbre de la vie, c'est-à-dire de Jésus-Christ[63], Joseph est lui-même le gardien officiel de cet admirable jardin[64]. Si Marie est la colombe retournant dans l'arche et portant un rameau d'olivier aux feuilles verdoyantes, Joseph est le Patriarche Noë, qui introduisit dans sa maison cette colombe céleste et la garda soigneusement. Si Dieu commanda à Moïse de faire le propitiatoire d'un or très pur qui devait être placé sur l'arche du Testament[65], figure du Sauveur du monde, il lui ordonna également de faire des chérubins de gloire, ombrageant le propitiatoire[66], dans lesquels nous pouvons certainement voir préfigurés Marie et Joseph qui ne cessèrent d'entourer de leurs louanges et d'une incroyable ardeur de charité leur divin fils Jésus-Christ, l'hostie de propitiation, soit dans la crèche de Bethléem, soit en Egypte, soit encore dans la maison de Nazareth. Enfin, si Marie est appelée l'arche du Testament[67], destinée à contenir le Saint des Saints, Joseph est le voile très pur couvrant cette arche et ombrageant ainsi, par sa présence, le grand mystère qui venait de s'y accomplir[68].
Or donc, d'après le principe établi plus haut, nous pouvons voir, dans ces choses de l'Ancien Testament autant d'images, ou de figures se rapportant au saint Patriarche, et nous dévoilant, chacune à sa manière, quelque particularité de sa vie. Et ceci ne doit pas nous étonner. N'aimons-nous pas à parler des personnes qui nous sont chères ou à faire allusion à quelqu'une de leurs qualités ? Si chacun des membres de la sainte Famille a été l'objet des complaisances de l'Esprit Saint, quoi de plus naturel que ce Dieu d'amour condescendît à parler d'eux aux hommes longtemps avant leur venue sur la terre, qu'il appelât leur attention sur Jésus et Marie, d'abord, puis sur saint Joseph, uni par des liens si étroits au Fils de Dieu et à sa divine Mère?
Aimable attention de la Providence qui voulait, dès avant l'apparition de saint Joseph sur la terre, montrer aux prophètes et, par eux, au peuple hébreu, à travers les nuages de l'avenir, celui qui devait être comme le complément de l'Incarnation. N'est-ce pas là pour nous un motif d'unir nos voix et nos cœurs à ceux des justes de l'Ancien Testament pour louer le saint Patriarche et remercier Dieu de l'avoir donné à son Eglise, comme un miracle de sainteté et de bonté.


Le titre de patriarche donné à saint Joseph

II ne sera pas inutile d'examiner ici les motifs qui ont porté le peuple chrétien à donner à saint Joseph le titre de Patriarche, titre qui convient aussi, bien que dans un degré inférieur, à certains personnages de l'Ancien et du Nouveau Testament.
On donne le nom de Patriarche (άρχή,, commencement et πατήρ, père), à un homme que l'on sait être le père d'un grand nombre de fils. Or, par le fait même que saint Joseph fut uni en mariage avec la très sainte Vierge, il s'ensuit qu'il est le père du Christ, dont saint Paul nous dit qu'il a « conduit à la gloire un grand nombre de fils [69]». Il est donc le père de Celui dont la postérité comprend tous les élus, c'est-à-dire, de Jésus-Christ, le Sauveur du monde. « Aussi, conclut le docte et grand pape Benoît XIV, saint Joseph doit être appelé Patriarche, par le fait qu'il est le Père putatif de Jésus-Christ, le chef de tous les élus[70]. »
Quant aux Pères de l'Ancien Testament, on ne peut les appeler patriarches que dans un sens restreint, c'est-à-dire, par rapport au Messie qui devait naître de leur postérité. C'est pourquoi ceux-ci furent patriarches en préparation seulement, en tant que leur postérité, c'est-à-dire le peuple juif, avait reçu la promesse que le Messie naîtrait dans leurs familles. Saint Joseph, au contraire, devint patriarche en réalité par le fait que Jésus-Christ est né d'une Vierge qui était sa véritable épouse. C'est pourquoi le titre et la gloire des anciens patriarches trouvent, d'une certaine manière, leur complément dans saint Joseph, que, pour cette raison, le peuple chrétien n'appelle pas simplement Patriarche, mais le glorieux Patriarche. « Saint Joseph, écrit saint Bernardin de Sienne[71], est la clef de l'Ancien Testament, dans laquelle la dignité patriarcale et prophétale obtient son fruit promis. »
Disons la même chose des Saints du Nouveau Testament, auxquels on a coutume d'attribuer le titre de Patriarche, comme sont, par exemple, saint Benoît, saint Dominique, saint François. Ce beau titre convient à ces personnages à cause des nombreux fils qu'ils ne cessent d'engendrer à Jésus-Christ. Toutefois, leur action est limitée à une classe de personnes, dans le cas présent, à un Ordre religieux déterminé. Saint Joseph, au contraire, revendique pour soi un droit de vraie paternité par rapport à tous les élus rachetés par son vrai fils Jésus-Christ, notre adorable Sauveur.


Le Nom de saint Joseph

Notre étude sur les symboles et figures de saint Joseph dans l'Ancien Testament nous amène spontanément à parler du nom béni et glorieux par lequel nous le désignons.
Le grand Docteur de l'Eglise, saint Ambroise, fait, sur l'imposition des noms des Saints, la remarque suivante [72] : « C'est la prérogative des Saints, de recevoir de Dieu même leur nom propre. » C'est ainsi que le nom de Jésus fut révélé par l'Esprit Saint, et nous pouvons dire la même chose du nom de Marie. Aussi, n'est-ce pas sans un dessein spécial de la Providence, qu'à l'Epoux de Marie fut imposé le nom de Joseph, ce nom nous aidant, par sa signification, à mieux connaître les prérogatives du glorieux Patriarche.
En effet, le nom de Joseph signifie accroissement; et c'est à cette signification que faisaient allusion Rachel et le Patriarche Jacob; la première, quand, donnant à son fils le nom de Joseph, elle dit [73] : « Que le Seigneur me donne encore un autre fils » ; le second, lorsque, bénissant ce même Joseph, il dit [74]: « Joseph est un fils qui grandit, un fils qui grandit et qui est agréable à contempler; les filles ont couru sur la muraille.[75] »
Les paroles du bienheureux Albert le Grand, sont ici tout à fait à propos [76]: « La propriété et la signification du nom de Joseph, qui veut dire accroissement, convient parfaitement à l'Epoux de Marie, qui par sa mission a été placé dans un degré sublime, par rapport à lui-même, à son prochain et à Dieu; et ceci en vertu de l'accroissement de ses vertus, de la célébrité de sa renommée, du respect et de l'amour des hommes, de sa familiarité avec la Mère de Dieu, de sa paternité divine, bien que putative. »
Mais c'est surtout dans le singulier développement qu'a pris le culte de saint Joseph, que se vérifie, de tous points, la signification de son nom. Quel essor, en effet, la dévotion envers le glorieux Patriarche n'a-t-elle pas pris, dans ces temps derniers ? Ne voyons-nous pas des temples érigés partout en son honneur, des associations d'hommes et de femmes surgir sous son nom sur tous les points de la terre, des écrits se multiplier pour célébrer ses louanges? On peut même envisager, pour l'avenir, de nouveaux développements de ce culte, depuis surtout que l'Eglise a proclamé saint Joseph son Patron et que nombre d'Instituts religieux se sont mis sous sa protection[77]. Et la piété des fidèles envers le saint Patriarche ne reste pas, nous le savons, sans récompense.
Les choses étant ainsi, faut-il s'étonner si le nom de saint Joseph, invoqué avec dévotion, possède une vertu singulière, pour exciter dans l'âme des sentiments de foi et pour chasser les tentations, vertu qui a son secret dans ce que nous pouvons appeler la consécration de cet auguste nom par l'usage qu'en ont fait, durant leur vie mortelle, le Sauveur et sa Mère, lorsqu'ils recouraient eux-mêmes à lui dans leurs nécessités. Aussi les pieux fidèles ont-ils l'habitude d'unir le nom de Joseph à ceux de Jésus et de Marie, principalement en vue d'obtenir la grâce d'une bonne mort, ou d'éviter les embûches que l'astuce du démon ne cesse de leur tendre.


Bénédictions données par Jacob à l'ancien Joseph, vérifiées dans le saint Epoux de Marie

Pour connaître pleinement en quoi consiste l'accroissement signifié par le nom de Joseph et dont nous avons parlé plus haut, il sera opportun de rapporter ici les paroles de bénédictions prononcées par le patriarche Jacob par rapport à son fils Joseph, et de voir comment ces bénédictions se sont vérifiées dans le cas du saint Epoux de Marie.
Dans le livre de la Genèse, nous lisons que Jacob, sur le point de mourir, après avoir, par ces mots[78]: « Les filles ont couru sur les murs », fait allusion à la beauté spirituelle de saint Joseph, ajouta [79]: e Mais ils l'ont irrité, ils l'ont querellé, et ils lui ont porté envie, eux qui avaient des dards. Son arc s'est appuyé sur le fort; les liens de ses bras et de ses mains ont été brisés par les mains du puissant de Jacob : de là il est sorti le pasteur, pierre d'Israël. Le Dieu de ton père sera ton soutien, et le Tout-Puissant te bénira des bénédictions célestes d'en haut, des bénédictions de l'abîme qui est en bas, des bénédictions de mamelles et de sein. Les bénédictions de ton père seront fortifiées par les bénédictions de ses pères jusqu'à ce que vienne le désir des collines éternelles; qu'elles se répandent sur la tête de Joseph et sur la tête de celui qui est nazaréen entre ses frères. »
Ce discours, comme on le voit, a trois parties bien distinctes : dans la première, la vie future de saint Joseph est décrite dans ses lignes générales; dans la seconde, les bénédictions dont il fut enrichi sont particulièrement annoncées; dans la troisième, on rappelle l'abondance de ces bénédictions.
En premier lieu, disons-nous, nous voyons décrite, dans ce passage, la vie de l'ancien et du nouveau Joseph; les persécutions qu'ils devaient subir, de la part d'hommes impies, et la confiance entière que l'un et l'autre mettraient dans le secours du Dieu fort, du Dieu de Jacob, qui devait leur accorder la délivrance, afin qu'ils pussent, chacun de son côté, remplir fidèlement l'office qui leur avait été confié, de nourrir et de gouverner - celui-là le peuple égyptien, celui-ci la sainte Famille.
Dans la seconde partie, le Patriarche Jacob énumère une à une les bénédictions dont l'ancien Joseph sera gratifié; ce sont d'abord, les bénédictions du ciel, par lesquelles, il faut entendre, à la lettre, l'abondance des pluies; en second lieu, les bénédictions de l'abîme, c'est-à-dire, des sources jaillissant de la terre pour, arroser et féconder les champs; en troisième lieu, la promesse d'une postérité nombreuse. Ce sont là des bénédictions terrestres qui, dans le cas du chaste Epoux de Marie, devaient se changer en bénédictions toutes spirituelles; bénédictions découlant de la grâce divine; bénédictions consistant dans la possession sûre et dans la pratique assidue des vertus surnaturelles, qui devaient embellir son âme d'une manière merveilleuse; la conception de l'Enfant céleste, à laquelle saint Joseph concourut par ses mérites, non quant à la substance, car personne n'a mérité la substance de l'Incarnation, mais quant à quelque circonstance de temps, de lieu ou de personne, selon que le Verbe voulait naître d'une Vierge unie en mariage à un homme qui n'était autre que saint Joseph lui-même.
Dans la troisième partie, mention est faite de l'excellence et de l'abondance des bénédictions dont nous avons parlé. Jacob y affirme que les bénédictions réservées par lui à son fils Joseph dépassent celles qu'il a lui-même reçues de ses pères, la source et la fin de ces bénédictions étant l'avènement du Christ, qui est le désir des collines éternelles, c'est-à-dire, le séparé du monde, le nazaréen ou couronné parmi ses frères. Aussi fut-il lui-même une figure très excellente du Messie, séparé du monde, et nazaréen parmi ses frères, c'est-à-dire, couronné de gloire et d'honneur parmi les enfants des hommes[80].
Observons enfin que ce que nous avons dit de la réalisation, en saint Joseph, des promesses de bénédiction faites par Jacob, n'empêche pas ces mêmes promesses de trouver leur plein et entier accomplissement dans le Sauveur du monde, que le Patriarche Jacob, mais surtout l'Esprit Saint, parlant par sa bouche, avaient principalement en vue. Comme d'ailleurs saint Joseph est celui qui a réuni le plus parfaitement toutes les qualités contenues dans ces bénédictions, rien ne s'oppose à ce que nous disions du saint Patriarche, qu'il a lui-même été 1a figure archétype du Sauveur, son Fils bien-aimé. Aussi, comme nous appelons Marie la bénie entre toutes les femmes, ainsi, pouvons-nous nommer saint Joseph le béni entre tous les hommes, après Jésus, son Fils putatif.



CHAPITRE III - ÉLECTION DE SAINT JOSEPH A LA DIGNITÉ D'ÉPOUX DE LA BIENHEUREUSE VIERGE MARIE

Ce qu'on entend ici par élection

Dans les chapitres précédents, nous avons entretenu nos lecteurs sur le grand et profond mystère de la prédestination de saint Joseph à l'insigne dignité d'Epoux de Marie et sur les figures que, dans l'Ancien Testament, il a plu au Seigneur de susciter pour annoncer la venue de celui qui devait, sur la terre, remplir l'office de père du Verbe incarné. Il nous faut voir maintenant comment ce dessein du Très-Haut se réalisa dans le temps et quels moyens furent mis en jeu par Lui pour atteindre cette fin.
Car il y a, dans l'ordre de la Providence, à laquelle appartient tout ce qui se rapporte à la prédestination, deux choses à considérer : la première est l'ordre et la disposition des choses et des événements établis dans les conseils éternels; la seconde est l'exécution, dans le cours des siècles, de ces mêmes conseils. Ce qui appartient aux conseils éternels est uniquement l'œuvre de Dieu. « Qui, en effet, demande saint Paul[81], a connu la pensée du Seigneur, ou qui a été son conseiller ?» Au contraire, dans l'exécution de ce plan divin, les causes secondes ont une place qui leur convient, en raison de leur propre nature et selon l'ordre qu'elles ont reçu de Dieu. L'exécution de cet ordre est ce que nous appelons le gouvernement du monde.
Après avoir parlé de la prédestination de saint Joseph à la dignité d'Epoux de la très sainte Vierge et de Père putatif de Jésus, il nous faut maintenant rechercher les moyens choisis par le Saint-Esprit pour effectuer cette élection dans le temps déterminé par Dieu.
Mais, pour éviter toute équivoque dans une question si importante, et pour bien fixer l'esprit du lecteur, notons d'abord que nous prenons, dans ce chapitre, le nom élection dans un sens différent de celui employé dans le premier chapitre, où il était, pour ainsi dire, synonyme de prédestination. Car la prédestination comprend, de la part de Dieu, la dilection et l'élection; la dilection, en tant que c'est en vertu de son amour infini, que, Dieu choisit une personne plutôt qu'une autre à une dignité spéciale; l'élection, en tant que ce choix ne peut s'effectuer dans le temps, qu'en suivant la marche établie par la Providence.
Or, cette marche dépend de deux causes distinctes. Il y a d'abord les événements extérieurs de ce monde avec les circonstances qui les accompagnent : événements et circonstances préparés et aménagés par Dieu pour aboutir à ses fins. Il y a, en outre, les dispositions intérieures de la personne choisie, en tant que celle-ci peut, par les actes de sa propre volonté et, conséquemment, par ses mérites, se disposer à remplir l'ordre préparé par la douce providence de notre Père céleste.
Nous avons donc deux choses à examiner dans ce chapitre : d'abord, la manière dont s'effectua l'élection de saint Joseph à l'insigne dignité dont nous parlons; deuxièmement, comment le saint Patriarche contribua, par son mérite personnel, à réaliser cette même élection.
Bien que nous n'ayons pas la prétention de présenter les considérations suivantes comme revêtues d'une certitude absolue, puisque l'autorité dé l'Ecriture et de l'Eglise nous fait défaut, toutefois, nous aimons à rappeler au lecteur que ce que nous avançons ici nous a paru, parmi les diverses opinions, celle qui se rallie le mieux aux grands principes de la sainte théologie. Mais, d'abord, il nous faut exclure quelques opinions erronées.


Le choix de saint Joseph à la dignité d'époux de la Vierge Marie n'est pas dû à une révélation divine:

Certains auteurs, s'appuyant sur ce fait que souvent, dans l'Ancien Testament, nous voyons Dieu manifester, dans des cas d'exceptionnelle importance, sa volonté par des révélations particulières, ont imaginé que Marie, d'un côté, et saint Joseph de l'autre, arrivés à l'âgé nubile et ayant adressé, indépendamment l'un de l'autre, de ferventes prières au ciel, pour savoir s'ils devaient contracter le saint engagement du mariage, reçurent, chacun de son côté, une illumination surnaturelle, leur signifiant être la volonté divine qu'ils s'unissent ensemble par les liens du mariage.
Cette opinion, toutefois, ne peut guère se soutenir, si l'on considère que ces interventions divines, bien que plus fréquentes dans l'Ancienne Loi que sous la Nouvelle, ne se recommandent qu'autant qu'on peut les juger nécessaires à obtenir une décision, que les causes secondes ne sauraient indiquer. Car, c'est là précisément que reluit davantage la sagesse de Dieu dans l'adaptation qu'il fait des causes moyennes pour obtenir des effets même surprenants. Aussi n'est-il pas dans l'ordre de la Providence de mettre de côté ces causes secondes, excepté là où elles ne peuvent, de leur propre nature, arriver à obtenir la fin désirée, et c'est dans cet agencement de causes et d'effets que resplendit, dans toute sa beauté, l'ordre de l'univers. A cet ordre Dieu n'a pas coutume de déroger, si ce n'est quand il veut suppléer à l'impuissance des causes secondes, incapables par elles-mêmes de produire l'effet demandé, ou quand Il juge à propos d'exciter l'admiration des hommes. Or, comme nous le verrons tout à l'heure, il n'y a aucune raison d'invoquer l'intervention immédiate de la Providence dans le choix d'un époux pour Marie, Dieu ayant suffisamment pourvu, pour les besoins du cas, par la loi de Noise, comme on le verra bientôt. D'autre part, il n'y avait pas lieu d'exciter alors l'admiration des hommes par une révélation de ce genre, vu que le mariage de saint Joseph avec la Vierge Marie avait précisément pour but de cacher, aux yeux d'un monde incrédule, le mystère ineffable de l'Incarnation du Verbe.
Nous n'ignorons pas que certains auteurs ont cru pouvoir appuyer la thèse que nous combattons, sur ce fait que, selon l'enseignement de graves théologiens (enseignement que nous-mêmes avons fait nôtre dans notre traité sur la très sainte Vierge), Marie, avant de contracter le mariage avec saint Joseph, aurait été instruite surnaturellement par rapport au vœu de virginité émis par son futur époux, et cela, pour que la condition où elle s'était mise elle-même, en vouant irrévocablement à Dieu sa virginité, ne causât aucun préjudice aux droits de son conjoint. Ainsi donc, Marie reçut du Ciel, avant son mariage, l'assurance que saint Joseph était dans la même condition qu'elle, et saint Joseph pareillement connut par révélation le vécu de virginité de Marie. Rien ne s'oppose donc, dira-t-on, à ce que l'un et l'autre ait eu, au préalable, un avertissement du ciel, lui indiquant le sujet qu'il devait choisir en mariage[82].
Ce raisonnement, disons-nous, ne nous convainc pas pleinement.
Afin que Marie et Joseph, déjà liés formellement l'un et l'autre par le voeu de virginité, pussent licitement contracter le mariage, il était nécessaire que chacune des parties connût l'état de liberté de l'autre; or il ne convenait, ni à l'un ni à l'autre, de s'interroger mutuellement sur ce qui était entièrement du ressort de leurs consciences respectives, d'autant plus que personne, avant eux, n'avait jamais émis un pareil voeu de perpétuelle virginité. L'unique source d'information était donc, dans ce cas, une intervention divine. Mais, pour le choix des personnes qui devaient s'unir en mariage, un autre moyen d'arriver à connaître la volonté divine existait, moyen établi par la loi de Moïse et dont nous parlerons tout à l'heure.


Hypothèse de la verge fleurie

Si l'hypothèse d'une révélation immédiate de la part de l'Esprit Saint pour fixer le mariage de Marie avec saint Joseph a trouvé quelque faveur parmi les historiens de la sainte Famille, on peut dire que celle de la verge fleurie a eu un succès extraordinaire, non seulement parmi les fidèles, mais aussi parmi les écrivains sacrés les plus accrédités, tant est gracieuse la légende sur laquelle s'appuie cette opinion. Elle est tirée de quelques livres apocryphes, tels que le Protoévangile de saint Jacques le Mineur, l'Evangile de la nativité de la bienheureuse Vierge Marie et celui de l'Enfance du Sauveur.
Des écrivains de marque, tels que saint Epiphane et Eustathe d'Antioche, font allusion à cette légende qui a captivé, surtout durant ces dernières années, l'attention du peuple chrétien.
En quoi consiste la légende?
Le Grand Prêtre, dit-on, désirant donner à Marie, dont il connaissait l'insigne sainteté, un homme digne d'elle, qui devînt son époux, ou du moins qui fût comme son gardien, s'adressa à Dieu, pour connaître la volonté du ciel, offrant en même temps de ferventes prières à cette fin. Après quoi, il aurait reçu l'injonction de convoquer tous les jeunes hommes nubiles de la famille de David, ordonnant à chacun de déposer leurs bâtons ou verges sur l'autel : celui dont la verge aurait fleuri, serait l'élu du Seigneur, il deviendrait l'époux de Marie; on ajoutait qu'une colombe sortirait de la verge en signe de l'assentiment divin.
Tout arriva, ajoute-t-on, comme on l'avait prévu. Le seul bâton de Joseph se trouva couvert de fleurs, et bientôt de la cime de ce même bâton on vit sortir une blanche colombe. La poésie et la peinture s'emparèrent de la pieuse légende; mais il ne semble pas que ce dernier symbole, celui de la colombe, ait eu un grand succès dans la tradition des âges suivants.
Avec le temps, la crédulité populaire a brodé, autour de cette légende, un autre épisode merveilleux. Parmi ceux qui désiraient le plus ardemment la main de Marie, était Agabus, le prophète dont il est fait mention aux Actes des Apôtres[83]. Se voyant évincé par Joseph, de dépit il brisa son bâton et courut se réfugier chez les Frères du Mont-Carmel, où il vécut saintement, fut plus tard promu à la dignité généralice, et construisit, en l'honneur de la très sainte Vierge, une chapelle, qui bientôt devint le centre d'un concours de pieux fidèles.
Que dire maintenant de cette gracieuse et poétique légende prise dans son ensemble? Peut-on l'accepter comme vérité historique ?
Non, répondons-nous, et cela pour les raisons apportées dans la discussion de l'hypothèse précédente. D'abord, l'Ecriture n'a rien qui nous autorise à voir une intervention directe du ciel dans le choix d'un époux pour Marie; d'autre, part, on ne doit introduire le miracle, disions-nous, que là où les causes secondes font défaut, ou lorsqu'il s'agit d'exciter l'admiration des hommes. Or ni l'une ni l'autre de ces raisons ne se vérifie pour cette seconde hypothèse, non plus que pour la première, celle d'une révélation particulière.
D'ailleurs, la source d'où cette pieuse légende est tirée, n'a rien qui la recommande à notre croyance. Ces récits apocryphes, composés par de simples fidèles pour donner libre cours à leur imagination, ne laissent pas sans doute d'avoir quelque valeur comme témoignages de la ferveur populaire des temps où ils furent écrits, mais ils n'en sont pas moins dépouillés de toute autorité historique; encore leur arrive-t-il, par surcroît, d'être directement en opposition avec les données de la théologie. D'ailleurs, les Pères de l'Eglise latine sont tous muets sur ce sujet. Que si, parmi les Pères grecs, quelques-uns, comme saint Epiphane, font mention d'une pareille légende, il est évident qu'ils l'ont empruntée aux sources apocryphes, auxquelles ils donnaient peut-être plus de poids qu'elles ne méritent en réalité.
Mais, demandera-t-on, si l'histoire du bâton fleuri n'est pas authentique, pourquoi l'Eglise permet-elle qu'on représente, par la peinture, et qu'on vénère, sur les autels, l'image du saint Patriarche tenant en sa main un rameau couvert de feurs ?
On peut dire que l'esprit de l'Eglise, en tolérant, ou en permettant cette sorte de représentation, n'est pas de donner corps soit au récit des apocryphes soit aux pieuses imaginations des peintres et des poètes, mais plutôt de rappeler aux fidèles, sous ce symbole, le trésor de vertus dont était ornée l'âme du saint Patriarche et surtout son insigne virginité, et de proposer ces mêmes vertus à leur admiration aussi bien qu'à leur imitation. D'un autre côté, nous ne pouvons qu'adorer les voies mystérieuses de la Providence, qui a permis les inventions hardies des écrivains apocryphes pour que, sous une représentation symbolique, la sainteté virginale du père putatif de Jésus-Christ, reçût de la part des fidèles, dans un siècle matérialiste comme le nôtre, les hommages qu'elle mérite.


La parenté de saint Joseph avec Marie, véritable motif qui détermina son élection à la dignité d'Epoux de cette Vierge toute sainte

Venons maintenant au véritable motif qui détermina le choix de saint Joseph à l'insigne dignité d'Epoux de la Mère de Dieu. Ce motif, disons-nous, est le fait de sa propre parenté avec Marie, parenté qui, selon la loi de Moïse, l'obligeait à s'unir à elle par les liens du mariage.
Deux choses sont ici à démontrer; la première, le fait de la relation de proche consanguinité de Joseph avec Marie; la seconde. l'existence d'une loi, dans le code mosaïque, prescrivant l'union matrimoniale entre personnes se trouvant dans ce cas. De cette manière. le choix de saint Joseph à cette insigne dignité se trouvait tout indiqué : il était dû non à une intervention divine immédiate, mais aux règles tracées jadis par Dieu lui-même, et promulguées par Moïse, en vue surtout, disons-le avec confiance, de cette sublime union matrimoniale qui devait unir les deux plus saintes personnes que, après Jésus, notre terre ait jamais portées.
D'abord on ne peut nier qu'il existât, entre Marie et Joseph, une relation de proche parenté. En effet, s'il en était autrement, les Evangélistes, saint Matthieu et saint Luc, n'auraient pas pu rattacher au saint Patriarche la généalogie du Christ né de Marie par l'opération du Saint-Esprit. Les écrivains sacrés ont cherché à expliquer, chacun à sa manière, comment ces deux Évangélistes ont pu faire descendre le Christ de saint Joseph. Nous choisissons, comme plus probable, l'opinion de saint Jean Damascène, opinion la plus autorisée et suivie par la majeure partie des commentateurs, selon laquelle saint Joseph, fils de Jacob selon la nature (secundum carnem), comme nous lisons dans l'Evangile de saint Matthieu, aurait été en même temps, fils légal d'Héli, frère utérin de Jacob, et par ce même Héli, que l'Evangile de saint Luc nous donne comme descendant de Lévi, consanguin de Marie, fille de Joachim.
Citons ici les paroles du saint Docteur de Damas, dont le Bréviaire Romain a adopté le sentiment[84], comme le plus digne de notre attention. « De la souche de Nathan, fils de David, écrit-il[85] Lévi vint au monde. Il engendra Melchi et Panther. Panther, de son côté, engendra Barpanther, car c'est ainsi qu'il s'appelait. Barpanther engendra Joachim, et Joachim engendra la sainte Mère de Dieu. D'un autre côté, de la souche de Salomon, fils de David, Mathan eut une épouse, de laquelle il engendra Jacob (père de Joseph). Mathan étant mort, Melchi, de la tribu de Nathan, fils de Levi et frère de Panther, prit en mariage la femme de ce même Mathan, qui était en même temps la mère de Jacob, et il en engendra Héli. C'est pourquoi Jacob et Héli étaient frères utérins : celui-là, de la tribu de Salomon; celui-ci, de la tribu de Nathan. D'autre part, Héli, qui était de la tribu de Nathan, mourut sans avoir eu d'enfants; en conséquence, son frère, qui était de la tribu de Salomon, prit sa femme en mariage; et ainsi suscitant une postérité à son frère, engendra Joseph. C'est pourquoi Joseph, selon la nature, était fils de Jacob, né de la maison de Salomon; mais, selon la loi, il était fils d'Héli, issu de Nathan. »
Notons, en passant, que ce qui est dit ici, à savoir que le frère d'Héli, c'est-à-dire Jacob, prit sa femme en mariage, afin de susciter une postérité à son frère, se rapporte au droit du lévirat, dont il est dit dans le Deutéronome[86]: « Quand des frères habiteront ensemble, et l'un d'eux sera mort sans enfants, la femme du défunt ne se mariera pas à un autre, mais le frère de son mari l'épousera et suscitera des enfants à son frère. »
Le lecteur nous saura gré de lui mettre sous les yeux ce tableau généalogique, qui résume clairement la pensée du saint Docteur de Damas.



         | -> Salomon -> ...         -> Matthan |
         |                                      |     ->   Jacob    |
         |                              Estham* |  |                |  -> JOSEPH
David -> |                                         |    épouse** |  |
         |                                         |             |
         |                                         |  ->    Héli |
         |                             | Melchi    |
         | -> Nathan -> ... -> Lévi -> |
                                       | Phanther -> Barpanther -> Joachim -> MARIE
         
         
         
*  Mathan meurt après avoir engendré Jacob avec sa femme Estham. Melchi prend Estham pour femme. 
** Jacob, frère utérin de Héli mort sans enfant, prend sa femme comme épouse, elle lui donne Joseph.


D'après ces données, il est facile de résoudre l'apparente divergence qu'il y a entre la généalogie de saint Matthieu et celle de saint Luc. Dans celle-là, saint Joseph est inscrit comme fils de Jacob selon la nature, dans celle-ci, il apparaît comme fils légal d'Héli dont, pour se conformer à la prescription de la loi de Moïse, Jacob avait pris la femme en mariage, pour susciter une descendance à son frère.
Notons, en passant, l'allusion que fait saint Ambroise à cette loi du lévirat pour mettre en relief l'œuvre de la Rédemption du pence humain, accomplie par Jésus-Christ. « La stérilité, dit-il en d'autres termes, avait frappé notre premier père qui, par son péché encourut le décret de mort pour lui et pour tous ses descendants; il appartenait à son frère, le nouvel Adam, de susciter pour lui une postérité de grâce, source de vie et de résurrection[87]. »
Notons encore que certains auteurs ont cru pouvoir identifier Panther et Barpanther, dont saint Jean Damascène parle dans la série des ascendants de Jésus-Christ du côté de la sainte Vierge avec Melchi et Héli : dans ce cas, saint Joachim serait lui aussi fils de Jacob et frère de Joseph, et par conséquent l'oncle de Marie. Mais ce sont là des conjectures qu'il est impossible de tirer au clair.

Loi régissant l'union matrimoniale chez les Juifs

Ayant établi la parenté naturelle existant entre Marie et Joseph, voyons maintenant quelle était la loi qui régissait les mariages des Juifs. Cette loi se trouve enregistrée au Livre des Nombres dans le texte suivant [88] :
« voici la loi qui a été établie par le Seigneur au sujet des filles de Salphaad. Elles se marieront à qui elles voudront, pourvu que ce soit à des hommes de leur tribu; afin que l'héritage des enfants d'Israël ne se confonde point, en passant d'une tribu à une autre. Car tous les hommes prendront des femmes de leur tribu et de leur famille; et toutes les femmes prendront des maris de leur tribu; afin que les mêmes héritages demeurent toujours dans les familles, et que les tribus ne soient point mêlées les unes avec les autres, mais qu'elles demeurent toujours séparées entre elles, comme elles l'ont été par le Seigneur.»
Il nous faut ici faire deux observations. La première est que cette loi ayant été faite pour sauvegarder la distinction des héritages chez les Hébreux, celles-là seulement, parmi les jeunes filles juives, y étaient tenues, qui étaient les héritières de biens paternels, comme il appert de tout le contexte du chapitre cité et en particulier du verset septième selon le texte hébreu; deuxièmement, ces jeunes filles héritières étaient tenues à prendre pour maris des jeunes gens non seulement de leur tribu, mais aussi de leur propre famille; comme il résulte encore du texte hébreu[89]. C'est là, d'ailleurs, nous dit l'Ecriture au même endroit, la règle que suivirent les filles de Salphaad qui, ayant obtenu l'héritage paternel, se marièrent à des hommes de leur propre famille ; ce qui fit que la possession à elles attribuée demeura dans la tribu et dans la famille de leurs pères.
On pourrait apporter à l'appui de ce que nous disons ici ces paroles du père de Sara à Tobie[90]: « Et je crois que Dieu vous a fait venir vers moi, uniquement pour que cette jeune fille se mariât dans sa parenté selon la loi de Moïse. » De graves auteurs pensent, en effet, que les sept premiers maris de Sara furent frappés de mort, précisément parce que celle-ci ne les avait pas choisis dans sa tribu et sa famille.
Mais il est temps que nous tirions la conclusion de tout ce que nous avons dit jusqu'ici par rapport au moyen établi par Dieu pour assurer l'élection de saint Joseph à l'insigne dignité d'Epoux de la très sainte Vierge. Ce moyen, disons-nous, fut leur relation de proche parenté qui, selon la loi de Moïse, les obligeait à s'unir en mariage.
Et que ce soit là le sentiment des saints Pères et des écrivains ecclésiastiques, nous en avons la preuve dans ces paroles de saint Jérôme [91]: « Joseph et Marie étaient de la même tribu : c'est pourquoi celui-là était tenu à prendre celle-ci comme proche parente; en outre nous les voyons ensemble à Bethléem, étant nés d'une même souche. » Et saint Jean Damascène[92]: « La loi prescrivait qu'aucune tribu n'allât chercher des épouses dans d'autres tribus : aussi Joseph, issu de la souche de David et étant un homme juste..., n'aurait pas pris pour Epouse la sainte Vierge contre la prescription de la loi, s'il n'avait tiré son origine du même sceptre et de la même tribu; c'est pourquoi l'Evangéliste se contente de signaler l'origine de Joseph. » Ecoutons encore saint André de Crète [93]: « D'après la loi, Joseph ne devait épouser qu'une femme issue de sa tribu... Si donc il était de la tribu de Juda. et de la maison et famille de David, n'est-il pas naturel de conclure que Marie, elle aussi, appartenait à cette maison et à cette famille ?... De là vient qu'on enregistre la famille de l'époux. »
On objectera que la famille de la très sainte Vierge était trop pauvre, pour qu'on puisse parler, dans son cas, de biens à hériter. Nous répondons que, de ce que nous disent les Evangélistes, on peut déduire que les parents de Marie, Joachim et Anne, vivaient en réalité dans la pauvreté; mais c'était une pauvreté qui n'était pas de la misère. Comme, plus tard, le divin Sauveur posséda quelque argent pour subvenir à ses besoins et à ceux de ses disciples bien-aimés, ainsi pouvons-nous retenir que la divine Providence, qui n'abandonne jamais le juste et ne permet pas que ses enfants aillent mendier leur pain[94], avait suffisamment pourvu aux besoins de la famille de Joachim, pour que Marie pût hériter de quelques biens paternels, pour le moins de la maison que l'on montre encore à Jérusalem et qu'on nomme la maison de sainte Anne, où la tradition veut que Marie soit née.


Marie, fille unique de ses parents

D'après ce que nous avons dit, on peut à peine douter que Marie fût l'unique enfant des saints époux, Joachim et Anne. Le beau mot de Fulbert de Chartres, nous en donne une garantie. « Heureux Joachim, dit-il[95], plus heureux que tous les autres pères, vous méritâtes d'être appelé l'auteur d'une si heureuse enfant! Aussi bien, êtes-vous heureux, pour avoir mérité de recueillir sous votre toit non plusieurs enfants, mais une seule jeune fille, qui devait concevoir et mettre au monde l'unique Fils de Dieu. Non, il ne convenait pas que les très saints parents de cette Vierge singulière fussent maculés par la propagation de plusieurs enfants, eux qui devaient être les soutiens et les éducateurs excellents de l'unique Mère de Notre-Seigneur. »
Ajoutons encore cette remarque que, si la très sainte Vierge n'avait pas été la fille unique de ses parents et l'héritière de leurs biens, il n'y aurait pas eu pour elle de motif d'entreprendre le voyage de Nazareth à Bethléem, surtout dans l'état de grossesse où elle se trouvait. Mais elle le fit, en conformité des ordres de César, qui avait commandé le recensement des familles, précisément en vue de l'enregistrement des biens familiaux sur les cadastres impériaux. Marie était donc fille unique de Joachim et d'Anne, et il serait souverainement téméraire de lui attribuer des frères et des sœurs.
Il nous faut donc conclure que Dieu n'a pas choisi d'autres moyens de pourvoir au mariage de saint Joseph avec la très sainte Vierge, si ce n'est les prescriptions de la loi de Moïse, prescriptions que lui-même avait inspirées, croyons-nous, en vue de cette sainte alliance, qui devait aboutir à la naissance de son Fils bien-aimé sur la terre. Ainsi donc, les lois dictées par Moïse dans l'Ancien Testament devaient, dans ce cas encore, servir à l'accomplissement des desseins divins, par rapport aux saints parents de Jésus-Christ


Mérite personnel de saint Joseph par rapport à son élection à la dignité d'Époux de la Vierge Marie

nous abordons ici le second doute se rapportant à l'élection de saint Joseph à la dignité d'Epoux de la Vierge Marie : jusqu'à quel point ses mérites personnels ont-ils contribué à lui assurer un si grand privilège ?
D'abord, il est à peine besoin de rappeler ce que nous avons déjà dit, à savoir que nous ne parlons pas ici de l'élection de saint Joseph à cette dignité, selon que ce mot, élection, est synonyme de prédestination, ou au moins fait partie de l'acte par lequel Dieu choisit de toute éternité une personne à un certain degré de gloire éternelle : l'élection, prise dans ce sens, est entièrement gratuite et ne peut être influencée par aucune cause seconde. Il s'agit donc de l'exécution du plan divin, c'est-à-dire, des moyens choisis par Dieu pour obtenir, dans le temps, le résultat voulu.
Nous avons déjà mentionné les circonstances extérieures qui ont déterminé le choix du saint époux. Ces circonstances, avons-nous dit, étaient les prescriptions de la loi de Moïse par rapport aux contrats de mariages chez les Juifs. La stricte parenté, existant entre Marie et Joseph, fut le motif extérieur qui détermina le choix de Joseph à la dignité d'Epoux de Marie.
Mais, outre cela, il y eut un motif intérieur : ce motif fut l'insigne mérite du saint Patriarche.
Rappelons d'abord que le mérite est de deux sortes : l'un est dit de condigno, l'autre de congruo. Celui-là consiste en ce que la bonne œuvre que nous faisons procède en vertu de la motion divine, c'est-à-dire, en tant que l'homme est mû par le don de la grâce vers la fin à laquelle il est destiné, qui est la vie éternelle. De cette manière, l'homme peut mériter non seulement la béatitude finale, mais aussi l'augmentation de la grâce et jusqu'aux biens temporels, en tant que ceux-ci sont utiles pour accomplir les œuvres de vertu qui nous conduisent à la gloire. Le mérite de congrue, consiste en ce que la bonne œuvre que nous faisons procède du libre arbitre, c'est-à-dire, en tant que nous l'accomplissons librement; car il est convenable que, tandis que l'homme se sert dignement de son libre arbitre, Dieu, de son côté, agisse encore plus excellemment selon son pouvoir transcendant, qui n'est autre que sa bonté même.
Ces considérations nous amènent à affirmer que le glorieux saint Joseph mérita, non pas seulement de congruo, mais aussi de condigno, selon l'ordre établi par la divine Providence dans ses décrets éternels, le privilège d'être élu à la dignité d'Epoux de la très sainte Vierge et de Père putatif de Jésus-Christ. Car, d'une part, ce que nous acquérons par nos propres mérites rejaillit à notre honneur plus que ce que nous recevons gratis; d'autre part, saint Joseph, en vertu de la grâce du Saint-Esprit, put être dirigé par lui, même sans qu'il le sût, à cette insigne dignité, dont la nature ne surpassait pas la valeur de ses mérites. Nous pouvons donc conclure que c'est à ses propres mérites, comme à une cause directe et immédiate, que saint Joseph dut d'être choisi, de préférence à tout autre concurrent, à cette incomparable dignité, en tant que cette même dignité devait le préparer à la gloire sublime qui l'attendait au ciel.
Mais, comme nous ne devons rien avancer en théologie qui nesoit fondé sur l'Ecriture sainte ou sur l'autorité de l'Eglise, voyons maintenant si d'une source ou de l'autre nous pouvons tirer quelque preuve en faveur de notre thèse.
Ouvrons 1'Evangile de saint Matthieu, et qu'y lisons-nous ?[96] « Joseph, fils de David, est-il dit, ne craignez pas de garder Marie comme votre épouse. » Ces paroles de l'Ange ne supposent-elles pas, chez saint Joseph, un droit acquis par ses mérites, à la main de Marie, soit qu'il ne l'eût pas encore choisie pour son épouse, soit que, comme nous l'avons enseigné, elle habitât déjà avec lui?
L'autorité de la sainte Liturgie n'est pas moins explicite. Dans l'hymne des Vêpres de la fête de saint Joseph, l'Eglise chante ces paroles : « Illustre par vos mérites, vous avez été uni, par un chaste lien, à la Vierge célèbre. » Les paroles de saint Bernard ne sont pas moins explicites [97]: « Il n'y a point de doute que ce Joseph, auquel la Mère du Sauveur fut donnée en mariage, ne fût un homme bon et fidèle. Il fut, dis-je, ce serviteur fidèle et prudent, que le Seigneur a choisi pour être la consolation de sa Mère, et le nourricier de sa chair. »


On résout quelques objections

Contre cette thèse du mérite de saint Joseph, concourant comme cause déterminante à son élection à la dignité d'Epoux de Marie et de Père putatif de Jésus, on objectera peut-être que ni les mérites du Sauveur, ni ceux de la sainte Vierge n'ont concouru, dans l'ordre de l'exécution du plan divin, à l'élection, pour Jésus, de la filiation divine, pour Marie, de la divine maternité; et cependant les mérites de l'un et de l'autre n'étaient certainement pas inférieurs à ceux de saint Joseph
Nous répondons que la raison pour laquelle saint Joseph a pu mériter et a mérité en réalité cette dignité, n'est pas que ses mérites fussent supérieurs à ceux de Jésus et de Marie; mais à ce fait, qu'il y avait proportion entre ses mérites et la dignité que Dieu lui conférait, proportion qui manque entre les mérites de Jésus et de Marie et leurs dignités respectives. Quant à la dignité de Jésus ainsi qu'à celle de Marie, elles appartiennent intrinsèquement, comme nous l'avons dit, à l'ordre de l'Incarnation; ce qui n'est pas le cas pour la dignité de saint Joseph, qui ne surpassa pas l'ordre des choses créées, et qui par conséquent conserve une certaine proportion avec les mérites du glorieux Patriarche. La dignité de saint Joseph ne sort pas du cadre de la grâce sanctifiante, puisque la raison d'être de son élection à l'office d'Epoux de Marie et de Père nourricier de Jésus fut le fait d'être plus uni à Dieu par les liens de la charité.
Qu'on ne dise pas non plus que les saints Patriarches de l'Ancien Testament n'ont mérité que de congruo les circonstances de l'Incarnation, dont précisément fait partie la dignité de saint Joseph. La raison pour laquelle ces anciens Pères n'ont mérité ces circonstances que de congruo, est que l'objet de leur mérite, c'est-à-dire les circonstances de lieu, de temps, de personnes, ne leur appartenaient pas personnellement, tandis que la dignité de saint Joseph était son bien propre à lui : or nous savons que si un homme en état de grâce mérite pour un autre, il ne peut le faire que de congruo, tandis que pour lui-même, toute proportion gardée, il peut, selon les enseignements de la théologie, mériter de condigno[98].
Nous avons rappelé comment le motif qui détermina la très sainte Vierge à choisir saint Joseph pour son Epoux, fut la prescription de la loi de Moïse, qui ne lui permettait pas de s'unir en mariage avec un homme d'une autre famille. Mais il faudrait bien nous garder de voir, dans cette disposition légale, un obstacle au mérite du saint Patriarche. Nous savons que deux ou plusieurs causes d'ordres différents peuvent très bien marcher de pair dans la production d'un même effet. Dans notre cas, ces deux causes, la loi de Moïse et le mérite de saint Joseph appartiennent à deux ordres différents mais se complètent mutuellement : la première cause est l'œuvre de l'Esprit Saint; la seconde, l'œuvre du saint Patriarche.


