OUVRAGE RECUEILLI DES ÉCRITS DE M. OLIER

FONDATEUR DE LA CONGRÉGATION DES PRÊTRES DE SAINT-SULPICE
Numérisation : Merci à l'Abbaye Saint Benoît de Port-Valais - www.abbaye-saint-benoit.ch/
VIE INTÉRIEURE DE LA TRÈS-SAINTE VIERGE
VIE INTÉRIEURE DE LA TRÈS-SAINTE VIERGE
CHAPITRE I. PRÉDESTINATION DE MARIE A LA DIGNITÉ AUGUSTE DE MÈRE DU VERRE INCARNÉ
CHAPITRE II. CONCEPTION ET NATIVITÉ DE LA TRÈS-SAINTE VIERGE
PRATIQUES DE M. OLIER POUR HONORER LA CONCEPTION ET LA NATIVITÉ DE MARIE
CHAPITRE III. PRÉSENTATION ET SÉJOUR DE MARIE AU TEMPLE
CHAPITRE IV. MARIAGE DE LA TRÈS-SAINTE VIERGE AVEC SAINT JOSEPH ET MYSTÈRE DE L’ANNONCIATION
RÉFLEXIONS PRATIQUES. L'ANGELUS.
CHAPITRE V. ACCOMPLISSEMENT DU MYSTÈRE DE L'INCARNATION PAR LEQUEL MARIE DEVIENT MÈRE DE DIEU
CHAPITRE VI. MYSTÈRE DE LA VISITATION
RÉFLEXIONS PRATIQUES SUR LE CHANT DU MAGNIFICAT
CHAPITRE VII. NATIVITÉ DE JÉSUS-CHRIST; MARIE EST LA MÈRE SPIRITUELLE DE TOUS LES CHRÉTIENS
CHAPITRE VIII. MYSTÈRE DE LA PURIFICATION DE MARIE ET DE LA PRÉSENTATION DE JÉSUS AU TEMPLE
CHAPITRE IX. SOCIÉTÉ DE JÉSUS ET DE MARIE
CHAPITRE XI. INSTITUTION DE L’ADORABLE SACREMENT DE L’EUCHARISTIE.
CHAPITR XII. MARIE AU CALVAIRE
CHAPITRE XIII. MYSTÈRE DE LA RÉSURRECTION DE NOTRE-SEIGNEUR
CHAPITRE XIV. ASCENSION ET PENTECÔTE
RÉFLEXIONS PRATIQUES. SUR LA PRIÈRE : O JÉSUS VIVANT EN MARIE
CHAPITRE XVIII. GLOIRE DE MARIE DANS LE CIEL.
RÉFLEXIONS PRATIQUES SUR LE PETIT OFFICE DE LA TRÉS-SAINTE VIERGE
CHAPITRE XIX. MARIE EST NOTRE MÉDIATRICE AUPRÈS DE JÉSUS-CHRIST
CHAPITRE XX. MARIE EST L’AVOCATE DES PÉCHEURS
AUTRE EXERCICE PLUS COURT QU'ON PEUT FAIRE AVANT LES PRINCIPALES ACTIONS DE LA JOURNÉE
ACTE A JÉSUS POUR QU'IL FORME EN NOUS L'INTÉRIEUR DE MARIE
OUVRAGE RECUEILLI DES ÉCRITS DE M. OLIER
FONDATEUR DE LA CONGRÉGATION
DES PRÊTRES DE SAINT-SULPICE
Dieu veut révéler dans ces derniers temps et découvrir Marie, le chef d'oeuvre de ses mains...; et il veut qu'elle soit plus connue, plus aimée, plus honorée que jamais elle ne l’a été.
(Le Vén. Louis-Marie Grignon de Montfort, Dévotion à la sainte Vierge, I. part., II. n. 1, p. 34-41 ; 1843)
PARIS
LIBRAIRIE POUSSIELGUE FRÈRES RUE CASSETTE, 27, 1875
ARCHEVÊCHÉ DE PARIS
Nous avons lu avec grande édification le livre intitulé . Vie intérieure de la très-sainte Vierge, composé avec les manuscrits laissés par M. Olier. Il est facile de reconnaître dans cet écrit la doctrine substantielle et abondante que l'on trouve, en général, dans les auteurs ascétiques du XVIIe siècle. Persuadé que ce livre est très-propre à augmenter dans les âmes la dévotion envers la très-sainte Vierge, et à les porter à l'imitation de ses vertus, Nous lui donnons notre approbation et Nous en recommandons la lecture.
Paris, le 19 octobre 1875.
+ J- J.-HIPP.,
Card. Arch. de Paris.
Ce que M. Olier a laissé sur la sainte Vierge se trouve épars dans un grand nombre d'écrits très-différents de date, de style, de but. Il n'en est aucun que l'auteur ait achevé, qu'il ait préparé pour l'impression. La plupart sont de simples ébauches, où il esquissait ses pensées pour en conserver le souvenir, sans avoir l'intention de leur donner la forme définitive. Ce sont souvent de simples mémoires tracés à la hâte, au jour le jour, qui ont pour objet ses occupations intérieures, les faveurs qu'il recevait de Dieu, les sentiments qu'elles lui donnaient. Il destinait ces feuilles à son directeur seulement, de qui il était sûr d'être compris et à qui il laissait toute liberté de réformer ou de détruire tout ce qu'il voudrait. Là on voit l'impression que faisait sur lui la méditation des mystères : aussi rien de plus varié, de plus animé. Ce sont des effusions de coeur, des élans d'enthousiasme, des transports de reconnaissance. On sent que les termes lui manquent pour exprimer sa pensée. Il se fait un langage à lui, et, comme la plupart des auteurs mystiques, il accumule les figures et semble forcer les expressions pour faire concevoir, le moins imparfaitement possible, ce qu'il se sent incapable de rendre dignement.
La dévotion de M. Faillon pour la sainte Vierge, et son estime pour les écrits de M. Olier, lui ont donné l'idée de composer un livre de ces différents fragments, en les disposant selon l'ordre des mystères, et d'en faire ainsi un traité dont la lecture serait propre à inspirer un profond respect et un amour filial envers la sainte Vierge.
Ce travail n'était pas sans difficulté. Il devait naturellement y avoir des lacunes. De plus, un texte composé de fragments empruntés à divers écrits, et non revus par l'auteur, manque souvent de cette netteté, de cette précision qu'on s'applique à mettre dans un ouvrage destiné au public. N'était-il pas même à craindre que l'éditeur, travaillant sous l'inspiration d'une idée préconçue, ne s'écartât de très-bonne foi, en groupant ces fragments, des idées de M. Olier et ne lui attribuât, sur certains points, une doctrine qui n'était pas celle de ce pieux et vénérable auteur, ou du moins qu'il ne donnât à ses expressions un sens, une portée qui dépassait sa pensée véritable?
M. Faillon s'était proposé de revoir son livre, de retrancher ce qui était susceptible d'un sens contraire à la pensée de M. Olier. La mort l'a empêché de réaliser son dessein. Nous donnons une édition telle qu'il aurait désiré la donner, et nous nous sommes appliqués à rendre les vrais sentiments de M. Olier.
On voit par ce court exposé que ce livre n'a pas été composé par ce vénérable prêtre tel que nous le donnons. Le fond, la substance et plus ordinairement les expressions sont de lui; mais l'éditeur, pour réunir tous ces fragments épars dans un ordre qui lui a paru le plus convenable, a dû combler des lacunes, éclaircir des textes obscurs ou incomplets, ce que nous tenons à dire pour que le lecteur n'attribue pas à M. Olier les imperfections qu'il remarquerait dans ce travail. Nous devons ajouter qu'il se trouve dans cet écrit quelques opinions particulières à M. Olier; et il ne faut pas s'étonner si l'auteur les énonce comme si elles étaient certaines, et sans aucune réserve ou explication qui avertisse de ne pas les confondre avec la doctrine même de l'Église et les opinions communément reçues parmi les pieux fidèles, parce que, ainsi que nous l'avons déjà dit, dans les fragments recueillis par M. Faillon, M. Olier écrivait ses pensées pour son usage particulier.
Nous soumettons ce travail avec le plus profond respect et l'obéissance la plus filiale à la sainte Église romaine.
Les chapitres de la Vie intérieure de la sainte Vierge sont suivis de Réflexions pratiques. Les réflexions sur les chapitres II, IV, IX, XVIII, XIX sont de M. Olier, ainsi que les Exercices qui sont à la fin du livre. Le texte des autres réflexions n'est pas de M. Olier, bien que l'on ait souvent employé ses expressions, et que pour le fond on ait eu soin de s'inspirer de sa doctrine. Nous avons cru ces réflexions utiles au pieux lecteur elles l'aideront à tirer des mystères de la sainte Vierge des conséquences pratiques pour la direction de sa vie.
Modèle parfait de la piété filiale, comme de toutes les vertus, Jésus-Christ a toujours pris soin de faire honorer sur la terre la très-sainte Vierge, sa bienheureuse Mère. Dans cette vue, il a suscité d'âge en âge des personnages éminents, pour renouveler dans les esprits les respects qu'inspirent les grandeurs de cette auguste reine, et dans les coeurs l'amour qu'excite la considération de ses amabilités et de ses bontés. Telle nous a paru être en particulier la vocation de M. Olier, fondateur du séminaire et de la compagnie des prêtres de Saint-Sulpice, quand nous avons considéré toute la suite de sa vie et les oeuvres encore subsistantes qu'il a laissées après lui.
Avant la naissance de ce serviteur de Dieu, le Ciel fit pressentir à sa mère une si heureuse destinée par un signe assez semblable à celui qu'on attribue à la mère de saint Dominique. Mme Olier, qui avait consacré l'enfant à Marie quand elle le portait dans son sein, crut voir en songe un flambeau ardent qui poussait sa flamme sur un globe, et qui l'embrasait, comme si la sainte Vierge eût voulu indiquer par là qu'il allumerait un jour le feu de son saint amour dans les cœurs. La suite ne tarda pas à justifier cet heureux présage.
Dès ses plus jeunes ans, on vit éclater en lui les premiers traits de cette tendre et ardente dévotion envers Marie, dont il donna l'exemple jusqu'à son dernier soupir, et qui, avec la piété envers Jésus-Christ, prêtre et victime au très-saint Sacrement, fut le caractère distinctif de sa vie sacerdotale. Nous ne pouvons exposer ici tout ce que son zèle lui fit entreprendre pour rehausser et pour étendre le culte de Marie : il faudrait rapporter la plus grande partie de son histoire, nul de son temps n'ayant travaillé avec plus d'ardeur et de succès à propager en France cette dévotion. Bien plus, comme si les bornes de ce royaume eussent offert à son zèle un espace trop étroit, il voulut la répandre en Amérique par une oeuvre jusqu'alors sans exemple, la fondation d'une ville en Canada, dédiée à l'auguste Mère de Dieu, sous le nom de Villemarie, laquelle a donné naissance à plusieurs grands établissements catholiques, et a servi ainsi très-heureusement à propager la dévotion à Marie dans ce nouveau monde.
Mais le feu de ce zèle ardent qui brûlait dans son cœur ne devait pas s'éteindre avec sa vie. M. Olier devait le communiquer à ses disciples pour le laisser après lui dans l'institut qu'il fonda. Il donna, en effet, à sa compagnie, pour fin principale et invariable, le soin d'inspirer au clergé, avec l'amour souverain envers Jésus-Christ, la piété filiale envers Marie, et, par le clergé, de la répandre aussi dans les peuples. Lui-même nous apprend que, dans l'une des communications dont cette divine Mère le favorisait quelquefois, elle daigna lui faire connaître expressément ce dessein, en lui adressant ces paroles, qui l'inondèrent de consolation : « Vous serez animé à jamais du zèle de ma gloire. » Ce mot a jamais le fit tressaillir d'une indicible allégresse, en lui donnant à comprendre qu'il laisserait dans l'Église des successeurs de son zèle pour propager et pour étendre la dévotion envers Marie.
