I
IL FAUT S'AFFERMIR PAR DE
BONNES RÉSOLUTIONS
VINCENT :
Soyez béni, mon oncle, pour ce bon conseil. J'ai toutefois entendu un homme
sage et cultivé, soutenir que ce serait folie, de prétendre prévoir notre
comportement en de telles circonstances, que ce serait doubler le risque de
succomber à la lâcheté. Celui qui prend de telles résolutions pourrait répondre
lui-même qu'il est prêt à subir une mort cruelle plutôt tôt que d'abandonner sa
foi, et ensuite choir dans le péché de saint Pierre, qui avait fait une
promesse téméraire et est ensuite tombé si bas. Il se pourrait aussi que,
sous-estimant son propre courage, on se dise incapable de souffrir et prêt à
renier Dieu, ce qui serait pécher gravement et peut-être inutilement, car le
danger ne se présentera peut-être pas. Il serait donc plus sage, comme le
soutient cet homme, de ne jamais s'attarder à ces sortes de pensées.
ANTOINE :
Je veux bien croire, mon cher neveu, que vous ayez entendu parler de la sorte.
J'ai lu à peu près la même opinion, écrite de la main d'un savant docteur qui
était par surcroît un homme très bon ; mais pourtant, même si je trouvais
d'autres écrits semblables signés par des hommes tout aussi savants et bons, je
ne craindrais pas de conseiller le contraire à mes amis.
Si
saint Pierre a répondu au Christ qu'il préférait mourir plutôt que de
l'abandonner, et s'est ainsi surestimé, je ne vois pourtant pas en quoi cela
peut déplaire grandement à Dieu. Saint Pierre s'est vanté, mais là n'est pas
son péché : son péché, c'est de n'avoir pas agi comme il avait dit qu'il
le ferait. Celui qui actuellement formerait ce projet pourrait très bien ne pas
courir le risque d'y manquer, puisqu'il n'y a même pas un chrétien sur dix
mille qui sera placé devant le problème. Conserver toute la vie cette bonne
résolution, ne me paraît pas plus néfaste que la promesse que se ferait un
gueux de distribuer, si jamais il devenait riche, une grande partie de sa
fortune aux œuvres charitables. Le danger est plutôt que le chrétien se dise
prêt à abandonner le Christ, au moins en surface, tout en se promettant de lui
rester fidèle au fond, plutôt que de subir une mort cruelle. Cette pensée même
est un péché mortel, et il ne l'aurait pas commis s'il ne s'était pas posé la
question. Mais celui qui se fait à soi-même une telle réponse n'a qu'une foi
faible et froide et cette question qu'il se pose à lui-même ou qu'un autre lui
pose, lui permettra de se mieux connaître, lui fera toucher du doigt la
nécessité de prier pour obtenir la grâce de se fortifier dans la foi.
D'ailleurs,
conseiller à quelqu'un de ne jamais penser à cela me paraît aussi stupide que
ce remède-ci contre les maux de dents : « Vous faites trois fois le
tour d'un cimetière sans penser à un goupillon ». Donner à quelqu'un ce
conseil, c'est lui mettre en tête l'image du goupillon et, dès lors, il lui
devient à peu près impossible de s'en débarrasser.
Bien
peu nombreux sont ceux à qui on ne posera pas la question de savoir s'ils sont
prêts à mourir pour le Christ, et ceux à qui on la posera, seront bien obligés
d'y réfléchir.
Enfin,
le Christ a parlé souvent et clairement de ce devoir des chrétiens de confesser
leur foi, même sous la menace de la mort : cela implique d'avoir toujours
en tête l'idée que si le cas se présentait, nous serions prêts, avec l'aide de
Dieu, à témoigner. Il me semble donc nécessaire que tous les chrétiens y
pensent continuellement. S'il leur arrive de défaillir devant les tableaux que
leur offre leur imagination, qu'ils se souviennent alors des souffrances que le
Christ a subies pour eux et prient de tout leur cœur que Dieu leur donne, si
besoin est, la force de résister. Ainsi, par l'exercice de la méditation, ils
persévéreront et se fortifieront dans l'idée de la résistance tout en se disant
qu'il ne faut jamais être trop sûr de ne pas tomber.
Il
me semble que tous les prêtres devraient parler de cette fermeté nécessaire à
leurs paroissiens, tous les parents à leurs enfants, depuis le plus jeune âge,
et les amener progressivement à méditer sur ce sujet. Alors Dieu, dans sa
bonté, enverra le Saint-Esprit et les fortifiera, si bien que tous les démons
de l'enfer ne pourront le chasser de leur cœur.
VINCENT
Par ma foi, mon oncle, voici qui est bien dit !
ANTOINE :
Je le dis comme je le pense. Bien des gens habitent des contrées où ils ne
risquent pas d'être mis à l'épreuve, mais il y en a qui se croyaient en
sécurité et qui soudain sont mis devant le problème, soit pour la Foi soit pour
la Justice (qui vont presque de pair). Mais pour vous, pour moi, pour nos amis,
la question n'est pas là : il est manifeste que nous subirons bientôt
cette épreuve et que nous aurions dû nous y préparer depuis longtemps.
VINCENT :
Vous dites vrai, mon oncle, et je regrette que cela ne me soit pas venu plus
tôt à l'esprit, mais mieux vaut tard que jamais et j'ai confiance que Dieu nous
donnera du répit. Mais je vous en prie, mon cher oncle, continuez à me
prodiguer vos bons conseils.
ANTOINE :
Bien volontiers, mon cher neveu ; il ne nous reste plus qu'à traiter de la
quatrième tentation.