SÉDIR - ESSAI SUR LE CANTIQUE DES CANTIQUES.
(
Voir ici la couverture de l'oeuvre originale)
( et la dédicace de Sédir en gros plan )
Toutes les créatures, tous les phénomènes, toutes
les constructions de notre industrie, tous les théorèmes
de la science, toutes les abstractions de la pensée, toutes les
formes de l'art, et enfin tous les mouvements intérieurs dont se
tisse notre vie sensorielle, affective et mentale sont, outre leur figure
apparente devant la conscience de l'observateur, des symboles si on leur
impose les gymnastiques de l'analogie, des individus réels et permanents
si on les regarde du réduit central de la pauvreté spirituelle.
Les Livres sacrés, issus de la conjugaison du Verbe surhumain
avec un esprit humain, n'échappent pas à cette triplicité
d'aspect. Qu'on les étudie avec l'intelligence scientifique, ils deviennent
des histoires ou des légendes, des morales ou des philosophies. Qu'on
les éclaire en promenant la torche de l'analogie sur eux-mêmes,
sur différents points de leur structure littérale et littéraire,
ou en amenant du monde extérieur des objets étrangers qui
serviront de réactifs, ces Livres dévoileront toutes sortes
de lueurs, jusqu'alors mystérieuses, et qu'on rassemble sous le nom
général d'ésotérisme. Mais, si l'observateur
- l'étudiant - dépasse les quêtes de sa pensée,
dépasse les attitudes mêmes de cette pensée, plus loin
encore, le centre même du moi conscient autour duquel gravitent, comme
des planètes brillantes autour d'un soleil invisible, tous les organes
de sa personnalité, il atteint une région supra-intellectuelle,
où la connaissance devient directe, immédiate, complète
pour chaque objet qu'elle envisage; la qualifier d'intuitive n'est pas suffisant,
elle est vivante et réelle. La connaissance intellectuelle ressemble
à des reflets dans un miroir, et toute la maitrise des penseurs consiste
à nettoyer ce miroir, à le faire à volonté plan,
concave ou convexe, afin d'amener à l'intelligence des images successivement
sous tous les angles et de toutes les distances. La connaissance supra-intellectuelle
que les mystiques disent obtenir dans l'extase, quoiqu'il y ait d'autres
moyens d'y parvenir, est indépendante du temps, de l'espace et des
conditions. J'en mentionne simplement l'existence; et je marque, à
ce propos, qu'elle est de deux sortes : vraie ou fausse, de Lumière
ou de Ténèbres, christique enfin ou luciférienne. Beaucoup
d'hommes forts, qui ont cru la posséder, n'ont eu que la seconde,
très proche de l'ignorance essentielle, et se sont crus au sommet alors
qu'ils étaient au fond.
Car, lorsque l'homme dépasse sa personnalité, lorsqu'il
prend conscience de son moi, il sort du Relatif; or le Relatif, le Créé
flotte entre l'abîme du Néant et l'abîme de l'Etre. Si
l'homme continue de s'appuyer sur soi-même, il est happé par
le puits des Vérités d'En-Bas. Pour qu'il s'envole vers les
cieux de l'Etre, il faut que l'Etre l'emporte; l'Etre, c'est-à-dire
l'Esprit, c'est-à-dire le Christ; le Christ, c'est-à-dire
le Père.
Ceci dit pour renseigner le lecteur sur la direction générale
de cet essai, j'en viens à mon sujet.
Parmi les interprétations multiples de l'Ancien Testament, il
en est une qui s'applique à l'étude de l'homme. Sous cet
aspect, Abraham représente la période purement minérale
de notre vie; Isaac (le rire), celle où notre organisme s'épanouit
en joie et en beauté comme un végétal; Jacob (le supplanteur),
la formation du moi animal et instinctif, sa lutte contre le spirituel;
Moise (le sauvé), l'action de la grâce divine; David (le bien-aimé),
la pénitence, les rechutes, le repentir; Salomon (le pacifique),
la victoire de l'harmonie; et le Messie, l'unification future du salut éternel.
Parmi les livres de Salomon, les Proverbes indiquent les travaux de la
purification morale; l'Ecclésiaste enseigne ceux de la purification
spirituelle; ensuite vient la récolte joyeuse extérieure de
ce qui a été semé dans la sueur et dans les larmes.
Le Cantique des Cantiques expose donc les mystères de l'union
de deux pôles complémentaires sur tous les plans. Je le répète,
le nombre d'interprétations dont il est susceptible est indéfini;
mais, pour fixer les idées, j'en nommerai sept principales.