C'est ce qu'on a vu, par un effet de la miséricorde de Dieu, s'accomplir jusqu'à ce jour dans toutes les maisons de l'institut de Saint-Sulpice. Il est constant que, depuis M. Olier, on y a toujours inspiré aux ecclésiastiques la plus haute vénération pour Marie. Ceux qui y ont été formés, et qui sont devenus dans la suite évêques, missionnaires, pasteurs des âmes, fondateurs de communautés, y ont puisé cette dévotion; du moins on ne craint pas d'assurer que tous en sont sortis plus pénétrés de respect, de confiance et d'amour pour cette divine Mère, qu'ils lie l'étaient en y entrant. La solide piété pour le saint Sacrement et pour la sainte Vierge, écrivait Fénelon (1), doit être le véritable héritage de cette maison. C'est le témoignage que se plaisent à rendre encore aujourd'hui ceux qui ont reçu, comme le célèbre archevêque de Cambrai, leur éducation cléricale au séminaire de Saint-Sulpice. Tous avouent que ce qui les y a le plus frappés, c'est la profession toute spéciale qu'on y fait de dévouement à la Mère de Dieu.
1. Oeuvres de Fénelon. Correspondance, tom. V, pag. 228; lettre XLVIII.
Une autre prérogative de M. Olier, nous osons l'espérer, c'est d'avoir été destiné par la bonté de Notre-Seigneur pour donner un nouvel éclat à cette dévotion, par les écrits qu'il a laissés sur les grandeurs de la maternité divine. Ces écrits sont, en effet, une exposition de toute la suite des mystères de Marie, ou plutôt une histoire de sa vie assez complète et très-propre à nourrir la piété. Il est vrai que sur sa vie extérieure on n'y trouvera la solution d'aucune de ces questions curieuses que l'érudition des savants discute sans les éclaircir. Dieu nous les a cachées sans doute à dessein, comme moins utiles à l'édification de l'Église; et, en voulant que les évangélistes les passassent sous silence, il semble qu'il ait eu en vue de nous faire aspirer à quelque chose de plus excellent, et de nous rappeler que toute la beauté de cette fille bien-aimée du Roi des rois est au dedans d'elle-même, c'est-à-dire dans son intérieur.
Si le vêtement a moins d'importance que le corps pour lequel il est fait, et si le corps est à son tour bien moins considérable que l'âme qu'il doit servir, la vie extérieure de Marie est incomparablement au-dessous des beautés de son âme, de ses grâces surtout, de ses vertus, des opérations de Dieu en elle; en un mot, de sa vie intérieure. Dans celle-ci, M. Olier nous montre, en effet, une multitude de traits bien plus admirables, des beautés plus ravissantes, des vérités bien plus importantes pour nous et bien plus honorables pour Marie que ne le seraient tous ces faits et toutes les circonstances de sa vie extérieure et sensible. « La connaissance de l'une, dit-il, consolerait et réjouirait les yeux des hommes; mais la vue de l'autre étonne et ravit toutes les hiérarchies des anges. Vierge Marie, je vous vénère et vous aime, telle que vous êtes en vous-même, et que la foi vous fait connaître, mille fois plus parfaite que tous les récits des hommes ne pourraient le dire, et que toute compréhension humaine ne saurait vous concevoir, puisque vous êtes faite sur l'idée la plus belle que Dieu ait formée en lui-même, pour donner à son Fils une mère sortable à la grandeur de sa personne. Je dis des merveilles en disant ce seul point. » La maternité divine est, en effet, la source, l'objet ou le motif des vues sublimes que M. Olier expose dans cet ouvrage, puisque les hautes considérations qu'il offre à l'instruction et à l'édification de ses lecteurs ne sont, à proprement parler, que des éclaircissements ou des conséquences de ce mystère.
Un fruit précieux de l'étude de ce dogme et de ses conséquences, que le pieux lecteur ne pourra manquer de retirer de cet écrit, c'est de mieux connaître les raisons dernières et comme la racine des éloges que les saints Pères ont donnés à Marie, en exaltant son crédit, sa puissance et sa grandeur; raisons qu'ils n'expliquent pas toujours clairement, et qui sont d'une si grande consolation aux vrais enfants de cette divine Mère. Telles sont par exemple les magnifiques paroles que lui adressa saint Cyrille dans le saint concile d'Éphèse. Nous les rapportons ici comme pour préparer l'esprit du lecteur à ce que nous aurons à dire dès le début de cet ouvrage. « Nous vous saluons, ô Marie, Mère de Dieu, vous par qui la Trinité est glorifiée et adorée, par qui la précieuse croix du Sauveur est exaltée et révérée, par qui le ciel triomphe, les anges se réjouissent, les démons sont chassés, le tentateur est vaincu, la nature fragile est élevée jusqu'au ciel, la créature raisonnable qu'avaient infectée les idoles est venue à la connaissance de la vérité; vous par qui les fidèles obtiennent le baptême, vous par qui toutes les églises du monde ont été fondées et toutes les nations amenées à la pénitence. Que dirai-je davantage? Vous par qui la lumière du monde, le Fils unique de Dieu, éclaire ceux qui étaient dans les ténèbres assis à l'ombre de la mort; par qui les prophètes ont prédit l'avenir, les apôtres ont annoncé le salut aux nations; vous par qui les morts sont ressuscités, par qui les rois règnent. Quel homme peut donc louer dignement la très-louable Vierge Marie (1)? » Cet ouvrage de M. Olier servira donc à monter la vérité rigoureuse et le solide fondement de tous ces éloges et d'autres semblables, et les vengera. par là même de la témérité de quelques écrivains hardis qui ont osé les affaiblir dans ces derniers temps par des explications nouvelles, aussi offensantes pour saint Cyrille, et pour le concile oecuménique d'Éphèse, qu'injurieuses à la puissance de l'auguste Mère de Dieu.
En même temps il montrera avec quelle sagesse l'Église romaine, la mère et la maîtresse
1. Act. Concilii Ephesini.
de toutes lés autres églises, applique à Marie, dans l'office divin, divers endroits de l'Écriture sainte que des hommes sans mission en avaient tranchés témérairement; et nous sommes assurés que les églises de France qui ont adopté à l'envi la liturgie romaine, verront avec joie les motifs cachés et profonds de tant d'applications célèbres, qui sont une preuve aussi bien qu'un éloge public des grandeurs augustes de Marie et de sa puissance auprès de Dieu.
Nous bénirons Dieu si cet écrit peut servir à favoriser le mouvement qui attire les âmes vers la sainte Vierge. Elle est reconnue universellement comme l'inspiratrice de toutes les bonnes œuvres, la mère de toutes les sociétés, l'ouvrière de toutes les conversions; en un mot, le mobile de tout ce qui se fait de bien dans l'Église, et il paraît manifeste que la dévotion envers elle est aujourd'hui, plus qu'elle ne l'a jamais été, la dévotion commune et universelle de tous les peuples catholiques. Les pèlerinages aux tombeaux des saints martyrs, et des thaumaturges, autrefois si célèbres, sont aujourd'hui moins fréquentés; la dévotion à Marie semble en avoir pris partout la place : Jésus-Christ se plaît visiblement à imprimer dans tous les coeurs, avec la conviction du pouvoir universel de sa divine Mère, la confiance la plus étendue en sa bonté. C'est aussi la fin que M. Olier se propose dans ses écrits. Son but est de montrer Marie comme le canal universel par lequel Jésus-Christ veut répandre toutes ses grâces, et de mettre de plus en plus à découvert le fondement de cette vérité, qui est un si doux sujet de consolation pour tous les chrétiens. « Je vois, je sens, j'expérimente cette vérité en moi, comme si je la voyais de mes yeux, écrit-il; et je voudrais être capable de publier partout l'amour de Jésus-Christ envers sa Mère, afin de faire entendre le pouvoir de Marie et de lui acquérir ensuite de l'amour et de l'honneur dans le monde. »
Cette dévotion étant la grâce la plus signalée de notre siècle, la sainte Église, pour faire honorer les mystères et les grandeurs de Marie, a institué les fêtes de sa Maternité, de sa Pureté, de son saint Coeur, de son Patronage, les fêtes de Notre-Dame de Grâce, de Notre-Dame Auxiliatrice, de Reine de Paix, sans négliger pourtant les mystères du Sauveur, puisqu'elle célèbre entre autres les fêtes de son Précieux Sang, de son sacré Coeur,
de sa Passion, de sa Couronne d'épines, de sa Lance, de ses Clous, de son Suaire. Enfin elle vient de mettre le comble à toutes les marques qu'elle avait données jusqu'ici de sa piété et de sa vénération envers Marie, en définissant, comme dogme de foi catholique, son immaculée Conception : définition que tout l'univers a accueillie avec les transports d'une allégresse d'autant plus vive, qu'il l'avait attendue et désirée depuis longtemps et avec plus d'ardeur. « N'est-il pas juste, écrit M. Olier, qui semble avoir désigné notre époque, n'est-il pas juste à présent de s'appliquer aux saints mystères que la Providence prend plaisir de manifester dans le progrès des siècles : à présent que agi, l'Église reçoit sans peine ces vérités, ou plutôt qu'elle les considère avec tant de joie et d'amour, à présent qu'elle prend surtout plaisir de s'appliquer aux saints mystères de la vie de Jésus-Christ et de sa sainte Mère, afin de les faire de plus en plus honorer par ses enfants? »
Pour me conformer aux décrets des souverains pontifes, je déclare que dans tout ce que je puis dire de la personne, des écrits et des lumières de M. Olier sur les choses de la religion, je ne veux en aucune sorte prévenir le jugement du Saint-Siège apostolique; que, bien au contraire, je me soumets d'avance à tout ce qu'il pourrait définir sur ces matières, qui serait contraire ou peu conforme à ce que j'en ai écrit, et qu'enfin je regarderai toujours comme le plus cher et le plus nécessaire de mes devoirs la soumission parfaite de mon esprit et de mon coeur aux décisions du Souverain Pontife, le vrai Père et le vrai Docteur donné de Dieu à tous les chrétiens.
Dieu le Père engendre son Fils en lui-même. Dans la contemplation de soi-même qui le ravit, il voit naître son Fils, comme un miroir, où il se trouve représenté substantiellement, comme l'enseigne l'Apôtre (Épitre aux Hébreux, I, 3). Ce miroir l'absorbe dans l'amour de lui-même; et en cet amour du Père et du Fils est produit le divin Esprit. Renfermé dans ce cercle éternel qui est sa vie et sa béatitude, il est vivant et bienheureux en lui-même, et il eût (2) pu vivre ainsi éternellement, sans se communiquer au dehors et sans se donner à nous. Mais de toute éternité, ayant eu dessein de nous manifester son amour par l'Incarnation de son divin Fils, il s'est premièrement pourvu d'une aide, la très-sainte Vierge Marie. Sans doute, lui-même eût formé de ses mains l'humanité de son Fils, ce chef-d'oeuvre admirable, comme il devait former les anges, s'il eût voulu l'envoyer au monde dans une chair immortelle et glorieuse; et dans cette génération temporelle, le Fils n'eût pas eu besoin de mère, non plus qu'Adam dans sa création. Mais, prévoyant notre péché (1) et voulant qu'il fût expié par la mort de son propre Fils, il résolut de l'envoyer au monde dans notre chair passible et mortelle, afin que, dans cette même chair, il endurât la mort en faveur des pécheurs. Pour l'engendrer donc de la sorte, Dieu le Père se choisit, avec beaucoup de convenance, la très-sainte Vierge comme aide ou comme épouse. Car Dieu le Père, qui seul peut envoyer la personne de son Fils, veut que dans le mystère de l'Incarnation Marie soit son Épouse, en ce sens que le Père, qui est le principe de la génération de son Verbe selon sa divinité, destine la sainte Vierge à devenir
1. Bulla
Pii Papoe IX, ad Concept. Immaculat. Virginis primordia, uno eodemque
decreto, cum divinae Sapientiae Incarnatione fuerant praestituta.
