La Mère-Nature ne corporise rien qui ne soit
auparavant de toute éternité, dans l'Esprit.
Nous rechercherons donc, comme pendant de notre récente étude
sur la Naissance, le type éternel de l'Enfant.
Nous nous guiderons par les paroles du seul Initiateur surnaturel; nous
L'écouterons dans l'humble recueillement silencieux qui seul permet de
recevoir dignement les échos terrestres des verbes éternels.
Permettez que je vous recommande cette attitude. Nous ne lisons pas l'Évangile avec
cet émoi sacré tout plein d'amour qui dessillerait les yeux de l'esprit
et qui rendrait notre-coeur sensitif.
Songez que ces simples versets ont traversé, pour parvenir jusqu'à
nous, les abîmes, les firmaments et les terribles déserts où
chaque grain de sable est une étoile et chaque fauve un dieu formidable. Les cohortes angéliques se sont crié ces proclamations
divines de l'un à l'autre bord des mers astrales, d'une cime à l'autre
des empyrées. Au bruit de
ces longues houles, dont l'écume étincelante féconde sans relâche
les rocs planétaires, les dieux se sont prosternés, les démons
se-sont enfuis. Appelons, pour recueillir ces échos infinis du Verbe tout-puissant,
appelons du sanctuaire de notre coeur à notre cerveau, à nos oreilles,
tout ce qui dort en nous de grave, de noble, de vénérant et d'humble.
Nous découvrirons, dans l'enfance extérieure terrestre, l'image
le l'humanité intérieure céleste; nous considérerons de
quelle dignité Jésus couvre l'enfance, de quelle gloire Il décore
l'homme spirituel; enfin comment il faut faire pour être transmué
en cet être neuf, pur et libre.
Bien rares les gardiens que l'accomplissement de leur office ne prive
pas de la vision divine. Si nous
savions par combien de douleurs se traduit un de ces misérables plaisirs
que sont nos péchés habituels, comme nous deviendrions vite des saints ! Les anges des tout petits enfants conservent
à peu près seuls la faculté d'être à la fois au Ciel
et sur la terre; les anges des régénérés possèdent
aussi ce privilège. C'est le signe de l'innocence parfaite.
Ces veilleurs tutélaires possèdent un triple mode de perception. Par en haut, ils voient et entendent le
Père; par en bas, ils voient et entendent nos actes et nos paroles; par
la région médiane, ils voient et entendent les agents de notre destin,
les clichés invisibles. Ils
ont donc en main toutes les
Le mépris est toujours une petitesse; et il devient grave dans la
mesure où l'être que nous en accablons est humble et innocent. Apprenons à apprécier la grandeur de l'enfance.
Apprenons à respecter la candeur de l'enfance.
Jésus dit encore : « Qui scandalise un de ces petits
qui croient en moi, il vaudrait mieux qu'on lui attachât au cou une meule
d'âne et qu'on le jetât au fond de la mer ».
Les plus purs poètes et les plus sensitifs n'ont pu dire quel parfum
précieux, quelle fleur de rêve, quelle aube ineffable est la foi de
l'innocence. Les élancements
vers Dieu d'un coeur inapte au mal, la fervente étreinte dont il embrasse
le Verbe, la joie bienheureuse dont la baignent les souffles de l'Esprit, la
fixité des regards éblouis qu'il projette vers les cieux, ce sont
les beautés les plus pures que la création entière puisse offrir. Les souiller, c'est un crime presque irréparable.
Plus tard, quand l'Esprit nous aura initiés, nous saurons de quelle
meule et de quel océan le Christ parle dans ce verset.
Quiconque converse avec un autre reste responsable de cet enseignement
et des conséquences de cet enseignement, dans le coeur, dans l'intelligence,
et dans les actes de son
On parle aussi - et de la façon la plus vivante - par
nos sentiments tacites, et surtout par nos actes. L'éloquence de l'acte est grande, elle est terrible, si
l'on en dénombre les ramifications.
Or, combien plus souvent nos mobiles ne sont-ils pas plus mauvais que
bons ? Et notre responsabilité
persiste jusqu'à ce que la dernière ride du dernier ricochet exécuté
par le caillou de l'acte à la surface de l'océan des effets soit éteinte.
C'est pourquoi nous souffrons si longtemps parfois pour réparer
une seule minute de péché.
Celui donc qui apprend le mal à un innocent, combien son boulet
ne doit-il pas être lourd ?
