CHAPITRE III
L'action
angélique et l'action démoniaque
I. - Ce qui est commun entre anges
et démons
Ce
qui est commun entre anges et démons, c'est la nature avec les propriétés qui
la constituent essentiellement.
Le
diable et ses suppôts, par leur révolte insolente contre Dieu, ont été
dépouillés de tout don surnaturel ; ils ont été profondément enténébrés
dans leur intelligence, et tellement dépravés dans leur volonté qu'ils ont
épousé le mal et se sont identifiés avec lui ; mais ils ont gardé leurs facultés
naturelles, et cette puissance toujours en éveil et toujours active qui est le
fond même de leur être spirituel. À ce point de vue, ils combattent les saints
anges avec les mêmes armes que celles de ces sublimes esprits.
Afin
de nous rendre compte du pouvoir qu'ils exercent autour de nous et vis-à-vis de
nous, reprenons un à un les trois points de vue sous lesquels nous avons
envisagé l'action des esprits.
1) L'ordre général du monde.
Les démons sont dépossédés de la qualité de ministres
de la Providence divine qui convient aux bons anges ; néanmoins ils
concourent pour leur part à l'exécution des plans divins ; Dieu se sert de
leur malice soit pour l'exercice des bons, soit pour la punition des méchants. Pour
la plupart ils sont relégués dans les abîmes de l'enfer ; et toutefois
beaucoup d'entre eux, portant avec eux-mêmes leur souffrance et leur damnation,
sont répandus dans le monde. Il leur fut permis de pénétrer jusque dans le
paradis terrestre, où ils tentèrent et firent tomber nos premiers parents.
Depuis le péché originel, ils infestent tout, même les créatures inanimées ;
et c'est pour cela que l'Église, on affecte trop de l'oublier, n'emploie jamais
aucune chose à de saints usages, sans l'avoir au préalable exorcisée.
Ainsi,
de même que les bons anges sont partout, les démons eux aussi sont partout ;
et par la subtilité de leur nature, ils trouvent accès auprès de toutes les
créatures ; ils les hantent en volant tout autour, ils se glissent en
elles par de secrètes approches, ils arrivent même à les corrompre et à les
détériorer ; ce sont là les expressions dont l'Église se sert dans les
exorcismes.
D'après
ces données très certaines, il faut reconnaître que les démons restent mêlés à
l'ordre général du monde, et même qu'ils y entrent comme facteurs, en ce sens
que leur activité perverse est pliée malgré elle à l'exécution des desseins de
2) Les êtres corporels.
Les
démons, comme les anges, ont la faculté de les mettre en mouvement, ainsi que
nous l'avons expliqué. Le domaine de la vie est fermé aux uns comme aux autres ;
ils ne sauraient produire la moindre cellule vivante ; mais ils peuvent
recueillir subtilement des germes et leur imprimer une croissance si rapide que
l'on ait l'illusion d'une génération spontanée ; ils peuvent s'emparer des
forces latentes de la nature, et opérer dans les éléments des transformations
surprenantes. Tout cela ne saurait être qualifié proprement miracle ; ce
sont des prestiges, par lesquels les démons, les pages de la Sainte Écriture en
font foi, cherchent, par une redoutable permission de Dieu, à tromper les
hommes crédules.
3) Les âmes humaines.
Les
démons ont gardé, dans leur déchéance, le pouvoir qu'ils avaient comme êtres
spirituels, d'agir sur notre imagination et notre sensibilité. Et ce pouvoir
leur est une arme terrible.
Exciter
des rêves, lier ou stimuler à l'excès l'action du cerveau, provoquer des
transports allant jusqu'à simuler l'extase, souffler le feu des passions,
amener des crises de sensibilité et de
larmes : tous ces phénomènes sont à leur portée. Ils sont bridés et
limités dans l'exercice de ce pouvoir ; néanmoins ils le détiennent ;
et les hommes doivent se défier de cette puissance occulte qui est toujours
prête à s'insinuer dans le champ de nos facultés sensibles, et qui est susceptible
d'y causer les plus grands et parfois les plus réparables ravages.
