CHAPITRE VI

De l'espérance de la très sainte Vierge

 

La très-sainte Vierge avait mis si généralement toutes ses espérances en Dieu seul, et elle se confiait si amoureusement en sa divine providence, que jamais le moindre petit mouvement de défiance n'a eu aucune place dans son divin cœur, qui est toujours demeuré stable et dans une fermeté inébranlable parmi toutes les tempêtes et orages de la vie présente, espérant contre l'espérance même. C'est pourquoi saint Bonaventure enseigne que pendant les jours de sa chair, pour parler avec l'Écriture, elle avait des qualités admirables, qui avaient du rapport avec celles des bienheureux, car elle semblait impassible, dit ce saint docteur. Ce qui lui arrivait par son entière confiance en Dieu seul, ne s'étonnant de rien et s'élevant courageusement au-dessus de toutes les afflictions qu'elle souffrait. Dans le temps de la passion de son Fils bien-aimé, les disciples voyant les ignominies de la croix, entrèrent dans le découragement ; mais cette Mère de la belle dilection, comme le remarque sainte Mechthilde au livre 1er de ses Révélations, chapitre 56, pendant que toutes les créatures étaient dans une consternation générale, elle seule demeurait immobile avec la divinité, étant très intimement unie à celui qui porte pour une de ses qualités : qu'il est le Dieu qui ne change point. « De là vient, dit saint Ambroise, que, lorsque l'Écriture nous déclare (Joan, XIX, 25) que le monde fut ébranlé, que le soleil retira ses lumières, que la terre se vit couverte de ténèbres, elle assure que Marie, la Mère du Seigneur, était debout auprès de la croix de son Fils. Elle pouvait donc dire que si elle était noire par la douleur extrême qu'elle portait sur le Calvaire, elle ne laissait pas d'être belle par la fermeté de son espérance. »

 

Cette vertu est si nécessaire qu'un ancien a dit : que l'homme qui n'espère pas en Dieu n'est pas un homme véritable, mais qu'il mérite d'être mis au rang des bêtes. Cependant, dit le même auteur, il est difficile de se confier uniquement en Dieu seul, car les choses de cette vie mortelle, qui nous environnent insensiblement, nous portent à mettre notre confiance aux hommes, aux honneurs, aux biens, aux puissances, à nos amis, à notre santé, à nos industries, et particulièrement à notre prudence. C'est le propre d'une âme céleste, et qui ne tient plus à la terre, d'ôter de son cœur toute sorte d'appui sur la créature pour ne plus espérer qu'en Dieu seul et attendre tout de sa divine providence pour le temps et l'éternité. À proportion que l'âme est à Dieu, ses espérances sont grandes. Ceux qui le cherchent en vérité ont une grande confiance en ses secours, mais ceux qui lui sont parfaitement unis par un dégagement absolu de tout l'être créé espèrent contre l'espérance même. C'est ce qui fait dire au divin Paul (Philip. IV, 13 et seq.) : Qu’il est tout-puissant en celui qui lui donne force, quoique d'autre part il ne paraisse rien de plus faible, se voyant persécuté de tous côtés, et par ses ennemis du dehors, et par de faux frères, ses proches par la religion, étant exposé à toute sorte de dangers et environné d'un monde de misères. Saint François Xavier étant sur le point de passer dans une île qui n'avait rien de considérable que la cruauté des barbares qui l'habitaient, qui, ne trouvant plus d'ennemis à manger, se dévoraient inhumainement les uns les autres. Comme ces cruels insulaires se servaient ordinairement de poison pour faire perdre la vie à ceux dont ils voulaient manger la chair, les amis de ce grand saint lui persuadèrent, quoique avec répugnance de son côté, de porter du contrepoison pour se mettre à couvert de leur malice ; mais à peine ce saint fut-il entré dans le bateau qui le devait passer en cette terre barbare, que, ne pouvant souffrir l'appui que sa nature pouvait prendre dans ces remèdes, il les jeta tous en la mer. « Non, disait cette âme généreuse, il ne sera pas dit que Xavier ait mis quelque confiance, pour petite qu'elle puisse être, dans l'être créé ; Dieu seul lui suffit, et il lui suffira pour jamais. Il ne faut point d'autres préservatifs du poison des barbares que la protection de sa seule providence. » Et de vrai, l'homme apostolique entra dans ce pays de démons, dont il changea les cœurs et amollit la dureté, et en sortit sans aucun mal.

