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L'EXISTENCE DE L'INVISIBLE
Avant tout, je vous dois des remerciements cordiaux pour la faveur avec laquelle vous accueillez ces causeries. Acceptez-les, je vous prie, en souvenir du Messager de Lumière à la suite duquel les plus secrets désirs de nos cœurs se hâtent dans la nuit de l'existence. Les objets de nos recherches, vastes comme l'Infini, exhalent un attrait impérieux, inépuisable et toujours plus enflammé, comme le Mystère divin dont ils sont les efflorescences indéfiniment renaissantes. Tous, vous êtes informés des points théoriques principaux du psychisme et de l'ésotérisme; un bon nombre d'entre vous ont même approfondi telle ou telle tradition de l'antique Sagesse. Vos âmes, fatiguées des monotones horizons quotidiens, se sont lancées, avec la ferveur la plus candide, à la recherche des cimes idéales, des sublimités lointaines pressenties, des paysages de rêve où les dieux se meuvent, où resplendissent des statures surhumaines dans des gloires de volonté dont chaque rayon est un triomphe sur les êtres et les choses de la matière. Vous avez soupiré vers les tours d'ivoire de la Connaissance intégrale. Vous avez convoité l'extase du contemplatif, la baguette de l'Hiérophante, le glaive invincible du mage, la nudité toute-puissante du solitaire anachorète, immobile et muet dans la luxuriance innombrable de la jungle. Rêves sublimes, espoirs qu'il faut vénérer. C'est un peu comme cela que pense le bambin amené à la revue du 14 juillet et qui, voyant les généraux et leurs panaches et leurs montures piaffantes , s'écrie qu'il veut devenir officier. Et, pendant trois jours au moins, il s'applique, il est sage et il rapporte des bons points. Il ne prévoit pas les années d'études, le dur internat de Saint-Cyr, les besognes fastidieuses, les marches forcées, les privations de la guerre, les blessures. Ainsi le débutant du spiritualisme se voit tout de suite général. Et cet enthousiasme est heureux, parce qu'il nous faut des illusions par intervalles, pour réchauffer notre zèle. L'homme n'aime pas Dieu assez pour travailler par pure obéissance. Quand certains
initiateurs disent : «Ce que tu veux être, tu l'es», c'est une hyperbole
grandiloquente. La Vérité, plus raisonnable, prononce : « Ce que tu
veux être, tu le deviendras, si tu le veux avec persévérance.»
* Quand certaines traditions enseignent que la matière est une scorie de l'esprit, une telle vue n'est pas conforme à la réalité intérieure; elle n'est conforme qu'à l'opinion a priori que tel occultiste a conçue de la nature des choses. Si l'on admet les philosophies naturelles, les panthéismes émanationistes ou subjectivistes, comme l'ont fait beaucoup de systèmes ésotériques qui ne sont que des membres dispersés de la synthèse patriarcale antédiluvienne, l'univers apparaît logiquement comme un immense assemblage de sphères concentriques et dépendantes où la pure clarté de l'esprit s'obscurcit en approchant des limites de la Création. et cependant ce tableau nest visible que lorsque l'on contemple le monde avec le seul regard de l'intellect, lorsqu'on l'étudie par le procédé progressif de l'expérience externe et interne et du raisonnement; lorsque, en un mot, on aperçoit dans l'œuvre du Créateur des forcés mouvantes et non des êtres vivants. Si l'on pouvait découvrir la plate-forme centrale de notre Moi et s'y asseoir pour observer de là l'Univers, si l'on pouvait regarder les créatures avec l'œil de lumière éternelle toujours ouvert dans notre cœur, on s'apercevrait avec surprise que tout est égal aux yeux du Père, que tout Lui est, au même degré, proche et précieux, ce caillou comme Sirius, et le bandit comme le saint, qu'il n'y a ni haut ni bas, ni distance ni durée, selon le mode éternel de la Création; on s'apercevrait surtout, avec une félicité sereine, que la connaissance expérimentale du Vrai est facile comme de voir le soleil au milieu du jour. Prenons acte de ceci; simplifions-nous; oublions, pour entendre la voix de l'Évangile, les voix mêlées qui nous arrivent des Écoles et des Sanctuaires; souvenons-nous enfin que, pour bien faire quelque chose, il faut s'y adonner de toutes ses forces. Les misères
constitutionnelles nous entourent et nous pressent de toutes parts; quelle infirmité
est la nôtre! Mais si, alentour, vont et viennent des Invisibles pour qui nous
sommes de fort petites choses, d'autres invisibles également voisins nous regardent
comme des dieux splendides et très puissants. L'homme est une antithèse
déconcertante; semblable à Dieu, il réunit, comme Lui, en sa personne,
tous les couples d'antinomies. C'est parce que
nous sommes si faibles, si gauches, si près encore de l'animalité, que
le Père S'émeut au spectacle de nos misérables efforts, dont Il est
pourtant le principe et le but secrets; et, parce qu'Il est l'Absolu, chaque battement
de compassion de Son cœur insondable crée un ange de miséricorde, de sollicitude
et d'amour, et notre pauvre cœur tremblant se calme au vent frais des grandes ailes
de l'invisible Envoyé. Or le chef de ces multitudes consolatrices, c'est notre
Jésus, le Fils éternel, l'Alpha et l'Oméga. D'autre part, le
Seigneur n'est pas un tyran fantasque ou capricieux. Quand Il nous donne un travail,
Il nous en fournit les instruments; ceci est de toute évidence. Toutefois certains
hommes, qu'on appelle des sages, ne pensent pas ainsi. Ce corps physique, ce sensorium,
ce mental, tout ce qui nous procure la conscience pleine du plan physique, selon
eux, tout cela n'existerait que pour que nous ayons la peine de le détruire,
afin d'entrer en relation avec des plans autres que ceux sur lesquels la Nature nous
a fait naÎtre. Quand un apprenti a gâché un travail, le patron ne
lui en donne cependant pas un autre plus difficile; il lui fait recommencer le même.
