SULPICE SÉVÈRE
LETTRES DE SULPICE SÉVÈRE
texte numérisé et mis en page par François-Dominique FOURNIER
LETTRES DE SULPICE SÉVÈREI — AU PRÊTRE EUSÈBE - CONTRE CEUX QUI SONT JALOUX DES VERTUS DE SAINT MARTIN.Hier, beaucoup de moines vinrent me trouver, et, au milieu de nos récits et de nos longs entretiens, on parla de mon petit livre sur la vie de saint Martin ; j’appris avec plaisir que beaucoup le lisaient avec empressement. On m’annonça aussi qu’une personne, inspirée par le malin esprit, avait demandé pourquoi Martin, qui avait ressuscité des morts et arrêté des incendies, s’était trouvé exposé lui-même à périr tristement dans les flammes. Ô le misérable ! (quel qu’il soit), dans ses paroles je reconnais la perfidie des juifs, qui, faisant des reproches au Seigneur sur la croix, disaient : « Il a sauvé les autres, et il ne peut se sauver lui-même. » Vraiment, si ce malheureux eût vécu à cette époque-là, il eût adressé les mêmes outrages au Seigneur, puisqu’il profère de semblables blasphèmes contre l’un de ses saints. Quoi ! Martin ne serait pas puissant, Martin ne serait pas saint, parce qu’il a manqué de périr dans un incendie ! Ô bienheureux Martin ! semblable en tout aux apôtres, même dans les injures qu’il reçoit. En effet, les Gentils voyant Paul mordu par une vipère dirent aussi de lui : « Cet homme doit être un homicide ; il a échappé aux périls de la mer, les destins ne lui permettent pas de vivre. » Mais Paul, secouant la vipère dans le feu, n’en ressent aucun mal. Ces païens croyaient qu’il allait périr sur-le-champ ; mais voyant qu’il n’en était rien, ils changèrent de sentiments et le prirent pour un dieu. Ô le plus misérable des mortels, ces exemples n’auraient-ils pas dû confondre ta perfidie ! et si tu avais été d’abord scandalisé en voyant Martin recevoir les atteintes du feu, tu aurais dû ensuite attribuer à ses mérites et à la puissance de sa foi quel ait conservé au milieu des flammes ! Reconnais ton ignorance, malheureux ; apprends que c’est dans les dangers que la vertu des saints brille avec le plus d’éclat. Je vois Pierre, avec sa foi puissante, marcher sur la mer, malgré la loi de la nature, et se tenir ferme sur les flots mobiles. Mais cet Apôtre des nations, qui fut englouti dans les eaux, d’où il sortit sain et sauf après trois jours et trois nuits, ne me semble pas moins grand ; et je ne sais s’il est plus remarquable d’avoir vécu au fond de la mer, ou d’avoir marché à sa surface. Mais, insensé, tu n’avais donc ni lu ni entendu lire ces faits ? car ce n’est pas sans l’inspiration divine que l’évangéliste a rapporté, cet exemple dans les saintes Écritures ; c’était pour apprendre aux hommes que les naufrages, les morsures de serpents (comme le dit l’Apôtre, qui se glorifie d’avoir souffert la nudité, la faim et les dangers de la part des voleurs), qu’en un mot, tous ces accidents sont communs aux saints, aussi bien qu’aux autres hommes ; mais c’est en les supportant et en en triomphant que la vertu des justes a brillé du plus vif éclat. Car, patients dans les épreuves et toujours invincibles, la victoire qu’ils ont remportée a été d’autant plus éclatante, que leurs souffrances ont été plus violentes. Aussi le fait que l’on cite pour amoindrir la vertu de Martin le couvre-t-il d’honneur et de gloire, puisqu’il est sorti vainqueur d’un accident rempli de péril. D’ailleurs en ne doit pas s’étonner si j’ai omis ce fait dans la vie que j’ai écrite, puisque dans ce livre même j’ai déclaré que je ne raconterais pas toutes ses actions. En effet, si j’eusse entrepris de le faire, j’aurais rempli un immense volume ; ses actions ne sont pas si peu importantes qu’on puisse facilement les raconter toutes. Je ne passerai pourtant pas sous silence le fait dont il est question ici, et je le raconterai dans tous ses