CONCLUSION
La cause de Nicolazic
Deux auteurs, ses contemporains, ont
raconté les traits principaux de sa vie.
L'un, le P. Kernatoux, après avoir
décrit toutes ces merveilles de la vie et de la mort de Nicolazic, n'ose pas
parler de sa canonisation, par déférence, dit-il, pour l'Église à qui seule il
appartient de se prononcer à ce sujet.
Le P. Hugues, qui avait connu Nicolazic
et qui vécut longtemps dans son intimité, est plus hardi dans son jugement. Ce
religieux, qui se montre en toute occasion d'une théologie si prudente et d'une
exactitude si rigoureuse, ne craint pas d'écrire, à propos du Voyant de
Ker-Anna, qu'il est « bienheureux au Ciel ».
Sortira-t-il jamais de la pénombre où il
est demeuré jusqu'ici ? Lui accordera-t-on jamais les honneurs qui seraient
la reconnaissance officielle de ses vertus ?...
L'Église seule en est juge ; et
nous n'avons qu'à attendre ses décisions.
L'Église sait bien que les honneurs
qu'elle rend elle-même aux Saints n'ajoutent rien à leur bonheur du ciel :
mais elle attend le moment opportun pour mettre sous les yeux du peuple, tel ou
tel d'entre eux, dont les vertus peuvent être un exemple ou un entraînement..
Ainsi, quand le patriotisme commençait à être battu en brèche parmi nous, elle
nous a montré l'exemple de Jeanne d'Arc. Quand on a remarqué que l'Angleterre
aspirait à rentrer dans l'Église catholique, elle a béatifié les victimes qui,
au XVIe siècle, ont donné leur vie pour demeurer fidèles au Pape.
Lorsqu'on a attaqué l'enseignement chrétien et les Congrégations religieuses
qui s'y dévouaient, elle a canonisé J.-B. de La Salle,
la Mère Barrat et plusieurs autres.
Or la classe paysanne prend rang de nos
jours dans la société française. Elle s'organise, et très rapidement. Elle
étudie, elle se rend compte de ses droits ; et elle revendique sa place
dans le monde.
Le paysan est toujours à la peine...
En connaissez-vous qui soient à
l'honneur chez nous, dans les quatre cantons de Bretagne, en France et même
dans le monde entier ?
En voici cependant un dans le pays de Vannes
et d'Auray.
Ce n'est pas un personnage de légende et
de fantaisie.
On sait la date de sa naissance et celle
de sa mort ; on connaît son village, sa maison, les terres qu'il
cultivait, la paroisse où il remplissait ses devoirs religieux, l'endroit où
ses restes ont été déposés ; son histoire a été écrite, à l'époque même où
il vivait, par des auteurs qui ont vécu avec lui, dans des livres que nous
avons sous les yeux et qu'on se dispute comme des trésors ; il eut un
fils, qui fut prêtre, et deux filles, dont les arrière petits-enfants sont
heureux de reconnaître en lui le grand ancêtre ; enfin une œuvre a été
enracinée, par ses soins, dans la terre de Bretagne, un arbre, pourrait-on
dire, dont la frondaison couvre le pays tout entier.
Dans notre histoire, il n'y a pas de
personnage plus authentique.
Et c'est un vrai paysan, tout ce qu'il y
a de plus paysan.
Un tenancier, comme on disait autrefois,
un fermier, comme on dirait plutôt maintenant, un laboureur, un homme de la
terre, un homme du pays. On pourrait encore aujourd'hui, sans aucune peine, en
dépit des changements survenus, marquer les endroits où il travaillait de la
bêche, où il conduisait la charrue. Ici c'était la grange, où il couchait en
été pour garder son seigle des voleurs, plus loin sa laiterie, sa basse-cour,
et là-bas l'abreuvoir où il menait boire son troupeau. Ni riche, ni pauvre, par
la grâce de Dieu ! Il jouissait d'une honnête aisance. Il n'allait à la
ville que pour ses affaires. Il ne savait ni lire, ni écrire ; et il était
tellement attaché à la simplicité de sa vie paysanne qu'il refusa d'apprendre
le français. Ces lacunes, qui seraient inexcusables aujourd'hui, ne
l'empêchaient pas alors d'être un paysan modèle. Ses terres étaient des mieux
tenues et donnaient un rendement excellent. Il était l'homme du village :
il jouissait d'une telle considération que sans avoir aucun titre officiel il
était l'arbitre tout naturellement désigné pour régler les difficultés qui
pouvaient s'élever entre ses voisins.
Il y a près de trois cents ans que Yves
Nicolazic est mort, mais il n'a pas disparu.
Nous sommes aujourd'hui témoins d'un
spectacle inouï.
Nous voyons un paysan monter dans la
gloire.
