Ambroise
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Traité sur
l'Évangile de saint Luc,

Par
Saint Ambroise de Milan


Tome 1

LIVRES  I-VI


 

AU  NOM DU SEIGNEUR,
ICI COMMENCE LE TRAITÉ DE SAINT AMBROISE, ÉVÊQUE DE MILAN,
SUR L'EVANGILE SELON SAINT LUC
 

PROLOGUE

Au moment d'écrire sur le livre de l'Évangile rédigé par S. Luc, où il expose avec une certaine plénitude de détails les actions du Seigneur, il y a lieu, semble-t-il, d'en expliquer d'abord le genre : il est historique. Sans doute les divines Écritures s'affranchissent des lois du savoir humain, plus fardé des recherches du langage qu'appuyé sur la réalité des choses ; pourtant, si l'on cherche en ces Écritures divines cela même que d'aucuns jugent admi-rable, on le trouvera.

Il est trois choses que les philosophes de ce monde ont jugé particulièrement éminentes : je veux dire que la sagesse est de trois sortes : ou naturelle, ou morale, ou rationnelle. Toutes trois, nous avons déjà pu les décou-vrir dans l'Ancien Testament. Quel sens, en effet, peuvent avoir les trois puits, celui de la Vision (Gen., XVI, 14), celui de l'Abondance (Ib., XXVI, 33), et celui du Serment (Ib., XXI, 32), sinon que ce triple don exista chez les patriarches ?

La rationnelle, c'est le puits de la Vision : car le raison-nement aiguise le regard de l'intelligence et purifie la vue de l'âme. Le puits de l'Abondance, c'est l'éthique : car c'est après la retraite des Allophyles, image et figure des vices de la chair, qu'Isaac rencontre l'eau vive de l'âme ; les bonnes mœurs sont une source pure et la bonté envers les hommes fait des largesses à autrui en se mettant à l'étroit. Le troisième puits, celui du Serment, c'est la sagesse naturelle : elle comprend ce qui est au-dessus de la nature ou dans la nature; car affirmer et jurer en prenant Dieu à témoin, c'est atteindre au divin même, en invoquant le Maître de la nature comme témoin de la bonne foi.
Et les trois livres de Salomon, les Proverbes, l'Ecclésiaste et le Cantique des Cantiques, ne nous montrent-ils pas que Salomon le saint était versé dans cette triple sagesse? Il a écrit sur la rationnelle et l'éthique dans les Proverbes ; sur la naturelle dans l'Ecclésiaste, car « vanité de vanités, et tout est vanité » (Eccl., I, 2) dans ce qui est au monde, car « la création est asservie à la vanité » (Rom., VIII, 20) ; quant à la morale et à la rationnelle, elles sont au Cantique des Cantiques : car, lorsque l'amour du Verbe céleste se répand dans notre coeur et que l'âme sainte entre pour ainsi dire en société avec le spirituel, d'admirables mystères se dévoilent.

De même les évangélistes. Quelle sagesse, pensez-vous, leur a fait défaut ? Les uns et les autres en possèdent les divers genres, et chacun a pourtant son genre distinct où il excelle. Il y a vraiment de la sagesse naturelle dans le livre intitulé : Évangile selon S. Jean ; car personne, je ne crains pas de le dire, n'a vu avec une sagesse plus sublime la majesté de Dieu, ne nous l'a révélée en termes mieux appropriés. Il s'est élevé au-dessus des nuées, au-dessus des puissances célestes, au-dessus des anges pour découvrir le Verbe qui était au commencement et voir le Verbe qui est en Dieu. — Est-il un moraliste qui plus que S. Matthieu détaille les activités de l'homme et nous donne des règles de vie ? — Quoi de plus rationnel, quel rapprochement plus admirable que celui choisi par S. Marc pour son début : « Voici que j'envoie mon ange» (I, 2) et « une voix crie dans le désert » (I, 3) : il excite du coup notre étonnement et nous apprend que l'homme doit se faire agréer par l'humilité, l'abstinence et la fidé-lité, à l'exemple de S. Jean-Baptiste qui s'est élevé à l'immortalité par ces degrés : son vêtement, sa nourriture, son message.

Pour S. Luc, il s'en est tenu à un genre plutôt histo-rique et nous a révélé en plus grand nombre les mer-veilles accomplies par le Seigneur. Et cependant les res-sources de toute sagesse sont renfermées dans le récit de cet évangile. Est-il pour la sagesse naturelle objet plus relevé que la révélation du rôle créateur de l'Esprit Saint dans l'Incarnation même du Seigneur ? Voilà une leçon de naturelle : la création par l'Esprit ; aussi David, enseignant de son côté la sagesse naturelle, a-t-il dit : « Envoyez votre Esprit, et ils seront créés » (Ps. 103, 30). ? Le même livre apprend la morale, puisque dans les Béatitudes il m'enseigne comment me conduire, comment je dois aimer mon ennemi, ne pas riposter ni rendre coup pour coup à qui me frappe, être bienfaisant, prêter sans espoir de recouvrement mais non sans profit ni récom-pense : car la récompense vient plus volontiers à qui ne l'attend pas. ? II a même enseigné la rationnelle, puisque j'y lis que la fidélité dans les petites choses garantit la fidélité dans les grandes (XVI, 10) . ? Pour en revenir à la naturelle, il enseigne encore que les puissances célestes seront ébranlées (XXI, 26), que le soleil a pour Maître le Fils unique de Dieu, pendant la Passion duquel les ténèbres survinrent en plein jour, la terre fut dans l'obscurité, le soleil s'éclipsa.
Ainsi toute la suprématie revendiquée à tort par la prudence du monde est en réalité l'apanage de la sagesse spirituelle : étant donné surtout ? osons nous permettre cette hardiesse ? que notre foi même, que le mystère même de la Trinité ne peut subsister sans cette triple sagesse. Il nous faut croire, avec la naturelle, au Père qui nous a engendré un Rédempteur, avec la morale que le Fils a, en tant qu'homme, obéi à son Père jusqu'à la mort, nous rachetant ainsi, et avec la rationnelle que l'Esprit a déposé au coeur des hommes l'art d'honorer Dieu et de diriger leur vie.

Et que nul ne pense que nous établissons une différence de puissance ou d'activité : le reproche pourrait aussi bien atteindre S. Paul. Car il n'a pas davantage établi de différence quand il a dit : «Il y a partage de grâces, mais un même Esprit ; il y a partage d'emplois, mais un même Seigneur ; il y a partage d'activités, mais c'est un même Dieu qui accomplit toutes choses en tous » (I Cor., XII, 4-6). Or le Fils accomplit toutes choses et en tous, car vous lisez ailleurs que « le Christ est tout en tous » (Col., III, 11). L'Esprit Saint Lui aussi les accomplit, car « tout s'accomplit par un seul et même Esprit, qui taille la part de chacun à son gré » (I Cor., XII, 11). Il n'y a donc aucune différence d'activité, aucune séparation, du mo-ment que, soit dans le Père, soit dans le Fils, soit dans l'Esprit Saint, réside une plénitude de puissance qui ne le cède à nulle autre.
Soyons donc attentifs à ces considérations durant notre lecture : elles se dégageront plus clairement au cours même du texte, car « qui cherche trouve, et qui frappe se voit ouvrir » (Matth., VII, 8). L'attention force la porte de la vérité. Ainsi donc obéissons aux préceptes du ciel ; car ce n'est pas en vain qu'il fut dit à l'homme, à l'exclu-sion de tout animal : « A la sueur de ton front tu mange-ras ton pain » (Gen., III, 19). Pour les autres animaux, naturellement dépourvus de raison, Dieu a ordonné à la terre d'assurer leur pâture ; pour l'homme seul et afin qu'il exerce la raison dont il est doué, le travail devient la loi de la vie. Puisqu'il ne se contente pas de la pâture des autres animaux, puisqu'il ne lui suffit pas des espèces fruitières, nourriture commune assurée à tous, mais qu'il recherche les mets délicats et variés, fait venir ses délices des pays d'outre-mer, glane ses délices dans les flots, il ne doit pas refuser, demandant sa vie au travail, d'endu-rer un moment de travail pour la vie éternelle. Celui donc qui vient prendre part aux luttes de ces saintes recherches, qui dépose les soucis de la vie présente exposée à l'erreur et, dépouillé de tout mal, champion du bien, les membres de l'âme imprégnés de l'huile de l'Esprit, se mêle aux luttes pour la vérité, méritera sans aucun doute la récom-pense sans fin des saintes couronnes. Car « le bon travail porte d'illustres fruits » (Sag., III, 15) et plus nombreux sont les combats, plus riche est la couronne des vertus.

Mais revenons à notre sujet. C'est sous forme d'his-toire, disions-nous, que ce livre de l'Évangile a été rédigé. Aussi bien voyons-nous que, comparé aux autres, il met ses soins à rapporter des faits plutôt qu'à formuler des préceptes. Même, à la manière d'une histoire, c'est par un récit qu'il débute : « II y avait, dit-il, aux jours où Hérode régnait en Judée, un prêtre nommé Zacharie », et il pour-suit jusqu'au bout cet épisode. C'est même la raison pour laquelle ceux qui veulent reconnaître dans les quatre figures d'animaux que révèle l'Apocalypse l'emblème des quatre livres de l'Évangile tiennent que celui-ci est repré-senté sous les traits du taureau. Le taureau est la vic-time sacerdotale (cf. Lev., IV, 3) : il y a donc relation entre le taureau et cet évangile qui, débutant par les prêtres, s'achève par le taureau chargé des péchés de tous et immolé pour la vie du monde entier. C'est Lui le tau-reau sacerdotal. Il est à la fois le taureau et le prêtre : le prêtre, parce qu'II intercède pour nous — car « nous avons un avocat », et c'est Lui, « auprès du Père » (I Jn, II, 1) — le taureau, car son sang nous a purifiés et rachetés. Et voici une heureuse rencontre : l'évangile selon S. Matthieu, avons-nous dit, est moral : et il a été tenu compte de cette opinion, puisque la moralité se dit proprement de l'homme.

Beaucoup cependant pensent que c'est Notre Sei-gneur qui, dans les quatre évangiles, est figuré par les symboles des quatre animaux. C'est Lui l'homme, Lui le lion, Lui le taureau, Lui l'aigle : l'homme, puisqu'il est né de Marie ; le lion, parce qu'il est fort ; le taureau, parce qu'AI est victime ; l'aigle, parce qu'II est résurrection.
Or les traits des animaux sont dessinés dans chaque livre de telle sorte que le contenu de chacun s'accorde avec leur nature, leur puissance, leur prérogative ou leur carac-tère merveilleux. Sans doute tout cela se rencontre dans tous ces livres ; et pourtant dans chacun d'eux il y a comme une plénitude de telle ou telle caractéristique. L'un a raconté plus au long l'origine humaine (du Christ) et formé la moralité de l'homme par des préceptes plus abondants ; un autre commence par exprimer la puis-sance divine de ce Roi fils de roi, force de force, vérité de vérité, dont les ressources vitales ont défié la mort ; le troisième prélude par un sacrifice sacerdotal et s'étend plus abondamment sur l'immolation même du taureau ; le quatrième a détaillé plus que les autres les prodiges de la résurrection divine.
« Tous ne sont donc qu'un, et II est unique en tous », comme on vient de le lire (Col., III, 11 ou Éphés., IV, 6) ; II ne varie pas de l'un à l'autre, mais II est vrai chez tous.
Mais abordons enfin le texte même de l'Évangile.
 
 

LIVRE   PREMIER
I

Luc , I , 1-4 . Préambule
« Comme beaucoup ont entrepris de Luc de composer une relation des événements. » Bien des choses chez nous ont les mêmes origines et les mêmes causes que chez les anciens Juifs : des épisodes semblables s'y déroulent du même pas, avec même issue ; les événements se correspondent du commencement à la fin. Il s'est, en effet, rencontré dans ce peuple bien des prophètes animés de l'Esprit de Dieu ; d'autres, par contre, prétendaient prophétiser et trahis-saient leurs engagements par leurs mensonges : c'étaient de faux prophètes et non des prophètes : tel Ananie, fils d'Azot (Jér., XXVIII, 1). Or ce peuple avait le don de discerner les esprits : ainsi savait-il ceux qu'il devait mettre au nombre des prophètes et ceux que, tel un changeur expert, il devait rejeter comme faits d'un métal grossier, terne, n'ayant pas le brillant et l'éclat de la lumière véritable. Ainsi, de nos jours, dans la Nouvelle Alliance, beau-coup ont entrepris d'écrire des évangiles que les changeurs expérimentés n'ont pas approuvés : un seul entre tous, rédigé en quatre livres, leur a paru digne d'être retenu.
On cite un autre évangile, que l'on dit écrit par les Douze. Basilide aussi n'a pas craint d'en écrire un qu'on appelle évangile selon Basilide. On parle d'un autre encore, intitulé évangile selon Thomas. J'en connais un autre attribué à Mathias 1. Nous en avons lu quelques-uns, pour qu'on ne les lise pas ; nous les avons lus pour ne pas les ignorer ; nous les avons lus non pour les retenir, mais pour les rejeter et afin de savoir de quoi s'exalte le coeur de ces fanfarons.
Cependant l'Église, avec les quatre livres évangéliques qu'elle possède, remplit l'univers de ses évangélistes ; avec tous leurs livres, les hérésies n'en ont pas un. « Beaucoup », en effet, « ont entrepris », mais la grâce de Dieu leur man-quait. Plusieurs encore ont recueilli en une compilation ce qui dans les quatre évangiles leur a paru conforme à leurs doctrines empoisonnées. Ainsi l'Église n'a qu'un seul Évangile et enseigne un seul Dieu ; tandis que ceux qui distinguent un Dieu de l'Ancien Testament et un Dieu du Nouveau 2 ont établi à l'aide de multiples évangiles non pas un Dieu, mais plusieurs.