 

C'est l'ordinaire des grands saints, de vivre dans un entier abandon à la Providence : ceux qui vivent dans une justice commune, regardant Dieu, envisage encore la créature. Les saints sont assistés du ciel en tous leurs besoins ; il n'y a point de mère qui ait des soins pour son enfant, comme Dieu en a pour eux : il proteste qu'il étendra ses ailes sur eux, ainsi qu'un aigle sur ses petits, et qu'il les portera délicatement que ses épaules (Deut., XXXII, 11). C'est cet heureux peuple, à qui il assure qu'il n'a rien à craindre ; que le portant en ses flancs et en son sein, il ne peut jamais le mettre en oubli ; que son nom même est écrit en ses mains, et que les caractères en sont gravés en sa mémoire. Il l'appelle dans l'excès de ses tendresses, son fils honorable, son fils délicat ; il déclare que ses entrailles sont tout attendries sur lui, que sa bénédiction l'ira accompagner en la ville et aux champs, qu'elle entrera et sortira avec lui : le bonheur le suit partout, parce que l'assistance de la Providence ne lui manque jamais. (Jér., XXXI, 20). Il le faut répéter : non, jamais rien ne manque à ce cher peuple, pourvu qu'il ne vienne à manquer de confiance ; car la confiance est celle qui suce les mamelles de cette Providence : mais c'est elle aussi qui les emplit par les sentiments qu'elle donne des bontés de son Dieu. Une personne se trouvant à Paris fort destituée des secours humains, il lui fut dit : Que crains-tu ? Je ferai plutôt venir de cent lieues des gens pour t'assister, plutôt que je permette que les choses nécessaires te manquent. Et de vrai, à quelque temps de là un homme arriva en cette grande ville, dont le séjour ordinaire était éloigné de cent lieues, lequel prit un soin incroyable de cette personne.

 

