XVII
RÉPONSE À LA SECONDE
OBJECTION
VINCENT :
Mon oncle, vous avez bien démoli mes arguments, et votre tir fut si efficace
que vous avez même réussi à éloigner du but certaines de mes flèches. Je serai
bien content de les ramasser maintenant. Mais il me semble que je puis laisser
la seconde, à l'endroit où elle s'est plantée. Car si vous dites vrai quand
vous affirmez que toute espèce de tribulation est profitable, je ne vois
vraiment pas pourquoi nous prierions pour nous la voir retirer à nous ou à quelque
ami.
ANTOINE :
La tribulation me paraît si profitable, si bienfaisante, que je douterais comme
vous qu'il fût utile à quiconque de prier pour s'en voir délivrer, si Dieu ne
nous avait enseigné l'une et l'autre chose.
Il
nous apprend à supporter patiemment notre douleur, mais aussi à lutter contre
elle et à nous efforcer de nous en débarrasser. Puisque c'est Dieu lui-même qui
nous donne ces deux leçons contradictoires, je ne me casserai pas la tête à
essayer de comprendre ses raisons.
S'il
nous envoie une famine, il veut que nous la supportions patiemment, mais si, au
cours de cette disette, nous trouvons de la viande, il veut que nous la
mangions. S'il nous envoie la peste, il veut que nous la supportions avec
patience, pourtant il veut que nous nous fassions soigner, que nous nous
efforcions de guérir. Ces attitudes nous sont toutes deux prescrites par Dieu à
maints endroits de l'Écriture. Jeûner vaut mieux que manger et fait plus grand
plaisir à Dieu. Pourtant, il veut que nous mangions. Mieux vaut prier que
boire, pourtant Dieu veut que nous buvions. Il préfère nous voir veiller plutôt
que dormir, il veut pourtant que nous dormions. Dieu nous a donné un corps et
désire que nous le conservions jusqu'à ce qu'il décide de nous rappeler à lui.
Nous
ne savons pas quelle dose de douleur nous pouvons supporter sans nuire à notre
corps et peut-être aussi à notre âme. L'Apôtre, après avoir ordonné aux
Corinthiens de laisser au démon l'abominable fornicateur qui avait pour
maîtresse la femme de son propre père, leur recommanda quand il eut subi le
châtiment de son péché, de le recevoir de nouveau et de le consoler « de
crainte qu'il n'étouffe dans son immense douleur » (1 Cor., 5). Quand Dieu
envoie la tempête, il veut que les marins courent à leur poste et fassent leur
possible pour se sauver du naufrage.
Il
désire que nous agissions envers les autres comme envers nous-mêmes, que nous
ayons pitié les uns des autres, que nous ne soyons pas sine affectione et l'Apôtre reproche à certains de ses
fidèles leur froideur et leur indifférence. Nous devrions même avoir pitié de
ceux que nous sommes amenés à faire souffrir en raison de quelque nécessité.
Quiconque prétend qu'en vertu de la considération qu'il a pour l'âme de son
voisin, il veut ignorer les peines corporelles de celui-ci, devrait se
remémorer les paroles de saint Jean : « Qui n'aime pas son prochain
(que pourtant il peut voir) n'a pour Dieu (qu'il ne peut voir) qu'un amour bien
tiède » (1 Jn., 4, 20). Ainsi, celui qui reste indifférent aux peines
matérielles n'a que peu de pitié (quoiqu'il dise) pour les peines spirituelles.
Parfois,
Dieu nous envoie des épreuves parce qu'il veut nous voir prier pour implorer
son assistance. L'Écriture raconte que quand saint Pierre était en prison, tous
les chrétiens se sont mis à prier sans interruption et que devant la ferveur de
leurs prières, Dieu le délivra miraculeusement.
Les
disciples dans la tempête eurent peur de se noyer. Ils invoquèrent le Christ :
« Seigneur, sauvez-nous, nous périssons » (Mt., 8, 25 ; Le., 8, 24).
Entendant leur prière, il mit fin tout aussitôt à la tempête.
Et
maintenant encore, nous voyons souvent Dieu accorder son aide à ceux qui sont
en danger. Quand nous sommes en pleine prospérité, nous oublions le Seigneur ;
alors dans sa bonté, il nous envoie un chagrin ou une maladie pour nous forcer
à nous tourner vers lui, à l'appeler pour qu'il vienne nous soulager. Quand
nous avons appris à le connaître et à le prier, nous avons une chance de
pénétrer plus avant dans grâce.