M. Olier suppose ici que, si l'homme n'eût pas péché, le Verbe se serait incarné sans naître de la femme; et quelque extraordinaire que ce sentiment puisse paraître, il n'est contraire ni à l'Écriture ni aux saints docteurs.
3
le principe de la génération du même Verbe selon l'humanité 1.
1. M. Olier appelle génération temporelle du Verbe le mystère de l'Incarnation; il attribue cette génération au Père éternel, et il dit que dans ce mystère la sainte Vierge est épouse du Père éternel.
Plusieurs saints docteurs, parmi lesquels il suffit de citer saint Athanase, saint Ambroise, saint Cyrille d'Alexandrie, interprètent du mystère de l'Incarnation ces paroles du second psaume : Le Seigneur m'a dit : Vous êtes mon Fils; je vous ai engendré aujourd'hui. Apposite additur es, quod generationem ante saecula declarat, dit saint Athanase; erat enim semper filius. Ad jecit autem illud : hodie genui te, ut generationem secundum carnem commonstraret. Illud enim hodie, tempus indicat, quare pro temporali generatione adjiciunlur istaec hodie, genui te. (Biblioth. veterum Patrum, t. V, p..195.) L'Église applique ces mêmes paroles au mystère de la naissance de Jésus-Christ, dans la messe de Noël, et saint Paul nous apprend qu'elles s'entendent également de la résurrection de Jésus-Christ. (Actes des Apôtres, XIII, 33.) Il est donc bien permis de dire que le Père éternel engendre son Fils dans le mystère de l'Incarnation; non pas sans doute dans ce sens que l'union hypostatique du Verbe avec la nature humaine s'opère par voie de génération, mais parce que le Verbe, éternellement engendré du Père, et par conséquent engendré au moment où il s'unit à la nature humaine, prend alors une vie nouvelle, devient Homme-Dieu, fils naturel et non adoptif du Père éternel, qui seul peut lui dire: Vous êtes mon Fils; aujourd'hui je vous ai engendré. Le Fils de Dieu fait homme n'est pas le fils de la sainte Trinité, ni le fils du Saint-Esprit, mais le Fils unique du Père éternel.
Il n'est donc pas contraire à la vérité que cette génération temporelle du Verbe soit attribuée au Père. Toutes les oeuvres ad extra sont communes aux trois personnes de la sainte Trinité, ainsi que la foi nous l'enseigne. Unus solus Deus unum est universorum principium, dit le grand concile de Latran. La raison en est que, comme dit saint Thomas : « Creare convinit Deo secundum suum esse quod est ejus essentia quoe est communie tribus personis. (1re p. q., XLV, a. 6 c.) Créer convient à Dieu selon son être, qui est son essence, laquelle est commune aux trois personnes. » Donc l'Incarnation, c'est-à-dire la création, la formation de là nature humaine et son élévation à l'union hypostatique, est l'effet des trois personnes de la sainte Trinité, et le même concile de Latran a dit : Unigenitus Dei Filius a tota Trinitate communiter est incarnatus. Mais le langage des saintes Écritures et l'usage de l'Église nous autorisent à attribuer par appropriation certaines oeuvres au Père, d'autres au Fils, d'autres au Saint-Esprit, selon le point de vue sous lequel on les considère et le rapport que nous remarquons entre les oeuvres et les divines personnes. Les divines Écritures, les symboles et les écrits des Pères attribuent les grâces au Saint-Esprit, parce que ce sont autant d'effets de la charité de Dieu à notre égard, et que le Saint-Esprit procède comme amour du Père et du Fils. Pour cela, la génération temporelle du Verbe étant principalement une oeuvre de grâce et de sanctification, la manifestation de l'amour de Dieu à l'égard des hommes, on l'attribue par appropriation au Saint-Esprit, et nous disons dans le Symbole . Incarnatus est de Spiritu sancto ex Maria Virgine; c'est pourquoi la sainte Vierge est appelée l'épouse du Saint-Esprit. Mais cette même génération temporelle peut être considérée comme une mission temporelle du Verbe dans le monde, et ainsi envisagée on peut l'attribuer au Père, parée que les missions temporelles des personnes divines du Fils et du Saint-Esprit sont en rapport avec leur procession éternelle. De là M. Olier conclut que la sainte Vierge a été admise en participation de la divine fécondité du Père éternel, et comme le Fils unique de Dieu le Père est en même temps le fils de la sainte Vierge, il appelle celle-ci l'épouse du Père éternel. Ces deux dénominations, épouse du Père éternel et épouse du Saint-Esprit, sont consacrées par le langage des saints docteurs. La première a été plus communément employée par les anciens. Saint Thomas d'Aquin dit dans un sermon pour le IVe dimanche de Carême : Fuit sponsa Patris,et materFilii,et habitaculum Spiritus sancti; et saint Bonaventure : Te matrem Dei laudamus, te aeterni Patris sponsam omnis terra veneratur. Tu templum et sacrarium Spiritus sancii, totius beatissimae Trinitatis nobile triclinium sancta Maria a Deo Patre sponsa electa; Verbi Dei Mater praeelecta, a Spiritu sancto protecta, ora pro nobis. (Opuscul. t. I, Parisiis, 164.) Richard de Saint-Laurent explique la doctrine que nous venons d'exposer. Le Saint-Esprit, dit-il, vient en Marie pour séparer dans sa chair sa plus pure substance, dont il forme le corps que le Fils de Dieu devait prendre, et c'est pour cela qu'il est dit que Marie a conçu par la vertu du Saint-Esprit, et le Fils de Dieu peut dire au Saint-Esprit cette parole de Job : Vous m'avez revêtu de peau et de chair... Cependant toute la bienheureuse Trinité a opéré l'Incarnation du Fils, parce que les oeuvres de la Trinité sont inséparables, elles appartiennent aux trois divines personnes. Ideo de Spiritu sancto dicitur Maria concepisse, et potest dicere Filius Spiritui sancto illud Job : Pelle et carnibus vestisti me; nihilominus tamen sancta Trinitas operata est Filii incarnationem, nam inseparabilia sunt opera Trinitatis. (De Laud. B. M., lib. III, cap. I.).
Voir le chapitre v, pages 76, 77, 78, 79.
(4)
Le mariage est l'expression sainte du Père éternel, qui engendre et porte en soi son Verbe, et fait seul, par sa personne, ce que le mari et la femme expriment au dehors, en produisant ensemble un fils qui est le terme de leur génération. Mais parce que Dieu le Père engendre son Verbe dans une féconde (5) virginité, il veut exprimer dans sa sainte épouse seule, et montrer au dehors cette fécondité vierge et sans corruption. De plus, comme il engendre son Verbe de toute éternité par sa connaissance, par retour,et par vue sur lui-même, il veut que Marie, l'image très-parfaite et très-sainte de sa fécondité vierge, l'engendre aussi avec connaissance; et pour cela même il décrète qu'elle donnera à la génération du Verbe dans la chair son consentement d'une manière expresse et solennelle, ce qui présuppose la connaissance et la raison. Tandis que le reste des (6) mères ne sauront pas ce qui devra naître d'elles, il veut que Marie connaisse auparavant quel sera le fils qu'elle concevra : un ange lui apprendra que ce fils sera le propre Fils du Très-Haut, Dieu et homme tout ensemble, le Rédempteur du monde, et que son règne n'aura point de fin.
En voulant avoir ainsi l'agrément de Marie, Dieu le Père montre, par cette conduite si pleine de révérence envers sa sainte épouse, l'estime qu'il fait d'elle et l'amour qu'il lui porte comme époux. Je ne puis exprimer, et je dois dire que nulle créature ne le pourra jamais, quelle est l'affection et la tendresse de Dieu le Père envers la très-sainte Vierge (1), en cette qualité d'épouse. Il s'applique tout entier à la lui témoigner; et cela est infini, immense, incompréhensible à tout esprit créé.
L'épouse entre en possession de son époux, qui devient sien, et ensuite en communauté de tous les biens qu'il possède. Elle entre en unité de coeur et d'âme, en unité d'esprit, de pensées, de vouloir; d'où il suit qu'elle a part à ses desseins, à ses ordres, à ses oeuvres. Ainsi Dieu le Père, comme un saint et fidèle époux, veut mettre la très-sainte Vierge en union et en parfaite jouissance de sa
1. Bulla
SS. D. N. Pii Papoe IX ad definit. Imm. Concept. Ineffabilis Deus, cum ab
omni aeternitate praeviderit luctuosissimam totius humani generis ruinam, ex
Adami transgressions derivandam..., ab initio et ante
sacula Unigenito Filio suo Matrem, ex qua caro factus in beata temporum
plenitudine nasceretur, elegit atque ordinavit, tantoque prae creaturis
universis est prosecutus amore, ut in illa una sibi propensissima voluntate
complacuerit.
7
personne, de ses trésors, de sa gloire et de tous ses biens.
C'est une chose inconcevable comment Dieu eut cette divine épouse présente à son, esprit avant la formation de toutes les créatures. Pour lui, il n'y a ni futur ni passé; tout. est présent à ses yeux, il voit distinctement toutes choses dans la lumière éternelle. De toute éternité, il y avait donc en Dieu un caractère, une figure qui représentait Jésus-Christ et sa mère, le Verbe incarné et tous ses membres; dès lors Marie était aussi présente aux yeux de Dieu que si déjà elle eût été formée, que si elle eût été 'effectivement au monde. Ce consentement célèbre de Marie, nécessaire à l'Incarnation, sur lequel reposait tout l'édifice de la religion qu'il préméditait, toutes les figures et les prophéties, toute l'économie du salut, il le prévoyait et le connaissait avant tous les temps. Il voyait déjà au fond de l'âme de la très-sainte Vierge, remplie de foi, de sagesse, de soumission, quels seraient sa pensée et son sentiment, sachant la force et la vertu de la grâce dont il devait la remplir. Connaissant donc sa volonté et la disposition de son coeur, et tirant déjà d'elle son consentement, qu'il voyait aussi réellement que quand elle le confirma à l'ange, il réglait là-dessus, de toute éternité, le saint mystère de l'Incarnation.
Il en usait de même dans la vocation de tous ses enfants adoptifs, qui sont les membres de Jésus-Christ, l'achèvement de ce grand mystère, et desquels Marie, mère du Verbe selon la chair, devait être véritablement la mère selon l'esprit. Si, dans le (8) dessein de Dieu, l'épouse devait être donnée à l'époux, comme une aide semblable à lui, ce n'était pas seulement pour qu'elle contribuât à la naissance des enfants; mais encore pour qu'elle concourût par sa sollicitude maternelle, par sa tendresse et sa bonté, par la sagesse de ses conseils, à leur éducation et à leur établissement. Sans doute, en nous prédestinant à devenir les membres de son Fils, Dieu le Père nous a appelés, selon le décret de sa volonté et par un pur effet de sa grâce, qu'il nous a donnée en Jésus-Christ, avant tous les siècles: nous ayant déjà comme créés en lui, et ayant préparé les oeuvres saintes qu'il désirait que nous fissions pour sa gloire (1). Mais en appelant ainsi chacun de nous, en lui préparant, dès l'éternité, la mesure des moyens intérieurs et"extérieurs de sanctification qu'il lui donne dans le temps, Dieu tenait sa sainte épouse présente à son esprit. Il voyait ce qui lui eût agréé, ce qu'elle aurait désiré pour chacun, si elle eût été au monde, et il agissait selon les intentions, selon les désirs et les prières de Marie qu'il prévoyait.