Ces sages dénient à Dieu une sagesse aussi simple. * Toutefois, si l'on sépare l'Univers pondérable de l'impondérable, il ne reste plus, dans les creusets et dans les balances de l'analyse, que du vide. Les savants officiels admettent aujourd'hui une thèse que les initiés des anciens temples enseignaient depuis toujours - c'est l'existence d'un véritable monde de forces inconnues, imperceptibles, incompréhensibles. De cela les psychistes sont convaincus. Mais les savants se révoltent à l'idée que cet univers puisse être habité; et toutes les preuves qu'accumulent les chercheurs spirites ne les convainquent pas. Ces négations n'ont pas d'importance; elles sont dans l'ordre. Rappelez-vous l'accueil que les académiciens ont fait à la vapeur, au chemin de fer, au téléphone. L'impossible d'aujourd'hui est le banal de demain. Et cependant je
veux vous entraîner au delà de ces régions que dévoilent le magnétisme,
le spiritisme, la magie et les sciences occultes. Vous êtes des pionniers; il
vous faut avancer, sans arrêt, toujours plus loin, sans plus de crainte des
horizons que nous allons découvrir ensemble que de ceux que vous avez déjà
explorés. Le sauvage croit
que toute chose a son esprit; il adore les phénomènes naturels, les forces
météorologiques, taudis que l'homme très civilisé ne voit en
tout que principes métaphysiques ou combinaisons d'énergies. Nous autres
spiritualistes qui, par définition, par vocation plutôt, sommes des chercheurs
impartiaux, des libres penseurs au sens étymologique du mot, sachons reconnaître
que le philosophe et le nègre ne font qu'apercevoir chacun l'aspect contraire
d'une vérité centrale. L'Invisible est
partout, pénètre tout, vivifie tout. Ce monde tangible, même s'il
contient les quatre cent Sans l'Invisible,
le visible serait en une seconde vaporisé dans le Néant originel. L'Invisible
est le grand réservoir de la vie, le générateur des forces terrestres,
la semence de toutes les formes, l'alambic immense où elles accomplissent leurs
incessantes métamorphoses. * Quels rapports
notre être physique entretient-il avec l'Invisible? Autant à coup sûr
que notre intelligence ou notre passionnalité. L'Invisible est partout, il est
également proche de tout; ses adaptations seules diffèrent. Toutes les forces
qui entourent ce centre ne sont que des instruments, des organes pour la perception,
l'émotion, l'intelligence et l'action. Nos premiers devoirs se rapporteront
dès lors au plus nécessaire de ces instruments, à notre corps physique.
C'est ce que les Anciens avaient admirablement compris. Mais ici se cache un piège
assez subtil que je voudrais vous démasquer. Et cela semble
d'une logique irréfutable. Mais avisons-nous d'une toute petite remarque.