J'ai connu un grand serviteur de Dieu, qui était Lorrain, et qui est décédé dans une très grande vieillesse au séminaire de Saint-Sulpice de Paris, dans lequel les messieurs du séminaire l'avaient retiré avec une grande charité, qui pendant la guerre de Paris étant sorti à la campagne, et avant fait rencontre de quelques Allemands, il en fût dépouillé entièrement : étant demeuré en chemise, et s'étant rendu ensuite en sa petite chambre, qui était dans le collège de Marmontier, il me vint trouver fort tard, pour pouvoir avoir quelques hardes pour couvrir sa nudité. Il était dans une grande joie de ce qui lui était arrivé : mais je fus fort surpris le lendemain, lorsque me rapportant les habits que je lui avais prêtés, il me montra un bon habit dont il était vêtu, et qui lui était juste, qu'un homme inconnu lui avait apporté, lui disant qu'il ne se mît point en peine d'où il venait. J'adorai la providence amoureuse de notre Dieu très bon et très miséricordieux, qui avait assisté son serviteur d'une manière si prompte et si merveilleuse : car c'est une chose assez considérable, qu'étant revenu fort tard et près de la nuit, dès le lendemain il reçut un habit qui lui était propre, de la main d'une personne qu'il ne connaissait pas. Ce n'est pas en cette seule rencontre que cet homme de Dieu a été favorisé de la divine Providence. Ayant été réduit dans une extrême pauvreté par la misère commune de la Lorraine, il fut contraint lui, sa femme et ses enfants (car il avait été marié et était artisan), d'aller cueillir des herbes dans les prairies ; pour se nourrir lui et sa famille, n'ayant pas de pain, ce qu'il faisait non seulement avec patience, mais avec joie, se mettant à genoux avec ses enfants pour remercier la divine Providence, quand ils trouvaient quelques herbes propres pour leur pauvre nourriture : enfin il fut obligé de venir à Paris, où étant allé au collège de Clermont de la Compagnie de Jésus, et s'arrêtant à la porte, un serviteur de Dieu fut fortement inspiré de lui donner du écus, et un autre quarante livres. Ce bon homme m'a plusieurs fois raconté qu'il avait une si grande aversion de l'argent, tout pauvre qu'il était, qu'il éloignait sa poche de lui, dans laquelle il avait mis l'argent qu'on lui avait donné, ne pouvant presque le supporter. À quelque temps de là un seigneur de marque lui donna huit cents livres pour placer une sienne fille, et l'on eut soin de procurer à sa femme un logement dans une maison religieuse. Quand la Providence commence de favoriser de ses plus particulières grâces quelqu'un, ce n'est pas sitôt fait. On le place chez un homme de son métier, et jamais il ne fut plus surpris que lorsqu'il vit ses biens s'augmenter d'une manière surprenante et à vue d'œil : il connut bientôt que c'était la bénédiction que le bon Lorrain avait apportée en sa maison, dont on ne le tira qu'à force, pour demeurer chez feu monsieur le Gauffre, très digne successeur du P. Bernard, dont la vie est en odeur de suavité à tous les fidèles. Ce fut en ce lieu que sa vie devint tout extatique, ayant ordinairement des ravissements dont je suis témoin oculaire, durant lesquels son corps devenait si léger, qu'il ne pesait presque rien. On fut obligé de faire des dévotions pour prier Notre-Seigneur de les lui ôter, parce qu'ils lui étaient si fréquents, qu'ils lui ôtaient la liberté d'agir. Ensuite il tomba dans une maladie extraordinaire, qui avait d'autres causes que les naturelles, et qui lui fut donnée pour le faire avancer de plus en plus dans les voies du pur amour. Il m'a dit qu'elle lui avait été prédite par le feu P. de Condé de la Compagnie de Jésus, qui demeurait pour lors au collège de Clermont, qui l'ayant appelé, lui dit ce qui se passait en son intérieur, et lui prédit ce qui lui devait arriver, à son grand étonnement : aussi ce Père le venant voir eu sa maladie, comme il en connaissait la cause, ne s'en mettait pas en peine, pendant qu'un chacun ne pensait qu’au lieu où il devait être enterré, sa mort étant tenue comme certaine. Il avait une vénération singulière pour ce bon Père, qu'il disait avoir vu quelquefois dans de certaines lumières surnaturelles, proche de Notre-Seigneur à la croix. Comme la manière de prêcher de ce Père était fort spirituelle, il n'était pas goûté de plusieurs : mais j'ai connu des âmes appelées à la perfection, qui en étaient touchées d'une manière très puissante. Ses paroles leur étaient comme des charbons ardents qui les mettaient tout en feu, en sorte que pendant ses sermons elles avaient bien de la peine à se contenir, et à ne pas faire paraitre au dehors le feu sacré qui les consumait intérieurement. Elles eussent voulu crier, voilà un homme admirable : et la grâce qu'elles en recevaient, était telle, que dès lors qu'il montait en chaire, et qu'il commençait à faire le signe de la croix, elles étaient toutes transportée par les impétuosités sacrées du divin amour. « Ô mon Dieu ! Que vos conduites sont admirables ! Pendant qu'un homme n'est pas goûté de plusieurs, pour ses expressions qui paraissent trop spirituelles, vous vous en servez pour perfectionner les âmes qui vous sont les plus chères. » Ce bon Lorrain était tourmenté visiblement des démons, qui lui apparaissaient en des figures différentes, et qui semblaient, quelquefois, renverser toute sa chambre ; quelquefois ils lui parlaient, tâchant de le décourager, lui disant qu'il n'avait rien fait pour Dieu, et, d'autres fois, ils usaient de menaces pour l'intimider. Son oraison était presque continuelle, ce qui l'obligeait d'aller, de grand matin, dans de certaines cavernes proche Paris, et y passer toute la journée en contemplation, ne mangeant, quelquefois, qu'un peu de pain le soir. Je l'ai vu, quelquefois, lorsque nous allions à la promenade, retourner sur ses pas sans dire mot à la compagnie, en sorte que l'on était tout étonné de ne le plus voir, l'application continuelle qu'il avait à Dieu ne lui permettant pas les moindres divertissements avec les créatures. Ce n'est pas que, dans les rencontres, il ne fût fort gai, et d'une agréable conversation. Ayant été prié en quelqu'un des jours gras d'aller manger chez un de ses meilleurs amis, et s'en étant voulu abstenir, par mortification, au retour de l'église de Notre-Dame, où il avait passé quelque temps en oraison devant la très-sainte Vierge, sa bonne mère et maîtresse, il fut grandement étonné de trouver plusieurs mets délicieux, apprêtés sur sa table et sur une nappe bien blanche, et comme il eut peur, de prime abord, que ce ne fût une illusion, il eut recours à la prière ; mais, voyant que ces viandes demeuraient toujours, il en mangea avec bénédiction, et fit un excellent repas, le reste qui accompagnait les viandes disparaissant, tant il est vrai que le Seigneur est bon à ceux qui l'aiment, ne leur donnant pas seulement le nécessaire, mais l'agréable, comme il fit dans les noces de Cana, en Galilée. L'élévation de son esprit en Dieu ne lui laissant pas l'usage libre de tous ses sens, il lui est arrivé plusieurs fois d'être renversé par terre, dans les rues, par les carrosses, qui le blessaient notablement, et, n'ayant point d'autre médecin ou chirurgien que la divine Providence, il se trouvait tout à coup guéri.