C'est pourquoi dans la plénitude des temps, lorsqu'il aura donné l'être à sa sainte épouse, il lui montrera l'économie de ses desseins sur chaque âme; et elle les agréera expressément. Quelque
1. C'est par appropriation, et en traduisant les paroles de saint Paul, Épître aux Éphésiens, que M. Olier attribue au Père notre vocation à la grâce, bien que ce don de Dieu soit l'œuvre commune des trois divines personnes. « Béni soit Dieu, Père de Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui nous a choisis en lui avant le commencement du monde, pour que nous fussions saints et immaculés en sa présence dans la charité. » (Chap I, 3-6.)
9
vastes que soient ces desseins de Dieu, Marie, le chef-d'oeuvre des mains du Tout-Puissant, après l'humanité de son Fils, Marie, toute remplie du Saint-Esprit, les. connaîtra clairement; car Dieu lui fera voir la conduite admirable qu'il aura tenue et celle qu'il tiendra dans la suite, et tirera d'elle son consentement et son agrément sur toutes choses. C'est ce qu'il fera paraître, une fois pour toutes, dans le moment de l'accomplissement de son oeuvre par excellence, l'Incarnation du Verbe, qui est comme la clef du bâtiment universel de l'Église et du monde; puisque alors il exigera d'elle. publiquement, à la face d'un archange et d'un témoin irréprochable de sa cour, ce consentement solennel; faisant ainsi paraître visiblement ce que de toute éternité il avait résolu invisiblement de faire avec elle (et cette conduite de Dieu explique comment il se fait que toutes les grâces ont été- et seront données à jamais par l'entremise de Marie) (1). Ainsi le Père
1. S. Ephrem, groece. Tom. III, p. 532. Per te omnis gloria, honor et sanctitas ab ipso primo Adam, et usque ad consummationem saeculi, Apostolis, Prophetis, justis et humilibus corde, sola immaculatissima, derivata est, derivatur, se derivabitur, atque in te gaudet, gratia plena, omnis creatura.
D. Alb. Mag. sup. Missus. Beata Virgo proprie dicitur Porta coeli: quia per ipsam exivit quidquid gratiae unquam creatura vel increatum in hunc mundum venit vel venturum fuit : omnium enim bonorum Mater est, et Mater gratias, et Mater misericordiae : et etiam ipsa gratia increata tanquam aquœductu exivit ab ipsa et venit in mundum. Item per ipsam intravit quidquid unquam boni de cadis in terram descendit, et e converso. Unde dicit Filius ejus : Venerunt mihi omnia bons pariter cum illa. (Quaest. CXLVII.)
S. Bern. Senens. Tom..IV, p. 91 et 129. Dictum est enim quod nulla gratia de coelo, nisi ea dispensante, ad nos descendit. Hoc enim singulare officium divinitus ab aeterno adepta est, sicut ipsa testatur dicens : Ab oeterno ordinata sum, scilicet dispensatrix gratiarum coelestium. Totus mundus post primorum nostrorum parentum culpam, amore tantes Virginis a Deo praeservatus est. Maria namque per multa millia annorum antequam nasceretur, primo et principaliter Adam et Evam, et totem ejus posteritatem praeservavit in esse. Constat, nempe quod ex propria transgressione Adam et Eva, non solum mortis, sed annihilationis exterminium meruerunt, et divina ultio, quae personarum acceptionem ignorat, sicut nec culpam Angelicam, sic nec etiam humanam dimisisset impunem. Sed propter praecipuam reverentiam, et singularissimam dilectionem quam habebat ad Virginem, praeservavit; quia eam ab aeterno super omnes creaturas Deo uniendas, quae creandae erant, superexcessive dilexit. De ipsa nasci debebat Dei Filius Jesus Christus, qui secundum corpulentam substantiam in Adam existens erat solum de Virgine et de nulla alia educendus. Induisit ergo misericors Deus primis parentibus, nec eos annihilavit : quia sic non fuisset exorta beata Virgo, nec per consequens, Christus sive Deus carnem vestiisset humanam. Ergo propter istam nobilem creaturam Deus salvavit parentes primos de prima eorum transgressions. (Serm. V, de Nativ. B. Virg., cap. II.)
10
éternel, l'ayant choisie pour son aide dans la formation de sa famille, forme avec elle Jésus-Christ dans toute son étendue, le chef et tous ses membres, sa postérité et tous ses descendants (1).
Il en use de la même sorte avec elle pour le reste des circonstances du grand oeuvre de l'Incarnation, et spécialement pour la création de l'univers qui en
1. S. Bernard. Senens. De Assumpt. B. V., art. II, cap. I. Unde ab ipso Deo Patre recepit fontalem foecunditatem ad omnes generandos electos, et etiam ipsos Angelos in aliquo gustu et gradu et experientia divinorum, quum etiam ab ipso exordio creationis et glorificationis eorum, preeviderint eam futuram Matrem Dei. Igitur ipsa Virgo, ex hoc habet a Patre rationem primitatis et sublimitatis regalis et imperialis super omném creatam naturam.
11
est la suite. En sa qualité d'homme, le Verbe incarné avait besoin d'une demeure temporelle, et sa mère aussi. Tous les membres de Jésus-Christ étaient pareillement dans cette nécessité, et Dieu avait résolu de créer ce monde pour leur aider à passer la vie, avant qu'ils allassent le glorifier dans le ciel (1). Car c'est pour le Verbe incarné que Dieu a fait ce monde; si bien que, qui n'est à Jésus-Christ, qui ne
1. Cornel. a Lapide in Eccli. Ego feci ut in coelo oriretur lumen indeficiens. (Eccli. XXIV, 6.) Ad litteram : Ego fui causa cur Deus creavit lucem, coelos, mare, flumina totumque universum. Hujus enim creatio ordinata fuit ad justificationem et glorificationem sanctorum, factam a Christo per beatam Virginem, tanquam ad suum finem : ordo enim natures creatus et institutus est propter ordinem gratias. Quia ergo B. Virgo fuit Mater Christi, se consequenter fuit medium nostrœ redemptionis, se totius ordinis gratiarum a Christo instituti: hinc pariter fuit causa finalis creationis Universi : Universi enim finis est Christus, ejusque Mater et sancti : ut scilicet, sancti in Universo hoc per Christum et B. Virginem, gratia et gloria donenturr. Quare creationis universi causa finalis fuit praedestinatio Christi, B. Virginis et sanctorum. Licet enim Universi partes quaadam sint Christus et B. Virgo, ideoque eo posteriores in genere causse mperialis; tamen in genere causas finalis sunt priores. Quare inter creationem Universi, et Nativitatem Christi ac B. Virginis, est mutua quaedam contradependentia : nec enim Deus nasci voluit Christum et B. Virginem, nisi in Universo hoc; nec vicissim voluit, Universum hoc existere sine Christo et B. Virgine; imo propter illos illud creavit. Totum enim Universum ad Christum et B. Virginem, ordinemque gratiarum, velut ad sui complementum et finem referri et ordinari voluit. Vide nostrum Suerez, Vasquez; Valentiam, p III, q. 1, ac Patrem Canisium, ib. V, Marial. cap. VI, et lib. I, cap. XII.
12
subsiste en lui, qui n'est uni à lui par son esprit et par sa grâce, n'est pas digne des créatures; et s'il en use, c'est avec injustice, n'étant pas partie de celui pour lequel principalement toutes choses ont été créées.
Dieu avait fait ce grand ciel si magnifique, si auguste, cette terre si admirable, à cause de la dignité de Jésus-Christ et de ses membres. A proportion de la dignité des personnes, on leur donne des meubles précieux; pour conduire un prince, un roi, on allume quantité de flambeaux autour de sa personne; au lieu qu'un artisan sera content d'une petite bougie ou d'une mèche trempée dans une goutte d'huile. Destinant donc ce monde à servir d'hôtellerie à son Fils, Dieu avait résolu de le créer dans cette grandeur si magnifique et cette beauté si rare, afin qu'il fût un lieu sortable à la dignité auguste de celui qui devait l'habiter. Ainsi il a fait le soleil si merveilleux, et dans cette beauté et cette magnificence, parce qu'il devait être le flambeau de son Fils; les cieux si vastes, si resplendissants, parce qu'ils étaient destinés à être le toit et le lambris de sa maison; il a créé la terre si belle, parce qu'elle devait servir à le porter, à être l'escabeau de ses pieds. Voulant enfin qu'elle fournît par ses productions à l'entretien de la vie de son Fils et qu'elle fût le lieu de son séjour, il l'a remplie de tant de rares beautés dans la variété de ses fleurs, dans la diversité de ses fruits, et dans le reste des créatures, qu'il a faites avec une perfection, un poids, un nombre et une mesure proportionnés à l'excellence de celui à qui elles (13) étaient destinées; non pas pour qu'elles fussent l'objet de sa joie et de ses complaisances, car tout cela n'est pas digne du Fils de Dieu; mais seulement pour marquer sa dignité et la grandeur de sa condition et de sa naissance.
La terre était donc destinée aussi à servir de demeure passagère à la très-sainte Vierge et à tous les membres de Jésus-Christ; à l'Église, qui devait s'y répandre de toute part et y établir le règne de Dieu. Or, dans la disposition qu'il donnait à l'univers, Dieu le Père avait présente aussi l'aide qu'il s'était choisie pour la formation de sa famille; il réglait la demeure temporelle de cette même épouse, celle de son fils et de tous ses enfants d'adoption (1).
D'après cela, on ne peut avoir difficulté d'entendre ces paroles de l'Écriture, dites de la Sagesse éternelle (2), appliquées par l'Église à la très-sainte Vierge:
1. Cornel. a Lapide in Eccli. cap. XXIV. Christus ergo et B. Virgo sunt causa finalis, ob quam creatum est universum, ac proinde ejusdem sunt causa, formalis, puta exemplaris, scilicet idea. Ordo enim gratiarum, in quo primus est Christus et B. Virgo, est idea et exemplar juxta quod Deus creavitet disposuit ordinem natures, totiusque universi. Vide Dionys. Carthus., qui omnia quae hoc capite dicuntur sigillatim B. Virgini accommodat.
2. Ces paroles et d'autres semblables ont, en effet, pour objet le Verbe divin, en tant qu'il devait s'incarner, et qu'il était déjà présent, comme tel dans la prescience divine. Cela n'empêche pas qu'on ne les rapporte aussi très-légitimement à la très-sainte Vierge, non-seulement parce que nous avons été créés aussi nous-mêmes dans la prescience divine, comme étant le corps de Jésus-Christ notre chef, dont Marie est membre, mais à cause des privilèges singuliers de cette auguste créature, destinée à être le principe de Jésus-Christ selon l'humanité et sa coopératrice dans l'oeuvre de la Rédemption. Aussi ces mêmes paroles de l'Écriture, qui sont dites de la Sagesse éternelle, sont-elles appliquées par les saints docteurs et par l'Église elle-même à l'auguste Vierge Marie.
Bulla Pii IX ad Concept. Immacul.
B. M. V. Idcirco
vel ipsissima verba, quibus divinœ Scripturœ de increata.Sapientia loquuntur,
ejusque sempiternas origines repraesentant, consuevit (catholica Ecclesia, quae
a sancto semper edocta Spiritu columna est ac firmamentum veritatis) tum in
ecclesiasticis officiis, tum in sacrosancta liturgia adhibere, et ad illius
Virginis primordia transferre.