C'est ainsi que l'immense majorité de ceux qui suivent des entraînements pseudo-ésotériques aboutissent à de la consomption, à de la phtisie, ou à une pathogénie nerveuse et même mentale plus redoutable encore, parce qu'elle entame l'avenir post mortem du sujet. Cherchons le juste milieu. J'essaie de vous faire toucher du doigt les risques du végétarisme fanatique, du magnétisme personnel, de la magie cérémonielle, de la méditation systématique. Mais je ne veux pas dire que tout soin du corps est superflu, toute hygiène inutile et toute thérapeutique négligeable. Il ne faut pas rendre au corps un culte à la façon de certains Grecs, ni le condamner à un martyre perpétuel à la façon de certains ascètes religieux. Ici encore la maxime de suprême sagesse se trouve dans notre Évangile. Quand cesserons-nous de chercher au loin les perles que la Providence a placées sous nos yeux? « Vous valez bien plus qu'un passereau, dit Jésus, et tous les cheveux de votre tête sont comptés. » Le problème est bien simple. Purifier un organisme matériel avec de la matière demande une connaissance complète de notre corps et du médicament; le purifier par des fluides, par le pouvoir mental, par la volonté, exige la même connaissance complète de ces forces, parce qu'elles ne sont que secondaires; mais employer dans ce but la force-principe dont ce corps et ces forces tirent leur origine nous donnera à coup sûr un résultat parfait, parce qu'alors la purification sera spontanée, automatique, libre des soins maladroits de notre immense ignorance. Qu'est-ce que cette
force-principe? C'est l'Esprit. Aurions-nous donc à notre disposition plénière
ce qui est le but suprême de tous les travaux des sages? Oui, parce que l'Esprit,
c'est l'Amour, c'est la Vie, et que notre Jésus nous a donné tout cela
depuis deux mille ans. Ornez votre corps
parce qu'il est le chef-d'œuvre de la Nature; arrachez-en toutes les paresses parce
qu'il est le temple du Saint-Esprit. Matières brutes
que l'âme façonne, fleurs de l'évolution naturelle, cristallisations
du Verbe, nos corps sont, en vérité, les membres du Christ. Nous ne nous imaginons
pas la très haute dignité de l'homme vrai; l'homme peut tout ce qu'il veut;
et ce privilège terrible nous impose du coup la surveillance la plus assidue
et le contrôle le plus rigoureux de nos volontés. La Nature a, en
effet, concentré autour du Moi des énergies de toutes provenances, par
dizaines de mille; l'homme ne doit pas disséquer cet ensemble organique si harmonieux;
par-dessus tout il n'a pas le droit de supprimer un certain nombre de ces énergies
sous le prétexte de les faire revivre sous une forme plus élevée.
Le boxeur qui transforme en fibres musculaires trop de cellules graisseuses est un
tyran cruel, au même titre que l'alchimiste qui fait parcourir en un an la courbe
que la Nature met un siècle à laisser suivre au minéral, au même
titre que le fakir qui mue en ondes magnétiques les forces sexuelles. C'est
la sagesse humaine, des savants et des initiés, sagesse à courte vue et
à long col. Au contraire, il
faut que tout notre être collabore à toutes nos activités. Quand le
paysan laboure, qu'il laboure aussi avec son intelligence et avec son cœur; quand
le savant pense, que l'esprit de son corps accompagne l'esprit de son cerveau; quand
le saint aime, que ses pensées et ses membres collaborent à sa charité.
La propreté
obtient encore d'autres résultats à plus longue échéance. Prenons
quelques exemples. Voici un prolétaire qui se lève avant l'aube, après
avoir dormi dans une chambre exiguë; il revêt à la hâte des habits
tout imprégnés de poussière, il se lave à peine, et pourtant
il se garde vigoureux et dispos; la Nature le secourt; son corps reçoit de l'atmosphère
seconde le supplément de forces nécessaires pour compenser les soins qu'il
n'a pas le temps matériel de prendre. Voyez, par contre,
l'homme qui sacrifie tout aux dehors. A force de soigner sa tenue pour le plaisir
d'être bien habillé, il attire l'esprit même de la banalité;
il devient un être neutre, poli, inexistant, incapable d'une pensée personnelle
ni d'une préoccupation autre que celle des apparences. De plus, notre
serviteur du Père sait que les gens se fient aux apparences; il desservirait
donc l'Idéal qu'il représente s'il montrait un extérieur négligé
ou trop luxueux; il se tient dans le juste équilibre; il use de tout ce que
la vie lui permet de recevoir. Aujourd'hui il a ses aises, une bonne santé,
de la réussite : il est heureux et remercie le Père; demain il sera misérable,
malade et guignard : il sera encore heureux et remerciera avec plus d'effusion.
Le riche qui donnerait
sa fortune pour être délivré des soucis qu'elle comporte ne serait
pas plus sage que le pauvre qui voudrait devenir riche pour jouir de la vie. Aucun
homme ne devrait rien craindre. Riches, fixez la misère possible d'un regard
calme; misérables, ne vous troublez pas devant des monceaux d'or; ne soyez esclaves
ni l'un ni l'autre, non parce que ces choses ne sont que des apparences. Au contraire,
tout est réel; mais tout ne doit valoir à nos yeux que comme le signe de
la volonté divine; n'adorez pas les signes ni ne les craignez; aimez plutôt
Celui qui les a faits. * Voilà l'essentiel
de ce que je voulais vous dire. Abordons maintenant le côté curieux ou
mystérieux de la question, mais très vite, et pour que vous jugiez par
vous-mêmes qu'« une seule chose est nécessaire ». Ouvrez le Talmud, vous
trouverez une complication aussi étonnante pour l'acte de se baigner ou de se
laver les mains. Aucune religion n'a manqué de ritualiser ces soins si naturels.
