XXIV
DE LA MORT PÉNIBLE QU'IL
FAUT SUBIR À CAUSE DE LA PERSÉCUTION DES TURCS
VINCENT :
Mon oncle, en ce qui concerne la honte, vous m'avez bien convaincu, et tout
homme raisonnable sera satisfait, je le suppose, par vos arguments.
Mais,
en vérité, c'est de la souffrance corporelle que nous avons peur. Car je vois
bien maintenant qu'il est très possible de se raisonner et de maîtriser la
honte. Il est un proverbe très répandu dans presque tous les pays, qui dit que « la
honte dépend de l'idée qu'on s'en fait ». Mais de par Dieu, mon oncle,
toute la sagesse du monde ne peut changer la nature de la douleur physique, ni
faire qu'elle ne soit plus pénible.
ANTOINE :
Il est vrai, mon neveu, que l'homme le plus sage ne peut changer la nature de
la douleur de façon à ne pas la sentir, car à moins d'être ressentie, la
douleur n'est plus de la douleur. Un homme ne sentira même pas qu'on lui
arrache la jambe à hauteur du genou si une demi-heure avant, on lui a coupé la
tête. Mais un homme raisonnable ne refusera pas la souffrance s'il doit pâtir
de ce refus. Il serait déraisonnable de s'y jeter sans motif, mais quand il y
voit des raisons valables, quand il doit y trouver un grand profit ou éviter de
grandes pertes, l'homme peut supporter vaillamment cette épreuve.
Et
on y parvient même quand la raison n'a pas le puissant soutien de la foi.
Avaler une potion amère est très désagréable, subir un coup de lancette est
très douloureux ; quand ces choses doivent être administrées à un enfant
ou à une personne puérile, ils préfèrent laisser s'aggraver le mal jusqu'à ce
qu'il devienne incurable plutôt que de se soigner à temps, et ceci par
faiblesse ou par manque de discernement. Mais un sage, sans désirer plus qu'un
autre souffrir sans raison, voyant quel bien il peut retirer de la souffrance,
quel mal il subira s'il la refuse, l'accepte volontiers.
Si
la raison suffit à elle seule à faire accepter la souffrance pour obtenir un
bien humain, ou pour éviter une peine humaine (la peine acceptée étant parfois
plus forte quoique plus brève que celle qu'on veut éviter) pourquoi la raison
s'appuyant à une foi solide, et trouvant le secours de la grâce de Dieu ne
serait-elle pas tout aussi capable de nous donner le même courage ?
Pourquoi, aidée par de longues méditations, n'enracinerait-elle pas en nous la
résolution de souffrir une mort pénible ici-bas pour gagner la vie éternelle au
ciel et éviter la mort terrible de l'enfer ? Il ne faut pas oublier que la
grâce de Dieu peut nous aider ; elle est indubitablement parmi les gens de
bonne volonté qui se réunissent au nom du Seigneur : « Quand deux ou
trois sont réunis en mon nom, je suis au milieu d'eux » (Mt., 18, 20).
VINCENT :
Mon oncle, si nous continuons à considérer la foi comme essentielle à tout
réconfort, je ne puis trouver aucun argument pour réfuter ce que vous venez de
dire.
Pourtant,
je me souviens d'une fable d'Esope. « Un grand cerf avait fui devant une
petite chienne qui l'avait chassé si longtemps qu'à la fin elle avait perdu sa
trace. Lui, espérait qu'elle avait renoncé. Il rencontra un autre cerf et lui
fit part de son hésitation : devait-il continuer à fuir ou rebrousser
chemin et combattre ? Le deuxième cerf conseille de ne plus fuir, de peur
que la chienne ne le retrouve et qu'à ce moment, épuisé, il n'ait plus la force
de lutter et se fasse tuer. Tandis que s'il se retourne vers elle maintenant,
il ne court aucun danger. « Le chasseur est loin derrière elle, dit-il, et
elle-même n'est qu'une petite bête, vous êtes deux fois comme elle, vous
l'aurez déchirée de vos bois avant même qu'elle vous ait donné dix coups de
dents. » « Par ma foi, dit le premier cerf, votre conseil me plaît,
et il me semble que vous avez raison. Mais je crains que, quand j'entendrai
cette maudite chienne aboyer, le cœur me manquera. Voulez-vous m'accompagner ?