Le mérite de saint Joseph par rapport à celui de ses frères

On peut aller plus loin encore et dire que d'autres jeunes hommes, peut-être, se trouvaient aussi proches parents de Marie que saint Joseph et ainsi auraient eu également droit à sa main. D'abord, une tradition constante veut que saint Joseph ait eu pour frère Cléophas, ou Alphaeus, que l'Ecriture nous montre comme étant le père de Jacques le Mineur[99]. En outre, de graves auteurs nous donnent aussi saint Joachim comme frère de saint Joseph selon la nature, et dans ce cas, Marie aurait été la nièce de son Epoux.[100] Pour Joachim, il ne pouvait pas être question d'union nuptiale avec Marie, puisque par son mariage avec Anne, il était devenu son père selon la nature; pour Cléophas, la chose aurait été possible, n'eût été son mariage avec cette autre Marie, que l'Ecriture appelle précisément Marie de Cléophas[101]. Il ne restait donc que saint Joseph que, d'un côté, les circonstances indiquaient comme devant être l'Epoux de Marie, et que, de l'autre, ses mérites personnels rendaient entièrement digne de ce choix.
D'ailleurs, comme Marie était liée à Dieu par le vœu de chasteté, elle aurait très bien pu s'abstenir entièrement de tout mariage; aussi bien, peut-on attribuer aux mérites de saint Joseph, que Dieu ait incliné la volonté de la future Mère du Sauveur à contracter avec lui l'union matrimoniale


Question

Qu'il nous soit permis ici de proposer et résoudre une question qui a trait au sujet qui nous occupe et qui intéresse particulièrement la vie des personnes ecclésiastiques.
De ce que saint Joseph a obtenu, par ses mérites, la réalisation de son élection à la dignité d'Epoux de la Bienheureuse Vierge, peut-on conclure que tous ceux qui sont appelés à occuper une place dans la hiérarchie ecclésiastique doivent cette faveur à leurs mérites personnels?
Non, cette conclusion ne peut s'admettre dans sa généralité. Il est des cas où ceci peut avoir lieu : c'est ainsi que nous lisons de saint Pierre Martyr, dans la collecte du jour de sa fête, qu'il mérita d'obtenir la palme du martyre. Mais ce serait une erreur de vouloir trop généraliser. N'est-ce pas à la grâce divine, et nullement à ses mérites personnels, que le grand saint Paul fut redevable de sa vocation à l'apostolat? « Si saint Paul a obtenu la grâce, observe saint Augustin[102], ce n'est certes pas à ses bons mérites qu'il le doit; au contraire, nous savons quels démérites il s'était acquis. »
Le mérite regarde donc l'augmentation de la grâce et l'acquisition de la vie éternelle, en tant que Dieu nous meut à faire le bien pour cette fin; quant aux autres choses, telles que les biens temporels, la vocation à l'apostolat et autres semblables, elles peuvent bien être l'objet du mérite de condigno, non pas absolument parlant, mais en tant que ce sont là des moyens pour augmenter la grâce et procurer la gloire finale. « Cela tombe sous le mérite de condigno, dit saint Thomas[103], à quoi la motion de la grâce s'étend. Or la motion d'un être qui meut une chose ne s'étend pas seulement au terme dernier du mouvement, mais aussi à toute la suite du mouvement. »


Choix de saint Joseph à la dignité d'Epoux de Marie, dû à ses mérites

Pour revenir au glorieux Patriarche, disons que sa sainteté et sa chasteté dépassant celles de tous les hommes qui vivaient alors sur la terre, excepté la Vierge de Nazareth, ses mérites augmentèrent dans des proportions immenses. Aussi Dieu voulut-il établir un rapport exact, entre ses mêmes mérites et la haute dignité à laquelle il l'avait destiné.
D'autre part, cette même dignité devait être, pour saint Joseph, un moyen très efficace de croître en grâce et d'obtenir finalement le degré de gloire auquel il était prédestiné.
Ainsi, toutes les actions que le saint Patriarche avait accomplies jusqu'alors, avaient été, sous la motion de la grâce, comme autant de retouches de l'artiste divin, qui embellissaient son âme et la rendaient digne de sa sublime mission. Car, si la dignité incomparable d'Epoux de Marie exigeait dans celui qui devait en être revêtu une sainteté sans pareille, cette même sainteté, se trouvant de fait dans le glorieux Patriarche, ne pouvait être dignement couronnée, que par une récompense sans exemple, celle précisément d'être choisi pour Epoux de la Vierge Mère, type achevé de toute pureté.
Béni soit le Très-Haut, pour avoir accordé au glorieux saint Joseph une faveur si extraordinaire! Apprenons de ce grand Patriarche, à accomplir saintement toutes les actions de notre vie, et à profiter, comme lui, des secours de la grâce et des moyens que Dieu nous donne pour croître dans la charité et parvenir au salut


Conclusion

Nous arrivons à la conclusion finale, qui est que la cause méritoire première de l'élection de saint Joseph, à la dignité d'Epoux de la très sainte Vierge, dans l'ordre de l'exécution, fut le mérite de Notre Seigneur Jésus-Christ lui-même, mérite de condigno, que Dieu, dans sa bonté, avait ordonné à cette fin.
En effet, quelques privilèges que les hommes aient jamais pu acquérir, dans le Nouveau, comme dans l'Ancien Testament, ils les doivent tous aux mérites de Notre-Seigneur qui, étant le chef de l'Eglise, est la cause universelle de notre sanctification. La sainte Vierge elle-même n'a été exemptée du péché originel, qu'en vue des mérites futurs de notre divin Sauveur. Les mérites de la Mère de Dieu ont concouru, eux aussi, mais par une sorte de convenance, de congruo, à réaliser l'élection de saint Joseph à la dignité à laquelle il avait été prédestiné. Enfin les mérites de saint Joseph, appuyés, comme nous l'avons dit, sur ceux de Jésus-Christ, lui ont valu cette prérogative unique, d'être choisi par Dieu comme véritable Epoux de Marie et Père putatif du Verbe incarné.
De cette manière tous les membres de la sainte Famille, chacun à sa manière, ont concouru à cet heureux événement, qui devait procurer une si grande gloire à la très sainte Trinité et un si grand bien à la société des élus



CHAPITRE IV - LE MARIACE DE SAINT JOSEPH AVEC LA TRÈS SAINTE VIERGE

Le fait du mariage de saint Joseph avec la très sainte Vierge, principe et raison d'être de toutes ses grandeurs

Nous avons dit que l'élection de saint Joseph à l'insigne dignité de Père nourricier du Verbe incarné et au suprême degré de gloire auquel il avait été prédestiné de toute éternité, dépendait, dans l'ordre de l'exécution, du fait de son mariage avec la très sainte Vierge. C'est pourquoi il est d'une souveraine importance, dans le sujet que nous traitons, de bien établir, à la double lumière de l'autorité et de la raison, les preuves de cette union singulière entre deux époux également liés par le vœu de virginité.
Cette délicate question, comme on le voit, regarde également la très sainte Mère de Dieu, et nous l'avons traitée avec une certaine ampleur dans le traité que nous avons écrit sur cette Vierge bénie[104]; nous ne pouvons cependant pas nous dispenser de rappeler ici les grands principes qui nous conduisent à conclure à la réalité de cet auguste mariage. La difficulté, comme nous l'avons fait remarquer, vient précisément du vœu de virginité émis préalablement par chacun des saints époux.
C'est précisément cette circonstance du vœu de virginité qui a porté plusieurs auteurs à nier catégoriquement la réalité du mariage de Marie avec saint Joseph. Considérant comment le vœu de chasteté virginale entraîne avec soi le renoncement à l'usage du mariage, ils ont pris ce que l'Ecriture rapporte de l'union de Marie avec Joseph, pour de simples épousailles et non pas pour une véritable union conjugale. D'autres auteurs, tout en admettant la possibilité d'une telle union, nonobstant le vœu de virginité, ont cru plus conforme à l'honneur de ces saintes personnes de dire qu'elles se sont abstenues de contracter un véritable mariage, pour ne pas s'exposer au danger d'enfreindre leurs promesses.
Ne parlons pas de certains hérétiques, tels que Pierre Martyr et les Centuriateurs, qui ont admis la vérité de ce mariage en ce sens que les deux époux auraient consenti à se servir de l'union matrimoniale, sans reculer devant la violation de leurs saintes promesses. Nous repoussons avec indignation de tels blasphèmes. Nous soutenons que Marie fut unie à saint Joseph, sans que la virginité de l'un et de l'autre, virginité promise à Dieu par un vœu formel, en subit la moindre atteinte.
Ce mariage est vraiment la plus belle, la plus noble, la plus sainte, et, ajoutons, dans un certain sens, la plus féconde, de toutes les unions matrimoniales qui ont jamais existé. C'est le phare lumineux placé sur le sommet du monde pour l'admiration des générations qui se succéderont jusqu'à la fin des temps


En quoi consiste l'essence du mariage

Pour nous convaincre du fait que l'union des saints Epoux, Joseph et Marie, fut un véritable mariage, il faut d'abord nous rappeler que l'essence ou la forme de ce contrat consiste dans l'union de l'homme et de la femme, par laquelle ces personnes se donnent mutuellement un droit sur leur propre corps, en vue de la génération des enfants. - Nous disons en vue de la génération des enfants; ce qui veut dire que la donation dont nous parlons ne contient pas nécessairement l'accomplissement de l'acte matrimonial, mais seulement le pouvoir de l'accomplir, soit que les époux consentent à se servir de ce pouvoir, soit qu'ils choisissent librement de s'en abstenir, ou qu'ils en soient empêchés par une force majeure, comme serait, par exemple, une absence indéfiniment prolongée.
Il faut donc distinguer le droit qu'ont les époux sur le corps de leur conjoint, de l'exercice de ce même droit; par conséquent, un mariage pourra être valide, même s'il est contracté avec la condition formulée de part et d'autre, de s'abstenir, d'une manière honnête, de l'acte conjugal, soit que cette condition représente l'expression d'une simple intention, soit qu'elle s'accompagne d'une promesse formelle faite à Dieu, promesse que nous appelons un vœu. C'est pourquoi l'Église reconnaît comme valide l'union matrimoniale contractée par des personnes ayant émis le vœu de chasteté perpétuelle. Elle défend cependant de contracter cette sorte d'union, de peur que les conjoints ne s'exposent au danger de rompre leurs saintes promesses


Biens du mariage dans les personnes qui professent la chasteté perpétuelle

Il nous faut ici examiner la question, à savoir comment se vérifient les biens du mariage chez des personnes professant la chasteté perpétuelle. Et d'abord, qu'entend-on par biens du mariage?
Les biens du mariage sont ces fruits que, d'institution divine, produit l'union de l'homme et de la femme, et qui justifient, aux yeux de Dieu et des hommes, la perte de l'intégrité virginale. Ces biens sont au nombre de trois; en latin, on les appelle : fides, sacramentum et proles; termes que l'on peut rendre en français par ces mots : fidélité, sacrement et enfants. La fidélité est cette disposition d'esprit dans les époux à ne rien faire qui pourrait blesser le droit d'un conjoint sur le corps de l'autre et qui, par conséquent, exclut tout adultère; par sacrement, on entend non pas le sacrement du mariage, mais le signe extérieur de l'union invisible du Christ et de l'Eglise, union que le mariage a pour but de mettre en relief. Par enfants, on entend la fin principale du mariage, qui est de multiplier le genre humain, en vue de l'héritage céleste.
Or, il faut bien se rappeler que l'obtention de la fin principale n'appartient pas à l'essence d'une chose. Ainsi, un arbre peut très bien exister, même s'il ne produit pas les fruits qu'il est destiné à produire, ce qui cependant constitue la fin pour laquelle il existe. En autres mots, la fin propre à une chose ou à une institution appartient, non pas à la première, mais à la seconde perfection de cette même chose; aussi l'essence du mariage peut vraiment subsister, même si les époux, pour une raison ou pour une autre, restent sans enfants.
Ainsi donc, dans un mariage contracté par des personnes liées par un vœu perpétuel de chasteté, les deux premiers biens, ci-dessus mentionnés, c'est-à-dire la fidélité et le sacrement se réalisent parfaitement; le troisième, au contraire, celui de la fécondité ou procréation des enfants, n'a pas lieu. C'est pourquoi un tel mariage, bien que manquant d'un des trois éléments que nous avons rappelés plus haut, devra se considérer, aux yeux de Dieu, comme aux yeux des hommes, comme un mariage valide. Il faut cependant excepter le cas du venu solennel de chasteté émis dans un ordre approuvé par l'Eglise; mais cet empêchement est de droit ecclésiastique.
Ces notions étaient nécessaires pour mettre en son vrai jour le saint mariage dont nous nous occupons. En un mot, notre intention est de revendiquer, à la lumière de la théologie et des Pères, la vérité du mariage contracté par saint Joseph avec la très sainte Vierge, malgré le vœu de chasteté perpétuelle émis par les saints Epoux. Et nous le ferons avec d'autant plus de soin et d'attention, que, comme nous l'avons déjà fait remarquer, de ce mariage dépendent la grâce et la gloire incomparables qui distinguent, parmi tous les Saints de l'Ancien et du Nouveau Testament, le très chaste Epoux de Marie


Erreurs touchant le mariage de saint Joseph avec la très sainte Vierge

Avant d'apporter les preuves qui militent en faveur de notre thèse, observons que le fait d'un véritable mariage entre Marie et saint Joseph a rencontré de nombreux adversaires, non seulement parmi les hérétiques, mais aussi parmi quelques théologiens catholiques.
Déjà, dès les premiers siècles de l'Eglise, Julien, auteur infecté des doctrines de Pélagius, et pour cette raison appelé le Pélagien, avait, ainsi que nous le dit saint Augustin[105], nié ouvertement l'existence d'un vrai mariage entre Marie et saint Joseph, précisément à cause de la perpétuelle virginité observée par l'un et l'autre des saints époux, comme si l'usage des droits matrimoniaux constituait l'essence même de l'union conjugale. Parmi les théologiens catholiques, que cette raison semble avoir convaincus, nous trouvons Michel de Medina et Gratien. Pour ceux-ci, Joseph n'aurait été l'époux de Marie que dans l'estime des étrangers.
Mais, ni Julien le Pélagien, ni les docteurs que nous venons de nommer, ne représentent le sentiment de l'Eglise, sentiment profondément enraciné dans le cœur des fidèles, aussi bien que dans l'enseignement de la grande majorité des théologiens, de sorte que Suarez[106] n'hésite pas à appeler hérétique celui qui nierait cette vérité, bien que le savant Benoît XIV se contente de lui décerner la note de téméraire.
Voyons maintenant les preuves que nous fournissent, en faveur du dogme du mariage de saint Joseph avec la très sainte Vierge, l'Ecriture, la Tradition et la raison théologique.


Preuves de l'Ecriture en faveur du mariage de saint Joseph avec la très sainte Vierge - I. Texte de saint Matthieu

Ouvrons d'abord l'Evangile de saint Matthieu, là où nous lisons [107] : « Marie, sa Mère, étant mariée avec Joseph, il se trouva qu'elle avait conçu de l'Esprit Saint avant qu'ils eussent été ensemble. Mais Joseph, son Epoux, étant un homme juste, et ne voulant pas la déshonorer, résolut de la renvoyer en secret. Or, comme il était dans cette pensée, voici qu'un ange du Seigneur lui apparut dans son sommeil, et lui dit : Joseph, fils de, David, ne crains point de garder avec toi Marie comme ton épouse ; car ce qui est né en elle procède du Saint-Esprit... Et il ne la connut point, jusqu'à ce qu'elle enfantât son premier-né[108]
Sur ce texte si explicite quelques observations s'imposent. D'abord ces mots _ « Avant qu'ils n'eussent été ensemble », prouvent bien que la condition des saints époux était telle qu'ils auraient très bien pu s'unir dans l'acte du mariage, ce qui suppose nécessairement l'existence d'un lien conjugal. D'autre part, saint Joseph n'aurait pas pu penser à renvoyer Marie, si elle ne lui avait pas été unie dans un véritable mariage, comme l'observent très bien saint Ambroise[109] et après lui, le docte Pontife, Benoît XIV[110].
Les mots de l'ange à saint Joseph : « Ne crains pas de garder avec toi Marie comme ton épouse », ne prouvent pas moins notre assertion. Ces mots supposent que, jusqu'à ce temps-là, saint Joseph avait considéré Marie comme sa propre épouse ; car on dit d'un homme qui veut se marier, qu'il prend une telle pour épouse, accipit in coniugem, et non pas qu'il la conserve son épouse, accipit coniugem ; c'est pourquoi le sens propre de ces paroles est celui-ci : « Retenez, ô Joseph, la femme que vous avez et déposez toute pensée de la renvoyer. »
Enfin, remarquons encore ces autres paroles : « Comme il ne voulait pas déshonorer ou diffamer, traducere, Marie, il voulut la renvoyer en secret » ; ce qui ne veut pas dire autre chose, si ce n'est que le saint Patriarche ne voulant pas diffamer en public Marie déjà introduite dans sa demeure et habitant avec lui, consentait seulement à la renvoyer secrètement pour ne pas être souillé par son voisinage. – Gardons-nous cependant de croire que, par ce renvoi, saint Joseph ait eu l'intention de donner à Marie le libelle de la répudiation, libellus repudii, permis par la loi de Moïse, document qui donnait à l'un et l'autre des époux la permission de contracter d'autres noces. Car une telle concession, comme l'atteste Notre-Seigneur lui-même[111], avait été accordée aux Juifs en raison de la dureté de leurs cœurs ; d'autre part, la justice de saint Joseph était trop grande, pour lui permettre de bénéficier de cette indulgence.
En outre, ces mots : « Et il ne la connut point, jusqu'à ce qu'elle enfantât son premier-né », donnent à entendre clairement l'existence d'un vrai mariage entre Joseph et Marie, c'est-à-dire d'une union dans laquelle seule on peut supposer la possibilité d'un commerce conjugal licite. Mais nous reviendrons plus tard sur la force de cette expression.
Enfin, quant au mot épousée, desponsata, dont se sert le texte sacré pour désigner Marie, observons que, dans le langage de l'Ecriture, cette parole s'emploie aussi bien pour désigner une femme déjà mariée et conduite dans la maison de son époux, qu'une vierge promise en mariage, comme on peut le voir dans le Deutéronome [112] et dans le livre d'Osée[113]. La suite de cette étude démontrera que ce mot doit s'entendre dans le premier sens.


II. Noms de MARI (vir) donné à saint Joseph, et de FEMME (uxor) donné à Marie

La question du mariage de saint Joseph avec la sainte Vierge est si importante dans la théologie joséphite, que nous croyons utile de nous y arrêter encore davantage, pour montrer comment le langage dont se sert la sainte Ecriture ne nous permet pas d'entretenir de doutes à ce sujet. Du fait que le Texte sacré n'hésite pas à appeler Joseph le mari, vir, de la sainte Vierge, et celle-ci sa femme, uxor, il résulte clairement que ces saintes personnes étaient unies par un véritable lien matrimonial.
Nous lisons en effet [114] : « Joseph, le mari de Marie, étant homme juste » ; de même [115] : « Ne crains point de garder avec toi Marie, comme ta femme » ; de même encore [116] : « Joseph aussi monta de Nazareth... pour se faire enregistrer avec Marie, sa femme, qui était enceinte. »
Nous traduisons ici le grec δ άνήρ, 'ὴ 'ϒ'υ'νή, et le latin de la Vulgate vir, coniux ou uxor, par les mots mari et femme, pour mieux faire ressortir l'idée d'un véritable mariage entre Marie et saint Joseph, les mots époux et épouse, dont on se sert habituellement touchant ces deux saints personnages, ayant une signification plus large et pouvant s'entendre également de personnes simplement promises en mariage. Quant au mot desponsata[117], il peut signifier indifféremment une personne promise en mariage et une personne déjà mariée.
Mais, demandera-t-on, est-il bien nécessaire de prendre ces paroles vir et uxor ou coniux, dans le sens strict de personnes unies entre elles par les liens d'un vrai mariage ? Ne pourraient-elles pas, au contraire, s'entendre de personnes unies par de simples promesses ?
D'abord remarquons que le premier sens est le plus naturel et le plus en harmonie avec tout le contexte sacré. Mais rappelons-nous surtout que saint Matthieu n'hésite pas à retracer la généalogie de Jésus-Christ par les ascendants de saint Joseph. Or, nous savons, par l'autorité des Evangiles, que la naissance de Jésus-Christ n'est pas l'œuvre du saint Patriarche. Si donc nous nous refusons d'admettre qu'il fût, dans le vrai sens du mot, l'époux, c'est-à-dire, le mari de la sainte Vierge, cette généalogie devra se considérer comme entièrement fausse.
Une remarque ici s'impose, au sujet des noms mari et femme, que nous venons de donner à Joseph et à Marie. Nous l'avons fait pour mieux rendre dans notre langue la force des termes latins vir et uxor, et celle des termes grecs άνήρ et ϒ'υ'νή. Mais loin de nous l'idée de vouloir, en parlant de Joseph et de Marie, introduire ou consacrer l'usage de ces termes, dans le sens qu'on leur donne habituellement, c'est-à-dire dans le sens de rapports conjugaux qui, répétons-le très haut, n'eurent pas lieu entre ces saints personnages. Nous préférons donc nous servir, dans tout le cours de cet ouvrage, des mots traditionnels, époux et épouse, mots qui peuvent très bien s'accommoder de la profession d'une chasteté parfaite, telle que nous la reconnaissons en Marie et Joseph, pourvu que, par ces mots, on ne prétende pas exclure, comme nous l'avons dit, l'idée d'un véritable mariage.


III. Appellation de Père de Jésus-Christ donnée par l'Ecriture à saint Joseph

Mais le plus grand privilège du saint Patriarche, celui qui découle immédiatement de sa dignité de véritable époux de Marie et qui confirme explicitement ce beau titre, consiste à être appelé du doux nom de Père de Jésus-Christ, titre ineffable, que l'Ecriture sainte et, en particulier, la très sainte Vierge elle-même, ont solennellement consacré. Nous lisons, en effet [118] : « Son père et sa Mère étaient dans l'admiration des choses qu'on disait de lui. » Un peu plus loin, on nous dit que Marie, Mère de Jésus, lui adressa cette demande[119] : « Mon fils. Pourquoi avez-vous agi ainsi avec nous ? Voici que père et moi nous vous cherchions tout affligés. » Remarquons que ces derniers mots furent prononcés par la très sainte Vierge en présence des Docteurs de la loi, devant lesquels Jésus-Christ avait disputé dans le temple.
Il y a plus. L'Ecriture semble mettre sur le même pied Joseph et Marie par rapport à Jésus. C'est ainsi que nous lisons[120] : « Lorsque l'enfant Jésus fut apporté par ses parents » ; et encore [121] : « Les parents de Jésus allaient chaque année à Jérusalem. » De plus[122] : « L'enfant Jésus resta à Jérusalem, et ses parents ne le savaient pas. » Or, il est de foi que Jésus-Christ n'est pas né de saint Joseph. Il n'y a donc pas d'autre motif de l'appeler père de Jésus, si ce n'est son véritable mariage avec Celle qui, sous l'action du Saint-Esprit, a fourni son sang très pur pour former le corps du Sauveur. Son office même, de gardien et de nourricier de Jésus, n'aurait pas suffi à lui assurer ce titre, si des liens plus étroits, ne l'avaient rattaché à Jésus.
Il est vrai que ce titre de père se donne parfois à ceux qui nous assistent dans nos besoins temporels ; en effet, c'est dans ce sens que l'ancien Joseph ne craignait pas de s'appeler lui-même[123] « le père de Pharaon » ; mais comme, dans notre cas, le saint Patriarche est parifié à Marie, dans l'application qui lui est faite du titre de « parents » du Sauveur, il faut admettre ici un motif supérieur pour justifier cette appellation, motif qui ne peut être que son union matrimoniale avec Marie.
Ce n'est donc pas, à proprement parler, pour la seule raison que saint Joseph devait pourvoir aux moyens de subsistance de Jésus, ni simplement à cause de l'opinion publique, qu'il est appelé, dans l'Ecriture, le Père de Jésus, mais pour un motif bien plus élevé, c'est-à-dire, en raison du lien matrimonial, aussi saint qu'indissoluble, qui l'unissait à Marie, vraie Mère de Jésus selon la chair.


IV. Office de père attribué à saint Joseph

Une preuve encore plus convaincante de la vérité du mariage de saint Joseph avec la glorieuse Vierge Marie nous est fournie par ce fait, que nous voyons l'Ecriture lui attribuer, sans aucune hésitation par rapport à la sainte Famille, les devoirs incombant en propre à un père.
D'abord, il appartenait au père, dans l'Ancienne Loi, de donner un nom à l'enfant nouveau-né ; or, c'est de donner un nom à l'enfant nouveau né ; or, c'est précisément à saint Joseph que l'Ange, par ordre de Dieu, confie ce mandat[124] : « (Marie) enfantera un fils, et toi (ô Joseph), tu lui donneras le nom de Jésus » ; d'autre part, saint Joseph s'empresse d'exécuter la volonté divine [125] : « Et il lui donna le nom de Jésus ». En second lieu, c'est au père qu'il revient de gouverner sa propre famille et de pourvoir aux besoins de ses membres, surtout dans les circonstances difficiles de la vie ; or, nous voyons ici encore ce délicat office confié formellement, par ordre du ciel, au saint Patriarche [126] : « Un ange du Seigneur apparut en songe à Joseph, disant : Lève-toi ; prends l'enfant et sa Mère, et fuis en Egypte », ordre que l'Epoux de Marie s'empressa d'exécuter [127] : « Joseph, s'étant levé, prit l'Enfant et sa Mère durant la nuit, et se retira en Egypte. » En outre, nous ne pouvons nous empêcher d'admirer toute la sollicitude paternelle que, à l'occasion de la perte de Jésus au temple, le saint Patriarche déploya, pendant trois jours, en union avec Marie, partageant ses angoisses et multipliant avec elle les recherches laborieuses, puis faisant sienne la joie de son Epouse quand, avec elle, il eut le bonheur de le retrouver dans le temple[128]. Enfin, au retour de la sainte Famille à Nazareth, l'Ecriture nous dit encore que Jésus était soumis à ses parents[129], c'est-à-dire, indistinctement à Marie et à Joseph, expression qu'il faut prendre dans un sens plutôt large, comme l'enseigne la théologie, mais qui montre bien, entre le Christ et saint Joseph, l'existence d'une parenté fondée, sinon sur la génération temporelle, du moins sur son titre de véritable Epoux de la Mère de Dieu.
Les appellations de père putatif ou nourricier de Jésus, dont la piété des fidèles a coutume d'honorer le glorieux Patriarche, titres déjà si honorables en eux-mêmes, ne représentent donc qu'un aspect bien amoindri de sa dignité, qui consiste originairement dans le fait d'avoir été uni à Marie, par le lien le plus étroit qui existe sur la terre, celui de véritable Epoux de la Mère de Dieu, d'où découle son titre ineffable de vrai père de Jésus-Christ, sauf, nous l'avons dit, le fait de la génération temporelle.


La Tradition ecclésiastique

A côté de l'autorité si explicite de l'Ecriture sainte, nous avons, pour le point qui nous intéresse, celle de la tradition ecclésiastique, représentée par presque tous les auteurs sacrés qui ont écrit sur cette matière. Nous verrons plus loin quel compte on doit tenir de quelques voix qui, de prime abord, semblent donner une note dissonante.
Nous choisissons, parmi ces auteurs, celui dont l'autorité est si grande, surtout dans la matière qui nous intéresse, saint Augustin, qui toutes les fois que le sujet revient sous sa plume, ne cesse d'inculquer la vérité du mariage de Joseph avec la Vierge toute sainte, en vue surtout d'expliquer et de défendre la généalogie temporelle du Verbe incarné, telle que la donne saint Matthieu.
Voici comment ce Père apostrophe Julien le Pélagien qui, comme nous le disions tout à l'heure, avait osé nier l'existence d'un vrai mariage entre Marie et Joseph, faute de relations conjugales entre les saints Epoux. « Par rapport à Joseph, dit-il[130], dont, selon le témoignage de l'Evangile, j'ai appelé Marie l'épouse, tu disputes beaucoup et longuement contre mon opinion, tâchant de démontrer que, aucune union charnelle n' ayant eu lieu, il n'y a non plus eu entre eux aucun mariage ; et ainsi, selon toi, quand des époux cessent de s'unir entre eux, ils cessent par là même d'être époux, et cette cessation détermine le divorce. Pour éviter une telle conséquence, il faudrait, selon toi, que les vieillards décrépits s'efforçassent d'accomplir, autant qu'ils le peuvent, ce que font les jeunes gens et qu'ils ne cessassent de le faire, même quand leurs corps sont épuisés par l'âge. »
Cette doctrine de saint Augustin, nous dit Vasquez, est suivie par tous les docteurs scolastiques ; elle est défendue en particulier par le célèbre écrivain du moyen âge, Hugues de Saint Victor.


Difficultés tirées de certains Pères

On trouve cependant, chez certains Pères ou écrivains ecclésiastiques, des expressions qui porteraient à croire qu'ils aient entretenu quelques doutes sur la vérité que nous défendons. Examinons ces expressions.
D'abord Tertullien dit[131] que e Marie n'a été mariée que d'une certaine manière, quodammodo ». Saint Hilaire dit également de la sainte Vierge [132]qu'elle « doit plutôt s'appeler la Mère du Christ, car elle l'était réellement, qu'épouse de Joseph, car elle ne l'était pas ». Saint Epiphane fait cette remarque[133], que l'Ecriture ne dit pas de Marie : « Comme elle s'était mariée », mais bien : « Comme elle était épousée ». De son côté, saint Jean Chrysostome, parlant de la Mère de Dieu, dit [134] : « (L'ange) donne ici à l'épouse de Joseph le nom de femme au sens où l'Ecriture a coutume d'appeler gendres, les époux avant leur mariage. » Enfin, saint Pierre Chrysologue nie expressément que saint Joseph ait été le mari de la très sainte Vierge [135] : « Joseph fut un mari de nom seulement : en conscience (au for intérieur), il n'était que l'époux de Marie. »
Il n'est pas difficile de résoudre ces difficultés. Dans tous ces endroits et d'autres semblables, il faut constamment avoir sous les yeux le but que s'étaient proposé, en écrivant, les Pères que nous venons de nommer. Ce but était d'affirmer, contre les hérétiques, la virginité perpétuelle de Marie. Ils voulaient donc, qu'en parlant d'elle, on s'abstînt de se servir de mots qui, dans le langage vulgaire, impliquent une idée de mariage consommé et, par conséquent, conviennent moins à des personnes consacrées à Dieu par le vœu de virginité, telles qu'étaient précisément Marie et Joseph. Ainsi donc, bien qu'admettant les mots époux, épouse, épousailles, ils n'admettent qu'avec peine qu'on emploie ces mots, mari, femme, noces, en parlant de l'union de Joseph et Marie ; mots dont nous, catholiques, aimons également à nous abstenir.


Raisons de convenance

Voyons maintenant les raisons de convenance qui militent en faveur de la vérité du mariage de saint Joseph avec la très sainte Vierge Marie.
La première raison regarde l'ordre de la douce Providence, qui règle toutes choses avec force et sagesse. Le mariage de Marie avec Joseph avait été ordonné par Dieu, nous l'avons dit, pour être un moyen de pourvoir à la bonne renommée du Verbe incarné et de sa Mère, et pour écarter de ce divin enfantement tout soupçon de péché ou de déshonneur. Il était donc nécessaire que, dans l'estime du peuple juif, ce mariage fût vrai et réel, un mariage d'où pussent naître honnêtement un ou plusieurs enfants. Or, cette opinion populaire ne pouvait avoir comme base qu'un fait de notoriété publique, c'est-à-dire, la cérémonie légale par laquelle les époux, selon la loi de Moïse, s'unissaient en mariage.
En quoi consistait cette cérémonie ? Elle consistait dans l'admission solennelle de la jeune fille dans la maison de son fiancé, soit que celui-ci vint la chercher lui-même, soit qu'elle y fût introduite par ses propres parents. Les amies de l'épouse lui faisaient cortège, une lampe à la main, agitant sur sa tête des branches de myrte et faisant résonner l'air de leurs chants joyeux. Cette première rencontre de l'époux et de l'épouse dans ces circonstances solennelles, rencontre accompagnée d'un signe d'union exprimé soit par des paroles soit par des gestes conventionnels, donnait à la cérémonie le caractère officiel d'un mariage légal. C'est donc ainsi que les saints époux s'unirent entre eux par les liens d'un vrai mariage.
La seconde raison en faveur de la vérité du mariage de Marie avec saint Joseph est tirée de la manière d'agir de la très sainte Vierge, qui n'aurait pu honnêtement contracter d'épousailles avec saint Joseph, si elle n'avait eu l'intention sérieuse de s'unir avec lui par les liens d'un vrai mariage. Car les épousailles, sponsalia, ne sont autre chose que la promesse de contracter le mariage dans un avenir prochain, promesse exprimée par des signes sensibles.
Qu'on ne dise pas que ces saintes personnes ont pu contracter les épousailles et non le mariage, par le fait qu'elles étaient l'une et l'autre liées par le vœu de virginité : car si ce vœu eût été un empêchement à la célébration du mariage, il l'aurait été également à celle des épousailles, puisque celles-ci conduisent directement à celui-là ; et ainsi Marie ne pourrait en aucune manière être appelée l'Epouse de Joseph, contrairement à l'enseignement formel des saintes Ecritures et des Pères de l'Eglise.
La troisième raison regarde les parents de Marie, qui n'auraient jamais consenti à ce que leur fille, une jeune vierge, habitât avec un homme en dehors de la sainteté du mariage. Les saints époux, Joachim et Anne, avaient trop au cœur la crainte de Dieu, pour confier à quelqu'un qui ne fût pas le véritable époux de Marie, le soin de l'accompagner et de veiller à sa sûreté dans le long voyage qu'elle entreprit, pour visiter dans les montagnes de la Judée, sa cousine Elisabeth, voyage auquel saint Joseph prit très probablement part comme nous le dirons plus loin. Quoi qu'il en soit de ce voyage, nous savons par le saint Evangile que Marie en fit un autre, en compagnie de saint Joseph, lorsqu'elle se rendit avec lui de Nazareth à Bethléem, pour s'y faire enregistrer[136]. Or, il nous répugne encore de croire que les saints parents de Marie aient consenti à confier leur chère fille à un homme qui n'aurait pas été son véritable époux.
Un quatrième motif qui nous porte à croire à un véritable mariage entre Marie et Joseph est le soin qu'avait la Providence de donner à la très sainte Vierge un protecteur et un témoin de sa virginité, ainsi qu'un compagnon fidèle et un soutien dans les difficultés de la vie.
De même que saint Joseph devait remplir envers Jésus les devoirs d'un père, de même ainsi devait-il se montrer, vis-à-vis de Marie, le plus fidèle des Epoux.
La Vierge Mère devait être associée au sacrifice du Verbe Incarné. Elle devait partager ses souffrances, l'accompagner dans son exil, pourvoir à sa nourriture, et le protéger avec un soin jaloux contre des ennemis acharnés, qui avaient décrété sa mort. Il lui fallait, à elle aussi, un compagnon dévoué, qui gagnât le pain de chaque jour, la protégeât dans les périls, et sût la consoler par sa présence et par ses paroles.
Ce saint mariage fit de Joseph le gardien et le témoin de la virginité de Marie, le consolateur de cette chaste Vierge, son collaborateur, son compagnon de tous les instants dans la grande mission de Corédemptrice du genre humain.


On résous quelques difficultés

La principale difficulté que l'on puisse opposer à la thèse que nous défendons vient du vœu de chasteté perpétuelle émis, comme on le croit communément, par les saints époux, vœu qui les empêchait d'user, l'un envers l'autre, du droit matrimonial.
Mais cette difficulté a déjà été résolue par la distinction que nous avons faite entre la possession d'un droit et l'exercice de ce droit. Les époux, liés par un vœu de chasteté perpétuelle ne renoncent pas aux droits que leur donne le contrat conjugal ; ils renoncent seulement à l'usage de ce droit. De même que l'union corporelle des époux n'est pas nécessaire pour sauvegarder l'existence d'un mariage contracté en due forme, ainsi la condition formulée au préalable par les époux de ne point se servir des droits conjugaux, n'est pas un empêchement à ce que le mariage soit contracté validement : « Nous connaissons plusieurs de nos frères, écrivait saint Augustin[137], qui, sous l'impulsion fructueuse de la grâce, ont, d'un consentement mutuel, choisi, au nom du Christ, de s'abstenir de la concupiscence de la chair, mais non pas pour cela, de la charité conjugale. »
Quelques auteurs, tout en reconnaissant que le mariage peut subsister nonobstant le vœu de chasteté, ont cependant hésité à admettre, dans saint Joseph, une volonté vraie et sincère de s'unir en mariage à Marie, à cause de la crainte qu'il aurait eue de s'exposer au danger de rompre ce vœu.
Cette considération, avouons-le, tombe d'elle-même, si l'on se rappelle, combien, d'un côté, était grande la confiance de saint Joseph dans le secours de la Providence, et de l'autre, quels exemples de vertu la compagnie de la très sainte Vierge devait lui inspirer.
En effet, si saint Joseph, comme nous pouvons le croire, ne faisait rien sans recourir aux lumières d'En-Haut, il est naturel de supposer que le Saint-Esprit lui-même lui inspirait la détermination de s'unir avec une Vierge, dont la seule présence serait pour lui une exhortation continuelle à la vertu. D'ailleurs, Marie était, comme saint Joseph lui-même, liée par le vœu de chasteté. Le cas était donc bien différent de celui d'un individu qui, ayant émis le vœu de chasteté, voudrait s'unir avec une personne libre de tel vœu : ce vœu constituerait pour lui un empêchement naturel, car il se trouverait dans la nécessité, soit de priver son conjoint d'un droit qui lui appartient, soit, voulant sauvegarder ce droit, de violer ses propres promesses. Au contraire, les deux saints Epoux étaient, par rapport au vœu de chasteté, entièrement dans les mêmes sentiments, s'encourageant mutuellement à la vertu ; de sorte que leur union ressemblait plutôt à l'intense charité des esprits bienheureux, qu'à une union terrestre.