Nous
allons voir comment les saints anges contiennent, par leur énergie sainte et
ordonnatrice, l'énergie perverse et dévastatrice des démons.
II. - En quoi diffèrent les anges et
les démons
Il
faut chercher la différence entre ces deux catégories d'esprits dans le point
de départ de leurs opérations respectives, comme aussi dans le but qu'ils poursuivent.
Les
bons anges se tiennent unis à Dieu, qui est le principe illuminateur de leur
intelligence, et le principe directeur de leurs opérations en même temps que la
fin où vient aboutir toute leur activité. Les seconds ne reçoivent de Dieu
aucune illumination ; et, tout en prenant en lui leur activité comme toute
créature (1), ils vont à l'encontre du plan divin
qu'ils essayent de bouleverser sans pouvoir y réussir.
Il
résulte de cette antithèse d'importantes conséquences.
Les
bons anges sont lumière ; les démons sont ténèbres.
Les
premiers connaissent les voies de Dieu dans l'ordre surnaturel : encore
que Dieu se soit réservé certains secrets qui restent impénétrables aux anges
même, il les initie dans une mesure plus ou moins grande aux mystères qui
concernent l'établissement de son royaume ici-bas, la propagation de l'Église,
le salut des âmes. Les bons anges, demeurant fidèlement dans l'ordre du plan
divin, en sont les dispensateurs et les exécuteurs ; leurs voies sont
d'accord en tout et partout avec les voies de Dieu, qui sont miséricorde et vérité.
Les
démons sont par leur péché absolument et
irrévocablement exclus de l'ordre de la grâce. Par suite les mystères de la vie
et des opérations surnaturelles sont pour eux un livre complètement scellé. Et
ici que l'on comprenne bien notre pensée. Les choses de la grâce, étant d'ordre
divin, sont au-dessus de l'entendement de tout esprit créé ; un ange même
bon, réduit à ses facultés naturelles, ne pourrait pas les pénétrer. Mais chez
les démons, esprits révoltés et déchus, il y a plus qu'impuissance à comprendre
les mystères de l'ordre surnaturel ; il y a opposition à les saisir. La
disposition essentielle, qui prépare la créature intelligente à en recevoir communication
est l'humilité, soit la reconnaissance de son néant. Or l'esprit tombé, le diable,
est un esprit d'orgueil ; il y a en lui une contradiction violente à tout
ce qui est du ressort de la grâce. Cette ignorance doublée de contradiction
fait sans cesse prendre le change au diable dans sa guerre contre Dieu, son
Christ et ses saints ; elle enténèbre cette intelligence si subtile
jusqu'à la rendre gauche et maladroite.
Illuminée de Dieu et demeurant dans sa justice, les
bons anges ont de ce chef une supériorité sur les mauvais. De même que la
qualité d'être spirituel donne à qui la possède une supériorité inamissible sur
l'être purement matériel ; de même la qualité de juste confère à celui qui
en est revêtu un droit de domination sur ce qui est injuste. C'est un axiome
favori de saint Augustin que l'intelligence dévoyée, l'esprit déserteur et
pécheur comme il dit, tombe nécessairement dans la dépendance de
l'intelligence demeurée droite et de l'esprit resté fidèle. Les bons anges,
bien plus les âmes saintes elles-mêmes, exercent une domination sur les démons ;
c'est une vérité non moins assurée que consolante.
De
la part des bons anges, cette domination consiste en ce qu'ils contiennent
l'effort des esprits de ténèbres, répriment leur audace et les contraignent à
se renfermer dans les limites que le doigt de Dieu leur a tracées ; en ce
que, même en ces limites où leur maligne influence peut se déployer, ils
ramènent tout dans l'ordre de la justice impénétrable de Dieu. Ne l'oublions
jamais en effet, tout n'est pas permis au diable ; et là où Dieu lui
permet de montrer son pouvoir, il travaille contre son intention à la
glorification finale de Jésus-Christ et de son Église. Veiller à ce que
l'esprit mauvais ne sorte pas du cadre où son action est limitée, procurer la
justification de la Providence de Dieu par les crises mêmes qu'il provoque,
c'est l'office des bons anges. Qu'il nous suffise de rappeler saint Michel empêchant
le diable de révéler aux Hébreux le corps de Moïse, et saint Raphaël liant
Asmodée le démon impur ! Ces deux faits scripturaires établissent la suprématie
des bons anges sur les mauvais.