Il me semble qu'à nous deux nous résisterons mieux à cette lice. » L'autre
accepta et les voilà partis. Mais la chienne retrouva bientôt la trace et
arriva avec force aboiements, ce qu'entendant nos deux cerfs prirent la
fuite... »
Il
me semble, mon oncle, que la même chose m'arriverait, à moi et à bien d'autres.
Nous avons beau nous raisonner, prendre la résolution de faire comme vous dites
et même croire fermement que nous agirons de telle ou de telle manière, dès que
nous entendrons les Turcs, ces chiens de l'enfer, aboyer, hurler contre nous,
le cœur nous manquera et nous fuirons.
ANTOINE :
À l'époque dont parle Esope, les cerfs et autres animaux avaient peut-être le
langage et même un certain raisonnement, pourtant jamais ils n'eurent le
pouvoir de se diriger par la raison. En toute bonne foi, mon cher neveu, il me
semble que sans le secours de la grâce, le raisonnement des hommes n'irait
guère plus loin. Mais si nous demandons la grâce, Dieu est toujours prêt à nous
l'accorder ; il est prêt à nous la conserver, à la faire se développer en
nous. C'est pourquoi, Notre-Seigneur nous demande par la bouche du prophète de
ne pas nous conduire comme des bêtes : « Ne soyez pas comme le cheval
ou le mulet, privés d'intelligence » (Ps., 32, 9). Cher neveu, ne doutons
pas que si nous nous appliquons à rassembler notre courage, contre de telles
persécutions, si nous prenons de bonnes résolutions, si nous nous les enfonçons
bien dans le cœur, et ne les arrachons jamais, si nous ne les étouffons pas dans
des vanités humaines, Dieu les fera fructifier en nous, et nous y puiserons la
force nécessaire. De la sorte nous ne serons pas assez lâches pour renier
Notre-Seigneur, perdre notre salut et nous précipiter dans l'enfer éternel, par
crainte d'une mort qui, pour pénible et douloureuse qu'elle soit, n'en est pas
moins momentanée.
VINCENT :
Tout le monde craint la souffrance et répugne à la subir, c'est naturel.
ANTOINE :
C'est vrai et personne ne vous oblige à courir à sa rencontre, Disons donc que
la raison nous invite à souffrir une peine plus courte et moins atroce ici-bas
que celle que nous souffririons en enfer.
VINCENT :
J'ai entendu récemment le raisonnement que vous venez de faire et il me parut
sans réplique. Cependant quelqu'un y répondit de la sorte : un homme qui
persisterait dans sa foi au milieu de cette persécution, qui aurait dû subir
d'affreuses tortures, et qui, en raison de ces tortures, finirait à la longue par
renier Dieu, mourrait avec son péché, et serait damné pour toujours ; tandis
que s'il renonce à la foi, dès le début et seulement en paroles, il s'épargnera
une mort cruelle, et plus tard il pourra demander pardon et l'obtenir par de
bonnes œuvres, et être sauvé, comme le fut saint Pierre.
ANTOINE :
Ce raisonnement est comme une chaise à trois pieds, si branlante qu'il serait
périlleux de s'asseoir dessus. Et ces trois pieds sont : une peur
démesurée, une foi fausse, un espoir fallacieux.