A quelle époque saint Joseph s'unit-il en mariage à la très sainte Vierge ?

Il n'est pas facile de donner à cette question une réponse absolument certaine. Nous pouvons cependant affirmer que saint Joseph était déjà uni à Marie quand, trouvant qu'elle était en enfantement, il résolut de la renvoyer secrètement, ce qui suppose, comme nous l'avons dit, l'existence non point de simples épousailles, mais d'un vrai mariage.
Vous allons encore plus loin. Nous soutenons que saint Joseph, à l'époque de l'Annonciation, était déjà lié à Marie par les liens d'un vrai mariage, comme le reconnaissent d'ailleurs de graves auteurs catholiques mentionnés par Benoît XIV[138], de sorte que Marie habitait déjà dans la maison, quand l'ange est venu la saluer.
Ceci découle clairement des paroles de saint Luc [139] : « L'ange Gabriel fut envoyé auprès d'une vierge unie en mariage à un homme. » Nous avons déjà dit que ce mot desponsata, employé fréquemment dans l'Ecriture pour désigner une femme mariée et non seulement une vierge simplement fiancée, est mis ici exprès par le saint Evangéliste pour exclure de l'esprit du lecteur toute idée de consommation de mariage ; d'ailleurs, le même saint Luc, peu avant, n'avait pas hésité à unir ces deux épithètes, comme pour en compléter le sens [140] : « Pour se faire enregistrer avec Marie, sa femme, qu'il avait épousée », cum Maria desponsata sibi uxore.
Cette vérité, à savoir que déjà, au temps de l'Annonciation, saint Joseph était uni en mariage avec la très sainte Vierge, correspond à ce que nous savons des desseins de Dieu par rapport au mystère de l'Incarnation.
Rappelons-nous, en effet, la remarque du glorieux martyr saint Ignace, remarque reçue et approuvée par plusieurs Pères et en particulier par saint Jérôme, que Dieu voulait que son Fils naquît d'une vierge unie en mariage à un homme, afin que ce divin enfantement fût caché au démon qui, s'il avait su que ce fils de Marie était le Messie promis par la loi, aurait poussé les Juifs à le mettre à mort plus tôt[141]. Or, si la très sainte Vierge avait conçu le Christ avant son mariage, le démon aurait pu soupçonner, avec plus de raison, qu'elle avait été fécondée surnaturellement et, par conséquent, que le fils qu'elle avait conçu et mis au monde était précisément le Messie et pour cela il l'aurait prématurément mis à mort.
D'ailleurs, il n'y avait pas de motif de nommer saint Joseph au moment de l'Incarnation, si ce n'est parce que Marie lui appartenait en quelque manière, c'est-à-dire, par le droit que lui donnait son mariage avec elle : et c'est précisément pour cela qu'il est appelé Vir Mariae, l'homme de Marie, pour faire comprendre qu'il était son véritable époux.
Nous devons donc rejeter l'opinion de ceux qui voudraient que Marie ne se fût unie en mariage avec saint Joseph qu'après son retour de sa visite à sa cousine Élisabeth. Nous savons en effet que la raison principale pour laquelle le Christ voulut naître d'une femme mariée, fut le souci de sauvegarder l'honneur de sa mère. Or, d'un côté, la sainte Vierge resta à peu près trois mois chez sa cousine Elisabeth, après quoi on n'aurait pas pu s'empêcher de remarquer son état de grossesse ; si donc à cette époque seulement Marie s'était unie en mariage à saint Joseph, on aurait pu soupçonner avec raison que la conception du Christ fût le fruit du péché, ce qui, eu égard surtout aux coutumes des juifs, aurait contribué au déshonneur de Marie et de son divin Enfant, et aurait par conséquent porté préjudice aux fins sublimes de l'Incarnation.
Nous devons donc conclure, ce que nous disions tout à l'heure, que le mariage de Marie avec saint Joseph eut lieu avant l'Annonciation, et c'est de ce fait précisément que dépend l'insigne dignité de saint Joseph, comme nous le démontrerons dans les chapitres suivants.
D'ailleurs, les paroles de Marie à l'archange Gabriel [142]
« Comment cela se fera-t-il, car je ne connais point d'homme », ne s'opposent pas au fait de ce mariage. Elles signifient seulement l'étonnement et l'admiration de la Vierge de ce que, ayant consacré à Dieu sa virginité, elle pourrait néanmoins devenir la mère du Sauveur. Car Marie, bien que très instruite dans les saintes Ecritures, ne saisissait pas entièrement la portée du passage d'Isaïe, où il est dit qu'une vierge enfanterait et donnerait au monde un fils : c'était seulement sur ce point que la future Mère de Dieu, dans sa grande prudence, demandait à être instruite.


Deux conséquences du mariage de saint joseph avec la très sainte Vierge, par rapport à l'incarnation

N'oublions pas de mentionner ici deux conséquences qui découlent du mariage de saint Joseph avec la très sainte Vierge par rapport au grand mystère de l'incarnation.
La première est que ce mariage met en relief, d'une manière toute particulière, l'union de Jésus-Christ avec son Eglise. La signification de cette union, il est vrai, est la fin de tout mariage légitime ; mais celui de Marie avec saint Joseph était bien fait pour représenter encore plus parfaitement ce grand mystère, Marie étant la figure de l'Eglise qui, comme elle, tout en restant vierge, est néanmoins fécondée merveilleusement par le Saint-Esprit.
La deuxième conséquence de ce céleste mariage, est qu'il servit admirablement à couvrir, comme d'un voile, aux yeux des incrédules et des indignes, la conception et la nativité surnaturelles de Jésus-Christ.
C'est la pensée qu'exprime très bien Bossuet [143] :«Entre toutes les vocations, j'en remarque deux, dans les Écritures, qui semblent directement opposées : la première, celle des Apôtres ; la seconde, celle de Joseph. Jésus est révélé aux Apôtres, Jésus est révélé à Joseph, mais avec des conditions bien contraires. Il est révélé aux Apôtres, pour l'annoncer par tout l'univers ; il est révélé à Joseph, pour le taire et pour le cacher. Les Apôtres sont des lumières, pour faire voir Jésus-Christ au monde ; Joseph est un voile pour le couvrir ; et sous ce voile mystérieux on nous cache la virginité de Marie, et la grandeur du Sauveur des âmes. Aussi nous lisons dans les Ecritures, que, lorsqu'on voulait le mépriser : « N'est-ce pas là, disait-on, le fils de Joseph[144] ? » Si bien que Jésus, entre les mains des Apôtres, c'est une parole qu'il faut prêcher : Praedicate verbum Evangelii huius[145], Prêchez la parole de cet Evangile ; et Jésus entre les mains de Joseph, c'est une parole cachée, Verbum absconditum[146], et il n'est pas permis de la découvrir. En effet, voyez-en la suite. Les divins Apôtres prêchent si hautement l'Evangile, que le bruit de leurs prédications retentit jusqu'au ciel : et saint Paul a bien osé dire que les conseils de la sagesse divine sont venus à la connaissance des célestes puissances par l'Eglise, dit cet Apôtre, et par le ministère des prédicateurs, per Ecclesiam[147] ; et Joseph, au contraire, entendant parler des merveilles de Jésus-Christ, il écoute, il admire et il se tait [148]. »


Saint Joseph a-t-il reçu le sacrement du mariage ?

On peut encore se demander ici, si le mariage de saint Joseph avec la très sainte Vierge devint plus tard un sacrement de la Nouvelle Loi.
Observons d'abord que ce chaste mariage fut certainement un sacrement dans le sens où nous appelons sacrements les rites institués par Dieu dans l'Ancienne Loi ; rites qui ne produisaient pas la grâce par une influence physique, comme les sacrements du Nouveau Testament, mais qui déterminaient Dieu à conférer la grâce ex opere operato, comme l'on dit en théologie, mais d'une manière morale seulement[149]. Cependant ce mariage put devenir sacrement de la Nouvelle Loi, dans le cas où le saint Patriarche aurait survécu à l'institution de ce sacrement par Notre-Seigneur Jésus-Christ, en supposant en outre qu'il ait préalablement reçu le baptême, double hypothèse que l'on peut très bien soutenir, comme nous le dirons plus tard.


Raison du retard apporté à une plus ample connaissance du mariage de Marie avec saint Joseph

Avant de clore ce chapitre, il ne sera pas sans intérêt de rechercher le motif pour lequel Dieu n'a pas voulu que la vérité concernant le mariage de saint Joseph avec la Mère du Verbe ait été, dans les premiers siècles de l'Eglise, plus expressément déclarée et revendiquée.
Pour comprendre ce fait, il faut nous rappeler que Dieu, dans toutes ses œuvres, procède avec ordre et sagesse : il ne fait pas tout à la fois, mais il adapte les événements aux temps qu'il a lui-même établis, et cela pour sa plus grande gloire et le plus grand bien des âmes. C'est ainsi que, dans le cours des siècles, à mesure que l'Eglise se développe, il se complaît à mettre en relief des vérités à peine soupçonnées jusque-là.
Or, l'économie de la foi exigeait tout d'abord que le grand événement de la conception surnaturelle et de l'enfantement virginal du Verbe, qui est à la base même du christianisme, fût connu et propagé dans le monde entier. Aussi voyons-nous les premiers Pères insister tout particulièrement sur ce point, laissant, pour ainsi dire, dans l'ombre la réalité du mariage de Marie avec saint Joseph, vérité, elle aussi, de grande importance, comme nous l'avons vu, mais qui aurait pu induire en erreur les esprits des fidèles, en leur faisant croire que la naissance du Sauveur était en tout semblable à celle des autres hommes.
D'autre part, le temps étant venu de mettre en relief, pour le bien de l'Eglise universelle, l'insigne dignité du saint Patriarche, il convenait de faire ressortir la vérité de son mariage avec la très sainte Vierge, comme étant le point de départ de toutes ses grandeurs et de tous ses privilèges. Admirons ici encore les dispositions toujours sages, toujours adorables de la douce Providence à notre égard.


L'union des saints époux Joseph et Marie est pour les personnes mariées un encouragement à mener une vie pure et sainte

Le consolant mystère de l'union conjugale de Marie avec saint Joseph offre, aux personnes mariées, une leçon de respect, d'amour et d'assistance mutuels. Mais surtout il leur enseigne combien est chère au cœur de Jésus la sainte vertu de la virginité, puisqu'il a voulu la trouver si parfaite dans ses propres parents selon la chair.
Avertissement opportun, aujourd'hui surtout qu'un monde païen, adonné passionnément aux plaisirs des sens, ne sait plus concevoir les choses divines, ni comprendre combien la virginité, unie à l'accomplissement des devoirs conjugaux, vaut à l'âme de consolations dans la vie présente, et de mérites pour la vie future.
Qu'elle est belle la vie chaste des deux époux, dont les conversations sont comme les paroles mêmes de Dieu[150] et dont les actions, inspirées par le bon exemple, sont comme autant de fruits qui rafraîchissent l'âme dans le dur pèlerinage de cette vallée de larmes !


Belles paroles de Léon XIII au sujet du mariage de saint Joseph avec la sainte Vierge

Nous ne pouvons clore ce chapitre sans citer les paroles admirables du grand Pape Léon XIII, qui, après avoir rappelé comment toute la dignité, la grâce, la sainteté et la gloire du glorieux Patriarche proviennent de ce qu'il fut l'Époux de Marie et le Père putatif de Jésus-Christ, ajoute[151] : « Certes, la dignité de la Mère de Dieu est tellement sublime, que rien ne peut se concevoir de plus grand. Et pourtant, comme un lien conjugal existait entre Joseph et la Vierge bienheureuse, on ne peut douter que le saint Patriarche n'ait participé, plus que personne, à l'incomparable dignité de la Mère de Dieu, qui surpasse de beaucoup celle de toutes les natures créées. Le mariage est, en effet, la société et l'union de toutes la plus intime, qui entraîne, de sa nature même, la communauté des biens entre l'un et l'autre conjoint. C'est pourquoi, en donnant saint Joseph pour Epoux à la sainte Vierge, Dieu lui a procuré non seulement un compagnon de sa vie, un témoin de sa virginité, un gardien de son honnêteté, mais encore, il l'a fait participer, en vertu même du pacte conjugal, à sa haute et sublime dignité. Pareillement, c'est pour lui une source de dignité incomparable, d'avoir été choisi, dans les conseils divins, pour être le gardien du Fils de Dieu et son Père dans l'estime des hommes. D'où il résulte que le Verbe de Dieu se soumit humblement à Joseph, obéissant à ses paroles, et lui rendant tous les honneurs que les enfants doivent à leurs parents.»



CHAPITRE V - RELATIONS DE SAINT JOSEPE AVEC LA TRPS SAINTE VIERGE

Conséquences du mariage de saint Joseph avec la Vierge Marie

Le fait que saint Joseph fut uni à la très sainte Vierge, par les liens d'un vrai mariage, mit le saint Patriarche dans un double rapport d'intimité, d'abord avec Marie, puis avec le Verbe incarné, et c'est ce double rapport qui constitue le fondement et la raison d'être de tous ses privilèges. C'est pourquoi il nous faudra maintenant étudier, dans deux articles distincts, la nature de ces rapports ou relations ; et cette étude nous renseignera, d'un côté, sur les devoirs que saint Joseph a dû remplir envers ces deux personnages ; de l'autre, elle mettra en évidence les mérites incomparables que l'exercice consciencieux, fidèle et constant de ces devoirs lui a procurés.


Union de corps et d'âme entre saint Joseph et la Vierge Marie

Le premier effet du mariage admirable de saint Joseph avec la très sainte Vierge fut d'établir, entre les deux époux, une double relation : une relation de corps et une relation d'âme ou d'esprit. D'abord, nous savons que, par le mariage, chacun des époux transmet à son conjoint un droit strict et réel sur son propre corps, selon ces paroles de saint Paul[152] « La femme n'a pas de droit sur son propre corps, mais le mari ; de même le mari n'a pas de droit sur son propre corps, mais la femme. » En vertu donc de ce mariage, le corps de Marie appartint réellement à saint Joseph, et, d'autre part, le corps de saint Joseph appartint réellement à Marie. Toutefois les saints époux avaient renoncé à l'exercice de ce droit, en conséquence du vœu de virginité émis par chacun d'eux.
Non moins intime fut l'union qui résulta du lien conjugal entre les âmes des deux époux, union très sainte, très forte et très sublime, dans l'exercice d'une charité sans limites. Ici encore, saint Paul est notre guide : « Maris, dit-il[153] aimez vos femmes, comme le Christ aussi a aimé l'Eglise... Les maris doivent aimer leurs femmes comme leurs propres corps... Que chacun de vous, sans exception, aime sa femme comme lui-même, et que la femme respecte son mari. »
Ces grands préceptes, Marie et Joseph les avaient pratiqués à perfection avant que le grand Apôtre les inculquât. Ecoutons comment saint Bernardin de Sienne developpe cette pensée : « Ce fut par inspiration divine, dit-il[154], que Marie et Joseph contractèrent ensemble l'union matrimoniale... Or, on ne peut penser que l'Esprit Saint eût pu unir à l'âme d'une Vierge si sainte une âme qui ne lui ressemblât pas parfaitement par l'opération des vertus... Comme donc la sainte Vierge savait que saint Joseph lui avait été donné par l'Esprit Saint pour Epoux et gardien fidèle de sa virginité, voulant qu'il partageât avec elle, dans l'amour de la charité et dans un soin plein de respect, ses devoirs envers le très divin Fils de Dieu, je crois pour cela qu'elle aimait saint Joseph très sincèrement, et de toute l'affection de son cœur. »
Remarquons ici combien l'union des esprits entre Marie et saint Joseph l'emporta sur l'union des parents avec leurs enfants. En règle générale, dit saint Thomas[155], un époux aime son épouse plus intensivement qu'il n'aime ses parents, car elle lui est unie en vue de devenir une seule chair avec lui, selon ces mots de Dieu lui-même[156] : « Ainsi, ils ne sont plus deux, mais une seule chair. » Quant au respect que les époux se doivent mutuellement, généralement parlant, un homme doit respecter ses parents plus que sa femme, parce que les parents sont aimés comme étant principes de vie et représentent un bien plus éminent ; cependant saint Joseph eut plus de vénération pour son Epouse que pour ses parents, parce que le bien qui était en elle, c'est-à-dire la divine maternité, est plus excellent que n'importe quel bien créé.
Ajoutons que, de même que Jésus-Christ, en vertu de l'amour qu'il portait à son Eglise, se livra pour elle à la mort, de même aussi saint Joseph n'aurait point hésité, si cela eût été nécessaire, à donner sa vie pour son Epouse chérie, la bienheureuse Vierge Marie : ce qu'il fit en réalité quand elle dut fuir en Egypte avec son divin Enfant, bien que ce ne fût pas la volonté divine qu'il mourût alors.


Devoirs de saint Joseph envers la très sainte Vierge

Passons maintenant à considérer séparément les devoirs que le mariage de saint Joseph avec la Vierge Marie imposait au glorieux Patriarche. Ces devoirs peuvent se réduire à trois chefs : d'abord, saint Joseph devenait le ministre fidèle de Marie dans les choses temporelles ; en second lieu, il devenait son fidèle gardien et le témoin de sa virginité ; enfin, il devait partager avec elle ses peines et ses joies.
En commençant par le premier devoir, rappelons-nous que la loi naturelle demande que le mari procure à sa femme les choses nécessaires à la vie, autant que celle-ci peut se trouver dans le besoin. Or, Marie, nous le savons ; n'appartenait pas à la classe riche ; il fallait donc que le saint Patriarche procurât à son épouse le pain de chaque jour. Si l'on demande à quelle vertu se rapporte ce devoir, nous répondrons que c'est à la piété, vertu qui nous incline à subvenir, autant qu'il est en nous, aux besoins de nos parents, de notre patrie et des personnes qui nous sont proches.
Un second devoir que saint Joseph dut remplir envers Marie, fut celui de protéger la fleur de sa virginité ; non point que cette protection s'exerçât dans le cas d'une corruption intérieure, car Marie ne connut point les tentations de la chair ; mais il fallait que Joseph défendît son Epouse contre les attaques des méchants aussi bien que contre les calomnies d'hommes charnels, qui ignoraient complètement le mystère de sainteté opéré en elle par l'auguste Trinité. Aussi saint Jérôme n'hésite-t-il pas à indiquer, comme raison du mariage de la Vierge avec saint Joseph, la crainte que les Juifs ne vinssent à la lapider, comme coupable d'adultère. D'autre part, la virginité de Marie devant être proposée à l'imitation des fidèles, il était nécessaire qu'elle eût non seulement un gardien, mais aussi un témoin autorisé, ce gardien et ce témoin ne pouvant être que le saint Patriarche.
Le troisième devoir de saint Joseph envers Marie fut celui de prendre part aux peines que, comme Corédemptrice du genre humain, celte Vierge sainte devait souffrir en union avec Jésus. Les plus grandes peines deviennent supportables quand elles sont partagées entre plusieurs ; aussi Dieu avait-il ordonné la présence de saint Joseph dans la sainte Famille, afin que Marie pût plus facilement supporter ses douleurs, en se voyant entourée de l'affection de saint Joseph.
On dira, peut-être que Marie jouissait déjà de la douce présence de son Fils, et que si saint Joseph était uni à elle afin de la consoler dans ses peines, Dieu n'aurait pas dû permettre la mort du saint Patriarche avant la passion du Sauveur, car, c'est à ce moment surtout que les souffrances de la Mère de Dieu atteignirent leur sommet.
Pour répondre à cette difficulté, observons d'abord que la divine Providence ordonne toute chose avec poids et mesure. Or, Jésus, dans son jeune âge, assistait sa Mère, il est vrai, par l'inspiration intérieure de sa grâce, mais non pas par sa conversation extérieure, car il n'appartient pas aux enfants, dans leur jeune âge, d'instruire ou de consoler leurs parents. Ils ne le font que quand ils sont déjà arrivés à un âge plus avancé. C'est pourquoi, durant toutes les années de la minorité du Sauveur, Joseph fut le consolateur de Marie : il partagea, comme un époux dévoué doit le faire, ses peines et ses angoisses, comme aussi il partageait ses consolations et ses joies. Plus tard, quand Jésus commença sa mission publique et que saint Joseph fut mort, ce fut pour le Verbe incarné le moment de remplir, envers sa Mère chérie, l'office de consolateur.
Ajoutons que, dans les desseins de la divine Providence, l'union de saint Joseph avec la Vierge Marie avait aussi pour but la mutuelle édification des saints Epoux. C'est une des plus consolantes vérités de notre foi, que les événements de cette vie sont, par rapport à chaque individu, ordonnés ou arrangés par Dieu, pour le bien des élus. S'il se trouve parfois sur notre chemin, des personnes dont l'exemple ou les actions sont de nature à nous porter au mal, nous en rencontrons souvent d'autres qui sont pour nous, par la sainteté de leur vie, une source d'édification. Or, l'union conjugale de Marie et de saint Joseph fut précisément pour chacun de ces saints Epoux une cause mutuelle et permanente d'ascension dans la vertu, s'excitant l'un l'autre à la ferveur dans le service divin, à l'accomplissement d'actes de charité réciproque et à l'union dans la prière afin d'obtenir le but ultime de l'lncarnation, le salut des âmes.


Fausses opinions touchant la présence de saint Joseph dans la sainte Famille

Gardons-nous cependant de dire, avec certains auteurs, plus zélés qu'avertis, que de même qu'il appartient à l'homme d'instruire son épouse sur les grands mystères de la vie spirituelle, ainsi Dieu avait décrété l'union des saints Epoux, pour que Marie pût apprendre, à l'école de Joseph, les secrets des saintes Ecritures touchant l'œuvre de la Rédemption. Une telle opinion est contraire aux données de la sainte théologie, qui nous enseigne que Marie n'a jamais rien appris des hommes, mais que ses seuls maîtres furent l'Esprit Saint et son divin Fils[157] ;
Encore moins faudrait-il dire, comme nous l'avons lu quelque part, que la présence de saint Joseph au sein de la sainte Famille avait pour but de maintenir la Mère de Dieu dans la pratique exacte des plus sublimes vertus, en empêchant, par son exemple et ses paroles, qu'elle ne fit rien qui contredit à l'esprit de sa sublime dignité. La grâce dont l'âme de Marie était remplie et dans laquelle elle était confirmée, était suffisante pour la maintenir au sublime degré de sainteté qui convenait à sa dignité et pour empêcher qu'elle ne contristât jamais le Saint-Esprit, son gardien dans les voies de, la vie intérieure[158].


Saint Joseph a-t-il accompagné la sainte Vierge dans le voyage qu'elle fit, immédiatement après l'Annonciation, pour visiter sa cousine Elisabeth ?

On s'est demandé souvent si saint Joseph accompagna la très sainte Vierge dans le voyage qu'elle fit à Saint-Jean « in montana », lieu appelé communément Ain Karem. Ce voyage Marie l'accomplit immédiatement après l'Annonciation pour visiter sa cousine Elisabeth. Or saint Luc, qui nous raconte ce voyage, ne parle point du saint Epoux de Marie à cette occasion.
Sans prétendre trancher une question sur laquelle les auteurs sont divisés, nous embrassons volontiers l'opinion de saint Bernardin de Sienne, opinion partagée également par de graves auteurs, tels que le cardinal Cajetan, Suarez et bien d'autres, selon laquelle saint Joseph prit réellement part à ce voyage, pour assister Marie et pourvoir à sa sûreté, comme d'ailleurs c'était son devoir. En effet, les saints Epoux, nous l'avons dit, étaient déjà unis par les liens d'un vrai mariage ; d'un autre côté, il ne convenait pas que saint Joseph abandonnât son épouse dans une circonstance où elle avait tout particulièrement besoin de son assistance.
On pourrait objecter que, si le saint Patriarche avait réellement pris part à ce voyage, il aurait certainement entendu le cantique de Marie et aurait pu connaître ainsi le mystère accompli en elle, tandis que ce même mystère ne lui fut révélé que plus tard, c'est-à-dire, lorsqu'il s'aperçut que Marie était enceinte.
Mais on peut très bien répondra que Marie seule entra alors chez Elisabeth, selon la coutume des Orientaux qui ne permettent pas aux hommes de s'introduire dans les habitations des femmes. On peut encore supposer que si le saint Patriarche entendit la salutation d'Elisabeth et le Cantique de Marie, il n'en saisit pas pleinement le sens, mais que seulement il comprit, d'une manière générale, que quelque chose de grand devait s'accomplir en son Epouse. Il se contenta donc d'admirer en silence les voies de la Providence, attendant qu'il plût à Dieu de l'éclairer davantage.
Cette opinion, qui nous semble la plus probable, ne devrait cependant pas nous faire mépriser une autre supposition qu'émet le savant Pape Benoît XIV lorsqu'il dit[159] : « Nous tenons pour très vraisemblable que la sainte Vierge n'alla pas seule dans ce voyage ; nous ne pouvons cependant pas affirmer en toute sûreté que saint Joseph fut son compagnon. » En effet, le saint Patriarche aurait très bien pu pourvoir à ce qu'une matrone grave accompagnât Marie dans cette visite à sainte Elisabeth.


Angoisse de saint Joseph

Nous arrivons à un événement de la vie du glorieux Patriarche que l'on peut considérer comme le moment le plus critique et le plus douloureux de son union matrimoniale avec la Vierge toute sainte. Voici comment l'Ecrivain sacré raconte le fait [160] : « Marie, mère (de Jésus), étant mariée à Joseph, il se trouva qu'elle avait conçu de l'Esprit Saint, avant qu'ils eussent été ensemble. Mais Joseph, son Epoux, étant un homme juste, et ne voulant pas la déshonorer, résolut de la renvoyer secrètement. Or, comme il roulait ces pensées dans son esprit, voici qu'un Ange du Seigneur lui apparut dans son sommeil et lui dit : Joseph, fils de David, ne crains pas de garder avec toi Marie comme ton épouse ! Car ce qui est né en elle procède du Saint-Esprit... Joseph, réveillé de son sommeil, fit ce que l'Ange du Seigneur lui avait ordonné et continua de vivre avec son épouse. »
Ces paroles, aussi sobres qu'éloquentes, nous révèlent discrètement combien grande dut être l'angoisse du saint Patriarche. D'une part, il connaissait par expérience l'incomparable sainteté de son Epouse ; de l'autre, il ne pouvait s'expliquer l'état de grossesse dans lequel il la voyait.
Que fit alors cet homme juste par excellence ? il fit ce que doit faire toute personne prudente se trouvant en présence d'un événement dont elle ne connaît ni la cause proportionnée, ni l'entière signification. Il suspendit son jugement, se laissant toutefois incliner vers l'alternative la plus favorable à la très sainte Vierge. Car, tant que nous n'avons pas de preuves certaines de la malice de certaines actions de notre prochain, la prudence et la charité veulent que nous interprétions ces actions dans un bon sens, aimant plutôt nous tromper en gardant une bonne opinion de quelque homme mauvais, qu'en nourrissant dans notre esprit une mauvaise opinion d'un homme vertueux.
Saint Joseph, donc, tout en ignorant la vérité objective du mystère qui nous occupe, ne perdit aucunement l'estime qu'il avait pour Marie ; nous allons plus loin, il ne soupçonna, chez elle, rien qui impliquât une justice diminuée ou un fléchissement de sainteté.
Selon l'enseignement du Docteur angélique, il y a, dans tout soupçon, quelque chose de vicieux, venant de ce fait, que nous entretenons, au sujet d'une personne, une opinion mauvaise appuyée sur de faibles indices. Or ceci peut arriver de trois manières : d'abord, de ce fait, qu'une personne étant mauvaise en elle-même, elle croit facilement que les autres lui ressemblent ; secondement, parce qu'on n'aime pas une personne ou qu'on lui porte envie, ou encore qu'on pense d'elle les mauvaises qualités qu'on lui souhaite ; troisièmement, parce qu'on a souvent éprouvé le mal, et ainsi les vieillards, instruits par une longue et pénible expérience, deviennent facilement soupçonneux. Il est donc évident que tout soupçon, entendu dans le sens que nous venons de dire, entraîne avec soi une certaine tache de péché : de péché véniel, si l'on se maintient dans le cercle d'un simple doute positif non fondé ; de péché mortel, si l'on incline, sans motif suffisant, vers une culpabilité réelle, de la part de notre prochain, dans une matière qui soit grave en elles même.
Ces considérations nous amènent à conclure combien saint Joseph, lui, si juste et si saint, et si désireux du bien de sa chaste épouse, eut à cœur d'écarter de son esprit toute idée de soupçon sur la conduite de Marie. Bien sérieux, il est vrai, était le motif qui aurait pu, absolument parlant, l'incliner à conclure à un acte d'adultère de la part de son Epouse ; mais les circonstances si bien con­nues de la sainteté de Marie ne laissèrent, dans l'âme du saint Patriarche, aucun accès au soupçon ; aussi, malgré son angoisse, n'estima-t-il pas moins son Epouse bien-aimée. Mais, en réalité, quelle peine pour son coeur si délicat et si aimant !


Opinions entièrement erronées

Non seulement nous ne pouvons admettre que saint Joseph soupçonnât la vertu de Marie, mais nous devons également rejeter l'opinion de quelques auteurs, parmi lesquels toutefois nous rencontrons de grands noms, tels que Calmet et Corneille de la Pierre, qui ont cru pouvoir retracer l'origine de l'angoisse du saint Patriarche dans ce fait que ses soupçons tombèrent, non pas sur Marie, mais sur quelque individu, qui aurait pu commettre sur elle des actes de violence. Eloignons de notre esprit une supposition si grossière, si contraire au soin jaloux de la Providence envers Marie, si indigne du gardien fidèle que Dieu lui avait donné.
Nous rejetterons non moins catégoriquement, une opinion que nous lisons passim dans les écrits de saint Bernard[161], dans ceux du pieux Gerson[162] et dans les révélations de sainte Brigitte[163], selon laquelle le saint Patriarche, sachant que Marie avait conçu par l'opération du Saint-Esprit, conçu, dis-je, le Verbe de Dieu, aurait été poussé, par un sentiment de profonde humilité, à se juger indigne de jouir de la compagnie de la Mère de Dieu, à cause de ses péchés. Si nous nous rappelons, d'un côté, que saint Joseph ne fut instruit que plus tard de la miraculeuse fécondité de Marie, et que, d'un autre, nulle tache ne vint jamais souiller sa vie irréprochable, nous verrons que cette opinion est encore moins soutenable que la précédente. D'ailleurs, si le saint Patriarche forma le dessein d'éloigner Marie de son toit, ce ne fut que pour se conformer aux prescriptions de la loi de Moïse, comme nous le disions tout à l'heure.


Conduite de saint Joseph dans cette circonstance

Nous aimons à nous arrêter ici, pour admirer la conduite de saint Joseph, dans cette circonstance qui, certainement, fut la plus douloureuse de toute sa vie. Or, cette conduite nous apparaît empreinte d'une prudence et d'une charité sans égales ; c'est pourquoi l'Esprit Saint lui décerne, précisément en cette occasion, le titre d'homme juste, titre qui, dans le langage de l'Écriture, désigne un homme orné de toutes les vertus.
La loi de Moïse ne permettait pas à un homme de garder avec lui une femme adultère. La faute de cette malheureuse devait être portée devant les juges, auxquels il appartenait de se prononcer en faveur du divorce et de fixer la peine à infliger[164]. Mais le saint Patriarche ne pouvait croire à la culpabilité de Marie ; il n'était donc pas strictement tenu de suivre ce procédé, qui aurait abouti au renvoi de son Epouse bien-aimée. Il crut donc suffisant, dans son exquise charité, de la renvoyer secrètement, contentant ainsi sa conscience et pourvoyant en même temps à l'honneur de Marie.
Mais le Seigneur, qui se plaît à consoler les humbles[165], ne laissa pas longtemps le juste Joseph dans cette pénible situation. Il lui envoya un Ange pour le rassurer et le mettre au courant du mystère divin qui s'était opéré en Marie. Le messager céleste révéla donc au saint Patriarche la conception virginale de Jésus et sa mission rédemptrice ; de plus, il lui confia le mandat honorable d'imposer à l'enfant qui devait naîtra le nom ineffable de Jésus.
La promptitude avec laquelle le secours divin fut accordé à saint Joseph en réponse à ses ferventes prières, est bien faite pour nous inspirer une grande confiance dans l'aide d'En-Haut au milieu des peines et des angoisses dont la vie présente est parsemée. D'ailleurs, la sainte Ecriture et l'histoire ecclésiastique sont pleines d'exemples d'un pareil secours, généreusement accordé à tous ceux qui recourent à Dieu avec une foi vive et une humble confiance.


Quel fut le genre de vision dont, fut gratifié saint Joseph ?

Veut-on maintenant savoir à quel genre de vision prophétique se rattache la révélation accordée à saint joseph ? Nous répondons que cette révélation ne fut pas l'effet d'une vision corporelle, mais d'une vision imaginaire, car il est dit que l'ange apparut au saint Patriarche dans son sommeil. Cette vision fut donc d'un degré inférieur à la vision corporelle accordée à la très sainte Vierge lors de l'Annonciation.
Nous disons que la vision imaginaire est d'un degré inférieur à la vision corporelle ; car les sens corporels étant le principe de la connaissance humaine, il s'ensuit que ce qui nous est manifesté par ce moyen, l'emporte en certitude sur ce qui nous est révélé par voie d'imagination.
Il ne faudrait pas croire, cependant, que la vision accordée à saint Joseph durant son sommeil, manquât de certitude. Car ce sommeil appartenait au genre de la révélation prophétique, dans laquelle le voyant acquiert la certitude de la vérité objective des choses qui lui sont manifestées. En réalité, une telle vision apporte toujours à l'âme une très grande paix, contrairement aux illusions diaboliques, qui laissent le trouble dans l'esprit ; de plus, il n'y a rien dans ces sortes de révélations pour choquer la foi ou les principes de la raison ; en outre, l'âme du voyant est tellement convaincue de la vérité des choses qui lui sont manifestées, qu'il n'a, par rapport à elles, aucun doute, et que même il serait prêt à confirmer, par son sang, la réalité de ce qu'il a vu. Ce que nous lisons dans la vie de plusieurs Saints gratifiés de visions de ce genre confirme amplement ce que nous affirmons.


De quelle manière Marie fut-elle soumise à saint Joseph durant sa vie mortelle

Notre étude sur les relations de saint Joseph avec la Mère de Dieu serait incomplète, si nous ne parlions maintenant de la manière dont il est dit que Marie lui fut soumise, comme une épouse doit l'être envers son époux, selon ces paroles de saint Paul[166] : « Que les femmes soient soumises à leurs maris, comme au Seigneur ; car l'homme est le chef de la femme. » Mais, pour éviter toute erreur dans un sujet aussi délicat, il convient de distinguer une triple soumission : l'une regarde la bonté ; 1a seconde, la servitude ; la troisième, la volonté. C'est-à-dire, qu'un homme peut être soumis à un autre, ou parce que celui-ci possède une bonté morale plus grande que celui-là ; ou parce qu'il ordonne et dispose les choses temporelles de cette autre personne ; ou enfin parce qu'il lui impose des ordres que celui-ci doit suivre. Voyons maintenant de quelle manière on peut dire que Marie fut soumise à saint Joseph.
D'abord, en ce qui concerne la soumission de Marie envers son Epoux pour ce qui regarde la bonté, il est clair qu'elle ne lui fut pas soumise, puisqu'elle le surpassait de beaucoup en grâce et en sainteté. On peut dire, au contraire, que ce fut saint Joseph qui reçut d'elle, par une influence morale, des grâces très abondantes pendant tout le temps qu'ils vécurent ensemble.
Quant à la soumission de servitude qui regarde, nous l'avons dit, les dispositions temporelles de la vie par rapport aux soins à procurer à la sainte Famille, aux moyens de subsistance ou au règlement des relations de la vie conjugale, il n'y a point de doute que Marie ne fût soumise à saint Joseph, auquel il appartenait, par disposition divine, de fixer le temps, l'ordre et la manière dont chaque chose devait s'accomplir. C'est ainsi que, quand éclata la persécution d'Hérode, c'est à saint Joseph et non point à la sainte Vierge, que l'ordre fut transmis de fuir en Egypte, et plus tard de retourner dans la terre d'Israël. C'est pourquoi, ce qui est dit de Notre-Seigneur par rapport à ses parents[167] : « Il leur était soumis », paroles qui doivent s'entendre d'une soumission de servitude, s'applique également à Marie par rapport à son très chaste époux.
Notons que cette soumission ne portait aucune atteinte à l'incomparable dignité de la Mère de Dieu. Car ce genre de soumission était bien différent de celui qui suppose un strict domaine, tel qu'est la soumission d'un esclave par rapport à son seigneur. La soumission de Marie à saint Joseph était plutôt une espèce de subordination voulue par Dieu pour le bien des membres de la sainte Famille, subordination dont saint Paul parle si bien, quand il dit[168] : « Que toute personne soit soumise aux autorités supérieures, car il n'y a d'autorité qui ne vienne de Dieu. » C'est pourquoi, en obéissant à Joseph, la très sainte Vierge obéissait plutôt à Dieu qu'à un homme, selon l'expression de saint Pierre[169] : « Soyez donc soumis à tout règlement humain, à cause de Dieu, comme étant libres, non pour faire de la liberté une sorte de voile dont se couvre la méchanceté, mais comme les serviteurs de Dieu. »
Le troisième genre de soumission, avons-nous dit, est une soumission de volonté. Mais comme ce point présente une certaine difficulté, nous le traiterons à part et plus au long dans le paragraphe suivant.


Marie, avant l'Incarnation, fut tenue à obéir à saint Joseph

Que la très sainte Vierge Marie, avant l'Incarnation du Verbe, fût tenue à obéir à saint Joseph, c'est là une vérité qui découle de l'enseignement si limpide de saint Thomas. « Dans les choses humaines, dit-il[170], il faut que ceux qui sont supérieurs meuvent les inférieurs par leur volonté, en vertu de l'autorité divinement ordonnée.
Or, mouvoir par la raison et par la volonté signifie commander. C'est pourquoi, de même que dans l'ordre naturel institué par Dieu, les choses matérielles inférieures doivent être soumises à la motion des choses supérieures ; ainsi, dans les choses humaines, l'ordre du droit naturel et divin exige que les inférieurs obéissent à leurs supérieurs. » Ainsi saint Paul écrit-il[171] : « Obéissez à vos supérieurs et soyez-leur soumis. » Marie donc, avant l'Incarnation du Verbe, était tenue de par la loi divine, qui veut que les femmes soient soumises à leurs maris, à obéir à son légitime Epoux, saint Joseph.
On dira peut-être que, même avant la conception du Verbe, Marie excellait en science et en vertu, ce qui semble indiquer qu'elle aurait dû plutôt commander qu'obéir, puisque ce sont précisément ces qualités qui donnent de l'autorité à ceux qui sont haut placés. Mais, comme l'observe de nouveau le Docteur angélique[172], du fait qu'une personne possède la science et la vertu à perfection, il ne s'ensuit pas qu'elle possède la dignité de principe par rapport aux autres et qu'elle doive pour cela les gouverner. Ces qualités lui donnent bien une certaine excellence en elle-même, pour laquelle elle est digne d'être honorée par les autres ; mais elles ne suffisent pas pour lui confier l'autorité de commander.
On pourrait encore objecter que, parmi les peines portées contre Eve prévaricatrice, il y eut celle de la sujétion à l'égard de son mari, selon ce que nous lisons dans la Genèse[173] : « Tu seras sous la puissance de ton mari et il te dominera. » Il semblerait donc que Marie, exempte comme elle était de tout péché, n'aurait pas dû être soumise à cette peine. Mais, pour nous servir encore de l'autorité de saint Thomas[174], nous observons que la soumission de la femme par rapport à l'homme ne fut pas introduite comme une peine portée contre elle, en tant que cette soumission regarde le droit de commander que l'homme possède ; car même avant le péché, l'homme aurait été le chef de la femme et il aurait eu autorité sur elle. La peine consiste en ceci que, après le péché, la femme éprouve une répugnance à se soumettre à son mari, répugnance qu'elle n'aurait pas ressentie si elle n'avait pas offensé Dieu.