« Comme beaucoup ont entrepris. » Ont entrepris, évidemment, ceux qui n'ont pu achever. Beaucoup donc ont commencé, mais non achevé : S. Luc nous en fournit à son tour un témoignage explicite, quand il nous dit que beaucoup ont entrepris. Celui qui a entrepris de composer l'a entrepris par un effort personnel, et n'a pas abouti. Il n'y a pas effort dans les dons et la grâce de Dieu : quand elle se répand en un lieu, elle a coutume de le si bien arroser que, dans l'esprit de l'écrivain, la stérilité fait place à l'abondance. Pas d'effort chez Matthieu, pas d'effort chez Marc, pas d'effort chez Jean, pas d'effort chez Luc ; mais largement pourvus par l'Esprit divin de tout : paroles et faits, ils ont sans aucune dépense d'effort mené à bien leur entreprise.
Il a donc raison de dire : « Comme beaucoup ont en-trepris de composer une relation des événements qui se sont accomplis chez nous », ou : « qui abondent chez nous ».
L'abondance ne laisse rien à désirer ; et quant à l'ac-complissement, nul n'en doute, car le résultat en fait foi, l'issue en témoigne. Ainsi l'Évangile est achevé et il se répand sur tous les fidèles du monde entier, arrosant toutes les intelligences, affermissant tous les cœurs. Celui donc qui, bâti sur la pierre, a reçu avec la plénitude de la foi
1. La plupart des apocryphes cités ici sont perdus ou ne nous sont connus que par des citations.
2. C'était le cas pour Basilide ; Marcion, nous le savons, avait expurgé dans le même sens l'évangile selon saint Luc

une constance inébranlable, est fondé à dire : « Ce qui s'est accompli en nous » ; car ce ne sont pas les miracles et les prodiges, c'est l'intelligence qui fait discerner le vrai du faux à ceux qui racontent ce que le Seigneur a fait pour notre salut ou qui appliquent leur coeur à ses merveilles. Est-il rien d'aussi raisonnable, lorsqu'on lit qu'il s'est fait des choses supérieures à l'homme, que de les attri-buer à une nature supérieure et, lorsqu'on rencontre des signes de mortalité, d'y voir les affections du corps qui a été revêtu ? Ce sont donc l'intelligence et la raison, non les miracles, qui servent de base à notre foi.
 « Comme nous l'ont transmis ceux qui, dès le principe, ont eux-mêmes vu et servi la parole. »
Cette locution ne doit pas nous donner à croire que la parole soit servie plutôt qu'entendue. Il ne s'agit pas d'une parole articulée, mais de ce Verbe substantiel qui « s'est fait chair et a habité parmi nous » (Jn, I, 14). Ce n'est donc pas, comprenons-le, d'une parole quelconque, mais de ce Verbe divin, que les Apôtres ont été les ministres. On lit cependant dans l'Exode que « le peuple voyait la voix du Seigneur » (Ex., XX, 18) ; or il est clair que la voix ne se voit pas mais s'entend ; qu'est-ce que la voix ? un son, qui ne tombe pas sous les yeux, mais que l'oreille perçoit. Pourtant c'est une pensée profonde qui a déter-miné Moïse à affirmer que l'on voit la voix de Dieu : au dedans de l'âme un regard la contemple.
Mais dans l'Évangile ce n'est pas une voix qui est vue ; c'est ce qui est supérieur à la voix, le Verbe. Aussi l'évangéliste S. Jean dit-il : « Ce qui était dès le commence-ment, ce que nous avons entendu et vu, contemplé de nos yeux et touché de nos mains du Verbe de vie ; car la Vie s'est manifestée, et nous l'avons vue, et nous en témoi-gnons, et nous vous annonçons la Vie qui était chez le Père et s'est manifestée à nous » (I Jn, I, 1 sqq.).
Vous le voyez donc, le Verbe de Dieu a été vu aussi bien qu'entendu par les Apôtres. Ils ont vu le Seigneur, non seulement dans son corps mais même en tant que Verbe ; ils ont vu le Verbe, ceux qui avec Moïse et Élie ont vu la gloire du Verbe (Matth., XVII, 3). Ceux-là ont vu Jésus, qui l'ont vu dans sa gloire, non les autres, qui n'ont pu voir que son corps : car il n'est pas donné aux yeux du corps, mais à ceux de l'âme, de voir Jésus. Aussi bien les Juifs ne l'ont pas vu, tout en le voyant. Abraham l'a vu, car il est écrit : « Abraham a vu mon jour et s'en est réjoui » (Jn, VIII, 56). Donc Abraham l'a vu, et pourtant il est certain qu'il n'a pas vu le Seigneur dans son corps. Mais le voir en esprit, c'est le voir corporellement ; au contraire, le voir corporellement sans le voir en esprit, ce n'est même pas voir corporellement ce que l'on semble voir. Isaïe l'a vu et, comme il le voyait en esprit, il l'a vu également dans son corps. Ne dit-il pas : « II n'avait ni apparence ni beauté » (Is., LIII, 2) ? Les Juifs ne l'ont pas vu : « Leur coeur insensé a été aveuglé » (Rom., I, 21). Lui-même d'ailleurs atteste que les Juifs ne pouvaient le voir : « Guides aveugles, dit-II, vous filtrez le moucheron, et le chameau vous l'avalez ! » (Matth., XXIII, 24). Pilate ne l'a point vu. Ils ne l'ont point vu, ceux qui criaient : « Crucifiez-le, crucifiez-le! »,« car s'ils l'avaient vu, jamais ils n'auraient crucifié le Seigneur souverain » (I Cor., II, 8).
Voir Dieu, c'est donc voir l'Emmanuel, c'est voir Dieu avec nous. Qui n'a pas vu Dieu avec nous n'a pu voir Celui qu'une Vierge a enfanté. Aussi bien ceux qui ne l'ont pas cru Fils de Dieu ne l'ont pas davantage cru Fils d'une Vierge.

Qu'est-ce donc que voir Dieu ? Ne me le demandez pas ; demandez à l'évangile, demandez au Seigneur lui-même ; ou plutôt, écoutez-le : « Philippe, dit-II, celui qui m'a vu a vu aussi le Père qui m'a envoyé. Comment peux-tu dire : Montrez-nous le Père ? Ne crois-tu pas que je suis dans le Père, et que le Père est en moi ? » (Jn, XIV, 9-10). Non certes que l'on voie les corps l'un dans l'autre, ou les esprits l'un dans l'autre ; mais ce Père est le seul que l'on voie dans son Fils, comme ce Fils dans son Père. On ne voit pas l'un dans l'autre, en effet, des personnages dissemblables ; mais du moment qu'il y a unité d'opération et d'activité, on voit et le Fils dans le Père et le Père dans le Fils. « Les oeuvres que j'accomplis, dit-II, Lui aussi les accomplit » (cf. Jn, V, 19). On voit Jésus dans ses oeuvres ; dans les oeuvres du Fils on voit aussi le Père. On a vu Jésus en voyant le mystère qu'il accomplit en Gali-lée (Jn, II, 9) ; car personne, sinon le Maître du monde, ne peut transformer les éléments. Je vois Jésus quand je lis qu'il enduisit de boue les yeux de l'aveugle et lui rendit la vue (Jn, IX, 6) : je reconnais là Celui qui a façonné de boue l'homme et lui a donné le souffle de vie, la lumière pour voir. Je vois Jésus quand II pardonne les péchés ; car « personne ne peut remettre les péchés que Dieu seul » (Mc, II, 5, 7). Je vois Jésus quand Il ressuscite Lazare, et les témoins oculaires ne l'ont pas vu. Je vois Jésus, je vois aussi le Père quand je lève les yeux au ciel, quand je les tourne vers la mer, quand je les ramène sur la terre ; car « ses perfections invisibles sont aperçues et saisies au moyen des objets créés » (Rom., I, 20).
 « Comme nous l'ont transmis ceux qui, dès le prin-cipe, ont vu et servi la Parole. »
L'homme parfait possède une double faculté, d'inten-tion et d'exécution. De ces deux facultés, le saint évangéliste fait honneur aux Apôtres : non seulement, dit-il, ils ont vu la Parole, mais encore ils l'ont servie. L'intention se rapporte à la vision, à l'exécution le service ; mais le terme de l'intention est l'exécution, et le principe de l'exécution est l'intention. Et pour nous servir de l'exemple même des Apôtres, Pierre et André en étaient à l'intention lorsqu'entendant le Seigneur leur dire : « Je vous ferai pêcheurs d'hommes » (Matth.,lV,19), sans aucun ajourne-ment ils quittèrent leur barque, suivirent le Verbe. Mais l'exécution n'est pas simultanée à l'intention. De même il n'y a pas encore exécution, mais intention, lorsque Pierre dit : « Seigneur, pourquoi ne puis-je vous suivre dès maintenant ? Je donnerai ma vie pour vous » (Jn, XIII, 37) ; l'intention du martyre était bien là, mais pas encore l'exécution, bien qu'il y eût déjà réalisation par les jeûnes, les veilles, par le mépris des plaisirs des sens : car c'est là le christianisme en action.
Il s'en faut, en effet, qu'en toutes choses l'intention et l'exécution soient simultanées : ce qui est l'exécution d'une chose n'est encore qu'intention par rapport à une autre. Ce même Pierre avait déjà posé avec constance et énergie bien des actes d'apôtre ; pourtant c'est plus tard, quand le Seigneur lui eut dit : « Toi, suis-moi » (Jn, XXI, 22), qu'il prit sa croix, suivit le Verbe, et connut la réalité du martyre.
Mais supposons que, chez Pierre, André, Jean et chez les autres Apôtres, l'exécution ait été à la mesure de l'in-tention. Il n'en est pas moins vrai que parfois l'inten-tion dépasse l'exécution, ou l'exécution l'intention. C'est la différence que l'évangile nous montre entre sainte Marie et sainte Marthe : car l'une écoutait la parole, l'autre s'empressait au service : « Elle s'arrêta et dit : Seigneur, vous ne prenez pas garde qu'elle me laisse faire seule le service ! dites-lui donc de m'aider. Et II lui dit : Marthe, Marthe, Marie a choisi la meilleure part, qui ne lui sera point enlevée. » (Lc, X, 40-42.) Ainsi prédomi-nance chez l'une de l'attention aimante, chez l'autre de l'activité à servir. Pourtant chez l'une et l'autre se ren-contrait le zèle de ces deux exercices : si Marthe elle-même n'avait entendu la Parole, elle ne se serait pas mise à son service ; son activité est l'indice de son attention ; et quant à Marie, elle était si bien consommée en l'une et l'autre vertu qu'il lui a été donné d'embaumer les pieds de Jésus, de les essuyer de ses cheveux et de remplir toute la demeure du parfum de sa foi (Jn, XII, 3).
Il arrive même parfois que l'application est très grande, l'exécution stérile : ainsi on s'occupera de médecine, on connaîtra toutes les règles médicales et on ne les appli-quera pas, si bien que la stérilité de la réalisation entraî-nera celle de l'étude. Chez quelques-uns, au contraire, l'acte pourra être plus riche, le regard plus chétif : tel celui qui recevrait le sacrement sauveur du baptême, mais ne vou-drait pas s'appliquer à connaître les règles des diverses vertus ; souvent cette négligence dans l'attention fait perdre le fruit de l'acte.
Il faut par conséquent rechercher la plénitude des deux vertus. L'atteindre a été donné aux Apôtres, dont il est dit : « Ceux qui dès le principe ont vu et servi. » Ils ont vu : entendons par là l'application à connaître Dieu ; ils ont servi : ainsi est exprimée leur activité.
Note :  Intention  correspond à tout ce qui est de l'ordre spéculatif : idéal, désir, regard attentif, contemplation, étude.
Action correspond lui à tout ce qui relève de la pratique : réalisation, exécution, activité, mise en exercice.

 « II m'a paru bon. » II se peut qu'il n'ait pas été le seul à trouver bon ce qu'il déclare lui avoir paru bon ; non, la volonté de l'homme n'a pas été seule à le trouver bon, mais tel a été le bon plaisir de « Celui qui parle en moi, le Christ » (II Cor., XIII, 3), qui fait que ce qui est bon puisse aussi nous sembler bon. Il appelle celui dont II prend pitié. Dès lors celui qui suit le Christ peut, si on lui demande pourquoi il a voulu être chrétien, répondre : « Cela m'a semblé bon » ; en parlant ainsi, il ne nie pas que Dieu l'ait trouvé bon : « C'est Dieu, en effet, qui prépare la volonté humaine » (Prov., VIII, 35 selon les Septante). Si Dieu est honoré par un saint, c'est grâce de Dieu. Aussi bien, beaucoup ont voulu écrire l'évangile ; mais quatre seulement, ayant obtenu la grâce de Dieu, ont été agréés.
 « II m'a paru bon à mon tour, après m'être appliqué à connaître exactement toutes choses depuis l'origine et par ordre. » Cet évangile est plus étendu que les autres : nul n'en saurait douter. Aussi ne revendique-t-il pas le faux, mais le vrai. D'ailleurs il a mérité que l'apôtre S. Paul lui-même rendît témoignage à son exactitude ; voici son éloge de Luc : « L'évangile lui vaut la louange de toutes les églises » (II Cor., VIII, 18). Il est assurément digne d'éloges, pour avoir mérité d'être loué par le grand Doc-teur des nations. Il a donc cherché à connaître, dit-il, non pas un peu, mais tout ; et quand il eut connaissance de tout, il lui a paru bon d'écrire non pas tout, mais un extrait de ce tout : car il n'a pas tout écrit, mais il a tout connu : « Si l'on voulait, est-il dit, écrire tout ce qu'a fait Jésus, le monde entier, je pense, ne pourrait le renfermer. » (Jn, XXI, 25).
Vous noterez encore qu'il a délibérément omis ce qui avait été écrit par les autres. Ainsi l'évangile resplendit de charmes variés, et chaque livre a ses miracles, ses mys-tères, ses actions propres qui le distinguent. Les soldats ne se sont-ils point partagé les vêtements du Christ, comme nous l'expliquerons plus au long en son lieu ?
Cet évangile a été écrit pour Théophile, c'est-à-dire pour celui qui est aimé de Dieu. Si vous aimez Dieu, c'est pour vous qu'il est écrit ; si c'est pour vous qu'il est écrit, accueillez ce présent de l'évangéliste, conservez avec soin au plus profond de votre coeur ce souvenir d'un ami, « gar-dez ce précieux dépôt par l'Esprit Saint qui nous a été donné » (II Tim., I, 14) ; regardez-le fréquemment, exa-minez-le souvent. La fidélité est le premier devoir envers un dépôt ; puis le soin, pour que ce dépôt ne soit pas rongé par la teigne ou la rouille : car ce qu'on vous a confié peut être rongé. L'évangile est un précieux dépôt : mais prenez garde qu'il ne soit rongé dans votre coeur par la teigne ou la rouille. Il est rongé par la teigne, si, ayant bien lu, vous croyez mal. La teigne, c'est l'hérétique, la teigne c'est Photin, votre teigne à vous, c'est Arius. C'est lacé-rer le vêtement que séparer le Verbe de Dieu. Photin lacère le vêtement, quand il lit : « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu, et Dieu était » ( Jn, 1,1); l'intégrité du vêtement demande qu'on lise : « Et le Verbe était Dieu. » C'est lacérer le vêtement que séparer de Dieu le Christ. On lacère le vêtement si on lit : « Or la vie éter-nelle consiste à vous connaître, vous seul vrai Dieu » ( Jn, XVII, 3) : il faut aussi connaître le Christ, car connaître le Père seul comme vraiment Dieu, ce n'est pas toute la vie éternelle ; mais connaître également le Christ comme vrai Dieu, vérité de vérité, Dieu de Dieu, voilà la vie sans fin. C'est être teigne que connaître le Christ sans croire à sa divinité ou au mystère de son corps. Teigne Arius, teigne Sabellius ! Ces teignes attaquent les esprits flottants, ces teignes attaquent l'esprit qui ne croit pas que le Père et le Fils sont un par la divinité. On déchire ce qui est écrit : « Mon Père et moi sommes un » (Jn, X, 30), si l'on divise cette unité en substances distinctes. Cette teigne attaque l'esprit qui ne croit pas que Jésus-Christ est venu dans la chair, et il est teigne lui-même, car il est antéchrist (I Jn, IV, 2 sqq.). Ceux au contraire qui sont de Dieu conservent la foi et ne sauraient dès lors connaître la teigne qui ronge le vêtement. Tout ce qui est divisé en soi-même, comme le royaume de Satan, ne peut durer toujours. Il existe aussi une rouille du coeur : les taches des convoitises terrestres émoussent l'attention aux choses saintes, ou bien la pureté de la foi est altérée par la buée de l'erreur. La rouille de l'âme, c'est lé désir des richesses ; la rouille de l'âme, c'est la négligence ; la rouille de l'âme, c'est la passion des honneurs, si l'on place en ces biens tout l'espoir de la vie présente.
Tournons-nous donc vers les choses de Dieu, aiguisons notre esprit, exerçons notre amour, afin de tenir toujours prêt, toujours brillant, caché, pour ainsi dire, dans le four-reau de l'âme, le glaive pour l'emplette duquel le Seigneur ordonne de vendre le vêtement (Lc, XXII, 36). Car les armes spirituelles, « puissantes aux yeux de Dieu pour ren-verser, les forteresses » (II Cor., X, 4), doivent toujours être à la portée des soldats du Christ, de peur qu'à son arrivée le chef de la milice céleste, choqué du mauvais état de nos armes, ne nous exclue des rangs de ses légions.