D'abord,
c'est une peur démesurée que conçoit cet homme s'il croit qu'il est dangereux
de confesser sa foi au début, de peur de tomber ensuite dans le reniement à
cause de la violence redoublée des tortures qu'on lui ferait subir, comme si,
se voyant renié par un homme écrasé par la souffrance, Dieu ne lui donnait pas
la grâce de se repentir, comme s'il ne lui pardonnait pas tout comme à celui
qui le renia dès le début et l'aima si peu qu'il préféra le renier plutôt que
de souffrir, si peu que ce soit, pour lui ! Comme si, plus on souffre pour
Dieu, moins on reçoit d'aide de sa part ! Cet argument est stupide, car
Notre-Seigneur a dit : « Ne craignez pas ceux qui peuvent tuer le
corps et ne peuvent rien faire de plus » (Lc., 12, 4-5 ; Mt., 10,
28). Il aurait dit : « Craignez ceux qui peuvent vous faire souffrir
dans votre corps, car ils peuvent, par le tourment d'une mort pénible (à moins
que vous ne me reniiez dès le début pour sauver votre vie et obtenir votre
pardon, par la suite), vous amener à me renier trop tard et ainsi soyez damnés
pour l'éternité. »
Le
second pied de cette chaise bancale est une foi fausse. Car ce n'est pas faire
preuve de vraie foi que de dire à Dieu secrètement qu'on l'aime, qu'on a
confiance en lui, alors qu'en public, au lieu de l'honorer, on flatte ses
ennemis, et on leur fait le plaisir et l'honneur de renier publiquement la
religion de Dieu. C'est ne pas avoir non plus de piété profonde. C'est à Dieu
lui-même qu'on fait cette insulte car, à moins de manquer de foi, on ne peut
ignorer que Notre-Seigneur est partout présent, et qu'il voit parfaitement
qu'on est en train de le bafouer.
Le
troisième pied de la chaise est un espoir trompeur. Car renier Dieu et la foi,
c'est chose que Dieu lui-même a condamnée de sa bouche, sous peine de damnation
éternelle. Et, si Dieu, dans sa bonté, pardonne à bien des gens, il faut dire que
pécher sans vergogne dans l'espoir d'être pardonné, c'est se bercer d'un espoir
fallacieux et pernicieux, cela conduit à la damnation.
Celui
qui, victime d'une subite terreur, tombe malencontreusement dans l'erreur et
ensuite, après avoir travaillé à se racheter, se réconforte dans l'espoir du
pardon de Dieu, celui-là marche vers son salut. Je n'ai certes pas pouvoir
d'écarter la main qui dispense le pardon et je ne voudrais pas le faire. Si je
le pouvais, je prierais plutôt pour l'obtenir, mais il me semble que celui qui
s'encourage à pécher en se disant que le pardon de Dieu suivra sa faute, je
crains bien que celui-là ne manque ce pardon en le demandant de cette façon. Je
ne puis me souvenir d'aucun passage de l'Écriture où il soit dit qu'en un tel cas,
le pécheur soit pardonné et que Dieu par des promesses faites à d'autres
pénitents soit tenu de pardonner à celui-là. Cette présomption, qui se déguise
en espérance, semble se rattacher à l'abominable péché de blasphème contre le
Saint-Esprit, tout comme le désespoir. Notre-Seigneur lui-même a parlé de ce
péché et de l'impossibilité ou du moins de la grande difficulté de lui accorder
le pardon dans le douzième chapitre de saint Matthieu, et le troisième chapitre
de saint Marc, quand il dit que le blasphème contre le Saint-Esprit ne sera
jamais pardonné, ni dans ce monde ni dans l'autre (Mt., 12, 32 ; Mc., 3, 29).
