RUYSBROECK - TOME 4 : LE LIVRE DU TABERNACLE SPIRITUEL


CHAPITRE L

DU DIXIÈME ARTICLE DE NOTRE FOI.

   La dixième pierre s'appelle chrysolithe et elle portait gravé le nom de Zabulon, dixième fils de Jacob. Par cette pierre nous entendons le dixième article de notre foi, et par le nom de Zabulon, saint Simon, l'apôtre de Notre-Seigneur. Car Zabulon veut dire : un appui de la demeure, ou : sa demeure, ou : une demeure de force et de beauté ; et il signifie aussi le torrent de la nuit et son engagement juré.

   Or tout cela nous est enseigné par saint Simon, l'apôtre au dixième article de notre foi, où il dit : « Je crois la communion des saints, la rémission des péchés. » Cette communion des saints, par amour mutuel, c'est bien un appui de la demeure ou de la réunion ; et cette même communion dans l'amour divin, c'est aussi une demeure pour tous et une maison. C'est encore la force et la beauté de tous, car le Christ, qui s'est fait un bien commun, s'est écoulé avec amour en ses saints avec tous ses mérites et eux tous à leur tour en lui. Et en cela consiste une vie joyeuse, une communion mutuelle qui se répand en joie et en bonheur.

   La communion des saints et la rémission des péchés s'obtiennent par le torrent de la nuit, c'est-à-dire par deux sacrements de la sainte Église, le Baptême et la Pénitence. Ce sont les torrents qui lavent dans la foi la nuit des ténèbres du péché : ceci en conformité avec le serment de Dieu fait à Abraham de se donner lui-même comme un bien commun à tous ; et, dans son grand amour universel, le Seigneur voulut nous laver dans son sang.

   Afin que, sans hésitation, nous apportions foi à son serment, qu'il a juré lui-même, il a voulu le sceller pour nous de sa propre mort, livrant les mérites de cette mort communément à toute la sainte Église, pour la rémission des péchés et les donnant aux saints comme parure de gloire.

   Cet article de foi : « Communion des saints, rémission des péchés », nous est signifié par la pierre précieuse appelée chrysolithe, qui ressemble aux eaux de la mer par sa clarté transparente et par sa verdeur, et qui brille comme l'or. De même tous les saints et tous les justes sont d'une clarté transparente par la grâce ou par la gloire ; ils ont la verdeur de leur vie sainte et la couleur d'or de l'amour divin, dont ils sont tous pénétrés. Cette triple parure est commune à tous les saints et à tous les justes ; car c'est le trésor de la sainte Église, tant ici-bas que dans la vie éternelle. Et tous ceux qui ont expulsé d'eux-mêmes, parla pénitence, la couleur de la mer Rouge, qui est une vie pécheresse, ressemblent au chrysolithe.

   Vous. devez savoir que cette mer est rouge à cause de la contrée où elle est située et du terrain qui lui sert de fond. Elle se trouve entre Jéricho et Zoara. Or Jéricho veut dire : la lune, et Zoara signifie la bête qui obscurcit la raison. C'est que entre la lune de l'inconstance et la bestialité qui domine la raison, demeure toujours la mer rouge qui est une vie mauvaise. Dans la mer Rouge rien ne peut vivre et tout ce qui est ainsi privé de vie descend au fond : et on l'appelle mer Morte, parce qu'il ne s'y fait aucune navigation. Ses eaux sont comme de la poix ou du goudron, qui saisissent et tuent tout ce qui y tombe. Et c'est bien la figure du péché qui s'empare spirituellement de l'homme, le tue devant Dieu et l'entraîne dans le fond de l'enfer (1).

   Si donc nous voulons recevoir rémission des péchés et jouir de la communion des saints, nous devons ressembler au chrysolithe et suivre Simon, l'apôtre de Notre-Seigneur ; car Simon, c'est quelqu'un qui entend la tristesse de son cœur, et qui obéit à Dieu et à la sainte Église. Par la vraie tristesse du cœur on obtient rémission des péchés et par l'obéissance véritable, communion des saints.


CHAPITRE LI

DU ONZIÈME ARTICLE DE NOTRE FOI.

