Francis Shlatter.
SCHLATTER, L'HOMME AUX MIRACLES
Le 17 Septembre 1895, le plus grand journal du Nouveau-Mexique,
Les Rocky Mountain Daily News, publiait en tête
de ses colonnes l'avis suivant:
Mort aux docteurs
Le Messie du Nouveau-Mexique soigne 1.000 maladesBoiteux,
Aveugles et Sourds
___
Schlatter, le prodige du Sud-Ouest, ne fait
point de différence entre les pauvres et les riches et guérit
tout le monde. Tous sont sauvés par la foi. Deux mois consécutifs
seront voués au peuple. On distribue les gants deux fois
par jour.
********************
Depuis deux mois, la ville de Denver, la délicieuse
perle du Colorado, était en fête. Des centaines de milliers
de pèlerins y accouraient de tous les coins de l'Amérique.
Aussitôt arrivé tout le monde se rendait à la petite
maison appartenant à l'honorable Master E.-L. Fox, l'échevin
de la ville, qui abritait sous son toit Francois Schlatter, le plus grand
thaumaturge de notre siècle. Pendant ces deux mois, la ville de
Denver a pu admirer un choix de malades et de maladies les plus rares et
les moins connues. Tous, ou presque tous, quittaient Schlatter, rassurés
sur l'issue de leur sort, sinon complètement guéris. Les
trains étaient bondés ; les hôtels regorgeaient de
visiteurs et à travers tous les pays on n'entendait que des hymnes
élogieux et attendrissants en I'honneur de Schlatter, le saint de
Denver !
La joie durable n'est cependant pas de ce monde.
Le 14 Novembre 1895, des milliers de personnes stationnaient de nouveau
devant la maison de Fox, mais cette fois leur douleur et leur désespoir
faisaient peine à voir. Les femmes sanglotaient, les hommes proféraient
des menaces, et les cris de douleur des malades se mêlant aux explosions
de colère de toute l'assistance donnaient un cachet particulier
à la ville de Denver, toujours si riante. Que s'était il
donc passé ? François Schlatter, le saint Schlatter, avait
quitté subitement, dans la nuit, le pays du Colorado. Est-ce pour
toujours, est-ce seulement pour quelque temps, personne ne le savait. La
nouvelle se répandit dès le matin et prit les proportions
d'une calamité publique.
Et le même Rocky Mountain News et
tous les autres journaux du Colorado, en enregistrant la nouvelle tragique
de la disparition de Schlatter, versaient des larmes sur le sort des malades
abandonnés.
Comment et pourquoi le saint homme s'en est-il
allé? Les journaux américains, qui prévoient même
les événements qui n'arrivent jamais, n'ont cependant pas
prévu cette foudre qui venait de tomber sur la tête de leurs
millions de lecteurs.
La veille, le saint avait soigné ou plutôt
il avait béni, comme d'habitude, les 4.O0O pèlerins venus
un peu de partout. I1 paraissait être aussi paisible et doux que
de coutume et rien ne faisait prévoir sa désertion : " Oui,
une vraie désertion ! "criait la foule exaspérée.
M. Fox, plongé dans une douleur profonde,
n'essayait même pas de consoler ses concitoyens. Lui, jadis complètement
sourd, était allé voir un jour, à Omaha, Schlatter,
qui ne fit que lui tendre la main et sa surdité disparut. Plein
de reconnaissance, il offrit une somme assez forte à Schlatter,
mais celui-ci refusa. Il lui offrit alors l'hospitalité de sa maison
à Denver. Schlatter accepta et s'y rendit, précédé
de la gloire de sa sainteté et de ses cures miraculeuses. Deux mois
se passèrent ainsi et jamais prophète n'eut de disciple plus
dévoué et plus enthousiaste que l'échevin de la capitale
du Colorado. Et du coup, quel malheur !
Le 14 Novembre, lorsque M. Fox fut entré
dans la chambre de son hôte, son lit était vide. Tel qu'il
élait venu dans son costume unique, Schlatter avait disparu. Et
pour toute trace de son séjour, il ne laissait que ces quelques
mots :
« M. Fox. Ma mission est finie et le Père
me rappelle. Je vous salue. Francis Schlatter. 13.Nov. „
Et ce fut tout !
Depuis on cherche Schlatter et on se désespère.