L'homme
dont vous parlez appuie son argumentation en citant l'exemple de saint Pierre,
mais il devrait réfléchir à ceci : quand saint Pierre renia
Notre-Seigneur, il ne le fit pas avec l'espoir d'être ensuite pardonné, ce qui
eut été pécher contre l'espérance, non, il fut vaincu par la peur. Il ne gagna
du reste pas grand'chose à ce reniement, il ne fit
que reculer légèrement ses ennuis comme vous le savez. Il regretta cruellement
ce qu'il avait fait et pleura amèrement. Il sortit le jour de la Pentecôte et
proclama le nom de son Maître ; peu après, il fut jeté en prison, à cause
de cela, et comme il ne cessait d'affirmer sa foi, il fut fouetté, puis
incarcéré de nouveau (Act., 2). Libéré, il reprit de
plus belle, jusqu'à ce qu'enfin, après bien des vicissitudes, il fut crucifié à
Rome et mourut dans de cruelles souffrances (Act.,
5).
Je
pense pouvoir affirmer que celui qui renie Notre-Seigneur et qui ensuite
obtient le pardon n'échappera pas au tourment ici-bas, mais qu'avant
d'atteindre le ciel, il devra payer très cher son absolution.
VINCENT :
Il pourra peut-être l'obtenir par la pénitence, la prière, des œuvres
charitables accomplies dans la foi et la charité.
ANTOINE :
Ce pardon, vous le faites précéder d'un peut-être. De toute manière, il
n'échappera point à la mort, or c'est par crainte de la mort qu'il a renié sa
foi.
VINCENT :
Mais il peut mourir de sa mort naturelle et échapper à une mort violente et de
la sorte il s'épargne une grande souffrance, comme celle qu'entraîne toujours
une mort violente.
ANTOINE :
Il se peut qu'il n'échappe même pas à une mort violente, car il a sans aucun
doute mécontenté Dieu, et Dieu peut le faire mourir d'une autre mort tout aussi
cruelle.
Mais
je vois bien que dans votre esprit, mourir de mort naturelle, c'est mourir
agréablement. Vous me rappelez un homme qui voyageait avec nous dans un bateau.
Quand la mer était mauvaise, il se couchait et était ballotté de-ci de-là, car
c'était son premier voyage en mer. Le pauvre gémissait et désirait mourir :
« Plût à Dieu que je fusse sur terre pour y mourir en paix ». Il
était si incommodé par ces vagues qui le soulevaient, le secouaient de haut en
bas, le roulaient de droite et de gauche, sans lui laisser aucun répit ;
il pensait que ces intolérables malaises l'empêchaient de mourir. Ah ! débarquer et mourir en paix !
VINCENT :
La mort est toujours pénible, mon oncle. Mais la mort naturelle l'est moins
qu'une mort violente.
ANTOINE :
Ma foi, mon neveu, il me semble que la mort qu'on appelle naturelle est bel et
bien « violente », car elle vient chercher sa victime de force, et
contre son gré. Quand vient la mort, chacun voudrait vivre plus longtemps.
Pourtant,
mon cher neveu, je voudrais savoir qui vous a dit que, dans une mort naturelle,
la douleur est si légère ! Pour autant que je sache, ceux qui meurent de
mort naturelle sont emportés par l'une ou l'autre maladie ; si la douleur
qui les cloue au lit pendant une ou deux semaines était concentrée en un seul
instant, il me semble qu'elle serait plus atroce encore que celle d'un homme
qui meurt de mort violente. Ainsi, celui qui meurt de mort naturelle souffre
davantage, mais sa douleur est plus étalée ; bien des gens préfèrent
souffrir plus violemment pour en être plus tôt quittes. Et bien des gens
couchés pendant de longs mois souffrent autant que celui qui périt d'une mort
brutale et est débarrassé de ses souffrances en moins d'une demi-heure.
Pensez-vous que la douleur externe causée par un coup de couteau soit plus
forte qu'une douleur interne, provenant, par exemple, d'un abcès ? Il y a
des gens qui, sur leur lit de douleur, se plaignent de sentir des lames de
couteau dans les fibres de leur cœur, d'autres crient et pensent avoir mille
aiguilles dans la tête, et ceux qui souffrent d'une pleurésie pensent à chaque
fois qu'ils toussent, sentir une épée s'enfoncer dans leur flanc.