Selon la première, c'est une bucolique, comme le pensent la
plupart des exégètes modernes, ou un mythe solaro-lunaire.
D'après la seconde, il se réfère à l'amour
conjugal physique, sentimental, intellectuel et spirituel. Le mariage véritable
dont nous pourrions, si nous le voulions, faire descendre la plénitude
sur cette terre est, en effet, une figure de la béatitude qui attend
dans le Ciel le genre humain tout entier. Nous sommes loin encore de ce havre,
puisque à peine les hommes et les femmes les meilleurs d'entre nous
peuvent-ils ne pas trop se faire souffrir mutuellement et que, pour paraître
devant Dieu, il faut être capable de rendre heureux tous les êtres.
Le Cantique des Cantiques commence son enseignement au point où l'homme
et la femme ont déjà vaincu toutes les aspérités
de leurs caractères; il décrit nos organes magnétiques
et animiques et les plans invisibles où croît la fleur de
l'Union. Or, comme le développement moral doit précéder
le développement intellectuel, le peu de conscience que nous avons
de nos énergies internes indique qu'il faut attendre encore avant
de pouvoir étudier avec fruit cet aspect du Cantique.
Le troisième sens en est alchimique; il décrit les travaux
de l'oeuvre minéral à partir de la mise en présence
des deux éléments mâle et femelle.
Le quatrième est magique, en prenant ce mot dans son acception
étymologique. Il dévoile les rapports d'un adepte de l'occul?tisme
et du dieu qu'il s'est choisi. La Magie met en action les dieux de la nature,
des forêts, des eaux, des montagnes, des élé?ments,
ainsi qu'on peut le voir dans ce qui nous reste des Chaldéens et dans
les Atharvan, Krishna et Sukla Yadjour Védas. Depuis la descente du
Verbe, cette science s'évanouit peu à peu sur l'horizon spirituel
de la planète; mais, au temps où Salomon écrivait, elle
était une des plus hautes formes du génie humain. Les «
initiés » disent qu'il y a une magie mauvaise qui recherche la
collaboration des esprits de ténèbres et une bonne magie qui
recherche l'aide des génies lumineux. Le point de vue mystique est
autre : toute magie, blanche ou noire, est contraire à la Loi, parce
que toute magie est un empiétement, un rapt, une intrusion, ou une
ruse, ou un orgueil, ou une lâcheté. Avant la venue du Christ,
elle équivalait à peu près, dans la culture générale,
à ce que sont aujourd'hui pour nous les connaissances profondes, les
inventions extraordinaires, les envahissements du génie humain sur
la matière; un Papin, un Daguerre, un Edison, un Branly, un Marconi,
un Charles Cros : voilà les adeptes de la moderne magie. La légende
affirme que l'Atlantide antédiluvienne fut engloutie par une réaction
des forces terrestres contre les excès des captations de ses mages;
la guerre que nous venons de subir ne dévoile-t-elle pas un visage
infernal à nos sciences appliquées dont nous sommes si fiers
?
Un autre sens magique de notre poème, c'est les rapports du
double, après la mort, avec Isis et Osiris, avec la lune et le soleil.
Cela s'appelle de la psychurgie, de même que le sens précédent
se référait à la théurgie des anciens. Une troisième
interprétation peut encore être découverte en magie;
mais je me suis déjà trop attardé sur ce point de vue.
Le cinquième sens a trait aux entretiens du Verbe avec le moi
humain; c'est de celui-là que je veux particulièrement parler.
Le sixième décrit l'organisation de l'Église intérieure
: l'union de Jésus-Christ et de Ses fidèles. Denys le Chartreux
l'indique expressément. Eckartshausen et Lopoukine aussi, quoique
avec des déviations vers l'ésotérisme.
Quant au septième sens, il est inexplicable et inconcevable
pour nous; c'est le mystère de l'union des trois Personnes divines.
Il est écrit : « Lorsque vous serez réunis deux
ou trois en Mon Nom, Je serai au milieu de vous ». Le Verbe est présent
dans chacun de ces aspects du Cantique.
Selon le premier sens, Il est dans l'harmonie du chant et de la musique.
Il est dans l'amour complet de deux époux selon la mesure où
ils Lui consacrent leur vie.
Il est dans l'athanor de l'alchimiste, si celui-ci a entrepris l'oeuvre
avec un coeur absolument pur : sans cupidité, sans curiosité,
sans orgueil, sans nocuité.
Il est dans les parfums de l'autel, même pour le magicien qui,
croyant adorer le Père, n'adore qu'un de Ses lieutenants, selon
certaines formes strictement précises et idolâtriques.
Il naît dans le coeur de l'homme, lorsque Jean-Baptiste le pénitent
y a passé, lorsqu'il est redevenu semblable à une vierge pure.