   La onzième pierre s'appelle onyx, et en elle se trouvait le nom de joseph, le onzième fils de Jacob. Par cette pierre nous entendons le onzième article, et par le nom de Joseph, saint Thaddée, ou Judas le Zélote, l'apôtre de Notre-Seigneur. Car Joseph, en langue thioise, veut dire : une adjonction, ou une augmentation, ou encore : celui qui est justifié devant le Seigneur. Et tout cela nous est enseigné par saint Thaddée, dans ce onzième article, où il dit : « Je crois à la résurrection de la chair. » Alors le corps sera joint à l'âme, ce qui sera pour nous une augmentation de joie ; et nous serons justifiés devant le Seigneur, lorsque nous le servirons et louerons éternellement, avec tout ce que nous avons reçu de lui, âme et corps. Ainsi serons-nous semblables à la pierre précieuse qui s'appelle onyx, dont la couleur est mêlée de blanc et de rouge. Elle est transparente comme un ongle d'homme, et on la trouve aux Indes. Elle n'est pas en tout semblable à celle dont j'ai parlé plus haut pour l'huméral et qui venait. d'Arabie. Celles qu'on trouve aux Indes ont un aspect ardent et elles sont mêlées de veines blanches.

   Par cette pierre d'onyx, nous entendons les hommes glorifiés après le jugement dernier, car ils seront transparents, blancs et clairs comme le soleil, à cause de la pureté de leur conscience : et ils auront des reflets de couleur rouge, parce qu'ils ont crucifié leur chair, en résistant à ses désirs sensibles. Nous aurons encore une autre couleur rouge spéciale, venant du sang du Christ où nous avons tous été purifiés.

   Les Indes, d'où vient la pierre en question, signifient : avance lumineuse, et pour nous c'est une vie sainte qui doit avancer. Nous prendrons ainsi un aspect de feu, figure de l'amour intérieur brûlant, qui doit nous pénétrer entièrement ; et nous serons comme veinés de blanc, ce qui signifie tous les retours libres que nous avons exécutés vers Dieu. La liberté nous enveloppera et nous portera en Dieu, pour nous ramener de retour en nous-mêmes et en tous les saints, selon toutes les formes de béatitude, que nous aurons méritées par nos actes libres.

   Mais si nous voulons y parvenir, nous devons ressembler à l'apôtre qui a inséré cet article de notre foi. Il porte trois noms, à cause de la noblesse de sa vie, Thaddée, Jude et Zélote. Jude veut dire : confessant et glorifiant : et c'est pourquoi nous devons confesser et glorifier Dieu en paroles et en œuvres. Nous devons aussi être Zélote, c'est-à-dire doués d'un amour brûlant, qui aime d'un cœur affectif. Et par là nous devenons Thaddée, c'est-à-dire saisissant le prince et saisis par lui. Les deux choses nous adviendront, lorsque nous saisirons le Christ le noble prince et que nous serons à notre tour saisis par lui, et c'est en ces deux choses que se trouve notre béatitude.


CHAPITRE LII

DU DOUZIÈME ARTICLE DE NOTRE FOI.

   La douzième gemme s'appelle béril, et elle portait gravé le nom de Benjamin, le fils cadet du patriarche Jacob ; Par cette pierre nous entendons le dernier article qui achève notre foi, et par le nom de Benjamin, saint Mathias. Car Benjamin veut dire : un fils de la vertu, ou : un fils de la droite, ou : un fils du jour ou des vertus. Et tout cela nous est enseigné par saint Mathias, là où il achève notre foi, en disant : « Je crois à la vie éternelle. »

   Ainsi tout homme qui, avec saint Mathias, veut croire et espérer à la vie éternelle, doit être un fils de la vertu, c'est-à-dire devenir vertueux, en exerçant la vertu. Et par sa vie vertueuse il devient dans le Christ un fils de la droite, et par là même un fils du jour, c'est-à-dire du jour éternel ; et encore un fils des vertus, entrant en possession et en jouissance de toutes les vertus pratiquées par le Christ et par tous ses saints.

   Tout ceci trouve sa signification dans la pierre précieuse de béril, qui est transparente, verte et pâle comme l'eau claire sous la lumière du soleil. Les gens des Indes, où on la trouve, la taillent en hexagone, afin que l'éclat de sa couleur soit multiplié, à la clarté de la lumière, sur toutes ses faces. Mais si on la taille autrement, le reflet en est moindre.

   Nous devons ressembler à cette pierre, pour posséder la vie éternelle ; réaliser la verdeur, qui est l'ornement de toutes les vertus, et la pâleur, qui représente la pudeur et la retenue, avec grande révérence devant Dieu. Ces deux couleurs, là où elles se trouvent, sont toujours pénétrées par la grâce divine, figurée par le soleil brillant qui se lève aux régions de l'Inde.