Il corrompt le présent, il corrompt l'avenir, il voue cet être
jusqu'alors paisible à une suite indéfinie de luttes, de chutes, de
salissures et de larmes. Bien plus, il en corrompt le passé
spirituel, puisqu'il tue en lui le germe de vertu. La meule et le fond de la mer ne sont
certes pas des termes exagérés.
Prenons garde lorsque nous nous présentons devant des enfants. Les plus jeunes voient tout, entendent
tout, remarquent tout. Prenons
garde à notre langage, à nos regards,
à nos gestes, à notre tenue, à notre physionomie. Il n'y a pas d'observateur plus attentif et plus fin que l'enfant.
Il faudra, hélas ! puisque nous habitons la terre, il faudra
que le jour vienne où cet enfant apprendra le mal. Mais qu'au moins ce soit le plus tard
possible, quand les racines de la vertu seront déjà en lui profondes
et fortes.
Inclinons-nous maintenant devant la majesté de l'enfance. Elle est déconcertante. « Qui reçoit un tel enfant à
Et, parce que mon imagination s'est complue à ces faciles rapprochements,
parce qu'elle a soulevé en moi un peu d'attendrissement, l'insignifiante
caresse que j'ai faite à ce bébé, c'est le Verbe qu'elle touche ! C'est le Père qu'elle émeut ! Effets infiniment disproportionnés
à leur cause, selon la logique. Mais
l'amour n'a pas de logique; il en possède d'autant moins qu'il est davantage
de l'amour, davantage éloigné de l'homme, davantage proche de Dieu.
Il est donc possible, Seigneur Jésus, Vous que je sais m'aimer et
que j'ai cependant trahi, il est donc possible que les plus pâles lueurs
sur les grisailles de mon âme Vous atteignent ? Oui, c'est possible, oui, cela est, puisque Vous êtes tout
amour. Vous avez protesté
quand on Vous a qualifié de « bon »; en effet, Vous
n'êtes pas bon, Vous ne savez pas que Vous êtes bon; c'est la seule
chose que Vous ignoriez, et Vous l'ignorez justement parce que vous êtes
l'Amour. Vous êtes l'Amour, et aucune des étincelles les plus
fugaces de l'amour, chez les créatures les plus lointaines, les plus proches
du Néant, ne peut Vous échapper.
C'est pourquoi Vous avez promis, lorsque
deux ou trois d'entres nous, nous réunirons en Votre nom, que Vous serez
au milieu d'eux. Voilà pourquoi
Vous avez obtenu que Vos disciples, Vos amis, Vos enfants soient un entre eux,
par là un avec Vous; et, étant un avec Vous, un avec Votre Père,
ce Père que Vous nous avez fait connaître.
Si une telle merveille a lieu dans l'interne d'un passant quelconque,
à propos d'un enfant quelconque, combien plus ne se reproduira-t-elle pas,
si des époux en reçoivent un pour l'amour du Verbe, et en Sa mémoire ? Pour l'initié, l'enfant arrive de
telle sphère, par le moyen de tel aspect astrologique, en vertu de telles
dispositions des phalanges spirituelles.
Pour le disciple de l'Évangile, l'enfant arrive du Ciel et parce
que le Père l'a envoyé. L'initié
ne se trompe pas, pour son observatoire propre.
Mais le disciple est dans la vraie vérité; il voit les choses
sous leur angle d'éternité; c'est lui qui a raison, absolument parlant. Parents, admirer vos enfants, selon l'esprit;
vénérez-les intérieurement; ce sont des êtres-précieux;
ils sont translucides à la Lumière éternelle; ils ignorent tout
de l'extérieur; ils sont ouverts, ils sont confiants, ils ne sont rien,
et ils ont la force : un geste, un sourire, une petite plainte et tout
le monde se précipite.
Ainsi, vu de la terre, apparaît le Verbe, et se manifeste dans le
monde la Lumière. C'est une
petite lueur, qui semble courir çà et là, sans raison, sans but,
sans utilité; elle va et vient, disparaissant dans cette caverne, tombant
dans ce puits, voletant sur ces tourbières; personne ne peut l'atteindre;
et si, d'aventure, elle touche quelqu'un, elle lui reste insaisissable.
Cependant, sans que nous, observateurs grossiers, nous en doutions, elle
bouleverse, elle vivifie, elle réorganise, elle donne des ailes, et tout
lui obéit.
Voilà pourquoi le Père aime les petits enfants.