Il est perpétuellement vivant au milieu de Ses Amis, de Ses
disciples parfaits.
Enfin, Il est avant tout dans le royaume de Son Père ou, plutôt,
Il est la substance, la vie même de ce royaume.
Il faut donc prendre garde aux doctrines qui n'acceptent Sa présence
que dans un département du monde, à l'exclusion des autres.
Le philosophe a tort qui ne voit le Fils de Dieu que dans les idées;
l'occultiste naturaliste est aveugle de ne Le chercher que dans la terre;
le poète est fou de mettre à Sa place ce qu'il appelle l'amour;
le fanatique devrait comprendre que le Verbe Jésus-Christ anime non
seulement son dieu, mais tous les dieux. Il ne naît pas seulement
dans la Nature, comme l'enseignent les Orientaux, mais Il est né aussi
historiquement. Il peut naître également dans le coeur du disciple
parfait. Il continue à vivre dans le milieu du Temple spirituel où
se réunit Son Église triomphante, ainsi que le savent les mystiques;
et aussi dans les temples et les hiérarchies visibles, comme le croit
la masse des fidèles.
C'est au cinquième de ces points de vue que je veux m'attacher,
parce qu'il a trait à la purification du coeur, base de tout l'édifice.
Jean Tauler et Jean Ruysbroek ont donné là-dessus des idées
générales, le premier dans son Sermon sur la pauvre vie du
Christ , le second dans son Ornement des Noces spirituelles. L'âme
capable de vivre le Cantique est très élevée. Elle a
fait pénitence, le Christ est né en elle, elle a reçu
un baptême puissant, quoique ce ne soit pas encore celui de l'Esprit;
elle sait prier; ses demandes sont exaucées, tant pour les maladies
que pour les malheurs; certaines constructions de la matière lui obéissent;
la mort même quelquefois. Elle en est au treizième des vingt
et un chapitres de l'évangile de Jean; il lui est permis de sentir
le coeur du Verbe battant pour elle et pour l'univers de la joie du Sacrifice
imminent; les
paroles du Roi-Mage sont l'esquisse de ce colloque muet.
Pour les comprendre, il faut avoir connu l'exquise fraîcheur
de l'amour vrai. Ce que l'homme appelle de ce nom est une boisson chaude
et spiritueuse, qui laisse après soi l'écoeurement et la
fièvre; mais une seule goutte de la Fontaine des Eaux vives suffit
à réconforter pour toute une vie; et un seul regard du Ciel,
qui nous semble avoir été comme un éclair, donne de
la lumière et de la foi à jamais.
Le nombre des chapitres du Cantique (huit) indiquerait que la réparation
du mal, la rédemption, les effluves illuminateurs de l'Esprit sont
les objets dont il traite; mais personne ne connaît la science qualitative
des nombres. Dieu nous la cache parce que nous en mésuserions, et
je me bornerai, par suite, à dégager le symbole du sens littéral,
sans pénétrer le texte hébreu par le moyen des calculs
cabalistiques.
I
Si l'émotion est forte dans la joie comme dans la
douleur, la parole expire sur nos lèvres, le cri nous échappe
et se transforme; l'ange de l'harmonie descend en nous; le chant naît.
Notre organisme animique peut se tendre à une exaltation telle que
la douleur y devient un plaisir, et le plaisir une douleur. Médecins
et psychologues ont à l'envi souligné cette alchimie de la
sensibilité. Si elle est vraie dans le monde physique, elle l'est
encore plus dans le monde intérieur. Le Cantique des Cantiques est
l'harmonie essentielle, le chant du chant, la mélodie de la mélodie.
Par suite, la cause qui provoque une telle extase ne peut être que la
forme la plus élevée de la Vie, le Verbe Lui-même, le
Fiancé. Plus loin, il n'y a que le Silence, inconcevable à l'homme
avant sa réintégration.
Notre être tout entier peut prendre sa part de l'extase affective;
la vie s'y trouve partout en effet, depuis les pétrifications du
squelette jusqu'aux gloires radiantes de nos facultés spirituelles.
Les cellules les plus microscopiques aspirent donc à la béatitude
avec les mêmes droits que les fluides éclatants de notre esprit.
Ainsi le Cantique est un dans son essence, mais chaque homme appelé
à la dignité de chanteur l'interprète selon son pouvoir,
je veux dire selon les origines particulières de ses organes et selon
que ses travaux personnels l'ont amené au Centre par telle ou telle
voie.