détails, tel qu’il s’est passé, afin de ne pas paraître omettre à dessein ce qui peut fournir des objections contre la vertu de nôtre bienheureux. Un jour d’hiver, Martin visitant une paroisse (suivant l’habitude des évêques), les clercs lui préparèrent un logement dans la sacristie, allumèrent un grand feu dans une sorte de fourneau très mince et construit en pierres brutes, puis lui dressèrent un lit, en entassant une grande quantité de paille. Martin s’étant couché eut horreur de la délicatesse de ce lit, à laquelle il n’était pas habitué, car il avait coutume de coucher sur un cilice, étendu sur la terre nue. Mécontent de ce qu’il regardait comme une injure, il repoussa la paille, qui s’accumula par hasard sur le fourneau ; puis, fatigué du voyage, il s’endormit, étendu par terre, suivant son usage. Vers le milieu de la nuit, le feu, étant très ardent, se communiqua à la paille à travers les fentes du fourneau. Martin, réveillé en sursaut, surpris par ce danger subit et imminent, et surtout, comme il le raconta lui-même, par l’instigation du démon, eut recours trop tard à la prière ; car, voulant se précipiter au dehors, et ayant fait de longs efforts pour enlever la barre qui fermait la porte, un feu si violent l’environna, que le vêtement qu’il portait fut consumé. Enfin, rentrant en lui-même, et comprenant que ce n’était pas dans la fuite, mais dans le Seigneur qu’il trouverait du secours, il s’arma du bouclier de la foi et de la prière, et, se remettant tout entier entre les mains de Dieu, il se précipita au milieu des flammes. Alors le feu s’étant éloigné miraculeusement de Martin, celui-ci se mit en prière au milieu d’un cercle de flammes dont il ne ressentait nullement les atteintes. Les moines qui étaient au dehors, entendant le bruit et les pétillements de la flamme, enfoncent les portes, écartent les flammes, et en retirent Martin, qu’ils croyaient déjà entièrement consumé. Du reste, Dieu m’en est témoin, Martin lui-même me racontait et avouait en gémissant, que c’était par un artifice diabolique, qu’à l’instant de son réveil il n’avait pas eu la pensée de repousser le danger par la foi et la prière ; qu’enfin il avait senti l’ardeur des flammes jusqu’au moment où, rempli de frayeur, il s’était précipité vers la porte ; mais qu’aussitôt qu’il avait eu recours au signe de la croix et aux armes puissantes de la prière, les flammes s’étaient retirées, et qu’après lui avoir fait sentir leurs cruelles atteintes, elles s’étaient ensuite transformées en une douce rosée. Que celui qui lira ces lignes comprenne que si ce danger a été pour Martin une tentation, il a été aussi une épreuve de Dieu. II — AU DIACRE AURÉLIUS - DE LA MORT ET DE L’APPARITION DU BIENHEUREUX MARTIN
III — À BASSULA, SA BELLE-MÈRE - COMMENT LE BIENHEUREUX MARTIN QUITTA CETTE VIE POUR L’ÉTERNITÉ.....Martin
connut l’heure de sa mort longtemps d’avance, et annonça à ses frères
que la dissolution de son corps était proche. Il eut à cette époque
un motif pour aller visiter la paroisse de Cande[i]
; car, désirant rétablir la concorde parmi les clercs de cette église
qui étaient divisés, quoiqu’il sût que sa fin approchait, il ne
balança pas à entreprendre ce voyage. Il pensait qu’il couronnerait
dignement ses travaux s’il rétablissait la paix dans cette église
avant de mourir. Étant donc parti, accompagné, suivant son usage,
d’une troupe nombreuse de pieux disciples, il vit sur le fleuve des
plongeons poursuivre des poissons, et exciter sans cesse leur
gloutonnerie par de nouvelles captures : « Voici, dit-il, une image des
démons, qui dressent des embûches aux imprudents, les surprennent et
les dévorent, sans pouvoir se rassasier. » Alors Martin, avec toute la
puissance de sa parole, commanda aux oiseaux de s’éloigner du fleuve