Marie, devenue Mère de Dieux, ne fut plus tenue, en droit, d'obéir à saint Joseph

Du moment que la Vierge Marie fui élevée à l'incomparable dignité de Mère de Dieu, elle devint la Reine et la Maîtresse du monde entier, de telle sorte que, n'étant tenue à obéir qu'à Dieu seul, elle partageait en raison de la divine maternité, le même droit de supériorité sur toutes les créatures, que le Verbe incarné possède lui-même. C'est pourquoi, de même que Jésus-Christ est devenu, par droit d'héritage, le roi suprême des anges et des hommes, de même aussi Marie, du moment qu'elle conçut le Verbe de Dieu, devint la Reine de l'univers, selon cette belle parole de saint bernardin de Sienne[175] :« La Mère du Seigneur de toute créature est devenue la Maîtresse (Domina) de toute créature. »
Ainsi donc, au moment où le Verbe se fit chair dans le sein de Marie, les rôles furent changés dans la sainte Famille : celle qui, jusqu'alors, avait le devoir d'obéir à saint joseph, devenait en droit son supérieur, et c'était dès lors au saint Patriarche, qu'incombait le devoir d'obéissance envers sa sainte Epouse.


Soumission volontaire de marie à saint Joseph

Mais, si la Vierge Mère n'était pas tenue à obéir à saint Joseph, consentit-elle à user de cette exemption ?
Non, répondons-nous. Marie, après l'Incarnation, continua, comme par le passé, à obéir à son chaste époux, de même que Jésus, Dieu et homme tout ensemble, voulut obéir à ses parents, nous donnant ainsi un exemple admirable de cette obéissance que nous devons à nos supérieurs, vertu si nécessaire et pourtant si difficile à pratiquer.
Pour être complets, nous devrions ajouter que ni la soumission de Jésus envers ses parents, ni celle de Marie envers saint Joseph n'appartenaient formellement à la vertu d'obéissance, vu la supériorité respective de l'un et de l'autre ; toutefois, les actes de soumission qu'ils ne cessaient de faire étaient revêtus du mérite que leur donne cette vertu, précisément à cause de la disposition d'esprit et de cœur où étaient Jésus et Marie, d'obéir parfaitement aux ordres reçus, si leur condition avait requis d'eux cette obéissance formelle.


Place de saint Joseph dans la sainte Famille après l'Incarnation

D'après ce que nous venons de dire, il faut conclure à un changement radical de relations entre saint Joseph et Marie après l'Incarnation du Verbe : changement dont nous avons un exemple dans le fait de l'émancipation d'un fils par rapport à ses parents, ou d'un homme élevé au souverain pontificat par rapport aux princes de la terre : l'un et l'autre n'étant plus tenus au devoir de l'obéissance formelle.
Il n'est donc pas rigoureusement exact d'appeler saint Joseph le chef de la sainte Famille, du moins pour ce qui regarde le temps qui suivit l'Incarnation, le mot « chef » supposant une supériorité qui n'appartenait pas au saint Patriarche. Encore moins devrait-on dire de saint Joseph qu'il était sur la terre le représentant, le tenant-lieu de Dieu le Père, son ombre créée, son image vénérable. Ces expressions, que nous lisons dans quelques pieux auteurs, sont pour le moins exagérées, et il faut se garder de les employer. Le titre propre de saint Joseph est gardien de la sainte Famille, et ce titre exprime admirablement le devoir qui lui incombait de disposer, par rapport à Jésus et à Marie, des choses temporelles, de fixer l'ordre des événements journaliers. C'était donc à lui qu'il appartenait d'arranger, chaque année, les détails du voyage qu'il devait faire, avec sa sainte Epouse, à Jérusalem, au jour solennel de la Pâque.



CHAPTRE VI - RELATIONS DE SAINT JOSEPH AVEC LE VERBE INCARNÉ

Dans quel sens saint Joseph peut-il être appelé le père de Jésus-Christ

Après avoir considéré les relations du saint Patriarche Joseph avec sa chaste Épouse, il convient que nous considérions celles qui le rattachent à son Fils putatif, Notre-Seigneur Jésus-Christ.
Il est à peine besoin de relever l'importance du sujet que nous allons traiter. C'est du Verbe incarné que dérivent toute dignité, tout honneur et toute sainteté. C'est par lui que Marie, pour l'avoir enfanté, a été élevée au-dessus de toutes les créatures. C'est par lui également que saint Joseph, du fait d'avoir été choisi comme son père sur la terre, a atteint un tel degré de perfection et de gloire, qu'il n'est surpassé, au ciel, que par sa sainte Epouse.
Nous avons coutume d'appeler saint Joseph le père putatif ou nourricier de Jésus-Christ, et ces expressions sont à retenir. Elles ont cependant besoin d'explication, car elles ne représentent pas, d'une manière adéquate, toute la gloire du saint Patriarche. Sans avoir contribué directement à la conception du Sauveur, saint Joseph n'en est pas moins le vrai Epoux de celle qui lui a donné notre chair.
Pour qu'on puisse dire en toute vérité d'une chose, plante ou animal, qu'elle appartient de droit naturel à une personne, il suffit que cette plante, que cet animal naisse dans le domaine de cette personne. Ainsi donc, pour qu'un homme puisse revendiquer, de droit matrimonial, la paternité sur son enfant, il suffit que celui-ci soit conçu de sa légitime épouse, en dehors de tout adultère, selon ce principe du droit, que « celui-là est censé être le père d'un enfant, que le mariage indique comme tel[176] ». Ainsi donc, l'enfant divin qui, par l'opération du Saint-Esprit, fut conçu dans le sein de Marie, appartenait de droit au légitime Epoux de cette Vierge sainte, qui doit, par conséquent, être appelé le père de cet enfant dans un sens bien supérieur à celui indiqué par les mots, père putatif et père nourricier.
Saint François de Sales, dans son style si plein de charme, met en belle lumière cette vérité. « J'ay accoustumé de dire, écrit-il[177], que si une colombe... portoit en son bec une datte, laquelle elle laissast tomber dans un jardin, diroit-on pas que le palmier qui en viendroit appartient à celuy à qui est le jardin ? Or, si cela est ainsi, qui pourra douter que le Sainct Esprit ayant laissé tomber ceste divine datte, comme un divin colombeau, dans le jardin clos et fermé de la très saincte Vierge (jardin scellé et environné de toutes parts des hayes du sainct vœu de virginité et chasteté toute immaculée), lequel appartenoit au glorieux sainct Joseph, comme la femme ou l'espouse à l'espoux : qui doutera, dis-je, ou qui pourra dire que ce divin palmier, qui porte des fruicts qui nourrissent à l'immortalité, n'appartient quant et quant à ce grand sainct Joseph ?


La paternité de saint Joseph par rapport au Verbe incarné

D'ailleurs, c'est de la bouche même de la Mère de Dieu que nous apprenons cette vérité si consolante. Marie, en effet, n'a-t-elle pas expressément appelé saint Joseph le père de Jésus-Christ tout court ? « Voici, disait-elle[178], que votre père et moi nous vous cherchions tout affligés. » Les saints Évangélistes, Matthieu et Luc, ne se servent pas d'autres expressions, quand, selon la remarque de saint Augustin[179], « ils recensent la génération de Jésus-Christ, celui-là par voie descendante, celui-ci par voie ascendante : tous deux par Joseph. Pourquoi ? Parce qu'il était père. Pourquoi était-il père ? Parce qu'un homme est d'autant plus fermement père, qu'il est père d'une manière plus chaste ».
Deux choses, en effet, appartiennent à la notion de paternité : l'une est la production du corps de l'enfant ; l'autre, l'affection spirituelle avec laquelle les enfants sont conçus : or, ce second élément l'emporte sur le premier en stabilité. Ainsi donc, bien que Notre-Seigneur n'ait pas été conçu par l'opération de saint Joseph, cependant, comme le proclame éloquemment le même saint Augustin[180], a un fils, non un fils quelconque, mais le Fils de Dieu, est né de la Vierge Marie, à la piété et à la charité de Joseph ». Et il ajoute encore [181] : « Ce que l'Esprit Saint a opéré, il l'a opéré pour tous les deux (Marie et Joseph)... L'Esprit Saint se reposant dans la justice de chacun d'eux, a donné à tous les deux un enfant. »


Précisions au sujet de l'expression, Père de Jésus, attribuée à saint Joseph

Le point que nous venons d'exposer est tellement important, que nous croyons utile d'y insister pour mieux préciser encore notre pensée.
D'abord, quant au titre de père putatif, il nous faut distinguer deux sens dans lesquels cette expression peut être prise : s'il s'agit d'éloigner toute idée de coopération de la part de saint Joseph dans la conception du Verbe, l'expression est juste ; mais si, en outre, on voulait entendre que saint Joseph n'eût aucun droit sur l'Enfant né de la très sainte Vierge, l'expression ne pourrait se soutenir. Saint Ambroise a une très belle parole à ce sujet[182] : « Il ne faut pas se formaliser de cette expression[183] : (Jésus) était, comme on le croyait, fils de Joseph. Il était juste qu'on le crût, parce qu'il ne l'était pas par nature ; et précisément on le croyait, parce que celle qui l'avait engendré était Marie, unie en mariage à son époux Joseph. »
Secondement, ce serait une erreur de croire que saint Joseph fût appelé le père de Jésus-Christ dans le sens où nous appelons père un homme qui adopte un enfant, car, selon la définition classique, l'adoption est l'assomption d'une personne étrangère à la qualité de fils et d'héritier[184]. Or, Jésus-Christ n'était pas un étranger pour saint Joseph, puisqu'il était né de sa légitime épouse, qu'aucun autre homme n'avait fécondée ; c'est pourquoi le Sauveur succéda aux biens de saint Joseph, non pas comme fils adoptif, mais de droit naturel. D'ailleurs, nous l'avons dit, et cela, sur l'autorité de saint Augustin[185], l'adoption était chose inconnue chez les Hébreux.
Mais faudra-t-il, pour cela, dire avec Suarez, que saint Joseph appartient intrinsèquement à l'ordre de l'union hypostatique ?
Nous avons déjà exclu cette opinion, qui ne peut se soutenir, dès qu'on considère que Joseph fut étranger à la formation du corps du Verbe incarné. Quelques auteurs, il est vrai, ont cherché à étayer cette thèse, en supposant que l'action de l'Esprit Saint dans Marie se borna à emprunter à saint Joseph une cellule germinative et à l'insérer dans le sein de la Mère de Dieu, laissant intacte sa virginité. De cette manière, disent-ils, saint Joseph aurait concouru d'une manière instrumentale à la conception du Verbe, et ceci suffirait pour le faire appartenir intrinsèquement à l'union hypostatique. Mais un tel enseignement, inconnu de toute l'antiquité, dénature le texte sacré et répugne au sens catholique. C'est pourquoi il a été justement condamné par l'Église [186]


Amour mutuel de saint Joseph et de Jésus-Christ

Notre étude sur les relations de saint Joseph avec le Sauveur nous amène à parler de l'amour intime, tout surnaturel et divin, que ces deux personnes se portèrent mutuellement. Nous le faisons en toute humilité et confusion, sachant bien que nos pauvres paroles sont inadéquates à exprimer, même dans une faible mesure, la flamme d'amour surnaturel dont étaient embrasés leurs cœurs.
Pour commencer par l'amour de saint Joseph envers le Divin Enfant, comme celui-ci lui appartenait par les droits d'un vrai mariage, il l'aimait avec toute l'affection que le plus tendre des pères peut avoir pour le meilleur des fils. Mais à cet amour, inspiré et dicté par la nature, il faut ajouter des sentiments d'affection d'un ordre supérieur, sentiments inspirés au saint Patriarche par l'Esprit Saint lui-même, qui est l'Esprit d'amour.
Ecoutons comment notre grand Bossuet rend cette profonde pensée[187] : « Mais peut-être vous demanderez où il prendra ce cœur paternel, si la nature ne le lui donne pas ? Ces inclinations naturelles peuvent-elles s'acquérir par choix, et l'art peut-il imiter ce que la nature écrit, dans les cours ? Si donc saint Joseph n'est pas père, comment aura-t-il un amour de père ? C'est ici qu'il nous faut entendre que la puissance divine agit en cette œuvre. C'est par un effet de cette puissance que saint Joseph a un cœur de père ; et si la nature ne le donne pas, Dieu lui en fait un de sa propre main... Le vrai Père de Jésus-Christ, ce Dieu qui l'engendre dans l'éternité, avant choisi le divin Joseph pour servir de père au milieu des temps à son Fils unique, a fait, en quelque sorte, couler en son sein quelque rayon ou quelque étincelle de cet amour infini qu'il a pour son Fils : c'est ce qui lui change le cœur, c'est ce qui lui donne un amour de père ; si bien que le juste Joseph, qui sent en lui-même un cœur paternel, formé tout à coup par la main de Dieu, sent aussi que Dieu lui ordonne d'user d'une autorité paternelle.
Le célèbre Père Faber, fondateur de l'Oratoire de Londres et Tertiaire Servite de Marie, a également sur ce sujet une très belle remarque[188] : « (Saint Joseph), dit-il, aimait Jésus d'un amour filial tel que, partagé entre tous les pères du monde, il les rendrait plus heureux qu'ils ne sauraient le croire. Cet amour surpassait en grandeur et en sainteté tout ce qu'il y a jamais eu d'amour paternel ; il était si prodigieux, si étendu, si varié, que toutes les paternités de la terre pourraient emprunter à la sienne sans l'épuiser. »
Enfin, n'oublions pas de mentionner les belles paroles de Léon XIII, dans la prière qu'il ordonna de réciter durant le mois d'octobre, après le chapelet de la sainte Vierge : « Par l'amour paternel dont vous avez entouré l'Enfant Jésus, nous vous en supplions, etc.[189]. »
D'un autre côté, qui pourra dire combien saint Joseph aimait Celui qui l'appelait, dans le sens profond que nous avons indiqué, son Père bien-aimé ? Jamais fils n'aima ses parents avec une tendresse plus intense, plus surnaturelle. Car c'était sur lui que se reportaient spontanément, après Marie, ses pensées les plus affectueuses, sa sollicitude la plus empressée. Et comme l'amour de Jésus était l'amour d'un Dieu qui se complaît à enrichir de ses dons l'objet de son affection, que de grâces le Verbe incarné, encore tout petit enfant, ne répandait-il pas dans le cœur du saint Patriarche !
On pourrait difficilement trouver un plus bel objet de contemplation pour les âmes spirituelles, que cet amour mutuel de Joseph et de Jésus. Profond et joyeux mystère, où l'âme chrétienne trouve une source inépuisable de consolation et de paix !


Devoirs de saint Joseph envers Jésus-Christ

Le premier devoir du saint Patriarche envers Jésus enfant fut celui de pourvoir à ses besoins temporels et de protéger sa vie contre les assauts de ceux qui méditaient sa mort. Le Christ était venu dans l'infirmité de la chair et sa Mère seule ne pouvait suffire à lui procurer les choses nécessaires à la vie ou à le défendre contre la persécution du roi de la Judée. Il appartenait donc à saint Joseph, comme au Père fidèle du Verbe incarné, de remplir envers lui ce double office. C'est pourquoi l'Ecriture, aussi bien que la Tradition, nous le représentent-elles comme portant Jésus en Egypte, pour le dérober à la fureur d'Hérode, et comme exerçant la profession de charpentier, précisément pour subvenir aux besoins de la sainte Famille.
A côté de ce devoir d'un caractère général, il faut rappeler, en particulier, un double office que saint Joseph remplit envers Jésus, en conformité avec les prescriptions divines. Le premier fut la circoncision du divin Enfant ; le second, l'imposition du nom de Jésus, conformément à ce que nous lisons dans saint Luc [190] : « Huit jours après la naissance de l'Enfant, on le circoncit et on lui donna le nom de Jésus. »


Saint Joseph, ministre de la circoncision

Le Sauveur étant « né sous la loi[191] », et étant venu au monde « dans la ressemblance de la chair de péché[192]», voulut, suivant en cela, comme toujours, la volonté de son Père, se soumettre à la loi de la circoncision, quelque dure et humiliante qu'elle fût pour lui, désirant ainsi offrir à Dieu les prémices de son sang, et aux hommes un exemple frappant d'obéissance aux ordres du Très-Haut.
Dans les représentations que nous donnent de ce sanglant mystère les peintres et les sculpteurs, le personnage destiné à accomplir le rite sacré est généralement un prêtre de l'ordre d'Aaron, vêtu des habits pontificaux, un couteau à la main. Rien cependant, dans la sainte Ecriture n'autorise cette supposition.
La tradition, chez les Juifs, était que le père de famille accomplit lui-même la cérémonie, et saint Ephrem, le pieux Docteur Syrien, apporte à cette opinion le poids de son autorité[193].
Quelques auteurs, s'appuyant sur ce que l'Ecriture nous rapporte de femmes qui circoncirent leurs fils, ci qui, pour cette raison, furent mises à mort par ordre de l'impie Antiochus[194], ont cru pouvoir affirmer que cette cérémonie fut accomplie par Marie. Mais il est peu probable que cet office ait été réservé aux femmes. D'ailleurs, celles-ci ne l'ont rempli qu'en l'absence d'hommes et pressées par les circonstances qui ne permettaient pas d'attendre plus longtemps.
On peut donc retenir comme certain que ce fut saint Joseph qui accomplit la cérémonie rituelle de la circoncision. Il le fit probablement en présence de sa saint Epouse qui, tenant dans ses bras son Fils bien-aimé, offrit au Père éternel, pour le salut du monde, les prémices du Sang précieux de Celui qu'Elle-même devait un jour offrir sur la Croix, en sa qualité de Mère du Rédempteur et en même temps comme Mère de tous les rachetés.

Imposition du Nom de Jésus

C'était l'habitude, chez les Hébreux, de donner un nom aux enfants mâles le jour même de la circoncision. En effet, on lit d'Abraham qu'il reçut en même temps de Dieu son nouveau nom et l'ordre de se faire circon­cire. « Chez les Juifs, dit saint Thomas[195], c'était l'habitude d'imposer un nom aux enfants le jour même de leur circoncision, comme s'ils n'eussent pas leur être parfait avant d'avoir reçu ce rite : de même, aujourd'hui encore, les noms sont donnés aux enfants à leur baptême.» Conformément à cette coutume, le Sauveur reçut donc le nom de Jésus précisément au moment où il fut circoncis.
Mais, à qui échut l'honneur d'imposer ce nom béni au Rédempteur nouveau-né ? Nous répondons : cet honneur échut à la fois à Marie et à Joseph, car c'est à l'un et à l'autre que l'ordre avait été communiqué de lui donner le nom de Jésus. En effet, l'Ange avait dit à Marie[196] : « Vous donnerez au Fils que vous enfanterez le nom de Jésus » ; pareillement, il avait dit à Joseph[197] : « Marie enfantera un Fils et vous lui donnerez le nom de Jésus.»
On peut donc dire que l'un et l'autre des saints Epoux imposèrent à Jésus ce nom admirable, comme d'ailleurs avaient fait le père, et la mère de saint Jean-Baptiste[198], bien que nous lisions que ce soin ne fut confié, qu'à Zacharie[199]. Nous pouvons rapporter ici la belle remarque d'Isidore de Isolanis, un des premiers et plus estimés écrivains joséphites[200] : « Le nom de Jésus fut imposé au Sauveur par Dieu, par l'Ange, par Marie et par Joseph : par Dieu, qui conféra à Jésus la chose même signifiée par son nom ; par l'Ange, qui l'annonça ; par Marie, qui l'ordonna ; par Joseph, qui exécuta cet ordre. »
Le fait que saint Joseph reçut l'ordre d'imposer au Sauveur le nom béni de Jésus n'est certes pas sans une importante signification. Le ciel voulait démontrer par là que, bien que Jésus ne fût pas né de Joseph, celui-ci néanmoins devait être considéré comme son Père. C'est bien la remarque que fait saint Chrysostome quand, s'adressant à Joseph, il lui dit[201] : « Vous n'avez pas eu part dans cet enfantement, puisque la Vierge est restée intacte ; et cependant je vous reconnais sans difficulté l'attribut propre aux pères, et qui n'offusque en rien la dignité de la Vierge, c'est-à-dire ; que vous donniez son nom au nouveau-né.»


Saint Joseph présent à l'adoration des Mages[202]

On s'est demandé parfois si saint Joseph fut présent à l'adoration des Mages, car l'Ecriture ne fait pas mention de lui en cette circonstance ; d'autre part, il semblerait qu'il y eût eu danger à ce que les Mages, le voyant aux côtés de Marie, ne le prissent pour le père de Jésus selon la nature.
Mais il est très probable, pour ne pas dire absolument certain, que le Seigneur, dans sa grande bonté, a voulu donner au saint Patriarche la consolation de voir, de ses propres yeux, ce mystère de la vocation des Gentils à la foi, de constater les triomphes de la grâce sur les cœurs de ces nobles personnages et d'envisager déjà les futures victoires du Christ sur le paganisme.
En effet, cette récompense semblait bien due à la grande foi du Père putatif de Jésus, qui n'avait pas hésité à croire aux paroles de l'Ange, quand celui-ci lui annonça la mission rédemptrice de l'Enfant qui devait naître[203] ; aussi était-il juste qu'il constatât de ses propres yeux les prémices de cette grâce accordée aux Gentils. Ce n'est donc pas sans raison que, dans les anciennes peintures ou sculptures, représentant l'adoration des Mages, saint Joseph se voit souvent à côté de sa sainte Epouse, tous les deux entourant le divin Enfant de leurs adorations.
D'autre part, le silence des Ecritures n'est pas un argument contre la présence du saint Patriarche en cette circonstance, car nous savons que les écrivains sacrés n'ont eu généralement à cœur que de rapporter ce qui servait à établir ou à illustrer la foi chrétienne. Nous pouvons d'ailleurs tirer des Ecritures elles-mêmes un argument en faveur de notre thèse. Car si saint Luc dit expressément des pasteurs qu'ils « trouvèrent Marie et Joseph et l'Enfant placé dans la crèche[204] », pourquoi douterions-nous de la présence de l'Epoux de Marie à l'arrivée des Mages, puisque ce mystère était destiné à représenter la vocation des gentils à la vraie foi, de même que l'adoration des pasteurs avait eu pour but de symboliser celle du peuple Juif ?
Quant au danger, pour les Mages, de croire à une paternité naturelle de la part de saint Joseph par rapport au divin Enfant, disons d'abord que ce danger n'existait pas moins dans le cas des pasteurs. Nous pouvons d'ailleurs raisonnablement supposer que l'Esprit Saint, qui avait éclairé les uns et les autres touchant la divinité de l'Enfant Jésus, les aura également éclairés touchant sa conception virginale. Enfin, rappelons-nous que ce point de doctrine ne devait que plus tard être mis en relief dans l'Eglise.


Présentation de Jésus au Temple

Il nous faut maintenant parler du sublime office que remplit le glorieux Patriarche lors de la présentation de Jésus au Temple. On ne peut pas douter qu'il ne fût présent alors, car l'Ecriture, dans cette circonstance, parle indifféremment de Marie et de Joseph, et le rôle de ce dernier, à cette occasion, est bien fait pour rehausser son insigne dignité.
Saint Joseph présenta donc, conjointement avec Marie, l'Enfant Jésus au Seigneur dans le temple ; puis il offrit le sacrifice prescrit par la loi de Moïse. Voici comment s'exprime le Texte sacré [205] : « Quand les jours de la purification de Marie furent accomplis, selon la loi de Moïse, ils portèrent l'Enfant à Jérusalem, pour le présenter au Seigneur, selon qu'il est prescrit dans la loi du Seigneur : Tout enfant mâle premier-né sera consacré au Seigneur ! Et pour offrir, en sacrifice, selon qu'il est prescrit dans la loi du Seigneur, deux tourterelles, ou deux petits de colombes. »
Ce dernier précepte, comme, l'observe saint Thomas[206], était général et regardait tous, les nouveau-nés, et le sacrifice, dont il s'agit, avait pour objet l'expiation du péché légal dans lequel l'enfant avait été conçu et était né, aussi bien que sa consécration. C'était donc en même temps un sacrifice pour le péché et un holocauste, bien que, dans le cas de Notre-Seigneur, il ne pût être question de péché, puisque Marie n'avait pas conçu par l'opération d'un homme.
Le premier précepte regardait les seuls premiers-nés d'Israël, que le Seigneur s'était réservés quand il avait frappé les premiers-nés des Egyptiens : ceux-ci devaient donc être présentés au temple et consacrés au Seigneur ; puis, immédiatement après, une offrande de cinq sicles était faite pour les racheter, Dieu s'étant réservé toute la tribu de Lévi, au lieu des premiers-nés d'Israël.
Nous pouvons nous imaginer saint Joseph et sa chaste Épouse, accomplissant, avec perfection, quarante jours après la naissance du Sauveur, ces deux commandements, en esprit d'obéissance à la loi de Moïse.
Pour ce qui regarde l'accomplissement du premier commandement, les vertus qui ressortent le plus chez les saints époux, sont, pour ce qui regarde Marie, une humilité des plus profondes, la Vierge Mère n'invoquant aucune exemption à la loi ; dans saint Joseph, aussi bien que dans Marie, un esprit de parfaite générosité et d'entier abandon aux dispositions de la Providence par rapport à ce divin Enfant qui, bien qu'à des titres différents, leur appartenait, et qu'ils offraient, chacun de son côté, au Seigneur, préludant ainsi à la grande offrande de la Croix, à laquelle les saints Epoux assistaient déjà en esprit. Marie devait plus tard, sur le Calvaire, d'une manière très solennelle répéter, au nom de l'humanité tout entière, cette offrande ; pour saint Joseph, qui n'était pas destiné à assister au sanglant dénouement, son rôle devait consister à conserver et à nourrir, pour le jour du grand sacrifice, la divine Victime qu'il venait d'offrir au Seigneur.
Nous verrons plus tard[207] quelle profonde douleur, la révélation de la future passion de Jésus, faite alors par Siméon, causa dans l'âme du saint Patriarche, douleur qui l'accompagna pendant toute sa vie.


Fuite en Egypte

La douleur que saint Joseph éprouva lors de la présentation de Jésus au Temple, fut bientôt suivie par une autre angoisse, celle de devoir quitter la Terre Sainte et fuir en Egypte avec Jésus et Marie. Saint Matthieu prend soin de nous renseigner sur cet événement[208] : « Un Ange du Seigneur apparut pendant la nuit à Joseph, disant : Lève-toi, et prends l'Enfant et sa Mère, et fuis en Egypte, et restes-y jusqu'à ce que je te le dise ; car il arrivera qu'Hérode cherchera l'enfant pour le faire mourir. »
Les écrivains sacrés sont d'avis que l'Egypte fut choisie par Dieu comme lieu de refuge du Sauveur, afin que là précisément commençât la destruction du royaume de Satan, où le culte des idoles avait eu son origine. Aussi peut-on admettre que Jésus, entrant dans ce pays, ait, selon le mot d'Isaïe[209], ébranlé les statues des faux dieux, préparant ainsi le terrain pour une plus grande diffusion de la sainteté évangélique, dont les moines de la Thébaïde donnèrent de si lumineux exemples dans les premiers siècles de l'Eglise.
Quoi qu'il en soit, ce n'est pas peu de chose, pour, la gloire de saint Joseph, d'avoir eu, en sa qualité de gardien-né de la sainte Famille, l'insigne honneur de porter lui-même l'Enfant Jésus en Egypte, prenant ainsi part, comme ministre de la Rédemption, au bien spirituel que la présence du Sauveur devait susciter au milieu des gens de ce pays.
L'intérêt qui entoure toutes les circonstances de la vie de Notre-Seigneur a excité, chez les écrivains sacrés, le pieux désir de connaître la route qu'a suivie la sainte Famille pour se rendre de Bethléem en Egypte, l'endroit de sa demeure dans ce pays et le temps qu'elle y resta : questions qu'il est bien difficile de résoudre avec certitude.
Pour nous contenter du plus probable, disons que la voie de terre semble avoir été préférée par la sainte Famille à la voie de mer, qui ne pouvait guère répondre à la promptitude d'un départ précipité ordonné par l'Ange et exécuté ponctuellement. Aussi donc, rien ne s'oppose à ce qu'on admette, comme vérité historique, la pieuse légende qui nous représente le saint Patriarche guidant, par des chemins détournés, l'âne obéissant, portant Marie chargée de son cher et précieux fardeau, le petit Enfant Jésus.
Quant au lieu du séjour de la sainte Famille, il serait téméraire de s'écarter des données d'une vénérable tradition, qui indique Hermopolis ou Héliopolis, aujourd'hui Matarea ou Matarieh, comme étant cet endroit privilégié. Par contre, nous n'admettrons, qu'avec grande réserve, les prodiges qui, selon Sozomène[210] et d'autres auteurs, auraient été opérés dans le grand arbre que l'on montre encore aujourd'hui, dans les environs de l'ancienne Memphis.
Pour ce qu'est de la durée du séjour de la sainte Famille en Egypte, il est encore plus difficile de rien déterminer. Cependant, comme nous savons qu'Hérode mourut peu de temps après le massacre des saints Innocents, et que, d'ailleurs, après la mort de ce tyran, saint Joseph reçut l'ordre de retourner dans son pays, nous pouvons conclure que ce séjour ne fut pas aussi long qu'on le pense communément. Aussi, nous est-il difficile de nous rallier à l'opinion de saint Thomas, à savoir que ces saints personnages restèrent sept ans en Egypte : leur séjour dans ce pays fut, semble-t-il, de bien plus courte durée.
Quant à la vie de la sainte Famille en Egypte, l'Ecriture ne nous en dit rien ; mais nous pouvons bien nous imaginer ses souffrances et ses privations, pour peu que nous nous souvenions qu'elle se trouvait dans un pays étranger, loin de tous parents et de toutes connaissances ; qu'elle était au milieu de gens adonnés au culte du paganisme le plus prononcé ; enfin, qu'elle était privée des biens de ce monde : autant de considérations capables de nous faire aimer et estimer davantage le saint Patriarche, sur qui retombait la plus grande responsabilité et qui, par conséquent, ressentait, humainement parlant, tout le poids de ce dur exil.
L'ordre de retourner en Terre Sainte, apporta sans doute à saint Joseph un rayon de consolation. Il ne laissa pas toutefois d'être, pour lui, une nouvelle source d'angoisse, tant à cause des difficultés du long voyage, que de l'incertitude de l'avenir. II obéit néanmoins avec la même promptitude qu'il avait mise à s'éloigner de son pays ; puis, ne dédaignant pas de recourir aux lumières que pouvaient lui donner les informations recueillies sur sa route, et ayant appris qu'Archélaüs, un des fils d'Hérode le Grand, prince dur et cruel à l'égal de son père, régnait en Judée, il laissa de côté Bethléem, où la sainte Famille avait conçu le dessein de s'établir définitivement, et prenant, sur l'ordre du ciel, le chemin de la Galilée, vint s'établir à Nazareth. C'est ainsi que les événements humains, conduits par la main de la Providence, aboutissaient à la pleine vérification de la prophétie qui avait annoncé que le Messie s'appellerait Nazaréen.


Perte de Jésus au Temple

Après son retour de l'exil, la sainte Famille reprit, à Nazareth, son cours normal, fait de prières, de travail, de paix et de concorde. Les jours succédaient aux jours, des jours pleins de bonnes œuvres, de saints désirs, de mutuelle édification, le tout ordonné à la grande œuvre de la Rédemption du monde.
Le premier événement qui vint donner du relief à cette vie, si calme et cependant si riche en mérites, ressemblant si bien « aux eaux de Siloé qui coulent doucement[211] », fut la perte de Jésus au Temple.
De même que l'épisode de la fuite en Egypte servit à mettre en évidence la place occupée par saint Joseph dans la sainte Famille, de même aussi l'événement dont nous allons nous occuper, nous fera voir encore plus clairement la vérité des glorieux titres donnés au saint Patriarche, d'Epoux de Marie et de Père de Jésus-Christ.
Après le douloureux événement de la présentation de Jésus au Temple, où Siméon révéla aux saints Epoux la future passion du Sauveur, et celui de la fuite en Egypte avec toutes ses souffrances, l'Ecriture nous présente, dans le mystère qui nous occupe, un nouvel épisode, source d'une angoisse des plus douloureuses dans la vie de Joseph et de Marie. « Les parents (de Jésus), nous dit saint Luc[212], allaient tous les ans à Jérusalem, au jour solennel de la Pâque. Et lorsque Jésus fut âgé de douze ans, ils montèrent à Jérusalem, selon la coutume de la fête ; puis, les jours de la fête étant passés, lorsqu'ils s'en retournèrent, l'enfant Jésus resta à Jérusalem, et, ses parents ne s'en aperçurent pas. Et pensant qu'il était avec ceux de leur compagnie, ils marchèrent durant un jour, et ils le cherchaient parmi leurs parents et leurs connaissances. Mais ne le trouvant pas, ils revinrent à Jérusalem, en le cherchant. Et il arriva qu'après trois jours ils le trouvèrent dans le Temple, assis au milieu des docteurs, les écoutant et les interrogeant. Et tous ceux qui l'entendaient étaient ravis de sa sagesse et de ses réponses. Et en le voyant, ils furent étonnés. Et sa mère lui dit : Mon fils, pourquoi as-tu agi ainsi avec nous ? Voici que ton père et moi nous te cherchions, tout affligés. Il leur dit : Pourquoi me cherchiez-vous ? Ne saviez-vous pas qu'il faut que je sois aux affaires de mon Père ? Mais ils ne comprirent pas ce qu'il leur disait .»
Deux faits ressortent clairement de ce récit scripturaire : le premier est la coutume des parents de Jésus de se rendre tous les ans à Jérusalem, sans qu'il soit fait mention du divin Enfant ; le second regarde tout spécialement le Sauveur lui-même.
Pour ce qui est du premier fait, on peut à peine soutenir l'opinion de quelques écrivains, qui ont cru que Jésus accompagnait tous les ans ses parents dans la ville sainte, cette hypothèse ne s'accordant guère avec les paroles du texte sacré. Il est d'ailleurs difficile de l'admettre, si l'on songe à la tendre constitution d'un enfant au-dessous de douze ans. Dans le cas de Notre-Seigneur, une raison spéciale s'opposait à un tel voyage, la crainte qu'Archélaüs, qui mourut probablement vers la dixième année du Christ, ne mît à mort l'Enfant divin, dont il est certain qu'il n'avait pas oublié l'existence.
Quoi qu'il en soit, nous voyons resplendir ici, d'une nouvelle lumière, les relations de saint Joseph avec Jésus-Christ : premièrement, dans ce fait que le Sauveur, en accompagnant à Jérusalem, comme faisaient les autres enfants, celui qu'il appelait son Père, se reconnaissait par là comme son propre fils ; secondement, saint Joseph, à son tour, en recherchant avec tant de diligence, en compagnie de Marie, le divin enfant Jésus, montrait bien qu'il avait à cœur de remplir, envers lui, l'office d'un père très aimant ; troisièmement, la douleur que, selon le témoignage de Marie, le saint Patriarche, ressentit de cette perte, et l'intense joie qu'ensuite il éprouva d'avoir retrouvé le Sauveur, sont une nouvelle preuve que c'était à lui précisément qu'appartenait le devoir de veiller sur la vie du jeune Messie.
Saint Bonaventure nous explique comment cette perte de Jésus put avoir lieu, sans que ses parents s'en aperçussent et sans qu'il y eût aucune faute de leur part. « La coutume était, dit-il[213], que, dans les processions et les voyages, les hommes et les femmes marchassent en groupes séparés, tandis que les enfants pouvaient se joindre à l'un ou à l'autre de ces groupes. Marie put donc penser que Jésus était avec son père, et Joseph, vice versa, qu'il était avec sa Mère. » Bien qu'il n'y eut donc aucune négligence de leur part, ils le cherchèrent avec soin, et avec toute la confiance que leur inspirait la rectitude de leurs consciences.
La ferveur des saints Epoux fut récompensée. Le troisième jour, ils retrouvèrent le divin Enfant dans le Temple, au milieu des Docteurs, écoutant et interrogeant ceux-ci, en réalité, les instruisant des secrets de la vie spirituelle.
Mais la douleur cuisante qu'avaient ressentie Joseph et Marie avait besoin de s'épancher. C'est la Vierge sainte qui exprime, en accents émus, la peine cruelle qu'elle et saint Joseph ont éprouvée. La réponse du Sauveur à ses paroles n'est pas un reproche, ni même une expression d'étonnement. C'est une manière persuasive d'instruire, manière familière aux orientaux. Les mots, ne saviez-vous pas, qui chez nous équivaudraient à vous auriez du savoir, dans la bouche du Sauveur veulent dire simplement sachez. Celui qui, par ses judicieuses questions avait instruit les célèbres Docteurs dans le Temple, révèle maintenant à ses parents bien-aimés les secrets du royaume des cieux. Eux ne comprennent pas encore, dans toute leur ampleur, la portée de ces mots : « Il faut que je sois aux affaires de mon Père » ; et cependant cette simple proposition, tombée des lèvres de Jésus, leur ouvre de nouveaux horizons et fournit à leur intelligence une nourriture céleste des plus salutaires. Le maître par excellence ne devait plus cesser d'instruire Marie et Joseph sur les grands et profonds mystères de sa mission rédemptrice.


De quelle manière Jésus fut-il soumis à saint Joseph

Pour connaître pleinement les relations de saint Joseph avec le Sauveur du monde, il nous faut encore examiner dans quel sens et jusqu'à quel point il est dit de lui qu'il « leur était soumis[214] ».
D'abord, il faut exclure, ainsi que nous l'avons noté en parlant de la très sainte Vierge, une soumission de bonté dans Jésus par rapport à saint Joseph ; au contraire, c'était de Jésus même, de son fils bien-aimé, que partaient les fleuves de grâce qui inondaient l'âme du saint Patriarche.
On ne peut pas non plus parler ici de soumission d'obéissance. Jésus-Christ, le Roi de l'univers, n'était tenu à obéir à aucune créature : au contraire, Marie et Joseph lui devaient la pleine et entière soumission de leurs volontés. Si donc il est dit que Jésus obéissait à ses parents, ceci doit s'entendre d'une soumission spontanée de sa volonté à la leur, dans le sens où nous disons que Dieu lui-même, fait la volonté de ceux qui le craignent[215].
Mais si l'on ne peut admettre, dans Notre-Seigneur, par rapport à saint Joseph, une soumission de bonté ou de volonté, il faut cependant reconnaître qu'il devait au saint Patriarche, et cela par devoir strict, une soumission de piété, consistant en ce que les enfants sont tenus, selon l'ordre de la nature, à rendre à leurs parents une sorte de culte se traduisant en témoignages de révérence intérieurs et extérieurs. Ce devoir de piété, qui oblige tous les enfants, en amène d'autres encore : celui de secourir leurs parents dans la pauvreté, de les assister dans la maladie, de les consoler à la mort. C'est ainsi qu'on représente, et avec raison, Notre-Seigneur et sa sainte Mère entourant de leurs soins et de leur affection le glorieux Patriarche au moment de sa mort, et lui prodiguant alors les plus douces consolations.
Nous pouvons déduire, de tout ce que nous avons dit, combien est grande l'excellence de saint Joseph, que non seulement la Reine des cieux, mais encore le Créateur de l'univers tout entier, se sont fait un devoir d'entourer de leur vénération et dont ils ont exécuté ponctuellement les dispositions qu'il prenait à leur égard.
Gardons-nous cependant de rien exagérer, en disant, par exemple, avec quelque auteur, que saint Joseph tenait dans la sainte Famille la place du Père éternel, ou qu'il y représentait, d'une manière visible, ses infinies perfections. Quelle que fût l'autorité de saint Joseph sur l'Enfant Jésus, elle n'est jamais à comparer à celle de Dieu ; mais aussi faut-il nous rappeler que quand nous nommons le Père éternel dans les œuvres divines ad extra, comme c'est ici le cas, ce nom Père doit être pris essentiellement, et non pas notionellement ou personnellement. Aucune créature ne peut donc formellement représenter le Père, c'est-à-dire, la première personne de la sainte Trinité ; mais elle peut représenter, dans un sens analogue et non univoque, les perfections des trois divines personnes en tant qu'elles sont une seule et même chose dans l'unité de nature.