Les Krishna, les Lao-Tze, les Akiba, les sainte Thérèse
d'Avila ont parlé des extases, de leurs degrés, de leurs modes,
de leurs privilèges; mais, quelle qu'ait été l'élévation
de leur sagesse, il reste des domaines inconnus dans l'être humain
qui sont le royaume véritable où étincellent les feux
de la Lumière divine, dont l'éclat n'arrive à notre
conscience qu'après la purification - ou la mort temporaire - de notre
moi connu. Je n'écris donc ces phrases que comme à tâtons;
ces balbutiements ne sont qu'un souvenir confus; et je n'ai d'autre but que
de rappeler aux compagnons de la route l'obéissance absolue au bon
plaisir du Ciel, l'absence totale de toute curiosité, l'oubli de toute
satisfaction personnelle, sans quoi l'on s'écarte du plus court et
du plus droit chemin.
Personne ne peut marcher dans ce chemin sinon d'un coeur pieux. Or,
avant d'aimer ce qu'on ne voit pas, il faut, pour apprendre, aimer ce que
l'on voit : les pierres, les plantes, les bêtes, les hommes, les lois,
les sciences, les arts, les philosophies, toutes les créatures terrestres.
L'âme donc qui soupire vers le Christ a déjà parcouru
un chemin immense et le nombre est infime de celles qui peuvent dire les
paroles du Cantique loyalement et simplement.
L'âme sait d'abord, par la foi, que le Verbe est auprès
d'elle. Par intervalles, elle respire Son parfum, elle aperçoit
la fulguration d'un de Ses gestes; mais elle veut Le toucher, elle veut
L'embrasser, L'appréhender, Le prendre, Le tenir, et qu'Il ne S'échappe
plus. En un mot, elle aime.
Il est dans la nature de l'Amour d'aller toujours de l'avant, de désirer
avec une ardeur consumante, d'obtenir davantage tout en ayant la reconnaissance
profonde de ce qu'il a déjà obtenu. C'est pourquoi l'Épouse
veut plus que la présence, plus que la parole de l'Époux;
elle veut Son baiser; mais ce mot est sali, et les langages terrestres sont
trop appauvris et prostitués pour peindre la richesse de ces effusions.
L'âme souhaite de ne faire qu'un avec le Verbe, de s'abîmer
en Lui par toutes ses puissances, de mourir enfin, bien que la mort lui soit
impossible et qu'en la cherchant elle ne fasse à son insu que rendre
la flamme de la vie - de l'Amour - plus haute, plus claire, plus droite.
L'homme ne se nourrit pas seulement d'aliments matériels. De
même que son corps physique, ses corps invisibles, qui sont des organismes
substantiels, ont besoin de réparer l'usure à des intervalles
réguliers. Des êtres appartenant à la classe que les
anciens sages désignaient comme celle des Génies, pourvoient
à la satisfaction de ces besoins. Mais certaines dépenses
extraordinaires nécessitent un supplément de récupération.
De tels repas, si on me permet cette grossière image, constituent
les extases.
Il y a donc des extases de plusieurs sortes. Elle revêtent toutes
cependant un caractère commun, c'est pendant toute leur durée
la perte, d'autant plus complète qu'elles sont plus profondes, de
la conscience ordinaire. Plus l'organe où l'activité extatique
se manifeste est élevé, plus l'être qui fournit à
l'homme la manne supplémentaire est supérieur. On concevra donc
que des agents assez peu élevés donnent des extases à
la vie corporelle de nos cellules, c'est-à-dire les amènent
à un état de vibration si rapide que lesdites cellules deviennent
sourdes aux impressions extérieures des sens comme aux ordres intérieurs
du cerveau. Les phénomènes produits par les manoeuvres hypnotiques
procurent ces formes basses de l'extase.
Mais, quand cette dernière se célèbre dans les
sanctuaires cachés de l'esprit humain, quand l'élixir spirituel
nous est versé par un de ces êtres éclatants commis
à la régence d'une planète par exemple, le bien-être
devient de la béatitude. Cependant ce glorieux festin ne peut même
pas donner l'idée de l'excès d'enthousiasme qui remplit l'âme
quand le Verbe Lui-même S'en fait l'amphitryon. C'est pourquoi il
est écrit : « Ton amour est meilleur que le vin ».
La vigne est toute une construction d'arcanes; les pierrailles ensoleillées
qu'elle aime, ses vrilles, sa fleur, ses feuilles, son fruit, sa graine,
tout est significatif en elle. Si elle donne une liqueur spiritueuse qui
exalte jusqu'à l'ivresse la vie corporelle, c'est qu'elle est la forme
terrestre d'un arbre mystérieux dont le fruit contient une liqueur
spirituelle par qui les corps psychiques montent jusqu'à l'extase.
