CHAPITRE XXI
L’Espérance
1. L'espérance parfaite et véritable,
c'est l'attente certaine du bonheur futur ; cette attente provient de la
grâce de Dieu et de nos mérites précédents ; et il faut ces deux causes à
l'espérance, car la grâce de Dieu ne se conserve que par nos mérites, et les
mérites seuls, sans la grâce, ne sauvent personne. Sans les mérites,
l'espérance n'est plus l'espérance, elle est présomption.
2. Il a la véritable espérance, celui
qui, malgré le fréquent exercice des bonnes œuvres, se confie en la seule bonté
surabondante de Dieu et en la divine libéralité, mais nullement en ses mérites :
sait-il seulement si ses bonnes actions sont agréables à Dieu ? puisque « toutes
nos justices sont pareilles à un vêtement souillé » (Isaïe, ch. 64, v.6).
Celui-là possède l'espérance véritable,
qui offre à Dieu le juste sacrifice, selon cette parole du Psalmiste :
« Offrez des sacrifices de justice, et espérez dans le Seigneur » (Ps.4,
v. 6). Ce juste sacrifice, c'est Notre-Seigneur Jésus-Christ lui-même. Fils
unique de Dieu, à l'autel de la croix, il s'offrit à Dieu son Père, pour les
péchés du monde entier, rançon infiniment supérieure à la dette. Pour racheter
tout le genre humain, dit saint Ambroise (1),
une seule goutte d'un sang si précieux aurait suffi ; mais il l'a répandu
abondamment afin de nous montrer la plénitude de son amour. Et c'est en son
sacrifice que se trouve toute notre espérance avec notre salut, selon la
doctrine de saint Bernard : « J'ai commis de grands péchés ; ma
conscience en est troublée, mais pas totalement, parce que je me souviens des
blessures de mon Seigneur. N'a-t-il pas été « blessé à cause de nos crimes ? »
(Isaïe, ch. 53, v. 5). Y a-t-il quelque chose de si mortel que la mort
du Christ ne puisse détruire ? (2) Que
ce remède si puissant et si efficace me vienne donc à la pensée, et aucune
maladie désormais, si grave soit-elle, ne pourra m'effrayer. Évidemment, il
avait tort, celui qui s'écriait : « Mon crime est trop grand pour que
j'en obtienne le pardon » (Gen., ch. 4, v. 13)... Aussi, ce qui me
manque de mon propre fond, c'est en toute confiance que je vais le prendre au cœur
même de mon Seigneur, parce qu'il s'ouvre par miséricorde, et les ouvertures
par où il se répand ne font pas défaut : il a eu les pieds et les mains percés et le côté ouvert par
la lance ; grâce à ces blessures, il m'est donc possible maintenant de « sucer
le miel du rocher et l'huile qui sort de la pierre la plus dure » (Deutéronome,
ch. 32, v, 13), c'est-à-dire, je puis « goûter et voir combien le
Seigneur est suave » (Ps. 33, v. 9)... Les clous dévoilent son
secret, et le clou qui le transperce me permet de voir la volonté de mon
Seigneur. Et qu'est-ce que je vois à travers ? Mais les clous, mais les
blessures, tout cela crie et proclame que Dieu est dans le Christ « pour
se réconcilier le monde » (IIe lettre aux Cor., ch. 5, v. 19)...
Il nous livre les secrets de son cœur par les blessures de son corps. Ce grand
signe sacré de la miséricorde se manifeste à nos yeux ; et il se révèle « l'intime
de la miséricorde de notre Dieu par quoi le soleil levant nous a visités
d'en-haut » (Luc., ch. 1, v. 78). N'est-ce pas son cœur que ses
blessures mettent à découvert ? Et y a-t-il moyen, ô Seigneur, de faire
paraître plus lumineusement ceci : que vous êtes doux et suave, et d'une
immense, miséricorde ? Personne, en effet, n'a une plus grande pitié que
celui qui donne sa vie pour des condamnés à mort. Aussi, mon mérite, c'est la
miséricorde de mon Seigneur. »
Sa miséricorde, le Seigneur nous l'a
manifestée de beaucoup de manières : par ses jeûnes et ses veilles, par
ses prières, ses sueurs, ses fatigues et ses larmes ; il a été aussi
flagellé ; il a souffert, il a été crucifié, pour suppléer de la sorte à
tout ce qui nous manque.
3. Ce qui doit nous porter à l'espérance
de la béatitude, c'est l'amour vraiment supérieur du Christ Jésus. N'est-ce pas
cet amour qui l'a poussé et comme contraint de mériter notre salut au prix de
tant de souffrances ? Et ce salut une fois assuré, pour que nous n'allions
pas le perdre, il a mis le plus grand soin à nous donner des Anges protecteurs,
les Écritures pour notre instruction, avec ses propres exemples, et les
exemples de ses saints, pour nous montrer le chemin ; enfin il nous a
donné son corps et son sang qui nous fortifient.
4. II prouve qu'il a la véritable
espérance, celui qui résiste au mal virilement, et qui s'affermit dans le bien ;
celui-là aussi qui entreprend, en homme de cœur, des œuvres difficiles, et qui
y persévère avec courage. Il est écrit : « Ayez bon courage et que
votre cœur s'affermisse, vous tous qui espérez dans le Seigneur » (Ps.
30, v. 25).
5. C'est la preuve d'une espérance
fausse que de transgresser ses vœux ou les commandements de Dieu, de n'avoir
pas le souci de s'amender conformément à l'Écriture, de trop présumer, sans
mérites, de la bonté de Dieu. Une espérance semblable est vaine. « L'espérance
de l'impie, c'est comme un flocon de laine emporté par le vent, ou une écume
légère que disperse la tempête, comme la fumée qu'un souffle dissipe, et le
souvenir de l'hôte d'un jour qui passe » (Sagesse, ch. 5, v. 14).
(1) Le P. Berthier (note 3, p. 126) donne la référence
suivante : Commentaire de saint Ambroise sur le Ps. 35, préface. On
y voit ceci : « C'est un or excellent que le sang du Christ, riche
pour nous racheter, il coule abondamment pour laver tous les péchés » (P.
L. t. 14, col. 953). Au chapitre 26 (Le zèle des âmes) l'auteur exprime de nouveau
la même pensée – : une goutte du sang du Fils de Dieu aurait suffi pour
racheter tout le genre humain– qu'il attribue encore à saint Ambroise.
Le P. Robert, dans Aurifodina
Universalis (t. 7, p. 55) ou Mine d'or universelle des Sciences Divines
et Humaines (éd. de l'abbé Rouquette en
1867, qui reproduit celle de 1680), attribue ce texte à saint Bonaventure, 6e
sermon sur le 1er dimanche de l'Avent. On ne trouve pas ce sermon au t. 9
des Œuvres Complètes de saint Bonaventure (éd. de
Quaracchi), il n'est donc pas authentique ; dans l'édition de Peltier,
Paris, 1868, t. 13, p. 13, l'auteur de ce sermon donne le même texte :
« une seule goutte de sang, etc. », en l'attribuant à saint Bernard.
Le P. Robert fait du Paradis de l'âme
un titre général dont le traité des Vertus est la première partie.
Quelle était la seconde partie ? ?
(2) J'ai eu recours au texte de saint Bernard tel qu'il
est reproduit dans Migne (P. L, t. 183, col. 1072). À la place de :
détruire (solvere), l'auteur a une autre leçon intéressante (salvare) :
y a-t-il quelque chose de si mortel dont la mort du Christ ne puisse guérir (ou
sauver) ? Les deux leçons peuvent se soutenir. Laquelle est de saint
Bernard ? ?