Progrès de saint Joseph dans la vertu

L'Ecriture ne nous dit pas combien de temps vécut saint Joseph à Nazareth, en compagnie de Jésus et Marie. Mais quelle que fût la durée de ce séjour, de quels trésors de grâce cette compagnie ne dut-elle pas enrichir l'âme du saint Patriarche !
Les dispositions intérieures de saint Joseph faisaient qu'il était porté spontanément à croître sans cesse dans l'amour de Dieu et à le servir fidèlement. Il ne pouvait donc faire autrement que de tirer un grand profit de son contact intime et continuel avec le Verbe incarné. Plus on approche d'un prince, mieux on reçoit l'influence de ce principe même. Ceci est d'autant plus vrai, que Jésus aimait Joseph au-dessus de toute créature, à l'exception de Marie : or l'amour de Jésus produit en nous des grâces de sanctification et de salut, en proportion de son intensité.
Marie avait, elle aussi, le plus grand amour pour Joseph. Joseph était pour elle, après Jésus, le premier objet qu'elle proposait à Dieu dans ses prières, et les prières de Marie sont toujours aussi efficaces qu'elles sont ferventes.
S'il est vrai, d'autre part, que les entretiens et les exemples des personnes saintes ont une force spéciale pour nous porter à la vertu et à la piété, quels motifs ne dut pas avoir saint Joseph, pour croître continuellement en grâce et en sainteté, dans les sujets d'édification qui, lui étaient continuellement donnés par Jésus, son fils putatif, et par Marie, son épouse chérie !
Il nous faut maintenant passer à la seconde partie de notre ouvrage, où nous traiterons des perfections personnelles du saint Patriarche. Nous verrons comment Dieu aima tellement son père putatif, qu'il voulut l'élever au-dessus de tous les Anges et de tous les saints, lui donnant la première place après sa chaste Epouse. Nous apprendrons comment Dieu ne se lasse jamais de récompenser ceux qui, appelés à son service, remplissent avec fidélité la tâche qui leur a été confiée : car « il y a gloire et richesses dans sa maison, et sa justice demeure dans tous les siècles des siècles[216] ».

DEUXIÈME PARTIE - PERFECTIONS DE SAINT JOSEPH

INTRODUCTION

« Où pourrons-nous trouver un tel homme qui soit rempli de l'Esprit de Dieu ?
Gen., XLI, 38.


Perfection des œuvres divines

Nous avons vu, dans la première partie de cet ouvrage, comment le glorieux saint Joseph fut l'objet des complaisances du Très-Haut, qui, en le prédestinant à la dignité d'Epoux de la Mère de Dieu, lui conférait une place de choix dans l'œuvre de l'incarnation, l'appelant à participer aux privilèges de Marie et à ceux de Jésus, et à travailler avec eux au rachat du monde.
Mais les œuvres de Dieu sont parfaites, dans ce sens que, quand il appelle une créature raisonnable à une dignité, spéciale, il lui accorde en abondance ses grâces et ses dons, pour la rendre capable de remplir dignement la mission qu'il lui a confiée. C'est ce que nous voyons excellemment vérifié dans Jésus et Marie : dans Jésus qui, étant prédestiné à être le vrai Fils de Dieu, reçut une grâce infinie, s'étendant à tous les effets que la grâce peut jamais produire ; dans Marie qui, étant choisie pour être la Mère de Dieu, reçut, de son côté, une telle abondance de grâce, qu'elle mérita d'engendrer, de nourrir et d'offrir son Créateur pour le salut du monde.
Il nous faut donc examiner maintenant, à la lumière de la sainte théologie, quelles grâces, quels privilèges le saint Patriarche reçut du ciel en harmonie avec sa haute dignité d'Epoux de Marie et de Père putatif de Jésus-Christ.


Danger à éviter en traitant des privilèges de saint Joseph

Mais avant d'entrer dans l'examen de la question, il nous faut prémunir le lecteur, comme nous l'avons fait au commencement de la première partie, contre un danger que certains écrivains, plus pieux que judicieux, n'ont pas suffisamment évité. Partant de ce principe que, plus une créature raisonnable est élevée en dignité, plus on doit lui attribuer de grâces et de privilèges, ils en ont conclu a priori, que si certains saints personnages ont été gratifiés par Dieu de quelques privilèges spéciaux, ceux-ci n'ont pas dû manquer au glorieux Patriarche. Ainsi, le don des miracles ayant été maintes fois accordé par Dieu à quelque illustre prédicateur de la foi, a fortiori, disent-ils, saint Joseph a dû, lui aussi, posséder ce don ; ou bien, de ce que saint Jean-Baptiste a été sanctifié dans le sein de sa mère, on imagine que le saint Patriarche n'a pas dû être privé d'un si glorieux privilège.
Un tel raisonnement n'est nullement en harmonie avec les voies de la Providence, qui, dans la distribution de ses dons, ne procède pas d'une manière absolue, mais a toujours en vue la fin pour laquelle ces mêmes dons sont ordonnés. C'est d'ailleurs ce que nous enseigne saint Paul, quand il nous dit qu'il y a des « divisions, c'est-à-dire des diversités de grâces[217] » ; ce qui veut dire que les grâces et privilèges accordés par Dieu à ses créatures se mesurent selon la fin que lui-même s'est proposée.
Ainsi donc, en parlant des perfections et des privilèges de saint Joseph, nous aurons soin de mettre un frein à notre imagination et de n'attribuer à l'Epoux de Marie que les privilèges qu'une stricte théologie nous autorise à lui reconnaître. Ces privilèges, d'ailleurs, sont déjà si grands en eux-mêmes,, qu'il n'est pas besoin de recourir à de faux ornements qui, au lieu de rehausser la gloire du saint Patriarche, ne feraient que l'abaisser à nos yeux. Dans une belle collection d'objets d'or et de diamant, le clinquant et l'oripeau ne sont pas à leur place.


Questions à traiter dans cette seconde partie

Pour développer, comme il convient, la question des perfections de saint Joseph, nous devrons commencer par examiner quelle fut son incomparable sainteté ; en second lieu, nous traiterons de la grâce et de la science dont il plut à la Providence d'orner son âme très sainte ; troisièmement, nous parlerons en détail de ses vertus et des dons du Saint-Esprit dont il fut gratifié ; quatrièmement, nous rappellerons les grandes douleurs qu'il a dû supporter en compagnie de Marie et de Jésus ; cinquièmement, nous traiterons de ses perfections corporelles ; sixièmement, de sa perpétuelle virginité ; septièmement, de sa mort bienheureuse, et enfin, huitièmement, de sa résurrection et de la gloire dont il jouit dans le ciel.



CHAPITRE PREMIER - INCOMPARABLE SAINTETÉ DE SAINT JOSEPH

Sainteté ascendante de saint Joseph

Ce n'est pas sans une certaine appréhension que nous nous apprêtons à parler de l'incomparable sainteté du glorieux Patriarche saint Joseph. Cette sainteté étant un reflet de celle de sa très chaste épouse, et les perfections de la Vierge toute sainte étant bien au-dessus de tout ce que nous pouvons imaginer, il s'ensuit que nous ne pouvons entreprendre qu'avec une certaine crainte l'étude de la sainteté du glorieux Patriarche. Nous tâcherons cependant de le faire, en nous servant des données de la théologie et de la Tradition catholique à ce sujet.
Mais, comme la sainteté de l'Epoux de Marie se présente à nous dans un ordre toujours ascendant, pour procéder avec ordre dans cette grave question, il nous faudra d'abord examiner quel fut le moyen choisi par Dieu pour effectuer le premier stage de la sanctification du saint Patriarche. Nous verrons ensuite comment eut lieu sa progression ininterrompue dans la perfection, et nous examinerons ce qu'il faut dire, à son égard, de ce fruit malheureux du péché originel, qu'en langage théologique on appelle le foyer de la concupiscence, fomes concupiscentiae ; nous passerons ensuite à considérer le privilège de l'impeccabililé dont il plut à Dieu, croyons-nous, de doter son âme bienheureuse ; enfin nous étudierons de quelle manière cette confirmation en grâce s'est effectuée dans l'âme bénie du saint Patriarche.


Saint Joseph ne fut pas conçu sans péché originel

Pour commencer par la conception de saint Joseph, il nous faut d'abord exclure l'opinion de quelques auteurs qui, pour maintenir, entre les deux saints Epoux, une plus grande ressemblance, ont affirmé que saint Joseph, non moins que Marie, n'a été, dans sa conception, l'esclave du péché originel.
Cette opinion ne peut se soutenir en aucune manière. Les paroles de saint Paul[218] : « Tous les hommes ont péché en Adam », n'admettent aucune exception, sauf dans les cas de Notre-Seigneur et de la très sainte Vierge. Notre-Seigneur, ayant été conçu par l'opération du Saint-Esprit, fut exempt de tout péché de nature ; la très Sainte Vierge, en raison des futurs mérites de Jésus-Christ, en fut également préservée dans sa conception. Mais, en vertu même de la déclaration formelle de l'Eglise, parlant dans son cas, d'un privilège singulier, il faut exclure évidemment de ce même privilège toute autre personne. D'ailleurs, rien, dans l'Ecriture sainte comme dans la tradition, ne nous autorise à reconnaître que le saint Patriarche ait été conçu sans péché originel. D'autre part, la raison invoquée par les fauteurs de cette opinion, à savoir que saint Joseph appartient intrinsèquement à l'ordre de l'Incarnation, manque de fondement. Saint Joseph, nous l'avons dit, n'appartient pas intrinsèquement à l'ordre de l'Incarnation, le Verbe incarné n'ayant pas été formé de lui, comme il le fut de son Epouse la Vierge Marie. D'ailleurs, il n'est pas nécessaire que les époux se ressemblent entièrement, comme le voudraient nos adversaires. Enfin, le privilège d'une conception immaculée était dû à Marie, non pas tant parce que le Verbe devait se faire chair en elle, qu'à cause de la sublime dignité de Corédemptrice du genre humain[219], dignité que saint Joseph ne devait partager avec elle que dans un sens assez restreint.
Qu'on ne dise pas que la ressemblance que nous excluons ici, est au contraire inculquée dans l'Ecriture, qui fait dire à Dieu[220] : « Faisons à Adam un aide semblable à lui » ; car, comme l'explique très bien saint Thomas[221], la ressemblance dont il est ici question ne regarde pas l'âme, mais le corps, ou plutôt la propagation du genre humain, pour laquelle la présence du sexe féminin était nécessaire.


Saint Joseph ne fut pas sanctifié dans le sein de sa mère

Si l'opinion qui voudrait que saint Joseph ait été conçu, comme Marie, sans péché originel, ne peut se soutenir, peut-on du moins admettre qu'il ait été, comme saint Jean-Baptiste, sanctifié dans le sein de sa mère ?
Plusieurs auteurs, parmi lesquels Gerson, Isidore de Isolanis, Bernardin de Busto et saint Alphonse de Liguori, ont cru pouvoir admettre cette hypothèse, se fondant sur cette considération, que le futur Epoux de Marie et Père nourricier de Jésus dut être sanctifié d'une manière supérieure à celle des autres Saints, qui ne sont purifiés du péché originel qu'après leur naissance. D'ailleurs, observent-ils, si ce privilège a été accordé à quelques grands Saints, comme à Jérémie et à Jean-Baptiste, il n'a pu être refusé à saint Joseph, dont la prédestination, nous l'avons dit, surpasse de beaucoup pelle de ces illustres personnages.
Mais notre réponse doit être négative : on ne peut pas affirmer que saint Joseph, quelque singulière qu'ait été sa prédestination, ait été sanctifié dans le sein de sa mère.
Saint Thomas, avec sa lucidité habituelle, nous explique pourquoi nous ne devons pas admettre l'opinion de la sanctification de saint Joseph avant sa naissance. « Les privilèges gracieux, dit-il[222], accordés à quelques individus en dehors de la loi commune, ont pour raison d'être et pour objectif l'utilité des hommes, selon ce mot de saint Paul[223] : A chacun est donnée la manifestation de l'Esprit pour l'utilité commune, Or, aucune utilité ne proviendrait aux hommes du fait de la sanctification d'un individu dans le sein de sa mère, à moins qu'elle ne soit manifestée à l'Eglise. » D'autre part, l'hypothèse de la sanctification de saint Joseph avant sa naissance n'a pour elle aucun appui, soit dans l'Ecriture, soit dans les définitions dogmatiques ; aussi manque-t-elle de fondement solide en théologie, comme s'exprime Benoît XIV[224].
C'est en vain qu'on voudrait faire appel au titre de juste donné par saint Matthieu au saint Epoux de Marie. Cette justice regarde, d'une manière générale, la vie ordinaire du saint Patriarche et ne s'étend pas nécessairement à la période qui a précédé sa naissance. Il ne faudrait pas non plus insister sur la future dignité du saint Patriarche, qui demandait chez lui, il est vrai, une sainteté plus qu'ordinaire, mais seulement pour le temps où il devait remplir la mission à laquelle Dieu l'avait destiné. Le cas de la très sainte Vierge, au contraire, est bien différent. Sa sanctification dans le sein de sa mère était une conséquence nécessaire de son Immaculée Conception. Cette créature toute privilégiée jouit d'ailleurs de l'usage de la raison dès le premier moment de sa conception, chose que l'on ne peut affirmer de saint Joseph.
Retenons au surplus que d'aucun Saint, si ce n'est de saint Jean-Baptiste, on ne peut dire en toute sûreté qu'il ait été sanctifié dans le sein de sa mère.
Pour le seul Précurseur nous avons le témoignage irréfragable de l'Ecriture. Si plusieurs auteurs, parmi lesquels saint Augustin, saint Thomas et saint François de Sales, ont cru pouvoir affirmer la même chose de Jérémie, c'est qu'ils ont cru pouvoir interpréter ces mots[225] : « Avant que tu fusses sorti du sein de ta mère, je t'ai sanctifié », dans le sens d'une sanctification par la grâce, tandis que le mot sanctifier, dans le langage scripturaire, signifie plutôt destiner ou députer quelqu'un à un office tout particulier ; et c'est précisément ce que Dieu voulait faire entendre à Jérémie par les paroles que nous venons de citer, de même que Notre-Seigneur disait de lui-même[226] : « Et je me sanctifie moi-même pour eux », c'est-à-dire, comme l'explique saint Thomas[227], je m'offre en sacrifice pour eux.
Il est vrai que quelques auteurs comprennent, dans le même privilège, outre saint Joseph et Jérémie, plusieurs autres Saints, comme Moïse, David, saint Paul, saint Jacques, dit le frère de Notre-Seigneur, et d'autres Saints encore, pour qui ces auteurs avaient une dévotion spéciale. Mais comme ce sont là des assertions gratuites, il n'est nullement nécessaire de nous y arrêter. Que si quelque écrivain de marque a parfois affirmé de quelque personnage illustre qu'il a été, dès le sein de sa mère, l'objet des complaisances du Très-Haut, cette expression et d'autres semblables doivent s'entendre dans le sens d'une dilection spéciale ab æterno de la part de Dieu envers cet individu privilégié : et c'est précisément ainsi que doit s'entendre ce passage du Psaume[228] : « Seigneur, vous l'avez prévenu des plus douces bénédictions. »


Moyen par lequel saint Joseph fut purifié du péché originel

De tout ce que nous venons de dire, il résulte clairement que saint Joseph ne fut pas sanctifié avant sa naissance. Il nous faut donc maintenant rechercher par quel moyen il fut délivré du péché originel et fait enfant de Dieu et héritier du ciel. Ce moyen ne fut autre que le rite institué à cette fin dans l'Ancien Testament, le rite de la circoncision, accompli le huitième jour après la naissance de l'enfant, rite auquel, comme aux autres sacrements de la loi de Moïse, était attaché le don de la grâce sanctifiante, non d'une manière physique et instrumentale, comme c'est le cas pour les sacrements de la loi nouvelle, mais d'une manière morale ; Dieu ayant promis d'accorder la grâce sanctifiante, qui efface le péché originel, à condition que le rite voulu par Lui fût accompli.
Ce rite était donc alors la condition sine qua non de régénération spirituelle pour tous les enfants des Hébreux. Aussi produisait-il un effet égal chez tous ceux qui le recevaient ; de même que, chez nous, le baptême produit, chez tous les enfants qui le reçoivent avant l'âge de raison, des fruits égaux. C'est pourquoi il n'y avait rien qui distinguât, par rapport à la quantité de grâce sanctifiante reçue à ce moment, le petit Joseph de tous les autres enfants également circoncis. Ce ne fut qu'au premier moment où, ayant atteint l'usage de la raison, il se tourna vers Dieu, comme tous les hommes sont alors tenus à faire, qu'il se distingua d'eux, par la ferveur de son amour envers Dieu, ferveur qui lui valut une augmentation considérable de grâce.


Premier acte d'amour de saint Joseph envers Dieu

La sainte théologie, par son oracle autorisé, saint Thomas d'Aquin[229], nous enseigne qu'il est du devoir de l'enfant, dès qu'il arrive à l'usage de la raison, de se tourner vers Dieu, et de faire un acte au moins implicite d'amour envers Lui, dirigeant vers ce suprême Seigneur toute sa vie et toutes ses actions. A cette fin, il reçoit des lumières spéciales. S'il y correspond, la grâce vient orner son âme, s'il n'est pas encore régénéré par le rite sacramentel ; dans le cas contraire, cette grâce est augmentée chez lui en proportion de la ferveur avec laquelle il se tourne vers Dieu. Si l'âme de l'enfant ne répondait pas à cette grâce, elle contracterait un péché grave, dont la répercussion se ferait sentir par de funestes conséquences.
Or, nous pouvons retenir que l'âme privilégiée du petit enfant Joseph, sous l'influence d'une grâce très efficace, se tourna vers Dieu à ce moment, avec toute l'ardeur dont elle était capable, de manière à dépasser de beaucoup tous les autres enfants qui, comme lui, avaient participé au rite de la circoncision. Cette surabondance de grâce, qui convenait si bien au futur époux de Marie, devait cependant aller toujours en augmentant ; car saint Joseph, depuis ce moment, ne devait perdre aucune occasion de s'unir toujours plus étroitement à la source de tout bien par la pratique surtout des trois vertus, qui resplendirent jadis dans le Joseph de l'Ancien Testament, et qui, nous pouvons le croire, furent plus diligemment aimées et cultivées par Celui qui deviendrait un jour le Père nourricier de Jésus.
La première de ces vertus fut l'esprit de prière, qui entraîne avec soi la certitude du secours divin ; la seconde, le soin de conserver la virginité, par quoi l'homme pourvoit à l'intégrité de l'esprit et de la chair ; la troisième, une certaine constance de travail, pour échapper aux pièges de l'oisiveté, qui est, nous dit l'Ecriture, la mère de bien des vices. On peut donc appliquer au saint Patriarche, d'abord, par rapport à la prière, le passage suivant de l'Ecriture sainte[230] : « J'ai crié vers vous, ô Seigneur, et le matin ma prière ira au-devant de vous » ; pour ce qui concerne la chasteté, ces paroles de Tobie ont ici leur place[231] : « Vous savez, ô Seigneur, que j'ai gardé mon âme pure de toute concupiscence » ; enfin, par rapport à l'application des membres au travail, nous avons la recommandation de l'Ecclésiaste[232] : « Tout ce que peut faire ta main, exécute-le avec diligence ; car il n'y a ni œuvre, ni raison, ni sagesse, ni science dans le monde d'au-delà où tu te hâtes d'arriver », c'est-à-dire, après cette vie, quand toute occasion de mériter viendra à cesser.
C'est donc ainsi que s'exerçait incessamment, dans la pratique des vertus, le jeune enfant Joseph qui, de cette manière, s'approchait toujours davantage de ce degré d'insigne perfection qui convenait au futur Epoux de la très sainte Vierge, et qui devait lui mériter le titre d'homme juste par excellence ; aussi peut-on lui appliquer en toute vérité ces mots que la Genèse rapporte de l'ancien Joseph[233] : « Le Seigneur était avec lui et dirigeait toutes ses œuvres. »


Extinction du foyer ou levain (fomes) de la concupiscence en saint Joseph

De ce que nous venons d'enseigner sur la conception de saint Joseph, à savoir qu'il n'a pas été exempt du péché originel, mais qu'il en fut délivré par la circoncision, peut-on déduire qu'il fut comme nous, sous l'empire de la concupiscence, c'est-à-dire de ce foyer ou levain du mal que les Pères appellent quelquefois un tyran, un démon inné, la source toujours vive de mauvais désirs, et qui, même chez les baptisés, continue à exister ad agonem, c'est-à-dire, pour l'exercice de la vertu, comme l'enseigne le saint Concile de Trente[234] ?
Quelques écrivains sacrés, parmi lesquels on compte Salmeron, saint Pierre Canisius et Carthagène, ont cru pouvoir affirmer que saint Joseph, comme sa sainte Epouse, fut entièrement délivré, au moment de sa première sanctification, de ce foyer de concupiscence, afin de pouvoir ressembler davantage à Marie, et mieux remplir envers Jésus, l'office de Père nourricier. D'autres auteurs, parmi lesquels il faut nommer, en premier lieu, Théophile Raynaud, ont, au contraire, admis chez saint Joseph, ce même foyer de concupiscence toujours en activité pour l'incliner au mal, comme c'est notre cas. La vérité se trouve entre ces deux opinions. Notre pensée est que le foyer de la concupiscence subsista réellement en saint Joseph, mais qu'il fut lié, c'est-à-dire qu'il n'eut pas chez lui cette liberté d'action qu'il a généralement chez tous les hommes. Ceci, dans le langage scolastique, s'exprime en disant que ce foyer exista dans le saint Patriarche in actu primo, mais non pas in actu secundo, ce qui revient à dire qu'il ne se traduisit pas chez lui en actes condamnables. Il nous faut démontrer ces deux aspects de notre proposition.
D'abord, nous disons que le foyer de concupiscence ne fut pas enlevé (sublatus) en saint Joseph. En effet, ce foyer est une conséquence nécessaire de notre nature déchue ; c'est une disposition, en soi déréglée, qui a sa raison d'être précisément dans le péché originel, et que le baptême lui-même n'enlève pas. Dans ces conditions, ôter de l'âme cette disposition au péché serait une dérogation à l'ordre des choses, c'est-à-dire un vrai miracle : or, une des conditions du miracle est qu'il soit visible, ayant pour but de promouvoir la gloire de Dieu. Donc, comme rien ne nous dit que saint Joseph fut exempt de cette loi de la chair, ainsi que l'appelle saint Paul[235] ; nous ne sommes pas autorisés à reconnaître, dans l'Epoux de Marie, cet insigne privilège.
Mais, dira-t-on, ne reconnaissons-nous pas en Marie elle-même, une parfaite exemption, ou délivrance de ce foyer de concupiscence, sans cependant que nous en ayons des preuves extérieures ?
Nous répondons que tout autre est le cas de la très sainte Vierge. Par un privilège unique, elle fut exempte du péché originel ; elle ne devait donc point contracter ce qui, en soi, est comme l'apanage de ce péché ; aussi l'exemption du foyer en Marie ne fut-elle pas un miracle à part, mais la conséquence naturelle de l'Immaculée Conception.
Ce foyer, cependant, fut lié chez le saint Patriarche, de telle sorte qu'il ne se traduisit jamais en actes. Ce fut là l'effet d'une double cause : d'abord, d'une grâce très abondante, dont le Saint-Esprit avait enrichi son âme bénie ; ensuite, et surtout d'une assistance tourte particulière de la divine Providence, qui ne cessa de veiller sur son fidèle serviteur, pour empêcher tout mouvement désordonné des facultés inférieures contre la raison et la prémunir ainsi contre toute faute vénielle.
Notons bien que la première cause, c'est-à-dire la grâce, n'aurait pas été suffisante en elle-même. Car la grâce donnée à l'homme après le péché n'exclut pas les mouvements désordonnés de la concupiscence, contrairement à ce qu'aurait produit la grâce dans l'état de justice originelle ou de nature intègre, puisque l'homme aurait pu, dans cet état, éviter toute rébellion de la chair contre l'esprit. Pour saint Joseph, il fallait donc une assistance spéciale du Saint-Esprit pour qu'il ne ressentît aucun de ces mouvements déréglés qui affligent si douloureusement les âmes spirituelles. Or cette assistance, qui n'était pas un miracle, lui fut largement assurée, en raison de la haute mission à laquelle il était destiné.
Il fallait aussi que saint Joseph fût prémuni, par la vertu d'En-Haut, contre tout mouvement déréglé, si imperceptible qu'on le conçoive, auquel la cohabitation de Marie aurait pu donner origine dans son âme. Le compagnon de la plus pure de toutes les vierges devant, lui aussi, être le plus pur de tous les hommes. Non qu'il y eût à craindre que la beauté de Marie fût pour lui une occasion de péché, comme l'ont cru certains auteurs, entre autres le célèbre Gerson. Cette beauté, comme le remarque Denys le Chartreux, était si pure, si chaste et si divine, qu'elle ne pouvait que porter à la vertu ceux qui en étaient les heureux témoins. Mais d'autres causes auraient pu susciter, dans l'âme de Joseph, des mouvements déréglés ; or il fallait que l'Epoux fût, surtout en ce qui concerne la chasteté, digne de tous points de son Epouse toute pure et toute sainte.
On peut se demander dans quelle circonstance de la vie de saint Joseph le foyer, dont nous parlons, a été lié, de manière à ne pas se produire en acte.
Nous répondons que ce fut au moment où, ayant atteint l'usage de raison, il se tourna vers Dieu, comme nous l'avons expliqué[236], avec toutes les forces de son âme, pour se consacrer tout entier à lui. Jusqu'à cette époque, ce privilège ne lui était pas nécessaire, puisque, chez l'enfant qui n'a pas encore atteint l'âge de la raison, le foyer de concupiscence ne peut, faute de responsabilité, exercer son action délétère sur son âme ; d'autre part, comme saint Joseph devait, dès ce moment, se préparer, par une sainteté sans tache, à sa haute et si délicate mission d'Epoux de Marie, il convenait qu'il fût dès lors exempt de toute attaque de ce subtil et dangereux ennemi.


Impeccabilité de saint Joseph

Du fait que le foyer de la concupiscence fut, pour ainsi dire, emprisonné dans saint Joseph, nous sommes amenés spontanément à parler de son impeccabilité. Car, n'ayant pas connu, comme nous, les attaques des mauvaises passions, il n'eut pas l'occasion de tomber dans ces innombrables fautes vénielles, qui obscurcissent continuellement le firmament de notre vie spirituelle.
Ce privilège de l'impeccabilité semble bien requis par la double mission que Dieu avait confiée à saint Joseph, celle de compagnon inséparable de Marie et celle de Père putatif de Jésus. Comme compagnon de Marie, il fallait qu'il lui ressemblât par les dons de l'Esprit et surtout par une sainteté sans aloi, sainteté qui fût à la base de toute la vie conjugale des saints Epoux.
En vérité, l'Ange qui vint réconforter saint Joseph dans son angoisse semble bien avoir voulu mettre en relief cette parfaite sainteté, quand il lui dit[237] : « Joseph, fils de David, ne crains point de garder avec toi Marie comme ton épouse » ; paroles qui peuvent aussi bien se rapporter à Joseph qu'à Marie. En d'autres termes, les paroles de l'Ange revenaient à ceci : « Sache bien, ô Joseph, que Marie n'est pas indigne de toi ; et toi, de ton côté, ô Joseph, sois persuadé que tu n'es pas indigne de Marie ; vous vous ressemblez trop pour qu'il soit question de vous séparer. Une même auréole de sainteté, pour ce qui regarde l'absence de fautes volontaires, couronne vos fronts virginaux. »
D'autre part, de même que l'honneur des parents rejaillit sur leurs enfants[238], de même aussi l'ignominie de ceux-là retombe sur ceux-ci. C'est pourquoi il fallait que celui qui devait, avec toute l'affection d'un père, porter dans ses bras, comme dans un très doux berceau, l'auteur de toute sainteté, n'eût l'âme souillée d'aucune tache actuelle, même vénielle, qui aurait pu retarder la pleine expansion d'amour du fils vers son père et du père vers son fils bien-aimé.


Cause formelle de l'impeccabilité de saint Joseph

Sans doute, cette impeccabilité, en saint Joseph, avait une source bien différente de celle d'où découlait l'impeccabilité de Jésus et de Marie.
Chez le divin Sauveur, elle était le résultat d'une forme spirituelle ou qualité permanente ajoutée à l'âme, forme et qualité que nous appelons la lumière de la gloire, lumière qui rend intrinsèquement impeccables les bienheureux contemplant Dieu face à face dans le ciel. Or, Jésus, même durant sa vie mortelle, possédait déjà cette lumière divine et la possédait pleinement.
Chez Marie, l'impeccabilité provenait d'une cause extérieure, c'est-à-dire, d'une assistance divine de la part du Saint-Esprit, assistance qui la prémunissait contre les attaques du péché mortel. Car, étant conçue sans péché et ayant les facultés inférieures entièrement soumises à la raison, cette Vierge sainte ne pouvait commettre le péché véniel, sans s'être au préalable rendue coupable d'un péché mortel, et c'était contre celui-ci que s'exerçait l'assistance continuelle du Saint-Esprit sur l'âme de cette Vierge Immaculée.
Quant aux saints Apôtres, l'assistance divine devait s'exercer chez eux de deux manières, car il leur fallait être protégés contre les attaques du péché mortel, aussi bien que contre celles du péché véniel, à cause du foyer de concupiscence que le péché originel avait laissé en eux et qui était toujours en activité. C'est pourquoi la théologie enseigne qu'ils furent, après l'Ascension du Seigneur, confirmés en grâce, en ce sens qu'ils furent préservés de tout péché mortel ; mais ils n'en restaient pas moins exposés à tomber de temps à autre dans quelque faute vénielle, fruit de ce levain du mal qu'avait laissé en eux la corruption du péché originel.
Ceci étant, que dirons-nous de la confirmation en grâce de notre glorieux saint Joseph ? Cette confirmation, est-il besoin de le dire, ne fut certainement pas celle des Bienheureux ; elle fut toutefois supérieure à celle accordée aux Apôtres, puisque, nous l'avons dit, le foyer de concupiscence étant lié en lui, il était exempt de ces soudaines rébellions de la chair contre l'esprit, qui sont précisément la raison d'être du péché véniel. La confirmation en grâce fut donc, dans saint Joseph, semblable quant aux effets, à celle de sa sainte Epouse, c'est-à-dire, qu'il n'avait besoin que de l'assistance extérieure du Saint-Esprit contre les attaques du péché mortel.
D'où nous concluons, à la gloire du saint Patriarche, qu'il ne commit jamais, durant sa vie mortelle, le moindre péché véniel.
Donnerons-nous cette conclusion comme de foi ? Non certainement, l'Eglise ne s'étant pas prononcée sur ce sujet. Néanmoins, nous y adhérons fermement, car nous la voyons en parfaite harmonie avec les principes théologiques exprimés ci-dessus, ainsi qu'avec le sentiment général des fidèles. S'il en est ainsi, de quelle auréole lumineuse cette exquise sainteté de notre glorieux Patriarche n'entoure-t-elle pas son front vénérable ! Combien dut-elle plaire à sa chaste Epouse et à son Fils bien-aimé ! Combien aussi nous le rend-elle aimable, faisant de lui un modèle achevé de perfection, dont le seul souvenir est déjà pour nous une prédication des plus éloquentes, une sauvegarde contre le péché, un encouragement à pratiquer constamment la vertu !



CHAPITRE II - GRÂCE ET SCIENCE DANS SAINT JOSEPH

Croissance continuelle de saint Joseph dans la grâce

L'insigne privilège de saint Joseph de n'avoir, pendant toute sa vie, commis aucun péché, même véniel, privilège qui est comme un reflet de la sainteté de sa chaste Epouse, nous ouvre la voie pour parler de la grâce exceptionnelle dont il a plu au Seigneur d'enrichir son âme, dans une mesure que nous croyons supérieure à celle accordée aux autres Saints. En effet, le seul obstacle à la grâce est le péché ; d'autre part, la grâce elle-même se mesure, du côté de Dieu, à la hauteur de la mission qu'il nous a confiée, et, de notre côté, à la correspondance que nous y donnons nous-mêmes.
Or, saint Joseph, nous l'avons dit, a été, pendant toute sa vie, exempt de tout péché actuel ; d'autre part, il était destiné à la haute mission de gardien de la sainte Famille, et, partant, de l'Eglise tout entière ; enfin, nous ne pouvons douter qu'il ne correspondît entièrement aux grâces dont Dieu ne cessait de le favoriser. Il nous faut donc conclure que très hautes furent ses ascensions vers Dieu, la grâce augmentant continuellement dans son âme, et lui donnant ainsi de justifier son nom qui, comme nous l'avons dit, signifie croissance. Aussi c'est à lui surtout qu'on peut appliquer ces paroles de l'Evangile[239] : « C'est bien, bon et fidèle serviteur ; parce que tu as été fidèle dans les petites choses, je t'établirai sur de grandes choses ; entre dans la joie de ton Seigneur. »


Manière habituelle de croissance en grâce dans le saint Patriarche

Pour comprendre comment la grâce alla toujours en augmentant dans l'âme du glorieux Patriarche, il nous faut distinguer deux choses : d'abord, la manière ordinaire dont cette croissance se réalisait habituellement dans son âme ; en second lieu, les circonstances extraordinaires dont se servit la Providence pour enrichir son âme de grâces nouvelles.
La croissance habituelle de saint Joseph dans la grâce suivait le cours ordinaire à tous les hommes. La grâce augmente en nous selon le degré de notre correspondance. Or, saint Joseph ne perdait aucune occasion de correspondre aux fortes et douces invitations de la grâce, et il le faisait, croyons-nous, avec toute la vigueur de son âme. N'avait-il pas constamment sous les yeux les exemples de sa sainte Epouse et ceux de son Fils putatif ? Or, c'est un principe constant que, plus nous nous trouvons rapprochés d'une source de chaleur, plus nous participons à son influence bienfaisante.
D'un côté, le glorieux saint Joseph jouissait de la conversation de Marie, Vierge toute pure et toute embrasée de charité, et il ne pouvait que marcher sur ses traces. « Celui qui a trouvé une femme vertueuse, a trouvé un grand bien, dit le livre des Proverbes[240]. » « Si du fait que nous autres misérables, dit saint Bernardin de Sienne[241], habitons avec de saints personnages, qui cependant par rapport à la Vierge bénie ne sont rien, faisons cependant des progrès dans la vertu, combien devons-nous penser que saint Joseph se perfectionna dans la compagnie de la sainte Vierge ? »
D'un autre côté, le saint Patriarche avait toujours à ses côtés le Verbe incarné, source de toute grâce et de toute sainteté. « Combien donc, dirons-nous de nouveau avec saint Bernardin de Sienne[242], cette conversation divine a-t-elle dû lui ajouter de grâces, tandis que le béni Jésus lui prodiguait, comme à son Père bien-aimé, des signes extérieurs de révérence et d'obéissance ?»
Evitons cependant ici, pour être précis, une double exagération. La première consisterait à dire que, même dans le sommeil, saint Joseph ne cessait d'émettre des actes d'amour de Dieu et ainsi de croître en grâce ; la seconde, que la croissance de saint Joseph en sainteté s'opérait selon une progression mathématique, en sorte qu'un premier acte d'amour de Dieu redoublât en lui la somme de grâces qu'il possédait déjà ; un second acte redoublât de nouveau cette somme, etc.
Pour le premier point il faut nous rappeler que, quand nous dormons, nos sens étant liés, nous ne sommes pas responsables de nos actions, ni en bien ni en mal ; ainsi donc saint Joseph, aussi bien que sa sainte Epouse, ne pouvait mériter durant le sommeil ; pour le second point, nous observons que l'augmentation de la grâce se mesure au degré d'intensité avec lequel l'homme se donne à Dieu ; or ce degré peut varier selon les temps et les circonstances.
Quoi qu'il en soit, nous pouvons, en toute vérité, nous représenter saint Joseph, que rien ne retenait dans son amour pour Dieu, croissant de jour en jour en perfection sous l'influence de la grâce, de sorte qu'on peut très bien lui appliquer ce passage des Proverbes[243] : « Le sentier des justes est comme une lumière resplendissante : elle s'avance et croît jusqu'au jour parfait[244]. »


Manière extraordinaire dont la croissance en grâce se réalisa en saint Joseph

La seconde manière dont se réalisa, en saint Joseph, la croissance en grâce est due, avons-nous dit, à certaines circonstances exceptionnelles de la vie du glorieux Patriarche, circonstances dans lesquelles son âme si sainte et si délicate se dépensait en actes d'exceptionnelle ferveur.
Quelles furent ces circonstances ? Il est difficile de les préciser toutes ; toutefois, nous pouvons en toute sûreté en distinguer au moins cinq. La première fut au moment où, ayant atteint l'âge de raison, le petit Joseph se tourna actuellement, par un libre mouvement du cœur, vers Dieu, s'offrant tout entier à son service ; la seconde, quand il s'unit avec Marie par les liens indissolubles du mariage ; la troisième, quand, instruit surnaturellement au sujet du mystère de l'Incarnation, il obéit pleinement à la voix de l'Ange et garda Marie comme son épouse ; la quatrième, quand il eut, pour la première fois, l'insigne bonheur de porter dans ses bras le Verbe tout récemment mis au monde par sa très sainte Epouse ; la cinquième, quand, au moment de sa mort, il eut l'immense consolation d'être assisté par Jésus et par la très sainte Vierge.
Dans ces circonstances, et peut-être d'autres semblables, le saint Patriarche reçut du ciel une si grande abondance de grâces, qu'on peut dire qu'elles furent pour lui comme autant de missions invisibles du Saint Esprit. On sait, en effet, que ces sortes de missions ont lieu « quand l'âme s'avance dans quelque nouvel acte ou quelque nouvel état de grâce ; comme, par exemple, quand un homme reçoit inopinément la grâce des miracles ou des prophéties, ou que, dans un mouvement de ferveur, sous l'impulsion de la charité, il s'expose au martyrs, ou renonce à ses possessions, ou encore entreprend un travail difficile[245] ».
Il ne faut pas omettre de faire ici mention d'une autre source extraordinaire de grâces dont saint Joseph a très probablement bénéficié, nous voulons parler de la réception de deux sacrements de la Nouvelle Loi, le baptême et le mariage. S'il est vrai, comme nous l'exposerons plus tard, que saint Joseph a survécu à la seconde Pâque de la vie publique du Sauveur, il a dû, comme l'insinue Isidore de Isolanis[246], recevoir, des mains de Jésus, avec sa sainte Epouse, le sacrement du baptême, que déjà le Sauveur avait institué. Comme, d'autre part, il ne peut y avoir, entre fidèles baptisés, de contrat matrimonial qui ne soit pas en même temps sacrement, si nous supposons, d'un côté, que saint Joseph ait survécu à l'institution du sacrement de mariage, qui eut lieu aux noces de Cana, et, de l'autre, qu'il ait reçu le baptême, nous conclurons qu'il jouit également du bienfait du sacrement de mariage : ces deux sacrements opérant en lui comme deux instruments de grâce ex opere operato.


Mérite de saint Joseph

Les explications que nous venons de donner sur la grâce insigne de saint Joseph et ses sources mystérieuses, nous amènent à parler des mérites dont il s'est enrichi auprès de Dieu ; le mérite étant précisément l'effet de la grâce coopérante. En effet, la quantité du mérite se mesure d'après l'augmentation de la grâce ; or, cette augmentation s'obtient lorsque l'homme est mû par Dieu, selon l'ordre établi par la divine sagesse, en vue d'obtenir, par sa propre opération toujours secondée par la grâce elle-même, que ce trésor croisse dans son âme.
Or, c'est précisément par ses propres efforts et par les élans de sa ferveur, que saint Joseph, redoublant sans cesse ses actes de charité, acquit cette augmentation de grâce dont nous avons parlé tout à l'heure. Que si le saint Patriarche ne ressentit pas, dans ses efforts vers le bien, ces difficultés que suscitent constamment en nous les résistances de la chair, son mérite n'en fut nullement diminué ; la source du mérite se mesurant à la bonne disposition de l'âme, plutôt qu'à la difficulté du travail. De plus, ce mérite, en saint Joseph comme en nous, provenait de la pratique des vertus, dont les actions sont méritoires, par cela même qu'elles procèdent de la racine de la charité ; d'autre part, ce même mérite n'est en rien diminué par l'obligation qu'impose l'obéissance, pourvu que les actes méritoires soient inspirés par une volonté prompte de plaire à Dieu, aux yeux duquel les dispositions intérieures valent plus que les œuvres extérieures. Les actes de saint Joseph, étant donc inspirés par un motif de parfaite charité, faisaient que ses mérites s'accumulaient sans cesse dans son âme qui, par là même, devenait toujours de plus en plus l'objet des complaisances divines.