Les hommes du dehors pensent que la phraséologie des mystiques invente
de toutes pièces ses métaphores et ses allégories. Ce
n'est pas exact; c'est l'inverse qui est vrai. Les formes de la vie terrestre
ne sont pas les types des symboles sacrés; il n'y a pas de symboles;
il n'y a que des êtres réels; le Royaume des Cieux est peuplé
de toutes sortes de formes inconcevables dont le souvenir confus sommeille
au tréfonds de notre âme. Les pierres, les plantes et toutes
les créatures terrestres et toutes les formations artificielles ne
sont que les dépôts lointains, repoussés du milieu de
l'océan cosmique jusqu'à nos plages, des mouvements des êtres
célestes. Ainsi la vague, en mourant sur la grève, y creuse
la figure, innombrablement déformée, infiniment simplifiée,
de quelque navire disparu dont elle subit l'empreinte, voici des siècles
peut-être, quand elle appartenait aux grands océans des antipodes.
Les créatures qui peuplent les vastes univers sont les poussières
qui dansent dans le faisceau de rayons que laisse passer le trou du volet;
le monde divin est un soleil dont la Nature est l'ombre minuscule.
Nos facultés de perception, nos sens, notre intelligence sont
aussi de petites ombres dont la glorieuse Réalité existe
quelque part, au delà du Néant. C'est pourquoi les extatiques
décrivent avec des mots physiques des sensations psychiques. Mais,
si la difficulté de rendre ce qu'il éprouve est le désespoir
de l'artiste, combien plus celui qui a entr'aperçu la Lumière
doit-il se taire, abattu par l'impuissance de ses moyens d'expression.
Les parfums du Cantique peuvent être pris par un panthéiste
comme symboles métaphysiques; pour le praticien contem?platif, ils
seront des réalités objectives. Je vais essayer de le faire
comprendre.
Tout être dans la création est un composé de substance
et de forme; mieux la forme s'est développée librement, mieux
elle épouse les forces de la substance; plus l'être est beau,
plus cette forme est parfaite, mieux elle remplit le but secret en vue duquel
elle a été construite. Or, ici-bas, nous ne pouvons connaître
le monde objectif qu'au moyen de nos cinq sens; et ce sont eux qui devront
servir de symboles aux perceptions indéfinissables dont nos contacts
inconscients avec l'Invisible peuvent être les prétextes.
Si la beauté de la couleur, si celle de la ligne expriment à
l'oeil qui les contemple la puissance essentielle contenue dans un végétal,
par exemple, l'odeur qu'il dégage exprimera l'accomplissement parfait
de son évolution matérielle; la fleur signifiera par son
parfum que les cellules de la plante y sont parvenues à leur apogée.
Le corps (car le Verbe, dans quelque plan où Il veuille bien
Se manifester, ne le fait pas sans l'intermédiaire d'un organisme
formel), le corps du Verbe, dis-je, étant par définition le
summum de la Forme, l'idéal de la Beauté est perçu
comme un parfum.
Pour l'intellect, ce corps est exprimé ou ne peut être
conçu que comme un nom; je veux dire que le nom est le schéma
de l'Etre. Le nom du Verbe, que le Roi-Mage ne prononce pas d'ailleurs,
car il est incommunicable, est l'effluence du parfum que l'exta?tique perçoit
en la Présence divine.
Cet idéal indescriptible de Beauté est l'attrait suprême
pour l'âme qui n'a pas encore connu le mystère total de l'Union
divine.
La célébration de ce mystère - qui est l'essentielle
Eucharistie - est instantanée si l'autel est bâti dans le Royaume
divin. Quand la cérémonie se déroule ailleurs, sous
la loi d'un orbe temporel, dans un lieu quelconque, l'Union divine est progressive.
Elle commence, elle se prolonge, elle se parfait. Au fur et à mesure
de son accomplissement, l'âme passive aspire et capte par tous les
pores de ses organes spirituels les fluides ineffables de son Seigneur;
et, par cet influx surnaturel, par une transmutation secrète dont
l'alchimie des sages de la terre n'est qu'un pressentiment confus, les
membres de notre corps de Lumière participent peu à peu aux
vertus souveraines dont le Verbe revêt le corps qu'Il S'est choisi
à tel moment du Temps et dans tel point de l'Espace; car, il faut
le rappeler sans cesse, le Temps fugace n'existe que comme lambeau de l'Éternité,
l'Espace illusoire ne déploie les vaines magnificences de sa trame
que sur le cadre inaccessible de l'Infini.
Par suite, tout ce qui se meut dans l'espace physique est soumis au
temps; mais là où il n'y a pas d'espace, il n'y a pas de temps.
