X
DE LA FLATTERIE
Il
y en a qui sont poussés à cette folie de la vanité par des gens qu'ils
entretiennent pour leurs flatteries.
Ils
seraient vexés si l'un d'eux, sans aller jusqu'à dire la vérité, montrait de la
tiédeur dans ses louanges.
VINCENT :
Vous dites vrai, mon oncle. Il m'est arrivé, il n'y a pas longtemps, une
aventure que je veux vous conter. Elle montre à quel point vous avez raison.
ANTOINE :
Dites, mon neveu, je vous en prie.
VINCENT :
Quand j'étais en Allemagne, je fus l'hôte d'un grand prélat qui était par
surcroît l'un des hommes les plus riches du pays. Vraiment, celui qui peut
dépenser autant que lui est considéré comme très riche dans toute la
chrétienté. Mais il était glorieux au delà de toute mesure, et c'était pitié,
car cela lui faisait gâter bien des dons qu'il avait reçus de Dieu. Jamais il
ne se lassait d'entendre ses propres louanges.
Il
arriva qu'un jour, il fit un sermon devant un grand auditoire. Il était si
content de la manière dont il l'avait dit qu'il fut sur des charbons ardents
jusqu'à ce qu'il pût enfin demander à ses commensaux, ce qu'ils en pensaient.
Il réfléchit un moment, pour trouver une manière élégante d'introduire la
question. Finalement, n'en trouvant pas de meilleure, il nous demanda carrément
notre avis. Nous étions assis aux deux bouts de la table, le milieu lui étant
exclusivement réservé. À partir de ce moment chacun s'absorba si profondément
dans la recherche d'un compliment bien tourné qu'il en oublia de manger. Il eût
été honteux de ne faire qu'une plate louange. Nous commençâmes par le plus
éloigné, nous procédions par ordre comme s'il se fût agi d'une délibération
solennelle ayant pour objet le bien public. Quand ce fut mon tour, je ne dis
pas cela pour me vanter, mon oncle, il me sembla m'en acquitter fort bien !
J'étais fier de moi et de l'aisance que je mis à m'exprimer dans la langue
allemande qui m'est peu familière, car je mis ma coquetterie à refuser la
facilité, qui eût été de m'exprimer en latin. J'espérais être apprécié plus
encore par le fait que celui qui devait parler après moi était un prêtre
ignorant ne sachant pas un mot de latin. Mais ce rusé renard était si rompu aux
exercices de cour qu'il me surpassa et de beaucoup. Je vis à quel degré de
perfection dans la flatterie un esprit retors pouvait arriver, en se tendant
uniquement vers ce but. Mais je me promis bien que si nous nous trouvions
réunis à cette table, lui et moi, et que nous devions de nouveau rivaliser dans
la flatterie, j'userais du latin pour qu'il ne puisse plus se mesurer avec moi.
Je veux bien me laisser distancer par un cheval, non par un âne.
Mais,
mon oncle, écoutez ce qui arriva. Celui qui avait la place d'honneur et qui
devait parler le dernier était le détenteur d'un grand bénéfice, et il était
versé dans les lois de l'Église. Il fallait voir avec quelle application il
suivait les paroles de chacun. Il me semble que mieux on parlait, plus il était
ennuyé, car il pensait à la difficulté qu'il aurait à parler mieux encore. Il
faisait de tels efforts qu'il en était en sueur et devait de temps à autre
s'éponger le visage. Mais celui qui parla avant lui ne laissa pas un mot sensé
à sa disposition.
ANTOINE :
Pauvre homme ! L'un d'entre vous aurait dû lui venir en aide !
VINCENT :
Il n'en eut pas besoin, mon oncle, car il trouva le moyen de nous surpasser
tous.
ANTOINE :
Que dit-il ?
VINCENT :
Par Notre-Dame, il ne prononça pas un mot. Pline raconte que lorsque le peintre
Apelle peignit le sacrifice d'Iphigénie, il voulut rendre la tristesse sur tous
les visages des chefs grecs. Il laissa, pour le peindre en dernier, Agamemnon,
père d'Iphigénie, parce qu'il voulait qu'il fût plus douloureux que tous les
autres. Quand il en arriva à peindre ce visage paternel, il avait dépensé tant
de talent pour les autres qu'il ne savait plus comment s'y prendre. Alors il
eut recours à un artifice, il le peignit, la face enfouie dans un voile. Eh
bien ! notre flatteur fit en quelque sorte la
même chose. Quand il vit qu'il ne pouvait plus surpasser les autres, il se tut ;
mais son silence exprimait le ravissement céleste où l'avait plongé l'éloquence
du prélat ; avec un « Oh ! » du fond du cœur, il étendit
les deux mains, leva les yeux au ciel et versa des larmes.