   La taille hexagonale de la pierre signifie la manière dont notre vie doit revêtir reflet et lumière pour la vie éternelle. La première face, qui donne une surface plane, c'est l'humilité unie à l'obéissance envers Dieu et la sainte Église. La face opposée représente une patience douce avec une volonté résignée. La troisième face, par où commence l'ordre de la taille, signifie une volonté diligente et appliquée, qui s'orne de bonnes œuvres en toute discrétion. La quatrième face, c'est l'amour avec sa force et son impatience. La cinquième, où commence la taille, représente la libre élévation vers Dieu, en toute révérence. La sixième enfin, qui nous achève, c'est le regard simple et dépouillé d'images, contemplant dans la nudité. Qui possède ces six faces brillera et resplendira éternellement dans la gloire de Dieu.

   Nous en avons une preuve particulière en saint Mathias dont le nom signifie le don providentiel de Dieu, ou celui qui s'est donné au Seigneur, ou : le petit de Dieu, c'est-à-dire l'humble de Dieu. Tout ceci revient à ce que nous avons dit plus haut. Nous devons en effet, pour plaire à Dieu, recevoir en nous le don providentiel, qui est toujours prêt à nous être octroyé ; puis en retour nous devons nous donner au Seigneur, tout en demeurant humbles et petits. Ainsi serons-nous semblables à saint Mathias et aux autres apôtres, et nous pourrons posséder avec eux la vie éternelle.

   Regardons maintenant en nous-mêmes. Si ces diverses vertus nous appartiennent, nous avons une ressemblance avec les douze pierres, et en même temps notre vie reflète ce que signifiaient les douze patriarches ; notre foi appuyée sur les douze articles est parfaite, et nous ressemblons aux douze apôtres qui, avant de se séparer, composèrent ensemble ce symbole unique de la foi. Chacun y avait sa part, et néanmoins tous les articles demeuraient clairs et évidents pour tous. C'est ainsi qu'ils ont établi une vraie foi chrétienne sur la pierre rouge qui est le Christ ; puis ils l'ont enseignée et pratiquée avec grand zèle et labeur.
Pour elle ils sont morts, la scellant de leur sang, comme le Christ leur maître, afin que nous puissions les croire et les imiter en vertu, pour la vie éternelle.


CHAPITRE LIII

DES QUATRE RANGÉES DE PIERRES ET DES ARTICLES
DE NOTRE FOI.

   Les douze pierres, avec les douze noms des enfants d'Israël, se trouvaient dans le rational, sur la poitrine du grand prêtre, distribuées en quatre rangées, où quatre lignes ; chaque ligne étant composée de trois pierres, avec trois noms. Et de plus il y avait les noms : Jugement, Doctrine, Vérité.

   C'est ainsi qu'en la raison éclairée de chaque prélat et de tout homme qui possède la lumière, doivent se trouver les douze articles de la foi avec les exemples vivants des douze apôtres, distribués en quatre rangées, trois articles par rangée. Alors pourront-ils rendre un juste jugement et enseigner la vérité. La première rangée propose à notre foi : un seul Dieu en trois personnes, le Père tout-puissant et son Fils unique, lui-même conçu du Saint-Esprit, né dans notre chair de la Vierge Marie. La seconde rangée nous enseigne que ce même Fils a souffert sous Ponce Pilate, a été crucifié, est mort et a été enseveli, est descendu aux enfers, le troisième jour est ressuscité d'entre les morts, est monté au ciel, est assis à la droite de son Père tout-puissant : La troisième rangée nous enseigne qu'il viendra ensuite juger les vivants et les morts, et que nous devons aussi croire fermement au Saint-Esprit et à l'Église une, sainte et catholique. La quatrième rangée enfin nous enseigne qu'il faut croire à la communion des saints, à la rémission des péchés, à la résurrection de nos corps et à la vie éternelle.

   Cette foi, unie aux œuvres que nous avons dites, doit orner et éclairer notre raison, et nous conduire au-dessus de la raison jusqu'à la vérité nue, où nous serons rassasiés.


CHAPITRE LIV

DES QUATRE PETITS ANNEAUX D'OR ET DES DEUX
CHAÎNETTES DU RATIONAL.