Les enfants de Dieu suivent leur Maître, qui est partout à
la fois; et, à la suite du Verbe, ils vont et viennent dans les multiples
demeures de la Maison du Père. Cette activité bienheureuse,
dont tous les jets, bien loin de produire la fatigue, procurent, au contraire,
un accroissement de vigueur, c'est au Verbe que l'âme élue en
est redevable, c'est avec juste raison qu'elle L'adore et qu'elle préfère
Sa présence aux ivresses les plus capiteuses que les dieux de la Nature
pourraient lui offrir.
L'âme pourtant, dans l'exercice de cette vie surnaturelle, conserve
le caractère de sa personnalité; elle garde ]a trace de ses
fatigues, les rides de ses chagrins passés, les meurtrissures des
chaînes qu'elle a longtemps traînées, la poussière
des chemins, les intempéries, les fumées des enfers qui l'ont
noircie. Et, cependant, misérable, épuisée, douloureuse,
en face de ses soeurs qui n'ont pas encore commencé la dure géhenne
des incarnations, elle brille d'une beauté douloureuse dont le rayonnement
est un réconfort et un bouclier pour beaucoup d'êtres inconnus
de nous, qui marchent à notre suite.
Dieu est le père de l'âme; la Nature est sa mère;
Dieu lui a donné sa substance; la Nature lui a donné sa forme.
D'autres êtres que les hommes existent dans le monde; parmi eux, il
est des privilégiés qui ont la force et la volonté;
ce sont les fils de la Nature. Il est difficile de s'expliquer plus longuement
sur leur compte, puisqu'il n'est permis de juger personne; mais la beauté,
l'innocence de l'âme humaine les ont rendus envieux et ils l'ont exilée
en la soumettant à de pénibles travaux. C'est pourquoi elle
n'a pu garder sa vigne; elle n'a pu remplir la mission pour quoi elle avait
été créée et, dans l'abandon désolant,
mais béni par avance, où elle se trouvait, elle a cherché,
plus haut que sa mère, un consolateur et un défenseur. Elle
trouve ainsi le Verbe et ne souhaite plus que de devenir, non pas Sa servante,
car son humilité est profonde, mais Sa propriété, et
elle cherche à demeurer sous Son regard, confondue avec des êtres
inférieurs à elle, mais qui ont, à ses yeux, l'inestimable
privilège de Lui appartenir.
Le monde est donc partagé en deux camps : les soldats du Christ
et ceux de l'Autre. Ces soldats comprennent des créatures de tous
les genres : pierres, végétaux, animaux, génies, collectivités;
ils sont organisés en tant qu'individus et hiérarchisés
suivant un ordre préalable. Ainsi il y a un Berger et, sous Ses ordres,
d'autres bergers; ainsi l'âme de l'homme peut collaborer face à
face aux desseins de la Providence, et les règnes des créatures
inférieures à elle lui sont donnés comme moyens d'action
en temps et lieu.
Cette collaboration n'implique pas une égalité; mais
l'âme converse avec le Christ Jésus, se met à Son service
et exécute Ses ordres avec célérité.
Cette obéissance domestique, si je puis dire, rehausse sa bonté;
chacun des mouvements qu'elle fait lui devient un ornement; chacune de ses
larmes est une perle; chacune des gouttes du sang qu'elle verse pour son
Dieu est un anneau de son collier d'or; chaque parole qu'elle dit pour le
service de son Maître est un grain d'argent. C'est pourquoi il est
parlé ici du cou et des joues de la fiancée, ainsi que de ses
yeux. Car, dans le Royaume du Père, tout est un être vivant,
intelligent et libre.
Swedenborg a donné dans ses livres de nombreuses « correspondances
». Sa théorie est exacte; tous les êtres visibles et
invisibles, concrets et abstraits, se tiennent et s'enchaînent et communiquent.
Cela est vrai d'une vérité encore bien plus tangible, plus
palpable que le voyant suédois ne l'a cru. Nul voyant, d'ailleurs,
n'a rien vu de plus qu'un grain de sable, et il y a toutes les montagnes
à voir, grain par grain.
Le grand homme céleste de Swedenborg existe; les étoiles
sont les cellules de son corps. Mais, tout immense qu'il est, quelque universelle
que semble la clef que donne cette conception, cet homme cosmique n'est
qu'un aspect du Cosmos, l'aspect pour nous le moins difficile à saisir.
