CHAPITRE XXXVI
La Confiance
1. La confiance véritable et parfaite,
c'est l'assurance intérieure que le Dieu tout-puissant et fidèle ne délaisse
jamais ses amis conformément à cette parole de l'Ecclésiastique : « Personne
n'a espéré dans le Seigneur et n'a été confondu. Qui donc est resté fidèle à
ses préceptes et a été abandonné ? » (ch. 2, v. 1o).
2. Il a la véritable confiance, celui
qui est certain que le Bon Dieu est toujours présent aux siens dans leurs
tribulations, et qu'il est toujours prêt à les délivrer des tentations, et,
après les en avoir délivrés, prêt aussi à les glorifier, selon cette parole :
« Je suis avec lui dans la détresse, pour le délivrer et le glorifier »
(Ps. 90, v. 15). Ainsi le Seigneur a été avec Daniel dans la fosse aux
lions ; avec Noé dans l'arche, avec Joseph dans la citerne, avec les trois
jeunes gens dans la fournaise de feu ; et c'est avec beaucoup de
bienveillance qu'il les a tous délivrés. Aussi saint Pierre proclame-t-il que « le
Seigneur sait délivrer les hommes pieux de l'épreuve » (IIe lettre, ch.
2, v. 9), et Sara nous apprend, au livre de Tobie, ch. 3, v. 21-22,
que « quiconque vous honore, ô Dieu, tient pour assuré que sa vie, si elle
a été dans l'épreuve, sera couronnée ; s'il a été dans la tribulation, il
sera délivré ; et si le châtiment est venu sur lui, il pourra obtenir
miséricorde. Car, vous ne prenez pas plaisir à nous perdre, mais après la
tempête vous ramenez le calme ; après les pleurs et les larmes, vous
répandez la joie exultante ».
Celui-là possède la confiance véritable
qui ne doute pas que toutes ses prières et tous ses justes désirs ne soient
exaucés. « Si vous allez à Dieu dans ces sentiments, affirme saint Jean
Chrysostome (1), et si vous dites : je ne m'en irai
pas avant d'avoir reçu, vous recevrez certainement, à la condition que vous
demandiez ce qui est digne du Dieu que vous priez, et ce qu'il vous est
avantageux de recevoir. » C'est une vertu vraiment digne d'éloge et d'un
grand mérite devant Dieu ; et l'apôtre saint Paul nous y exhorte de cette
manière : « Ne perdez pas votre confiance : une grande
récompense y est attachée » (Lettre aux Hébreux, ch. 10, v. 35).
3. Ceci doit nous conduire à la vraie
confiance : Dieu, véritablement prodigue, nous accorde souvent par pure
bonté, bonté qu'on ne peut comprendre, et sans aucun désir de notre part, des
dons plus grands que nous n'oserions l'espérer. Ainsi, le Père nous a créés à
l'image de la Trinité, et son Fils très saint nous a donné sa chair en
nourriture, son sang pour breuvage et sa vie comme prix de notre rédemption.
Qui jamais eût osé, même une seule fois, imaginer cela ?
La manière dont le Christ repose sur la
croix, cela doit aussi nous conduire à la même confiance. « Qui donc,
s'écrie saint Bernard (2), ne serait pas entraîné
à l'espérance et à la confiance d'être exaucé, s'il remarquait la position du
Christ sur la croix ? Voyez sa tête inclinée pour nous baiser, ses bras
étendus pour nous embrasser, ses mains percées pour donner libéralement, son
côté ouvert pour aimer ; tout son corps étendu pour se livrer entièrement. »
4. C'est une preuve de vraie confiance
que de n'avoir pas sur la conscience le remords de péchés mortels. Saint Jean
nous l'atteste : « Si notre cœur ne nous condamne pas, adressons-nous
à Dieu avec confiance, et nous recevrons de lui tout ce que nous demandons »
(Ire lettre, ch. 3, v. 21, 22) ; et nous lisons au sujet de Suzanne
que son cœur avait confiance dans le Seigneur » (Daniel, ch. 13, v. 35),
parce qu'elle se savait innocente du crime qu'on lui reprochait.
