LA VIGILANCE
Partout où des êtres espèrent l'apparition du Christ, ils doivent
vivre sous le régime du Précurseur, dans la vigilance et dans la prière.
Veiller, c'est être éveillé; c'est aussi conduire nos sens et nos
puissances comme le berger fait avec son troupeau, ramenant sans relâche les
bêtes capricieuses vers l'unique pâturage; c'est encore faire métier
de dresseur qui répète l'ordre au chien étourdi, mille fois s'il le
faut, sans impatience, avec le même calme, mais avec la même fermeté.
Nous sommes, en effet, deux en nous-mêmes, ou, plutôt, un d'un côté
et, de l'autre, un groupe, un troupeau, une foule. Selon la sagesse païenne,
ou mondaine, par ici, il y a la volonté, par là, il y a tout le reste :
le corps, avec ses sens et ses instincts; le caractère, avec ses passions, ses
habitudes, ses vices et ses vertus; l'intellect, avec ses idées, ses concepts,
ses architectures mentales; le psychisme, avec tout ce que le monde invisible apporte,
lumières et ombres mêlées, dans la zone frontière qui relie en
nous l'inconscient au conscient.
Mais, pour la sagesse chrétienne, en outre de ces quatre troupeaux, il y a encore
le troupeau le plus rétif à conduire, le troupeau des volontés. Car
le centre de notre être se trouve au dedans du vouloir, au centre de notre coeur
spirituel.
Ainsi, habituez-vous à devenir spectateurs de vous-mêmes. Que devant toute
chose, interne ou externe, votre observa-toire soit le point de vue de Dieu. Même
l'élan qui paraît admirable, ou la peine dépensée pour autrui
gagnent en pureté, en valeur spirituelle, en fruits matériels, si on les
soumet à la pierre de touche du : " Que votre volonté soit faite et
non la mienne ", à quoi répond toujours un regard du Verbe.
Ce faisant, ne craignez pas de devenir inertes ou indé-cis; vous paraîtrez
inertes aux brouillons, indécis aux étour-neaux, mais votre coeur continuera
de brûler durant l'attente de la réponse divine, et votre énergie,
pour avoir quelque peu différé, en sera plus vigoureuse et plus lucide.
Au surplus, Dieu n'est-Il pas toujours plus haut, toujours plus loin ? Quel que soit
l'enivrement d'une extase, elle n'est jamais qu'un voile de Sa splendeur, déployé
devant nous par les anges. Et les paroles qu'Il veut bien nous dire, Il ne les articule
que pour les baisser à notre petit entendement. Le vrai visage de Dieu nous
restera invisible, et Sa vraie voix inaudible, tant que nous ne serons pas des hommes
libres.
Servons-nous donc de nos yeux et de nos oreilles. Il le faut, nous le devons, puisqu'il
est écrit : " Que celui qui a des oreilles, entende ". Mais, si pures
que soient nos intentions, et si bonnes, n'oubliez jamais que nos yeux et nos oreilles,
comme notre intelligence, comme notre émotivité, comme notre volonté,
comme notre conscience, sont des organismes imparfaits, auxquels il est impossible
de recevoir le parfait. Vous saurez donc, sans que rien n'altère votre confiance,
entrer dans le désert et dans la nuit mystiques; vous saurez, en tout et partout,
prendre le difficile et le pénible; vous saurez, n'est-ce pas ? que, lorsque
notre Ami paraît le plus loin, c'est qu'Il Se tient tout à côté,
mais sous une forme non perceptible, parce que plus haute et plus pure.