Celui qui " a enivré ", au dire d'un révérend du Colorado,
"l'âme altérée du peuple"et rempli du chant de triomphe
céleste le pays du péché, a disparu à tout
jamais. " Et les rois de l'or, lui répond un autre, ne fermeront
plus la bouche devant l'envoyé du ciel, car la plante qui est sortie
de la terre sèche s'est évanouie par la colère du
ciel. "
* * *
La douleur des exaltés du nouveau monde a de
quoi nous toucher car Schlatter était un bon Français avant
de devenir thaumaturge officiel du Colorado. Né en Alsace en 1855,
Schlatter arriva un jour en Amérique, y fit tous les métiers
et se réveilla un beau matin saint homme. Tête découverte,
pieds nus, il parcourait les vastes Etats américains et se disait
envoyé du ciel. Il préchait l'amour de Dieu et la paix des
âmes. On le met en prison, où il continue à précher.
Les prisonniers le raillent d'abord et finissent par étre troublés.
Francis Schlatter n'a qu'à mettre sa main
sur la tête des malades pour les guérir. Sorti de la prison,
il s'en va au Texas. Son costume extravagant, ses pieds nus, ses cheveux
longs qui encadraient d'une façon étrange son visage rayonnant
de véritable illuminé, attirent des foules autour de lui.
Les exaltés le tiennent pour un Elie ressuscité. Schlatter,
sans se soucier de ses contemporains, ne faisait cependant que prêcher
:
"Prêtez l'oreille et venez à moi.
Je ne suis qu'un simple envoyé de mon Père céleste."
Et tous venaient à lui et il guérit
les inguérissables et console les inconsolables. A Throckmorton,
on l'enferme dans une maison de fous, mais il en sort plus imposant que
jamais. I1 s'en va alors vers la Californie. Objet de culte et d'admiration,
il traverse les villages mexicains et répand la croyance en son
" Père " parmi les falsificateurs de denrées et les impies
américains. I1 fait en même temps pleuvoir des miracles sur
la tête des malades, bénit les enfants et arrive ainsi à
San Francisco, en décembre 1894. De là, toujours à
pied, tête nue, il parcourt les déserts de Mohave et arrive
au mois de Mars 1895 à Flagstaft. Après y avoir passé
quelques semaines, comme simple pâtre, il continue sa course pénible
à travers les tribus indiennes. Et il y " faisait connaître
le nom de sa sainteté, comme disait Ezéchiel, et les habitants
du pays allaient à sa rencontre et admiraient la puissance du Seigneur".
Cinq jours de suite il passa en compagnie du chef de la tribu des Navajos,
en semant des miracles et rem plissant d'enthousiasme les âmes simples
qui accouraient pour toucher ses mains.
Le 15 août, Schlatter arrive à Albuquerque
et, un mois après, nous le voyons à Denver, devenu sa résidence
favorite. C'est dans ce paradis du nouveau monde que Schlatter accomplit
ses miracles les plus éclatants. Denver devint sa "ville", et de
toutes parts les incrédules et les croyants, les bons et les méchants,
accouraient vers l'envoyé du ciel. Des femmes, touchées par
les grâces du "Fils du Père", Iui faisaient cortège,
les hommes l'admiraient, les reporters américains eux-mêmes,
tout en interwievant le saint homme, s'inclinaient respectueusement devant
la simplicité de sa personne et racontaient, en termes enflammés,
les miracles accomplis par le "prophète de Denver ".
* * *
Les reporters et les journaux américains se
mettant au service du "prophète" jettent du reste une lumière
étrange sur ce saint fin de siècle.Car Schlatter,le "saint
taciturne" comme l'appelaient les foules, ne devenait éloquent que
dans l'intimité des envoyés des journaux. Le thaumaturge
"prenait garde à ses voies", comme chante le psalmiste' afin de
ne pas pêcher par sa langue, et il "gardait sa bouche avec un frein"
tant que les méchants étaient devant lui; mais aussitôt
en présence des reporters, le feu de sa méditation se répandait
dans des confessions touchantes et ingénieuses. Ce n'est, en somme,
que grâce à eux que son "évangile" si simple parvint
jusqu'à nous.
"Je ne suis rien, leur disait-il, mais c'est mon
Père qui est tout. Ayez foi en lui et tout ira bien."
