LES FRUITS DE L'ARBRE DE VIE


     Aussi longtemps que l'homme se soumet au joug de l'animalité, aussi longtemps que le principe d'égoïsme le domine, sa volonté propre s'oppose à la volonté de Dieu et son intelligence n'a pas part à la contemplation des mystères du Royaume du Ciel.

     Tout, dans le monde où il se développe, est inversé ; toutes les facultés qui s'y alimentent produisent des fruits d'illusion et de mensonge, conformément à leur origine, et nesauraient en produire d'autres. Ces fruits empoisonnés trouvent ici-bas le terrain propice à leur reproduction et se multiplieront de plus en plus jusqu'à la fin des temps. C'est un des sens de la parabole de l'ivraie, semée parmi le bon grain, et qu'on n'arrachera qu'au moment de la grande Moisson.

     L'amour de soi est le commencement et la fin des activités de l'homme terrestre, le principe de ses désirs et de ses espérances, la cause de ses craintes. Tout est ramené à lui. Les biens et les maux ne l'émeuvent que dans la mesure où ils l'affectent personnellement et non en proportion de leur valeur réelle ou de l'étendue de leur action. Pour lui, l'univers commence et finit avec sa propre existence matérielle. La puissance fascinatrice des apparences découlant du temps et de l'espace s'exerce sur lui,

    Ceux mêmes qui luttent et progressent vers le Bien suprême, tout en restant liés à ce monde par mille fibres douloureuses à rompre, subissent la même tyrannie, à peine
atténuée. Juger objectivement des événements bons ou mauvais n'est pas une faculté très développée chez l'homme chargé des liens de sa nature inférieure. Conformément aux lois de cette nature tout est subordonné, dans ses appréciations, à la proximité temporelle ou spéciale des faits. La vie quotidienne nous en offre des exemples frappants. On s'apitoie sur le voisin qui vient de se faire une entorse ; une inondation qui, à quelques dizaines de kilomètres, chasse des centaines de riverains de leur foyer, amène sur nos lèvres un distrait : « pauvres gens », où notre coeur n'a aucune part. Et c'est avec la plus tranquille sérénité que nous apprenons les lointains ravages d'un typhon en Chine. Les événements se classent donc en général, dans notre sensibilité, non selon leur importance réelle, mais selon leur proximité.

     Nous faisons volontiers de notre personne le centre de l'Univers, nous ramenons tout à elle. Puis nous nous étonnons de ne pas rencontrer chez le voisin la compréhension, l'estime, le dévouement et l'amitié que mérite très évidemment notre situation centrale. Chez l'homme entièrement soumis à sa nature inférieure, ces sentiments prennent un aspect absolu. Tout, en lui, part de l'égoïsme et s'y ramène. L'esprit de cet homme est un principe catalyseur, un foyer attractif pour les germes de corruption qui pullulent dans la nature inférieure, et auxquels il donne une force nouvelle de manifestation.

     Les maux qui en découlent, guerres, misère, épidémies, ne peuvent s'éteindre. Contenus ici, ils reparaissent là ; entravés aujourd'hui, ils reprendront demain une virulence
imprévue, parce que leur principe n'est pas atteint, parce que l'esprit humain perverti est l'intarissable source de tous ces maux. Le seul remède définitif c'est donc la
purification et la régénération du vieil homme et sa victoire sur l'égoïsme, source de toutes les calamités du monde.

     La régénération n'est autre qu'une fin des temps individuelle, un jugement dernier anticipé pour ce petit univers que représente chaque être humain.

     L'Esprit de bonté et d'indulgence envers notre prochain est le premier don qui nous permette d'avancer sur le chemin de la purification ; celle-ci consiste, dans son ensemble, à retracer dans notre âme l'image des perfections divines. En tête, est placée la charité, qui doit chasser de notre coeur cet intrus qu'est l'amour de soi. Des deux Esprits qui luttent en nous, l'esprit impur et l'Esprit Saint, un alimente sans cesse l'égoïsme, l'autre l'Amour. Au premier appartiennent les fruits funestes de l'Arbre de Science, le second fait croître les fruits salvateurs de l'Arbre de Vie.

     Ce sont ces derniers qui sustentent l'homme en marche vers la régénération. Ils se nomment en particulier : charité, humilité, obéissance, joie, paix, chasteté, patience, fidélité, douceur, tempérance, justice et vérité. Tous incarnent une parole du Verbe, car « l'homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole émanée de la bouche de Dieu ».

     Un second pas sur la route est la circonspection dans les jugements et dans les actes. Celui qui nous a dit d'être « simples comme des colombes » est le même qui a ajouté : « mais prudents comme des serpents ». Aussi nous a-t-il mis en garde contre notre manie de juger à tort et à travers : « ne jugez pas afin de n'être pas jugés » (Math. VII, 12).

     Ceux qui ont à exercer la redoutable fonction de juges dans leur milieu, comme les parents vis-à-vis de leurs enfants, les maîtres à l'égard de leurs serviteurs, les magistrats, doivent demander avec humilité la lumière divine pour qu'elle rectifie leur jugement. Pour qu'ils puissent faire abstraction de leurs préférences, de leurs préventions, de leurs passions, il faut qu'ils s'élèvent au-dessus d'eux-mêmes ; il faut, surtout, qu'ils comprennent que la faculté de juger qu'ils tiennent des circonstances n'est qu'une délégation et qu'ils auront à en rendre compte. Ils doivent avoir constamment présente à l'esprit la parole du Maître : « tu n'aurais pas de pouvoir, s'il ne t'avait été donné d'En-Haut ».

