La souffrance


J’écris cet article dans un but d’aide fraternelle et très spécialement pour mes amis et les lecteurs de « Psyché ».

Je n’ai pas l’intention de tenter, après beaucoup d’autres, d’expliquer le problème du mal, ni de résoudre l’antinomie apparente entre la Bonté absolue du Père et l’atroce perversité de la douleur terrestre, qui a bien mérité à notre malheureux monde la terrible dénomination de « Vallée de larmes ».

Tous ceux qui ont essayé de comprendre le plan divin, le mystère de la Création et celui de la souffrance, ont, à mon avis, échoué.

Je n’oublie pas, naturellement, que Jésus a dit « Heureux ceux qui souffrent car ils seront consolés ». Je ne nie pas non plus, l’utilité, la nécessité même de la souffrance physique et de la souffrance morale, qui nous élèvent et servent à payer nos dettes…. C’est le pourquoi de cet état de choses qu’il convient de ne pas chercher, pas plus qu’on ne doit essayer de résoudre le problème de la liberté laissée à la volonté de l’homme, ou de tenter de comprendre pour quelles raisons nous sommes obligés de connaître le mal, afin de voir le bien et de n’avoir la notion de la lumière qu’après avoir connu les ténèbres.

Là est le mystère divin, le secret de Dieu.

Chose curieuse : la plupart des intellectuels se satisfont volontiers des explications philosophiques, théologiques ou initiatiques sur ce sujet, mais le véritable mystique ne peut s’en contenter ; le cœur ne paie pas de raisonnements, si subtils soient-ils.

Il convient donc, je l’ai toujours dit, lorsque nous parvenons à aimer Dieu et le Christ réellement, de répéter ce que Notre Maître disait : « Père, cela est, parce que tu l’as trouvé bon », et d‘attendre notre heure.

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Mais ces réserves faites, il y a cependant sur ce sujet, quelques certitudes à tirer de l’Evangile.

Tout d’abord, nous devons admettre sans hésitation aucune, que puisque le Christ était le Maître absolu, puisque le Prince de ce monde n’avait aucun pouvoir sur Lui, toutes ses souffrances furent volontaires, et par suite, rendues pour nous inévitables ; car si un autre chemin avait pu être ouvert aux hommes, il l’aurait été par Lui. Par sa déclaration « C’est pour cette heure que je suis venu » , Notre Seigneur indique que nous aussi, à son exemple, nous avons un corps terrestre et un cœur pour connaître la souffrance physique et morale, et que nous sommes venus pour cela.

La douleur n’est cependant pas le but de notre vie, mais le moyen , pour notre principe spirituel, de tirer tout le profit possible de la vie terrestre par l’intermédiaire du corps.

Enfin, un nombre assez considérable d’hommes ont paru avoir des révélations précises sur la souffrance et tous les mystères qu’elle renferme. Il semble certain qu’ils en ont aperçu toute les splendeurs, puisqu’au lieu de la fuir, ils la recherchent de toutes leurs forces. Un des motifs les plus clairs, de ce choix extraordinaire, c’est que la matière de leur corps physique a été assez changée et sensibilisée pour connaître que la souffrance la fait évoluer et se rapprocher de l’état du corps glorieux. Alors son désir se confond avec la volonté du disciple : Souffrir comme Son Maître a souffert.

Je ne parle pas ici de la conscience du saint, de son appareil cérébral, mais seulement de l’intelligence de ses organes physiques.

Pour toute ces raisons, les maîtres chrétiens ont affirmé que la Croix de Jésus renfermait tous les mystères, toutes les possibilités, toutes les promesses les plus merveilleuses, pour ceux qui sauraient s’y étendre volontairement et ouvrir les mains pour que les clous entrent mieux.

Ceci dit, je voudrais aujourd’hui rechercher ce que la vie connue de Jésus et Sa Passion, pourraient nous enseigner de la souffrance sur le chemin que nous devons forcément suivre un jour, et dont nous faisons l’apprentissage actuellement.

Ces douleurs peuvent être ressenties soit moralement, soit physiquement ; pour l’apprenti soldat, elles sont naturellement atténuées et progressives, et ce sont les douleurs du vrai disciple, du soldat déjà fort, que nous allons décrire.

Toute l’histoire de Jésus, racontée dans les Evangiles renferme , sur ce sujet, les détails les plus précis et les plus féconds, et la vie des saints en prouve l’exactitude.

Nous pourrions commencer par les souffrances de l’Incarnation du Christ, mais elles sont inimaginables et incompréhensibles pour nous. Cette limitation voulue du Principe qui se tient hors de l’emprise de ses créatures le Temps et l’Espace ; cet abaissement sublime de la Toute-Puissance, cette acceptation volontaire de la douleur complète, absolue, et du mal dans toute son horreur, tout cela ne peut vraiment faire naître en nous aucune pensée, aucun sentiment exacts, mais le corollaire de la venue de Jésus sur terre, son reflet le plus proche c’est la certitude analogique de angoisses que peut ressentir notre âme, lorsqu’elle voit le moment venu de se former un nouveau corps ici-bas. L’abîme entr’ouvert, la dure attraction de la terre, l’ensevelissement dans l’inconnu, la renonciation à la vue lumineuse et parfaite du pays des âmes, nous connaissons par certaines révélations, nous devinons aussi, ce que peuvent être ces souffrances au moment de notre naissance physique.