Ou :
"Mon Père remplace aussi aisément
une paire de poumons malades, qu'il nous guérit des rhumatismes
ou de l'enrouement. ll n'a qu'à vouloir et le malade devient bien
portant et l'homme sain devient malade"
"Vous me demandez en quoi consiste ma force. Elle
n'est rien, c'est sa volonté qui est tout."
Un jour qu'une foule de quelques milliers de personnes
se presse sur ses pas, Schlatter s'adresse à un homme qui se trouve
à sa proximité :
"Sortez ! lui dit-il avec un ton de violence qui
frappe l'assistance. Sortez et quittez Denver, car vous étes un
assassin ! "
Et l'inconnu s'en alla et la foule émerveillée
salua le saint homme disant qu' "il n'est pas en son pouvoir de guérir
les gens méchants".
La foi descendait jusqu'aux chemins de fer du
Nouveau-Mexique. Un jour, la direction de l'Union Pacific Railway fit
placarder dans le pays un avis disant que tous ceux parmi ses employés
de même que leurs familles, qui désireraient consulter Schlatter,
recevraient leurs permis et leur congé régulier.
Le Omaha World Herald raconte à
cette occasion le spectacle grandiose des milliers d'hommmes, de femmes
et d'enfants appartenant à tous les degrés de l'administration
du chemin de fer, qui allaient demnander le pardon de leurs péchés
et la guérison de leurs maladies au saint homme de Denver... Et
c'est ainsi que les chemins de fer, joints au reportage moderne, faisaient
cortège aux exploits miracuculeux du prophète ...
* * *
Et le saint homme continuait à faire des miracles.
Les aveugles voyaient, les sourds entendaient et les culs-de-jatte marchaient.
La foi s'allumait dans le Nouveau-Mexique et jetait ses rayons célestes
sur toute l'Amérique. Le charme infini qui se dégageait de
la personne de François Schlatter descendait comme une suggestion
grandiose sur les consciences les plus incrédules.
L'écho de ses exploits arriva même
en Europe et certains Journaux anglais racontaient des cures de Schlatter
tellement invraisemblables que le Nouveau-Mexique a failli devenir le refuge
de tous les incurables de l'univers.

Le général E. F. Test a publié,
dans l'Omaha World Hérald, un long article où il est
dit entre autres :
« Tous ceux qui l'approchent sont soulagés
dans leurs souffrances. Le Dr Keithhey a été guéri
de la surdité... Je me suis servi de lunettes pendant nombre d'années...
Un geste de sa main a suffi pour que je n'en eusse plus besoin...»
Un des hauts foncionnaires de l' Union Pacific,
M. Sutherland, fortement éprouvé par un accident de chemin
de fer, ne pouvait plus ni marcher ni mouvoir ses membres. On l'a transporté
à Denver et il en est revenu complètement guéri. Non
seulemment il a recouvré la faculté de marcher, mais, sourd
depuis une quinzaine d'années, il s'est débarrassé
par la même occasion de sa maladie et a regagné la faculté
de l'ouïe.
M.Stewart (Highlands, Jasper street), sourd
depuis vingt ans, a été complètement guéri
par le saint de Denver (Rocky Mountain Daily News, 12 Novembre).
Rien ne peut résister à la grâce et à la puissance
miraculeuse de Schlatter. La cécité, la dipthérie,
la phtisie s'évanouissent devant sa main et surtout devant ses gants,
comme de simples migraines sous l'intluence de l'antipyrine.
Mme V. V. Snook (North Denver) était atteinte
d'un cancer depuis de longs mois. Epuisée de souffrances, elle envoie
ehez le saint homme demander un de ses gants. Le « Fils du Père
» lui en envoya deux en disant qu'elle sera guérie, et elle
était guérie... Il en fut de même de John Davidson
(1217, 17th Street Denver), du colonel Powers de Georgetown et d'une douzaine
d'autres, tous atteints depuis de longues années de maladies plus
ou moins incurables.
L'ingénieur Norris (Albuquerque), souffrant
de la cataracte, fut guéri en un clin d'œil... Un bûcheron
complètement aveugle distingue les couleurs après avoir été
touché par la grâce de Schlatter.
Mme M.- C. Holmes de Havelock, Nébraska,
souffrait de tumeurs au-dessous des yeux. Elle y a posé le gant
que lui a donné Schlatter et les tumeurs disparurent. (Denver News,
12 novembre 1895.)