   Vous devez savoir qu'aux extrémités supérieures du rational d'Aaron, le grand prêtre, étaient fixés deux petits anneaux d'or, d'où pendaient deux chaînettes d'or. Ces chaînettes étaient retenues sur les épaules du prêtre par deux petites agrafes d'or, de façon à pouvoir être croisées sur la poitrine.

   Par là nous entendons que notre raison éclairée et tout son ornement doivent être fixés en l'unité de notre esprit, comme par deux anneaux, deux chaînettes et deux agrafes d'or. Le premier anneau consiste à se confier pleinement en Dieu, en dépassant la compréhension de la raison. Le second anneau est fait de contemplation en l'unité, au-delà de toute considération. Par là la raison se dépasse elle-même. Au premier anneau pend une chaîne, qui est un amour ascendant dépouillé de crainte ; au second pend l'autre chaîne, c'est une paix vide d'images, qui s'établit en Dieu et que nul ne peut troubler. Les deux demeurent unis sans se séparer. À cet ensemble appartiennent les deux agrafes d'or, représentant une double attache surnaturelle à l'unité, qui nous attire par le moyen des dons divins et en raison des aspirations mêmes de l'unité de notre esprit.

   Aux deux extrémités inférieures du rational se trouvaient également deux petits anneaux d'or, par où passait une bandelette d'hyacinthe rattachée à la ceinture du grand prêtre et qui montait par-derrière jusqu'au-dessous des deux pierres fixées aux épaules. La bandelette s'attachait là à deux anneaux d'or, de façon à maintenir le rational immobile devant la poitrine, dans l'ouverture de l'huméral, avec lequel il devait toujours demeurer uni.

   Par là nous entendons que la raison éclairée doit avoir, en regardant en bas, comme deux anneaux d'or, qui sont l'amour de la vertu et celui du prochain ; car la foi puissante et l'intelligence claire, sans regard en bas, du côté des bonnes œuvres, seraient sans vie devant Dieu. La bandelette d'hyacinthe représente la discrétion, qui vient de la raison éclairée, et gouverne et conserve toutes les vertus, comme la bandelette se rattachait à la ceinture, figure des vertus.

   Cette même discrétion devra être manifeste pour tous, afin qu'on en puisse tirer exemple. C'est pourquoi, de même que la bandelette était fixée par-derrière dans deux anneaux, de même la discrétion sera visible pour ceux qui nous suivent ; de sorte que ceux avec qui nous vivons pourront remarquer que nous poursuivons l'honneur de Dieu et leur salut à tous. C'est là ce qui conserve la discrétion toujours bien ordonnée en toutes vertus.

   Si notre raison éclairée monte ainsi au-dessus d'elle--même vers Dieu, dans la lumière de la foi, et se tourne en bas vers le prochain avec intention droite, elle demeure stable en l'unité et l'unité avec elle.


CHAPITRE LV

DE LA MITRE DU GRAND PRÊTRE.

   Le dernier ornement du grand prêtre était la parure de sa tête, une mitre commune de lin retors, telle que les prêtres devaient toujours en porter dans le service du Seigneur. Au-dessus en était adaptée une autre de couleur hyacinthe, de forme ronde et se terminant en pointe, comme celle que porte le Pape, notre Souverain Pontife.

   En parlant du quatrième ornement (2) des prêtres, nous avons comparé la volonté libre à la tête, et nous avons dit que la liberté, chez tout prêtre, devait être dépouillée d'images et de sollicitudes, et toute à Dieu. C'est ce que figurait la mitre de lin retors, la pureté nécessaire à tout prêtre.

   Par l'autre mitre d'hyacinthe, cousue à la première, nous entendons une libre montée toute céleste dans la lumière surnaturelle, dont le sommet est si exigu et élevé qu'il défie tout regard. La couleur d'hyacinthe, c'est-à-dire bleu de ciel, signifie que tout commerce extérieur et intérieur devient céleste. La forme ronde marque l'absence d'inquiétude ou de souci quelconque. C'est d'ailleurs un ornement mystérieux et le fondement principal de toutes les vertus.

   La mitre ronde du grand prêtre Aaron était entourée d'un anneau d'or, fait de trois rangées, ou de trois anneaux joints ensemble, sur lesquels étaient des fleurs d'or, semblables à des fleurs de lierre.