Raison d'être de notre mérite

Pour mettre davantage en relief le mérite du saint Patriarche, nous croyons utile d'examiner ici la raison d'être de notre mérite.
Cette raison d'être consiste en ceci que, dans nos œuvres de miséricorde faites en esprit de charité, nous avons en vue, au moins d'une manière implicite, Jésus-Christ notre Rédempteur, qui par là même est mystiquement présent dans les personnes pour lesquelles nous accomplissons ces œuvres. C'est pourquoi, au dernier jour, lorsque les justes demanderont à Notre-Seigneur :[247] « Quand est-ce que nous vous avons vu avoir faim, et que nous vous avons donné à manger ? » il répondra[248] : « En vérité, je vous le dis, toutes les fois que vous l'avez fait à l'un de ces plus petits d'entre mes frères, c'est à moi-même que vous l'avez fait. »
Ces principes posés, nous pouvons raisonner de cette manière : nos œuvres de miséricorde sont dignes de récompense surnaturelle en tant que nous considérons Jésus-Christ mystiquement présent dans ceux auxquels nous voulons faire du bien. Or, dans le cas de saint Joseph, ce n'était pas des personnes étrangères qui bénéficiaient de son dévouement, c'était Jésus-Christ lui-même, son fils bien-aimé. Aussi son mérite n'en était-il que plus éclatant, du fait que ses bonnes œuvres avaient pour objet direct la personne même du Sauveur.
On peut encore rapporter à ce propos cet autre texte de l'Evangile[249] : « Celui qui reçoit un prophète en qualité de prophète recevra une récompense de prophète ; et celui qui reçoit un juste en qualité de juste recevra une récompense de juste. » Ce qui veut dire que si quelqu'un reçoit un ministre de l'Evangile, précisément en raison de sa qualité de ministre de l'Evangile, il coopère en quelque manière aux bonnes œuvres et prend part aux mérites de ce ministre sacré. Si donc tout ce que fit le glorieux Patriarche pour Notre-Seigneur, en le protégeant, le nourrissant et le gardant, il le fit en tant qu'il voyait en lui le Rédempteur du monde, son mérite a consisté, par le fait même, à coopérer d'une manière directe, à l'œuvre de la Rédemption, à concourir au salut du monde.
Il nous faut donc conclure que bien grand est le mérite de saint Joseph et qu'il surpasse de beaucoup celui des autres Saints. Nous verrons plus tard quel degré de gloire devait couronner un pareil mérite.


Science de saint Joseph

Après avoir parlé de la grâce et des mérites de saint Joseph, il convient que nous parlions de sa science, et cette étude, nous fera voir quelle fut, pendant sa vie mortelle, la perfection de son intelligence. La science dont nous parlons n'est pas une connaissance quelconque, mais une connaissance certaine et évidente tirée des propres causes des choses qui font l'objet de notre science.
Or, on distingue trois catégories de sciences : la science acquise, la science infuse et la science bienheureuse. La première est le fruit de notre travail ; la seconde et la troisième nous viennent directement de Dieu. Mais la distinction formelle entre ces trois genres de sciences se trouve dans l'objet formel qui donne à chacun de ces trois degrés de connaissance sa forme spécifique.
Pour la science acquise, cet objet formel ou moyen de vision est constitué par les espèces ou images intelligibles abstraites des fantasmes des sens ; pour la science infuse, ce moyen consiste dans les espèces purement intelligibles que Dieu infuse dans l'esprit ; pour la science bienheureuse, c'est l'essence divine même qui, comme un puissant miroir, représente chaque chose avec parfaite exactitude.
Il y a cependant, par rapport à chacune de ces trois sciences, des subdivisions qu'il est bon de connaître. D'abord, la première science, la science acquise peut se procurer par voie d'invention ou par voie de discipline ou d'instruction. Quant à la science infuse il faut distinguer la science infuse per se, de la science infuse per accidens. La première est précisément celle que nous avons décrite plus haut ; la seconde a bien Dieu pour auteur, mais elle est réglée, comme la science acquise, selon la proportion des fantasmes de l'imagination ; aussi est-elle appelée infuse per accidens, et acquise per se. Enfin, la science bienheureuse, appelée encore vision béatifique, peut être permanente ou transitoire. La première s'accomplit par une forme fixe et stable, que l'on nomme la lumière de la gloire ; la seconde est un mouvement de l'Esprit Saint, qui passe rapidement dans l'âme et s'évanouit bientôt.
Voyons maintenant ce qu'il faut dire de chacune de ces sciences par rapport au glorieux saint Joseph.


Science acquise en saint Joseph

D'abord, la science acquise fut, dans le saint Patriarche, ce qu'elle est chez nous : elle fut due, en partie, à l'activité de son intellect agent, perçant, pour ainsi dire, l'écorce des objets qui se présentaient à lui, pour en tirer des conclusions opportunes, et en partie, à l'instruction qu'il reçut de ses parents et de ses maîtres. Dans le premier cas, il s'avançait dans la science par voie d'invention : dans le second, par voie de discipline ou d'instruction. Mais dans les deux cas, ses progrès scientifiques étaient, nous pouvons le croire, supérieurs aux nôtres, à cause de la perfection des facultés destinées au service de l'intelligence, telles que l'imagination, la mémoire, le sens dit commun et aussi à cause de la droiture de ses intentions et de la pureté de sa vie ; aussi peut-on lui appliquer cette parole du livre de la Sagesse[250] : « J'étais un enfant d'une nature ingénieuse, et j'ai reçu en partage une âme bonne. »
Toutefois, quelque parfaite que fût, de ce côté, l'intelligence de saint Joseph, nous n'irons pas jusqu'à dire qu'il connaissait à perfection tous les secrets de la nature : chose qui n'était ni nécessaire à sa condition de gardien de la sainte Famille, ni possible à son état d'artisan, dont la première préoccupation devait être d'assurer, à Jésus et à Marie, par le travail de ses mains, le pain de chaque jour.


Science infuse en saint Joseph

La science infuse, celle que Dieu communique à l'âme par son action directe, Peut être, avons-nous dit, infuse per accidens, et infuse per se. Pour commencer par la première, qui se mesure selon la proportion des fantasmes, on ne peut pas douter que saint Joseph n'en ait été gratifié dans plusieurs occasions de sa vie. Par exemple, il jouit certainement de cet insigne bienfait, quand il reçut de l'Ange l'invitation de garder Marie comme son épouse, malgré les signes évidents de fécondité qu'il voyait en elle ;[251] de même, quand il reçut l'ordre de fuir en Egypte et celui de retourner dans la terre d'Israël ; enfin, quand il fut averti de se retirer en Galilée[252]. Pour ce motif, selon l'observation d'Isidore de Isolanis, adoptée par Benoît XIV[253], on peut en toute raison appeler saint Joseph un prophète.
Quant à la science infuse per se, cette science que Dieu donne à l'âme en l'enrichissant d'espèces ou images purement spirituelles, nous ne pouvons guère mettre en doute que Dieu lui ait fait cette grâce, surtout aux moments les plus importants de sa vie, par exemple, à la naissance du Christ, et ceci pour l'introduire plus entièrement dans la connaissance des mystères célestes ayant trait à l'Incarnation du Verbe, mystères dans lesquels il avait lui-même une si grande part. « Joseph est vraiment le fils de David, s'écrie saint Bernard[254], auquel Dieu confie en toute sécurité le très secret et très sacré mystère de son cœur ; auquel, comme à un autre David, il a manifesté les choses incertaines et cachées de sa sagesse, et à qui il a donné de n'être pas ignorant du mystère qu'aucun des princes de ce siècle n'a connu, »


Science bienheureuse en Joseph

Enfin, il nous faut rechercher si saint Joseph a reçu de Dieu la science bienheureuse, ou vision béatifique, qui se distingue des autres sciences en ceci, que c'est l'Essence divine même qui est le moyen terme, ou la lumière formelle de la connaissance. Commençons par exclure la vision béatifique permanente, dont Notre-Seigneur seul a été gratifié durant sa vie mortelle, et qui suppose, chez celui qui la possède, un état permanent de gloire. Mais peut-on croire qu'au moins, à certains moments de sa vie, saint Joseph ait vu la divine Essence, d'une manière transitoire, par un privilège semblable à celui dont, selon l'opinion de saint Thomas, furent gratifiés Moïse et saint Paul ?
Plusieurs auteurs ont cru pouvoir l'affirmer, précisément à cause de son intime familiarité avec le Verbe incarné et de la haute mission qui lui était confiée. Mais nous croyons qu'il est plus sûr de s'en tenir à la négative, à cause du silence des Ecritures, et parce qu'un tel privilège n'était pas requis par sa mission, bien différente de celle de Moïse et de saint Paul. En effet, la mission de ces deux personnages était une mission publique, étant appelés l'un et l'autre à instruire et gouverner le peuple de Dieu, celui-là, dans l'Ancien Testament, celui-ci, dans le Nouveau. Or, afin qu'ils pussent plus efficacement publier leurs doctrines, il fallait, dit saint Thomas[255], qu'ils en contemplassent l'origine, c'est-à-dire Dieu qui est le principe de toute vérité. Pour saint Joseph, qui n'avait pas à enseigner aux peuples les mystères de la foi et de la grâce, mais dont la mission se résumait tout entière dans la garde de la sainte Famille, il suffisait qu'il crût fermement, d'une foi surnaturelle, les vérités révélées qu'il avait apprises, soit par la lecture des Ecritures, soit par des révélations angéliques.
Saint Joseph fut donc, sur ce point, dans une condition inférieure, non seulement à celle de Moïse et de saint Paul, mais aussi à celle de sa chaste Epouse, qui, nous l'avons enseigné[256], jouit, à plusieurs moments de sa vie, d'une manière transitoire, du privilège de la vision béatifique. Ce privilège était dû à cette Vierge bénie, à cause de la part qu'elle devait prendre à la passion du Sauveur, et par conséquent à l'œuvre de notre rachat, dans laquelle elle devait être d'une manière très excellente, avec le Christ et sous le Christ, le principe de notre Rédemption. Il fallait donc qu'elle fût, pour ainsi dire, reliée à Dieu même, précisément par le privilège de le voir face à face, au moins dans les moments les plus solennels de sa vie.



CHAPITRE III - VERTUS ET DONS DE SAINT JOSEPH

Saint Joseph, homme juste par excellence

Voulant parler des vertus de saint Joseph, la première chose qui nous vient à l'esprit est ce passage de saint Matthieu[257], où il est dit de lui qu'il était un homme juste : Joseph autem, vir (Mariæ), cum esset justus. Or, ce mot, interprété à la lumière de la sainte théologie, a un double sens : d'abord il s'emploie pour désigner celle des vertus cardinales qui a pour objet de rendre à chacun ce qui lui est dû ; en second lieu, dans le langage biblique, il sert à désigner un homme droit, c'est-à-dire, dont la volonté est parfaitement soumise à Dieu, et dont les facultés inférieures sont entièrement contrôlées et dirigées par la raison. C'est dans ce second sens, que le mot juste donne origine à l'expression technique justification, expression employée en théologie pour signifier la parfaite soumission de la volonté humaine à celle de Dieu.
Ainsi donc, appliqué à saint Joseph, ce mot de l'Ecriture sainte a une double signification. D'abord il veut nous faire comprendre que le saint Patriarche, connaissant l'état de son Epouse, sans pouvoir s'en rendre compte, avait la volonté arrêtée de ne pas la garder, par crainte d'enfreindre la loi ; et que, néanmoins, sachant Marie parfaitement sainte, il ne voulait pas la dénoncer publiquement, pour ne pas blesser la charité qu'il lui devait. En second lieu, ce mot, homme juste, veut dire que saint Joseph était orné de toutes les vertus qui contribuent à nous rendre agréables à Dieu, dans le sens où nous lisons du saint homme Job, qu'il était « simple et droit, et craignant Dieu[258] ». Que si quelqu'un s'étonne de nous voir donner à un même texte deux sens différents, nous lui rappellerons ce principe si nécessaire à l'interprétation de l'Ecriture sainte et auquel nous avons déjà fait plusieurs fois allusion, qu'un même texte peut avoir plusieurs sens littéraux[259].
Ainsi donc, appeler saint Joseph homme juste revient à affirmer, chez lui, la possession non seulement de la vertu de justice, mais aussi de toutes les vertus surnaturelles, au sens où nous lisons que le « juste fleurira comme le palmier[260] », et que « sa justice demeure dans tous les siècles des siècles[261]». C'est là, d'ailleurs, la doctrine de saint Jean Chrysostome qui, commentant le passage susdit de saint Matthieu, s'exprime ainsi[262] : « Il appelle juste, un homme doué de toutes les vertus, la justice étant toute vertu, et c'est dans ce sens surtout que l'Ecriture se sert du mot Justice, quand elle s'exprime ainsi : Homme juste, véridique. »
Il nous faut donc maintenant passer en revue séparément les vertus théologales et morales, afin de montrer comment le très chaste époux de Marie les a possédées toutes, et surtout la vertu cardinale de justice dont nous venons de parier. Rien n'est plus agréable au cœur d'un vrai chrétien, et rien n'est également plus utile pour l'édification personnelle, que la considération détaillée des vertus pratiquées par le saint Patriarche.


Foi de saint Joseph

Pour commencer par la foi, qui est, comme le dit le saint concile de Trente[263], « le fondement et la source de toute justification, et sans laquelle il est impossible de plaire à Dieu[264] », le fait de l'angoisse de saint Joseph nous révèle éloquemment combien vive fut cette vertu dans son cœur. Aux paroles de l'Ange qui lui commande de garder Marie comme son épouse, il n'oppose aucune hésitation ; il n'exige pas, comme Zacharie[265], un signe du ciel pour confirmer ce qui lui a été communiqué par le messager divin ; il n'attend pas, pour obéir, qu'on lui donne de nouvelles explications. Le texte sacré est explicite[266] : « Réveillé de son sommeil, Joseph fit ce que l'Ange du Seigneur lui avait ordonné.»
Cette même vertu de foi resplendit encore plus clairement chez le saint Patriarche quand, voyant Jésus, tout petit enfant, gisant dans la crèche, destitué de tous les biens de ce monde et abandonné des hommes, sans aucune hésitation, il se prosterna à terre, l'adora comme son Dieu, et le reconnut comme le Sauveur du monde.
Une autre circonstance, dans laquelle la foi de saint Joseph resplendit d'une façon toute particulière, fut quand il dut fuir en exil pour soustraire le Sauveur au glaive d'Hérode. Dieu, qui s'est plu si souvent à multiplier les miracles en faveur de ses serviteurs, ne voulut pas intervenir directement pour sauver son Fils bien-aimé, laissant entièrement à la vigilance de saint Joseph le soin de le sauver. Jamais peut-être, sa foi ne se montra si surnaturelle qu'en cette terrible circonstance.
En général, ce fut le même esprit de foi qui soutint le saint Patriarche pendant tout le temps qu'il vécut avec le Sauveur du monde, qui avait voulu cacher, sous le voile d'une frêle humanité, les splendeurs de sa divinité.


Espérance de saint Joseph

La seconde vertu théologale est l'espérance, qui se distingue du mouvement sensible qui porte le même nom et dont l'objet est le bien futur, difficile, mais toutefois possible à obtenir. Ce bien est double : d'abord, la béatitude éternelle, et, en second lieu, les moyens pour y parvenir.
Dans les deux cas, Dieu lui-même est l'objet de l'espérance, bien que sous différents aspects. En tant que l'homme espère posséder Dieu, c'est Dieu lui-même qui doit être considéré comme cause finale ; en tant qu'il espère avoir les secours nécessaires pour obtenir cette fin, Dieu est considéré comme cause efficiente, car c'est Dieu seul qui peut nous donner ces secours.
Toutefois, pour que l'homme puisse espérer, il est nécessaire que l'objet de l'espérance lui soit proposé comme possible ; or, c'est précisément la foi qui nous montre la possibilité, d'un côté, de parvenir à la vie éternelle et, de l'autre, d'obtenir le secours divin. L'espérance suppose donc la foi, sur laquelle elle s'appuie.
Si la foi de saint Joseph fut si grande, son espérance ne le fut pas moins, et c'est cette vertu qui le mit en garde contre deux extrêmes diamétralement opposés, la présomption et le désespoir : la présomption qui aurait pu le tenter en raison des faveurs dont le ciel le comblait ; le désespoir qui aurait pu le terrasser à la vue des tribulations qui ne cessaient de l'affliger. Mais, si sa confiance en Dieu l'empêchait de tomber dans un état de pusillanimité qui aurait pu lui nuire, elle lui faisait entrevoir en même temps la promptitude du divin qui ne devait jamais l'abandonner. Il s'écriait donc avec David[267] «J'ai espéré en vous, ô Seigneur : je ne serai pas confondu à jamais... Car vous êtes ma force et mon refuge, et à cause de votre nom, vous me conduirez et vous me nourrirez... Ayez pitié de moi, ô Seigneur, parce que je suis dans la tribulation. » Et c'est dans cette vertu de l'espérance, que saint Joseph trouvait toujours une nouvelle vigueur, pour accomplir avec force et constance la tâche difficile que le Ciel lui avait confiée. Le mot du Prophète se vérifiait pleinement à son égard[268] : « Agissez avec courage, et que votre cœur soit réconforté, vous tous qui espérez dans le Seigneur. »


Charité de saint Joseph

Si la foi et l'espérance de saint Joseph méritent d'être louées, bien plus remarquable encore fut la charité qui régna dans son cœur et qui lui a assuré une place si distinguée dans le ciel.
La charité, la plus noble des vertus théologales, naît de l'espérance, en tant que nous nous sentons portés à aimer Dieu et à observer ses commandements par l'espoir que nous avons d'être récompensés par Dieu. Toutefois, cette vertu est bien plus excellente que celles de foi et d'espérance, qui n'atteignent Dieu qu'en tant que c'est de lui que nous vient la connaissance du vrai ou l'obtention du bien ; tandis que la charité va directement à lui pour se reposer dans son cœur paternel ; c'est pourquoi saint Paul l'exalte au-dessus des deux autres vertus[269], l'appelant la fin de tout précepte[270]. En outre, à l'encontre de la foi et de l'espérance, qui ne subsisteront pas en nous après cette vie, la charité nous accompagnera dans la patrie, où elle aura son couronnement final.
Tel un beau manteau tout resplendissant d'or et de pierreries, la charité rendait le saint Patriarche tout particulièrement aimable aux yeux de Dieu et aux yeux des hommes. Il n'avait ni pensées ni désirs qui ne fussent conformes à l'amour de Dieu ; sa préoccupation constante était de servir le Seigneur et d'aimer son prochain, et ainsi la charité allait toujours en augmentant dans son âme. Comment, d'ailleurs, aurait-il pu en être autrement ? Vivant dans le contact immédiat avec le Christ et sa Mère, il fut seul, pendant bien des années, à bénéficier de leurs exemples de vertus et de leur sainte conversation. Qui pourra dire l'impression que laissaient dans son âme les paroles de vie éternelle qui tombaient de la bouche de la Sagesse incarnée ? Qui pourra dire les élans de sa charité quand il contemplait, d'un côté, Celui qui l'appelait du doux nom de Père, et de l'autre Celle qui était heureuse de se dire son Epouse ? L'un et l'autre lui mettaient constamment sous les yeux les plus éclatants exemples de charité et de paix.
Or, comment se manifestait en saint Joseph cette charité surnaturelle ? Cette charité se partageait entre les quatre objets qu'énumère saint Augustin. C'était d'abord Dieu lui-même, qu'il aimait de tout son cœur, de tout son esprit, de toutes ses forces ; c'était en second lieu, son âme, qu'il cherchait sans cesse à rendre toujours plus semblable à son divin auteur ; c'était, en troisième lieu, son prochain, qu'il aimait comme lui-même ; c'était enfin son propre corps, qu'il regardait comme l'instrument des bonnes œuvres qu'il accomplissait.
Pour ce qui regarde l'amour de Dieu et du prochain en saint Joseph, il faut remarquer combien cet amour croissait en lui en intensité, du fait que ces deux amours par rapport à Jésus se concentraient en une même personne, Jésus étant Dieu et homme tout ensemble. Ainsi donc, en aimant Jésus, il aimait, d'un seul acte, comme Marie elle-même, son Créateur, son Fils et son Sauveur, ces trois amours se réunissant pour ne former qu'un seul faisceau d'une chaleur et d'une splendeur incomparables.
Pour être complets, disons que cet amour de saint Joseph, envers le divin Enfant et sa sainte Mère, était plus qu'un acte passager de bienveillance, tel qu'il s'en produit souvent chez nous et qui est plutôt le résultat d'un mouvement subit du cœur, que le fruit d'une profonde affection qui regarde l'objet aimé comme étant en quelque manière une seule chose avec lui. Et comme un père qui aime intensément son fils, préfère l'aimer qu'être aimé de lui, ainsi saint Joseph mettait toute sa sollicitude à aimer son divin Fils et sa sainte Epouse, bien qu'il en fût amplement récompensé. L'amour de Jésus et de Marie envers le saint Patriarche se traduisait en de constantes effusions de grâce, dont Marie était la médiatrice toute puissante, et Jésus le dispensateur généreux.
D'autre part, ce pur amour de saint Joseph ne manquait pas d'être accompagné des effets de la charité, qui, selon l'énumération de saint Thomas[271], sont la dilection, la joie, la paix, la miséricorde, la bienfaisance, l'aumône et la correction fraternelle. La considération attentive de chacun de ces effets, que l'amour de saint Joseph ne manquait pas de produire selon les différentes circonstances de la vie, ne peut que porter l'âme soucieuse d'avancer dans la vie intérieure, à une plus grande estime de la charité du saint Patriarche, qui, après celle de Jésus et de Marie, n'eut jamais rien de pareil.


Vertu de prudence en saint Joseph

A côté des vertus théologales qui resplendirent d'un si bel éclat dans la vie mortelle du saint Patriarche, il nous faut parler des vertus cardinales, ainsi appelées parce qu'elles sont le fondement des autres vertus, et parce qu'elles ont pour objet ce qu'il y a de plus important dans la matière des vertus. Ces vertus sont au nombre de quatre : la prudence, la justice, la force et la tempérance. Disons quelque chose de la manière dont le saint Patriarche a pratiqué chacune d'elles.
Pour commencer par la prudence, que saint Thomas définit : « la droite raison des choses que nous avons à accomplir », recta ratio agibilium, nous trouvons, d'après l'Evangile, que le saint Patriarche l'a pratiquée d'une façon parfaite, surtout en trois circonstances extraordinaires de sa vie.
La première fut quand, voyant l'état de grossesse de Marie et n'en connaissant pas la raison, il résolut de la renvoyer secrètement, pourvoyant ainsi à la sûreté de sa conscience qui lui défendait de tenir une adultère, et exerçant envers son Epouse l'exquise charité d'épargner, autant qu'il était possible, sa bonne renommée.
La seconde circonstance fut au retour de l'exil en Egypte, quand saint Joseph, « ayant appris qu'Archelaüs régnait en Judée, à la place d'Hérode, son père, il craignit d'y aller ; et averti dans son sommeil, il se retira dans la province de Galilée[272] ». Dans cette résolution, le saint Patriarche montra bien qu'il possédait parfaitement les trois éléments qui constituent l'essence même de la prudence, le souvenir des choses passées, l'intelligence des choses présentes et la prévoyance des choses futures.
La troisième circonstance fut lors de la perte de Jésus au Temple quand, avec sa sainte Epouse, il se mit « à chercher l'Enfant Jésus parmi ses parents et ses connaissances ; et ne le trouvant pas, il revint avec elle à Jérusalem, en le cherchant[273] ». Ces paroles nous révèlent encore, dans l'âme de saint Joseph, l'insigne vertu de prudence, qui consiste principalement dans l'application des moyens à la fin que nous nous sommes proposée. C'est pourquoi l'Eglise elle-même célèbre solennellement la prudence du saint Patriarche, quand elle lui applique les paroles : « Voilà le serviteur fidèle et prudent, que le Seigneur a établi sur sa famille. »


La vertu de justice en saint Joseph

Nous avons déjà dit que ce mot, juste, dans le langage scripturaire et théologique, peut se prendre de deux manières : dans un sens métaphorique et dans un sens propre. Prise dans le premier sens, la justice signifie une rectitude générale dans la disposition intérieure de l'homme ; et cette rectitude suppose la possession de toutes les vertus surnaturelles. Pris dans le sens propre, le mot justice désigne la volonté ferme qui nous incline à rendre à chacun ce qui lui est dû, et c'est dans ce sens que nous prenons ici ce mot. Ainsi comprise, la vertu de justice revendique pour soi la principauté parmi les vertus morales, soit parce que la volonté avoisine la raison, soit parce qu'elle règle la conduite de l'homme, non seulement vis-à-vis de lui-même, niais aussi vis-à-vis des autres.
D'une manière générale, nous pouvons dès maintenant affirmer que saint Joseph a possédé, dans toute sa perfection, cette belle vertu, qu'Aristote appelle la plus insigne de toutes les vertus, praeclarissima virtutum. Mais pour bien comprendre ce point, qui est un des principaux dans la théologie joséphite, il nous faudra examiner en détail quelques-unes des vertus secondaires annexées à la justice, et dans lesquelles la perfection de saint Joseph s'est tout particulièrement manifestée. Ces vertus secondaires, appelées aussi parties potentielles de la justice, tout en appartenant à la vertu principale, ont cependant pour objet certaines matières spéciales, qui les spécifient et les distinguent les unes des autres.
Parmi ces vertus secondaires, quatre méritent de retenir notre attention : ce sont la religion, la piété, l'observance et l'obéissance. Une étude sur chacune de ces vertus, par rapport au saint Patriarche, nous aidera à comprendre avec quelle perfection il pratiqua la justice.


Vertu de religion dans saint Joseph

La vertu de religion a pour objet de rendre à Dieu l'honneur qui lui est dû, et ainsi elle nous rattache à lui comme à notre principe indéfectible et à notre fin dernière, à laquelle nous ne devons cesser d'aspirer.
Les actes de cette vertu sont de deux sortes : les uns sont produits directement par la vertu de religion, comme, par exemple, prier, adorer, offrir un sacrifice, faire des voeux ou des serments ; les autres sont commandés par elle : ce sont les actes que la religion produit moyennant d'autres vertus auxquelles elle commande, les ordonnant à la révérence divine. Car la religion s'occupant des choses qui se rapportent directement à Dieu comme à leur fin, est plus près de Dieu que les autres vertus et commande à ces mêmes vertus, comme une reine commande à ses servantes.
Cependant, comme l'esprit humain a besoin de choses sensibles pour le conduire, pour ainsi dire, par la main, à la révérence et à la soumission qu'il doit à Dieu et à l'union avec lui, choses qui sont l'objet final de la vertu de religion, il s'ensuit que cette même vertu a l'habitude de recourir à certaines institutions visibles et tangibles, qui sont comme des signes non équivoques, orientant l'âme vers les choses spirituelles. Aussi le culte divin ne se contente pas d'actes intérieurs ; il s'alimente par des actes extérieurs, qui servent à réveiller l'âme et à la porter vers Dieu. Ces actes extérieurs de religion ne manquèrent pas dans la vie du saint Patriarche. Fidèle observateur de la loi de Moïse, il en accomplit fidèlement tous les rites par rapport au divin Enfant, suivant, dans ses actes de religion, les justes coutumes des Hébreux, fréquentant régulièrement la Synagogue et se rendant à Jérusalem tous les ans pour y adorer le Seigneur.
Mais ce sont surtout les actes intérieurs de religion qui resplendissent d'un éclat particulier dans la vie de saint Joseph. L'oraison lui était habituelle, comme nous pouvons nous en rendre compte par les communications célestes dont il fut gratifié. Nous avons déjà remarqué, et nous le verrons plus loin, encore plus clairement, qu'il émit, ainsi que sa sainte Epouse, le vœu de virginité absolue et perpétuelle, afin d'appartenir, corps et âme, irrévocablement à Dieu.
Ces actes de religion, que multipliait saint Joseph, n'étaient pas, nous pouvons le croire, accomplis par lui par manière d'acquit, chose que Dieu reprochait autrefois à son peuple quand il disait[274] : « Ce peuple m'honore des lèvres, mais son cœur est loin de moi. » Les actions du saint Patriarche étaient marquées au coin d'une dévotion sincère, qu'alimentaient, d'un côté, la fréquente considération des choses célestes dont il était lui-même l'heureux témoin et, d'un autre, la connaissance de sa propre faiblesse. En un mot, on peut dire de lui ce que l'Ecriture affirme de Marie[275], « qu'il conservait toutes les paroles (de Jésus), les méditant dans son coeur ».
Car la dévotion est, à proprement parler, une volonté sérieuse, accompagnée d'une joie spirituelle, de se consacrer aux choses qui appartiennent au service divin ; aussi se rattache-t-elle à la vertu de religion. Elle est, disons-nous, accompagnée d'une joie spirituelle, mêlée cependant d'une certaine tristesse. En effet, la considération de la divine bonté cause dans l'âme une joie ineffable, joie qui toutefois est tempérée, sur cette terre, par un sentiment de tristesse à la pensée de l'exil où l'âme se trouve condamnée et au souvenir de sa propre insuffisance. Cependant cette tristesse se change bientôt, elle aussi, dans l'âme du vrai dévot, en joie spirituelle, par raison de l'espérance certaine qu'elle a du secours divin.
La vie de saint Joseph étant ainsi toute imprégnée de dévotion, il n'est pas étonnant qu'il ait été choisi comme patron céleste par tous ceux qui désirent s'avancer dans la perfection, lui qui, plus que n'importe quel Saint, à l'exception de sa chaste Epouse, a goûté les douceurs de la dévotion qu'il puisait au Cœur adorable de son Fils putatif.
Cet esprit de religion, accompagné d'une sincère dévotion qui distinguait l'âme du glorieux Patriarche, est la raison pour laquelle nous ne prononçons jamais son nom, sans y ajouter l'épithète de saint, ou de très saint. Car deux choses appartiennent à la sainteté : la première est une grande pureté de cœur qui aide l'âme à se détacher des choses inférieures pour s'attacher à Dieu seul, les choses inférieures altérant et corrompant les choses supérieures, comme le mélange du plomb altère la beauté de l'argent. En outre, la sainteté exige une certaine fermeté d'esprit, qui ne permet pas à l'âme de se séparer du service divin, quelles que soient les tentations qu'elle rencontre. Or, ce sont précisément ces deux qualités que nous rencontrons dans le chaste Epoux de Marie : d'un côté, la fuite de tout ce qui aurait pu ternir la candeur de son âme et, de l'autre, sa constance invincible au milieu des plus dures épreuves. Il est donc juste que nous l'invoquions du nom de Saint. – Saint Joseph, priez pour nous !


Vertus de piété, d'observance et d'obéissance dans saint Joseph

A côté de la vertu de religion, il nous faut encore mentionner ici trois autres vertus qui, elles aussi, appartiennent, en tant que parties potentielles, à la vertu cardinale de justice, et qui resplendirent tout particulièrement dans la vie du saint Patriarche : ce sont la piété, l'observance et l'obéissance.
La piété a pour objet l'honneur et le culte que nous devons à nos parents et à notre patrie, auxquels nous sommes redevables, après Dieu, de notre existence et de notre éducation. Par nos parents, nous entendons toutes les personnes qui nous sont unies par les liens du sang ; dans ce mot, notre patrie, nous comprenons nos concitoyens et les amis de notre propre nation.
Nous pouvons comprendre jusqu'à quel point cette vertu fut enracinée dans le cœur de saint Joseph, par ce que l'Ecriture nous raconte de sa conduite envers Marie, lorsqu'il s'aperçut de son état dont il ne pouvait s'expliquer la raison. « Notre Dame estoit grosse, écrit saint François de Sales[276] ; saint Joseph le voyoit clairement ; mays parce que d'autre costé il la voyoit toute saincte, toute pure, toute angélique, il ne peut oncques croire qu'elle eut pris sa grossesse contre son devoir, si qu'il se résolvoit en la laissant, d'en laisser le jugement à Dieu : quoy que l'argument fût violent pour luy faire concevoir mauvaise opinion de cette vierge, si ne voulut-il jamais l'en juger. Mais pourquoy ? PAR CE, dit l'Esprit de Dieu, QU'IL ESTOIT JUSTE. »
Nous avons dit en outre, comment le glorieux Patriarche ne manqua pas d'entourer des meilleurs soins sa sainte Epouse, dans les voyages qu'elle dut entreprendre, la consolant et pourvoyant à ses besoins : choses qui pareillement appartiennent à la vertu de piété.
La vertu d'observance regarde l'honneur et le culte que nous devons aux personnes constituées en dignité, en tant que celles-ci sont censées représenter le gouvernement divin, principe de toute autorité. L'observance est donc une sorte de reconnaissance de l'excellence de ces personnes, quelle que soit l'autorité qu'elles exercent : que ce soit dans les choses civiles ou militaires, dans la magistrature ou dans l'enseignement. Que cette vertu fût pratiquée par saint Joseph, nous ne pouvons en douter. Ne lisons-nous pas, en effet, dans l'Evangile que, par déférence pour le décret de César Auguste, qui avait ordonné le recensement de l'empire romain, le saint Patriarche se rendit, avec sa sainte Epouse, à Bethléem, malgré les fatigues d'un long et pénible voyage ?
Que dire maintenant de l'obéissance du saint Patriarche, de cette vertu qui procède précisément de la révérence et du culte que nous devons à nos supérieurs ? D'abord, à la voix de l'Ange qui lui révélait le mystère de l'Incarnation, saint Joseph n'oppose aucune résistance. Au contraire, il s'unit de nouveau sans retard à sa sainte Epouse, acceptant implicitement, par cet acte d'obéissance, toutes les dispositions qu'il plairait ensuite à la Providence de prendre à son égard. C'est ce même esprit d'obéissance que nous voyons resplendir en lui dans la double occasion de la fuite en Egypte et du retour en Palestine, saint Joseph ne mettant aucun délai dans l'exécution des ordres reçus, comme le note attentivement l'Ecriture. Et puisque le Seigneur a dits[277] : « Celui qui a mes commandements et qui les garde, c'est celui-là qui m'aime », quelle ne dut pas être, croyons-nous, la charité du saint Patriarche qui, avec tant de promptitude, observa les ordres du ciel ?


Solution d'une objection

On pourrait objecter, contre ce que nous venons de dire au sujet de l'obéissance de saint Joseph, que nous ne lisons pas qu'il se soit rendu à Jérusalem aussi souvent que la Loi le commandait. Car, dans le Deutéronome[278] il est prescrit que tout individu mâle devait paraître en la présence du Seigneur trois fois l'année : à la solennité des Azymes, à celle des Semaines et à celle des Tabernacles. Au contraire, dans l'Evangile il n'est fait mention que d'un seul voyage que faisait saint Joseph chaque année, c'est-à-dire à la solennité de la Pâque[279].
A cette difficulté on peut donner deux solutions. D'abord, on peut dire que saint Joseph allait en réalité trois fois l'année à Jérusalem, bien qu'il ne soit fait mention que de son voyage de Pâque, à cause de la présence, en cette occasion, de Marie, qui cependant n'était pas tenue par la Loi à cette observance. On peut encore faire remarquer, ce qui est peut-être plus probable, qu'à l'époque de Notre-Seigneur, ce commandement, pour ceux qui se trouvaient loin de Jérusalem, avait été mitigé, tout au moins par une coutume contraire déjà ancienne, à cause du grand inconvénient qu'il y avait, d'entreprendre un si long voyage trois fois pendant la même année. En effet, déjà dès les derniers temps des Juges, on remarque que Helcana ne se rendait au Temple qu'une fois par an[280] ; quant à l'époque qui nous occupe, les historiens nous racontent qu'au temps où Jérusalem fut assiégée par Vespasien et Titus, il y avait dans la ville une très grande multitude d'hommes qui s'y étaient rendus pour célébrer la Pâque, tandis que ces historiens ne nous disent rien d'un tel concours à d'autres époques de l'année. Ainsi donc, Nazareth étant éloignée de Jérusalem d'environ cent milles, on peut raisonnablement conclure que saint Joseph n'était réellement tenu de se rendre dans la ville sainte qu'une fois l'année, c'est-à-dire, à la fête de Pâque, ce que d'ailleurs il faisait très religieusement.


Vertu de force en saint Joseph

La troisième vertu cardinale est la vertu de force, qui a pour objet, d'un côté, les craintes exagérées, de l'autre les audaces téméraires : elle réprime celles-là et modère celles-ci, en tant que les unes et les autres pourraient être un obstacle à la pratique de la vertu, qui tient le milieu et s'éloigne également des deux extrêmes.
L'idée de force comprend deux actes distincts, celui de supporter et celui d'attaquer. Nous le voyons dans l'armée qui, à nos yeux, personnifie la vertu de force. Le soldat, en temps ordinaire, doit s'habituer à supporter la fatigue ; mais au moment venu, il doit savoir se lancer intrépidement contre ses ennemis. Chose qui semble un paradoxe, mais qui est une vérité incontestable : de ces deux actes, le premier est de beaucoup le plus difficile et le plus important, et la victoire est généralement à ceux qui savent patienter et qui poursuivent leur but avec persévérance. Car la patience, si souvent recommandée dans l'Ecriture sainte, et la persévérance que le Saint Esprit dit être une condition de la victoire, sont parties intégrales de la vertu de force, en tant qu'elles ont pour objet de concourir à ses actes.
Tournons maintenant nos regards vers le saint Patriarche et nous verrons, dans chacun des épisodes évangéliques où il est nommé, comment, dans ses travaux, dans ses peines et ses angoisses, il était soutenu par la vertu de force ; avec quelle invincible patience et quelle longanimité il supporta les différentes épreuves qui vinrent l'assaillir : l'incertitude au sujet de l'état moral de son Epouse bien-aimée, les craintes de mort, pour Jésus aussi bien que pour lui-même et Marie, conséquences de l'inique et si cruelle persécution d'Hérode, les inquiétudes par rapport au divin Enfant resté à Jérusalem et qui lui était plus cher que la pupille de ses yeux. Ce n'est donc pas sans raison que, dans les litanies de saint Joseph, on récite cette invocation : Joseph fortissime, ora pro nobis.


Vertu de tempérance en saint Joseph

La dernière parmi les vertus cardinales est la tempérance, vertu qui incline l'homme à observer, selon les données de la raison, une certaine modération, dans les plaisirs du tact et du goût, ainsi que dans les jouissances des autres sens. Cette vertu orne l'homme d'une beauté spéciale, d'abord parce que la beauté, en général, consiste dans la juste proportion, et, pour ainsi dire, dans la modération des parties ; en second lieu, parce que les jouissances, auxquelles la tempérance met un frein, sont d'un ordre inférieur et méprisable et conviennent à l'homme selon la nature animale, au point que, s'il s'adonne à ces plaisirs, il perd sa beauté et sa noblesse. A la vertu de tempérance se rattachent plusieurs autres vertus, par exemple, la pudeur, l'abstinence, la sobriété, la chasteté, la virginité, l'humilité.
Bien que l'Ecriture ne nous dise rien de l'exercice de ces vertus de la part de saint Joseph, toutefois nous sommes sûrs de ne pas nous tromper en affirmant qu'il les a pratiquées toutes d'une façon parfaite, et c'est pour nous une source de joie spirituelle et de grande édification d'arrêter notre pensée sur chacune de ces vertus, qui ont embelli la vie du chaste Epoux de Marie.
Du reste, nous reparlerons, dans un article spécial, de la sainte virginité, dont l'auréole jette une lumière si pure sur le front patriarcal de saint Joseph.
Nous avons voulu parler en détail des insignes vertus qui ornèrent l'âme très noble de saint Joseph, parce que c'est dans l'exercice constant, soutenu et fervent de ces mêmes vertus, qu'il a remporté une victoire complète sur le démon et sur le monde et qu'il s'est rendu si cher au cœur de Dieu et si aimable aux yeux des hommes. Ces vertus furent les degrés de l'échelle mystique, sur laquelle il ne cessait de monter, se rapprochant toujours davantage du ciel. Et c'est précisément par les progrès qu'il fit dans ces vertus, que se vérifia pleinement la signification mystérieuse de son nom[281] : « Vous êtes un fils croissant, Joseph, vous êtes un fils qui grandit et de bel aspect. »


Dons du Saint Esprit dans l'âme de saint Joseph

Outre ces vertus, qui enrichirent l'âme de saint Joseph, il faut encore mentionner les dons du Saint Esprit qui contribuèrent aussi à embellir son âme sainte, la faisant, pour ainsi dire, vibrer à l'unisson avec celle de son Fils bien-aimé. Car les dons du Saint Esprit sont des qualités surnaturelles, qui rendent l'homme souple et docile, prompt à suivre en toutes choses les inspirations de l'Esprit Saint. Ces dons sont au nombre de sept : le don de sagesse et d'intelligence, le don de conseil et de force, le don de science et de piété et le don de crainte de Dieu. Ces dons étaient encore perfectionnés, dans l'âme du saint Patriarche, par les béatitudes et les fruits du Saint Esprit, dont parle saint Paul dans l'Epître aux Galates[282].
Rien n'est plus agréable, et en même temps plus utile à l'esprit, que d'approfondir, par la méditation chacune de ces opérations du Saint Esprit, en les appliquant à l'âme bienheureuse de saint Joseph. L'esprit trouve là une nourriture salutaire pour alimenter la vie spirituelle, et s'avancer, comme le fit le saint Patriarche lui-même, dans l'amour de la vertu et dans l'union avec le bien suprême.