14
J'ai été formée par le Très-Haut, j'ai été conçue avant toute créature. C'est moi qui ai fait naître dans le ciel une lumière qui ne s'éteindra jamais; et, semblable à une nuée, j'ai couvert toute la terre. (Eccli., cap. XXIV.) De toute éternité, présente aux yeux du Père éternel, mon époux, je portais en moi toutes les créatures, qui paraissent maintenant dans le monde, comme une nuée féconde, qui contient dans la douceur de ses eaux tous les fruits qui doivent naître par elle. J'ai habité dans les lieux les plus sublimes, dans les profondeurs de Dieu le Père.
J'ai fait seule le tour des cieux; c'est moi qui, par la puissance de mon époux, donnais le tour à ces grands cieux qui doivent être la demeure et la récompense des justes; en mon époux, je descendais au fond des abîmes, où il doit exercer sa justice. J'étais présente, en esprit, à toute l'étendue des mers, et il n'y a pas un seul recoin de la terre habitable où je n'aie posé le pied, où je n'aie été présente, dans le dessein de Dieu le Père, qui n'a rien voulu faire ni entreprendre sans communiquer à ma bassesse la grandeur de ses miséricordes, la profondeur de ses jugements, l'étendue de ses (15) grâces et la fécondité de ses richesses. En union avec lui, je suis devenue la reine de toutes les nations; et, par sa puissance, les coeurs des grands, comme ceux des plus petits, m'ont été également assujettis et soumis (1).
Recherchant en tout cela ma paix et mon repos, je n'ai rien pu trouver qui fît ma consolation et ma joie, que ceux qui ont l'honneur d'appartenir à mon auguste époux en qualité d'enfants, et qui doivent entrer en possession de son saint héritage. Voyant donc mes inclinations, connaissant tous mes dégoûts et mon aversion pour les choses extérieures du monde, et sachant que je ne puis me complaire qu'en son aimable Fils et en ses membres, le saint Époux de mon coeur m'a dit et m'a commandé, par le droit absolu qu'il a sur mon âme, me donnant les témoignages de son amour : Ma fille et mon épouse, je veux vous rendre participante de mes plus douces et de mes plus saintes opérations dans l'incarnation de mon Verbe je veux pareillement conduire par vous mon Église et me reposer sur vous du soin de mes enfants. Demeurez en Jacob, qui est l'image de ma famille : assistez tous les membres de mon Église; que par vous la grâce se dilate dans leur intérieur, pour que vous soyez en eux aussi l'héritière de ma gloire. Jetez dans mes élus les racines
1. Les écrivains ecclésiastiques, en appliquant ces paroles à Marie, leur donnent deux sens : le premier est relatif à l'ordre de la rédemption; le second, à celui de la création du monde, comme celui que donne ici M. Olier; et quoique ces deux sens soient différents entre eux, ils sont également fondés l'un et l'autre.
16
premières de leur béatitude; continuez encore tout le cours de leur vie, et ne les quittez point que vous ne les consommiez dans ma gloire.
En ce même esprit, l'Église applique encore à la très-sainte Vierge une partie du vine chapitre des Proverbes, qui sert de matière à l'épître des fêtes de sa Conception et de sa Nativité. Le Seigneur m'a possédée au commencement de ses voies, etc. Dieu, qui désirait sortir de soi par les voies de son divin amour, paraît ici occupé de la jouissance amoureuse et de la possession de sa sainte épouse; et de même la très-sainte Vierge, sa divine amante, nous y est montrée habitant en lui de toute éternité. C'est de quoi elle se glorifie elle-même comme du plus grand bien et du plus insigne honneur qui pussent lui arriver : Le Seigneur m'a possédée au commencement de ses voies : comme, en effet, c'est le principe et le fondement de tous ses autres biens et de ses grâces magnifiques. Car de quelles richesses et de quels ornements Dieu, qui surabonde en lui-même de beautés, de richesses et de perfections divines, ne la revêt-il pas pour la rendre digne de devenir l'objet de ses délices, et de lui être alliée en cette auguste qualité d'épouse ! Il faut qu'il fasse hors de soi, dans une pure créature, autant qu'il est possible, une expression parfaite de sa divinité.
Le Seigneur, dit-elle, l'Époux céleste, m'a possédée en soi et m'a tenue présente à ses yeux, non-seulement dès le début de ses voies, quand il a commencé son ouvrage, et qu'il a tiré du néant toutes ses créatures, mais bien auparavant. Dans (17) son éternité, méditant les ouvrages de son divin amour, lui qui ordonne tout en sa sagesse et sa charité, il s'est approprié son épouse; il a voulu qu'elle devînt la mère de son Fils, et qu'elle contribuât à former son Église et toutes les créatures qui en sont les dépendances.
Cette sainte épouse fait ici, comme dans le livre de l'Ecclésiastique, le dénombrement magnifique des créatures que Dieu forma dans son idée, lorsqu'il ordonna toutes choses; et dans ce détail elle montre qu'elle était déjà conçue et présente dans l'esprit de son Époux. Les abîmes n'étaient pas, et déjà j'étais conçue. Les fontaines n'étaient point encore sorties de la terre; la pesante masse des montagnes n'était pas encore formée, et j'étais enfantée avant les collines dans le sein de Dieu. Il n'avait point encore créé la terre ni les fleuves, ni affermi le monde sur ses pôles, et déjà j'étais conçue. Quand, dans l'œuvre de la création, il étendait les cieux, qu'il environnait les abîmes de leurs bornes, et leur prescrivait une loi inviolable; lorsqu'il suspendait les nuées au-dessus de la terre, et qu'il mettait dans leur équilibre les eaux des fontaines; lorsqu'il renfermait la mer dans ses limites, et qu'il imposait la loi aux eaux, afin qu'elles ne passassent point leurs bornes; lorsqu'il posait les fondements de la terre, j'étais avec lui.
Après avoir ainsi exposé, comme dans l'Ecclésiastique, la suite de la formation des créatures et avoir dit qu'elle était présente à l'esprit de son auguste (18) Époux, la très-sainte Vierge ajoute : J'étais avec lui, et avec lui je réglais toutes choses, c'est-à-dire, j'ordonnais et je formais toutes les créatures par la puissance, la sagesse et l'amour de mon divin Époux, par lequel j'étais toute possédée. Il faisait ainsi en moi toutes ces oeuvres grandes et admirables : Fecit mihi magna qui potens est; mais à chacun des six jours de la création, cette oeuvre n'était que comme un jeu et un amusement pour lui, comparée à la génération de son Verbe, et à la participation qu'il doit donner de sa divinité aux membres de l'Église. Aussi mes délices sont-elles d'être avec les enfants des hommes : mon âme, qui éprouve en soi les sentiments de mon Époux et les dispositions de son coeur à l'égard de toutes choses, sentant que ses délices les plus douces et les plus agréables sont de régner dans les âmes et de vivifier les coeurs de ses enfants.
Maintenant donc, mes enfants, qui êtes enfants du, Père, écoulez attentivement sa discipline et ses conseils; et, après lui avoir prêté l'oreille, restez attachés à la sagesse, conservez ses paroles en votre âme, et les goûtez avec plaisir en votre intérieur. Prenez garde de ne vous point lasser par quelque tentation que ce puisse être, ni par la désolation qui se rencontre dans la croix. Bienheureux celui qui m'écoute, qui trouve accès auprès de moi, qui a cet attrait de rechercher avec soin et assiduité mon audience et ma conversation. Il doit beaucoup attendre; car Dieu le Père, comme époux, use de ses dons en moi et par moi, avec une libéralité (19) excessive. Celui qui recevra cette grâce, qui viendra chercher dans mon sein l'aliment de son âme, trouvera la vie, et avec elle le bonheur éternel. C'est dans cette source qu'on puise les secrets des plus profonds mystères et des vérités les plus sublimes. Par mon Époux, qui est le conseil même et l'équité, qui est la prudence et la force, je suis en possession de tous ces dons. Par moi, les rois règnent, et les législateurs ordonnent et règlent, la justice, Dieu voulant être en moi, pour le monde, la source de tous les biens (1).
1. Les saints docteurs attestent bien que toutes les grâces sont données par les mains de Marie; mais nous ne les voyons guère expliquer comment elle a été l'instrument de celles que Dieu avait accordées avant qu'elle vînt au monde. Parmi les modernes eux-mêmes, qui ont profilé des lumières des anciens docteurs, Bossuet ne l'explique pas, en traitant cette matière, ni saint Liguori non plus, quoiqu'il ait composé un écrit sur ce sujet; et c'est ce que M. Olier expose ici d'une manière aussi heureuse que solide. Que dès l'éternité Dieu ait eu présents les désirs de la très-sainte Vierge et les prières qu'elle ferait dans le temps, par rapport à chacun des chrétiens dont elle devait être la mère et la médiatrice auprès de lui, et qu'il y ait eu égard, c'est une conséquence de l'ordre que sa sagesse a voulu suivre dans l'œuvre de notre salut; puisque c'est d'après la prévision de ce que Jésus-Christ devait demander et opérer dans le temps pour eux, qu'il a décrété la prédestination, la justification et la glorification de ses élus, et qu'enfin la maternité divine de Marie, aussi bien que l'Incarnation, avaient été résolues, de toute éternité, par un seul et même décret, comme l'a déclaré N. S. le Pape Pie IX, dans la bulle déjà citée.
20
Ames privilégiées, à qui l'esprit de Dieu fait goûter les mystères de la sainte Vierge, considérez que s'il vous découvre quelque chose de ces mystères, c'est pour aider à votre sanctification, en augmentant en vous, à proportion des lumières qu'il vous donne, le respect, la confiance et l'amour que vous devez à votre sainte Mère. Tâchez donc de comprendre les obligations immenses que vous avez à cette vraie mère des vivants, et par la considération de l'amour si constant, si pur, si privilégié, si généreux, si magnifique, qu'elle a toujours eu pour vous, concevez pour elle un amour vraiment filial, qui vous la fasse aimer de tout votre coeur, de toute votre âme, de toutes vos forces, et, par-dessus tout, après Dieu et Jésus-Christ son Fils.
Dès qu'elle a connu le choix que Dieu a fait de vous pour vous amener à sa connaissance et à son amour, elle vous a aimées comme ses enfants; depuis ce moment, vous avez été toujours présentes à ses yeux, toujours l'objet des affections de son coeur. Comme une mère remplie de sagesse, de prévoyance, de sollicitude, elle. s'est occupée de votre bonheur, avant que vous fussiez au monde. Dès l'instant de votre naissance, elle n'a cessé de veiller sur vous, elle vous a préparé de loin toutes sortes de secours, elle vous a facilité de toutes manières (21) l'accomplissement des desseins que, de toute éternité, Dieu avait formés sur vous. Votre naissance de parents chrétiens, et dans un pays qui avait été consacré longtemps auparavant à Marie, dans un pays qui est comme son patrimoine, son douaire, son royaume; votre éducation chrétienne, les soins que vous avez reçus dès l'enfance; les touches secrètes du Saint-Esprit qui vous ont déterminées à vous donner à Dieu; les sages conseils que vous avez reçus pour votre conduite intérieure; votre première communion, votre vocation à l'état que vous avez embrassé, et tant d'autres secours particuliers et privilégiés, qui vous sont bien connus tous ces moyens sont autant de grâces que vous avez reçues par les mains de Marie, et autant de marques certaines de son amour. Efforcez-vous donc de lui en témoigner, jusqu'au dernier soupir. de votre vie, une juste et vive reconnaissance. Pour un coeur sensible et généreux, la reconnaissance augmente en proportion des bienfaits; la vôtre doit aller toujours croissant, puisque Marie ne cessera pas de vous faire du bien, et qu'aux faveurs. dont elle vous a prévenues jusqu'ici, elle ajoutera sans cesse des faveurs nouvelles : le propre de cette excellente et tout aimable Mère étant de ne faire que du bien à ses enfants.