 

Qu'il est donc vrai que nous avons un Dieu bon et admirable en ses bontés ! Oh ! Qu’il est magnifique en ses promesses, fidèle aux effets, et constant à bien faire ! Oh ! si tous les hommes savaient, dit un dévot personnage de nos jours, ce que c'est d'être serviteur de Dieu, ils feraient mourir en eux tous autres désirs, pour n'avoir que celui d'être du nombre de ceux qui le servent ! Il est écrit des justes : Fiez-vous au Seigneur, vous qui le voyez, et vous ne serez point frustré de vos attentes ; considérez que nul n'a jamais espéré au Seigneur qui n'ait recueilli les effets de son espérance : rien n'est refusé au juste, qui est tout à Dieu, de tout ce qu'il lui demande au nom de son Fils. En effet, lorsqu'il se met en prières, il sent son cœur qui s'enfle d'une généreuse espérance et ses yeux grossissent de larmes ; il sent une certaine confiance que ses prières seront reçues, encore que Dieu en diffère l'effet : mais si, en de certaines occasions, il souffre quelque nécessité pour son bien éternel, son cœur est si plein de contentement et de satisfaction, qu'il pourrait donner de l'envie aux rois plutôt que d'en porter à leur condition ; mais, au contraire, dit encore ce serviteur de Dieu, que nous devons de louer, maudit soit l'homme qui se repose sur un bras de chair et d'os, qui retire son cœur du Seigneur : il sera comme un misérable sauvageon, planté en terre stérile et ingrate, demeurera en sécheresse sans porter fruit, et Dieu le perdra en sa fureur, et ses espérances seront renversées. Les méchants ont des peines extrêmes à prier Dieu, et plus encore à accompagner leurs prières de confiance, comment se peuvent-ils reposer dans les bras de celui à qui ils font une cruelle guerre ; comment peuvent-ils s'appuyer sur ce doux nom de père, parlant à Dieu, eux qui seraient contents qu'il ne fût point leur père, pourvu qu'il se déportât d'être leur juge ? Où donc pourront-ils trouver consolation et allégement en leurs maux, parmi les divers accidents de cette vie ; et, s'ils font un effort pour prier Dieu, seront-ils exaucés de celui qui proteste tout haut qu'il se rira de leurs prières, et se moquera de leurs larmes ? Mais les yeux du Seigneur sont sur les justes, et celui qui les garde veille continuellement sur tous leurs besoins : il renverserait plutôt toute la nature qu'ils ne fussent secourus en leurs nécessités ; il n'épargne pas même les miracles quand il s'agit de les secourir.

 

Toutes les histoires des saints sont remplies des témoignages de cette vérité, qui a éclaté sensiblement dans tous les commencements des ordres religieux, qui, ne s'attachant qu'à Dieu seul, dans l'éloignement de toutes les créatures, ne regardant que ses seuls intérêts, et, perdant de vue toute considération humaine, méritaient des secours extraordinaires de la divine Providence.