Luc, I, 5-25. Annonce à Zacharie

« Il y eut, aux jours d'Hérode roi de Judée, un prêtre nommé Zacharie, de la classe d'Abia, et son épouse était de la lignée d'Aaron et se nommait Eli-sabeth ; et tous deux étaient justes, se conduisant selon tous les commandements et prescriptions du Seigneur, sans reproche. »
L'Écriture divine nous apprend que chez ceux qui mé-ritent l'éloge il convient de louer non seulement leurs mœurs, mais encore leurs parents : ainsi est-ce à la ma-nière d'un héritage transmis qu'une pureté sans tache dis-tinguera ceux que nous voulons célébrer. De fait, à quoi vise en cet endroit l'évangéliste sacré ? Ne veut-il pas revendiquer pour S. Jean-Baptiste la noblesse des parents, des prodiges, de la vie, de la fonction, du martyre ? C'est ainsi qu'est célébrée Anne, mère de Samuel le saint, qu'Isaac a reçu de ses parents la noblesse de la piété, puis l'a léguée à ses descendants.
Donc Zacharie est prêtre, et non seulement prêtre, mais encore de la classe d'Abia, ce qui le distingue parmi les plus anciennes familles. « Et son épouse, est-il dit, était de la lignée d'Aaron. » Ce n'est donc pas seulement à ses parents, mais à ses ancêtres mêmes que remonte la noblesse de S. Jean, non pas rehaussée par le pouvoir de ce monde, mais vénérable par un lignage religieux. Il fallait de tels ancêtres au héraut du Christ : ainsi prêcherait-il, non pour l'avoir soudain conçue, mais comme l'ayant reçue de ses ancêtres, comme infuse par droit de nais-sance, la foi en la venue du Seigneur.
 « Ils étaient tous deux justes, se conduisant selon tous les commandements et prescriptions du Seigneur, sans reproche. » Que répliqueront à cela ceux qui, cher-chant excuse à leurs péchés, pensent que l'homme ne peut demeurer sans pécher fréquemment, et utilisent ce verset, qui est écrit en Job : « Personne n'est exempt de souillure, pas même s'il n'a qu'un jour de vie ; et sur terre il a encore de longs mois à passer » (Job, XIV, 4, Septante) ? Voici comment leur répondre : d'abord qu'ils précisent ce que veut dire être sans péché ; est-ce n'avoir absolument ja-mais péché, ou avoir cessé de pécher ? S'ils pensent qu'être sans péché, c'est avoir cessé de pécher, je suis de leur avis, car « tous ont péché et ont besoin de la gloire de Dieu » (Rom., III, 23). Mais s'ils nient qu'ayant corrigé ses anciens égarements pour passer à un genre de vie où l'on évite le péché, on puisse s'abstenir de manquements, je ne saurais me ranger à leur opinion ; car nous lisons que « le Seigneur a aimé l'Église au point de se la présenter glorieuse, sans tache ni ride ni rien de semblable, mais sainte et immaculée » (Éphés., V, 25, 27). Car l'Église étant recrutée parmi les Gentils, donc parmi les pécheurs, comment, faite de souillés, peut-elle être immaculée, sinon parce que d'abord la grâce de Dieu l'a purifiée du péché, puis parce que, s'imposant une vie sans péché, elle se pré-serve des fautes ? Ainsi elle n'est pas dès le début sans tache — c'est chose impossible à la nature humaine — mais par la grâce de Dieu et par son genre de vie, ne pé-chant plus, elle en vient à apparaître sans tache.
Et ce n'est pas sans raison qu'on les dit « justes devant Dieu, se conduisant selon les commandements et prescriptions du Seigneur », ce qui implique le Père tout-puissant et le Fils. C'est le Fils qui a porté la Loi, imposé les préceptes : à son tour le saint évangéliste le déclare.
Et il est à propos de dire « justes devant Dieu » : car ceux qui sont justes devant l'homme ne sont pas tous également justes devant Dieu. Autre est le regard des hommes, autre celui de Dieu ; les hommes voient le vi-sage, Dieu le coeur (I Sam., XVI, 7, Septante). Aussi peut-il arriver que tel, qui brigue les bonnes grâces du popu-laire, me paraisse juste et ne le soit pas devant Dieu, si sa justice n'est pas le fait d'une âme simple, mais est feinte par adulation : ce qui s'y cache, l'homme ne peut le démêler. Le parfait mérite est donc d'être juste devant Dieu, ce qui fait dire à l'Apôtre : « Sa louange ne vient pas des hommes, mais de Dieu. » (Rom., II, 29.) Heureux vrai-ment celui qui aux yeux de Dieu est juste ; heureux celui de qui le Seigneur daigne dire : « Voici un véritable Israé-lite, en qui il n'y a pas de dissimulation » (Jn, I, 47) : car le véritable Israélite est celui qui voit Dieu, qui sait que Dieu le voit et qui lui dévoile les secrets de son coeur. On n'est vraiment parfait que si l'on est reconnu par Celui qui ne peut être trompé ; car « les jugements du Seigneur sont vrais » (Ps. 18, 9) et les jugements des hommes sou-vent sont erronés, au point qu'ils attribuent souvent aux injustes le mérite de la justice, tandis que le juste est pour-suivi de leur haine ou sali de leur mensonge. « Le Seigneur, Lui, connaît les voies des hommes sans tache » (Ps. 36, 18) ; II ne prend pas pour un pécheur celui qui est louable, ni pour louable le pécheur, mais juge chacun à la mesure des mérites qui lui appartiennent ; II apprécie à la fois la pensée et l'acte. Les jugements divins mesurent le mérite du juste aux dispositions de son âme, non au résultat tel quel de ses actes ; car souvent la bonne intention est défi-gurée en aboutissant à un acte répréhensible, tandis qu'une pensée mauvaise est voilée par la belle apparence d'un acte. Mais le bien même que vous aurez pu faire, le juge-ment divin, si votre calcul était pervers, ne saurait l'ap-prouver; car il est écrit : « A juste titre vous poursuivez ce qui est juste » (Deut., XVI, 20) ; or, s'il n'était pas pos-sible de faire injustement acte juste, on n'eût jamais dit : « A juste titre vous poursuivez ce qui est juste. » Et certes le Sauveur Lui-même nous a enseigné qu'on peut faire in-justement un acte juste, en disant : « Quand vous ferez l'aumône, ne faites pas sonner de la trompette devant vous » (Matth., VI, 2) et « quand vous priez, ne soyez pas comme les hypocrites » (Ib.t 5). C'est un bien que la miséricorde, c'est un bien que la prière ; mais on peut le faire injustement, si c'est par gloriole que l'on donne au pauvre afin d'être vu des hommes.
Aussi le saint évangéliste dit-il qu'ils étaient non seulement « justes devant Dieu et se conduisant selon tous les commandements et prescriptions du Seigneur », mais encore se conduisant « sans reproche ». Cela cadre à merveille avec la parole prophétique dont a usé Salomon le saint dans les Proverbes : « Veillez, dit-il, à bien faire toujours devant Dieu et devant les hommes » (Prov., III, 4). On est donc sans reproche quand il y a accord entre la bonté de l'intention et celle de l'acte. Souvent d'ailleurs une justice trop raide excite les plaintes des hommes.
Mais notez soigneusement l'à-propos du choix des mots, la convenance de leur ordonnance : « Ils se condui-saient, est-il dit, selon tous les commandements et pres-criptions du Seigneur. » En premier lieu le commande-ment; puis la justification : ainsi, quand nous obéissons aux commandements célestes, nous marchons selon les commandements du Seigneur ; lorsque nous jugeons, et jugeons comme il faut, il apparaît que nous observons les justices du Seigneur.
C'est donc un éloge complet que celui qui embrasse la race, la conduite, la fonction, l'activité, le jugement : la race par les ancêtres, la conduite par l'équité, la fonc-tion par le sacerdoce, l'activité par le commandement, et par la justice le jugement.
« Or il advint, comme Zacharie s'acquittait des fonctions sacerdotales d'après le tour de sa classe, selon la coutume des prêtres, que le sort le désigna pour offrir l'encens en entrant dans le temple du Seigneur ; et tout le peuple était en prières au-dehors à l'heure de l'encens. »
Il semble qu'ici S. Zacharie soit indiqué comme sou-verain pontife : car celui-ci, comme nous le lisons, du premier tabernacle dans lequel les prêtres entraient con-tinuellement pour accomplir leurs fonctions, passait une fois par an seulement dans le temple : « Dans le second sanctuaire, une seule fois par an le seul grand-prêtre (pé-nètre), et avec le sang qu'il offre pour lui et pour les fautes du peuple » (Héb., IX, 7). C'est là ce souverain prêtre que l'on demande encore au sort, parce qu'on ignore encore le véritable : s'il est tiré au sort, c'est que le jugement humain ne le peut discerner. C'est donc Celui-là que l'on recherchait et un autre en était la figure. Celui qu'on recherchait, c'est le prêtre véritable et éternel, à qui il est dit : « Vous êtes prêtre pour l'éternité » (Ps. 109, 4) : Lui qui, non par le sang des victimes, mais par son propre sang, devait réconcilier son Père, Dieu, avec la race humaine. Mais alors le sang était versé en figure, en figure le prêtre était ordonné ; maintenant que la vérité est venue, lais-sons la figure, suivons la vérité.
Alors aussi il y avait un tour de rôle, maintenant c'est la perpétuité. Il y avait, oui décidément il y avait quel-qu'un dont on tenait la place.
Ainsi donc on tirait au sort le prêtre qui entrerait dans le temple. Et si, au temps des figures, nul ne pouvait l'assister, n'était-ce pas un signe qu'un prêtre allait venir dont le sacrifice ne serait pas du commun des autres : Celui qui ne sacrifierait pas pour nous en des temples faits de main d'homme, mais dans le temple de son corps éli-minerait nos péchés ?
Donc on tirait au sort le prêtre. C'est pour cela peut-être que les soldats ont tiré au sort les vêtements du Sei-gneur (Lc, XXIII, 34) : car le Seigneur se disposait à pré-senter pour nous dans son temple son sacrifice, et pour Lui également le recours au sort devait accomplir le précepte de la Loi (c'est pour cela qu'il a dit : « Je suis venu non pas détruire la Loi, mais l'accomplir ») : on verrait par là que c'était Lui qu'attendait l'Ancien Testament et que dési-gnait le choix de Dieu. D'ailleurs, sur l'apôtre Mathias éga-lement le sort est tombé, pour que le choix d'un apôtre ne parût pas en désaccord avec le précepte de la Loi ancienne.
« Or un ange lui apparut, debout à droite de l'autel de l'encens ». Ce n'est pas sans raison que l'ange appa-raît dans le temple : enfin est annoncée la venue du prêtre véritable et se prépare le sacrifice céleste dont les anges feront le service.
Et l'on dit bien qu'il apparut à celui qui l'aperçut sou-dainement. D'ailleurs c'est la tournure spéciale qu'aimé à employer pour les anges ou pour Dieu l'Ecriture divine, et par laquelle ce qu'on ne saurait prévoir est dit appa-raître ; vous lisez en effet : « Dieu apparut à Abraham près de l'yeuse de Mambré » (Gen., XVIII, 1). Celui qu'on ne pressentait pas jusque-là mais qui se rend soudaine-ment visible est réputé apparaître. On ne voit pas, en effet, de la même manière les objets sensibles et Celui de la volonté duquel il dépend d'être vu, dont la nature fait qu'on ne le voit pas, la volonté qu'on le voit ; car s'il ne le veut pas, on ne le voit pas ; s'il le veut, on le voit. Dieu est apparu à Abraham parce qu'il l'a voulu ; à tel autre, ne le voulant pas, II n'est pas apparu. De même Étienne, étant lapidé par le peuple, a vu le ciel s'ouvrir ; il a aussi vu Jésus debout à la droite de Dieu (Act., VII, 55), et le peuple ne le voyait pas. Isaïe a vu le Seigneur des armées (Is., VI, 1), mais nul autre n'a pu le voir, parce qu'il est apparu à qui il Lui a plu.
Mais pourquoi parler des hommes, quand nous lisons au sujet des vertus et puissances célestes elles-mêmes que « personne n'a jamais vu Dieu » (Jn, I, 18) ? Et on ajoute, ce qui dépasse les puissances célestes : « Le Fils unique, qui est dans le sein du Père, nous l'a Lui-même révélé » (Ib.). Il faut donc nécessairement admettre, si personne n'a jamais vu Dieu le Père, que c'est le Fils qui s'est mon-tré dans l'Ancien Testament, et les hérétiques doivent renoncer à le faire commencer à partir de la Vierge, puis-qu'avant de naître de la Vierge II s'est montré. En tout cas on ne saurait contester que le Père, ou le Fils, ou même l'Esprit Saint, si toutefois l'Esprit Saint est visible, se manifestent selon l'apparence choisie par leur volonté et non façonnée par leur nature, puisque l'Esprit Saint lui-même, nous le savons, s'est fait voir en forme de colombe. Et si personne n'a jamais vu Dieu, c'est que la plénitude de la divinité qui habite en Dieu n'a été aperçue de per-sonne : personne ne l'a saisie par la pensée ou le regard ; car « a vu » doit s'entendre de l'un et de l'autre. Aussi bien, en ajoutant : « Le Fils unique Lui-même l'a révélé», ce sont les âmes plutôt que les corps dont on indique le regard : l'apparence se voit, la puissance se révèle ; l'une est saisie par les yeux, l'autre par l'âme.
Mais pourquoi parler de la Trinité ? Le Séraphin est apparu quand il l'a voulu, et Isaïe seul a entendu sa voix (Is., VI, 6). L'Ange aussi est apparu, il est là en ce moment , mais on ne le voit pas ; car il n'est pas en notre pouvoir de le voir, mais en son pouvoir d'apparaître. Pourtant, si nous n'avons pas le pouvoir de le voir, la grâce est là pour nous obtenir le moyen de le voir. Aussi celui qui avait la grâce a-t-il obtenu cette faculté ; nous n'obtenons pas, nous, cette faculté, parce que nous n'avons pas la grâce pour voir Dieu.
Et quoi d'étonnant si, en ce monde, le Seigneur n'est vu que lorsqu'il le veut ? A la résurrection même II n'est donné de voir Dieu qu'à ceux qui ont le coeur pur ; aussi « bienheureux les c?urs purs, car ce sont eux qui verront Dieu » (Matth., V, 8). Que de bienheureux II avait énumérés déjà ! Et pourtant II ne leur avait pas promis la faculté de voir Dieu. Si donc ceux qui ont le coeur pur verront Dieu, assurément les autres ne le verront pas : car les indignes ne verront pas Dieu, et celui qui n'a pas voulu voir Dieu ne peut voir Dieu.
Ce n'est pas dans un lieu que l'on voit Dieu, mais par un coeur pur. Ce ne sont pas les yeux du corps qui cherchent Dieu ; II n'est pas embrassé par le regard, ni atteint par le toucher, ni entendu en conversation, ni reconnu à sa démarche. On le croit absent, on le voit ; II est présent, et on ne le voit pas. D'ailleurs, les Apôtres mêmes ne voyaient pas tous le Christ ; aussi dit-II : « Depuis si long-temps que je suis avec vous, vous ne me connaissez pas encore » ( Jn, XIV, 9) ! Quiconque en effet a connu « quelle est la largeur et la longueur et la hauteur et la profondeur, et, supérieure à la science, la charité du Christ » (Éphés., III, 18-19), celui-là a vu aussi le Christ, a vu aussi le Père. Car nous autres, ce n'est plus selon la chair que nous con-naissons le Christ (II Cor., V, 16), mais selon l'esprit : « L'esprit qui est devant notre face, c'est le Seigneur Christ » (Lam., IV, 20, Septante) : qu'il daigne, en sa miséricorde, nous combler de toute la plénitude de Dieu, afin que nous puissions le voir !
Si donc l'Ange apparut à Zacharie, « à droite de l'autel de l'encens », c'est qu'il apparut quand il le voulut et n'apparut pas tant qu'il ne le voulut pas.
Or, il appa-rut à droite de l'autel de l'encens parce qu'il apportait la marque de la divine miséricorde ; car « le Seigneur est à ma droite pour que je ne sois pas ébranlé » (Ps. 15, 8), et ailleurs : « Le Seigneur est votre protection sur votre main droite » (Ps. 120, 5). Et plût à Dieu que nous aussi, quand nous encensons les autels, quand nous présentons les sacri-fices, nous soyons assistés par l'ange, ou mieux qu'il se rende visible ! Car on ne peut douter que l'ange soit là quand le Christ est immolé ; « en effet c'est le Christ qui a été immolé comme notre Pâque » (I Cor., V, 7).
Ne craignez pas que votre coeur se trouble à la vue de l'ange ? car nous sommes troublés et hors de notre sens quand nous sommes saisis par la rencontre de quelque puissance supérieure ? ce même ange qui vient à nous pourra nous affermir, comme il a affermi l'âme d'abord troublée de Zacharie en lui disant : « Ne craignez pas, Zacharie, car voici que votre prière est exaucée, et votre épouse Elisabeth enfantera un fils, et vous lui donnerez le nom de Jean ; ce sera une joie pour vous, et beaucoup se réjouiront de sa naissance. ». Les bienfaits divins sont toujours pléniers, débordants, non pas restreints à un petit nombre, mais amoncelés dans une abondante accumulation de biens : ici on promet d'abord à la prière son fruit, puis la maternité d'une épouse stérile, puis la joie de beaucoup, la grandeur dans la vertu, un prophète du Très-Haut ; et même, pour que nulle hésitation ne sub-siste, on désigne le nom de celui qui va venir. Avec de tels dons, qui débordent le désir, il est juste que la défiance soit punie par le mutisme : nous l'expliquerons dans la suite.
Il y a une joie toute spéciale à l'origine et dans la nais-sance des saints : c'est qu'un saint n'est pas seulement le bonheur de ses parents, mais encore le salut pour beau-coup ; ainsi ce passage nous apprend-il à nous réjouir de la naissance des saints.
C'est aussi un avertissement aux parents de rendre grâces de la naissance non moins que des mérites de leurs fils : car Dieu ne fait pas un mé-diocre présent quand il accorde les enfants qui continue-ront la race, les héritiers qui succéderont. Lisez comme Jacob se réjouit d'avoir engendré ses douze fils. Abraham reçoit un fils, Zacharie est exaucé : c'est donc un don de Dieu que la fécondité des parents. Ainsi que les pères rendent grâces d'avoir engendré, les fils d'avoir été engen-drés, les mères de la récompense honorable du mariage, car leurs enfants sont la solde de leur service. Que la terre fleurisse à la louange de Dieu parce qu'elle est cultivée, le monde parce qu'il est connu, l'Église parce que s'aug-mente le nombre du peuple fidèle.