Proposez-vous de lui témoigner votre reconnaissance, surtout les jours de ses fêtes et de ses octaves. Lorsque vous récitez son saint Office, lorsque vous assistez aux vêpres célébrées en son honneur, la veille, ou le jour de ses fêtes, renouvelez vos (22) sentiments de gratitude envers elle, spécialement lorsque le prêtre chante ce beau Capitule, que l'Église ne se lasse pas de répéter toute l'année : Ab initio et ante soecula creata sum. Figurez-vous que Marie, dans la personne du prêtre, adresse elle-même ces paroles à ses enfants, pour les exciter à la reconnaissance et à la confiance qu'ils lui doivent. Dans la voix du prêtre célébrant, l'Église, toujours conduite par la foi, ne veut entendre, en effet, que la voix de la très-sainte Vierge, qui prend plaisir à nous rappeler ses bontés anciennes, et à nous donner de nouvelles assurances de sa sollicitude et de son amour maternel. Dès le commencement et dès avant les siècles, dit-elle, j'ai été créée dans la pensée de Dieu le Père, pour concourir avec lui à la sanctification de ses enfants, qui sont aussi les miens; et, dans toute la suite des âges, je ne cesserai point d'avoir pour eux la même sollicitude que j'ai fait paraître depuis qu'il m'a mise au monde, ayant dès ce jour exercé constamment devant lui ce ministère d'amour, dans sa sainte maison, qui est l'Église.
Lorsque le prêtre termine ce touchant Capitule, témoignez à Dieu le Père votre reconnaissance pour une si aimable et si ravissante invention de son amour; et dites-lui, dans un saint transport d'action de grâces, avec toute l'Église, ces paroles : Deo gratias!
Vous adressant ensuite avec humilité et vénération à Marie, et vous agenouillant devant elle, avec l'Église, pour faire hommage .à sa grandeur de tout (23) ce que vous êtes, respectez et agréez la part que Dieu lui a donnée dans sa royauté sur vous, protestez-lui qu'elle est votre véritable reine et réjouissez-vous de lui appartenir. Enfin chantez avec ferveur ses louanges, et demandez-lui, avec une confiance pleine et entière, la continuation de ses faveurs pour vous et pour tout le peuple chrétien, mêlant pour cela votre voix à celle de l'Église dans le chant de l'Ave maris stella. Cette hymne est comme la réponse de l'Église à l'invitation amoureuse que Marie lui a faite, dans le Capitule, de recourir à elle pour tous les besoins. Je vous salue, étoile de la mer, sainte Mère de Dieu toujours vierge, porte bienheureuse du ciel. Vous qui avez reçu ce salut de la bouche de l'archange Gabriel, établissez-nous dans la paix, devenant pour nous, plus véritablement et plus heureusement qu'Ève, la mère des vivants. Rompez les chaînes de nos crimes, rendez la lumière à nos yeux aveuglés, éloignez tous les maux, demandez tous les biens. Vous n'avez qu'à montrer à Jésus le sein qui le porta, à lui rappeler que vous êtes sa Mère; il exaucera vos prières, lui qui a bien voulu se mettre entre vos mains, en naissant pour nous. Vierge incomparable, la plus douce des vierges : après nous. avoir délivrés de nos fautes, rendez-nous doux et chastes; faites que notre vie soit sans tache, que nous marchions par la voie sûre qui conduit au ciel; afin qu'ayant le bonheur de voir Jésus, nous nous conjouissions avec vous éternellement.
24
Par l'amour singulier qu'il portait à Marie, Dieu Pavait figurée de mille manières dans l'ancienne loi; et s'il y eut des ombres infinies pour représenter Notre-Seigneur, il y, eut aussi des figures sans nombre pour exprimer la très-sainte Vierge, cette tige bénie, qui devait le produire : Dieu se plaisant à voir sans cesse présentes ces saintes images, pour apaiser sa colère et attendre la venue de son cher Fils. Pour retirer les hommes de l'état malheureux où le péché les avait réduits, le Fils devait mourir pour eux; et Dieu voulait, comme nous l'avons déjà dit, qu'il s'unît à la chair d'Adam, devenue passible et mortelle, sans en prendre
la malignité; c'est-à-dire, qu'il portât, quoique pur et innocent, toutes les marques et les peines du péché compatibles avec la sainteté de sa personne divine, comme d'être sujet à la faim, à la (25) soif, à la douleur, à la mort. Pour cela, il avait décrété que son Fils prendrait chair dans une fille d'Adam, la bienheureuse Marie, en apparence pécheresse et semblable aux pécheurs, et pourtant pure et sans tache; car cette Vierge admirable est à la fois, selon le langage mystérieux de l'Écriture, noire et belle : noire dans l'apparence du péché; belle dans l'innocence et la pureté de sa nature, quoique de la descendance d'Adam.
Dieu voulant donc produire la mère de son Fils dans l'état de sainteté le plus parfait où ait été élevée une créature, se répand en elle, au moment même où elle est conçue, et, par un privilège spécial, la préserve de la malignité de la chair et du crime d'origine. Ainsi, dès sa conception, Marie est pour les personnes de la très-sainte Trinité le premier objet de solide contentement qu'elles aient encore aperçu au monde, l'unique sujet de leur amoureuse complaisance depuis Adam, puisque toutes les autres créatures étaient souillées par le péché, et qu'elle seule a paru sans offense. Il n'y a, en effet, selon la foi, que la très-sainte Vierge, qui, naissant d'Adam par la voie commune, n'ait point été comprise dans sa malédiction. Car Notre-Seigneur n'était point compris dans le nombre de ceux qui naissent d'Adam, selon la génération ordinaire, devant naître par l'opération du Saint-Esprit, et être redevable de sa conception au même Esprit qui régénère les âmes par le baptême.
26
La corruption d'Adam, que le corps communique à l'âme, dès qu'il est uni à elle, est un certain venin répandu dans tous nos membres,, qui nous , incline et nous sollicite au péché, en nous éloignant de Dieu et nous appliquant à l'amour de nous-mêmes. De là l'amour des créatures qu'Adam innocent avait reçu, afin de les rapporter à Dieu, mais qui, étant demeuré en nous après la perte de la grâce et ayant perdu sa rectitude, s'est changé en amour-propre détestable, abominable, sacrilège qui rapporte tout à soi, qui fait que les mouvements de l'âme appelés passions ne s'agitent d'ordinaire que pour nous-mêmes, et qui nous incline à tout péché. Au moment de la conception de Marie, Dieu la préserve de cette malignité. Il sanctifie sa chair, afin que tous ses sens et ses mouvements, ou passions, ne tendent directement qu'à Dieu seul et ne regardent que lui en toutes choses. En vertu de cette sanctification, sa haine aura pour objet tout péché; son désir, la gloire de Dieu; sa crainte, tout ce qui peut déplaire à Dieu et contredire à ses desseins; sa joie sera de posséder Dieu et de le voir honoré; son espérance, de se voir un jour pleinement consommée dans sa gloire.
Mais, outre qu'elle est préservée du crime d'origine, Marie est toute remplie du Saint-Esprit et de (27) ses grâces, dès le premier instant de sa conception; et quel autre que Dieu peut comprendre l'étendue des perfections dont elle fut alors douée (1)?
Si dans la création d'Adam, destiné à appartenir à Dieu en qualité de simple serviteur, les trois divines personnes dirent : Faisons l'homme à notre image et à notre ressemblance, que n'ont-elles point dit et quel conseil n'ont-elles pas tenu pour produire cet. admirable ouvrage qui allait leur appartenir comme la chose la plus chère, la plus aimable, la plus tendre que Dieu pût avoir hors de lui-même? L'épouse étant donnée à l'époux comme une aide semblable à lui, quels trésors de grâces, quels dons magnifiques, Dieu le Père, qui a choisi cette âme pour son épouse, ne verse-t-il pas en elle, afin de se la rendre semblable, en ses beautés et ses excellences divines, autant qu'elle peut l'être? Il met en elle tout ce qu'il sait, tout ce qu'il voit contribuer à rendre une âme parfaite. Il la rend tellement digne de porter son Fils unique, que ce même Fils, en sortant de son sein éternel, trouve hors de lui une demeure en rapport avec la grandeur de sa divine personne. Le Fils de Dieu lui-même, la considérant déjà comme sa mère, la prépare à cette sainte et auguste dignité, et enfin le Saint-Esprit, la regardant comme son sanctuaire le plus parfait, après la sainte humanité du Sauveur, comme le lieu de ses plus saintes
1. Bulla Pii Papoe IX ad de finit. Immacul. Concept. B. M. V. Quapropter illam ita mirifice cumulavit, ut ipsa eam innocentiœ et sanctitatis plenitudinem praq se ferret, quam praeter Deum nemo assequi cogitando potest.
28
et de ses plus pures opérations, se plait à l'enrichir de tous ses trésors. La puissance du Père la rend plus forte que Judith; la sagesse du Fils la rend plus belle mille fois que Rachel; l'amour du Saint-Esprit, plus aimable qu'Esther. Tout ce qui avait été épars et répandu dans les âmes justes, elle le contient elle seule; non-seulement les perfections de ces femmes fortes et saintes qui l'avaient figurée, mais encore celles de tous les saints.
Dans ce moment, Dieu réunit et renferme en elle toutes les perfections qu'il avait répandues dans les âmes justes de l'ancienne loi, ou plutôt elle a seule plus de l'esprit de Jésus-Christ que n'en avaient possédé tous les prêtres, les patriarches, les juges, les prophètes, les rois, que tous les saints de l'ancien Testament et les justes de la gentilité tous ensemble.
L'Esprit, dont le Verbe fait chair devait être rempli, et qui subsistait avant l'incarnation, puisque c'est la troisième personne de la très-sainte Trinité; cette divine personne, sachant quelles seraient les inclinations du Verbe incarné, les communiquait par avance aux patriarches. Il distribuait déjà aux membres les mêmes sentiments qu'il devait, quelques siècles après, répandre en plénitude dans le chef; et ainsi il faisait vivre, à la manière du Fils de Dieu, ceux qui lui appartenaient, et qui, de toute éternité, avaient été choisis pour être du corps de Jésus-Christ. C'était ce même esprit qui, selon le Symbole, parlait par la bouche des prophètes, se servant de leurs personnes comme d'un extérieur emprunté (29) pour se faire voir, et de leurs paroles comme d'un organe pour se faire entendre à son peuple.
Notre-Seigneur avait paru dans ses élus dès le commencement du monde, et l'Écriture remarque même que ce divin agneau avait commencé de mourir en la personne d'Abel, dans lequel il était né et vivait par sa grâce. Ainsi vivait-il dans les autres justes de la loi ancienne, et même dans les saints de la gentilité, comme dans un Noé, un Melchisédech, un Job, un Jéthro et autres, dont l'Écriture fait mention et qui n'appartenaient pas au peuple juif. A chacun d'eux, Dieu avait donné quelqu'une des perfections de son Fils: il avait donné sa lumière à Abraham, sa force à Isaac, son amour à Jacob, sa chasteté et sa sainteté à Joseph, et toutes ces qualités étaient autant de crayons de quelque perfection de Jésus-Christ, dont ils étaient les images et les figures. Mais ce n'étaient là que de petits effets du soleil de justice répandus sur eux. La conception de Marie est une renaissance universelle de Jésus-Christ; qui renouvelle toutes les nativités précédentes dans lesquelles il s'était montré sous sa justice, sa force, sa piété, sa douceur; sa lumière, et sous toutes ses autres perfections pendant quatre mille ans. Combien donc de nativités du Verbe incarné sont renfermées et renouvelées en celle-ci? Aussi, le jour de la fête de la Conception, lit-on l'évangile des patriarches et des aïeux de Jésus-Christ, à la fin desquels on nomme la très-sainte Vierge comme réunissant elle seule, en qualité de mère du Sauveur, toutes leurs perfections et toutes leurs grâces.