Les
âmes saintes dominent également, par l'éclat de justice divine dont elles sont
revêtues, le diable et ses suppôts. Nous voyons à tous moments, dans la vie des
saints, que les démons tremblent devant eux, et même s'enfuient à leur présence.
Toutefois il faut observer que les saints, en tant qu'hommes, sont inférieurs
aux démons en tant qu'esprits angéliques ; et que, portant une chair
pécheresse, ils sont de ce côté accessibles à l'influence des démons, et en
quelque sorte justiciables des démons. Ils ne peuvent dire absolument ce que
Notre-Seigneur affirmait de lui-même : Le prince de ce monde est venu
et il n'a rien en moi qui lui appartienne. C'est ce qui explique la
puissance que le diable peut avoir de les tourmenter, de les souffleter comme
il souffleta saint Paul. Quoi qu'il en soit, par leur âme ils lui sont
supérieurs, ils le dominent, ils le font trembler.
Lié
par la puissance des bons anges, maîtrisé par les âmes saintes, le diable se
rejette sur le pécheur qui lui est donné comme pâture, suivant l'énergique
expression, de saint Augustin : Datus
est diabolo in cibum peccator.
Ici les démons ont pleine domination. Supérieurs au pécheur comme nature,
ils le possèdent par droit de conquête et d'abdication consentie. Nous nous contentons
ici d'établir les principes. Résumons-les brièvement.
Égaux
aux saints anges par nature, conservant leur mode d'opération tout spirituel,
les démons demeurent irrévocablement sous la domination des esprits bienheureux,
en vertu de ce décret de l'éternelle justice qui veut que l'esprit injuste et
rebelle soit maîtrisé et gouverné par l'esprit juste et fidèle.
III. - L'Office des Saints Anges
Il convient d'examiner plus en détail l'office des saints
anges, surtout relativement à notre âme sur laquelle leur influence est
constante et très intime.
Les
saints Anges sont les ministres et coopérateurs de Dieu. À ce titre, ils sont
initiés aux mystères divins. Ils lisent dans la pensée divine, et savent les
raisons au moins générales qui président au gouvernement de la Providence ;
ils voient clairement – ce qui est ici-bas la pierre d'achoppement pour
beaucoup d'âmes – pourquoi Dieu permet le mal, et comment de telle hérésie,
de tel schisme, de telle apostasie, il entend tirer la glorification de Notre-Seigneur
et de son Église. Ils concourent à l'exécution du plan divin avec une
merveilleuse énergie et une entière sérénité.
Indépendamment
de cette vue générale des mystères de l'ordre de la grâce, ils connaissent
encore bien des choses particulières relatives à la mission qu'ils sont chargés
de remplir, ou bien à tel ordre de faits dont ils ont l'intendance, supérieure
ou immédiate. En parlant de cette double intendance, nous avons en vue les
anges supérieurs et les inférieurs. Il ne faudrait pas croire que les anges
plus élevés soient réduits à ne saisir les événements que sous une vue
d'ensemble ; ils dirigent leurs inférieurs, et ceux-ci ne connaissent les
choses, soit dans leur ensemble, soit dans leur détail, que par une révélation
qui leur vient des premiers.