 

Saint Etienne de Grandmont prenait plaisir de placer les couvents de son ordre dans des lieux solitaires, non seulement pour y converser plus à l'aise avec le ciel, mais aussi pour y vivre dans une plus grande privation du secours des créatures, et un plus entier abandon à la pure conduite de la divine Providence, qui était si parfait, qu'ayant établi des maisons dans une extrême pauvreté, sans aucune rente ou possessions, il voulait que ses religieux y demeurassent sans faire aucune quête, leur ayant ordonné de ne demander aucune aumône qu'après avoir été trois jours sans manger, et en ce cas il leur permettait d'exposer leurs besoins ; mais à condition que les religieux envoyés pour mendier en cette rencontre, seraient choisis du nombre de ceux qui se porteraient le mieux, de peur de donner trop de lieu à la nature qui se laisse facilement toucher à la vue des personnes, dont la faiblesse et les infirmités marquent assez les besoins.

 

Le bienheureux Gaëtan, fondateur des Théatins, a aussi fondé la congrégation sur une rigoureuse pauvreté, sans aucuns biens, ni en particulier ni en commun, prescrivant aux clercs religieux de son ordre de ne demander l'aumône ni par eux ni par d'autres, dans la seule attente de la divine Providence : et il fut si constant à maintenir cet institut (dont chacun jugeait l'observance impossible) qu'il ne voulut jamais consentir au moindre relâchement : d'où vient que se trouvant à Naples, le comte d'Oppido lui ayant offert de grands revenus, et le bienheureux les ayant refusés, le comte l'en fit presser par d'autres religieux, à qui ce saint répondit : Mes Pères, comment êtes-vous assurés de vos revenus ? Ils répartirent : Nous en avons les titres, en vertu desquels nous pouvons contraindre ceux qui nous doivent. Mais moi, dit le bienheureux Gaétan, j'ai des Écritures plus authentiques en ces termes : Cherchez premièrement le royaume de Dieu et sa justice, et toutes ces choses vous seront données. (Matth., VI, 33) Leur rapportant l'expérience qu'il en avait faite durant plusieurs années à Venise en un temps de cherté, ou sans mendier ils n'avaient jamais manqué de ce qui leur était nécessaire. Le comte lui répondit : Venise est autre chose que Naples. Et le saint lui répliqua avec une grande véhémence d'esprit, qu'il croyait que le Dieu de Venise était aussi le Dieu de Naples. Mais le comte n'étant pas persuadé de cela, tâchait de vaincre la constance de Gaëtan, envoyant aux Pères de grandes aumônes. Gaëtan n'en prenait que ce qui lui était nécessaire, rendant le surplus. Enfin, ne pouvant plus résister aux importunes caresses du comte, il commanda un matin à tous les Pères, qu'avec leur habit et leurs bréviaires ils eussent à le suivre : et ayant fait fermer l'église et la maison, il envoya les clefs au comte, lui faisant dire qu'il s'en allait avec ses religieux, pour éprouver si le Dieu de Venise était aussi le Dieu de Naples. Dieu fait quantité de grâces spirituelles et temporelles aux dévots de ce bienheureux, spécialement à ceux qui font des neuvaines à son honneur. On fait la glorieuse mémoire de sa précieuse mort le 7 d'aout : et il doit être spécialement honoré par les personnes qui sont abandonnées à la divine Providence.

 

