LE POETE
(Voile d’isis. Août 1909.)
L'un des littérateurs modernes qui ont donné, de la fonction
biologique du poète la description la mieux vivante, c'est, voici tantôt
douze on quatorze ans, Saint Pol Roux le Magnifique. Le poète, à son dire,
" figure l'entière humanité dans un seul homme, il contient l'univers
en puissance: quand le poète s'adonne à l'oeuvre, cela signifie que l'univers
ferme son vaste éventail, se replie sur soi, se réduit à sa plus simple
expression, en un mot, s'élexirise, ou plus simplement, s'individualise, c'est-à-dire
s'incarne dans le poète élu pour héraut, afin de se mettre davantage
a la Portée des âmes et de communiquer plus directement avec l'éparse
attention ".
On voit, dans ces formules, où revit la pure élégance intellectuelle
de Platon avi-vée par la tendresse qui vient de Jésus, le clair pressentiment,
d'un état de Beauté où le Sacerdoce poétique sera une création.
" Les mots exprimés depuis les origines par des races à la suite sont
une seule et continue évocation qui, au cours des âges, amasse des forces
virtuelles Jusqu à ce que, le pouvoir magique enfin à son paroxysme, êtres
et choses évoqués cohérent, germent se contexturent, s'accusent de
peu en prou, pour définitivement peupler le solide empire des sens ".
Ceci est une expression moderne de l'antique croyance, partout encore flottante sur
les hauts lieux où se déployaient, les analogies dans les souterrains sacrés,
sous le vieil arbre où enseignait le gourou nu ; la parole est une magie ; la
parole absolue est le Verbe divin: sa réfraction terrestre est le langage: et
si Dieu quand il parle, crée, conglomère, édifie les mondes, peint
les décors cosmiques, combine les symphonies des sphères,, trace les épures
des forces zodiacales, règle les danses des Muses, c'est à dire la marche
des lois ontologiques, - l'homme dans sa minuscule opération, configure à
l'image du Verbe, des corps de mots, de formes, de couleurs et de sons, aux visiteurs
invisibles qui lui viennent en foule des royaumes de la Connaissance et de la Beauté.
De sorte que chacun peux être poète, harmoniste et peintre: le désir
essentiel de la race sacrée des Artistes est, comme l'écrit Saint Pol-Roux
: " que la Beauté descende s'asseoir parmi les hommes ainsi que Jésus
s'asseyait, parmi les pêcheurs de Galilée... coaguler l'Abstrait, iconiser
l'absolu, figurativer le mystère, organiser l'invisible, meubler l'espace, coloniser
l'inconnu, sont la neuve ambition du génie".
" Le poète est la souffrance humaine tout entière, dit encore le protagoniste
des " Magnifiques ", c’est, par là qu'il est uni au Crucifié
et c'est pour cela que, le plus grossier des hommes, si le désir de Dieu lui
brûle le coeur sera poète par un geste, par un regard, par un mot.
Il y a, en effet, un terreau indispensable aux fleurs esthétiques pour qu'elles
s'épanouissent, : c'est notre coeur que laboure la charrue du Malheur; si au
Poète d'action, la vie quotidienne apporte la fumure par l'effort physique,
au poète proprement dit. c'est la culture mentale qui enrichit le soi intérieur.
On ignore généralement de quel prix les artistes qui atteignent la splendide
simplicité du Beau paient leur maîtrise. Une page de Flaubert, une strophe
de Verlaine reposent sur les invisibles, fondations de cette sorte de culture dont
l'érudit possède bien les éléments, mais que le docte seul a
digéré avec intelligence pour, en extraire par la méditation une forme
de science personnelle et originale. A lire Salammbô ou les Tentations, on se
rend encore compte de la mémoire et, de la compréhension de l’écrivain.
Mais qui se douterait que l'exquise candeur du chantre de Sagesse jaillit, comme
la pariétaire aux murailles ruinées, d'une connaissance minutieuse de la
théologie. Verlaine possédait ses Pères de l’Eglise comme un professeur
de Saint Sulpice mais ce métier, ce sous oeuvre étaient en lui, si intimement
assimilés, que passés dans les cryptes de l'inconscient, ils soutenaient,
sans effort, spontanément, naturellement, de leur basse continue, les mélodie-,
du concerto intérieur.
Les modes de la matière, les panaches des mondes lancés dans l'espace,
les êtres individuels, les feux d'artifices de la pensée, les constructions
du savoir, les jets flamboyants des amours, tout possède son hégémonie,
tout est le vêtement d'un esprit, tout aussi est, un combattant. Dans ces tableaux
innombrables, le poète surprend la seconde où l'harmonie éternelle
de la cause et des moyens, du mobile et des organes, s'inscrit dans le geste, dans
le contour, dans la résonnance, dans les mots, dans la couleur. Toute chose
possède plusieurs âmes, créées, et une âme essentielle:
cette dernière oeuvre toujours selon le mode de 1'unité, et, le beau en
est l'irradiation longtemps captive mais qui éclate à coup sûr dès
que les relativités adverses arrivent, enfin à une combinaison harmonieuse
quoique fugace.
L’artiste est le chasseur à l'affût de cet éclair, il promène
son butin afin que la foule sente, plutôt, que comprenne, la splendeur de l'Univers
: l’Art est donc un sacerdoce: son mode central est religieux: son intégration
est l'Absolu.
SEDIR.