Ces
principes posés, il faut convenir que les anges peuvent ignorer plusieurs
choses, et que leur science, tout étendue qu'elle soit, ne peut être comparée à
la science divine. Ils ne peuvent pas pénétrer le secret des âmes ; à
moins d'une révélation exceptionnelle, ils ne savent pas avec une certitude
absolue si telle ou telle âme est en état de grâce, et à plus forte raison si
telle ou telle créature humaine est du nombre des prédestinés. C'est la
doctrine de l'Église qu'à Dieu seul est connu le nombre des élus : Deus,
cui soli cognitus est electorum numerus. Les anges ne connaissent pas
davantage, ainsi que l'a déclaré Notre-Seigneur, l'heure du jugement :
connaissance d'ailleurs qui dépend de celle du nombre des élus, puisque l'heure
du jugement sonnera quand Dieu aura recueilli le dernier de ses élus. Ces
ignorances tiennent à la condition de la créature, et ne préjudicient
aucunement à la perfection de la béatitude.
Pour
embrasser sous un point de vue complet l'action des bons anges, il est à propos
d'élever sa pensée jusqu'à Dieu, Père des esprits, et jusqu'au Saint-Esprit,
inspirateur de tous les bons esprits.
Il
faut considérer les anges comme formant autour de l'Esprit-Saint une atmosphère
au sein de laquelle il épanche son rayon primordial et qu'il met en vibration.
Ces ondes lumineuses, ces vibrations mélodieuses se communiquent de proche en
proche jusqu'à cette limite du monde des esprits où flottent les intelligences
humaines à demi engagées dans les ténèbres de la matière. Comment ces lumières
et ces flammes se déversent-elles du haut en bas des célestes hiérarchies,
c'est ce qu'il est difficile de comprendre, plus difficile encore d'expliquer.
Les saints docteurs nous disent que les anges supérieurs proportionnent à la
capacité de leurs inférieurs, en le divisant en quelque sorte, le rayon qu'ils
ont reçu plus substantiel et plus compréhensif.
Pour
pénétrer dans l'intelligence humaine qui exerce son acte en tirant son objet
d'une image sensible, le rayon divin doit se réfracter pour ainsi dire et se modifier.
C'est là ce que saint Denis exprime merveilleusement quand il enseigne que le
rayon très pur de la vérité se revêt en nous de la variété des symboles sacrés.
Nous ne pouvons supporter cette lumière pure : il nous la faut tempérée et
comme colorée de tons qui reposent nos yeux trop faibles.
Or,
voyez ici l'action des saints anges : ce sont eux qui, chargés de nous
transmettre le rayon divin, le revêtent de symboles et d'images pour le
proposer à notre intelligence. Écoutons saint Bernard nous expliquant, dans une
langue toute céleste, cette action si intérieure et si subtile :
« Nous te ferons des boucles d'oreille en or, émaillées d'argent. Ainsi parlent à l'Épouse des Cantiques les esprits
célestes. L'or désigne l'éclat de la divinité, la sagesse qui vient d'en haut.
Avec cet or, les orfèvres angéliques, à qui ce soin incombe, fabriquent
certaines représentations de la vérité, et ils les passent aux oreilles
intérieures de l'âme. Ils composent, dis-je, certains symboles spirituels, et
en eux ils présentent aux regards de l'âme contemplative les clartés très pures
de la divine sagesse, afin qu'elle saisisse comme dans un miroir et sous forme
d'énigme ce qu'elle ne peut encore contempler intuitivement. Qu'arrive-t-il, en
effet, quand un rayon plus divin luit rapidement et comme un éclair aux yeux de
l'esprit transporté hors de lui-même ? Aussitôt, et venant je ne sais
d'où, soit pour tempérer cette splendeur excessive, soit pour faciliter
l'enseignement de la vérité entrevue, se présentent certaines représentations
imaginatives tirées des choses inférieures, très ingénieusement adaptées aux
clartés que Dieu verse à l'âme, et grâce auxquelles le très pur et très
éclatant rayon de la vérité devient supportable aux regards de l'intelligence
et s'accommode à la capacité de ceux à qui on veut le communiquer. Pour moi,
j'estime que ces symboles et images sont formés en nous par les suggestions des
saints anges, comme par contre il n'est pas douteux que les mauvais anges ne
nous dardent ou insinuent des imaginations mauvaises.