ANTOINE :
En vérité, il joua son rôle admirablement. Mais cette oraison du prélat
valait-elle tant de louanges ? Vous l'avez entendue, je le vois bien. Vous
ne voudriez pas, je suppose, faire comme le sénateur aveugle que Juvénal décrit
avec humour. Il s'agit d'un des flatteurs de l'empereur Tibère. Avec ses
collègues, il admirait un gros poisson que l'empereur leur avait envoyé pour le
leur montrer. Ce sénateur aveugle, Montanus, faisait chorus avec les plus
admiratifs. Il dit bien des choses en vue de dépeindre les beautés de ce
poisson, mais il le croyait à sa gauche alors qu'il était à droite. Mais vous,
vous n'auriez pas accepté de louer le discours si vous ne l'aviez pas entendu ?
VINCENT :
Je l'ai entendu, mon oncle, et il n'était pas sans mérite. Pourtant, il ne
valait pas tant de louanges, pas la moitié. Mais je puis vous assurer qu'eût-il
été le plus médiocre que jamais on prononça, les louanges eussent été tout
aussi excessives, car ceux qui les ont formulées ne se souciaient pas de savoir
si la chose le méritait, mais de quelle flatterie ils pouvaient bien encenser Sa
Grâce.
ANTOINE :
De tels flatteurs rendent les gens fous, comme le dit Térence. Leurs supérieurs
ont bien des raisons de leur en vouloir.
VINCENT :
Dieu leur en veut, mais non leurs supérieurs, puisque c'est pour entendre leurs
flatteries qu'ils entretiennent ces flatteurs. Car ceux qui sont vaniteux,
qu'ils soient nobles ou non, préfèrent les louanges aux conseils. Ils ont beau
demander qu'on leur dise la vérité, on leur plaira plus en leur servant de
jolies fadaises qu'en disant la vérité.
Ils
sont comme cet ami de Martial qui lui avait écrit pour lui demander son avis
sur des vers qu'il avait faits, le priant de dire l'exacte vérité. Dans une
épigramme, Martial répondit :
« Tu me demandes la vérité ?
Je vais te dire la vérité :
Tu n'aimeras pas la vérité. »
Le
prélat dont je vous ai parlé avait écrit un traité qui devait servir à une
alliance entre ce pays et celui d'un grand prince. Il pensait avoir composé son
traité si sagement que le monde entier l'approuverait. Là-dessus, assoiffé de
louanges, il demanda l'avis d'un de ses amis, expert en ces matières car il
avait été à diverses reprises ambassadeur dans ce pays et avait lui-même
composé des traités. Le prélat lui remit donc le texte du traité et lui demanda
ce qu'il en pensait : « Mais, je vous en prie, dites-moi la vérité. »
L'ami se fiant à ce désir parla d'une erreur qu'il voyait dans ce traité. Le
prélat s'écria : « Par la messe, vous n'êtes qu'un idiot ! »
L'autre me confia par la suite qu'il ne serait plus jamais sincère avec ce
prélat.
ANTOINE :
Cela se comprend, mon cher neveu, c'est ainsi que des gens en arrivent à ce que
tout le monde se moque d'eux. S'ils veulent la vérité, qu'ils accordent leur
estime à ceux qui disent la vérité, et n'écoutent pas les flatteurs ! Le
roi Ladislas, Dieu ait son âme, agissait ainsi avec ses serviteurs. Quand l'un
d'entre eux louait un de ses actes, une de ses qualités, il ne disait rien s'il
voyait qu'il était sincère. Mais s'il s'apercevait qu'il y mêlait quelque
esprit de flatterie, le roi répondait sèchement : « Je vous en prie,
mon ami, quand vous récitez à ma table la prière qui commence par Gloria Patri,
louange à Notre Père, n'omettez pas, je vous prie, d'ajouter tout aussitôt la
deuxième partie de cette oraison : « ainsi qu'il en a été de tout
temps et qu'il en sera toujours (1). »
Ne me portez pas aux nues avec des mensonges, car je n'aime pas cela. »
Si
on en usait ainsi avec les flatteurs, il y en aurait moins.
J'estime
juste qu'on approuve chez les autres ce qu'on trouve digne de louanges, mais à
condition de rester dans les limites de la vérité, cela encourage. Les hommes
sont semblables à des enfants, la louange les fait
avancer.
Certes,
mieux vaudrait agir bien sans en espérer nul éloge. Mais celui qui ne peut
trouver en son cœur de parole pour louer la bonne action d'un autre est un
envieux, ou alors il est apathique et maussade. Au surplus, celui qui se
complaît dans la louange des autres n'est qu'un sot. Le souffle de toute une
foule disant sa louange ne servirait même pas à atténuer la douleur d'une
légère brûlure qu'il aurait au doigt.
(1)
C'est-à-dire : lorsque vous direz devant moi : Notre père, le roi
Ladislas est grand, il doit être bien entendu que vous pensez : ses
prédécesseurs l'étaient aussi.