Il y en a beaucoup d'autres. Restons-en là. Disons-nous simplement
que chacun de nos membres, de nos viscères, chaque muscle, veine ou
os, chaque cellule, chaque sorte de cellule est relié à des
êtres de plus en plus subtils, jusqu'aux confins de l'espace, jusqu'aux
ténèbres, soeurs de l'avenir et du passé. De tous
les points du monde arrivent des messages que nous ignorons pour la plupart;
de tous les points de notre personne partent des messages que nous ignorons
également pour la plupart.
Quand son Roi fête Ses amis, l'âme est dans le ravissement,
et sa forme spirituelle, dans sa splendeur, exhale l'arome du nard. Quand
son Roi arrête Son activité créatrice, elle en respire
le parfum, car Il est tout près de son coeur; et ils s'émerveillent
tous deux à l'envi l'un pour l'autre.
Leur repas commun, c'est la végétation immense de la
création tout entière. Leur demeure est faite du travail
de tout être qui accomplit complètement sa loi et qui ne craint,
comme le cyprès, ni le soleil, ni la neige.
Le chemin que j'essaie de décrire est le seul qui mène
à l'Unité : unité volitive, unité mentale, unité
animique, unité sensorielle. Toutes les divisions de la Nature, toutes
les divisions de nos organes sont des signes de faiblesse. Cela est si vrai
que, lorsque l'homme s'efforce de remonter à sa place originelle,
il cherche tout d'abord à unifier ses sensations, ainsi que l'enseignent
les vieux sages orientaux. Mais comment faire pour voir la lumière
qui se cache dans le son, pour entendre le son inclus dans la ligne d'un
geste, dans l'éclair d'un regard, pour savourer l'harmonie d'un parfum,
sinon en apaisant tout d'abord en soi les disputes que ses frères
irrités cherchent à la Sulamite intérieure ?
Cette pacification obtenue - que l'Évangile décrit sous
la figure du Précurseur - , l'âme peut reconnaître son
Seigneur, aller à Lui, et Lui prend alors la liberté de descendre
vers elle. Il la conduit vers les bergers, vers les Amis qui ont le pouvoir
de nommer les brebis, la science nécessaire pour juger du bon pâturage
et l'amour indispensable pour les guérir. L'âme s'instruit
à l'exemple de ses aînés, selon la hiérarchie qu'indiquent
les versets I, 7 et 8. Les hommes ordinaires bons ou mauvais, mais luttant
contre le mal, sont les brebis qui vont où on les fait aller ou les
chevreaux étourdis et indociles; puis il y a les chiens vigilants
et infatigables; puis les bergers silencieux; et enfin le maître des
bergers, royal et paternel. Tel est l'ordre de l'armée de la Lumière.
Tel est le chant premier, la mise en présence de la créature
et de son Créateur, la touche béatifique qui les ravit tous
deux par le ministère de l'Esprit.
II
Il y a un grand mystère dans le règne végétal.
Par ses formes extérieures, par sa beauté, par son mode d'existence,
il donne l'intuition de ce en quoi consiste la vie de toute créature
individuelle ou collective, qui s'est rattachée une fois pour toutes
à son centre véritable, le Verbe Jésus. Il ne m'est
pas donné d'en dire davantage; mais, remontant de l'effet à
la cause, je crois que chaque fois qu'un passage sacré parle des plantes,
il s'y cache quelque lumière sur le Verbe ou plutôt sur Ses
rapports avec le monde.
L'Épouse est une fleur; l'Époux, selon la forme qu'Il
revêt pour être compris de Sa bien-aimée, est un arbre;
d'une part la beauté, de l'autre la puissance. La rose de Saron est
le chef-d'oeuvre de lumière et de parfum engendré par une
semence coléreuse et virulente, comme l'indiquent les épines
et la dentelure des feuilles; le lis est le miracle de beauté pure
et noble qui jaillit des bas-fonds et qui éclaire les mêlées
furieuses où les instincts s'entre-déchirent. Ainsi, la lumière
qui est en nous ne resplendit jamais mieux que dans l'atmosphère
orageuse des combats sociaux et moraux, lorsque l'attise l'air desséchant
de l'avarice et de l'égoïsme.
Le fruit qui consomma la chute du genre humain est le même qui
doit en opérer la réintégration; le pommier figure
à la première et à la dernière page de l'Ancien
Testament. De même que l'homme tomba pour avoir porté une main
téméraire sur le mystère de l'Etre, de même il
se relève par la vertu de ce même mystère. Il y a des
arbres plus grands, plus beaux que le pommier; il n'en est pas dont les
lignes tourmentées indiquent autant l'effort qu'il dépense
à chercher sa voie. Ainsi certains êtres passent sur la terre
avec tout le cortège du pouvoir et de la science, avec tout le charme
de la beauté extérieure; pour les apprécier, il faut
en ouvrir le fruit et y chercher le signe indubitable qui, selon le sens
où on le considère, appelle la mort ou fait descendre la vie.