Il a envoyé Son Fils, non pas pour augmenter la vigueur des forts,
mais pour aider l'impuissance des faibles.
Le Père aime les petits. C'est
chez eux qu'Il dépose Ses dons les plus précieux. Les médecines les plus actives s'extraient
des herbes que chacun foule aux pieds, et non pas des grands arbres majestueux.
C'est pour un petit agneau que le pasteur laisse là toute sa
Quelles explications donner à tous ces illogismes ? Une seule, la même pour tous : c'est l'amour. C'est le Père qui nous a tous créés;
aux uns Il a donné des rôles moins ingrats qu'aux autres; ceux-ci,
Il les a dirigés sur des routes plus commodes que ceux-là. N'est-il pas évident qu'II aimera davantage ceux qui auront
plus de travail, ou moins de facilités ?
Croyez-moi donc quand je vous affirme que, si le Père voyait l'âme
innocente d'un de ces petits en danger, Il renverrait Son Fils S'incarner une
seconde fois plutôt que de la laisser périr.
« La volonté de mon Père n'est pas qu'aucun de ces
petits périsse. » Et,
pour concevoir toute la valeur de ce geste, souvenez-vous de l'immensité,
de la complexité, de la quantité de mouvements et d'efforts que nécessita
le voyage cosmique du Verbe depuis la création du monde jusqu'aux jours
d'Hérode.
Les précisions ne manquent pas dans l'Évangile. Enumérons-les au hasard des textes. J'en trouve sept définitions.
D'abord, ceux qui procurent la paix.
La paix, c'est l'harmonie. L'harmonie,
c'est l'unité : non pas le un arithmétique, mais l'unité
organique. Le monde de l'unité,
c'est le Royaume; et Dieu en est le roi. Tout enfant imite son père. L'enfant de Dieu s'efforce d'installer la paix autour de lui,
comme il voit que le Ciel l'établit sur de plus vastes espaces. Mais comment ? Par cinq moyens dont l'emploi annoncera,
proclamera précisément sa filiation divine, parce que ses moyens sont
les méthodes mêmes du Verbe.
L'enfant de Dieu aime ses ennemis.
S'il leur rendait leur haine, il intensifierait le combat. Mais il les aime; il ne veut pas qu'ils fassent mal plus longtemps,
ni qu'ils se fassent
L'enfant de Dieu bénit ceux qui le maudissent.
Et il imite en cela son Père doublement. Maudire, c'est semer la mort; bénir, c'est semer la vie. La mort et la vie sont même ici d'une
espèce plus intense; car on peut détruire sans colère et faire
croître sans amour. Mais la
malédiction ne part que poussée par la haine, et la bénédiction
que soutenue sur les ailes de l'Amour.
Ainsi l'enfant de Dieu trouve la méthode la plus énergique
de « rendre le bien pour le mal ».
Ceci d'ailleurs est sa formule par excellence.
Dans ces six mots se trouvent indiqués tous les mystères de
la grâce, toutes ses énergies, toutes ses opérations.
Chacun de ces mots est un raccourci de mystères. Chacune des vingt et une lettres de ces
six mots est une porte à des arcanes.
La terre engendrera quelque jour des lignées de grands contemplatifs,
analogue aux vieux rishis de l'Agarttâ, aux visionnaires vibrants de la
Petite Assemblée Sainte, que les Anges de Jésus prendront par les
cheveux et transporteront dans cet univers surnaturel, inconnaissable, incompréhensible,
et insoupçonné jusqu'à l'ère chrétienne, et devant
les yeux ravis desquels défileront les indescriptibles merveilles de l'Amour
pur. Cet univers, l'incarnation propre du Saint1esprit,
les voyants que j'annonce l'exploreront, protégés contre l'éclat
de ses soleils par les ailes de leurs guides; et, revenus ici-bas, ils entendront
un sens plus clair, un sens plus vaste, un sens plus vivant, en relisant les
paroles immuables de l'Évangile. C'est alors que, dans les caractères d'une sentence connue :
« Rendre le bien pour le mal », les autres hommes apprendront
à découvrir toutes sortes de secrets. Mais par des secrets ésotériques; pas des énumérations,
des subdivisions, des classifications; pas des descriptions, ni des formules. Des secrets vivants, des secrets qui seront
comme des contacts, des entrées dans l'être même de l'Esprit,
des baisers de l'Esprit, des ivresses versées par l'Esprit; et les coeurs
se jetteront dans ces incandescences pour y mourir,
Parvenu à « faire du bien à ceux qui le haïssent
, le disciple ne trouve plus de grandes difficultés.