Des montagnes de gants qui arrivaient de toutes
parts, gisaient sur le sol de la maison où habitait Schlatter. Le
thaumaturge les touchait de sa main et les distribuait à la foule.
La foi étant la seule raison des guérisons, «
il est inutile, disait Schlatter, de toucher les malades de sa main ».
Et s'il le faisait, ce n'était que pour impressionner les âmes
ayant besoin de cet effet palpable pour jouir des bienfaits que «
son Père » faisait descendre par son intermédiaire
sur la terre.
C'est ce qui nous explique aussi comment Schlatter
a pu soigner de 3 à 5.000 personnes par jour. Adossé contre
un pupitre, il étendait ses mains sur la foule qui s'en allait,
la paix dans l'âme.
Et la perle du Colorado jubilait en constatant
comment les muets parlaient, les culs-de jatte marchaient, les aveugles
voyaient, et tous glorifiaient le « Fils de son Père.
»
* * *
Son désintéressement était au-dessus
de tout soupçon, et le mépris qu'il professait pour le «roi
dollar» remplissait d'étonnement et d’admiration ses fidèles.
« L'argent, que voulez-vous que j'en fasse ? »
disait Schlatter. Mon Père ne me donne-t-il pas tout ce dont j'ai
besoin ?... Il n'y a pas de plus grande richesse que la foi; or, je crois
à mon Père de toute ma foi ardente. »
Les dons affluaient de toutes parts et Schlatter
les renvoyait avec sa douceur habituelle. On finit par ne plus lui envoyer
que des gants que le saint homme, après les avoir touchés
de ses mains, donnait aux malades et infortunés.
A mesure que sa foi devenait de plus en plus ardente,
sa gloire grandissait. La défiance désarmait, et grands et
petits s'inclinaient devant sa puissance. Libre de tout contact avec le
livre moderne, ne lisant rien que les prophètes, Schlatter tomba
dans un état d'exaltation suprême. Un jour, il déclara
être Christ descendu des cieux pour sauver ses contemporains.
Pauvre illuminé ! Il a vécu si longtemps
sur le pied d'un fils avec Dieu qu'il a fini par croire à sa descendance
directe. L'entourage, renchérissant sur ce qu'il disait, s'attendait
à un grand miracle, à un miracle éclatant qui aurait
foudroyé tous les incrédules.
C'est sans doute sous l'influence de cet énervement
général que Schlatter a procédé à son
jeûne de quarante jours. Il annonça donc, du coup, son intention
à tous ses fidèles; et grands et petits, précédés
des reporters, accoururent pour voir s'opérer le miracle.
Entouré de ses fidèles, il continue,
tout en jeûnant, à guérir les malades et à leur
donner sa bénédiction. L'affluence devenait de plus en plus
considérable, car les malheureux se sentaient attirés vers
ses yeux hagards, vers sa folie mystique qui se faisait jour dans sa certitude
d'être l'incarnation du Christ lui-même.
Son biographe, le publiciste américain
Fitz Mac, ne quittait pas le saint un seul instant. Toujours à côté
de lui, il dérobe au doux illuminé ses confessions grandioses
de folie religieuse... Et lorsque après avoir passé ainsi
quarante jours et quarante nuits, Schlatter se mit à table pour
réparer ses forces affaiblies, l'enthousiasme de l'entourage éclata
en des paroles pleines de foi dans sa mission céleste.
Mais le thaumaturge affamé se jeta sur
les mets avec une avidité qui n'avait rien de divin. Le même
Fitz Mac nous conte l'inquiétude qui s'empara alors de l'assistance.
Le journaliste, plus courageux que les autres, essaya de faire une remarque:
­Maître, lui dit-il, ne craignez-vous pas
pour votre santé? Ce brusque passage...
Mais Schlatter l'interrompit:
« Ayez la foi, lui dit-il. Le Père
qui m'a permis de me passer de nourriture pendant quarante jours,ne cesse
de veiller sur son Fils ! ...
* * *
La ville de Denver fêtait le triomphe de son
saint. Ce coin ravissant de l'Amérique paraissait former un petit
monde à part où on ne respirait que miracles, où on
ne parlait que de la foi pure, où on ne rêvait que félicité
céleste et grâce du Salut. Dans cette atmosphère pleine
du sentiment de l'infini, nos conceptions du possible et de l'impossible
s'évanouissaient, faisant place à une poésie délicieuse
de l'imagination pure. Le pays et les habitants paraissaient plongés
dans une suggestion miraculeuse qui leur faisait croire à des faits
surnaturels, au renversement de l'ordre de la nature...