Ressemblance de saint Joseph avec la très sainte Vierge

Nous ne pouvons mieux terminer ce chapitre, qu'en faisant remarquer comment la cause principale du progrès de saint Joseph dans la sainteté est due à la compagnie de sa très sainte Epouse. Car, de même que le commerce intime et continu avec la divine sagesse, source de tous biens, selon cette parole[283] : « Tous les biens me sont venus avec elle », ennoblit l'âme et l'élève au-dessus des choses de ce monde, de même aussi la compagnie continuelle de Marie, Siège de la Sagesse, fut pour le saint Patriarche une occasion de continuelles ascensions vers Dieu, et ceci pour deux raisons : la première, à cause de l'amour profond que la sainte Vierge portait à son chaste Epoux ; la seconde, à cause de la continuelle présence de Marie et des exemples de vertu qu'elle ne cessait de donner à son saint Epoux.
D'abord, l'amour de Marie pour saint Joseph ne connaissait pas de bornes. Cet amour avait pour base la sainte et forte dilection que les époux se doivent mutuellement, et à laquelle saint Paul fait allusion, quand il dit[284] : « Les maris doivent aimer leurs épouses comme leurs corps », paroles qui doivent également s'entendre dans un sens réciproque[285]. Or, c'est le propre de l'amour de rendre semblables ceux qu'il unit. Car son premier effet, comme l'explique très bien saint Thomas, est l'union, l'amour étant une force unitive et les personnes qui s'aiment ne voulant, pour ainsi dire, faire qu'un ; d'autre part comme ceci ne pourrait avoir lieu que par la destruction de l'un ou de l'autre ou de tous les deux, ces personnes cherchent à être ensemble autant que possible[286]. Aussi tous les efforts des personnes qui s'aiment convergent-ils vers l'union qu'ils supposent ou qu'ils créent. La sainte Vierge dirigeait donc, avant tout, ses soins dans le but d'amener saint Joseph à ce même degré de perfection qu'elle possédait elle-même, et nous pouvons dire que c'était là l'objet principal des ferventes prières qu'elle ne cessait d'élever à Dieu pour lui. Notre prière, en effet, doit aller en premier lieu à ceux qui nous sont les plus proches ; or, qui pouvons-nous imaginer de plus intimement lié à Marie que son chaste Epoux ?
D'autre part, la compagnie continuelle de la Mère de Dieu et les lumineux exemples de vertu qu'elle ne cessait de donner ne pouvaient qu'impressionner grandement l'âme de saint Joseph, déjà si délicate et si ouverte à la vérité et à la bonté. N'est-ce pas d'ailleurs ce que dit saint Paul[287] : « L'homme infidèle est sanctifié par la femme fidèle, et la femme infidèle est sanctifiée par l'homme fidèle » ? Et n'arrive-t-il pas quelquefois que la rencontre d'images sacrées représentant Notre Seigneur ou sa sainte Mère, excite les pécheurs à la conversion et les justes à une plus grande sainteté ? Quels sentiments de foi et de piété ne durent donc pas produire, sur l'âme du saint Patriarche, les exemples, les conversations de Marie ?
Vraiment, on peut appliquer aux saints Epoux, Marie et Joseph, chacun à sa manière, ces paroles du livre des Proverbes[288] : « Le sentier des justes est comme une lumière resplendissante : elle s'avance et croît jusqu'au jour parfait.» Spectacle admirable que la vie de ces deux époux : Marie précédant et montrant le chemin ; Joseph suivant fidèlement sur ses traces, de sorte qu'on pouvait dire de tous les deux qu'ils marchaient comme des enfants de la lumière[289].



CHAPITRE IV - DOULEURS DE SAINT JOSEPH

Douleurs spirituelles, source, pour saint Joseph,de grâces et de mérites

Après avoir parlé des vertus insignes du saint Patriarche Joseph, vertus qui le rendirent si semblable à la Vierge bénie, il nous faut maintenant considérer les poignantes douleurs qu'il eut à supporter, en raison du soin dont il avait été chargé par Dieu, d'être le gardien de la sainte Famille. En effet, ce sont ces douleurs mêmes qui contribuèrent à préciser encore davantage sa parfaite ressemblance avec Marie, son Epouse chérie.
Il n'y a pas à douter que ce sujet ne trouve ici sa place. Nous l'avons vu, saint Joseph fut appelé, par l'Esprit Saint, un homme juste ; or, il entre habituellement dans les desseins de la Providence que les justes soient soumis à des épreuves parfois bien cruelles. « Parce que tu étais agréable à Dieu, disait l'Ange à Tobie[290], il était nécessaire que la tentation te mît à l'épreuve. » D'ailleurs, ne savons-nous pas que c'est dans la douleur, que se trouvent les meilleures occasions de mérite, et que c'est dans la douleur saintement supportée, que la vertu resplendit d'un éclat particulier ?
Nous parlerons donc ici des douleurs de saint Joseph, mais seulement de ses douleurs spirituelles, remettant au chapitre suivant de parler de ses douleurs corporelles. Nous verrons, par ce qui suit, combien, ici encore, le saint Patriarche se rapproche de son Epouse, que nous saluons comme la Reine des Martyrs. Nous admirerons l'auréole de gloire que ces douleurs, saintement supportées, ont ajoutée à son front virginal.
Parmi ces douleurs, on en compte sept, qui réclament tout particulièrement notre attention. Ces sept douleurs sont indiquées par les Evangélistes, saint Matthieu et saint Luc, et on a coutume de les énumérer comme il suit : 1° L'angoisse du saint Patriarche à la vue de la grossesse de Marie ; 2° le délaissement de Jésus à sa naissance ; 3° la circoncision du divin Enfant ; 4° la présentation de Jésus au Temple ; 5° la fuite en Egypte ; 6° la crainte d'Archélaüs occasionnant le retour à Nazareth ; 7° la perte de Jésus au Temple. Nous dirons quelque chose de chacune de ces douleurs, ainsi que des consolations que la main paternelle de Dieu ne manqua pas de lui envoyer, et des vertus qui accompagnèrent chacun de ces douloureux événements.


Douleur de saint Joseph à la vue de la grossesse de Marie

Dieu n'ayant pas voulu révéler plus tôt à saint Joseph le profond mystère qui s'était accompli en sa chaste Epouse, le saint Patriarche éprouva un trouble profond quand il aperçut en elle les signes d'une prochaine maternité.
Voici comment saint Matthieu raconte cette première douleur du père putatif de Jésus. « Joseph, l'époux (de Marie), étant un homme juste et ne voulant pas la déshonorer, résolut de la renvoyer secrètement[291]e Le trouble du saint Patriarche ne provenait pas, nous l'avons dit, de ce qu'il soupçonnât aucun mal moral de la part de sa sainte Epouse, ou qu'il se crût lui-même indigne de vivre en sa compagnie. Il provenait de ce que, connaissant, d'un côté, l'insigne sainteté de Marie, et, de l'autre, ignorant le fait de l'Incarnation du Verbe, il fut pris d'une angoisse terrible, qui le jeta dans une profonde affliction.
Cette affliction était le résultat du conflit des sentiments contraires qui agitaient son cœur et qui le plongeaient dans une agonie mortelle. Car, nous le savons par expérience, rien ne nous est plus pénible qu'une grave situation dont nous ne voyons pas d'issue. Ne voulant ni renvoyer une Epouse aimée qu'il savait innocente, ni la retenir contre la loi divine, il subissait en son âme un conflit d'opinion, semblable à l'agonie qu'une personne ressent en présence d'un malheur imminent, qu'il lui est impossible d'écarter et contre lequel elle ne voit aucun remède.
Il n'est guère possible que la Vierge bénie ne s'aperçût pas du trouble de son chaste époux. Mais ni Joseph ne voulut s'en ouvrir à Marie, ni Marie à Joseph, la chose étant trop délicate, pour que leur mutuelle pudeur n'en ressentît quelque atteinte. Ils préférèrent donc, chacun de son côté, laisser tout entre les mains de la divine Providence.
Mais si cet incident remplit l'âme du saint Patriarche d'une douleur indicible, il servit merveilleusement à mettre en relief sa pleine conformité aux dispositions de la volonté divine.
Car, aux paroles consolatrices de l'Ange et à son ordre de retenir Marie pour son épouse, Joseph n'oppose aucun obstacle. À peine éveillé, il se lève, sans attendre le jour, pour accomplir ce qui a été prescrit. Dieu qui n'avait pas voulu que le Verbe se fît chair en Marie sans le consentement explicite de cette Vierge, avait ordonné que la coopération de saint Joseph à ce grand mystère n'eût lieu qu'après un acte de parfaite obéissance de sa part aux ordres du ciel. Jusqu'ici il n'avait, comme tous les époux, donné son assentiment qu'au mariage avec une vierge qu'il savait être toute sainte ; mais, maintenant, il s'agissait, non plus d'une vierge quelconque, mais de la Mère de Dieu, dont il devrait partager, à l'avenir, la responsabilité, les craintes, les angoisses, les douleurs ineffables. Le consentement de Joseph, comme auparavant celui de Marie, ne se fit pas attendre : il accepta de garder Marie comme son épouse, accepit coniugern suam. Ce n'était plus à une jeune fille, quelque sainte fût-elle, que le saint Patriarche donnait sa main : c'était à la Corédemptrice du genre humain. Lui-même, il le comprend, devra aider et assister Marie dans sa grande mission, en prenant part à ses immenses douleurs.


Douleur de saint Joseph à la naissance de Jésus

L'Evangile, dans une phrase très brève, nous donne un aperçu de ce que dut être la douleur de saint Joseph, quand il vit à Bethléem se fermer sur lui les portes de l'hôtellerie et qu'il n'eut à donner au Sauveur naissant, que l'hospitalité d'une pauvre cabane. « Il n'y avait pas place pour eux dans l'hôtellerie », dit laconiquement saint Luc[292]. Conséquemment, Marie fut obligée de mettre au monde, dans une caverne située probablement au-dessous de l'hôtellerie même, son Fils bien-aimé. C'est ainsi que le Créateur du monde avait décrété de faire son apparition sur la terre, au milieu de la plus grande pauvreté.
Il serait difficile de dire combien saint Joseph sentit vivement la douleur de n'avoir rien autre à offrir au Messie Rédempteur, que la pauvreté de cette étable. Car, c'était à lui que Dieu avait confié le soin de pourvoir aux besoins temporels de la sainte Famille. Aussi aurait-il désiré procurer au divin Enfant une habitation digne de lui. Au contraire, les choses même les plus indispensables lui manquaient pour recevoir et traiter comme il convenait un enfant nouveau-né. Les parois dégarnies de cet antre désert offrent un abri insuffisant contre les rigueurs de la saison; point de berceau convenable pour y placer l'aimable Jésus; seule une crèche, destinée à l'usage de vils animaux, aura l'honneur d'abriter ses membres frêles et délicats. Et c'est devant cette pauvre crèche que Joseph s'agenouille pour adorer, en compagnie de sa sainte Epouse, ce divin Enfant, venu pour sauver le monde. Marie, la première, adore celui qu'elle a mis au monde, Ipsum quena genuit adoravit, chante la sainte Eglise; mais aux adorations de la sainte Vierge se mêlent, comme une belle mélodie, celles de saint Joseph. Le mystère d'une crèche, choisie par Dieu pour être le berceau du Sauveur, n'échappe pas à son attention. Il lui enseigne cette grande vérité, que le jour viendra bientôt où le Sauveur se donnera à nous, pour être la nourriture de nos âmes.
Pourtant, la leçon sublime qui se détache de cette scène n'échappe pas à saint Joseph. Le cœur percé d'une profonde douleur, il réfléchit à l'indifférence des hommes envers le Messie que, cependant, ils auraient dû attendre; tandis que la pensée de l'extrême pauvreté, au milieu de laquelle il est laissé par ses créatures, lui transperce le cœur, comme un glaive acéré. Il comprend comment le royaume de Jésus-Christ n'est pas de ce monde et comment le Sauveur lèguera, comme son plus précieux héritage, cette même pauvreté à l'Eglise. Lui-même, content de son sort de pauvre artisan, ne cessera de travailler des mains pour subvenir aux besoins de la sainte Famille. Et à défaut d'une plus belle maison, il offrira au nouveau-né son cœur, pour être un tabernacle digne de ses complaisances, un trône d'où Jésus commencera à répandre sur le monde les trésors de sa grâce.


Douleur de saint Joseph à la circoncision de Jésus

Nous arrivons à la troisième douleur de saint Joseph qui est exprimée par saint Luc en ces termes[293] : « Le huitième jour, auquel l'Enfant devait être circoncis, étant arrivé, on lui donna le nom de Jésus. » Il était écrit, dans les desseins de Dieu, que le Sauveur ne devait racheter le monde qu'au prix de son sang. Donc, huit jours après sa naissance, ses parents, interprétant sa volonté de paraître, aux yeux des hommes, comme un pauvre pécheur, disposèrent qu'il fût circoncis, selon la prescription de la loi mosaïque. Le nouveau-né commença donc à verser les prémices de son précieux sang, inaugurant ainsi sa mission Rédemptrice.
Grande fut, dans cette circonstance solennelle, la douleur de Marie et de Joseph. La vue de ce sang répandu remplit l'âme du saint Patriarche, comme aussi celle de son Epouse, d'une profonde tristesse. Tandis qu'ils prenaient part à la souffrance corporelle de leur Fils adoré, une autre scène, dont la circoncision était la figure, se développait devant les yeux de leur esprit, la scène du Calvaire, où l'aimable Rédempteur du monde, étendu sur un dur tronc et élevé de terre, verserait, jusqu'à la dernière goutte, son sang pour le salut du monde.
Pour saint Joseph, sa douleur fut d'autant plus grande en cette circonstance, que ce fut à lui qu'appartint, selon la coutume en honneur parmi les Hébreux, le pénible devoir d'accomplir le rite de la circoncision. C'est à lui également qu'échut, conformément à l'ordre de l'Ange, le devoir d'imposer, au nouveau-né, le très saint nom de Jésus, car c'est encore aux pères qu'était dévolu ce devoir à l'occasion de la circoncision.
C'est ainsi que le saint Patriarche inaugurait son office de coopérateur du Verbe incarné dans sa mission de Rédempteur du monde. Cet office, il l'avait accepté avec joie et générosité quand l'Ange lui avait annoncé le mystère de l'Incarnation accompli dans le sein virginal de son Epouse; et maintenant, en contribuant à verser les prémices du Sang de Jésus, il préludait au grand sacrifice de la Croix, dont la Circoncision était la figure.


Douleur de saint Joseph à l'occasion de la prophétie de Siméon

Le motif de la quatrième douleur de saint Joseph est ainsi décrit par saint Luc[294] : « Les parents de l'enfant Jésus l'apportèrent au Temple, afin d'accomplir pour lui ce que la loi ordonnait... Et Siméon dit à Marie, sa mère : Voici que cet enfant est établi pour la ruine et pour la résurrection d'un grand nombre en Israël, et comme un signe de contradiction. » Nous avons ici l'indication d'un double motif de douleur pour saint Joseph : le premier, l'offrande de l'Enfant Jésus au Seigneur; le second, la prophétie de Siméon.
En soi, l'offrande de l'Enfant Jésus au Seigneur ne pouvait causer à saint Joseph aucune douleur. Il n'y avait là que l'accomplissement de la loi qui prescrivait que tout premier-né mâle serait offert à Dieu, et qu'immédiatement il serait racheté au prix de cinq sicles. Quoi de plus naturel qu'un enfant, fût-il le fruit des chastes entrailles d'une vierge immaculée, fût offert au Seigneur dans son Temple et qu'on payât pour son rachat la somme prescrite par la loi?
Mais, dans le cas présent, la chose prenait un aspect tout particulier. Cette offrande solennelle de Jésus dans le Temple était, aux yeux de la Synagogue, le prélude du grand sacrifice de la Croix, qui devait se consommer plus tard par l'effusion totale du Sang du Sauveur. Et c'était à saint Joseph, à qui était déjà échu le douloureux ministère de verser pour la dernière fois le sang divin dans la circoncision, que revenait, en union avec Marie, le devoir d'offrir solennellement à Dieu Celui qui deviendrait bientôt la grande Victime de propitiation. Et il l'offrit en tant que le divin Enfant lui appartenait, comme né de son Epouse.
On peut donc dire en toute vérité que le saint Patriarche fut le premier ministre de notre salut. Mais quelle peine, quelle douleur, quelle angoisse lui coûta ce glorieux titre! L'offrande qu'il faisait était l'offrande d'une victime, à lui bien chère, car c'était son fils bien-aimé, victime dès lors vouée à la mort, et à quelle mort!
À cette douleur s'ajouta celle de la prophétie de Siméon. On ne peut douter que saint Joseph ne fût présent, quand le saint vieillard annonça la future passion de Jésus et la compassion de Marie. Car l'Ecriture nous dit expressément que les saints Epoux, entendant le cantique de Siméon, étaient dans l'admiration des choses qui se disaient de lui, et que Siméon les bénit[295]. Et, bien que les paroles du saint vieillard : « Voici que cet enfant est établi pour la ruine », etc., fussent adressées directement à Marie, néanmoins, comme elles suivaient immédiatement la bénédiction donnée indistinctement aux deux Epoux, et que l'Ecriture ne dit pas que saint Joseph se soit alors retiré, il n'y a aucune raison pour exclure le saint Patriarche de la participation à ce triste message, qui ne put que remplir son âme d'une douleur indicible.
Saint Joseph savait déjà, il est vrai, par la connaissance qu'il avait de l'Ecriture, quelle devait être la passion de Jésus, mais cela d'une manière seulement générale. La prophétie de Siméon fut donc pour lui une nouvelle révélation qui déchira le voile qui cachait encore à ses yeux les principaux épisodes du cruel martyre de Jésus et de Marie. Les paroles mystérieuses du saint vieillard lui firent entrevoir, comme à travers un nuage menaçant à l'horizon, la flagellation, la croix, les clous du Calvaire et cette épée à double tranchant qui devait transpercer le cœur de son Epouse bien-aimée. Il commençait lui-même à sentir la pointe de cette cruelle épée qui devait s'enfoncer dans son âme tendre et aimante, à mesure que s'approchait le temps fixé pour la passion du Sauveur. On peut donc appliquer au saint Patriarche ces paroles que l'Ecriture prononce par rapport à l'ancien Joseph[296] : « Le fer a transpercé son âme. » « Par le fer qui transperça l'âme de Joseph, dit le Vénérable Bède[297], on ne peut rien entendre de plus adapté, que la cruelle tribulation de l'esprit. »


Douleur de saint Joseph dans la fuite en Egypte

Il était écrit que la vie de saint Joseph, comme celles de Jésus-Christ et de l'Eglise, serait continuellement agitée par des alternatives de trouble et de paix, de douleur et de joie. Quand, après la présentation au Temple, la sainte Famille pouvait espérer jouir d'un repos relatif à Bethléem, où elle avait l'intention de se fixer, voici qu'une nouvelle épreuve vient soudainement la frapper, épreuve que l'Ecrivain sacré enregistre dans ces termes : « Voici qu'un Ange du Seigneur apparut à Joseph, disant : Prends l'Enfant et sa Mère, et fuis en Egypte[298]. »
Pour bien comprendre la grandeur de la douleur du saint Patriarche, il faut nous rappeler ce qu'enseigne saint Thomas au sujet de la fuite en Egypte[299]. Notre Seigneur, dit-il, a voulu fuir pour trois motifs : d'abord, pour manifester son humanité; car, si la divinité resplendit dans l'étoile, c'est l'humanité qui apparut dans la fuite; en second lieu, pour notre exemple, en nous montrant, par le fait même, ce qu'il devait enseigner plus tard[300] : « Lorsqu'ils vous persécuteront dans une ville, fuyez dans une autre »; en troisième lieu, en raison du mystère : car de même qu'il voulut mourir pour nous arracher à la mort, de même aussi voulut-il fuir pour rappeler à lui ceux que le péché poussait à le fuir.
Cette triple considération nous fait apercevoir, dans la fuite en Egypte, un triple motif de douleur en saint Joseph. En premier lieu, cette fuite précipitée, qui causait un si grand dérangement à la sainte Famille, ne fut pas sans affliger l'âme de saint Joseph, sur qui retombait le soin de veiller sur le sort de Jésus et de Marie. Deuxièmement, saint Joseph ne fut pas sans mesurer toute la malice qui couvait dans le cœur d'Hérode : l'ambition, la jalousie, la haine envers le divin Enfant; et cette vue lui révélait les persécutions qui pèseraient sur l'Eglise dans le cours des temps, dont cependant l'Eglise elle-même sortirait victorieuse. Une troisième source d'angoisses et d'afflictions pour le saint Patriarche, était d'abord cette fuite précipitée, indice de grande faiblesse chez le Sauveur du monde; l'ordre de quitter le peuple élu pour se rendre chez une nation idolâtre; le manque de précision quant au terme du voyage et à la durée du séjour dans l'exil. Cependant, un rayon de lumière ne laissa pas d'illuminer ce sombre tableau. Saint Joseph, par sa prompte obéissance à la voix de l'Ange, eut la gloire insigne d'être le premier à porter le Christ chez les infidèles, à le leur faire connaître, étant lui-même le témoin authentique de la divinité de Jésus-Christ et des miracles opérés à sa naissance. Il put donc, par sa persuasion, douce et efficace à la fois, conduire les païens, chez qui il vivait, à la lumière de la vérité. Saint Joseph a donc eu l'honneur d'inaugurer la vie missionnaire et de devenir ainsi le patron-né de ceux qui quittent leur pays pour aller, au loin annoncer l'Evangile.


Douleur de saint Joseph au retour de l'Egypte

La sixième douleur de saint Joseph est ainsi décrite par saint Matthieu[301] : « (Joseph) ayant appris qu'Archélaüs régnait en Judée, à la place d'Hérode son père, craignit d'y aller et, averti en songe, il se retira dans la province de Galilée. »
Pendant plusieurs années, la sainte Famille dut rester en Egypte, c'est-à-dire, jusqu'à la mort de l'impie Hérode. Durant tout ce temps, Jésus, Marie et Joseph connurent toute l'amertume de l'exil : le manque des choses les plus nécessaires à la vie, et surtout l'absence de parents et d'amis, qui pussent compatir à leurs peines et les aider dans leurs besoins. Mais la part la plus pénible des privations de cet exil échut à saint Joseph, à qui Dieu avait confié le soin de veiller sur la vie de Marie et de Jésus. C'est lui qui devait procurer, à la sueur de son front, le pain quotidien, au milieu, sans doute, de la froideur et de l'indifférence de beaucoup, peut-être des reproches de quelques-uns.
Enfin, se leva le jour désiré du retour, quand l'Ange du Seigneur apprit à Joseph la mort d'Hérode, lui ordonnant de prendre l'enfant et sa Mère, et de rentrer dans la terre d'Israël. Ce fut, pour Joseph et sa sainte Epouse, un rayon qui illumina l'obscur horizon. Ils devaient bientôt revoir cette terre, si bénie du Seigneur, terre habitée par leurs parents et amis, laquelle, malgré son infidélité, était toujours la terre privilégiée du ciel, puisque le Verbe s'y était fait chair.
Une pensée, toutefois, trouble le bonheur de Joseph et de Marie, la pensée des scélératesses d'Hérode, que, par un juste jugement de Dieu, une mort aussi terrible qu'ignominieuse, avait enlevé de cette terre. L'impie monarque, après avoir jeté tant de familles dans la désolation, payait maintenant la rançon d'une vie de cruautés et d'iniquités. Après avoir rejeté la grâce apportée par le Sauveur du monde, après même avoir cherché à le faire mourir, il comparaissait enfin, les mains souillées de sang innocent, au tribunal du terrible juge.
Le retour dans la terre d'Israël se présentait pour la sainte Famille, accompagné de grandes difficultés. Outre les fatigues inhérentes à un si long voyage, il y avait des dangers multiples de la part des brigands qui infestaient le pays; le manque de précisions sur le chemin à suivre augmentait encore les incertitudes du voyage. Le divin Enfant lui-même était trop grand pour être porté, trop petit pour pouvoir entreprendre un long voyage. Mais la connaissance de la volonté divine tint lieu, pour Marie et Joseph, de tous les conforts et de toutes les consolations terrestres.
N'ayant pas, dans cette vie, de demeure stable, nous ne pouvons jamais jouir d'une paix durable : toujours des luttes, toujours des croix, toujours des contradictions. La sainte Famille après avoir surmonté les difficultés d'un long et pénible voyage, avait à peine touché le sol de la Palestine, que parvint aux oreilles de Joseph la nouvelle de la succession au trône de son fils Archélaüs, à qui Auguste avait donné la moitié du royaume de son père, avec le titre de tétrarque. Mais ce prince avait hérité de toute l'ambition et de toute la cruauté d'Hérode.
Que fera donc le saint Patriarche? Fixera-t-il, comme il en avait eu l'intention, sa demeure en Judée, où précisément régnait Archélaüs, ou bien continuera-t-il son voyage, en quête d'un lieu plus propice pour le repos et la tranquillité de son Epouse et de l'Enfant céleste?
Dans cette incertitude, il recourt encore à l'oraison, et de nouveau l'Ange l'illumine, l'avertissant en songe de se retirer en Galilée.
Au milieu de cette alternative de voyages fatigants et de fuites précipitées, saint Joseph se rend compte de la grande vérité enseignée par ces événements, que l'Eglise de Jésus-Christ doit être continuellement combattue par le démon et par le monde. Et tandis qu'il considère attentivement toutes ces vicissitudes, il aperçoit, comme dans un tableau lointain, toutes les persécutions qui retomberont sur l'Eglise, dont la sainte Famille est la plus belle figure, et son âme reste comme opprimée par la plus cruelle douleur, à la pensée que « la lumière est venue dans le monde, et que les hommes ont préféré les ténèbres à la lumière[302] ».


Douleur de saint Joseph à la perte de Jésus

On peut dire en toute vérité que, de toutes les peines que souffrit le saint Patriarche, celle occasionnée par la perte de Jésus fut la plus sensible. Saint Luc nous décrit cette douleur dans ces ternies[303] : « Ne trouvant pas (Jésus), ils revinrent à Jérusalem, en le cherchant. Et il arriva qu'après trois jours ils le trouvèrent dans le temple... En le voyant,... sa Mère lui dit : Mon Fils, pourquoi avez-vous agi ainsi avec nous ? Voici que votre père et moi nous vous cherchions, tout affligés. »
Immense avait été la douleur du saint Patriarche quand, fuyant en Egypte, il pouvait craindre à chaque instant la rencontre des soldats d'Hérode, qui auraient mis à mort, ou au moins, maltraité le divin Enfant; toutefois, il jouissait alors de la présence visible de Jésus, qui lui adoucissait toute souffrance; d'ailleurs, ne lui aurait-il pas été doux de mourir pour lui et avec lui?. Mais maintenant, que son Fils aimé est absent, oh! quelle peine, quelle angoisse! Peine et angoisse augmentées encore par la pensée du malheur de tous ceux qui, par le péché, ont perdu la grâce divine et vivent sans Dieu sur cette terre, ou séparés de lui à jamais en enfer.
Il serait faux d'attribuer cette affliction des parents de Jésus à un remords de conscience, comme s'ils eussent craint de ne pas avoir rempli, en toute diligence, leur devoir de veiller sur la vie de Jésus. Leur douleur provenait de ce que, ne sachant pas, d'un côté, ce qu'il en était du divin Enfant, et, de l'autre, se souvenant de la persécution d'Hérode, ils craignaient que la passion du Sauveur ne commençât déjà à se dérouler, et que leur Fils bien-aimé ne fût l'objet de traitements inhumains de la part des Juifs.
Ils savaient, il est vrai, que les soixante-dix semaines d'années, annoncées par Daniel, n'étaient pas encore accomplies, et que, par conséquent, le moment de la mort de Jésus n'était pas encore arrivé. Mais, comme ils ne connaissaient pas toutes les circonstances de sa passion et, qu'ils ne savaient pas combien de temps elle devait durer, cette incertitude même faisait naître dans leurs âmes la crainte que Jésus ne fût alors exposé à de cruels tourments, tels que leur imagination pouvait leur faire soupçonner.
C'est d'ailleurs la pensée que nous suggèrent précisément les paroles de l'Evangile : « Mon Fils, pourquoi avez-vous agi ainsi avec nous ? Voici que votre père et moi nous vous cherchions tout affligés » ; paroles qui tout en nous révélant la grandeur de l'affliction des saints Epoux, nous font connaître combien Marie mesurait la douleur de Joseph, qu'elle nomme avant elle-même et qu'elle appelle exprès du doux nom de Père. Nous pouvons dire, en effet, que la douleur de Joseph surpassa alors, dans un certain sens, celle de Marie, en tant que c'était à lui qu'incombait le soin de veiller sur la vie de Jésus, aussi bien que sur celle de son Epouse bien-aimée.
On peut ici se demander quel est le sens exact de ces paroles que nous lisons, en rapport avec le mystère que nous examinons[304]: « Mais (les parents de Jésus) ne comprirent pas ce qu'il leur disait. » Doit-on croire que la douleur qu'ils avaient éprouvée à la perte de Jésus leur avait, pour ainsi dire, fait perdre la raison, à ce point qu'ils ne comprirent rien de ce que le Sauveur leur disait? Non, certes : la vertu était trop grande chez eux pour que la douleur obscurcît leur intelligence. D'ailleurs, la Vierge Mère, comme aussi son chaste Epoux, étaient trop avant dans la connaissance du mystère de la Rédemption, connaissance qu'ils avaient reçue de l'Ange lui-même, pour qu'ils n'arrivassent pas à saisir, au moins en partie, la vérité des paroles de Jésus.
Le sens de cette expression est donc que ni Marie, ni Joseph, bien que connaissant les points principaux de la vie du Sauveur, n'ignoraient encore cependant toutes les étapes de sa douloureuse passion, Dieu ne leur ayant pas révélé toutes les circonstances de l'avenir. Or, c'était précisément cette obscurité qui leur occasionnait toujours de nouvelles craintes, de nouvelles angoisses; craintes et angoisses que leur ardent amour pour Jésus tenait bien vives dans leurs âmes.


Sens dans lequel saint Joseph peut être appelé Corédempteur

Les considérations que nous venons de faire sur les douleurs de saint Joseph sont loin d'épuiser notre sujet. Sa vie, comme celle de sa chaste Epouse, ne fut qu'une chaîne de souffrances, précisément parce que l'objet de ces souffrances était inépuisable. Cet objet était, d'une part, la malice des hommes, dont il avait continuellement des preuves; de l'autre, la future passion de Jésus, avec tous ses douloureux aspects. Il est utile, cependant, pour quiconque aime le saint Patriarche, de s'arrêter de temps en temps pour se remémorer les sept étapes que nous venons de mentionner. Car il en est de la dévotion aux douleurs de saint Joseph comme ce que les écrivains sacrés nous disent de la dévotion aux douleurs de Marie. Elle est, pour les âmes, une source intarissable de grâces et de consolations.
Mais ce qu'il faut particulièrement observer ici c'est que, par ses immenses douleurs, si patiemment supportées, le saint Patriarche s'est mérité le titre glorieux de Corédempteur, dans le sens où nous appelons Marie elle-même Corédemptrice, bien qu'à un moindre degré.
Pour bien comprendre ce point, il faut tenir devant nos yeux non seulement la grandeur des douleurs de saint Joseph, mais surtout leur motif ou, comme on dit en théologie, leur objet formel, ou cause finale.
La grandeur des douleurs de saint Joseph se mesure à deux causes : la cause matérielle et la cause efficiente. La cause matérielle était l'âme même du saint Patriarche qui, en raison de la perfection qu'elle possédait, perfection rehaussée par l'absence de tout péché actuel, jouissait, comme l'âme de sa sainte Epouse, d'une sensibilité exceptionnelle, de sorte que la douleur et la tristesse, comme aussi les autres mouvements de l'appétit sensitif, appelés passions animales, s'imprimaient très facilement et très profondément en elle. La cause efficiente était, pour le saint Patriarche, comme aussi pour Marie, la considération des péchés des hommes et l'appréhension de la future passion du Sauveur.
Mais c'est surtout la cause finale ou le motif pour lequel saint Joseph souffrait, qui donnait à ses douleurs toute leur noblesse, toute leur efficacité. Comme sa sainte Epouse, saint Joseph ne souffrait pas pour lui-même, n'ayant jamais commis aucun péché; ses souffrances allaient donc entièrement au salut du monde; et c'est précisément cette considération qui lui vaut le beau titre de Corédempteur, que nous lui revendiquons.
Soit qu'il acceptât avec empressement de partager avec Marie la vie de douleur qui s'ouvrait devant elle comme Mère de Dieu; soit que son cœur fût percé d'un glaive à la vue de la pauvreté de Jésus; soit qu'à la circoncision il fît lui-même verser les prémices du sang divin; soit qu'il présentât Jésus au Temple, ou que, pour conserver sa vie, il le portât en exil et le reconduisît en terre d'Israël, soit enfin qu'il le recherchât à Jérusalem et qu'il prît soin de lui jusqu'à sa mission publique, saint Joseph ne cessait de coopérer, de la manière la plus efficace, en union avec sa sainte Epouse, au salut du genre humain : dans ces conditions il mérite bien d'être appelé notre Corédempteur.
D'ailleurs, un catholique ne se méprend pas sur le sens à donner à ce titre. Il sait parfaitement bien que nous n'avons qu'un Rédempteur, qui a payé tout entier le prix de notre salut et l'a payé de ses mérites surabondants. Mais puisque ce divin Sauveur ne dédaigne pas de s'associer, dans cette œuvre, la coopération des créatures raisonnables, selon le mot de saint Paul[305] : « Je me réjouis maintenant dans mes souffrances pour vous, et je complète ce qui manque à la passion du Christ dans ma chair, pour son corps, qui est l'Eglise », on peut bien donner le nom de corédempteurs à ceux surtout qui ont coopéré sous le Christ et avec le Christ, au salut du genre. humain.
Or, dans cet ordre d'idées, la toute première place appartient à Marie immaculée, qui offrit à Dieu, au nom du genre humain, la divine Victime du Calvaire, et qui, plus et mieux que toute autre créature, a souffert pour Jésus et avec Jésus, sans qu'elle eût à en bénéficier elle-même, pour la rémission des fautes commises par l'humanité. Après Marie, c'est à saint Joseph qu'appartient ce glorieux titre, pour avoir nourri et gardé la même grande Victime en vue du sacrifice de la Croix, pour l'avoir offerte, par anticipation, au Temple, comme une chose qui lui appartenait en propre, et pour avoir enduré des douleurs, dont le mérite satisfactoire est allé entièrement au profit de l'humanité rachetée par le sang de Jésus-Christ.


Consolations de saint Joseph au milieu de ses peines

La considération des douleurs de saint Joseph est, nous l'avons dit, une des dévotions les plus agréables au saint Patriarche et des plus utiles à la vie spirituelle. Mais il ne faudrait pas oublier les douces consolations dont il plut à Dieu de remplir son âme, au milieu même des plus grandes désolations. Car la bonté divine ne permet jamais que nous soyons opprimés par un trop grand chagrin. Après les occasions de tristesse qu'elle permet, elle nous fournit des sujets d'allégresse, pour soutenir notre courage et nous exciter à tolérer des fatigues plus grandes encore, que parfois le Seigneur nous réserve pour l'honneur de son Nom.
C'est ainsi qu'après les angoisses suscitées dans l'âme du saint Patriarche par la grossesse de Marie, l'Ange du Seigneur vint le consoler et en même temps l'éclairer sur le grand mystère de l'Incarnation : ce qui équivalait à approuver sa conduite et l'assurer du secours divin pour l'avenir. De même, la douleur causée par l'indifférence des hommes à la nativité de Jésus fut bientôt suivie du chant des anges et de l'adoration des pasteurs et des Mages. À la peine éprouvée par Joseph dans la circoncision du divin Enfant, se mêla la joie intense de l'imposition du Nom adorable, si doux et si aimable, de Jésus. La peine et les angoisses que l'offrande du Sauveur au temple et la prophétie de Siméon causèrent dans l'âme du saint Patriarche furent bientôt soulagées par la vision du rachat de tant d'âmes, que la passion du Sauveur devait soustraire à l'empire du démon. Les tribulations et les fatigues, occasionnées par la fuite en Egypte, furent bientôt compensées par la chute des idoles et l'inauguration du règne du Sauveur dans ce pays. Les craintes auxquelles donna naissance dans l'âme du saint Patriarche la nouvelle qu'Archélaüs régnait en Judée, furent suivies sans délai par la joie intense d'une vie de ferveur et de paix, menée par la sainte Famille à Nazareth. Enfin, la douleur causée par la perte de l'Enfant Jésus, céda bientôt la place, dans le cœur de Joseph, à une immense joie de l'avoir retrouvé : et cet heureux événement fut, pour le chaste Epoux de Marie, une assurance que bien des pécheurs, dans le cours des âges, retrouveraient, avec la grâce de Jésus, la paix de l'âme et, le salut éternel.


Joie, paix et miséricorde dans l'âme de saint Joseph

La vie de saint Joseph, nous avons dit, ne fut qu'une longue série de craintes, de douleurs et d'angoisses, interrompues toutefois par les consolations qu'il plaisait à la main paternelle de Dieu de lui envoyer de temps en temps. Mais ce qui le soutint particulièrement dans cette lutte continuelle, ce fut la charité qui régnait dans son âme et qui lui faisait considérer comme peu de chose les souffrances de cette vie. Or, la charité produit dans l'âme trois merveilleux effets,, c'est-à-dire, la joie, la paix et la miséricorde[306], et ces effets l'aidèrent considérablement à supporter les épreuves auxquelles il fut soumis.
D'abord, la pensée qu'il possédait Dieu, source inépuisable de toute bonté, remplissait l'âme de saint Joseph d'une joie ineffable, qui était pour elle une large compensation à ses douleurs, de sorte que se vérifiait en lui ce beau mot de saint Paul[307] : « Réjouissez-vous toujours dans le Seigneur. » Cette joie, il est vrai, tant que dure cette vie d'exil, ne peut être pleine et entière, et cependant elle est un baume précieux aux misères qui nous entourent; c'est pourquoi la sainte Eglise met souvent sur nos lèvres cette prière : « Donnez-nous de jouir toujours des consolations célestes », et caelesti semper consolationss gaudere.
Avec la joie, la paix régnait dans l'âme de saint Joseph, cette paix que saint Augustin définit la tranquillité de l'ordre, et dont saint Paul dit qu'elle surpasse tout entendement[308]; cette paix qui consiste dans le calme et l'union de nos désirs dans le vrai bien : union avec Dieu, auquel elle coordonne toutes les aspirations de l'âme; union avec le prochain, auquel elle souhaite les mêmes biens que nous nous souhaitons à nous-mêmes.
Or, comme le saint Patriarche accomplit en toute perfection ce double précepte de la charité, on peut dire que, même au milieu des plus grandes angoisses et contrariétés, il jouissait, comme sa sainte Epouse, d'une paix imperturbable : aussi est-ce à eux deux, d'abord, que s'adressaient les paroles de l'ange à la naissance du Sauveur[309] : « Sur la terre, paix aux hommes de bonne volonté. »
A côté de la joie et de la paix, qui régnaient suprêmes dans l'âme de saint Joseph, il nous plaît de considérer la miséricorde, qui, elle aussi est un effet propre de la charité, et qui a pour objet de régler les mouvements des appétits par rapport au déplaisir que nous cause le mal d'autrui, en tant que nous le considérons comme notre mal à nous, selon cette belle parole de saint Paul[310] « Réjouissez-vous avec ceux qui se réjouissent; pleurez avec ceux qui pleurent. »
C'était précisément l'ardente et très pure charité de saint Joseph, charité qu'il avait puisée si abondamment au Cœur même de Notre-Seigneur, qui faisait naître en lui des sentiments de vraie compassion envers les misères d'autrui, qu'il considérait comme les siennes propres. Nous avons une belle figure de cette vertu de miséricorde du saint Patriarche, dans ce que nous lisons de l'ancien Joseph, dont l'Ecriture rapporte que, à la mort de Jacob, comme ses frères craignaient qu'il ne se vengeât sur eux des mauvais traitements qu'ils lui avaient infligés, il les reçut avec beaucoup de bienveillance et les consola, en leur disant[311] : « Ne craignez rien; je vous nourrirai, vous et vos enfants u; puis il les consola, en leur parlant avec beaucoup de douceur et de tendresse.



CHAPITRE V - PERFECTIONS CORPORELLES DE SAINT JOSEPH

Perfections des œuvres de Dieu

Jusqu'ici nous avons considéré le saint Patriarche Joseph dans ce qui constitue ses perfections spirituelles; sa grâce, sa science, ses vertus, les douleurs au milieu desquelles sa vie mortelle se déroula, et qui contribuèrent si bien à mettre en relief les beautés de son âme. Mais Dieu, dont les œuvres sont parfaites, ne se contenta pas d'orner le Père putatif de son Fils des plus beaux joyaux destinés à former sa couronne dans le ciel; il voulut aussi que, pour ce qui regarde les perfections du corps, rien ne lui manquât, car il est écrit que « la gloire des enfants, ce sont leurs pères[312] ».
Nous allons donc examiner ici, en premier lieu, les origines toutes de noblesse de saint Joseph; nous passerons ensuite à considérer sa beauté corporelle; puis nous rechercherons quelle fut, selon la tradition, la profession qu'il exerça; nous rechercherons ensuite à quel âge le saint Patriarche s'unit en mariage avec la très sainte Vierge; enfin nous parlerons de ses infirmités corporelles.