Et ce n'est pas en vain que, dès le début de la Genèse, l'ordre de Dieu crée le lien du mariage : n'est-ce pas pour ruiner l'hérésie ? Dieu a si bien agréé le mariage qu'il en a noué le lien ; II l'a si bien récompensé que, lorsque la stérilité refusait les enfants, la bonté de Dieu les a accordés. « Et il sera grand devant le Seigneur. » Ce n'est pas le corps, mais l'âme, dont la grandeur est ici annoncée. Il existe au regard du Seigneur une grandeur de l'âme, une grandeur de la vertu ; il existe aussi une peti-tesse de l'âme et une enfance de la vertu. Pour l'âme comme pour le corps nous calculons les âges non pas à rai-son du temps, mais selon le degré de vertu : l'homme fait, dirons-nous, est celui qui est exempt des erreurs de l'en-fance et n'éprouve plus l'inconstance de l'adolescence, son âme étant à maturité ; petit au contraire, celui qu'on n'a pas encore vu réaliser un progrès quelconque dans la vertu. D'où ce texte de Jérémie, quand le Seigneur prend pitié d'Éphraïm pleurant et déplorant ses péchés : « Dès ma jeunesse, dit-il, Éphraïm est mon fils très aimé, enfant dans ses jouissances » (Jér., XXXI, 20) : car s'il n'avait été enfant dans ses jouissances, il n'eût jamais péché. Et il a bien dit les deux choses : dans les jouissances, et enfant ; il y a l'enfant qui ne pèche pas : « Voici mon enfant que j'ai choisi » (Is., XLIII, 10). Ainsi c'est par les jouissances qu'a péché celui que le Seigneur avait formé ignorant de l'erreur. Si donc il n'avait pas été enfant dans les jouissances, et s'il avait progressé et pris de l'âge en vertu jus-qu'à être homme fait, jamais il ne serait tombé ni n'aurait eu besoin d'implorer le pardon de ses fautes, ayant plutôt lieu d'espérer la récompense de ses mérites. C'est encore ce que le Seigneur semble exprimer dans l'Évangile, quand II dit : « Gardez-vous de mépriser un seul de ces petits » (Matth., XVIII, 10) : mais réservons le surplus pour cet endroit l.
Donc le petit s'oppose au grand ; et puisque, selon l'Apôtre, le petit est sous les éléments — « tant que nous étions enfants, nous étions sous les éléments de ce monde » (Gal., IV, 3) — le grand surpasse donc les éléments du monde. Ainsi Jean sera grand, non par la force cor-porelle, mais par la grandeur d'âme. Aussi bien il n'a pas reculé les frontières de quelque empire, il n'a pas aspiré à quelque triomphe avec les dépouilles conquises à la guerre ; mais, ce qui est plus grand, prêchant dans le désert, il a terrassé les jouissances humaines et la mollesse de la chair par la grandeur et la force de son âme. Il fut donc petit selon le monde, grand par l'esprit. Finalement, puisqu'il était grand, la vie même n'a pu le retenir à ses appâts : le désir de vivre ne lui a pas fait modifier la fermeté de sa sentence.
 « Et il sera rempli de l'Esprit Saint dès le sein de sa mère. »
II n'est pas douteux que cette promesse de l'ange soit véridique, puisque S. Jean, avant de naître, habitant encore le sein de sa mère, a manifesté le bienfait de l'Es-prit qu'il avait reçu. En effet, tandis que ni son père ni sa mère n'avait accompli auparavant aucune merveille, en tressaillant au sein de sa mère il a annoncé la venue du Seigneur. C'est ce que vous lisez : quand la Mère du Seigneur vint à Elisabeth, celle-ci lui dit : « Voici qu'au moment même où votre salut atteignait mes oreilles, l'enfant a tressailli dans mon sein » ; il n'avait pas encore l'esprit de vie, mais l'Esprit de grâce. Aussi bien nous avons pu constater ailleurs la réalité de la vie précédée par la grâce qui sanctifie, puisque le Seigneur a dit : « Avant de te former dans les entrailles, je te connaissais et, avant que tu ne sortes du sein, je t'ai sanctifié et t'ai établi prophète parmi les peuples » (Jér., I, 5). Autre est l'esprit de cette vie, autre celui de la grâce : celui-là prend son principe à la naissance, expire à la mort ; celui-ci n'est pas limité par les temps ou les âges, ni éteint par le tré-pas, ni éclos du sein maternel. Aussi bien sainte Marie remplie du Saint-Esprit a prophétisé, Elisée a ranimé le cadavre d'un homme mort au contact de son corps (II Rois, XIII, 21), et Samuel déjà mort n'a pas, au témoignage de l'Écriture, gardé le silence sur l'avenir (I Sam., XXVIII, 16 sqq.) 34. « Et il sera rempli de l'Esprit Saint » : à qui possède l'Esprit de grâce rien ne manque, et celui qui reçoit l'Esprit Saint a la plénitude des plus grandes vertus. Enfin, est-il dit, «il ramènera de nombreux enfants d'Is-raël au Seigneur leur Dieu». Que S. Jean ait converti bien des cœurs, les attestations n'en manquent pas. Sur ce point nous avons l'appui des Écritures, prophétiques et évangéliques ; car « une voix crie dans le désert : pré-parez le chemin au Seigneur, redressez ses sentiers » (Is., XL, 3), et la recherche du baptême par les foules montre qu'il se produisit un mouvement considérable de conver-sions dans le peuple. Or, en croyant à Jean, on croyait au Christ : car ce n'est pas lui-même, mais le Seigneur que prêchait le Précurseur du Christ. Aussi « il précédera la présence du Seigneur dans l'esprit et avec la vertu d'Élie ». Rapprochement heureux : car jamais il n'y a esprit sans vertu ni vertu sans esprit. Peut-être aussi « dans l'esprit et avec la vertu d'Élie » parce qu'Élie le saint a possédé une grande vertu et grâce : vertu pour détourner de l'impiété vers la foi l'âme des peuples, vertu d'abstinence et de patience, et esprit de prophétie. Élie était au désert, Jean au désert ; celui-là fut nourri par les corbeaux, celui-ci, dans les halliers, refoula tous les at-traits du plaisir, préféra l'austérité et méprisa le luxe. L'un n'a pas cherché la faveur du roi Achab, l'autre a dédaigné celle d'Hérode. L'un a séparé les eaux du Jour-dain, l'autre en a fait un bain sauveur. Celui-ci vit avec le Seigneur sur terre, celui-là apparaît avec le Seigneur dans la gloire. Celui-ci précède le premier avènement du Seigneur, celui-là le second. L'un a fait tomber la pluie sur la terre depuis trois ans desséchée, l'autre au bout de trois ans a baigné la terre de notre corps des eaux de la foi. Vous me demanderez : quels sont ces trois ans ? « Voici, est-il dit, trois ans que je viens chercher des fruits sur ce figuier et je n'en trouve pas » (Lc, XIII, 7). Il fallait un nombre mystérieux pour donner le salut aux peuples : un an pour les patriarches — car enfin la récolte en hommes de cette année-là a été telle qu'il n'en fut jamais depuis sur terre — un autre pour Moïse et le reste des prophètes, le troisième à la venue du Seigneur et Sauveur : « Voici l'année favorable du Seigneur et le jour de la récompense » (Lc, IV, 19). De même le père de famille qui avait planté une vigne n'a pas envoyé qu'une fois recueillir les fruits, mais bien souvent : il a envoyé d'abord des serviteurs, une seconde fois d'autres serviteurs, en troisième lieu son Fils.
Jean est donc venu dans l'esprit et avec la vertu d'Élie, car l'un ne peut aller sans l'autre, comme nous le verrons encore dans la suite, quand il sera dit :« L'Esprit Saint viendra sur vous et la vertu du Très-Haut vous cou-vrira de son ombre » (Lc, I, 35).
Mais peut-être ce passage nous concerne-t-il et con-cerne-t-il les Apôtres. Car lorsqu'Élie partagea le cou-rant (Il Rois, II, 14), le retour des eaux du fleuve vers leur source — selon le texte de l'Écriture : « Le Jourdain revint en arrière » (Ps. 113, 5) — signifiait les mystères à venir du bain sauveur, par lesquels les baptisés sont, comme des enfants, ramenés du mal à leur nature primor-diale. Pourquoi encore le Seigneur lui-même a-t-il promis à ses Apôtres de leur accorder la vertu de l'Esprit ? «Vous recevrez, dit-il, la vertu par la venue en vous de l'Esprit Saint » (Act., 1,8), et, dans la suite « il se fit soudain un bruit venant du ciel, comme un souffle emporté avec grande puissance » (Act., II, 2) ; oui, grande puissance, car « c'est le souffle de ses lèvres qui a fait toute leur force » (Ps. 32, 6), et cette force est celle que les Apôtres ont reçue du Saint-Esprit.
Il est également vrai que S. Jean marchera devant le Seigneur, précurseur par sa naissance et précurseur par sa mort. Et peut-être ce mystère s'accomplit-il aujour-d'hui encore dans notre vie présente. Il y a comme une vertu de Jean qui vient d'abord en notre âme, quand nous sommes près de croire au Christ, pour préparer à la foi les chemins de notre âme et faire de la piste tortueuse de cette vie les voies droites de notre pèlerinage, de peur que nous ne tombions dans quelque ravin d'erreur : ainsi toutes les vallées de notre âme pourront être comblées par des fruits de vertu, et toute élévation des dignités de ce monde se prosternera devant le Seigneur dans une humble crainte, sachant que rien ne peut être élevé de ce qui est fragile.
« Et Zacharie dit à l'ange : Comment le saurai-je ? Je suis vieux, et mon épouse est avancée en âge. Et l'ange lui répondit en ces termes : Je suis l'ange Gabriel, qui me tiens en présence du Seigneur, et j'ai été envoyé pour te faire cette annonce. Et tu vas être muet, ne pouvant parler, jusqu'au jour où tout cela se réalisera, pour n'avoir pas voulu croire à ma parole, laquelle s'accomplira en son temps. »
Le manque de foi du prêtre est châtié par le silence, et la foi des prophètes attestée par leur parole. « Crie, est-il dit. Et j'ai dit : Que crier ? Toute chair est de l'herbe » (Is., XL, 6). Vous voyez l'ordre donné, l'empressement à obéir, l'attitude qui interroge, l'obéissance qui rend l'oracle. Il croyait quand il demandait que crier et, parce qu'il croyait, il a prophétisé. Mais Zacharie, n'ayant pas cru, n'a pu parler, mais « il leur faisait des signes et il demeura muet ». Ce mystère n'est pas pour un seul, ni pour un seul le silence. Le prêtre se tait, le prophète se tait. Si je ne me trompe, en un seul c'est la voix de tout le peuple qui est muette, puisqu'on un seul c'était tout le peuple qui parlait à Dieu par Moïse. La cessation des sacrifices et le silence des prophètes, voilà le mutisme du prophète et le mutisme du prêtre. « J'ôterai, est-il dit, la puissante vertu, le prophète et le conseiller » (Is., III, 1, 3). Et de fait il leur a ôté les prophètes en leur ôtant la parole qui avait coutume de parler dans les prophètes, et réellement il leur a ôté la vertu quand la vertu de Dieu s'est retirée d'eux ; il leur a ôté le conseiller quand « l'Ange du grand conseil » (Is., IX, 6) les a quittés ; il leur a ôté la voix, car la voix est pour la parole, non la parole pour la voix et, si cette parole n'agit pas en nous, la voix ne rend aucun son. La voix, c'est Jean, « voix qui crie dans le désert »; le Christ est la parole : c'est cette parole qui agit et, dès lors, quand elle a cessé d'agir, soudain muette et privée d'ins-piration, la langue de l'âme, pour ainsi dire, s'est tue. La Parole de Dieu est venue à nous et en nous ne se tait pas ; aussi bien le Juif ne peut plus dire ce que peut dire le chrétien : « Vous cherchez à mettre à l'épreuve Celui qui parle en moi, le Christ » (II Cor., XIII, 3).
 « Et il leur faisait des signes. »
Zacharie demeura donc muet, et il leur faisait des signes. Qu'est-ce que le signe, sinon un geste du corps sans parole, qui s'efforce d'indiquer mais n'exprime pas la volonté ? C'est, lorsque les approches de la mort ont fait perdre la parole, le langage muet des mourants. Ne trou-vez-vous pas que cela ressemble au peuple des Juifs ? Il est déraisonnable au point de ne pouvoir rendre raison de ses actes ; parvenu à l'ultime effacement de l'espoir qui le faisait vivre, il a perdu la parole qu'il avait et, par les gestes d'un corps chancelant, il voudrait formuler le signe de la parole, non la parole. Muet donc est ce peuple, sans raison, sans parole. Pourquoi en effet regarder celui qui ne sait parler comme plus muet que celui qui ignore le mystère ? Il y a certes un langage des oeuvres et un cri de la foi, selon ce que nous lisons : « Le sang de ton frère crie vers moi » (Gen., IV, 10). Et celui-là crie, qui dans son coeur crie tout le jour (Ps. 87, 10). Qui a perdu le cri du coeur a perdu celui de la langue : car si l'on ne garde le discernement de la foi, comment garder celui des mots ? Moïse avait dit d'abord qu'il ne pouvait parler ; mais après l'avoir dit, il a reçu la parole et répandu l'éclat de ses oeuvres bonnes. Ainsi, comme Moïse a été figure du peuple et figure de la Loi, de même aussi Zacharie s'est tu.
Il faut remarquer la convenance de chaque détail : la parole existe dans le sein, la Loi est silencieuse; Jean est nommé et Zacharie parle ; la parole est proférée, la Loi est déliée ; mais la délivrance de la Loi, c'est l'expres-sion de la parole : aussi celui qui a dit la parole parle, même s'il ne parlait pas auparavant. L'ange ordonne à Zacharie de se taire, l'ange enlève la parole aux Juifs : car c'est un ordre d'autorité non pas humaine mais di-vine, que nul ne parle à Dieu s'il ne croit pas au Christ. Ainsi croyons afin de parler ; que le Juif croie afin de par-ler. Parlons spirituellement des mystères ; comprenons le sens des sacrifices anciens, les énigmes des prophètes. Est muet celui qui ne comprend pas la Loi, est muet celui qui ne comprend pas l'enchaînement des divines Écri-tures ; car notre voix, c'est notre foi. Aussi « j'aime mieux dire à l'assemblée cinq mots avec mon intelligence, afin d'instruire les autres, que dix mille mots en langue » (I Cor., XIV, 19) ; car les langues « sont un signe non pour les croyants mais pour les infidèles, tandis que la prophé-tie n'est pas pour les infidèles mais pour les croyants » (Ib., 22).
 « Après ces jours, Elisabeth son épouse conçut et se tint cachée cinq mois ; elle disait : Qu'est-ce que le Sei-gneur a fait pour moi, au jour où il Lui a plu de mettre fin à ma honte parmi les hommes ? »
Les saints ont un grand souci de la réserve, au point que souvent ils éprouvent de la pudeur même de leurs désirs. C'est ce que nous remarquons ici pour sainte Eli-sabeth : elle désirait certes avoir des enfants, elle se tient cachée cinq mois. Pourquoi se cacher, sinon par pudeur ?
C'est que pour chaque fonction il est un âge assigné ; ce qui sied en un temps ne sied pas en un autre, et la diffé-rence des âges modifie souvent le caractère des actes. Il est pour le mariage lui-même un temps déterminé où il est honorable de songer aux enfants : dans la vigueur de l'âge, quand il y a espoir d'avoir des enfants, quand leur procréation est autorisée par l'exemple, quand l'union con-jugale est objet de désir. Mais une fois arrivée la maturité de l'âge avancé, plus apte à régenter les enfants qu'à les engendrer, on a honte de porter les marques d'une union même légitime, de soutenir un fardeau qui est d'un autre âge, et d'entrailles gonflées d'un fruit hors de saison. Les vieillards en effet sont captifs de leur âge même, et une juste honte d'être intempestifs les retient de vaquer aux oeuvres du mariage. Les adolescents eux-mêmes mettent souvent en avant le désir d'avoir des enfants et croient excuser la chaleur de leur âge par l'attrait d'engendrer : combien y a-t-il plus de honte pour les vieillards à faire ce que les adolescents rougissent d'avouer ! Et même les jeunes gens dont la crainte de Dieu calme et modère le coeur, renoncent souvent, dès qu'ils ont une postérité, aux oeuvres de la jeunesse. Est-ce surprenant chez les humains, quand les animaux eux-mêmes nous disent, par leur conduite muette, qu'ils ont le souci d'engendrer, non le désir de s'accoupler ? Car une fois qu'ils sentent leur sein plus lourd et la semence reçue dans la terre des entrailles, ils ne se livrent plus au commerce charnel et ne cultivent plus l'abandon de l'amour mais les soins de la paternité. Les humains, eux, n'ont égard ni pour les enfants ni pour Dieu ; ils souillent ceux-là, ils irritent celui-ci. « Avant, dit-il, de te former dans les entrailles, je te connaissais, et dès le sein maternel je t'ai sanctifié » (Jér., I, 5). Pour contenir votre emportement, vous voyez pour ainsi dire les mains de votre Créateur façonnant l'homme dans les entrailles. Il travaille, et ce mystère sacré des entrailles, vous le profanez, vous, par votre pas-sion ? Imitez du moins les bêtes, ou respectez Dieu. Et que dis-je, les bêtes ? La terre même se repose souvent de l'?uvre de génération et, si l'ardeur impatiente des hommes l'accable de semailles répétées, elle châtie la témérité du cultivateur, elle mue sa fécondité en stérilité. Ainsi les éléments eux-mêmes et les bêtes ont une honte naturelle à ne pas interrompre l'?uvre de génération.
C'est donc à juste titre que sainte Elisabeth rougis-sait de sa grâce, sans se reconnaître en faute. Bien qu'ayant conçu d'un homme — il n'est pas permis de penser autre-ment d'une naissance humaine — elle rougissait pourtant de l'âge où elle enfantait et en même temps se réjouissait de voir finir son affront : car c'est une honte pour les femmes de n'avoir pas la récompense des noces, puisque c'est leur seule raison de se marier. Elle se consolait donc en voyant son affront finir au prix de sa honte : cette honte dont j'ai parlé, la honte qu'elle avait à cause de son âge.
Tout ceci donne à entendre qu'ils n'avaient plus entre eux de relations conjugales : car si elle n'avait pas rougi du commerce d'un vieillard, elle n'eût pas rougi d'enfan-ter ; et pourtant elle rougit de son fardeau maternel, tant qu'elle en ignore le mystère religieux. Elle qui se cachait parce qu'elle avait conçu un fils, en vint à se féli-citer d'enfanter un prophète. Elle rougissait auparavant, elle rend grâces ; elle doutait, la voilà affermie : « Car, dit-elle, dès que le son de votre salut a retenti à mes oreilles, la joie a fait tressaillir l'enfant dans mon sein. » Aussi a-t-elle poussé un grand cri lorsqu'elle a senti l'ar-rivée du Seigneur, parce qu'elle a cru à la sainteté de son enfantement ; il n'y avait pas sujet de honte, du moment que la naissance d'un prophète faisait foi que sa généra-tion avait été accordée, non recherchée.