Notre catholicisme même donne, dans son Rituel, des formules pour consacrer,
purifier, sanctifier toutes choses : le pain, les fruits, les aliments, l'eau, les
maisons, les semences, les fontaines, les chemins de fer, le télégraphe,
les machines . électriques, le beurre, le fromage, les chevaux, le bétail,
l'étable, les habits, etc. Mais ce que je
viens de vous dire suffit sans doute à vous faire voir que, si les théologies
n'en parlent pas, les inventeurs des rites croyaient à la vie des choses.
De cette digression
ne retenez qu'une chose : c'est que l'Invisible existe et qu'il bouge à la voix
de l'homme. Ne lui parlez donc pas en vain; gardez-vous de l'idolâtrie des formes
et de la superstition de l'ésotérisme; si vous avez besoin des rites pour
vous appuyer, prenez ceux du catholicisme; il n'en existe pas de meilleurs. Si vous
n'en sentez pas le besoin, laissez-les; mais souvenez-vous alors, à toute minute,
des graves paroles de jésus: « C'est ce qui sort de la bouche de l'homme
qui le souille. » * Vous me pardonnerez
d'évoquer, à propos d'un sujet aussi connu que l'hygiène, les paroles
les plus vénérables, et le Type même de toute sainteté. Mais
tout est dans tout; et les choses se magnifient à proportion de l'ardeur du
regard qui les contemple. C'est dans les objets qu'il faut mettre de la grandeur,
tandis que nous nous prosternons devant les voiles précieux des divines clartés.
Ainsi nous sortirons des opinions courantes,. des philosophies, de l'empirisme, de
l'expérience borgne et de la raison myope. Cette plateforme,
le cœur du monde, est aussi notre cœur spirituel qu'illumine l'étincelle divine,
la semence de Lumière, l'âme par laquelle nous pouvons nous dire des hommes.
C'est le plan de l'unité, de la vérité, de la vie, c'est l'état
où notre intellect, notre sensorium et notre sentiment ne sont qu'une seule
force dans la main de la volonté; c'est la Lumière que tamisent les versets
évangéliques; c'est le système de canaux qui relie une créature
à toutes les créatures; c est le roc de la stabilité intérieure;
c'est le sentier imperceptible, le plus court de tous les chemins. Choisissez votre
idéal. Il est impossible d'en trouver un plus beau que le service d'autrui;
mais choisissez le mode de ce service; et ensuite mettez vous au travail; réalisez
dans tous les plans, par tous les moyens; ne regardez pas en arrière, mais en
avant. « Servir, servir et rien de plus. » L'Amour est le Maître,
le Dieu, le Mystère suprême, le Néant, l'Ignorance, la Toute-puissance
et l'Omniscience. Il est l'initiateur pour le monde et pour l'homme;- il est sa propre
raison, le commencement et la fin de tout; il est la souffrance et la récompense,
la folie et la sagesse, la mort et la vie. je vous propose cette pierre philosophale
qui est un feu vivant, cet élixir qui guérit tout, cette arme qui brille
dans les yeux des enfants et des saints. Sa présence change l'enfer en paradis;
son absence glace et enténèbre les plus radieuses splendeurs. Voici la grande
leçon que je voudrais inculquer en vous jusqu'au tréfonds de vos intelligences
et surtout de vos cœurs. C'est que l'homme est l'image de Dieu; il porte le sceau
de l'Unité et ne peut remplir sa fin que dans la mesure où il consomme
cette Unité, en lui et autour de lui. Certainement oui,
telle est la loi de la matière. Mais la loi de l'Esprit, c'est l'unification,
la synthèse et l'amour. L'un et l'autre obéissent à leur nature propre.
Supprimer le corps au profit de l'intelligence, et l'intelligence au profit de la
volonté, ce ne serait pas résoudre le problème de l'unification de
l'homme. On obtiendrait une entité abstraite et non un organisme vivant. Ce
serait un regrès et non un progrès, un meurtre et non une création.
La doctrine des
Jésuites, qui est aussi la vieille doctrine de l'ésotérisme, à
savoir que les actes finissent par produire en soi les sentiments qui leur correspondent,
est bien vraie; mais l'application en reste délicate. Tandis que la doctrine
de Jésus peut être mise sans danger dans les mains les plus faibles ou
même les plus perverses. |