30
Bien plus, ce divin Esprit, communiqué aux patriarches, devait être donné à tous les autres membres de Jésus-Christ, après comme avant l'Incarnation, et imprimer dans tous les mêmes sentiments, les mêmes mouvements intérieurs pour Dieu et pour toutes choses; ce qui fait dire à saint Paul que Jésus-Christ, vivant ainsi par son esprit dans les coeurs des saints, était hier, c'est-à-dire avant sa venue en terre; qu'il est aujourd'hui, pour exprimer le temps de l'Église présente; et qu'il sera dans les siècles, c'est-à-dire dans l'éternité. Or, dès le premier instant de la conception de Marie, ce même Esprit verse en elle seule et lui communique plus de grâces que n'en possédèrent et n'en posséderont jamais toutes les âmes les plus parfaites et les plus éminentes réunies. Et ce qui est particulier à Marie, il l'associe à Jésus-Christ, prêtre de l'auguste sacrifice qu'elle doit offrir avec lui sur le Calvaire, sans qu'elle le sache encore, et lui communique dès lors l'esprit sacerdotal en éminence, avec toutes les grâces des oeuvres qu'elle doit opérer dans la suite de sa vie.
Les lumières que Dieu lui donne ne sont pas compréhensibles aux autres pures créatures. Elle voit Dieu considéré en lui-même, plus clairement que ne le virent les anges au moment de leur formation, étant encore dans l'épreuve. Elle le voit plus parfaitement dans les oeuvres de la création que ne le vit jamais Adam dans l'état d'innocence, ni Salomon au plus haut point de ses lumières divines. Elle voit Dieu plus clairement dans là trinité de ses personnes, (31) dans la génération de son Verbe, dans la procession de son Esprit, dans les mystères de Jésus-Christ et de son Église, que ne le virent jamais Abraham, David et les autres prophètes dans toutes leurs visions, plus parfaitement enfin que ne le verront les apôtres et les plus grands saints de l'Église chrétienne, ni tous les plus célèbres docteurs qui seront jamais.
A cette étendue prodigieuse de lumières répond un amour de Dieu, qui surpasse tout ce qu'il y aura jamais d'amour dans les saints au moment de leur mort; dans les apôtres, lorsqu'ils seront parvenus à l'achèvement et à la consommation de leur sainteté; plus qu'il n'en sera jamais donné à tous les hommes ensemble jusqu'à la fin du monde. Enfin elle renferme en elle seule tous les divers degrés d'amour de Dieu répandus dans les anges et même incomparablement plus qu'il n'y en a dans les séraphins et dans toutes les hiérarchies (1); ce qui fit dire plus tard à Gabriel, parlant à la divine Vierge, qu'elle était pleine de grâce : Ave, gratia plena. Les fleuves entrent dans la mer, et la mer ne déborde pas; ainsi toutes les grâces des saints entrent en Marie, sans qu'elle déborde, tant est vaste sa capacité.
Mais comme son esprit n'est pas capable naturellement de recevoir ces manifestations et ces vues, ni son coeur de rendre à Dieu tous les devoirs et toutes les louanges que demandent des choses si
1. Bulla
Pii Papoe IX ad definit. Concept. Immacul.
B. M. V. Quapropter illam longe ante omnes angelicos
spiritus, cunctosque sanctos coelestium omnium charismatum copia de thesauro
divinitatis deprompta mirifice cumulavit.
32
augustes et si divines (1), elle est fortifiée, élevée et dilatée par le Saint-Esprit, qui, trouvant dans son coeur un fonds d'obéissance immense, l'ouvre et l'étend autant qu'il lui plait. C'est sans doute une chose admirable de voir un Dieu infiniment sage et infiniment puissant se plaire si fort dans un sujet créé et y mettre ses délices. Mais c'est le chef d'oeuvre de son amour; c'est ce que Dieu a su faire de plus parfait- dans une pure créature, ayant réuni en elle tout ce qu'il a pu mettre dans un sujet qui ne fût pas un Dieu comme son Fils (2) ;c'est l'abrégé de tout l'intérieur
1. Plusieurs docteurs supposent que Marie avait déjà la plénitude de toutes les grâces, lorsque l'Ange lui dit ces paroles Ave, gratia plena ; et d'autres semblent dire qu'elle allait la
recevoir, par la descente du Verbe de Dieu dans son sein. Il n'y a aucune contradiction dans ces différentes manières de parler. Car en Marie il faut distinguer deux sortes de plénitudes de grâces : l'une qu'elle reçut dans sa Conception, et l'autre au moment de l'Incarnation, comme nous le verrons dans la suite. Au reste, ce n'est pas seulement sur ces paroles de l'Ange que les saints docteurs se sont fondés pour reconnaître en Marie la plénitude universelle de toutes les grâces qu'elle possédait déjà avant l'Incarnation, mais encore sur la croyance de l'Église touchant les augustes prérogatives de la divine maternité: Nous ajouterons ici que si Luther, Calvin et les premiers protestants ont rejeté le sens que les docteurs catholiques avaient constamment donné à ces paroles : Pleine de grâces; Luther les ayant ainsi rendues: Ave, gratiosa; Calvin : Gratiam consecuta; Bèze : Gratis dilecta; une étude plus approfondie de la langue grecque, et de la force du terme employé par S. Luc, a obligé des protestants modernes de convenir que l'Église catholique avait le vrai sens de ce passage; et, semblant même
renchérir sur elle, ils le traduisent ainsi : Gratia plenissima, très-pleine de grâces, ou, comme avait déjà fait un auteur, après saint Anselme : Gratia super plena.
2. Bulla
Pii Papoe IX ad definit. lmmacul. Concept. Quapropter illam longe ante omnes
angelicos spiritus, cunctosque sanctos, coelestium omnium charismatum copia, de
thesauro divinitatis deprompta, ita mirifice cumulavit, ut ipsa eam innocentiae
et sanctitatis plenitudinem prae se ferret, qua major sub Deo núllatenus
intelligitur. Et quidem decebat omnino ut perfectissimae sanctitatis
splendoribus ornata fulgeret, tam venerabilis Mater, cui Deus Pater unicum
Filium suum, quem de corde suo œqualem sibi genitum, tamquam seipsum diligit,
ita dare disposuit, ut naturaliter esset unus idemque communis Dei Patris et
Virginis Filius.
33
de Jésus-Christ, qui commence à opérer en son âme autant qu'il peut être communiqué. Le Saint-Esprit agit en Marie dans toute la plénitude avec laquelle il peut agir en une créature qui n'est pas unie hypostatiquement à la divinité. Quel ravissant, quel délicieux spectacle de voir toutes les louanges, toutes les adorations que rend à Dieu cette âme divinement éclairée; de voir tous les amours de ce coeur; de voir enfin réuni dans cette âme seule, dès ses commencements, tout ce que l'Esprit de Dieu répandra un jour dans toute l'Église ! O prémices admirables ! ô ineffables amours! ô adorations, ô louanges plus parfaites que toutes celles des hommes et des anges, et qui ne sont surpassées que parcelles de Jésus-Christ ! Il y a soixante reines, dit le Cantique, exprimant ainsi la société des âmes bienheureuses; il y a quatre-vingts jeunes filles, c'est-à-dire le corps des esprits angéliques; enfin il y a de jeunes vierges sans nombre, qui sont les âmes pures et saintes; mais il n'y a qu'une seule colombe, une seule parfaite, une seule choisie pour être l'épouse du Père et la mère de Jésus-Christ.
A voir cette magnificence et cette sainteté dans (34) l'âme de Marie, il est bien aisé de concevoir que Dieu la prépare pour faire naître d'elle son Fils unique et avec lui l’Église dans toute son étendue. Oui, s'il se complaît si fort dans cette âme, c'est qu'il voit en elle son Église tout entière. Elle comprend Jésus-Christ, comme devant être sa mère, et le reste des membres de Jésus-Christ, comme ses propres enfants. Si bien que Dieu, considérant en elle la semence de toute son Église, commence dans ce jour à goûter les délices qu'il attend de cette même Église, son épouse bien-aimée; il regarde en elle ce beau royaume, dont il veut bien être appelé le roi.
Mais, par un conseil secret de sa sagesse, il ne lui fait pas connaître encore tous ses desseins sur elle. Si dans sa conception elle voit à découvert les mystères de Jésus-Christ, elle pense qu'elle y aura part en qualité de servante, non en qualité de mère; et comme le Verbe divin en s'incarnant doit se consacrer à son Père à titre de serviteur et d'hostie à sa gloire, la très-sainte Vierge, dans sa conception, remplie des mêmes dispositions qui doivent être un jour dans Jésus-Christ, dont elle est la parfaite image, s'offre et se consacre à Dieu en qualité d'hostie et de servante, dispositions qu'elle conservera toujours dans son coeur, et dont elle rendra témoignage à l'ange, par ces paroles: Voici la servante du Seigneur. Voyant néanmoins déjà par (35) avance qu'elle portera tout le monde à lui, et qu'elle le fera connaître et aimer plus que ne le feront ensemble tous les apôtres et tous les prédicateurs, cette sainte âme, qui doit être la mère de l'Église, rend à Dieu, au moment de sa formation, tous les devoirs possibles : elle s'offre à lui en tout ce qu'elle est et ce qu'elle sera jamais; de sorte qu'elle présente avec elle toute l'étendue des nations qui doivent un jour le servir. Dans l'offrande qu'elle fait d'elle-même, et dans cette volonté de se consacrer en tout ce qu'elle est et en tout ce qu'elle sera dans la suite, nous avons donc été compris, sanctifiés et dédiés à Dieu, qui a accepté dès lors cette consécration universelle et a reçu à soi toutes ces nations, comme il l'a fait dans la suite des siècles, lorsqu'elles sont venues extérieurement à lui et ont ratifié cette même offrande.
Aussi nous ne doutons pas que les anges de tous les ordres, à qui Dieu la donna dès lors pour reine, ne soient venus auprès de cette arche de grâce pour admirer toute l'étendue des grandeurs et des perfections de Dieu qui y étaient renfermées. Le berceau de Marie est donc l'école de ces esprits célestes; en un instant, ils apprennent plus par elle de la sagesse et de la perfection de Jésus-Christ qu'ils ne feront par saint Paul pendant toute la vie de cet apôtre. Les anges étaient là tous en admiration, de voir la sainteté de cette âme et son élévation incompréhensible dans les devoirs qu'elle offrait à Dieu : elle seule lui rendant plus d'honneur qu'ils ne lui en procurent en leurs trois hiérarchies et leur neuf (36) ordres ensemble; ce qui les oblige de la prendre pour leur interprète et pour leur louange. Dès ce moment, tout le ciel est comme abaissé sur la terre. Si la sainte Vierge réjouit ainsi les hiérarchies célestes, elle remplit de terreur les mauvais anges, tout l'enfer commençant de trembler à l'aspect de cette lumière divine et de cette sainte splendeur. Si une âme de pur amour fait fuir et trembler le démon, que sera-ce de Marie? Elle est terrible elle seule à ces esprits malins, autant que le furent pour eux les légions des bons anges, qui reçurent ordre de les précipiter dans les enfers. Elle est terrible comme une armée entière, dit l'Église : terribilis ut castrorum acies ordinata; parce qu'elle contient réellement, elle seule, tout l'éclat et toute la splendeur de chacun des particuliers de la milice du ciel; ou plutôt elle inspire plus de terreur encore à l'enfer, ayant reçu de Dieu, elle seule, l'ordre et le commandement d'écraser la tête du démon : Ipsa conteret caput tuum.