Luc, I, 26-38

« En ce même temps l'ange Gabriel fut envoyé par le Seigneur dans une ville de Galilée nommé Nazareth, à une vierge qu'avait épousée un homme du nom de Joseph, de la maison de David ; et la vierge se nommait Marie. » Sans doute les mystères divins sont cachés et, comme l'a dit le prophète, il n'est pas facile à l'homme, quel qu'il soit, d'arriver à connaître les desseins de Dieu (Is., XL, 13). Pourtant l'ensemble des actions et des enseignements de notre Seigneur et Sauveur nous donne à entendre qu'un dessein bien arrêté a fait choisir de préférence, pour enfan-ter le Seigneur, celle qui avait épousé un homme. Mais pourquoi ne fut-elle pas rendue mère avant ses épou-sailles ? Peut-être pour qu'on ne pût dire qu'elle avait conçu dans l'adultère. Et l'Écriture, fort à propos, a indi-qué ces deux choses ; elle était épouse et vierge ; vierge, ce qui la montre exempte de tout rapport avec un homme ; épouse, pour soustraire au stigmate infamant d'une virgi-nité perdue celle dont la grossesse eût semblé manifester la déchéance. Et le Seigneur a mieux aimé laisser certains mettre en doute son origine plutôt que la pureté de sa Mère : il savait combien délicat est l'honneur d'une vierge, combien fragile son renom de pureté ; et il n'a pas jugé à propos d'établir la vérité de son origine aux dépens de sa Mère. Ainsi fut préservée la virginité de sainte Marie, sans détriment pour sa pureté, sans atteinte à sa réputa-tion ; car les saints doivent avoir bonne réputation même auprès des gens du dehors (I Tim., III, 7), et il ne conve-nait pas de laisser aux vierges dont la conduite est en fâcheux renom le couvert et l'excuse de voir diffamée jus-qu'à la Mère du Seigneur. Puis que reprocher aux Juifs, à Hérode, s'ils avaient semblé poursuivre l'enfant d'un adultère ? Et comment Lui-même eut-il dit : « Je ne suis pas venu détruire la Loi, mais l'accomplir » (Matth., V, 17), s'II avait paru commencer par une atteinte à la Loi, puisque l'enfantement hors mariage est condamné par la Loi ? Mieux encore, la pureté trouve un témoin de toute sûreté : un mari, en mesure et de ressentir l'injure et de venger l'affront, s'il n'avait reconnu un mystère. Ajou-tons encore que cela donne plus de crédit aux paroles de Marie et lui épargne tout sujet de mentir : car elle eût semblé vouloir couvrir sa faute par un mensonge, si sans mariage elle eût été enceinte ; elle aurait eu sujet de men-tir, n'étant pas épouse ; épouse, elle n'en avait pas, puisque la récompense du mariage et le bienfait des noces, c'est, pour les femmes, la fécondité.
Autre raison, qui n'est pas négligeable : la virginité de Marie devait tromper le prince du monde , qui, la voyant unie à un époux, n'a pu se méfier de son enfante-ment. Qu'il y ait eu intention de tromper le prince du monde, les paroles mêmes du Seigneur le proclament, quand II commande aux Apôtres de ne pas parler du Christ (Matth., XVI, 20), interdit à ceux qu'il guérit de publier leur guérison (Ib., VIII, 4), ordonne aux démons de ne point parler du Fils de Dieu (Lc, IV, 35). Qu'il y ait eu, comme je l'ai dit, intention de tromper le prince du monde, l'Apôtre à son tour l'a proclamé : « Nous prêchons, dit-il, la sagesse de Dieu cachée dans le mystère, que nul des princes de ce monde n'a connue ; car, s'ils l'avaient con-nue, jamais ils n'auraient crucifié le Seigneur de majesté » (I Cor., II, 7 sqq.) : autrement dit, jamais ils n'auraient fait que je sois racheté par la mort du Seigneur. Il l'a donc trompé pour nous, II l'a trompé pour le vaincre ; II a trompé le diable quand celui-ci le tentait, quand il le priait, quand il l'appelait Fils de Dieu, ne convenant ja-mais de sa propre divinité. Pourtant II a plus encore trompé le prince de ce monde : car le diable, malgré un moment d'incertitude, quand il disait : « Si tu es Fils de Dieu, jette-toi en bas » (Matth., IV, 6), a du moins fini par le reconnaître et s'est retiré de lui ; les démons aussi l'ont connu, puisqu'ils disaient : « Nous savons qui tu es, Jésus, le Fils de Dieu ; pourquoi es-tu venu avant le temps nous torturer ? » (Matth., VIII, 29) ; et ils ont reconnu sa venue précisément parce qu'ils savaient d'avance qu'il viendrait. Mais les princes de ce monde ne l'ont pas connu ; quelle meilleure preuve pouvons-nous alléguer que le texte de l'Apôtre : « S'ils l'avaient connu, jamais ils n'auraient cru-cifié le Seigneur de majesté ? » En effet, la malice des démons arrive à pénétrer même les choses cachées, mais ceux qu'absorbent les vanités du monde ne sauraient con-naître les choses de Dieu.
Il y a eu répartition heureuse entre les évangélistes. S. Matthieu nous montre Joseph averti par l'ange de ne pas renvoyer Marie, l'évangéliste Luc témoigne par ail-leurs qu'ils ne s'étaient pas unis (Lc, l, 27) et Marie elle-même le reconnaît ici, quand elle dit à l'ange : « comment cela se fera-t-il, puisque je ne connais point d'homme ? » mais de plus S. Luc même la proclame vierge en disant : « Et la vierge se nommait Marie », et le prophète nous l'avait appris par ces paroles : « Voici qu'une vierge va con-cevoir » (Is., VII, 14) ; Joseph aussi l'a montré, puisque, voyant la grossesse de celle qu'il n'avait pas connue, il s'apprêtait à la congédier ; et le Seigneur Lui-même, sur la croix, l'a rendu manifeste en disant à sa Mère : « Femme, voici votre fils », puis au disciple : « Voici votre mère » ; même l'un et l'autre, le disciple et la mère, en sont témoins, puisqu' « à partir de cette heure le disciple la prit chez lui» (Jn, XIX, 26 sqq.). S'il y avait eu union, jamais à coup sûr elle n'eût quitté son époux, et cet homme juste n'au-rait pas souffert qu'elle s'éloignât. Comment d'ailleurs le Seigneur aurait-il prescrit ce divorce, ayant lui-même prononcé que nul ne doit répudier son épouse sauf le cas de fornication ?
Quant à S. Matthieu, il montre bien ce que doit faire un juste qui constate la faute de son épouse, pour se garder innocent d'un homicide, pur d'un adultère ; car « qui s'unit à une débauchée n'est qu'un corps avec elle» (I Cor., VI, 16). Ainsi, en toute circonstance, Jo-seph garde le mérite et fait figure de juste, ce qui relève son témoignage ; car la bouche du juste ignore le mensonge et sa langue parle justice, son jugement profère la vérité.
Ne soyez pas ému si l'Ecriture l'appelle souvent épouse : elle n'exprime pas la perte de sa virginité, mais témoigne des épousailles et de la célébration des noces ; aussi bien nul ne répudie celle qu'il n'a pas prise pour épouse : donc vouloir la répudier, c'est reconnaître qu'il l'avait épou-sée. Il ne faut pas davantage s'émouvoir des paroles de l'évangéliste : « II n'eut pas de rapports avec elle jus-qu'à ce qu'elle mit au monde un fils » (Matth., I, 25). Ou bien c'est là une locution scripturaire que vous rencontrez ailleurs : « Jusqu'à votre vieillesse, je suis » (Is., XLVI, 4) ; est-ce qu'après leur vieillesse Dieu a cessé d'être ? Et dans le psaume : « Le Seigneur a dit à mon Seigneur : asseyez-vous à ma droite, jusqu'à ce que je fasse de vos ennemis l'escabeau de vos pieds » (Ps. 109, 1) ; serait-ce qu'après cela II ne sera plus assis ? Ou bien encore, c'est qu'en plaidant une cause on estime suffisant de dire ce qui a trait à la cause et on ne s'enquiert pas du surplus ; il suffit en effet de traiter la cause dont on s'est chargé, en ajournant l'incident. Ayant donc entrepris de montrer que le mystère de l'Incarnation fut exempt de tout com-merce charnel, on n'a pas cru devoir pousser plus loin l'at-testation de la virginité de Marie, pour ne point sembler défendre la Vierge plus qu'affirmer le mystère. Certes, en nous apprenant que Joseph était juste, on indique suffi-samment qu'il n'a pu profaner le Temple de l'Esprit Saint, la Mère du Seigneur, le sein consacré par le mystère.
Nous avons appris l'ordre des faits, nous en avons appris le dessein ; apprenons-en également le mystère. Il est bien qu'elle ait été épouse, mais vierge, puisqu'elle figure l'Église, qui est sans tache, mais épouse : vierge elle nous a conçus de l'Esprit, vierge elle nous enfante sans douleur. Peut-être aussi sainte Marie a-t-elle été rendue féconde par un autre que son époux parce que les églises particulières, fécondées par l'Esprit et la grâce, sont unies visiblement à un pontife mortel.
« Et l'abordant, l'ange lui dit : Je vous salue pleine de grâce, le Seigneur est avec vous ; vous êtes bénie entre les femmes. Mais elle, à sa vue, fut troublée de son entrée. »
Reconnaissez la Vierge à sa conduite, reconnaissez la Vierge à sa modestie, reconnaissez la Vierge à ses paroles, reconnaissez-la au mystère. C'est le fait des vierges d'être troublées et intimidées chaque fois qu'un homme les aborde, de redouter toute conversation avec un homme. Que les femmes apprennent à imiter ce parti pris de mo-destie : seule en sa retraite, pour que nul homme ne la vît, que seul l'ange la trouvât ; seule, sans compagnon, seule, sans témoin, pour ne pas s'amoindrir en des entre-tiens vulgaires, elle est saluée par l'ange. Apprenez, vierge, à éviter les paroles peu retenues : Marie redoutait le salut même de l'ange : « Elle, cependant, en était à se demander quel était ce salut »; par modestie, car elle était troublée ; par prudence, car elle était surprise de cette formule nouvelle de bénédiction, qui ne se lisait nulle part, ne s'était nulle part rencontrée jusque-là. A la seule Marie ce salut était réservé : seule, en effet, elle est justement appelée pleine de grâce, ayant seule obtenu cette grâce, que nulle autre n'avait reçue, d'être remplie de l'Auteur de la grâce.
Ainsi Marie rougissait, Elisabeth aussi rougissait. Ap-prenons donc ce qui distingue la modestie de la femme de celle de la vierge. Celle-là rougissait en ayant sujet, celle-ci par modestie. Pour la femme on indique une mesure à sa pudeur ; chez la vierge la pudeur épanouit sa grâce.
«Et l'ange du Seigneur lui dit : Ne craignez pas, Marie, car vous avez trouvé grâce devant Dieu. Voici que vous allez concevoir en votre sein et enfanter un fils, et vous lui donnerez le nom de Jésus. Il sera grand. »
Sans doute l'ange a dit également de Jean : « il sera grand » ; mais lui est grand comme peut l'être un homme, celui-ci grand comme étant Dieu ; car « le Seigneur est grand, digne de toute louange, et sa grandeur n'a pas de limite » (Ps. 144, 3). Et il est bien vrai que cet autre fut grand, puisqu'« il n'existe point, parmi les enfants des femmes, de prophète plus grand que Jean-Baptiste » (Lc, VII, 28). Pourtant il a plus grand que lui, car « le plus petit au Royaume des cieux est plus grand que lui » (Ib.). Jean est grand, mais devant le Seigneur. Et Jean, si grand, n'a bu ni vin ni boisson enivrante ; celui-ci mange et boit avec les publicains et les pécheurs (Mc, II, 16). A celui-là d'attendre son mérite de l'abstinence, n'ayant nul pouvoir par nature ; mais le Christ, qui par nature avait le pouvoir de remettre les péchés, pourquoi eût-II évité ceux qu'il pouvait rendre meilleurs que les abstinents ? Il y a là aussi un mystère : II ne refuse pas d'être leur convive, devant leur donner son sacrement. L'un donc mange, l'autre jeûne : figure des deux peuples, dont l'un jeûne en celui-là, l'autre est nourri en celui-ci. D'ailleurs le Christ a également jeûné, pour que vous n'esquiviez pas le précepte ; II a mangé avec les pécheurs, pour vous montrer sa grâce, vous faire reconnaître sa puissance.