« Et
voilà sans doute, ajoute le saint Docteur, l'explication de ce que saint Paul
appelle le miroir et l'énigme, dans lesquels l'Apôtre contemplait la vérité ;
ce sont les pures et belles imaginations fabriquées par les mains des anges, en
sorte que nous rapportons à l'influx divin ce qui luit purement et en dehors de
toute ombre d’image sensible ; et quant à ces similitudes élégantes dont
le rayon se revêt, nous les attribuons au ministère des anges. »
Il est difficile d'être plus affirmatif. Le rayon lui-même
vient de Dieu ; les similitudes sous lesquelles il tempère son éclat
proviennent des saints anges. Ce qui est substantiel descend du Père des
lumières ; ce qui est accidentel et accommodatice
est ajouté par les esprits célestes. Leur rôle ressemble à celui des docteurs
qui proportionnent la vérité à la capacité de leurs auditeurs par des
comparaisons et des subdivisions. Mais l'action des anges est à la fois plus
intérieure et plus efficace.
Un
peu plus loin, saint Bernard voit les saints anges aider les prédicateurs de la
parole de Dieu : « À mon sens, dit il, ils ne se contentent pas de
suggérer intérieurement les images convenables, ils pourvoient aussi à la
netteté du langage qui fait saisir la pensée plus facilement et avec
délectation ; car la prédication doit être claire, noble et même élégante
pour plaire et pour convaincre. »
Ces
considérations si belles nous feront aimer les saints anges, en nous montrant
combien leur action est intime en nous pour la formation et le développement de
notre foi.
En
éclairant notre intelligence, ils touchent aussi notre cœur, ils nous
communiquent de saintes aspirations. Ici encore nous pourrions citer amplement
saint Bernard ; nous devons bien à regret abréger les pages lumineuses
qu'il a écrites sur les anges gardiens, et nous contenter ici d'un résumé très
succinct. Commentant la parole du Psalmiste : Ils te porteront dans leurs
mains, il nous montre ce que sont ces mains angéliques. Par elles, dit-il,
il faut entendre une double pensée qu'ils maintiennent fixement dans notre cœur,
et qui lui forme à droite et à gauche un appui inébranlable. Cette double
pensée est d'un côté la brièveté des choses présentes, de l’autre la durée des
choses éternelles. Incessamment les saints anges murmurent à notre oreille :
Méprise tout ce qui passe, hâte-toi vers ce qui ne passe pas ! Ils
protègent ainsi et accélèrent notre course vers le ciel.
Outre
cette action qui regarde l'âme, les anges ont également une action
préservatrice touchant notre corps. Et c'est là le sens littéral du passage que
saint Bernard nous expliquait allégoriquement : Ils te porteront dans
leurs mains, de crainte que ton pied ne heurte contre la pierre.
IV. - Pouvoir malfaisant des démons
Nous
avons dit que le diable, en perdant la grâce, en tombant du ciel, n'a pas perdu
sa puissance et ses facultés naturelles, et qu'il continue à avoir le même mode
d'opération qu'auparavant. Seulement l'état de damnation, de séparation
irrévocable avec Dieu, où il se trouve, a lié en quelque manière et sa
puissance et sa pénétration.
D'abord,
comme nous l'avons montré, il n'entend rien aux mystères de la grâce, qui par
eux-mêmes échappent à toute intelligence créée, et qui sont en opposition
radicale avec l'esprit superbe et révolté.
Tandis
que Notre-Seigneur était sur la terre, le diable ne pouvait saisir en lui le
lien très secret qui unit la nature humaine à la nature divine. Il ne voyait en
lui que l'homme ; il ne pouvait savoir d'une science certaine qu'il avait
affaire au Fils co-éternel de Dieu. Par moments, il le devinait
conjecturalement à certains signes ; et c'est ainsi que les démons
s'enfuyaient des corps des possédés en criant : « Qu'y a-t-il entre
vous et nous, ô fils de Dieu ? » Et encore cette locution
n'impliquait pas une notion exacte de la seconde Personne divine. Le plus souvent,
l'aspect abaissé et humilié de Notre-Seigneur confondait et déroutait cet
esprit d'orgueil ; et il ne savait plus à quoi s'en tenir à son sujet.