Je ne crois pas que notre âme entière, ce mot étant considéré dans son sens étymologique de principe animateur, soit engloutie dans l’ensemble des cellules qui constituent notre corps ; une partie seulement , la plus inférieure, interpénètre la vie physique et s’y mêle étroitement. L’âme n’est pas incarnée, elle agit sur notre cerveau ou sur notre cœur à distance, à la façon d’un opérateur dirigeant un avion ou un navire au moyen des ondes hertziennes. Enfin chaque naissance ici-bas, sous-entend une mort ailleurs et tout cela est fatalement accompagné de peines et d’angoisses.

L’Evangile ne parle pas des souffrances de Jésus enfant, il dit seulement (Luc 1-80) « L’Enfant croissait et se fortifiait en Esprit ». Là encore, nous pouvons seulement supposer que l’organisme absolument pur et résistant du Christ n’a pu s’adapter lentement qu’avec certaines douleurs à l’emprise de la Vie Eternelle, totale, absolue qui devint, par Lui, manifeste.

En conséquence, sur la terre, l’enfant soufre beaucoup en grandissant ; certains enfants surtout ; mais, comme nous n’en gardons pas le souvenir, cette souffrance est très atténuée pour nous.

Abordons à présent les souffrances de Jésus homme, qui nous font connaître analogiquement les nôtres. Elles se divisent en deux parties : souffrances morales d’abord, toujours voulues, attirées, permises, telles que tentations, incompréhensions, abandon des siens, trahisons. Jésus a voulu subir les tentations, les attaques directes du principe du mal dans toute sa terrible force ; le vrai soldat du Christ aura donc à supporter ces mêmes épreuves, ainsi que tous ceux qui veulent suivre son « chemin », mais à un degré moindre pour ceux qui sont seulement au début.

Jésus a été abandonné par ses disciples, le « soldat » subira tous les abandons et son cœur sera déchiré.

Jésus a été trahi ; le « soldat » verra ses œuvres renversées par de faux amis et il devra ensuite subir tous les oublis, tous les mépris.

Jésus a permis à l’angoisse terrible d’envahir son cœur « jusqu’à la mort » et de provoquer cette sueur sanglante de Gethsémani.

Jésus a été traqué, surveillé, poursuivi et Sa mission a été sans cesse entravée par ses ennemis. Il a été haï par le monde.

Ses amis devront donc commencer à souffrir ces mêmes épreuves dès qu’ils auront fait au Maître, dont ils comprennent la doctrine, le don total de leur être complet.

On a dit que le Christ n’avait pas connu toutes les douleurs, celle, par exemple, d’un mari après la mort d’une femme aimée, d’un frère qui perd son frère, d’un père qui pleure son enfant.

Qu’en savent-ils ceux qui sont si affirmatifs ?

Pour nous, il faut comprendre que la souffrance est un « Etre » et qu’il suffisait que Jésus lui donne asile dans Son cœur, pour ressentir l’intensité de toutes ces douleurs, comme s’Il les avait vécues.

Ainsi que son Maître, le « soldat » doit passer par toutes les douleurs, supporter toutes les angoisses, toutes les trahisons, toutes les haines.

Mais, semblable à Lui, il sait que pas un cheveu de sa tête ne tombe sans la permission du Ciel, et que le Prince de la terre, le Roi du monde, ne peut rien sans l’ordre de Dieu.

« Pierre, disait Jésus, Satan a demandé à te cribler » ; a demandé, oui, car cette permission lui était indispensable et Il ajoutait « …mais j’ai prié pour toi , que ta foi ne défaille point. »

Ainsi, sachant que Christ a vaincu le monde, qu’il a dit de prendre courage ; se souvenant que rien ne peut lui arriver de mal qu’avec l’autorisation du Père, fort enfin des multiples déclarations de Christ (1), le soldat saura accueillir stoïquement, en s’attachant au pied de la croix, toutes ces épreuves et toutes ces souffrances, car c’est avec son Maître qu’il souffrira.

Toutes ces formes de la douleur dont nous venons de parler s’adressent à l’âme et à ses aboutissants en notre être : le cœur, les sentiments. C’est la souffrance morale.

Mais Jésus n’a pas seulement supporté ces trahisons, donné asile à ces angoisses et ses déchirements, il a livré aux bourreaux tout son corps, ce corps composé de ce que la matière a de plus pur, de plus délicat, de plus sensible. L’Esprit a laissé cette chair à elle-même pour que la douleur puisse la prendre tout entière.