et de se retirer dans des régions arides et désertes, employant contre
eux le même pouvoir dont il usait souvent contre les démons. À
l’instant tous ces oiseaux se rassemblent, et, quittant le fleuve, se
dirigent vers les montagnes et les forêts, à la grande admiration de
tous les spectateurs, qui voyaient Martin exercer son pouvoir, même sur
les oiseaux. Étant arrivé à l’église de Cande, il y demeura
quelque temps, et, après avoir rétabli la concorde parmi les clercs,
il songeait déjà à retourner dans sa solitude, lorsque ses forces
l’abandonnèrent ; il réunit alors ses disciples et leur annonça que
sa mort était proche. Une profonde douleur s’empare aussitôt de tous
les cœurs ; tous s’écrient en gémissant : « Ô tendre père !
pourquoi nous abandonner et nous laisser dans la désolation ? des
loups avides de carnage se jetteront sur votre troupeau ; si le pasteur
est frappé, qui pourra le défendre ? Nous savons bien que vous
souhaitez ardemment de posséder Jésus-Christ ; mais votre récompense
est assurée, et elle ne sera pas moins grande pour être retardée ;
ayez pitié de nous que vous allez laisser seuls. » Martin, touché
de leurs larmes, et brûlant de cette tendre charité qu’il puisait
dans les entrailles de son divin Maître, se mit aussi à pleurer. Puis,
s’adressant au Seigneur : « Seigneur, s’écria-t-il, si je
suis encore nécessaire à votre peuple, je ne refuse pas le travail :
que votre volonté soit faite. » Hésitant entre l’espérance du
ciel et l’amour de ses frères, il ne savait ce qu’il devait préférer
; car, s’il désirait ne pas abandonner ses chers disciples, il ne
voulait pourtant pas vivre plus longtemps séparé de Jésus-Christ ;
sacrifiant néanmoins sa propre volonté et ses plus ardents désirs, il
s’abandonnait tout entier entre les mains de Dieu. Ne semblait-il pas
lui dire : Seigneur, j’ai livré de rudes combats sur la terre
n’est-il donc pas temps que je jouisse du repos ? Si pourtant
vous me commandez de combattre encore devant le camp d’Israël pour la
défense de votre peuple ; je ne vous refuserai pas ; non, mon grand âge
ne m’arrêtera pas, je remplirai mon devoir avec zèle ; je combattrai
sous vos drapeaux aussi longtemps que vous me l’ordonnerez. Le vétéran
qui a blanchi sous les armes soupire pourtant avec impatienté après ce
congé qui doit être la récompense de ses longs travaux. N’importe,
mon courage me fera triompher du poids des années. Et pourtant,
Seigneur, quel bonheur pour moi, si vous daigniez avoir compassion de ma
vieillesse ! Mais que votre volonté s’accomplisse. Si je vais à
vous, ne prendrez-vous pas soin vous-même de ces chers enfants, pour
qui je redoute tant de dangers ? Ô homme admirable, que ni le travail
ni la mort même ne peuvent, vaincre ! qui demeure indifférent,
qui ne craint, ni la mort ni la vie ! Ainsi, malgré l’ardeur de
la fièvre qui le consumait depuis plusieurs jours, il poursuivait l’œuvre
de Dieu avec un zèle infatigable. Il veillait toutes les nuits, et les
passait en prière. Étendu sur sa noble couche, la cendre et le cilice,
il se faisait obéir de ses membres épuisés par l’âge et la
maladie. Ses disciples l’ayant prié de souffrir qu’on mît un peu
de paille sur sa couche : « Non, mes enfants, répondit-il, il ne
convient pas qu’un chrétien meure autrement que sur la cendre et le
cilice ; je serais moi-même coupable de vous laisser un autre exemple. »
Il tenait ses regards et ses mains continuellement élevés vers le
ciel, et ne se lassait point de prier. Un grand nombre de prêtres qui
s’étaient réunis près de lui, le priaient de leur permettre de se
soulager un peu en le changeant de position : « Laissez-moi,
mes frères, répondit-il ; laissez-moi regarder le ciel plutôt que la
terre, afin que mon âme prenne plus facilement son essor vers Dieu. »
À peine eut-il achevé ces mots, qu’il aperçut le démon à ses côtés.