Lorsque ces ordres ont commencé à se relâcher, le ciel en a retiré son assistance : quand ils n'ont eu rien, ils ont été dans l'abondance, Dieu, qui tient tous les cœurs en ses mains, leur donnant de charitables mouvements pour leur porter des biens : et quand ils ont abondé en richesses, ils ont souffert de la disette, et les maisons ont commencé à se ruiner, parce qu'ils se reposaient sur leurs biens et leurs amis. Ceux qui se confient uniquement en Dieu seul, et nullement sur la créature, auront Dieu seul pour leur protecteur, qui vaut mieux que tout le monde et que mille mondes ensemble :ceux qui se confient en Dieu en partie, et en partie sur la créature, ne ressentiront aussi qu'en partie l'assistance de la divine Providence, et seront laissés en plusieurs choses au pouvoir des hommes, qui n'est qu'une pure faiblesse : ceux qui mettent toutes leurs espérances en leurs industries, en leur politique, en leur prudence, en leurs intrigues, en la force de leur esprit, en leurs richesses, en leurs amis, en la faveur des grands, au crédit des hommes qui les soutiennent, et qui s'appuient peu, ou presque point du tout sur Dieu, seront maudits et délaissés, toute leur prudence confondue, toute leur sagesse détruite, tous leurs desseins anéantis, et toutes leurs ligues renversées. Cependant ces gens dans leur aveuglement ne peuvent souffrir qu'avec peine les personnes abandonnées à la divine Providence, dont ils tâchent de faire passer la conduite pour ridicule. Comme ils tiennent tout à la terre, ils ne peuvent souffrir qu'on la quitte : parce qu'ils sont plongés dans la créature, ils ne peuvent voir qu'on la laisse. Les élévations des âmes saintes vers Dieu seul font mal à leurs yeux qui, n'étant pas accoutumés à la pureté des lumières de ce divin soleil, ne prennent plaisir que parmi les obscurités du siècle. Il se rencontre même plusieurs gens de bien qui désapprouvent ces voies d'un parfait abandon, les voulant mesurer à celles où ils se trouvent. J'avoue que pour l'ordinaire il faut faire deux choses. La première, attendre tout de Dieu seul, comme si l'on ne faisait rien ; la seconde, agir et faire tout de son côté, selon les règles de la prudence et dans l'ordre de Dieu. Mais il y a des âmes dont Dieu seul veut prendre le soin, leur pensée doit être uniquement en lui, et il leur donnera amoureusement tous leurs besoins : elles pensent à Dieu, et Dieu pense à elles : elles s'oublient de tous leurs intérêts, et Dieu veille sur toutes leurs affaires : elles ne sont occupées que de son service, et il est attentif à tout ce qui les touche, elles ne se mettent point en peine de l'avenir, et Dieu y songe pour elles : elles ne se voient jamais, et Dieu les regarde toujours : elles ne recherchent pas l'appui des créatures dont elles ont horreur, et Dieu est leur force, leur refuge et leur protection : leurs armes dans leurs persécutions sont les larmes et les prières : dans les soulèvements des hommes et des diables, de la terre et de l'enfer, et tout leur recours est à Dieu seul, et en sa vertu elles triomphent du monde et des démons : elles ne craignent rien, parce qu'elles ne craignent que Dieu : leur grande maxime est de ne rien espérer de la créature, et d'espérer tout de Dieu seul : et c'est ce qui les met dans une tranquillité que rien ne peut troubler : elles verraient renverser tout le monde, sans perdre un moment de leur paix : paix qui est, selon le témoignage de l'Écriture, comme une puissante rivière, et abondante comme les eaux de la mer. Ces âmes doivent bien prendre garde du moindre petit appui sur quelque chose de créé, non pas même pour un seul moment et doivent se souvenir que Dieu punira en elles ce qu'il permet dans la conduite ordinaire des autres. Enfin, il faut se persuader qu'où il y a moins de sujet d'espérer en la créature, c'est où il y a plus de sujet d'espérer en Dieu : que dans les états où il y a plus de difficultés, c'est où l'on doit prendre plus de confiance : moins du monde, plus de Dieu. Nous sommes semblables à ces gens qui tombent dans quelque précipice, et qui se prennent à tout ce qu'ils rencontrent : il faut qu'ils ne trouvent rien à s'arrêter, pour se laisser aller dans l'abîme. Or Dieu est l'heureux abîme de nos âmes, où sa divine grâce nous attire : notre misère nous fait attacher aux créatures que nous trouvons en nos voies : il faut tout perdre, pour s'y perdre. C'est donc une miséricorde infinie, que la privation des choses créées. La pauvreté, les mépris, les douleurs, les calomnies, les opprobres, les ignominies, les persécutions ne doivent pas abattre nos espérances, mais les relever hautement. Le Psalmiste nous enseigne fortement ces vérités, lorsqu'il dit qu'une armée tout entière de ses ennemis n'est pas capable de lui donner de la frayeur au cœur : mais il dit plus, lorsqu'il assure que si cette armée venait aux mains pour le combattre, que c'est en cela qu'il rehausserait ses espérances. Dieu seul, Dieu seul, Dieu seul.