Noblesse d'origine de saint Joseph

Dans la première partie de cet ouvrage nous avons montré, preuves à l'appui, la descendance de saint Joseph du roi David. C'est là une chose dont on ne peut douter. Nous avons d'abord le témoignage inéluctable de saint Matthieu, qui nous présente la généalogie de saint Joseph en commençant par Abraham, et en passant par David, le mot genuit, engendra, étant constamment employé, comme pour exclure une filiation légale ou adoptive, à laquelle on aurait peut-être pu penser. En outre, la loi de Moïse, avons-nous dit, commandait expressément qu'une jeune fille, héritière des biens paternels, prît pour époux un homme de sa famille. Enfin, tout doute est exclu par ces mots de l'Ange[313] : « Joseph, fils de David, ne crains point de garder avec toi Marie comme ton Epouse. »
D'autre part, du fait que saint Joseph était allié par les liens du sang à la très sainte Vierge, on peut encore déduire cette vérité, qu'il appartenait à la souche ou famille des prêtres, Marie étant cousine d'Elisabeth, qui était elle-même, nous dit saint Luc[314], d'entre les filles d'Aaron. Les paroles de saint Thomas trouvent ici leur place[315] : « Ainsi donc, il peut se faire que le père d'Elisabeth ait eu une épouse de la souche de David, en raison de quoi la Bienheureuse Vierge Marie, qui était de la souche de David, fut cousine d'Elisabeth : ou plutôt, vice versa, que le père de la Bienheureuse Vierge, étant de la souche de David, ait eu une épouse de la souche d'Aaron; ou bien encore que, comme dit saint Augustin[316] si Joachim, père de Marie, fut de la souche d'Aaron, comme l'affirmait Faustus l'hérétique, se fondant sur certaines écritures apocryphes, il faut croire que la mère de Joachim fut de la souche de David, ou encore son épouse, de sorte que nous puissions dire, en quelque manière, que Marie fut de la souche de David. »
Ce fut d'ailleurs, selon la remarque judicieuse de saint Grégoire de Nazianze, par volonté divine, que la dignité royale se trouva unie, en Marie et Joseph, à la souche sacerdotale, afin que Jésus-Christ, qui est roi et prêtre en même temps, naquit de l'une et de l'autre selon la chair. Or, il faut bien en convenir, le fait d'être issu de la maison et de la famille de David, et ainsi d'avoir eu part, en quelque manière, à la dignité royale de celui-ci, est, dans le cas de saint Joseph, une preuve évidente de l'amour spécial de Dieu envers lui, même pour ce qui regarde les avantages que donne la naissance. Grande, en effet, était l'estime des Juifs pour les descendants de David, estime appuyée sur les témoignages des Ecritures et la promesse faite par Dieu à David lui-même[317] : « J'établirai sur ton trône du fruit de ton ventre. » Plus tard, en harmonie, avec ces mots, l'Ange déclara à Marie[318] : « Le Seigneur-Dieu donnera (à ton Fils) le trône de David son père »; chose que d'ailleurs les foules semblaient bien avoir reconnue, quand elles s'écriaient[319] : « Avez pitié de nous, fils de David. »
Que si à cette dignité royale on ajoute la noblesse provenant du sacerdoce, le glorieux époux de Marie n'aura rien à envier aux plus nobles personnages de l'Ancien Testament. Il faudra donc conclure, avec saint Bernardin de Sienne[320], « qu'il fut d'une telle noblesse, que, s'il est permis de le dire, il donna lui-même, en quelque sorte, la noblesse temporelle à Dieu, dans le Seigneur Jésus-Christ ». Sans doute l'éloge de saint Ambroise sur la noblesse temporelle du Verbe incarné rejaillit pleinement sur le saint Patriarche[321] « : « (Le Sauveur) fut vraiment et selon la chair d'une famille royale et sacerdotale : roi des rois, prêtre des prêtres. »


Saint Joseph fut-il Nazaréen ?

Sous ce titre, deux questions distinctes s'offrent à notre attention : premièrement, Nazareth est-elle la patrie de saint Joseph; secondement, le saint Patriarche faisait-il partie de la célèbre secte des Nazaréens ?
Observons, d'abord, que le mot Nazaréen n'a rien à faire avec la ville de Nazareth. En effet, ce mot nazaréen, nazaraeus, peut avoir deux sens, selon qu'il s'écrit en hébreu par la lettre dsàde, ou par la lettre zajin. Dans le premier cas, il signifie un habitant de la ville de Nazareth, et c'est dans ce sens, que les Rabbins appelaient les chrétiens nazaréens; dans le second cas, ce nom sert à désigner un homme consacré à Dieu par un rite spécial.
Pris dans le premier sens, le nom de nazaréen convient parfaitement à saint Joseph, car on ne peut douter que Nazareth ne fût sa pairie. En effet, nous lisons dans saint Luc[322] : « l'Ange Gabriel fut envoyé de Dieu dans une ville de Galilée, appelée Nazareth, auprès d'une vierge mariée à un homme de la maison de David, nommé Joseph », d'où nous relevons que saint Joseph habitait alors à Nazareth, où il retourna après son exil en Egypte. Bien plus, Nazareth est appelée expressément la ville de Joseph et de Marie[323] : « Ils retournèrent en Galilée, dans leur ville de Nazareth »; en outre, il est dit de Jésus-Christ[324] : « Il descendit avec eux et vint à Nazareth »; aussi, Jésus lui-même est-il habituellement appelé Jésus de Nazareth[325], ou Nazaréen[326], et Nazareth est appelée sa patrie[327], d'où les Juifs envieux du Sauveur prenaient occasion de le calomnier[328] : « De Nazareth peut-il venir quelque chose de bon? » Ceci pourtant n'empêche pas que saint Joseph ne soit originaire de Bethléem qui avait été la patrie de David[329] ; aussi son intention, après la naissance de Jésus, était-elle de se fixer dans cette ville, comme nous l'avons dit plus haut[330].
Pris dans le second sens, le mot nazaréen était employé pour désigner ceux qui, pour un temps déterminé, ou même pour toute la vie, promettaient, par vœu personnel ou même par le vœu de leurs parents, d'embrasser, en vue d'une plus grande perfection, un genre de vie tout spécial, à base d'ascétisme et de pénitence. Ces personnes promettaient, de s'abstenir de vin et de toute liqueur enivrante; de ne point se faire couper les cheveux; de ne point toucher de cadavres humains.
Parmi les plus illustres nazaréens dont l'Ecriture fait mention, il faut nommer Samson, Samuel et Jean le Précurseur, qui tous furent consacrés à Dieu dès le sein de leur mère. Quant à saint Joseph, nous pouvons très bien supposer qu'il ait embrassé, par inspiration divine, cet état de perfection, qui convenait si bien à la haute mission qui devait lui être confiée. Il ne faudrait cependant pas trop insister sur cette opinion, à cause du manque de preuves solides sur lesquelles on puisse l'étayer.
En effet, les raisons que certains auteurs apportent à l'appui de cette opinion sont tout à fait insuffisantes. Ils disent d'abord que le nazaréat de saint Joseph fut annoncé dans la personne de l'ancien Joseph, fils de Jacob [331]; mais cette expression : Nazaréen parmi ses frères, ne veut pas dire que cet ancien Patriarche appartenait à la secte des nazaréens, qui probablement n'existait pas encore, mais seulement que sa sainteté, sa dignité et sa puissance lui donnaient une prééminence parmi tous ses frères, ce qui arriva en réalité. La raison que ces auteurs prétendent tirer de l'exemple de Notre-Seigneur, qui, disent-ils, fut lui-même nazaréen, n'est pas plus convaincante. Car il est certain que le Sauveur n'appartenait pas à cette secte, puisqu'il dit de lui-même[332] : « Jean est venu, ne mangeant, ni ne buvant, et ils disent : Il est possédé du démon. Le Fils de l'homme est venu, mangeant et buvant. » D'ailleurs il ne convenait pas à Jésus-Christ d'émettre aucune sorte de voeux, puisqu'il était compréhenseur, c'est-à-dire qu'il jouissait de la vision de Dieu, sans crainte de perdre ce privilège or, comme tel, il avait la volonté parfaitement établie dans le bien et ne pouvait plus rien mériter pour lui-même. Ceci cependant n'empêche pas que son Père putatif, en vue d'une perfection majeure, ne se fût, dans son jeune âge, lié par vœu à la secte des Nazaréens.


Beauté corporelle de saint Joseph

Bien que la beauté passagère du corps soit peu de chose comparée à la beauté de l'âme qui, si l'homme est fidèle à la grâce, ne se perd jamais, toutefois, comme le corps est l'instrument de l'âme, et que, sur la figure, en particulier, se reflète la beauté de l'esprit et la bonté du cœur, on ne peut pas ne pas relever, parmi les perfections de l'homme, cette dignité et noblesse de traits, que l'on chercherait en vain dans un individu adonné au vice. Nous pouvons donc en toute sûreté affirmer de saint Joseph ce que l'Ecriture dit de l'ancien Joseph qu'il était « beau de visage et très agréable à voir[333] ».
Et puisque l'on peut retenir comme probable l'opinion que saint Joseph appartenait à la secte des Nazaréens, on peut, par conséquent, lui appliquer les paroles suivantes[334] : « Ses nazaréens sont plus blancs que la neige, plus purs que le lait, plus rouges que l'ivoire antique, plus beaux que le saphir. »
Mais nous avons une preuve bien plus convaincante encore de la beauté corporelle du glorieux Patriarche. Au livre de l'Ecclésiastique il est écrit[335] : « Un homme se reconnaît dans ses fils »; ce qui veut dire que les fils non seulement héritent des qualités morales de leurs pères, mais aussi qu'ils portent généralement leurs traits empreints sur leurs visages. S'il en est ainsi, comme nous lisons de Notre-Seigneur qu'il fut le plus beau parmi les enfants des hommes[336], il nous est bien permis de conclure que saint Joseph, lui aussi, portait sur sa figure comme un reflet de cette beauté du Christ Rédempteur, beauté qui attirait les cœurs et les portait à la pureté et à la vertu.
« Ce don de Dieu, la beauté, écrit le Père Joachim Ventura[337], don en lui-même innocent, mais qui fait tant de coupables; qui sert d'aiguillon au péché; qui corrompt les regards; qui fait naître l'orgueil en celui qui la possède et des désirs profanes en celui qui la contemple; la beauté, fleur agréable à voir, mais sous les feuilles de laquelle se cache souvent le serpent qui empoisonne et donne la mort; la beauté, dans ces deux Epoux, Joseph et Marie, élevés par la grâce à l'état de la nature angélique et parfaite, ne faisait qu'accroître les dons réciproques de leur candeur, dont elle était l'ornement et l'indice; la beauté était pour eux un charme suave et céleste, qui purifiait, qui soulevait leurs cœurs de la région des sens à celle des esprits; la beauté ne leur inspirait qu'un respect mutuel, des pensées saintes, de pudiques affections, et elle était une source très féconde de virginité. »


Profession de charpentier exercée par saint Joseph

On ne peut parler des qualités corporelles de saint Joseph, sans s'arrêter à considérer la profession qu'il exerça pendant sa vie mortelle, celle de charpentier, d'autant plus que saint Matthieu y fait allusion en rapportant l'étonnement des habitants de Nazareth au sujet de Jésus[338] : « N'est-ce pas là le fils du charpentier ? » D'autre part, nous ne pouvons douter que Jésus-Christ, lui aussi, n'exerçât cette profession, puisque ses compatriotes disaient également de lui[339] : « N'est-ce pas là le charpentier, fils de Marie? »
Nous avons traduit, selon la coutume de nos interprètes français, le latin de la Vulgate faber, par le mot charpentier; mais, est-ce bien là ce que ce mot signifie? En réalité, tant ce mot latin, faber, que le grec τἑχνων, peut s'entendre aussi bien d'un ouvrier sur fer, sur argent, ou même sur or, que d'un ouvrier sur bois. Aussi quelques auteurs ont-ils soutenu que saint Joseph exerça le métier de forgeron, ou d'orfèvre, ou même celui de maçon. D'autres écrivains, s'appuyant sur le mot grec, que nous venons de citer, ont cru qu'il ait exercé l'architecture, profession plus noble et plus digne du saint Patriarche, que celles mentionnées plus haut.
Mais la tradition est trop explicite pour qu'elle nous permette de nous écarter de la thèse que nous venons d'énoncer. À part quelques auteurs et quelques livres apocryphes, qui nous présentent saint Joseph comme exerçant le métier de forgeron, la plus grande partie des Pères, avec saint Justin, saint Basile et saint Jean Chrysostome, nous disent expressément que sa profession était celle de charpentier. Dom Calmet résume ainsi le sentiment de la tradition[340] : « Il faut avouer que la très ancienne et très commune opinion soutient que saint Joseph ait exercé la profession de charpentier. Ceux qui l'ont fait passer pour forgeron semblent plutôt avoir eu en vue l'allégorie qu'on peut tirer de ce métier, allégorie que favorise aisément le mot , indéterminé de faber. » On comprend facilement que l'allégorie, à laquelle le docte écrivain fait allusion, se rapporte à la formation du monde spirituel sur l'enclume de la toute puissance divine.
Mais, il faut bien avouer que la saine et sobre raison admet difficilement, pour Joseph aussi bien que pour Jésus, une profession exigeant un déploiement et un accompagnement de bruit et de force corporelle, choses peu en harmonie avec les habitudes de calme et de prière de la sainte Famille. Aussi faudra-t-il exclure également la profession de maçon ou de forgeron.
D'autre part, les occupations du saint Patriarche ne semblent pas rentrer dans le cycle des arts libéraux qui relèvent plutôt de la culture de l'esprit que des forces physiques, puisque, à la première prédication de Jésus, les Juifs s'étonnaient d'entendre tant de sagesse de la bouche de la part d'un homme qui n'avait ni étudié, ni fréquenté les écoles; car ils disaient[341] : « D'où vient à celui-ci cette sagesse? »-« D'où lui viennent donc toutes ces choses? » « Comment celui-ci connaît-il les lettres, lui qui n'a pas étudié[342] ? » De même donc qu'il faut exclure, dans le cas de saint Joseph, l'exercice de professions trop matérielles, ainsi ne faut-il pas non plus penser à un art libéral auquel se serait adonné le saint Patriarche et qui aurait pu faire penser à une culture acquise dans les livres ou sur les bancs des écoles.
Pareillement, il nous faudra rejeter, comme des contes de vieilles femmes, ce que nous lisons dans un très ancien, mais aussi très puéril ouvrage apocryphe, intitulé l'Evangile de l'Enfance, là où il est dit que Jésus, lorsqu'il eut accompli sa septième année, exerça la profession de potier ou de teinturier, de manière soit à former différentes espèces d'animaux, qu'il mettait ensuite en mouvement en présence de ses compagnons, soit à donner, selon son bon plaisir à des morceaux d'étoffes mises dans une cuve à teinture, la couleur que lui-même désirait donner à chacun d'eux. Ces productions fantaisistes, fruit d'une imagination crédule, mais enfantine, n'ont rien à faire avec l'esprit si sobre et si plein de dignité des saints Evangiles.
Concluons donc, avec Gerson[343], que l'occupation de saint Joseph consistait à manier le bois, pour en faire différents objets ; opinion, disent les Bollandistes, qui est communément acceptée[344].


Signification spirituelle de la profession exercée par saint Joseph

Un pieux auteur dont les écrits, sous le pseudonyme de saint Augustin, sont parvenus jusqu'à nous, a très bien expliqué la signification mystique de la profession de charpentier exercée par saint Joseph et par Jésus, son fils putatif. « Joseph,, écrit-il[345], tout en étant charpentier sur terre, était censé être le père de Notre-Seigneur et Sauveur. D'un pareil travail il ne faut pas exclure Dieu, qui est vraiment le Père de Notre-Seigneur Jésus-Christ, car il est lui-même charpentier. En effet, il est l'artisan, qui a bâti, avec une puissance, non seulement merveilleuse, mais encore ineffable, la machine de ce monde; comme un sage architecte, il a suspendu le ciel dans la subtilité, il a établi la terre sur son poids, il a enchaîné la mer dans son sable. Il est l'artisan, qui réduit à une juste mesure le faîte de l'orgueil et qui élève jusqu'au ciel l'extrême bassesse. Il est l'artisan, qui, dans nos mœurs, retranche les œuvres superflues et conserve tout ce qu'il y a d'utile. Il est l'artisan dont Jean-Baptiste brandit la hache pour la mettre à notre racine, afin que tout arbre, excédant la mesure d'une juste discrétion, soit coupé par sa base et livré aux flammes; au contraire, tout arbre qui se maintient dans la mesure de la vérité, est, par cette même hache, destiné à former la bâtisse céleste. »
En exerçant, avec son Père putatif, un art servile ou mécanique, remarque le docte cardinal Cajetan[346], Jésus venait à confirmer la grande vérité, que lui-même ne s'était adonné ni à l'étude des lettres et des sciences, ni à celle de la doctrine de la loi, afin que ses compatriotes pussent se convaincre que sa science n'était pas acquise par des méthodes humaines. De son côté, saint Ambroise voit, dans le fait que le père temporel de Jésus-Christ était un charpentier, une image de son Père éternel, qui, comme un bon charpentier, travaille à aplanir, à polir, nous dirions presque, à raboter nos vices, mettant la hache à la racine des arbres stériles, enlevant les excroissances nuisibles, et formant tout le genre humain à différents usages, par la diverse qualité des ministères[347].


À quel âge saint Joseph s'est-il uni en mariage à la très sainte Vierge ?

Saint Epiphane, suivi par quelques auteurs, a cru que saint Joseph avait déjà quatre-vingts ans passés, quand il s'unit en mariage avec la très sainte Vierge, et cette opinion semble avoir inspiré le pinceau d'un grand nombre de peintres. Mais l'opinion la plus commune et certainement la plus autorisée veut que le saint Patriarche fût alors un homme dans toute la vigueur de l'âge, tout au plus entre trente et quarante ans. Et cette opinion est certainement la plus raisonnable, si l'on considère que ce mariage était destiné, d'abord à pourvoir à l'honneur de la Vierge Mère et à celui de son divin Fils, et ensuite à procurer à la sainte Famille les choses nécessaires à la vie et à protéger la Vierge Immaculée dans les longs et difficiles voyages qu'elle dut entreprendre. Dans ces conditions, il fallait que le saint Patriarche ne fût pas tellement avancé en âge, qu'on ne pût lui attribuer la naissance du divin Enfant, et que lui-même fût incapable de nourrir et de protéger la vie de Marie et celle de Jésus, comme c'eût été le cas, s'il s'était uni à la sainte vierge dans un âge très avancé.
Il fallait, de plus que, dans ce mariage, le plus digne et le plus noble qui fût jamais, il existât une juste proportion d'âges entre les deux époux. Les mœurs de ce temps, comme celles d'aujourd'hui, admettaient difficilement une union matrimoniale entre un mari d'un âge avancé et une jeune fille, ou vice-versa. De telles unions, dans l'antiquité, comme dans les temps modernes, sont presque inséparables du ridicule.
Du reste, c'est le sentiment commun des Pères et des écrivains sacrés, que saint Joseph était encore dans la fleur de l'âge quand il s'unit en mariage avec Marie. S'ils ne le disent pas expressément, ils le laissent entendre par le fait de reconnaître que, comme Marie son épouse, il était lui-même lié par le vœu de chasteté, circonstance qui ne s'expliquerait pas, si le saint Patriarche fût alors arrivé à l'extrême vieillesse : car ce n'est certes pas alors le moment de s'astreindre par un vœu à l'observation de cette vertu.
Quant à saint Epiphane, ce qui l'a poussé à embrasser l'opinion que nous lui savons, ce fut sa préoccupation de défendre, contre les détracteurs de Marie, la perpétuelle virginité de la Mère de Dieu. À cette fin, il crut bon d'ajouter un nombre indéterminé d'années. au saint Epoux de la Mère du Sauveur. Ajoutons que l'Évangéliste saint Matthieu, parlant de saint Joseph en relation avec Marie, l'appelle vir Mariæ; expression qui ne peut se rapporter à un homme d'un âge avancé, le mot vir signifiant un individu dans la force de l'âge. Retenons donc que, quand le saint Patriarche s'unit à Marie, il n'était pas le vieillard qu'on aime parfois à représenter dans les peintures populaires.
Rejetons encore ici, comme tout à fait indigne du saint Patriarche, le sentiment de quelques auteurs, qui ont cru que Joseph était d'un âge avancé quand il s'est uni à Marie à cause du danger d'incontinence qu'il y aurait eu pour lui s'il avait alors été plus jeune. Ceux qui avancent de telles hypothèses méconnaissent grossièrement et la sainteté profonde de l'Epoux de Marie et l'assistance de la grâce divine qui ne pouvait lui manquer. Dieu, qui l'avait élu à une si haute et si délicate mission, ne pouvait manquer de lui donner toutes les grâces nécessaires pour bien la remplir. D'ailleurs, on se trompe en supposant que la vieillesse est toujours un remède efficace contre l'incontinence. Les passions déréglées peuvent habiter dans un corps usé par l'âge; au contraire, la grâce peut très bien tempérer les ardeurs de la jeunesse en les soumettant entièrement à la loi divine.
Enfin, il nous faut encore rejeter ici l'opinion de sainte Brigitte qui, dans ses Révélations[348], fait de saint Joseph un vieillard à la naissance de Notre-Seigneur. Les révélations des personnes pieuses, même si celles-ci sont canonisées, ne sont pas de foi, à moins que l'Eglise ne les propose comme telles. Disons-le sans crainte : de telles révélations, si elles contiennent souvent des choses édifiantes, sont parfois mêlées à des déclarations soit entièrement fausses, soit tout au moins suspectes. D'ailleurs si l'on veut insister sur ces sortes de révélations, nous pourrons rappeler que la vénérable Marie d'Agreda, contrairement à ce que dit sainte Brigitte, affirme que saint Joseph avait trente ans lorsqu'il s'unit à Marie, et que Marie en avait quatorze[349].
Mais pourquoi, demandera-t-on, l'Eglise tolère-t-elle qu'on représente, à côté de Marie et du divin Enfant, saint Joseph, comme un vieillard, si la chose ne répond pas à la vérité? C'est, croyons-nous, parce que, de cette manière, on fait mieux ressortir la parfaite chasteté et la prudence consommée du saint Patriarche, et qu'ainsi s'éloigne de la pensée toute idée d'amour profane, comme l'observe très bien saint Pierre Canisius[350]. Cette coutume d'ailleurs, n'est pas universelle. Dans les peintures des premiers siècles de l'Eglise, saint Joseph est généralement représenté sans barbe et avec les marques de la jeunesse.


Infirmités corporelles de saint Joseph

On s'est demandé parfois si, et jusqu'à quel point, le glorieux Patriarche ressentit les infirmités corporelles, dont nous sommes nous-mêmes souvent affligés durant notre vie.
Pour ne pas parler ici de la mort, dont nous traiterons dans un article à part pour ce qui regarde le saint Patriarche, la question est de savoir si l'Epoux de Marie souffrit, comme nous, la faim, la soif, la fatigue, le froid, la chaleur et les autres inconvénients résultant des principes naturels de notre nature, composée d'éléments contraires et subissant l'influence de l'atmosphère.
Pour répondre à cette question, il nous faut d'abord distinguer les infirmités communes à toute la nature humaine et dépendant du péché originel, telles que celles que nous venons d'énumérer, des infirmités résultant d'une cause particulière.
Quant aux premières, saint Joseph dut les subir toutes, comme d'ailleurs les subirent Jésus et Marie eux-mêmes, qui, bien qu'exempts de la faute d'origine, voulurent cependant se conformer à notre misérable condition, pour mieux réparer la faute de nos premiers parents et nous donner l'exemple de la patience au milieu des maux de cette vie. On pourrait même dire que le saint Patriarche ressentit, plus encore que Jésus et Marie, le poids de ces infirmités, à cause de la responsabilité que lui donnait le titre de gardien de la sainte Famille, responsabilité qui, d'autre part, fut pour lui la source de bien grands mérites.
Mais, outre ces infirmités corporelles, communes à toute la nature humaine, il y en a d'autres, résultant non pas directement du péché originel, mais de certains dérèglements avant leur origine dans quelque faute personnelle, par exemple, dans l'usage désordonné du boire ou du manger, dans un défaut de formation de la part des parents, etc. De cette nature sont, par exemple, la lèpre, le mal caduc, et généralement parlant, les différentes maladies corporelles qui harassent la pauvre humanité.
Notre-Seigneur fut exempt de cette sorte d'infirmités, son corps ayant été formé par l'Esprit Saint, et lui-même n'ayant jamais rien commis de déréglé dans le régime de sa vie; la même chose doit se dire proportionnellement de l'Immaculée Vierge Marie. Quant à saint Joseph, il faut reconnaître qu'il fut soumis à la maladie et à toutes les conséquences qui en découlent. Car, bien qu'il fût conçu par de saints parents, et qu'il observât constamment un régime de vie très modérée, il put néanmoins contracter, surtout sur la fin de ses jours, quelque maladie qui lui causa la mort.
Le pieux Isidore de Isolanis, le premier à parler si bien de saint Joseph, dit de lui[351] : « Après cela il vieillit, avançant en âge; et cependant ses forces corporelles ne furent pas affaiblies, ni la vue de ses yeux offusquée, ni les dents de sa bouche avariées, ni son esprit perdit de sa vigueur. » Toutefois, ajoute cet auteur[352], « après avoir dit cela, l'infirmité prévalut en Joseph, et il ne put plus parler ».



CHAPITRE VI - PERPÉTUELLE VIRGINITÉ DE SAINT JOSEPH

Différents aspects de cette question

Nous abordons une des plus belles et plus consolantes questions touchant le saint Patriarche Joseph, celle de sa perpétuelle virginité, qui constitue une de ses plus grandes prérogatives et le rend lui-même si cher à tout cœur vraiment chrétien.
Nous avons déjà mentionné la chasteté de saint Joseph, quand nous traitions de ses vertus en général, qui lui ont valu, de la part du Saint-Esprit, le titre si honorable d'homme juste par excellence. Mais, comme la vertu de chasteté peut se rencontrer dans l'état du mariage aussi bien que dans le célibat, - on distingue, en effet, la chasteté virginale de la chasteté conjugale et de la chasteté des veufs - nous verrons comment le saint Patriarche a pratiqué avec perfection les deux premières formes de cette insigne vertu.
Pour développer ce sujet comme il convient, il nous faudra d'abord examiner comment saint Joseph pratiqua la chasteté avant son mariage avec la très sainte Vierge; en second lieu, nous verrons comment il la pratiqua après son mariage; en troisième lieu, nous rechercherons si saint Joseph confirma par vœu le propos qu'il avait fait d'observer la virginité perpétuelle.


Saint Joseph n'eut aucune épouse avant son mariage avec Marie

L'opinion que saint Joseph eût déjà contracté un mariage avant de s'unir à Marie, tire son origine d'un livre apocryphe, intitulé le Protoévangile de saint Jacques, là où il est dit que la verge de Joseph ayant fleuri, le prêtre lui adressa ces paroles : « Te voilà choisi, par la volonté divine, pour devenir gardien de la Vierge du Seigneur. » Mais, ajoute le narrateur, Joseph ne voulut rien entendre, disant : «J'ai des fils et je suis vieux; Marie, au contraire, est encore une toute jeune fille. Je crains donc de paraître ridicule aux yeux des fils d'Israël.» Voilà l'histoire qui a induit quelques écrivains ecclésiastiques à embrasser l'opinion dont nous venons de parler : parmi les Grecs, Origène, saint Epiphane et l'auteur du Monologue basilien; parmi les latins, saint Hilaire, saint Ambroise et quelques autres encore.
Un double motif semble avoir confirmé ces auteurs dans leur opinion : le premier, la coutume des Juifs de ce temps-là, de prendre une épouse au sortir de l'enfance, sans attendre un âge plus mûr, chose que cependant aurait faite saint Joseph, s'il n'avait eu une première femme. Le second motif était la difficulté d'éluder les sophismes des païens et des hérétiques qui, abusant de l'autorité de l'Evangile, là où il est fait mention des frères de Jésus-Christ, attaquaient la virginité de la Mère de Dieu. Un écrivain moderne a cru pouvoir se rallier à cette opinion; mais les auteurs catholiques n'ont pas manqué de prendre la défense du saint Patriarche et de venger sa perpétuelle virginité qui, en réalité, forme le plus beau joyau de sa couronne[353].
Et c'est avec raison qu'ils l'ont fait. Car, si les auteurs que nous venons de citer se sont laissés induire en erreur par l'apocryphe indiqué ci-dessus, d'autres, d'un plus grand poids, n'ont pas manqué de combattre une opinion aussi gratuite que téméraire. Qu'il nous suffise de citer ici deux des plus illustres Pères de l'Eglise, dont l'autorité, en cette matière, est irréfragable. Saint Jérôme, reprenant Helvidius, l'immonde adversaire de la virginité de Marie, lui écrivait en ces termes[354] : « Tu dis que Marie n'est pas restée vierge : moi je revendique quelque chose de plus, c'est-à-dire que Joseph lui-même fut vierge par Marie, afin qu'un fils vierge naquît d'un mariage vierge. » Ces paroles si claires et si décisives du saint Docteur Dalmate trouvent un écho très éloquent dans ce passage de saint Augustin[355] : « Quand Joseph vit la Vierge sacrée enrichie par Dieu du don de la fécondité, il ne chercha pas une autre femme, lui qui n'aurait même pas demandé la main de Marie, s'il n'avait été obligé à prendre une épouse. »
À ces témoignages si authentiques, représentant la foi des premiers siècles de l'Eglise, ajoutons ceux non moins explicites de deux illustres écrivains du moyen âge. Le premier est celui de saint Pierre Damien qui dit[356] : « S'il ne vous semble pas suffisant que seule une vierge pût être Mère du Fils de Dieu, la foi de l'Eglise est que celui-là également est demeuré vierge, que l'on croyait être son père. » Le second est du célèbre Gerson, le chanteur des louanges de saint Joseph, qui n'hésita pas à dire en plein Concile de Constance[357] : « Comme il convenait que Marie brillât d'une pureté sans égale, ainsi il était de toute convenance qu'elle eût un époux très pur semblable à elle, qui, avant et après, demeurerait vierge avec une Vierge qui le fut toute sa vie. »
Les écrivains postérieurs ont eu à cœur de revendiquer, presque à l'unanimité, cette gloire du saint Patriarche, de sorte que c'est mériter, pour le moins, la note de témérité, que de mettre en doute le fait de sa perpétuelle virginité.


Raisons de convenance en faveur de la virginité de saint Joseph

Examinons maintenant quelles sont les raisons qui militent en faveur de la virginité de saint Joseph. Ces raisons peuvent se réduire à trois principales. D'abord, la pureté ineffable du Verbe incarné. Il était juste que celui qui choisit une Vierge pour sa mère, qui voulut lui-même rester vierge, exigeât pareillement que celui que les foules appelleraient son père et qui aurait soin de lui comme jamais père n'eut soin du plus tendre des enfants, fût, lui aussi, orné de l'auréole de la virginité.
Du côté de Marie, la même conclusion s'impose. Il est de foi que la très sainte Mère de Dieu demeura vierge avant, pendant et après l'enfantement. Or, il convient que les époux se ressemblent; il n'aurait donc pas été séant que Marie donnât sa main à un homme qui aurait déjà été marié : Seul, un époux vierge lui convenait. De plus, cet époux devait être le soutien et le gardien fidèle de la virginité de Marie; il fallait donc, pour ce motif encore, que saint Joseph fût exempt de tout lien matrimonial antécédent.
Enfin, qu'on considère combien l'hypothèse d'un premier mariage, de la part de saint Joseph, contribuerait à diminuer sa noblesse et à rapetisser sa dignité, en le rabaissant à la condition d'un homme quelconque. D'autre part, les enfants qu'il aurait eus d'une première épouse auraient dû partager avec le Sauveur du monde son amour, ses soins et ses paternelles sollicitudes, ce qui l'aurait empêché d'être entièrement au service de Jésus et de Marie.
Concluons donc que la raison, aussi bien que la tradition et le sens des fidèles s'accordent à exclure, comme injurieuse pour chacun des membres de la sainte Famille, l'opinion que saint Joseph ait eu une première femme, avant de s'unir en mariage à Marie.
D'ailleurs, les objections tirées, soit du protoévangile de saint Jacques, soit de quelques écrivains ecclésiastiques, n'ont absolument aucun poids. Quant à la première source, non seulement ce livre est reconnu généralement comme apocryphe, mais aussi il est rempli de récits si puérils et si invraisemblables, qu'on ne peut lui prêter aucune foi. « Quelques-uns, dit saint Jérôme[358], supposent que ceux qu'on appelle les frères du Seigneur sont les fils de saint Joseph qu'il aurait eus d'une autre épouse, suivant en cela les songes fous des apocryphes et allant jusqu'à nommer sa première femme Melcha ou Escha. »
Quant aux écrivains ecclésiastiques favorables à cette opinion, leur autorité, en ce point, ne vaut pas mieux que celle des apocryphes, puisque c'est d'eux qu'ils l'ont tirée. Que si quelques-uns l'ont proposée comme opinion propre, ils l'ont fait pour défendre plus facilement la virginité de Marie après l'enfantement, et non comme témoins de la tradition. Mais il n'était nullement nécessaire de recourir à cette explication, car par frères du Seigneur il faut entendre les cousins de Jésus, et non les fils de Marie ou de Joseph, comme nous allons le montrer.


Qui étaient les frères du Seigneur ?

On appelle frères du Seigneur les quatre personnages dont il est fait mention dans ce passage de saint Matthieu[359] : « N'est-ce pas là le fils du charpentier ? Sa mère ne s'appelle-t-elle pas Marie ? et Jacques, Joseph, Simon et Jude ne sont-ils pas ses frères ? » Faisons connaissance avec chacun de ces personnages.
Jacques, nommé en premier lieu, est l'apôtre dit Jacques le Mineur; car Jacques le Majeur, apôtre lui aussi, était le fils de Zébédée et avait pour frère l'apôtre saint Jean. Jacques, ici nommé, était fils d'Alphée ou Cléophe et de Marie, dite Marie de Cléophe. Le second, nommé Joseph, était frère du premier, c'est-à-dire, de Jacques le Mineur. Il ne faut pas le confondre avec un autre Joseph, dont il est fait mention dans les Actes des Apôtres[360], appelé aussi Barsabas et surnommé Juste, qui fut, avec saint Mathias, proposé pour l'apostolat et était probablement un des soixante-douze disciples. Le troisième, Simon, n'est pas l'apôtre de ce nom, dit le Chananéen et encore Zélotes, mais probablement un des disciples de Notre-Seigneur qui, selon Eusèbe[361], succéda à saint Jacques dans l'évêché de Jérusalem. Le quatrième, est l'apôtre saint Jude, appelé Thaddée, pour le distinguer de Judas Iscariote, le traître; Thaddée, ne signifiant pas autre chose que Jude, c'est-à-dire, louange ou confession.
Mais, de quel droit ces personnages sont-ils appelés frères de Jésus-Christ? « Parce qu'ils étaient ses cousins, répond saint Jérôme[362], étant, trois au moins d'entre eux, c'est-à-dire, Jacques le Mineur, Joseph et Jude, fils de Marie, non pas de Marie la Mère de Jésus, mais d'une autre Marie, la tante, matertera, du Seigneur ». D'ailleurs, ajoute-t-il, toute l'Ecriture s'accorde à donner le nom de frères à ceux qui ne sont que cousins.
Saint Thomas explique ce point avec sa clarté habituelle. « De quatre manières, dit-il[363], le mot frère s'emploie dans l'Ecriture : selon la nature, selon la patrie, selon la parenté et selon l'affection. Les frères du Seigneur sont ainsi appelés, non selon la nature, comme s'ils étaient nés d'une même mère, mais selon la parenté, pour signifier qu'ils étaient consanguins », de la même manière que Loth, qui fut fils d'Aran frère d'Abraham, est appelé lui-même frère d'Abraham, et Laban, frère de la mère de Jacob[364], est appelé le frère de ce même Jacob[365].
A l'appui de cette thèse, il faut encore observer que si les personnages en question avaient été les fils de Joseph, cette Marie, que saint Marc nous donne comme mère de saint Jacques le Mineur[366], aurait dû être l'épouse de Joseph. Or, cette même Marie était encore en vie au temps de la passion du Seigneur, puisqu'elle est comptée parmi les pieuses femmes qui assistèrent à la passion[367]; et ainsi saint Joseph aurait dû avoir, en même temps, dans l'espace d'environ trente ans, deux épouses en vie, chose que la loi primitive réprouvait formellement. D'ailleurs, cette femme est appelée, dans l'Evangile, l'épouse d'Alphaeus; tandis que l'Ecriture n'a coutume de nommer la très sainte Vierge, qu'en ajoutant à son nom son titre de Mère de Dieu, comme l'observe encore saint Thomas[368].
il faut encore tenir compte de la force de l'expression employée dans le texte grec de saint Matthieu, où Notre Seigneur est dit, équivalemment, le fils unique de Joseph: δ τοῦ τέχτονος, υἱός l'article δ excluant la pluralité.
Enfin, si saint Joseph avait été le père des personnages en question, on peut se demander comment il se fait que ceux-ci ne sont jamais mentionnés avec lui, surtout dans les occasions où l'on s'attendrait à les voir accompagner leur père, comme, par exemple, dans le voyage à Jérusalem, où Joseph se rendait tous les ans pour y célébrer la Pâque ?
Concluons donc, avec saint Anselme[369], que par les frères du Seigneur on ne doit entendre, ni les fils de Marie, comme le voulait l'impie Helvidius, ni les fils de Joseph qu'il aurait eus d'une autre épouse, comme d'autres l'ont pensé, mais que ces personnages sont simplement les cousins de Jésus. Ainsi donc reconnaissons et proclamons tout haut, avec les fidèles du monde entier, que Marie est vraiment l'unique Epouse de saint Joseph, qui, par conséquent, concentra sur elle les trésors de son affection, les plus nobles sentiments de son âme.
Mais il nous reste encore à démontrer comment le saint Patriarche et Marie entourèrent d'un même amour leur fils béni, Jésus-Christ, ce qui revient à affirmer la parfaite virginité des deux Epoux et le soin qu'ils mirent à conserver la candeur de cette vertu pendant tout le temps de leur mariage.


Parfaite virginité observée par les saints époux, Marie et Joseph, pendant tout le temps de leur mariage

Que Marie n'ait eu aucune relation matrimoniale avec saint Joseph avant la naissance du Sauveur, c'est un dogme de notre foi, puisque nous chantons dans le symbole que Jésus est né de la Vierge Marie, et saint Matthieu nous dit expressément[370] que Joseph « n'avait pas connu (son Epouse), quand elle enfanta son premier-né ».
Mais est-il également de foi que cet état de virginité a duré pendant tout le temps de l'union des saints Epoux ?
Oui, répondons-nous, autrement le dogme de la perpétuelle virginité de Marie serait ruiné. Aussi pouvons-nous appliquer à cette sainte union la belle prophétie d'Isaïe[371] : « Le jeune homme habitera avec la vierge,... et l'époux se réjouira avec l'épouse. » En effet, dit saint Augustin[372], « Marie a conçu étant vierge; étant vierge elle a enfanté; vierge elle est demeurée ».
Par cette triomphante profession de foi, l'Eglise balaye le blasphème d'Helvidius, qui avait osé affirmer que les frères du Seigneur, dont nous avons parlé tout à l'heure, étaient les enfants de Joseph et de Marie, nés après Jésus-Christ. Quelques hérétiques d'Espagne ayant tenté de ressusciter cette erreur, le grand Serviteur de Marie, saint Ildephonse, archevêque de Tolède, se fit un devoir de les réfuter. Comme on pouvait s'y attendre, les novateurs du XVIe siècle s'empressèrent d'adopter cette erreur, les Calvinistes surtout, bien que Calvin lui-même ait accusé d'ignorance le malheureux Helvidius.
Mais la voix de l'Eglise est unanime à proclamer la parfaite virginité des saints Epoux durant tout le temps de leur mariage. « Je ne sais, dit Origène[373], qui a pu être assez sot pour affirmer que Marie fut désavouée par le Sauveur pour s'être unie à saint Joseph après sa naissance. » Et saint Ambroise ajoute[374] : « Joseph, homme juste, ne pouvait à ce point tomber en démence, de vouloir s'unir charnellement à la Mère de Dieu. » Nous lisons la même chose dans saint Hilaire et saint Epiphane, ce dernier, nous l'avons vu, ayant imaginé que saint Joseph était déjà un vieillard au moment de son mariage, précisément pour écarter tout soupçon d'un commerce matrimonial entre Marie et Joseph.
D'ailleurs, c'est à Marie que les écrivains ecclésiastiques appliquent ce beau passage d'Ezéchiel[375] : « Cette porte sera fermée; elle ne sera point ouverte, et personne n'y passera; car le Seigneur, le Dieu d'Israël, est entré par cette porte, et elle sera fermée pour le prince. » « Cette porte, dit saint Ambroise