Il peut prêter sans attendre rien en échange; sa fortune, son
temps, sa science, sa sagesse, son coeur d'ami, tout cela et bien d'autres choses
encore, il sait que cela ne lui appartient pas, qu'il n'en est que l'intendant. Dirai-je que cette abnégation devient
bientôt sans mérite ? Pourquoi
n'oserai-je pas dire cela ? Si le disciple est un enfant de Dieu, ne possède-t-il
pas la pleine certitude que son Père ne le laissera jamais manquer ? C'est d'ailleurs parce que la foi nous
enlèverait le mérite de l'effort, qu'elle ne nous est pas donnée.
L'enfant de Dieu « prie aussi pour ceux qui l'outragent »
. Il prononce trois prières. La plus facile, c'est : Mon Père,
je vous demande de pardonner à mes insulteurs. La seconde, c'est : Mon Père, je vous remercie de
m'avoir envoyé cette humiliation; je vous demande de ne pas en punir les
auteurs. La troisième prière,
ce sera : Mon Père, je vous demande pour ces ennemis, mes bienfaiteurs,
qui m'ont dit mieux que des amis ce que je suis, je vous demande de leur donner
vos bénédictions et vos bienfaits.
Enfin, le dernier signe de l'enfant de Dieu, c'est qu'étant un ignorant
selon la science humaine, il sache des choses « cachées aux sages
et aux intelligents ». Et
ce privilège s'explique bien simplement.
Le savoir est quelque chose de substantiel. Une notion occupe une place et dans notre pensée - laquelle
est un organisme circonscrit - et dans notre cerveau.
Un grand nombre de notions peuvent donc remplir exactement ces organes,
de sorte qu'aucune idée nouvelle ne puisse s'y insinuer.
Qu'avec cela le savant soit orgueilleux de sa science, il augmente sa
pléthore mentale et ses congestions intellectuelles. Il se rend incapable d'apprendre. L'humble de Dieu - il n'est
pas toujours un ignorant, mais il croit l'être - ,cet humble
se garde les yeux ouverts. Il regarde
autour de lui, et il apprend. Le savant orgueilleux ne regarde que soi-même et son savoir. Si, enfin, le Père veut envoyer sur
la terre une idée nouvelle, elle ne pourra
Comment devenir un tel Enfant ?
Jésus nous le dit encore : « Laissez venir à
moi les petits enfants, parce que le Royaume de Dieu est pour ceux qui leur
ressemblent. » « Il faut recevoir le
Royaume comme un petit enfant. »
« Pour entrer dans le Royaume, il faut devenir comme un petit enfant. »
Cela, ce sont des orientations lointaines encore. Remarquez que Jésus dit « un petit enfant »,
un enfant qui parle à peine, qui se tient tout juste debout. Qu'a donc de si remarquable un tel petit
être ? Il est ignorant,
il est innocent. Il a pu être,
sur cette terre ou ailleurs, un savant, un chef, un homme remarquable, aujourd'hui
encore son âme se souvient des grandes choses qu'il a pu accomplir; mais
lui a oublié tout cela, comme il a oublié les crimes qu'a peut-être
perpétrés cette même menotte incertaine, et les blasphèmes
sortis peut1être de cette pure petite bouche rose.
Il ignore, il oublie. Ni
le passé, ni l'avenir n'existent pour lui; il est entier dans la minute
présente; c'est ce qui fait son élan, sa spontanéité, sa
confiance et sa force. L'enfant ne s'embarrasse pas de réfléchir; il ne
se soucie point de l'opinion; il a la persévérance du désir unique;
il sait ne vouloir qu'une seule chose à la fois; il vit dans l'unité. Et, par là, il est la figure de toutes
les forces simples, soudaines et précieuses qui s'envolent du tréfonds
de nous-mêmes vers l'Absolu. Comment
acquérir, nous autres hommes, ces qualités ? C'est difficile; le Christ nous en avertit : « Ce
qui est impossible à l'homme et possible à Dieu »; et Il
nous indique en même temps la voie : « Celui qui s'humilie
comme cet enfant sera le plus grand dans le Royaume de Dieu ».
Le Royaume, le comprenez-vous, n'est pas dans une
Comprenez-vous qu'il faille l'aide du Père pour arriver à bout
de cette tâche ? Il s'agit là d'une mort de l'individualité
et d'une renaissance définitive.