Donc Jean aussi est grand, mais sa grandeur a un prin-cipe, a une fin, tandis que le Seigneur Jésus est à la fois fin et principe, à la fois premier et dernier (Apoc., XXII, 13). Rien avant ce premier, rien au-delà de ce dernier. Et que les lois de la génération humaine ne vous entraînent pas à cette erreur de croire qu'il n'est pas premier puis-qu'il est Fils. Attachez-vous aux Écritures : vous ne pou-vez errer. Le Fils est appelé premier. On lit également que le Père est seul : « seul II possède l'immortalité et habite la lumière inaccessible » (I Tim., VI, 16) ; de même vous avez lu : « Et au seul Dieu immortel » (I Tim., 1,17). Mais II n'est pas premier avant le Père, et celui-ci n'est pas seul sans Fils. Si vous niez l'un, vous prouvez l'autre: retenez l'un et l'autre, et vous les confirmez tous deux. Il n'a pas dit : « Je suis antérieur et je viens ensuite », mais : « Je suis le premier et je suis le dernier ». Le Fils est premier, et par conséquent coéternel : car II a un Père avec qui II est éternel. J'ose le dire : le Fils est le premier, mais II n'est pas seul ; et je dis bien et je dis pieusement.
Pourquoi dresser une oreille impie, hérétiques ? Les filets que vous avez tendus, vous y êtes tombés. Le Fils est premier, et II n'est pas seul : premier, parce que depuis toujours avec le Père, II n'est pas seul, parce qu'il n'est jamais sans le Père. Ce n'est pas moi qui le dis, mais bien Lui qui a dit : « Et je ne suis pas seul, parce que le Père est avec moi » (Jn, XVI, 32). Le Père est seul, parce qu'il n'y a qu'un Dieu ; le Père est seul, parce qu'il y a une seule divinité du Père, du Fils et de l'Esprit Saint, et qu'être unique, c'est être seul. Le Père est seul, seul le Fils unique, seul aussi l'Esprit Saint : car ni celui qui est Fils n'est également Père, ni celui qui est Père également Fils, ni celui qui est Esprit Saint également Fils. Autre est le Père, autre le Fils, autre l'Esprit Saint ; car nous lisons : « Je prierai mon Père et il vous donnera un autre Paraclet » (Jn, XIV, 16). Le Père est seul, car il n'y a qu'un Dieu, de qui tout procède ; le Fils est seul, car il n'y a qu'un Seigneur, par qui tout existe (cf. I Cor., VIII, 6). Etre seul est le fait de la divinité ; la génération atteste qu'il y a Père et Fils, en sorte que jamais on ne voie le Fils être sans Père ou le Père sans Fils. Donc (le Père) n'est pas seul, car II n'est pas seul immortel ; II n'est pas seul à habiter la lumière inaccessible, puisque « personne n'a jamais vu Dieu, sinon le Fils unique, qui est dans le sein du Père » (Jn, I, 18), qui siège à la droite du Père. Et il s'en trouve pour dire qu'il n'a pas accès à la lumière qu'ha-bité le Père ! Est-ce que la lumière vaut mieux que le Père ? Alors quelle lumière est inaccessible à Celui pour qui le Père n'est pas inaccessible ? C'est Lui la lumière véritable et l'auteur de la lumière éternelle, dont il est dit : « II était la lumière véritable qui éclaire tout homme venant en ce monde » (Jn, I, 9). Voyez si ce ne serait pas là cette lumière inaccessible qu'habité le Père, qu'habité également le Fils, puisque le Père est dans le Fils et le Fils dans le Père.
Donc II est vraiment grand : car la puissance de Dieu est largement répandue, la grandeur de la nature divine s'étend largement. La Trinité n'a nulle borne, nulles frontières, nulle mesure, nulle dimension ; nul lieu ne la renferme, nulle pensée ne l'embrasse, nul calcul ne l'évalue, nulle époque ne la modifie. Sans doute le Seigneur Jésus a donné à des hommes la grandeur, car « leur voix s'est propagée sur toute la terre, et leurs paroles jusqu'aux extrémités des espaces terrestres » (Ps. 18, 5), mais non jusqu'aux limites de l'univers, non jusqu'aux limites du ciel, non pas au-delà des cieux, tandis que « dans le Sei-gneur Jésus ont été créées toutes choses, aux cieux et sur terre, visibles et invisibles ; et Lui est avant tout être, et tout subsiste par Lui » (Col., I, 16 sqq.). Contemplez le ciel, Jésus y est ; considérez la terre, Jésus est là ; montez par la parole au ciel, descendez par la parole aux enfers, Jésus est là. Car, si vous montez au ciel, Jésus y est ; si vous descendez aux enfers, II est là (Ps. 138, 8). Au-jourd'hui, tandis que je parle, II est avec moi en cet instant, en ce moment ; et si maintenant un chrétien parle en Arménie, Jésus est là ; car « personne ne dit que Jésus est Seigneur, sinon par l'Esprit Saint » (I Cor., XII, 3). Si par la pensée vous plongez dans les abîmes, là aussi vous verrez Jésus agir ; car il est écrit : « Ne dites pas en votre coeur : qui est monté aux cieux ? ? sans doute pour en faire descendre le Christ ! ? ou : qui est descendu aux abîmes ? ? évidemment pour retirer le Christ d'entre les morts » (Rom., X, 6 sqq.). Où donc n'est-II pas, puisqu'il a tout achevé aux cieux, aux enfers et sur terre ? Il est donc vraiment grand, Lui dont la puissance a rempli le monde, qui est partout et sera toujours, puisque « son règne n'aura pas de fin ».
 « Or Marie dit à l'ange : Comment cela se fera-t-il, puisque je ne connais pas d'homme ? »
II semblerait ici que Marie n'a pas eu foi, si l'on n'y prenait soigneusement garde ; aussi bien il n'est pas admis-sible qu'une incrédule apparaisse choisie pour engendrer le Fils unique de Dieu. Et comment se pourrait-il faire — sauf bien entendu le privilège d'une mère, qui avait assurément droit à plus d'égards, mais enfin, son privi-lège étant plus grand, une foi plus grande devait lui être assurée — comment donc se pourrait-il faire que Zacharie, pour n'avoir pas cru, fut condamné au silence et Marie, qui n'aurait pas cru, honorée de la pénétration de l'Esprit Saint ? Mais Marie ne devait ni refuser de croire,
ni se précipiter à la légère : refuser de croire à l'ange, se précipiter sur les choses divines. Il n'était pas aisé de connaître « le mystère caché depuis les siècles en Dieu » (Éphés., III, 9 et Coloss., I, 26), que même les Puissances d'en haut n'ont pu connaître. Et pourtant elle n'a pas refusé sa foi, ni ne s'est dérobée à son rôle, mais elle a rangé son vouloir, promis ses services ; car en disant : «Comment cela se fera-t-il ? », elle n'a pas mis en doute l'ef-fet, mais demandé le comment de cet effet. Combien plus de mesure en cette réponse que dans les paroles du prêtre ! Celle-ci dit : « Comment cela se fera-t-il ? » Lui a répondu : « Comment le saurai-je ? » Elle traite déjà de l'affaire, lui doute encore de la nouvelle. Il déclare ne pas croire en déclarant ne pas savoir, et il semble, pour croire, chercher encore un autre garant ; elle se déclare prête à la réalisation et ne doute pas qu'elle ait lieu, puisqu'elle demande comment elle pourra se produire ; car vous lisez : « Comment cela se fera-t-il, puisque je ne connais pas d'homme ? » Cet enfantement incroyable et inouï, il fal-lait l'entendre exposer avant d'y croire. Qu'une vierge en-fante, c'est la marque d'un mystère divin, non humain ; aussi bien « prenez pour vous ce signe, est-il dit : voici qu'une vierge concevra et enfantera un fils » (Is., VII, 14). Marie l'avait lu, aussi a-t-elle cru à l'accomplisse-ment ; mais comment cela s'accomplirait-il, elle ne l'avait pas lu, car ce comment n'avait pas été révélé, même à un si grand prophète. C'est que l'annonce d'un tel mystère devait tomber des lèvres non d'un homme, mais d'un ange ; aujourd'hui pour la première fois on entend : « L'Esprit Saint descendra sur vous. »
On l'entend et on le croit. Aussi bien : « Voici, dit-elle, la servante du Seigneur ; qu'il m'arrive selon votre parole ». Voyez l'humilité, voyez le dévouement. Elle se dit la servante du Seigneur, elle choisie pour être sa Mère, et cette promesse inattendue ne l'a pas exaltée. Du même coup, en se disant servante, elle ne revendiquait aucun privilège comme suite d'une telle grâce ; elle accomplirait ce qui lui serait ordonné : car devant enfanter le Doux et l'Humble, il convenait qu'elle fît preuve d'humilité.
« Voici la servante du Seigneur ; qu'il m'arrive selon votre parole. » Vous avez là son obéissance, vous voyez son désir ; « voici la servante du Seigneur » : c'est la dispo-sition à servir ; « qu'il m'arrive selon votre parole » : c'est le désir conçu.
Comme Marie a été prompte à croire, même à des conditions anormales ! Car y a-t-il plus dissemblable que l'Esprit Saint et un corps ? plus inouï qu'une vierge deve-nue féconde en dépit de la Loi, en dépit des usages, en dépit de cette pudeur qui est le plus cher souci d'une vierge ? Chez Zacharie, ce n'est pas une dissimilitude de conditions mais l'âge avancé qui l'a empêché de croire ; car les conditions étaient normales : d'un homme et d'une femme un enfantement est chose régulière, et rien ne doit sembler incroyable qui est conforme à la nature. L'âge dépendant de la nature et non la nature de l'âge, il arrive souvent que l'âge fasse obstacle à la nature ; mais il n'est pas contre la raison que la cause inférieure cède à la cause supérieure et que le privilège de la nature se montre plus fort que les habitudes d'un âge affaibli. Ajoutez à cela qu'Abraham et Sara avaient eu un fils dans leur vieillesse, et que Joseph est « fils de la vieillesse » (Gen., XXXVII, 3). Or, si Sara est reprise pour avoir ri, plus juste encore est la condamnation de celui qui n'a cru ni au message ni au précédent. Marie, au contraire, en disant : « Comment cela se fera-t-il, puisque je ne connais pas d'homme ? » ne semble pas avoir douté de l'événement, mais demandé comment il s'accomplirait ; il est clair qu'elle croyait à son accomplissement, puisqu'elle demandait comment il s'accomplirait. Aussi a-t-elle mérité d'entendre : « Bien-heureuse êtes-vous d'avoir eu la foi ! » Oui, vraiment bien-heureuse, car elle l'emporte sur le prêtre : le prêtre s'était dérobé, la Vierge a redressé l'erreur.
Et il n'est pas surprenant que le Seigneur voulant rache-ter le monde ait commencé son œuvre par Marie : celle par qui se préparait le salut de tous serait ainsi la première à recueillir de son Fils le fruit du salut.
Et elle avait sujet de s'enquérir comment l'événe-ment s'accomplirait, car elle avait lu qu'une vierge enfan-terait, elle n'avait pas lu comment elle enfanterait. Elle avait lu, comme je l'ai dit,« voici qu'une vierge va concevoir » (Is., VII, 14) ; mais comment concevrait-elle? C'est dans l'évangile que, pour la première fois, l'ange l'a dit.