« Que fais-tu ici, bête cruelle ! tu ne trouveras rien en
moi qui t’appartienne : je serai reçu dans le sein d’Abraham. »
Après ces paroles, il expira. Des témoins de sa mort nous ont attesté
qu’en ce moment son visage parut celui d’un ange, et que ses membres
devinrent blancs comme la neige. Aussi s’écrièrent-ils : «
Pourrait- on jamais croire qu’il soit revêtu d’un cilice et couvert
de cendres ? » Car, dans l’état où ils virent alors son corps,
il semblait qu’il jouît déjà de la transformation, glorieuse des
corps ressuscités. Il est impossible de s’imaginer l’innombrable multitude de ceux qui vinent. lui rendre les derniers devoirs. Presque toute la ville de Tours accourut au-devant du saint corps ; tous les habitants des campagnes et des bourgs voisins, et même un grand nombre de personnes des autres villes s’y trouvèrent. Oh ! quelle affliction dans tous les cœurs ! Quels douloureux gémissements faisaient entendre, surtout les moines ! On dit qu’il en vint environ deux mille : c’était la gloire de Martin, les fruits vivants et innombrables de ses saints exemples. Ainsi, le pasteur conduisait-il ses ouailles devant lui, de saintes multitudes pâles de douleur, des troupes nombreuses de moines revêtus de manteaux, des vieillards épuisés par de longs travaux, de jeunes novices de la solitude et du sanctuaire. Apparaissait ensuite le chœur des vierges, que la retenue empêchait de pleurer, et qui dissimulaient par une joie toute sainte la profonde affliction de leurs cœurs : et si la confiance qu’elles avaient dans la sainteté de Martin ne leur permettait pas de paraître tristes, l’amour qu’elles lui portaient leur arrachait cependant quelques gémissements. Car la gloire dont Martin jouissait déjà causait autant de joie, que sa mort qui le ravissait à ses enfants leur causait de douleur. Il fallait pardonner les larmes des uns et partager l’allégresse des autres ; car chacun, en pleurant pour soi-même, devait en même temps se réjouir pour lui. Cette foule immense accompagna donc le corps du bienheureux jusqu’au lieu de sa sépulture en chantant de saints cantiques. Qu’on se représente, si l’on veut, une pompe de la terre ; je ne dirai pas une cérémonie funèbre ; mais la pompe fastueuse d’un triomphe. Où trouverez-vous rien de comparable aux funérailles de Martin ? Que des héros vainqueurs s’avancent montés sur des chars de triomphe, précédés d’hommes enchaînés et suivis de leurs prisonniers : le corps de Martin est suivi de tous ceux qui, sous sa conduite, ont vaincu le monde. Pour les premiers, les peuples en démence font entendre des applaudissements et des cris confus : en l’honneur de Martin, les airs retentissent du chant des psaumes et des cantiques sacrés. Ceux-là, après leurs triomphes, sont précipités dans les gouffres de l’enfer ; Martin, rayonnant d’une joie céleste, est reçu dans le sein d’Abraham. Martin, si pauvre en ce monde, menant une vie si simple, entre riche dans le ciel, d’où, je l’espère, il veille sur nous, sur moi qui écris ces lignes, sur vous qui les lisez. |