L'eau et l'esprit qui font renaître pour l'éternité n'appartiennent
pas, ne peuvent pas appartenir à aucun des domaines de la matière
ou de la force. Ce qui nous rend capables de la vie divine,
ce ne peut être que des remèdes divins.
Cette eau, c'est l'eau de la fontaine éternelle; cet esprit, c'est
l'Esprit Saint. Le difficile, c'est
de subir ce lavage, de recevoir ce souffle, sans être à l'instant
même volatilisé par le feu ardent qui palpite au sein de toutes les
formes de la vie éternelle. C'est
un grave moment que ce dernier baptême.
C'est la certitude pour l'homme de la victoire finale. Une assistance peu nombreuse mais magnifique participe à
la célébration de ce mystère.
Le Verbe est là, avec Sa Mère à côté de Lui,
et celui de Ses soldats qui fit germer autrefois, dans un coin de cet immense
univers, les premières graines de Lumière au coeur du disciple.
Puis les anges gardiens : puis le cortège des démons tentateurs,
et les images des grands travaux et des plus dures épreuves accomplis et
soutenus par le récipiendaire. Le
Verbe vient à lui, verse sur lui l'eau de la Vie et, soufflant sur son
front, lui communique l'Esprit.
A ce moment, tout ce qui pouvait subsister de mixte, de naturel, de cultivé,
d'acquis dans la personnalité, toute sa mémoire, toutes ses expériences
millénaires reste en deçà du voile.
Son coeur passe au delà, entre dans la Jérusalem céleste,
reçoit une vie nouvelle. Semblable
au petit enfant, le régénéré ne se souvient plus de ses
travaux; ses innombrables existences ne lui paraissent plus que des rêves
imprécis; il a saisi la Réalité.
Il a laissé son vieux corps, ses vêtements usés; il a
reçu un corps neuf, propre, pur, victorieux; il a laissé tous ses
organes d'enquête et de recherches; le temps
Quel est le chemin de ces splendeurs ?
Jésus l'indique : « Quiconque s'humilie comme un
enfant sera le plus grand dans le Royaume des Cieux ». L'humilité intérieure, non pas celle des paroles
ni des attitudes; l'humilité véridique et sincère et profonde;
la conviction de son propre néant; le goût de la dernière place;
l'oubli de soi-même, le renoncement à soi-même, l'abnégation
de soi-même. Nous pouvons
entrer dans cette voie; pour la parcourir, il faut qu'on nous y aide, qu'on
nous y pousse, qu'on nous force d'y avancer. Ce forcement, ce sont les épreuves,
les persécutions, les tentations.
L'humilité est l'arme des conquêtes impossibles.
C'est l'élixir qui transmue les poussières de ce monde en joyaux
incorruptibles; c'est le feu qui sait extraire du mal les essences précieuses
du bien; qui change les diables en anges, et les enfants de la matière
en fils de l'Esprit. L'homme humble
jouit dès maintenant de la paix éternelle et du bonheur immuable des
élus. Sa charité l'aurait-elle jeté
au fond même de l'Enfer, qu'il continuerait à y goûter la présence
divine et, par ainsi, changerait cet enfer en paradis.
L'homme humble est omniscient, puisqu'il sait qu'il ne sait rien, et
qu'il a renversé les barrières de son intelligence. Il est omnipotent, puisqu'il se croit un zéro, et que,
dès lors, Dieu est tout en lui. Et
le glaive d'aucun ennemi ne peut l'atteindre,
Je vous ai parlé plusieurs fois de l'homme libre, de cet être
énigmatique dont le coeur est réellement le tabernacle de Dieu, et
qui n'apparaît, dans un monde ou dans l'autre, que pour y réinstaller
le règne de Dieu. Cet homme est la réalité dont
Jésus nous entretient quand Il nous parle de l'enfant. « Celui qui est né de l'Esprit, dit-il à
Nicodème, à ce docteur en Israël qui L'écoute sans Le comprendre,
celui1là ressemble au vent qui souffle où il veut, dont on sent le
souffle, mais personne ne peut dire d'où il vient ni où il va ».
L'homme libre agit comme il lui plaît; il ne reçoit d'ordres
de personne; il guide et n'est pas guidé; il commande, il est obéi
sur l'heure; aucun être ne peut ne pas lui obéir.