C’est le règne végétal qui fut appelé à fournir les fibres des liens et ces cordes de la flagellation, les épines de la couronne, les tissus des étoffes dont on revêtit Jésus par dérision et le bois de la croix.

Le règle minéral donna le fer de la lance, les clous et les pierres de la colonne de torture.

Chacun de ces instruments est en même temps un symbole et une réalité vivante et chacun d’eux tendra à se réaliser de nouveau sur la terre, pour que tout vrai soldat de Jésus en éprouve à son tour les terribles, mais fécondes étreintes.

Comme Jésus il sera lié par les dures lois du monde auxquelles il se heurtera à chaque instant et qu’il ne pourra pas suivre (je parle des lois contraires à celles de l’évangile). Sa chair sera flagellée par les douleurs physiques, parfois d’origine inconnue. La couronne qu’il recevra dans le ciel aura fatalement son support et son origine sur la terre, et la tête du disciple supportera pour ses fautes, pour celles des autres ensuite, les souffrances terribles de certaines maladies nerveuses. Comme Jésus, il pourra ressentir les douleurs de la crucifixion, soit symboliques, soit réelles, en quelques uns de ses corps subtils, parfois, mais rarement dans son corps physique. La douleur des clous se réalisera ainsi que la blessure du fer de lance qui, parfois, viendra réellement le délivrer comme Christ sur la croix.

Mais, si les souffrances de l’Homme-Dieu doivent être analogiquement partagées par ses soldats dans la mesure de leur force de résistance, de leur bonne volonté ; s’ils doivent suivre le chemin , avec Jésus, jusqu’au calvaire, ils le continueront avec Lui dans la tombe et jouiront comme Lui des splendeurs et des joies de la Résurrection dans la lumière et dans la gloire.(2)

Quelles lumières pouvons-nous tirer de ces constatations ? Il faut d’abord bien comprendre que les lois d’équilibre et de hiérarchie fonctionnent en nous, plus que partout ailleurs, pendant notre lente ascension vers le Maître. La lumière surnaturelle du Sauveur, son amour, les joies indicibles de l’union, celles, non moins grandes , de l’abandon de plus en plus parfait à la Volonté de Dieu, la notion de plus en plus précise, je dirai même expérimentale, de la Toute-Puissance divine en action continue sur la terre, tout cela se réalisera par degré dans le cœur du disciple « en chemin ». La souffrance donc, sera équilibrée par bien des joies, et ne sera autorisée à pénétrer que progressivement dans notre être moral et notre corps physique.

Nous devons, donc, dès maintenant , devant l’énoncé des lois morales que le Seigneur nous a laissées, devant la nécessité absolue de prendre chaque jour notre croix si nous voulons le suivre, nous interroger avec soin, après avoir demandé la lumière de l’Esprit pour savoir ce que nous pouvons réaliser au maximum des commandements de Christ. Je dis bien : au maximum, car pour être aidés, il nous faut faire plus que nous pouvons.

Nous augmenterons chaque jour notre faculté du pardon des offenses, la renonciation à notre moi, à notre orgueil, à tous nos défauts. Nous donnerons, de plus en plus, notre volonté à Notre Maître, nous repousserons l’inquiétude, nous refuserons tout bonheur illicite. En un mot, non plus en théorie, mais en pratique, nous nous conformerons étroitement à l’Evangile. Nous nous préparerons à accueillir la douleur comme une messagère d’amour et de Lumière, et nous tendrons nos forces en prévision de l’heure où « le Maître viendra ».

Mais puisque Jésus a pris soin, après avoir parlé de la croix, de nous parler aussi de joie et de bonheur dans Son Evangile, je voudrais rappeler ses divines promesses ; souvenons-nous donc que celui qui croit en Christ et en Celui qui l’a envoyé, ne sera ni jugé, ni condamné ; n’oublions pas que lorsque Pierre a été tenté, son Maître a prié pour lui ; ayons présentes à la pensée les douces paroles du Maître : « Venez à moi, vous qui souffrez, je vous consolerai, venez, mon joug est doux et mon fardeau léger… »

Oui, il faut être résolu à Le suivre jusqu’au Calvaire, mais savoir que Sa bonté fera progressif l’apprentissage de la douleur et nous soutiendra à l’heure de la souffrance et de la mort.

Que les amis comprennent donc bien ma pensée : je n’ai voulu que les prier de veiller, de se tenir prêts, de préparer leur être pour les combats futurs et leur redire ces paroles consolantes : Souffrir sans Jésus, c’est très dur, souffrir avec Lui, ce n’est rien ».

(1) Matthieu 10, 22-24 – Marc 13, 13 – Luc 21, 17
(2) Matthieu 10, 17-18 & 24, 9 – Marc 13, 9 – Luc 12, 11 & 21, 12

 PHANEG - Psyché n°435, mars 1933.

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