Enfin, dans sa conception, elle est un sujet d'allégresse pour les hommes, parce qu'elle peut tout pour la réconciliation des pécheurs. Elle est, en effet, si aimable et si désirable aux yeux de Dieu, que quiconque la connaîtra et invoquera sa puissance, quelque pécheur et maudit qu'il. soit, doit attendre miséricorde. Quand ce serait une âme perdue, comme était Rahab, quand ce serait une idolâtre publique , comme était Babylone , son péché serait oublié. Il est vrai que la conception de Marie était ignorée des hommes au temps où elle eut lieu. (37) Mais Dieu se réservait de la manifester plus tard à tous les peuples; et de remplir leurs coeurs de sentiments de respect, d'honneur et de reconnaissance pour Marie, dans ce premier instant de sa vie. Il voulait que tous les fidèles, qu'elle offrit alors avec elle, comprissent un jour et conservassent gravée au fond d'eux-mêmes, jusqu'à la fin des temps, l'obligation qu'ils lui avaient pour son amoureuse et maternelle sollicitude, et que ce jour heureux fût à jamais un sujet de joie publique et universelle pour tous les chrétiens.
C'est ce que nous voyons aux anniversaires des deux entrées de la très-sainte Vierge dans le monde, sa sainte Conception et sa Nativité, que l'Église célèbre tous les ans, et qu'elle aime à considérer comme l'aurore du bonheur que l'Incarnation lui a procuré. L'aurore commençant à paraître dans le monde délivre les hommes des horreurs de la nuit, et leur donne l'espérance certaine de la venue du soleil, dont elle porte les premiers effets. . Par sa Conception et sa Nativité, Marie fut donc comme l'aurore de Jésus-Christ; elle annonça la plénitude de sa lumière et notre délivrance des ombres de la mort et du péché. C'est pourquoi l'Église, qui s'estime heureuse d'avoir été offerte à Dieu par cette divine Vierge, ne se lasse pas, en ces saints jours, de répéter dans ses chants de jubilation ces paroles de louanges, de bénédiction et d'action de grâces : O sainte mère de Dieu, votre Conception ou votre Nativité, le principe de la vie de Jésus-Christ et de tous ses membres, est un sujet de. joie pour tout (38) l'univers; votre Conception est la lumière de toutes les Églises, qui, contenues en vous, ont fait partie de votre offrande et' ont été agréées avec vous du Seigneur. C'est à chacun de ratifier maintenant cette offrande, surtout dans l'anniversaire de ces saints jours, et de se vouer et consacrer à Dieu aussi fidèlement et aussi inviolablement que Marie l'a fait pour elle et pour tous en entrant dans le monde.
Me conformant à la pratique de l'Église , qui vénère le saint mystère de l'enfance de Notre-Seigneur pendant six semaines, je prendrai, pour honorer celle de la très-sainte Vierge, tout 1e temps qui sépare sa nativité de sa présentation au temple.
Il est vrai que ce mystère est passé, quant à l'extérieur; mais l'intérieur subsiste toujours : tout ce que Marie a jamais eu de vertus, de grâces, de sentiments de Dieu et e dispositions saintes, étant permanent en elle; en sorte que nous l'y trouvons toujours le même, comme jésus porte toujours dans son intérieur l'esprit et les dispositions intérieures de tous les mystères de sa vie. Pendant cet espace de temps, je rendrai mes hommages à cette bénie enfant. Je respecterai ce saint tabernacle, cet intérieur caché à la plupart des hommes, quoiqu'il soit (39) mille fois plus cher à Dieu, que ne le furent l'arche d'alliance et le temple de Salomon, qui n'en étaient que des figures mortes et sans vie.
L'esprit de sainte enfance si nécessaire, d'après l'Évangile, pour entrer au. royaume de Dieu, est bien rare dans l'Église. Peut-être cela vient-il du défaut d'amour et de respect envers l'enfance de Jésus et de Marie. C'est une bénédiction non pareille, quand une fois la miséricorde de Dieu nous y applique, et nous y donne une spéciale dévotion. Il me semble que la vie non-seulement d'un homme, mais de tous les chrétiens, serait bien employée dans la vénération du mystère de la nativité de Marie. Pour moi, j'y consacre la mienne : je m'estimerais heureux que tous mes jours y rendissent un continuel hommage; et je me voue à Dieu pour employer tous mes instants à le faire honorer.
1° Pour entrer dans cette dévotion, vous pourriez avoir chez vous un oratoire, où vous mettriez, non une crèche, comme on fait au temps de la nativité de Notre-Seigneur, mais un petit berceau, dans lequel serait une figure de la très-sainte Vierge, nouvellement née, ayant d'un côté sainte Anne, de l'autre saint Joachim : sa couche serait environnée d'Anges, dans l'expression du, respect, de la joie, de l'admiration: Vous iriez là tous les jours, pendant le temps de ce mystère, rendre vos devoirs à Marie enfant. Il me semble que c'est une bien douce visite que celle que l'on peut faire en esprit à sainte Anne et à saint Joachim, pour leur demander l'entrée de leur sainte demeure, et l'accès au berceau de leur (40) sainte enfant, dont ils sont les gardiens et les anges visibles. Après les avoir salués par l'oraison composée en leur honneur, on ira se mettre à genoux auprès du berceau; et là , en tout recueillement et piété, on s'unira aux saints anges, pour respecter et louer avec eux les grandeurs inconnues de Marie; et par la foi on se répandra dans l'intérieur de tous ces esprits célestes, afin de prendre part à tous les respects et les sentiments amoureux qu'ils offrent à ce chef - d'oeuvre de l'amour et de la sagesse divine.
2° On remerciera la très-sainte Trinité de tous les bienfaits dont elle a comblé le genre humain, en le tirant du néant, en le rachetant par Jésus-Christ, et en le sanctifiant par son divin Esprit. Surtout, on la bénira d'avoir choisi, de préférence à tant d'autres créatures possibles, la fille de sainte Anne et de saint Joachim, pour être l'épouse bien-aimée ; du Père, la digne mère du Fils, le temple le plus auguste du Saint-Esprit, enfin la mère la plus aimable et la plus miséricordieuse de tous les hommes.
3° Honorant ensuite le saint mystère de la nativité de Marie, on adorera le Saint-Esprit qui porte cette incomparable créature, dès qu'elle commence à faire usage de ses facultés, non-seulement à s'offrir elle-même, pour jamais, à la gloire de Dieu, en tout ce qu'elle est et en tout ce qu'elle pourra faire et souffrir, mais aussi à lui consacrer toute la sainte Église, comme une portion d'elle-même; enfin â ne cesser plus, depuis ce moment, de la lui offrir; (41) cette divine Vierge sanctifiant ainsi incessamment l'Église entière, pour n'être avec elle qu'une même hostie à la gloire de Dieu. En vue de ratifier cette offrande, on s'abandonnera à l'esprit saint de Jésus-Christ, afin qu'en Marie il prenne possession de nous, comme étant quelque chose d'elle-même, et qui lui appartient par un million de titres : lui offrant tout ce que nous sommes, tout ce qui nous appartient ou peut dépendre de nous, comme nos pensées, nos désirs, nos paroles et nos oeuvres; condamnant et détestant, comme indigne d'un enfant dé Dieu, toute notre vie passée, qui n'a pas été employée à son service, et ne voulant plus avoir de vie que pour la lui consacrer entièrement. Nous le supplierons, pour cela, qu'il fasse de nous tel usage qu'il lui plaira, tous les jours de notre vie; qu'il use de telle puissance qu'il voudra sur notre intérieur et sur notre extérieur; qu'il en soit le, seul et unique directeur : nous détachant totalement de nous-mêmes, vivifiant notre esprit de sa foi, notre coeur de sa charité, et toutes nos facultés de sa sainte vertu, pour être d'autres Jésus-Christ en sa mère et par sa mère : étant ravis d'être redevables à Marie de tout ce que nous recevrons de grâces à l'avenir, comme jusqu'ici nous avons tout reçu par elle.
4° On invoquera le même Esprit pour entrer soi-même en participation de la vie et des sentiments de Jésus-Christ répandus en Marie : entre autres, de ce profond anéantissement devant Dieu, dont elle n'est jamais sortie; de sa pénitence intérieure (42) pour tous les hommes, qu'elle n'a jamais interrompue, par l'amour qu'elle portait à Dieu et au genre humain; de son abnégation totale d'elle-même; demandant à Dieu , en la très-sainte Vierge, qu'il lui plaise nous faire la grâce de passer cette journée, et tous les jours de notre vie, dans ces mêmes dispositions et en union parfaite à l'esprit de son fils, pour marcher dans la perfection de ses voies. Nous trouvons tout, en effet, dans le saint mystère de la nativité de Marie: nous y trouvons la force et la puissance que nous pouvons souhaiter dans nos infirmités; la lumière désirable dans nos obscurités et nos erreurs; toute bonté pour nous soulager dans nos misères; toute sainteté pour nous purifier et pour nous guérir de nos mauvaises habitudes. Dans les douces larmes et les cris de Marie enfant, on voit reluire la pénitence dont son âme innocente offre à Dieu les plus purs sentiments en faveur des pécheurs; on voit en elle une modestie religieuse envers Dieu et une occupation intérieure continuelles; et, quoique toute pleine de la sagesse divine, elle garde un silence admirable. On voit en elle la douceur, la pauvreté, la patience; et dans peu on admirera son obéissance à ses parents, et son respect pour Dieu, dans leurs personnes. Enfin, on y peut imiter mille vertus, et en admirer un million d'autres que les anges honorent et admirent continuellement, et auxquels nous pouvons et nous devons nous unir par la foi, pour la glorifier en tout ce que Dieu la fait être, par participation de ses adorables perfections.
43
L'offrande que Marie avait faite d'elle-même à Dieu, dès le moment de sa conception immaculée, avait été secrète;.mais comme la vertu de religion, outre les devoirs intérieurs et cachés, comprend les devoirs extérieurs et publics, Dieu voulut qu'elle renouvelât son offrande dans le temple de Jérusalem, le seul sanctuaire de toute la vraie religion qu'il y eût alors dans le monde. Il lui inspira donc lui-même la pensée d'aller s'offrir à lui dans ce saint lieu. Cette bénie enfant, sanctifiée en sa chair, et toute pénétrée et remplie de la divinité dans son âme, était dirigée en tout par l'Esprit-Saint : ne laissant en elle aucune entrée à la sagesse humaine, elle ne pouvait agir que selon Dieu, qu'en Dieu, pour Dieu, et par la direction même de Dieu.
A peine lui a-t-il imprimé le mouvement de se (44) séparer de la maison de ses parents, qu'elle quitte ce monde grossier et corrompu sans regarder derrière elle. Elle n'examine point si, au service de Dieu, elle aura quelque besoin; si ce grand Dieu lui est suffisant en toutes choses ou non. Elle ne pense point à sa maison, à ses parents : elle s'abandonne toute à lui mec une confiance merveilleuse, sans retour quelconque sur elle, ni sur quoi que ce puisse être. Possédée de l'Esprit de Dieu, tout-puissant, tout ardent, tout amour, elle est amenée au temple par ce divin Esprit, qui l'élève lui-même au-dessus de son âge et des forces de la nature. Quoique âgée seulement de trois ans, elle monte seule les degrés du temple; et Dieu veut qu'elle marche ainsi seule, sans s'appuyer sur sa mère, pour montrer que l'Esprit divin tout seul la dirigeait;