C'est ainsi qu'un jour, James Eckman, de Leadville, qui,
à la suite d'une explosion, était devenu aveugle, sitôt
arrivé à Denver, y a recouvré la faculté de
voir.
Le général Test déclare avoir
vu un cul-de-jatte marcher sous les yeux du thaumaturge. L'ingénieur
Stainthorp, aveugle, perçoit le jour. W.-C. Dillon, courbé
sous les maladies contractées quelque dizaine d'années auparavant,
se remet du coup. Lorsque le saint de Denver le toucha pour la première
fois, une grande chaleur traversa son corps. Ses doigts immobiles depuis
de longues années se redressèrent subitement, une félicité
inexplicable s’empara de tout son être, et il se leva rempli de bonheur
et de foi.
Jim Welsh de Colorado Springs avait la main droite
paralysée.Schlatter le touche et la main est redevenue saine et
forte. Le Nouveau Mexique exultait en présence de la grâce
céleste descendue sur Denver. Les trains spéciaux y déversaient
des milliers de voyageurs qui, à peine arrivés, subissaient
la contagion de la folie religieuse. Une sorte d'exaltation suprême
s'empara de toute la ville. Une foi mêlée de naïveté
enfantine et des préjugés grossiers du passé éclatait
avec la spontanéité et la véhémence qui accompagnent
l'éclosion des grands phénomènes dans la vie religieuse
des peuples.
Que serait-il arrivé si François
Schlatter n'avait pas disparu d'une façon si complète et
inexplicable ?
Mais si le thaumaturge ne travaille plus, la légende
le fait pour lui. Elle s'est emparée de ses «miracles»
et, forte de l'appui du sentiment populaire, elle en fera, sans doute,
son héros, sinon son idole.
* * *
Je ne sache rien de si extraordinaire que les exploits
de cet illuminé qui ont failli révolutionner la vie religieuse
du Nouveau-Monde. Ce qui leur donne un cachet tout particulier, c’est qu'ils
se déroulent sur un fond tout moderne à l'aide des interviews
des journaux et des trains spéciaux de chemins de fer. L'enfance
de la foi. unie aux excès de la civilisation, le tout allumé
par le fond des préjugés que n'a point dépouillé
l'homme policé de nos temps, quelle matière à réflexion
pour les psychologues des foules en général et de la folie
religieuse en particulier ! Car le diagnostic de Schlatter n'est pas très
compliqué:
Atteint de l' « automatisme ambulatoire
», d'après la si heureuse expression du professeur Pitres,
de Bordeaux, Schlatter se déplace dès son enfance. Vagabond
par nécessité organique, il croit possible d'opérer
des miracles, car n'est-ce pas le « Dieu son père »
qui le force à parcourir le monde? Autrement, pourquoi se déplacerait-il
? « Tout dans la nature étant dirigé selon sa volonté,
disait Schlatter, et rien ne se faisant sans Lui, je suis forcé
d'aller à travers le monde pour réaliser ses desseins.»
Avec son esprit simple, son imagination impressionnable,
il a pris la première guérison, vraie ou réelle, qu'il
est arrivé à provoquer, comme une preuve manifeste de son
alliance directe avec le Père. Comme l'a dit Diderot, « il
suffit quelquefois d'être un peu fou pour avoir des excès
de prophétisme, des extases et de la poésie emphatique ».
Et Schlatter en avait à revendre. La vertu altruiste qui fleurit
si souvent dans l'âme des fous moraux (Legrand du Saulle) s'était
fait jour chez Schlatter dans son désintéressement absolu
et dans cette compassion des pauvres et des malheureux qui attiraient vers
lui les foules.
Et ses miracles ? Sans avoir la prétention
de les expliquer, constatons qu'ils ne diffèrent pas de ceux accomplis
par voie de suggestion;. Les cas de cécité guéris
par Schlatter rappellent on ne peut mieux la fameuse guérison de
Marie que relate Pierre Janet dans son Automatisme psychologique.