   Ces trois anneaux représentent un triple amour, qui doit toujours régner chez tout prélat et chez tout homme éclairé, dans la libre ascension vers Dieu. C'est un amour essentiel, qui revêt trois formes ou manières. La première consiste à aimer et à rechercher librement l'honneur de Dieu par-dessus toute chose ; la seconde, à rejeter et mépriser les choses terrestres, qui assureraient notre bien-être, pour l'honneur de Dieu. La troisième nous fait. souhaiter sans nulle peine le salut de tous, comme le nôtre.

   Ces trois formes d'amour constituent un amour de Dieu en sa perfection, source de toutes vertus. Les fleurs d'or qui étaient jointes aux anneaux, de façon à ce que chacun eût les siennes, représentent les œuvres pleines d'amour que nous devons exercer envers Dieu, envers nous-mêmes et envers notre prochain, en l'honneur de Dieu. Chaque forme d'amour a ainsi ses œuvres propres, mais les trois formes s'unissent en un seul amour divin, cause et origine de toute vertu.

   Au-dessus du front, la mitre portait une fleur d'or, de la largeur d'un doigt, semblable à la petite couronne que représente la fleur de jusquiame. Par là nous entendons l'influence du Saint-Esprit, qui orne notre liberté ; car, lorsque cette influence s'unit à notre liberté et la gouverne, nous portons comme une petite couronne d'or, qui nous maintient libres, tournés vers Dieu et ornés de toutes les vertus.

   Les fleurs d'or de la mitre étaient surmontées de glands d'or se terminant en pointe, qui allaient jusqu'au sommet. Ce qui veut dire que toutes nos bonnes œuvres offertes librement Dieu doivent finalement aboutir à autant d'abandons d'amour.

   Ceux qui les pratiquent gagnent Dieu et le blessent si. profondément d'amour, qu'il veut librement nous donner tout ce qu'il est et tout ce qu'il a. Et plus nous nous sommes dépassés en libre ascension céleste, plus. nous avons offert à Dieu de nous-mêmes et de nos œuvres, plus aussi notre gain est grand. C'est notre trésor à nous qui doit éternellement faire l'ornement de notre libre ascension vers Dieu. C'est pourquoi chacun régnera et se réjouira, selon la mesure de son abandon et le mode de sa révérence pour Dieu.


CHAPITRE LVI

DE LA LAME D'OR.

   Sur la mitre, devant le front du grand prêtre, pendait une lame d'or fin, en forme de demi-lune, la courbe en bas, sur laquelle étaient gravés ces caractères : « le Saint du Seigneur », ou le saint nom du Seigneur tétragramme.

   Cette lame d'or était une figure de la vie de Notre-Seigneur Jésus-Christ et de toutes ses œuvres accomplies en amour. C'est pourquoi la lame d'or est le dernier des ornements qui complète tous les autres. Car, en dehors de la vie très digne du Seigneur, il ne peut y avoir aucune beauté, ni avant lui dans la figure, ni après dans la réalité. On compare la sainte vie du Christ à l'or, à cause de la noblesse de son amour, et elle est largement étendue comme une lame d'or, en raison de ses nobles œuvres accomplies devant tous. Cette lame de « la sainte révérence », comme l'appelle la sainte Écriture, était ronde de tous côtés, sauf en haut. Et c'est ce que nous apercevons réellement dans la vie de Notre-Seigneur, car à cause de cette forme ronde il ne touchait les choses terrestres que sur un point, c'est-à-dire en raison des nécessités de son corps. Quant à la partie supérieure de sa vie et de ses saintes œuvres, elle était toute droite et elle adhérait à la mitre, à savoir par un regard clair et libre vers l'ascension céleste.

   Sur la lame d'or était gravé « le Saint du Seigneur » ou le saint nom tétragramme. Or ces deux noms apparaissent réellement dans la vie et les œuvres de Notre-Seigneur Jésus-Christ, car à cause de sa vie humaine véritablement humble, toute remplie d'une plénitude de dons et de sainteté, lui seul peut être appelé « le Saint du Seigneur » : et tout ce que possèdent les saints vient du mérite de sa sainteté. Il est donc selon son humanité le Saint de Dieu et le chef de tous les saints. L'autre nom, le tétragramme, lui convient selon la divinité, et nous atteste qu'il est ineffable, de par son être infini et que son nom dépasse infiniment tout ce qui peut être senti ou compris intellectuellement. Ces deux noms sont clairement manifestés dans la lame d'or de sa sainte vie, par ses humbles œuvres humaines et ses œuvres divines manifestées en public. Nous en avons le témoignage des saints Évangiles, de son propre Père, de lui-même et du Saint-Esprit ; de même celui des anges, des apôtres, des gentils et des juifs, des bons et des méchants, des éléments et des esprits maudits, ainsi que de ses miracles sans nombre. Tels sont donc les deux noms sublimes que nous voyons sur la lame d'or de sa vie, selon son humanité et selon sa divinité.