On se souvient toujours de lui. On
s'intéresse à son existence. On veut connaître les événements auxquels il a été
mêlé, ses épreuves, ses difficultés, ses souffrances, ses joies ; ses
qualités d'homme et ses vertus de chrétien ; les vérités qu'il recevait du
ciel ; le message divin dont il fut investi et l'héroïsme avec lequel il
s'en acquitta ; ses rapports avec les autorités ecclésiastiques ou civiles
de son temps ; son attitude devant les juridictions auxquelles il lui
fallut se soumettre ; les prédictions qu'il a faites et leur
accomplissement ; sa mort, dans le couvent des Carmes.
On est heureux de porter son nom. Des
écoles et des sociétés se placent sous son patronage. On le vénère, on
l'admire, on l'aime, on travaille à l'imiter.
On le traite en personnage toujours
vivant. On lui adresse des hommages, on le prie, on lui demande des faveurs, on
le sollicite d'intervenir auprès des puissants personnages au milieu desquels
ses mérites l'ont placé. On le remercie des grâces qu'on croit avoir obtenues
par son intervention. On lui attribue le pouvoir des miracles.
Il n'y a pas que les gens de sa profession
à se tourner vers lui. Ce paysan compte aujourd'hui des admirateurs dans toutes
les classes sociales. Il y a peu de pèlerins qui, après avoir rendu leurs
hommages à sainte Anne dans la plus vénérée de ses
chapelles, ne tienne à saluer celui qui demeure le plus aimé dès serviteurs...
Et si cette popularité, si franche et si
pure, continue de croître, au rythme que nous observons ici depuis un certain
nombre d'années, demain ce sera la voix de tout un peuple que l'on entendra
chanter sa grandeur et sa gloire.
Cette réputation, notre époque ne l'a
pas créée. Elle ne fait que l'étendre. De son vivant, Nicolazic était
considéré, par ceux qui l'approchaient, comme un grand ami de Dieu et de sainte
Anne. C'est en partie pour se soustraire aux témoignages d'estime et de
vénération, dont l'entouraient les pèlerins, que l'humble Voyant, sa mission
une fois accomplie, se retira à l'écart, loin du théâtre des événements et des
foules que son appel, transmis une fois pour toutes, continuait à attirer. Il
ne fut pas oublié. Les religieux Carmes, à qui l'évêque de Vannes confia la
direction du nouveau pèlerinage dont Nicolazic était comme le fondateur, le
traitaient comme un des leurs, et voulurent qu'il eût une cellule à lui dans
leur Couvent. Ce fut entre leurs bras qu'il mourut sous le regard de sainte
Anne et de la Sainte Vierge venues du Ciel pour bénir ses derniers moments.
Cette réputation de sainteté, Nicolazic
l'a toujours gardée. Elle était consignée dans les livres que les Carmes ont
publiés et dans les archives de leur monastère ; elle se transmettait
fidèlement comme un précieux dépôt d'une génération à l'autre. C'était comme un
germe déposé en terre en attendant l'heure où la Providence le ferait lever.
Si Nicolazic n'a jamais été oublié, même
après sa mort, il faut cependant reconnaître qu'il disparaissait dans le
rayonnement de la gloire de sainte Anne. Sainte Anne était la Patronne, la
Souveraine, la Mère. C'était elle avant tout que les pèlerins venaient invoquer
à l'endroit même où Dieu voulait qu'elle fût honorée. Nicolazic était bien de
sa maison, un officier sa cour, mais, qui donc au XVIIe, au XVIIIe
siècle, à une époque où la hiérarchie sociale était si rigide, aurait songé à
adresser des hommages particuliers à un serviteur, quelque estime qu'on eût
pour ses mérites, à le placer sur un piédestal dans le palais même de la reine !
Grâce au recul du temps, et grâce
peut-être aussi à la lente évolution des idées sociales, sa physionomie
puissante se détache, de nos jours, avec un relief plus net, une grandeur plus
incontestable, un charme plus prenant. Dans le Voyant, dans le Messager de
sainte Anne, et sous ces titres mêmes qui arrêtaient quelque peu la pensée, on
s'est attaché à regarder l'homme, le chrétien, et cet ensemble admirable de
qualités et de vertus que les historiens ses contemporains avaient discernées
en lui et qui font de lui, si on tient compte de son œuvre qui s'étend à toute
la Bretagne, un des grands héros de notre histoire religieuse et nationale.
Deux historiens contemporains, qui ont
fait une étude approfondie des origines du pèlerinage et de la vie de
Nicolazic, qui en est inséparable, ont, il y a quelques années, fait les
premières démarches officielles en vue d'une future béatification.
Elles ont été favorablement accueillies,
le procès canonique se déroule régulièrement. Quelle sera la sentence de l'Église ?
Elle sera ce qu'il plaira à l'Église de la faire. Nous l'attendons avec ferveur
et sérénité, avec un très grand espoir aussi.
Le jour où il sera canonisé, en
Bretagne, en France, dans le monde, les paysans et les pères de famille seront
à l'honneur.