C'est avoir une autre preuve de la vraie
confiance que de s'occuper continuellement de bonnes œuvres, et de s'exercer
spécialement à l'aumône spirituelle qui consiste à pardonner les injures et à
prier beaucoup. « L'aumône, est-il dit au livre de Tobie, ch. 4, v. 11
et 12, délivre de tout péché et de la mort ; elle ne laissera pas
l'âme descendre dans les ténèbres ; l'aumône sera, pour tous ceux qui
l'auront faite, un grand sujet de confiance devant le Dieu souverain. »
Il a une preuve de vraie confiance au
sujet de la rémission de ses péchés, celui qui se voue à une pénitence
véritable de ses péchés, pendant qu'il est jeune et en bonne santé. Saint
Augustin en témoigne : « Quelqu'un, à la dernière extrémité, veut-il
recevoir la pénitence ? il la reçoit ; à l'instant il est réconcilié
(avec Dieu) et il meurt. Je vous l'avoue, nous ne lui refusons pas ce qu'il
demande, mais nous ne savons pas s'il s'en va de ce monde dans de bonnes
conditions. Je ne suis pas certain, je ne veux pas vous tromper, je dis que je
ne sais pas Le fidèle qui vit bien, meurt tranquille ; celui qui a été baptisé
à la dernière heure meurt tranquille ; celui qui fait pénitence,
réconcilié lorsqu'il est en bonne santé, et qui vit chrétiennement dans la
suite, celui-là aussi meurt tranquille. Mais celui qui fait pénitence et se
réconcilie avec Dieu à la dernière heure, si lui-même meurt rassuré, moi je ne
suis pas rassuré... Est-ce à dire qu'il sera damné ? – je ne
l'affirme pas. – Alors, je dis qu'il sera sauvé ! – Non plus, – Que
dites-vous donc ? – je ne sais pas ; je ne suis pas certain, je
ne promets pas, j'ignore. Voulez-vous donc, vous à qui je parle, voulez-vous vous
délivrer du doute ? Voulez-vous échapper à l’incertain ? Faites
pénitence pendant que vous vous portez bien. En effet, si vous faites vraiment
pénitence tandis que vous êtes en bonne santé, lorsque viendra votre dernière
heure, hâtez-vous de vous réconcilier. Si vous agissez de la sorte, vous êtes
rassuré. Pourquoi êtes-vous rassuré ? Parce que vous avez fait pénitence
au moment où vous pouviez encore pécher. Au contraire, si vous voulez faire
pénitence alors que vous ne pouvez plus pécher, ce sont les péchés qui vous ont
abandonné, et non pas vous qui laissez le péché. Mais, me direz-vous, comment
savez-vous si Dieu ne me pardonnera pas ? En vérité, comment ? je l'ignore.
Ce dont je parlais tout à l'heure, je le sais ; mais ceci, je ne le sais
pas. Et c'est précisément parce que je l'ignore que je vous donne la pénitence :
je ne vous la donnerais pas si je savais qu'elle ne vous sert de rien ; et
si j'étais sûr qu'elle vous est utile, je ne vous avertirais pas, je ne vous
effraierais pas. De deux choses l'une : ou Dieu vous pardonne, ou il ne
vous pardonne pas ; qu'en sera-t-il pour vous ? Je l'ignore. Laissez
donc l'incertain, et tenez ce qu'il y a de certain. » (S. Augustin) (3).
Voulez-vous obtenir la vraie pénitence,
appliquez toutes vos forces aux œuvres spirituelles, conformément à la parole
d'Isaïe : « Ceux qui se confient dans le Seigneur prennent de
nouvelles forces, ils élèveront leur vol comme les aigles ; ils ne
marcheront pas : ils courront ; et s'ils marchent, ils ne se
lasseront point » (ch. 40, v, 31). Que ceux qui ont été courageux
au labeur corporel soient, désormais, pleins de force pour les travaux
spirituels.
5. C'est un signe qu'on manque de
confiance que de mésestimer la grâce de la rédemption et de croupir sciemment
dans le péché. Il est dit dans l'Évangile : « Nous savons que Dieu n'exauce
point les pécheurs ; mais si quelqu'un l'honore et fait sa volonté,
celui-là, il l'exauce » (Jean, ch. 9, v. 31) ; et dans les
Psaumes : « Dieu ne m'exaucera pas, si je vois l'iniquité dans mon cœur »
(Ps. 65, v. 18), et dans le prophète Isaïe : « Vos iniquités
ont mis une séparation entre vous et votre Dieu, et vos péchés vous ont caché
sa face » (ch. 59, v. 2).
Il a la preuve d'une fausse confiance,
celui qui suppose qu'en Dieu, souverainement juste, la miséricorde et la bonté
l'emportent à ce point qu'il sauvera, au jour du jugement, indistinctement les
bons et les méchants, parce qu'il est mort pour tous. Mais Notre-Seigneur dit
le contraire : « Les méchants s'en iront à l'éternel supplice, et les
justes à la vie éternelle » (Math, ch. 25, v. 46).
Autres preuves de la confiance qui n'est
pas vraie : penser que le pécheur, quand cela lui plait, peut mériter la
première grâce ; et croire que celui qui est riche des biens de ce monde
aura encore, dans l'autre monde, l'abondance des joies éternelles. Contrairement
à cela, nous lisons dans les Psaumes : « Les justes verront (le riche
en enfer) et ils seront effrayés ; ils se moqueront de lui : voilà
l'homme qui ne mettait pas en Dieu son appui, mais qui se confiait dans la
grandeur de ses richesses et se faisait fort de ses vanités » (Ps. 51,
v 9).
(1) 24e homélie sur saint Matthieu. P. G. t. 57,
col. 313.
(2) Voir : Préface, p. 2.
(3) Livre des 50 homélies, hom. 41. P. L. t. 39, col.
1714-1715.