Quand Satan poussa les Juifs à crucifier Notre-Seigneur, il est certain,
d'après saint Paul, qu'il ignorait celui sur qui allaient porter les coups de
sa fureur aveugle : « Car s'ils eussent connu le Dieu de toute
gloire, nous dit l'Apôtre, ils ne l'auraient pas crucifié. »
Tel
fut le diable autour de Notre-Seigneur pendant qu'il était sur la terre, lui
dressant des embûches, rôdant autour de lui, explorant le mystère caché en sa
personne, l'attaquant, puis se retirant par une sorte de stratégie, enfin le
soumettant à la pierre de touche de la douleur et de la mort ; tel il est,
toutes proportions gardées, autour de chaque saint, de chaque élu.
Pas
plus qu'il ne pénétra le mystère de la filiation divine en Notre-Seigneur, pas
plus il ne connaît le mystère d'élection et de prédestination qui est caché en
Dieu avant tous les siècles et qui se réalise dans le temps. Il ne sait pas, il
ne peut pas savoir quels sont les élus de Dieu. Il se heurte forcément à la
volonté que Dieu a de les sauver ; il court au-devant d'une défaite
immanquable. Il croit qu'il va engloutir le Jourdain, nous dit Job. Vraie
prétention ! À lui le monde, la mer tumultueuse ; le Jourdain, ceux
qui sont nés de Dieu, lui échappe.
Il
ne sait pas non plus qui est en état de grâce, qui n'y est pas. Il forme
là-dessus des conjectures qui peuvent le tromper. Il ne sait pas jusqu'où a
pénétré la délectation du péché ; il ignore ce qui se passe dans la conscience
du pénitent entre Dieu et lui.
Il reconnaît les siens à la facilité avec laquelle
ils le suivent.
N'exagérons
donc pas l'idée que nous pouvons avoir de la pénétration du diable. Tout
l'ordre surnaturel lui est fermé à double clef. Et l'orgueil qui aveugle cette
puissance formidable la rend capable de toutes les gaucheries et de toutes les
maladresses.
Que
reste-t-il à l'esprit impur ? Une pénétration naturelle contre laquelle il
serait très téméraire de ne pas se mettre en garde.
Grâce
à cette subtilité qui lui permet de s'insinuer jusqu'aux frontières de l'âme et
du corps, et d'explorer les influences et réactions qui s'échangent entre ces
deux portions de notre être, le diable connaît très à fond nos aptitudes, nos
propensions, nos sympathies et antipathies, le défaut dominant, le point faible
de la place, la marche à suivre pour nous insinuer un sentiment qui
nous maîtrisera à un moment donné. Il peut pareillement enflammer l'imagination
par les représentations les plus diverses, et susciter les passions par des
excitations sensuelles. Cette puissance est grandement à redouter ; il
faut que Dieu la tienne en bride, et nous soutienne intérieurement par sa grâce
pour que nous puissions y résister.
Imprégnée
de péché, comme dit saint Paul, la chair est son alliée ; le monde, où
règne la triple concupiscence, est son domaine propre, totus
in maligno positus.
Son
action tentatrice vient renforcer les séductions de la chair et les entraînements
du monde.
Il
est pour quelque chose en tout péché, en ce sens que tout péché est une
imitation et comme un développement du péché primitif commis à son instigation.
Mais il ne serait pas vrai de dire que tous les péchés sont le résultat de ses
suggestions directes. Trop souvent l'homme se suffit, hélas ! à lui-même pour se séduire et se détourner de Dieu.
Ajoutons
quelques détails sur l'action de la puissance démoniaque dans le monde
matériel. Le diable conserve sa faculté d'agir très subtilement sur les créatures
qui le composent. Mais Dieu ne lui permet de déployer ce pouvoir que dans un
ordre de justice, et il le contient en des limites infranchissables. On voit paraître
dans l'Apocalypse quatre anges qui se tiennent sur l'Euphrate, et qui, déliés
par une permission divine, tuent la troisième partie du genre humain. On peut
reconnaître en eux de mauvais anges. Il est incontestable que si Dieu
permettait au diable d'agir à sa guise, en un clin d'œil il renverserait la
terre et l'arracherait de son orbite !