Quelques-uns le voient vivre et agir, mais sans comprendre; ses motifs
sont indiscernables, son point de vue est inaccessible; son habitat spirituel
est infiniment éloigné du nôtre, et cependant il vit parfois
au milieu de nous. Comme le vent, il va partout, il touche
à tout, il pénètre tout; mais personne ne peut l'arrêter,
personne ne peut le saisir, personne ne peut le capter.
Comme l'enfant, il est spontané, il est un, il aime la vie, il est
optimiste. Comme l'enfant aussi,
il paraît tout petit, faible, isolé.
Énigme indéchiffrable au psychologue, au théologien, à
l'adepte, l'homme libre ne se révèle qu'à ceux qui se sont engagés
sur la route étroite qui mène sans détours vers le Verbe.
Et cependant cet être, d'apparence insignifiante, est le plus grand,
le plus puissant, le plus riche des êtres créés.
Le Père met à son service autant de légions de serviteurs
qu'il en désire; il suscite des enthousiasmes et des dévouements que
la mort même ne peut tuer; il peut puiser à pleines mains dans tous
les trésors, dans les trésors de toute
Suis-je parvenu à vous faire sentir l'intimité familière
où vivent avec l'Ami Ses amis, avec le Père Ses enfants, avec l'Esprit
Ses récipiendaires ? Je crains bien que ma parole malhabile
n'ait presque constamment trahi mon désir.
Vous souvenez-vous du Maître sorti du tombeau, tout resplendissant
de Son double et immense triomphe sur la souffrance et sur la mort ? Le Prophète S'est déjà
laissé revoir à plusieurs : sous la forme du Jardinier à
Madeleine, sous la forme du Pèlerin aux voyageurs d'Emmaüs.
Le voici sur le bords du lac de Tibériade; Ses disciples sont en
bateau et pêchent. Et le Ressuscité
hèle Pierre : « Enfant, n'as-tu rien à manger ? » Voyez-vous la lumière commençante
du jour; le firmament rose, or et bleu; les eaux de nacres et d'opales; et les
maisons sur la grève dont le premier regard du soleil transmue la chaux
blanche en pierres précieuses; et la barque immobile sur le silence du
lac que souligne le clapotis de toutes petites vagues ? Voici une haute stature dont l'ombre violette
sur le sable rend plus lumineuses les longues draperies. C'est notre Jésus, notre Verbe qui,
dès l'aurore du monde, donne à ce monde Sa chair pour nourriture et
Son sang pour breuvage. Et Il crie
à Pierre : « Enfant, as-tu quelque chose à manger ? » Paradoxe sublime de l'Amour, renversement
inouï des rôles, révélation pathétique des rapports
mutuels du Maître véritable avec Ses véritables disciples.
Pierre répond qu'ils n'ont rien trouvé.
Alors Jésus lui dit de jeter le filet sur la gauche; le filet se
remplit de poissons; les apôtres le tirent sur le sable; et ils préparent
tout de suite un repas commun.
Voilà bien - pardonnez-moi de toujours dire les mêmes
mots - voilà bien le miracle de l'Amour. C'est nous qui devrions nourrir le Verbe,
en nous et hors de nous; Il pourrait bien remplir à l'instant et nous-mêmes
et tout l'univers; Il ne veut pas; ce qu'Il veut, plutôt, ce qu'Il souhaite,
c'est de ne grandir que par nos soins. Et encore c'est Lui qui nous donne la force de cet effort,
c'est Lui qui rend
Voyez encore ce tout petit sur les bras de sa mère; il grignote
un gâteau et, d'une main hésitante, il place sur les lèvres maternelles
quelques miettes de la friandise. La
mère se nourrit-elle de ces miettes ?
Non, mais c'est l'amour dont témoigne ce geste charmant du petit
être qui la nourrit mystérieusement et elle y puise la force des longues
veilles et de tous ces soins par quoi elle verse la vie longtemps encore après
l'avoir déjà toute donnée à son enfant.
Voilà nos relations avec le Père.
C'est de Lui que nous tenons tout; et les miettes que nous Lui rendons,
quoique salies, Le touchent tellement qu'Il nous redonne une seconde fois la
vie, avec plus de magnificence et de force.
Dans l'oeuvre de notre salut, tous nos travaux les plus durs et les plus
héroïques ne sont que des simulacres.
Nous sommes de petits enfants avec leurs jouets. C'est Dieu qui fait tout.
Puissions-nous au moins acquérir les qualités vraies de l'enfance;
puissions-nous, comme elle, nous attacher de tout notre être à Celui
de qui nous tenons tout !