Luc, I, 39-56   La Visitation

« Et Marie se levant en ces jours-là partit en hâte pour la montagne, pour la cité de Juda, entra dans la demeure de Zacharie et salua Elisabeth. »
II est normal que tous ceux qui veulent être crus four-nissent les raisons de croire. Aussi l'ange qui annonçait les mystères, pour l'amener à croire par un précédent, a-t-il annoncé à Marie, une vierge, la maternité d'une femme âgée et stérile, montrant ainsi que Dieu peut tout ce qui lui plaît. Dès qu'elle l'eut appris, Marie, non par manque de foi en la prophétie, non par incertitude de cette annonce, non par doute sur le précédent fourni, mais dans l'allégresse de son désir, pour remplir un pieux devoir, dans l'empressement de la joie, se dirigea vers les mon-tagnes. Désormais remplie de Dieu, pouvait-elle ne pas s'élever en hâte vers les hauteurs ? Les lents calculs sont étrangers à la grâce de l'Esprit Saint. Apprenez aussi, femmes pieuses, quel empressement vous devez témoigner à vos parentes près d'être mères. Marie jusque-là vivait seule dans la retraite la plus stricte ; elle n'a été retenue ni de paraître en public par la pudeur virginale, ni de son dessein par les escarpements des montagnes, ni du ser-vice à rendre par la longueur du chemin. Vers les hauteurs la Vierge se hâte, la Vierge qui pense à servir et oublie sa peine, dont la charité fait la force et non le sexe ; elle quitte sa maison et va. Apprenez, vierges, à ne pas courir les maisons des autres, à ne pas traîner sur les places, à ne pas engager de conversations sur la voie publique. Marie s'attarde à la maison, se hâte sur le chemin. Elle demeura chez sa cousine trois mois; car, étant venue pour rendre service, elle avait ce service à coeur ; elle demeura trois mois, non pour le plaisir d'être dans une demeure étrangère, mais parce qu'il lui déplaisait de se montrer souvent au-dehors.
Vous avez appris, vierges, la délicatesse de Marie ; apprenez son humilité. Elle vient comme une parente à sa parente, comme une cadette à son aînée ; et non seulement elle vient, mais encore elle est la première à saluer ; il convient en effet que plus chaste est une vierge, plus humble elle soit ; qu'elle sache honorer ses aînées, qu'elle soit maîtresse d'humilité, celle qui fait profession de chas-teté.
Il y a là encore un motif de piété, il y a même un ensei-gnement doctrinal : il faut remarquer en effet que le supé-rieur vient à l'inférieur pour aider l'inférieur : Marie à Elisabeth, le Christ à Jean ; aussi bien, plus tard, pour consacrer le baptême de Jean, le Seigneur est venu à ce baptême (Matth., III, 13).
Et tout de suite se manifestent les bienfaits de l'arrivée de Marie et de la présence du Seigneur : car « au moment où Elisabeth entendit le salut de Marie, l'enfant tressail-lit dans son sein, et elle fut remplie de l'Esprit Saint ». Remarquez le choix et la précision de chaque mot. Elisabeth a la première entendu la voix, mais Jean a le premier ressenti la grâce : celle-là suivant l'ordre de la nature a entendu, celui-ci a tressailli sous l'effet du mys-tère ; elle a perçu l'arrivée de Marie, lui celle du Seigneur : la femme celle de la femme, l'enfant celle de l'enfant. Elles parlent grâce ; eux la réalisent au-dedans et abordent le mystère de la miséricorde au profit de leurs mères ; et, par un double miracle, les mères prophétisent sous l'inspi-ration de leurs enfants. L'enfant a tressailli, la mère a été comblée ; la mère n'a pas été comblée avant son fils, mais le fils, une fois rempli de l'Esprit Saint, en a aussi rempli sa mère.
Jean a tressailli, l'esprit de Marie a également tressailli. Au tressaillement de Jean, Elisabeth est comblée ; pour Marie, nous n'apprenons pas qu'elle fut (alors) remplie de l'Esprit, mais que son esprit tressaille : car Celui qu'on ne peut comprendre agissait en sa Mère d'une manière non compréhensible.
Enfin celle-là est comblée après avoir conçu, celle-ci avant de concevoir.
« Bénie êtes-vous parmi les femmes, et béni le fruit de votre sein ! Et comment m'est-il donné que la Mère de mon Seigneur vienne à moi ? »
L'Esprit Saint connaît sa parole ; II ne l'oublie jamais, et la prophétie se réalise non seulement dans les faits miraculeux, mais en toute rigueur et propriété de termes. Quel est ce fruit du sein, sinon Celui de qui il fut dit : « Voici que le Seigneur donne pour héritage les enfants, récompense du fruit du sein» (Ps. 126,3) ? Autre-ment dit : l'héritage du Seigneur, ce sont les enfants, prix de ce fruit qui est issu du sein de Marie. C'est Lui le fruit du sein, la fleur de la tige, dont Isaïe prophétisait bien : « Une tige, disait-il, va s'élever de la souche de Jessé, et une fleur jaillir de cette tige » (Is., XI, 1) : la souche, c'est la race des Juifs, la tige Marie, la fleur de Marie le Christ, qui, comme le fruit d'un bon arbre, selon nos progrès dans la vertu, maintenant fleurit, maintenant fructifie en nous, maintenant renaît par la résurrection qui rend la vie à son corps.
 « Et comment m'est-il donné que la Mère de mon Seigneur vienne à moi ? » Ce n'est point l'ignorance qui la fait parler — elle sait bien qu'il y a grâce et opération du Saint-Esprit à ce que la mère du prophète soit saluée par la Mère du Seigneur pour le profit de son enfant — mais elle reconnaît que c'est le résultat non d'un mérite humain mais de la grâce divine ; aussi dit-elle : «Comment m'est-il donné », c'est-à-dire : quel bonheur m'arrive, que la Mère de mon Seigneur vienne à moi ! Je reconnais n'y être pour rien. Comment m'est-il donné ? par quelle justice, quelles actions, pour quels mérites ? Ce ne sont pas là démarches accoutumées entre femmes « que la Mère de mon Seigneur vienne à moi ». Je pressens le miracle, je reconnais le mystère : la Mère du Seigneur est féconde du Verbe, pleine de Dieu.
 « Car voici qu'au moment où votre salut s'est fait entendre à mes oreilles, l'enfant a tressailli de joie dans mon sein. Et bienheureuse êtes-vous d'avoir cru ! »
Vous voyez que Marie n'a pas douté, mais cru, et par là obtenu le fruit de la foi. « Bienheureuse, dit-elle, qui avez cru ! » Mais vous aussi bienheureux, qui avez entendu et cru ! car toute âme qui croit, conçoit et engendre la parole de Dieu et reconnaît ses oeuvres. Qu'en tous réside l'âme de Marie pour glorifier le Seigneur ; qu'en tous réside l'esprit de Marie pour exulter en Dieu. S'il n'y a corporellement qu'une Mère du Christ, par la foi le Christ est le fruit de tous : car toute âme reçoit le Verbe de Dieu, à condition que, sans tache, préservée des vices, elle garde la chasteté dans une pureté sans atteinte. Toute âme donc qui parvient à cet état magnifie le Sei-gneur, comme l'âme de Marie a magnifié le Seigneur et comme son esprit a tressailli dans le Dieu Sauveur. Le Seigneur est en effet magnifié, ainsi que vous l'avez lu ailleurs : « Magnifiez le Seigneur avec moi » (Ps. 33, 4) : non que la parole humaine puisse ajouter quelque chose au Seigneur, mais parce qu'il grandit en nous ; car « le Christ est l'image de Dieu » (II Cor., IV, 4; Coloss., I, 15) et, dès lors, l'âme qui fait ?uvre juste et religieuse magnifie cette image de Dieu, à la ressemblance de qui elle a été créée ; dès lors aussi, en la magnifiant, elle par-ticipe en quelque sorte à sa grandeur et s'en trouve éle-vée : elle semble reproduire en elle cette image par les bril-lantes couleurs de ses bonnes oeuvres, et comme la copier par la vertu.
Or l'âme de Marie magnifie le Seigneur et son esprit tressaille en Dieu parce que, vouée âme et esprit au Père et au Fils, elle vénère avec un pieux amour le Dieu unique, d'où viennent toutes choses, et l'unique Seigneur, par qui sont toutes choses (cf. I. Cor., VIII, 6).
Suit la prophétie de Marie, dont la plénitude répond à l'excellence de sa personne. Et il n'est pas sans intérêt, semble-t-il, qu'Elisabeth prophétise avant la naissance de Jean, Marie avant celle du Seigneur. Déjà se dessine et s'ébauche le salut des hommes ; car le péché ayant commencé par les femmes, le bien, aussi, débute par des femmes, afin que les femmes, délaissant à leur tour les mœurs efféminées, renoncent à leur faiblesse, et que l'âme, qui n'a pas de sexe, telle Marie ignorant l'erreur, s'ap-plique religieusement à imiter sa chasteté.
  « Marie demeura chez elle trois mois et s'en revint dans sa maison. » II est bien qu'on nous montre Marie rendant service et fidèle à un nombre mystique : car la parenté n'est pas la seule cause de ce long séjour, mais aussi le profit d'un si grand prophète. En effet, si la première entrée a procuré un tel résultat qu'au salut de Marie l'enfant ait tressailli dans le sein, que l'Esprit Saint ait rempli la mère de l'enfant, quels accroissements pou-vons-nous croire qu'en un tel espace de temps, la présence de sainte Marie lui ait valus ! « Marie demeura chez elle trois mois. » Ainsi le prophète recevait l'onction et, tel un bon athlète, était exercé dès le sein maternel : car c'est en vue d'un grandiose combat que se préparait sa force.
Enfin Marie est demeurée jusqu'à ce que fût accompli pour Elisabeth le temps de l'enfantement. Or, si vous y prenez bien garde, vous trouverez qu'on n'a jamais noté cela que pour la naissance des justes ; car enfin « les jours furent accomplis pour l'enfantement » de Marie, « le temps fut accompli » pour l'enfantement d'Elisabeth, le temps de la vie s'est accompli quand les saints ont quitté la carrière de cette vie l. La plénitude est pour la vie du juste, le vide pour les jours des impies.

Luc ,I, 57-80.  Naissance de S. Jean-Baptiste

« Elisabeth mit donc au monde un fils, et ses voisins s’unissaient à sa joie.»
La naissance des saint est une joie pour beaucoup, parce que c’est un bien commun : car la justice est une vertu sociale. Aussi à la naissance de ce juste voit-on déjà les marques de ce que sera sa vie, et le charme qu'aura sa vertu est présagé et signifié par l'allégresse des voisins.
Il est heureux que soit mentionné le temps passé par le prophète au sein maternel, sans quoi la présence de Marie n'eût pas été rapportée. Mais il n'est pas question du temps de son enfance, car, la présence du Seigneur l'ayant fortifié dès le sein de sa mère, il n'a pas connu les entraves de l'enfance. Aussi ne lisons-nous dans l'Évangile rien d'autre à son sujet que sa naissance et son témoignage : son tressaillement au sein maternel, sa parole au désert. C'est qu'il n'a jamais connu l'âge de l'enfance, puisqu'élevé au-dessus de la nature, au-dessus de son âge, il a, dès le sein de sa mère, commencé par la mesure de l'âge par-fait de la plénitude du Christ (Ephés., IV, 13).
« Et sa mère répondit : Non, mais il s'appellera Jean. Et ils lui répondirent : II n'y a personne dans votre parenté à porter ce nom. Ils demandèrent donc par signes à son père comment il voulait qu'on le nommât. Et, prenant des tablettes, il écrivit ces mots : Jean est son nom. Et tous furent étonnés. Et aussitôt sa langue se délia, ses lèvres s'ouvrirent, et il parla pour bénir Dieu. »
Chose remarquable, le saint évangéliste a jugé bon de noter en premier lieu que beaucoup pensaient donner à l'enfant le nom de son père Zacharie : ainsi vous observe-rez que sa mère n'a pas trouvé déplaisant le nom de quelque étranger, mais que l'Esprit Saint lui a communiqué celui que précédemment l'ange avait annoncé à Zacharie ; muet, celui-ci n'a pu indiquer le nom de son fils à son épouse, mais Elisabeth a appris par révélation ce qu'elle n'avait pas appris de son mari. « Jean, dit-il, est son nom » ; c'est-à-dire : ce n'est pas nous qui lui donnons un nom, puisqu'il a déjà reçu de Dieu son nom. Il a son nom : nous le reconnaissons, nous ne l'avons pas choisi. Les saints ont ce privilège de recevoir de Dieu un nom ; ainsi Jacob est appelé Israël parce qu'il a vu Dieu ; ainsi Notre Seigneur a été appelé Jésus avant sa naissance ; ce n'est pas l'ange, mais son Père qui Lui a imposé ce nom : «Mon fils Jésus, est-il écrit, se manifestera avec ceux qui auront part à sa joie, qui ont été réservés pour les quatre cents années. Et voici qu'après ces années mon fils le Christ mourra et le siècle se convertira » (IV Esdras, VII, 28-30)» Vous le voyez, les anges annoncent ce qu'ils ont entendu, non ce qu'ils ont pris sur eux.
Ne soyez pas surpris si cette femme témoigne d'un nom qu'elle n'avait pas entendu, puisque l'Esprit Saint, qui l'avait confié à l'ange, le lui a révélé. D'ailleurs il ne se pouvait qu'elle ignorât le Précurseur du Seigneur, elle qui avait annoncé le Christ. Et il y avait lieu d'ajouter que personne dans sa parenté ne portait ce nom : vous comprenez ainsi que ce nom ne désigne pas la famille, mais le prophète.
Zacharie à son tour est interrogé par signes ; mais comme son manque de foi l'avait privé de la parole et de l'ouïe, ne pouvant s'exprimer de vive voix, il le fait par la main et par l'écriture ; car « il écrivit ces mots : Jean est son nom » : par où le nom n'est pas donné mais attesté. Et il est juste qu'aussitôt sa langue se soit déliée : enchaînée par l'incrédulité, la foi l'a déliée. Croyons donc, nous aussi, afin de parler (Ps. 115,1), afin que notre langue, enchaînée par les liens de l'incrédulité, se délie en paroles spirituelles. Ecrivons en esprit les mystères si nous voulons parler ; écrivons le messager du Christ « non sur des tables de pierre, mais sur les tables de chair de notre coeur » (II Cor., III, 3). Car parler de Jean, c'est prophétiser le Christ : parlons de Jean, parlons aussi du Christ, afin que nos lèvres à leur tour puissent s'ouvrir, ces lèvres qui, chez un prêtre si grand, étaient, comme pour un animal sans raison, bridées par le mors d'une foi hésitante.
 « Et Zacharie son père fut rempli de l'Esprit Saint et prophétisa en ces termes. »
Voyez comme Dieu est bon, prompt à pardonner les péchés : non seulement II rend ce qu'il avait retiré, mais II accorde encore ce qu'on n'espérait pas. Cet homme depuis longtemps muet prophétise : car c'est le comble de la grâce de Dieu que ceux qui l'avaient nié Lui rendent hommage. Que personne donc ne perde confiance ; que personne, à la pensée de ses fautes passées, ne désespère des récompenses divines. Dieu saura modifier sa sentence si vous savez corriger votre faute.
 « Et toi, enfant, on t'appellera prophète du Très-Haut. »
II est bien que, dans cette prophétie sur le Seigneur, il adresse la parole à son prophète pour montrer qu'il y a là encore un bienfait du Seigneur : faute de quoi, dans cette énumération des bienfaits généraux, il eût semblé, comme un ingrat, taire ceux qu'il avait reçus, qu'il reconnaissait dans son fils. Mais quelques-uns jugeront peut-être dérai-sonnable et extravagant d'adresser la parole à un enfant de huit jours. Pourtant, à la réflexion, nous comprenons parfaitement qu'il pouvait, une fois né, entendre la voix de son père, ayant entendu le salut de Marie avant de naître. Prophète, il (Zacharie) savait qu'il est d'autres oreilles pour un prophète, celles qu'ouvre l'Esprit de Dieu, et non la croissance du corps ; il (Jean-Baptiste) avait le sens pour comprendre, ayant eu le sentiment pour tres-saillir.
Remarquez encore combien courte est la prophétie d'Elisabeth, combien étendue celle de Zacharie. Pourtant l'un et l'autre parlaient de la plénitude de l'Esprit Saint ; mais le bon ordre était respecté, qui demande à la femme d'être plus appliquée à s'instruire des choses divines qu'à les enseigner. Aussi avons-nous peine à trouver une femme qui ait prophétisé plus longuement que la Mère du Sei-gneur. Même la prophétesse Marie, soeur d'Aaron, comme elle a vite terminé son cantique ! (Ex., XV, 20 sqq.) au lieu que, le jour où elle parla plus longuement en compa-gnie de son frère, elle ne manqua pas d'être châtiée de ses propos (Nombr., XII, 1 sqq.).