La malade amenée à l’hôpital
du Havre, souffrait, entre autres, de la cécité de l'œil
gauche, qu'elle disait dater de son enfance. Or, lorsqu'elle était
« transformée » par voie de somnambulisme en un enfant
de cinq ans, on constatait qu'elle voyait bien des deux yeux. La cécité
a donc commencé à l âge de six ans, mais à quelle
occasion? On lui a fait répéter à l'état somnambuliste
toutes les scènes importantes qui se passaient chez elle à
l`âge de six ans.On s'est aperçu alors que la cécité
était survenue chez elle quelques jours après qu'on l'eût
forcée de coucher avec un enfant de son âge qui avait de la
gourme sur tout le côté gauche de la face. Marie eut, quelque
temps après, des gourmes à la même place et est devenue
aveugle de l'œil gauche. Pierre Janet rétablit la scène qui
a eu un effet si terrible sur sa vie, lui fait croire que l'enfant est
très gentil, n'a point de gourmes et au bout des deux séances
obtient que Marie caresse l'enfant... imaginaire. La sensibilité
du côté gauche reparaît et Marie réveillée
est guérie de sa cécité !
Car rien de plus puissant que la suggestion qui,indépendamment
de la façon dont nous envisageons ses causes , produit toujours
les plus grands effets. Le saint de Denver ne pouvait, sans doute, pas
avoir recours aux moyens dont se servent les médecins dans les hôpitaux,
mais il avait pour lui une force beaucoup plus grande: son origine mystérieuse,
son visage troublant de prophète et ses allures d'illuminé.
Or, la suggestion agit non seulement à l'état de veille,
mais elle exerce en outre son empire sur les masses comme un accès
de fou rire ou un bâillement qui se communique. La foule est crédule,
de même que les enfants qui ne vont pas au-delà de leurs simples
impressions.
Le cas de W. C. Dillon qui,courbé depuis
de longues années, se redressa du coup sous l'influence de Schlatter,
nè nous rappelle-t-il pas le cas de ce jeune marin qui resta dans
le service du Dr Pillet pendant plusieurs semaines courbé en avant
dans la position la plus pénible? Il semblait qu’après avoir
reçu un choc douloureux au bas de la poitrine, le pauvre garçon
ne dût plus jamais se remettre. On l'endort et on lui demande s'il
peut se lever.
­Pourquoi pas? répond-t-il dans
son état mi-léthargique.
­Alors fais-le, lui dit le médecin.
Le marin réveillé se lève
de son lit et est complètement guéri.
Ce qui me frappe dans les guérisons de
Schlatter, c'est qu'elles se rapportent aux cas de paralysie. Or, comme
l’a si bien prouvé Charcot, ce sont surtout les hystériques
souffrant d'anesthésies (privation générale ou particulière
de la faculté de sentir) ou d'amnésies qui ont ces accidents.
Les paralysies et les anesthésies sont presque identiques, d'après
la médecine moderne; elles présentent les mèmes modifications
et peuvent être classées de la même manière.
Nous savons, d'autre part, avec quelle facilité la suggestion provoque
et fait disparaître les anesthésies partielles ou générales
ou, ce qui revient au même, les paralysies genérales ou partielles.
La paralysie est souvent, sinon toujours, une simple
amnésie, simple oubli de se servir d'un certain membre, que la suggestion
s'efforce de réparer. Schlatter, avec sa puissance suggestive incontestable,
a bien pu accomplir des... miracles, qui ne sont en somme que des phénomênes
incompréhensibles ou inexplicables.
En agissant sur les masses, il avait du reste
plus de chances de succès que s'il n'avait eu devant lui que des
cas individuels. Et après tout, il disait : « Il n'y a que
la foi qui guérit ! » Et, comme par enchantement, tous ceux
qui l'entouraient devenaient croyants et se laissaient griser par les bienfaits
de son intervention divine.
Mais ce vagabond impulsif et inconscient, si simple
et si héroïque dans son désintéressement et son
dévouement pour les pauvres et les désherités, éclaire
d'une lumière étrange l'état d'âme de l'Amérique.
Au point de vue des préjugés et
de la facilité d'être suggestionné, le Nouveau Monde
vaut bien l'ancien.
Il y a décidément au fond de chaque
être humain une couche primitive et inattaquable qui reste toujours
en dehors de l'influence de la science et de la culture des siècles...
JEAN FINOT.
(paru dans un numéro spécial
de "la revue des revues" du 1er Mars 1895" )
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