   Remarquons encore que la lame d'or du grand prêtre était munie, à son bord supérieur, juste au milieu, d'un petit anneau d'or, fixé à une agrafe également d'or, qui s'attachait à la mitre, au-dessus du front du pontife. Par cet anneau d'or nous entendons la révérence pleine d'amour qui faisait monter le Christ vers son Père, par lui-même et par ses œuvres, et particulièrement par sa sainte mort et toutes les bonnes œuvres accomplies par lui. C'est par cet anneau de la révérence du Christ, que nous avons été offerts nous-mêmes avec lui, et que nous sommes attachés et unis à l'agrafe d'or, qui est l'accueillance amoureuse de son Père, pourvu que nous consentions à nous unir à lui et à suivre son enseignement et ses exemples. Aussi ne devrions-nous jamais oublier l'amour qui a porté le Christ à être notre médiateur et à renouveler sans cesse son sacrifice devant la face de son Père, pour notre bien à tous. C'est pourquoi le Seigneur avait dit à Moïse que la lame d'or devrait se trouver toujours devant le front du grand prêtre, afin que Dieu lui fût doux et bienveillant. De cette façon pourrait-il faire pardonner l'iniquité du peuple, qu'il portait devant Dieu, et faire accepter et sanctifier les dons et présents de ce peuple.

   Ainsi pouvons-nous comprendre comment Dieu veut que nous portions toujours, dans notre mémoire et dans le regard libre par lequel nous nous tournons vers lui, la vie pleine d'amour du Christ avec toutes ses œuvres, ainsi que l'offrande amoureuse par laquelle nous sommes présentés avec lui à son Père. De cette façon nous verrons Dieu exaucer toutes nos prières, et il nous sera doux et bienveillant, parce que nous portons devant notre front la lame d'or qui est la vie du Christ, comme une offrande souverainement agréable à ses yeux.

   Afin que la lame d'or demeurât immobile sur le front, durant le service du Seigneur, Dieu avait ordonné à Moïse, selon la figure, de l'attacher par un lien de couleur hyacinthe, qui entourait la tête avec la mitre, l'anneau d'or et l'agrafe d'or fixés au milieu de cette mitre. Mais ce lien devait être transparent, afin que l'on pût voir à travers toute la parure, et il était lié derrière la tête, les deux bouts pendant sur chaque épaule, comme parure du prêtre.

   Le lien d'hyacinthe, qui doit nous servir à lier et garder devant notre regard la vie pleine. d'amour de Notre-Seigneur, c'est un exercice simple et tout céleste Il aura la transparence que hi donne la grâce de Dieu, afin que nous puissions apercevoir toujours l'anneau d'or, fixe à la lame d'or au moyen de l'agrafe, qui représente l'offrande amoureuse faite par le Christ de lui-même et de tous les siens à l'accueillance fruitive de son Père. Cette. noble offrande ressemble bien à l'anneau d'or, car l'amour qui rend un avec Dieu n'a ni commencement ni fin, selon la suprême liberté divine ; car il commence et finit en Dieu, et c'est pourquoi son commencement et sa fin sont tout un : c'est l'amour éternel, qui n'ayant ni commencement ni fin, nous rend bienheureux et un avec Dieu.

   Cet exercice céleste, transparent comme le lien d'hyacinthe, prend naissance et se maintient comme derrière notre tête, c'est-à-dire dans une région cachée de nous-mêmes : il y est noué et uni avec Dieu dans la suprême liberté, de sorte que ses extrémités manifestent derrière nous sa beauté, au regard de tous les hommes, en paroles, en œuvres, en mœurs célestes.

   C'est ainsi que, dans la réalité, nous pouvons gagner posséder tout ce qui était figuré par le grand prêtre des Juifs et tous ses ornements.



(1) Ruysbroeck semble confondre dans ce passage la mer Rouge et la mer Morte, mais c’est bien de cette dernière qu’il veut parler.
(2) Cf. Chapitre XXXVII.



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