Les
anciens voyaient dans les fléaux la main des mauvais anges. Témoin Tertullien
dans le passage suivant, dont la concision et la vigueur sont incomparables :
« Leur
but est le renversement complet du genre humain. Au commencement, leur malice
s'est dévoilée par la chute du premier homme. Maintenant ils infligent à son
corps des maladies et toute espèce d'accidents fâcheux ; ils font subir à
son âme des transports subits et extraordinaires. La subtilité de leur nature
leur donne un accès facile auprès de la double substance de l'homme. On ne
saurait dire jusqu'où s'étend la malice de ces esprits : échappant aux
sens et à la vue, ils manifestent leur présence, non par leur action, mais par
les effets qu'ils produisent. Si un souffle délétère s'attache aux arbres
fruitiers et aux moissons, flétrit les germes, dessèche les fleurs, empêche la maturité ;
si l'air se trouve altéré sans raison apparente et répand des vapeurs
pestilentielles, on les reconnaît là. Par cette même influence obscurément
corruptrice, ils pervertissent l'âme de l'homme, et l'agitent par des fureurs,
par de honteuses folies, par des passions cruelles, par des erreurs sans nombre ;
ils savent si bien le prendre et le circonvenir, qu'ils se font offrir par lui
des sacrifices humains dont ils se repaissent avec volupté. Mais leur pâture la
plus délicate est de détourner l'homme par de faux prodiges de la pensée du
vrai Dieu. » (Tert., Ap.
XXII)
On
le voit, le vieil auteur africain avait une large idée du pouvoir du diable et
de ses consorts. Maladies, accidents fâcheux, frénésie et folie, fléaux de tous
genres ; phylloxéra et peste, partout où il voyait rompu l'équilibre du
monde, il soupçonnait leur action obscurément corruptrice. Sans doute, ces
accidents divers peuvent n'être pas toujours le fait des démons ; mais
aussi ils peuvent l'être et cela suffit. Rien n'arriva sans cause ; et la
nature toute seule n'explique rien.
V- Conclusion
Notre
Saint Père Ie Pape Léon XIII, qui n'est pas un petit esprit, ni un esprit
crédule, prescrit à tous les prêtres du monde, avant que de quitter l'autel,
d'invoquer saint Michel archange, afin qu'il repousse en enfer Satan et les
esprits de malice répandus dans le monde pour la perte des âmes.
La
question des anges et des démons est donc d'une actualité palpitante.
Nous
vivons plongés dans le monde invisible ; nous sommes entrelacés par un
double courant angélique et infernal ; bien plus, nous sommes l'enjeu
d'une lutte acharnée d'influences entre anges et démons.
Une multitude de phénomènes intérieurs et extérieurs
sont rapportables à ces esprits.
Les
anges sont les régulateurs intimes de notre imagination et de notre sensibilité ;
et l'on sait combien l'être humain tout entier dépend de ces facultés. Ils nous
suggèrent des pensées hautes et sereines, nous inspirent des affections pures.
Par contre les démons cherchent par tous les moyens à
troubler notre imagination, à détraquer notre sensibilité, à exciter ces orages
intérieurs où sombre, avec la foi, toute moralité.
Ce
que font les anges et les démons en chacun de nous, ils le répètent sur une
vaste échelle dans le monde.
Telle
est la vérité sur leur rôle : ouvrons les yeux pour reconnaître nos amis
et nos ennemis ; concilions-nous la faveur des bans anges, et tenons-nous
en garde contre le malin. Résistez-lui, nous crie saint Jacques, et il
fuira loin de vous. Resistite diabolo et fugiet a vobis.
(1) Dieu donne à tous les êtres une
motion, bonne en soi, dont ils peuvent abuser, sans laquelle ils ne pourraient
se mouvoir.