
LIVRE II
DU
DIALOGUE DU RÉCONFORT
DANS LES TRIBULATIONS
VINCENT :
Vos gens me disent, cher oncle, que depuis ma dernière visite, vous avez goûté
un bon repos, Dieu merci !, et que vous vous sentez mieux. Je suis heureux
de l'apprendre.
Après
notre dernier entretien, je m'en suis voulu d'avoir eu si peu de considération
pour votre santé. On m'avait bien assuré qu'elle s'était quelque peu améliorée,
autrement jamais je n'aurais voulu vous imposer la fatigue d'une aussi longue
discussion. En vous quittant, j'ai pensé à la tension d'esprit que je vous
avais imposée, vous forçant à me parler de sujets rébarbatifs et ardus comme la
maladie, la misère, l'épreuve, la tribulation. Je m'en suis voulu d'avoir eu
aussi peu d'égard pour votre santé. Je ne fus pleinement rassuré qu'en
apprenant que vous vous sentiez mieux. J'en remercie le Seigneur, car le
moindre accroc serait dangereux, à votre âge.
ANTOINE :
Non, cher neveu, parler ne me fait pas de mal. Un vieillard un peu fantasque
est souvent aussi bavard qu'une femme. Les poètes ont raison de dire que le
bonheur des vieillards est de s'asseoir bien confortablement au chaud, avec, à
portée de la main, une boisson, une pomme cuite, et de bavarder en buvant et en
mangeant !
Notre
conversation ne fut en rien déplaisante, elle me fit du bien. Si nous mîmes en
commun nos chagrins, nos épreuves, ce fut avant tout pour en tirer consolation
et réconfort. Je suis heureux que vous soyez revenu pour achever cette
discussion.
VINCENT :
En vérité, elle me fit grand bien, et tous ces bons conseils que vous m'avez
donnés, toutes ces paroles si encourageantes, je les ai répétés autour de moi
et j'en ai fait profiter nos amis. Me voici revenu pour continuer, et je suis
tout heureux de vous trouver si dispos. Mais, je vous en prie, mon oncle, si,
dans la joie que me cause votre conversation, je m'oublie jusqu'à vous imposer
de la fatigue, dites-le moi. Et quand vous désirerez me voir prendre congé,
renvoyez-moi : je reviendrai à un autre moment.
ANTOINE :
Après notre entretien, je me sentis, je vous l'avoue, un peu fatigué ; car
parler longtemps sans interruption finit, à la longue, par lasser un homme
affaibli. Je regrettai d'avoir tant parlé et que notre conversation fût plutôt
un long monologue. Nous aurions dû mieux répartir les rôles et faire comme les
savants qui exposent leurs idées dans des dialogues entre personnages
imaginaires. Mais là, je suis seul coupable.
Entre
vous et moi, tout s'est passé comme entre une certaine nonne et son frère. La
dame, de haute vertu, était entrée dans un ordre cloîtré, très sévère. Elle y
était restée longtemps sans voir son frère, homme également vertueux, qui avait
obtenu, dans une université, le titre de docteur en théologie. Quand il revint
chez lui, il alla rendre visite à sa sœur, tout heureux de la savoir dame de si
grand renom. Elle vint à la grille, comme on dit, c'est-à-dire au parloir et
après s'être pieusement salués de part et d'autre comme il est d'usage en ces
endroits, ils se touchèrent le bout des doigts, car on ne se serre pas la main
à travers une grille. Alors la dame se lança dans un sermon sur la misère du
monde, la fragilité de la chair, les ruses du malin, et donna à son frère force
bons conseils (quoiqu'à vrai dire un peu longs) sur la prudence à observer
pendant la vie, sur la façon de mortifier la chair et de sauver son âme. Après
quoi, elle se mit à lui faire des reproches :
—
Vraiment, mon frère, je m'étonne que vous, qui avez passé tant de temps à
étudier, et êtes si savant en tout ce qui concerne Dieu, ne trouviez rien à me
dire, à moi votre sœur ignorante, que vous avez si rarement l'occasion de
rencontrer. Je ne doute pas que vous sachiez parler doctement.
—
En vérité, ma sœur, avec vous c'est impossible, car vous n'avez cessé de parler
pour nous deux.
Je
me souviens, mon neveu, que lors de notre dernier entretien je ne vous laissai
guère ouvrir la bouche. J'en userai autrement cette fois, et vous parlerez la
moitié du temps.
VINCENT :
Vous m'avez raconté une bien plaisante anecdote, mon cher oncle !
Mais
si vous me demandez de parler la moitié du temps, vous ne ressemblez pas à une
de vos cousines, je ne vous dis pas laquelle, vous le devinerez. Son mari
appréciait énormément la compagnie d'un voisin, à tel point qu'il s'absentait
souvent de chez lui. Un jour qu'ils dînaient tous trois, la femme reprocha
gaiement au voisin d'attirer son mari loin du foyer conjugal.
—
Eh bien ! faites comme moi, madame, il ne s'éloignera jamais de vous.
—
Et que faites-vous donc ? dit-elle.
—
Eh bien ! voilà : votre mari aime parler et,
quand il est avec moi, je le laisse jaser tout son saoul.
—
Oh ! dit-elle, je préfère encore qu'il soit en votre compagnie, plutôt que
de lui céder chez nous la moitié du temps pour bavarder !...
ANTOINE :
Ça, neveu, je devine de qui il s'agit. Je voudrais qu'aucune femme ne fût plus
bavarde que celle-là !
VINCENT :
Elle n'est pas seulement pleine de bonne humeur, elle est bonne.
Mais
il ne m'a pas semblé parler si peu, au contraire, j'étais confus de vous poser
tant de questions que j'aurais parfaitement pu taire, vos réponses me l'ont
bien fait comprendre. Mais maintenant, puisque vous m'y invitez, je parlerai
sans crainte.