Luc, II, 1-20.  Nativité du Christ

« Or il advint en ces jours qu'un édit fut rendu par César Auguste pour la déclaration de recensement du monde entier. »
Ayant à parler de la naissance du Sauveur, il ne nous semble pas hors de propos de rechercher à quelle époque II est né. Quel rapport y a-t-il, en effet, entre cette décla-ration d'ordre temporel et la naissance du Seigneur, à moins de remarquer ici encore un mystère divin : sous le couvert de cette déclaration temporelle, c'est une spiri-tuelle qui s'accomplit et qui se doit faire au roi non de la terre, mais du ciel ; c'est la profession de la foi, le cens des âmes l. Avec l'abolition du cens antique de la Syna-gogue, un nouveau cens se préparait, celui de l'Église, qui, au lieu d'infliger des tortures, les abrogerait ; et, par une figure spirituelle, le peuple s'enrôlait déjà pour le Christ. Il ne s'agit pas ici d'évaluer l'étendue des terres, mais les esprits et les âmes, ni de délimiter les frontières, mais de les reporter plus loin. Aucune distinction d'âge, mais tous sont inscrits ; personne, en effet, n'est exempt de ce cens, car tout âge paie son tribut au Christ que les enfants va-gissants confessent par leur martyre, à qui rend témoi-gnage le tressaillement de ceux qui sont encore au sein. Ne redoutez, dans ce cens, rien de terrible, de dur, de fâcheux : c'est la foi seule qui signale chacun. Voulez-vous apprendre qui sont les collecteurs du Christ? Ils ont ordre de percevoir le cens sans bâtons (Matth., X, 10), de conquérir le peuple non par la terreur mais par la bienveillance, de rentrer le glaive (Matth., XXVI, 52), de ne pas posséder d'or : voilà quels censeurs ont conquis l'univers. Enfin, pour vous apprendre que c'est le recensement non d'Auguste mais du Christ, l'univers entier reçoit ordre de se déclarer. A la naissance du Christ, tous se déclarent : le monde étant convoqué, tous sont mis à l'épreuve. Qui donc pouvait exiger la déclaration de l'univers entier, sinon Celui qui avait pouvoir sur l'univers entier ? Car ce n'est pas à Auguste, mais « au Seigneur qu'appartient la terre et ce qui la remplit, l'univers et tous ceux qui l'habitent » (Ps. 23, 1). Auguste ne gouvernait pas les Goths, il ne gouvernait pas les Arméniens ; le Christ les gouvernait. Ils ont certes reçu le recenseur du Christ, puisqu'ils ont fourni des martyrs du Christ. Et peut-être est-ce la raison pour laquelle ils triomphent de nous, comme nous le voyons actuellement : ils ont confessé le Christ par l'offrande du sang, tandis que les Ariens ont mis en cause sa nature.
« Ce recensement, est-il dit, fut le premier accompli.» Or bien des régions de l'univers avaient déjà et souvent été recensées, comme en témoigne l'histoire. C'est donc le premier recensement, mais des âmes, auquel tous se font inscrire, sans aucune exception, sur la convocation non d'un héraut, mais du prophète qui avait dit longtemps à l'avance : « Nations, applaudissez toutes, fêtez Dieu par des chants d'allégresse, parce que Dieu est souverain, redoutable, le grand Roi de toute la terre. » (Ps. 46, 2).
Enfin, pour vous faire connaître que l'impôt demandé est la justice, voici venir Joseph et Marie, le juste et la Vierge, l'un qui gardera le Verbe, l'autre qui doit le mettre au monde. Où se déclarent le juste et la Vierge, sinon au lieu de la naissance du Christ ? Car « tout esprit qui con-fesse que Jésus-Christ est venu dans la chair est de Dieu » (I Jn, IV, 2). Mais, en un sens plus profond, où naît le Christ, sinon dans votre poitrine ? « Car le Verbe est tout près, sur vos lèvres et dans votre coeur » (Rom., X, 8).
Il est bien qu'on ait ajouté le nom du gouverneur pour marquer la suite des temps. « La Syrie, est-il dit, avait pour gouverneur Cyrinus lorsqu'eut lieu ce premier recensement » ; c'est comme si l'évangéliste avait pris un consul comme repère pour authentiquer ce livre ; car, si l'on mentionne les consuls dans les contrats d'achat, combien plus le rachat de tous demandait-il que sa date fût marquée ! Vous avez donc ici tout ce qu'on a coutume de mettre dans les contrats : le nom de celui qui exerçait là-bas le pouvoir souverain, le jour, le lieu, le titre. Il est d'usage aussi que des témoins interviennent : le Christ s'en est également assuré pour sa naissance et sa généra-tion selon la chair, pour souscrire à l'évangile, quand il a dit : « vous me servirez de témoins à Jérusalem » (Act., 1,8).
« Et il se trouva, quand ils furent là, que les jours furent accomplis de son enfantement. Et elle mit au monde un fils, son premier-né ; elle l'enveloppa de langes et le plaça dans une crèche, parce qu'il n'y avait pas de place à l'hôtellerie. »
En peu de mots S. Luc a exposé comment et en quel temps et en quel lieu le Christ est né selon la chair. Mais si vous vous enquérez de sa génération céleste, lisez l'évan-gile de S. Jean, qui a commencé par le ciel pour descendre sur terre. Vous y trouverez et quand II était et comment II était et ce qu'il était ; ce qu'il avait fait, ce qu'il faisait, et où II était et où II est venu ; comment II est venu, en quel temps II est venu, pour quel motif II est venu. « Au commencement, dit-il, était le Verbe » : vous voyez quand II était ; « et le Verbe était chez Dieu » : vous voyez com-ment II était. Vous voyez encore ce qu'il était : « Et le Verbe, dit-il, était Dieu »? ce qu'il avait fait : « Tout a été fait par Lui »? ce qu'il faisait : « C'était la lumière véritable qui éclaire tout homme à sa venue en ce monde » ? et où II était : « II était dans ce monde » ? où II est venu : « II est venu chez Lui » ? comment II est venu : « Le Verbe s'est fait chair » (Jn, I, 1 sqq.) ? quand il est venu : « Jean Lui rend témoignage en ces termes : C'est Lui de qui j'ai dit : Celui qui vient après moi a été placé devant moi parce qu'il était avant moi » (Jn, I, 30). Pour quel motif II est venu, Jean lui-même l'atteste : « Voici l'Agneau de Dieu, voici celui qui ôte le péché du monde » (Ib., 29). Connaissant donc la double génération et le rôle de chacune, si nous remarquons pour quel motif II est venu : prendre sur Lui les péchés du monde moribond pour abolir la souillure du péché et la mort de tous en Lui-même, qui ne pouvait être vaincu, la suite normale est que maintenant l'évangéliste S. Luc nous enseigne à son tour et nous montre les voies du Seigneur qui grandit selon la chair. Et personne ne doit s'émouvoir si, ayant attri-bué à un dessein profond l'omission de l'enfance de Jean 1, nous justifions la description de l'enfance du Christ ; car il n'appartient pas à tout le monde de dire : « Je me suis rendu faible avec les faibles pour gagner les faibles ; je me suis fait tout à tous » (I Cor., IX, 22) ; et de nul autre on n'a pu dire : « II a été blessé à cause de notre iniquité, rendu faible à cause de nos péchés » (Is., LIII, 5). Il a donc été petit, II a été enfant, pour que vous puissiez, vous, être homme achevé ; II est, Lui, enveloppé de langes, pour que vous soyez, vous, dégagé des liens de la mort ; Lui dans la crèche, pour vous placer sur les autels ; Lui sur terre, pour que vous soyez parmi les étoiles ; Lui n'a pas eu d'autre place dans ce caravansérail, pour que vous ayez plusieurs demeures dans le ciel (Jn, XIV, 2). « Lui qui était riche, est-il dit, s'est fait pauvre à cause de vous, afin que sa pauvreté vous enrichît » (II Cor., VIII, 9). C'est donc mon patrimoine que cette pauvreté, et la fai-blesse du Seigneur est ma force. Il a préféré pour Lui l'in-digence, afin d'être prodigue pour tous. C'est moi que purifient ces pleurs de son enfance vagissante, ce sont mes fautes qu'ont lavées ces larmes. Je suis donc, Seigneur Jésus, plus redevable à vos affronts de ma rédemption qu'à vos oeuvres de ma création. Naître ne m'eût servi de rien sans le profit de la rédemption.
Mais que personne n'emprisonne dans les usages du corps toute la condition de la divinité. Autre est la nature de la chair, autre la gloire de la divinité. A cause de vous l'infirmité, par Lui-même la puissance ; à cause de vous le besoin, par Lui-même l'opulence. Ne calculez pas ce
que vous voyez, mais reconnaissez que vous êtes racheté. Qu'il soit dans les langes, vous le voyez ; vous ne voyez pas qu'il est dans les cieux. Vous entendez les vagisse-ments de l'enfant, vous n'entendez pas les mugissements du b?uf qui reconnaît son Seigneur ; car « le b?uf recon-naît son propriétaire et l'âne la crèche de son maître » (Is., I, 3), je dirai même la créchette, comme l'a écrit le traducteur ; car pour moi il n'y a aucune différence entre les mots, s'il n'y en a pas quant au sens. Si, en effet, l'ora-teur de ceux qui recherchent les fioritures du style n'ad-met pas que la fortune de la Grèce tienne à ce qu'il em-ploie tel ou tel mot, mais pense qu'il faut considérer la chose ; si leurs philosophes mêmes, qui passent des jours entiers en discussions, ont usé de termes peu latins et peu reçus afin d'employer les termes propres, combien plus nous autres devons-nous négliger les mots, considé-rer les mystères, qui assurent la victoire à la pauvreté du style ! car les merveilles des oeuvres divines ont resplendi, sans aucune parure littéraire, par la lumière de leur vé-rité. Car enfin l'ânesse spirituelle n'a pas été nourrie de feintes délices, mais d'un aliment de nature substantielle, par la sainte mangeoire. Voilà le Seigneur, voilà la crèche par laquelle nous fut révélé ce divin mystère : que les Gentils, vivant à la manière des bêtes sans raison dans les étables, seraient rassasiés par l'abondance de l'aliment sacré. Donc l'ânesse, image et modèle des Gentils, a reconnu la crèche de son Seigneur. Aussi dit-elle : « Le Seigneur me nourrit, et rien ne me manquera » (Ps. 22, 1). Sont-ils quelconques, les signes auxquels Dieu se fait reconnaître, le ministère des anges, l'adoration des mages, le témoignage des martyrs ? Il sort du sein mater-nel, mais II resplendit au ciel ; II est couché dans une au-berge d'ici-bas, mais baigné d'une lumière céleste. Une épouse l'a enfanté, mais une vierge l'a conçu ; une épouse l'a conçu, mais une vierge l'a mis au monde.

Matth. II, 1-18.  Les Mages

S. Matthieu, en effet, nous a enseigné un mystère qui n’est pas à négliger, mais que S. Luc, le trouvant déjà raconté tout au long, a cru devoir taire, assez riche, à son avis, s'il revendiquait entre tous la crèche de son Seigneur. Donc ce petit enfant, que le manque de foi vous fait trouver méprisable, des mages venus d'Orient l'ont suivi sur un si long parcours, se prosternent pour l'adorer, l'ap-pellent roi, et reconnaissent qu'il ressuscitera, en tirant de leurs trésors l'or, l'encens et la myrrhe. Quels sont ces présents d'une foi véritable ? L'or est pour le roi, l'encens pour Dieu, la myrrhe pour le mort ; autre, en effet, est l'in-signe de la royauté, autre le sacrifice offert à la puissance divine, autres les honneurs d'un ensevelissement qui, loin de décomposer le corps du mort, le conservera. Nous aussi, qui entendons et lisons ces choses, tirons de nos trésors, mes frères, de semblables présents ; car « nous avons un trésor dans des vases d'argile » (II Cor., IV, 7). Si donc, même en vous, vous ne devez pas considérer ce que vous êtes comme venant de vous, mais du Christ, combien plus dans le Christ devez-vous considérer non ce qui est vôtre mais ce qui est du Christ ! Donc les mages tirent de leurs trésors des présents. Voulez-vous savoir quelle belle récompense ils recueillent ? L'étoile est visible pour eux, mais invisible où est Hérode ; où est le Christ, elle est de nouveau visible et leur montre la voie. Donc cette étoile est la voie ; et la voie, c'est le Christ (Jn, XIV, 6) ; c'est que, dans le mystère de l'In-carnation, le Christ est l'étoile : car « une étoile s'élèvera de Jacob, et un homme surgira d'Israël» (Nombr., XXIV, 17). Aussi bien, où est le Christ, l'étoile est aussi : car II est « l'étoile brillante du matin » (Apoc., XXII, 16) ; c'est donc par sa propre clarté qu'il se signale.
Écoutez un autre enseignement. Par un chemin les mages sont venus, par un autre ils s'en retournent ; car, après avoir vu le Christ, compris le Christ, ils repartent à coup sûr meilleurs qu'ils n'étaient venus. Il y a en fait deux voies, l'une qui mène à la mort, l'autre qui mène au Royaume ; celle-là est celle des pécheurs, qui conduit à Hérode ; celle-ci est le Christ, et par elle on retourne à la patrie : car ici-bas ce n'est qu'un exil passager, ainsi qu'il est écrit : « Mon âme a été longtemps exilée » (Ps., 119, 6). Gardons-nous donc d'Hérode, de celui qui détient pour un temps le pouvoir de ce monde, afin de conquérir une demeure éternelle dans la patrie céleste. Les élus ne sont pas les seuls à qui soient offertes ces récompenses, puisque « le Christ est tout et en tous » (Col., III, 11). Vous le voyez en effet, ce n'est pas en vain que, parmi les Chaldéens, qui passent pour posséder le mieux les secrets des nombres, Abraham a cru en Dieu, ou que les mages, qui se donnent aux artifices de la magie par désir de se rendre favorable la divinité, ont cru à la naissance du Seigneur sur terre ; ce n'est pas en vain, dis-je, mais afin que les peuples ennemis fournissent un témoignage à la sainte religion et un exemple de crainte de Dieu. Ce-pendant qui sont ces mages, sinon, comme une histoire nous l'apprend, des descendants de ce Balaam, qui a pro-phétisé : « Une étoile s'élèvera de Jacob » (Nombr., XXIV, 17) ? Ils sont donc ses héritiers par la foi non moins que par la descendance. Lui a vu l'étoile en esprit, eux l'ont vue de leurs yeux et ont cru. Ils avaient vu une étoile nouvelle qu'on n'avait pas vue depuis la création du monde ; ils avaient vu une créature nouvelle, et ils cherchaient non seulement sur terre, mais encore au ciel, le bienfait de l'homme nouveau, conformément au texte prophétique de Moïse : « Une étoile s'élèvera de Jacob et un homme surgira d'Israël » ; et ils ont reconnu que c'était là l'étoile qui signale l'Homme-Dieu. Ils ont adoré le petit enfant : à coup sûr ils ne l'auraient pas adoré s'ils avaient cru qu'il fût seulement un petit enfant. Le mage donc a compris que c'en était fini de ses artifices ; et vous, ne comprenez-vous pas que vos richesses sont arrivées ? Lui rend hommage à un étranger; vous, ne reconnaissez-vous pas Celui qui était promis ? Lui croit, bien qu'il y perde ; vous, ne songez-vous pas à croire dans votre intérêt ?
Les mages annoncent donc la naissance d'un roi : Hérode se trouble ; il rassemble scribes et princes des prêtres et s'enquiert du lieu où le Christ doit apparaître. Les mages annoncent simplement un roi ; Hérode s'enquiert du Christ : c'est donc Lui qu'il reconnaît être le roi dont il s'enquiert. Enfin, si l'on recherche où II doit naître, c'est signe qu'il était annoncé : on n'aurait pu le rechercher s'il n'eût pas été annoncé. O Juifs insensés ! vous ne croyez pas à la venue de Celui que vous voyez, vous ne croyez pas à la venue de Celui que vous dites devoir venir !
« Informez-moi, dit-il, pour que je vienne l'adorer. » Hérode tend bien un piège, mais il ne conteste pas la divinité de Celui qu'il parle d'adorer. Finalement il fait mettre à mort des enfants : à quel autre qu'à Dieu convenait un tel sacrifice ? Bien que privée de sentiment, l'enfance rend pourtant hommage à ce Dieu pour qui elle est immolée. Nous avons effleuré ces quelques passages de S. Mat-thieu pour mettre en lumière que l'époque de l'enfance n'a pas été dépourvue d'ouvrages de la divinité. Si l'âge de sa chair était incapable d'agir, Dieu, en tout cas, était là, qui employait aux ouvrages de la divinité l'âge de sa chair, qui même faisait veiller dans cette région les pâtres « observant les veilles de la nuit sur leur troupeau ». Voyez les origines de l'Église naissante : le Christ naît, et les pasteurs se mettent à veiller ; par eux les troupeaux des nations, vivant jusque-là la vie des animaux, vont être rassemblés dans le bercail du Seigneur pour n'être pas exposés, dans les ténèbres que répand la nuit, aux incur-sions des fauves spirituels. Et les pasteurs peuvent bien veiller, étant formés par le bon Pasteur. Ainsi le troupeau, c'est le peuple ; la nuit, c'est le monde ; les pasteurs, ce sont les prêtres  A moins que, peut-être, celui-là aussi ne soit pasteur, à qui il est dit : « Soyez vigilant, et affer-missez » (Apoc., III, 2) : car le Seigneur n'a pas seulement institué les évêques pour veiller sur le troupeau, il y a encore destiné les anges .
« Voici qu'un ange du Seigneur se tint devant eux. » Voyez quel soin Dieu prend d'établir la foi. Un ange instruit Marie, un ange Joseph, un ange les bergers. Ce n'est pas assez d'avoir une fois envoyé ; c'est « sur deux et trois témoins que repose toute parole » (Deut., XIX, 5 ; Matth., XVIII, 16).
« Et voici qu'à l'ange se joignit la multitude de la milice céleste, qui louait Dieu et disait : Gloire à Dieu dans les hauteurs, et sur terre paix aux hommes de bonne volonté. »
II est bon que soit mentionnée l'armée des anges, qui suivaient le chef de leur milice (Jos., V, 14). A qui donc les anges pouvaient-ils adresser leur louange, sinon à leur Seigneur, selon qu'il est écrit : « Louez le Seigneur du haut des cieux, louez-le dans les hauteurs, louez-le tous, vous ses anges » (Ps. 148, 1 sqq.). Voilà donc accomplie la prophétie. Le Seigneur est loué du haut des cieux et se montre sur terre, Lui dont S. Marc a dit : « II était avec les bêtes et les anges le servaient » (Mc, I, 13), pour nous faire reconnaître d'une part les marques de sa miséricorde, d'autre part les indices de sa puissance divine. C'est en votre nature qu'il support