     Être dans la divine lumière, c'est avoir extirpé de soi la dernière parcelle d'erreur. Mais, à celui qui est encore en chemin, s'applique la parole : « Que celui d'entre vous qui est sans péché jette la première pierre contre elle ».

     C'est pourquoi, en dehors des nécessités sociales déjà assez lourdes de responsabilité, celui qui veut progresser doit s'abstenir de condamner son prochain. Au fond, nous
sommes tous coupables, à des degrés divers et sous des formes variées. S'arroger le droit de condamner une faute chez le prochain, c'est postuler qu'on est soi-même incapable de la commettre. C'est donc appeler sur soi l'épreuve et la tentation. D'ailleurs, qui connaît vraiment son prochain ? Qui, parmi nous, est capable de peser les antécédents d'une faute, d'évaluer les parts respectives des circonstances, de l'hérédité, de l'exemple, de l'inconscience ? De mesurer la force de résistance de la volonté d'autrui ? Autant de raisons pour être prudent et réservé. Ce qui importe à l'homme ce n'est pas de connaître les torts de son voisin, mais de se rendre compte des siens et de les redresser. Le travail est assez grand pour satisfaire la plus vaste ambition, assez difficile pour absorber toute l'attention et la détourner des travers d'autrui.

     Dieu, qui peut tout juger parce qu'il peut tout comprendre, use envers tous de mansuétude et de patience, de ce que saint Paul appelle les richesses de Dieu. L'homme sans mandat qui condamne son prochain méprise ces richesses, car c'est les mépriser que de ne pas les manifester ; un tel homme n'est pas mûr pour la voie divine.

     Il est une forme de jugement plus délicate encore. Qu'il est facile de manquer de charité à l'égard de ceux qui ne pensent pas comme nous !

     Nous agissons dans ce cas comme si, vraiment, nous nous supposions infaillibles, comme si nous étions les uniques possesseurs de la vérité. Et cet orgueil luciférien est, pourtant, le signe évident que nous sommes toujours dans l'erreur. Comme cet orgueil serait loin de nous si nous laissions la lumière du Christ inonder notre coeur ! …

     Entre les mains de la Providence, l'erreur est souvent un moyen d'épreuve. Tous les êtres ont des conditions à remplir, des restitutions à opérer, avant de rentrer dans leur
Principe, c'est-à-dire dans le bonheur et la paix. Dans ce cas, l'erreur nous apprend l'indulgence, l'humilité et la patience, cette clef des trésors de l'âme. Et même nos chutes
nous servent. Elles nous font comprendre quel besoin nous avons d'être pardonnés et, par conséquent, elles nous apprennent à pardonner au prochain.

     La charité, dans l'ordre intellectuel, c'est la tolérance - qui n'est pas l'indifférence. Elle présuppose, elle aussi, l'acquisition de la précieuse patience, car tout se tient, et la
conquête d'une vertu nécessite l'appui de toutes les autres. Par la tolérance, notre violence naturelle s'apaise. Nous en arrivons à supporter l'erreur avec douceur, à attendre le moment favorable pour la rectifier insensiblement sans blesser ni irriter. Car tolérer n'est ni abdiquer ni approuver. Avant d'arriver à la vérité l'homme change d'erreur mille fois pour une. Il va de l'erreur grossière à l'erreur subtile, de l'erreur grave à l'erreur bénigne, ou inversement. C'est pendant ces phases de changement, où chacun sent qu'il est dans le faux sans percevoir où est la vérité, que le vrai serviteur du Verbe peut agir efficacement.

     S'il agit sans orgueil, se souvenant que tout ce qu'il possède vient de Dieu et non de ses propres mérites, il est certain du résultat immédiat ou lointain ; il a été l'instrument d'un petit chef d'oeuvre : aider son frère sans l'humilier.

     L'homme pleinement régénéré et libre de disposer des fruits de l'Arbre de Vie devient un collaborateur conscient de Dieu, dans le plan grandiose de régénération universelle. Il devient le thaumaturge à qui rien n'est impossible et qui guérit tous les maux physiques et moraux, parce qu'il puise, comme avant la chute, dans l'inépuisable trésor des dons divins. Cet homme se donne tout entier à ceux qui sont animés du feu divin, de ce feu qui est la vie de l'âme. Les souffrances, les travaux, les fatigues, rien ne rebute celui qui a compris la Vie, au point de faire sienne la parole de Son Maître : « C'est un véritable ami, celui qui donne sa vie pour son ami ».

     Saint Paul nous offre un admirable exemple de cet amour ardent, quand, persécuté par ses anciens coreligionnaires, empêtrés dans leurs préjugés et leur formalisme, il s'écrie : « Oh ! Mon Dieu, que je sois anathème, mais qu'ils rentrent en grâce ! »

     C'est là l'extension du sacrifice de l'Agneau divin, immolé à nouveau dans ses bien-aimés, pour la plus grande gloire de Dieu et le salut des créatures. Tout est résumé dans son commandement suprême : « Aimez-vous les uns les autres, c'est ainsi que vous vous reconnaîtrez pour mes disciples ».

     Il n'est pas d'autre chemin pour aller vers Dieu que de suivre le divin commandement d'Amour. Par sa pratique, la Jérusalem céleste habitera un jour la terre, qui redeviendra un lieu de délices. Mais, dans le présent, elle habite déjà le coeur de tous ceux qui font la volonté du Ciel et par qui ce Ciel n'a jamais cessé et ne cessera pas, jusqu'à la fin des temps, d'être présent et agissant, dans les ténèbres de l'enfer terrestre.