L'homme qui a résolu cette énigme est prêt à
prendre part à cette cérémonie mystérieuse dont
les Rose-Croix du seizième siècle ont fait le second de leurs
sacrements, dont toutes les religions couronnent leur rituel et qu'habillent
à l'envi tous les mythes anciens depuis la légende d'Agni
jusqu'à celle du Graal. La bassesse de notre condition terrestre nous
oblige de révérer la Cène comme la plus auguste des
théophanies; et c'est la Messe, catholique ou orthodoxe, qui nous en
offre le souvenir le plus beau; mais la bonté du Seigneur nous la
présente sous la figure familière d'un repas. On peut prendre
à la lettre la parole du récit évangélique; l'aliment
dont le Ciel nous réconforte, c'est bien Sa propre substance; et,
si hautes que soient les extases où l'Eucharistie enlève les
saints du catholicisme, elles ne sont encore qu'un très faible avant-goût
des fruits d'amour dont l'Épouse se nourrit. Le sommeil où
elle tombe, la tête soutenue par la main gauche de son Roi, le corps
protégé par Sa droite; car, selon Catherine Emmerich, on s'unit
au Christ par la droite , est un ravissement éperdu pendant la nuit
duquel se célèbre une union de la substance de l'âme
et de celle du Verbe, tout en laissant à chacun d'eux son individualité
intacte.
Ainsi que nous l'apprennent les v. II, 8 à 17, l'âme reste
encore prisonnière dans sa maison corporelle, astrale et mentale.
La contemplation lui est comme une fenêtre par où elle entend
l'Époux, par où elle Le voit descendre des cimes de l'Esprit
vers la vallée terrestre des larmes. Cette vision est l'annonce du
renouveau mystique. La neige sous l'abri de laquelle les semences végétales
ont germé est disparue; les pluies ont terminé leur oeuvre
de fécondation; les facultés intérieures de l'homme
ont pris racine et fleurissent; les anges qui entretiennent la communication
entre le ciel et la terre apparaissent blancs comme les colombes; le figuier,
image du travail de l'homme et du mérite de ses oeuvres, dont les feuilles
lui servent à couvrir sa nudité spirituelle, porte ses premiers
fruits; les douleurs quotidiennes vont se transmuer en allégresse
comme le cep noueux produit une liqueur enivrante. Jésus appelle Sa
servante timide qui n'ose quitter les replis obscurs d'une terre où
elle voudrait enfouir son indignité. Le grand oeuvre n'est pas accompli
cependant; l'homme doit craindre encore les déprédations des
soldats de la Ruse nocturne; mais il se sent de coeur avec son Maître,
bien que des vallées profondes les séparent quant a la substance.
III
Après que l'âme s'est unie au Verbe par les puissances
spontanées de son désir, selon que l'indiquent les images
du chant II empruntées au végétal, elle cherche à
renouveler cette union par l'effet de ses travaux d'amendement intérieur
et de culture voulue, signifiées par le symbole de la cité.
La nuit de l'âme, c'est ce que les théologiens appellent la
sécheresse. Dans cet état terrible où s'évade
tout vestige de l'action divine, où tout travail perd son goût
et tout repos son attrait, si le chercheur continue sa recherche, sans s'arrêter
aux maîtres humains ni même aux gardes invisibles toujours éveillés
qui surveillent le troupeau humain à son insu, il trouve le Bien-Aimé
et ne Le quitte plus jusqu'à ce qu'Il ait bien voulu descendre en
personne dans les chambres vides de la Nature où l'âme promenait
jusqu'alors sa désolation. Telle est la seconde extase; et, comme
la précédente et comme la suivante, elle se prolongera au gré
de l'humble créature jusqu'à ce que la faim soit rassasiée
et la soif pleinement désaltérée. L'Époux, dans
Son Amour, va même jusqu'à supplier, Lui le Tout-Puissant,
les autres habitants de la Jérusalem mystique de ne pas appeler trop
tôt l'âme au travail nouveau qui l'occupera désormais.
Le Roi de la Cité sainte regarde venir à Lui des déserts
de la Création - car la richesse de la Nature n'est qu'aridité
en face de la richesse du Royaume - l'âme qui a su convertir en parfums
précieux les grossières essences de la matière et en
formes de beauté les vies capricieuses que fomente la turbulence
des instincts terrestres. C'est la litière de l'être humain
conçu cette fois selon son aspect viril, comme gouverneur, instructeur
et sauveur des hiérarchies visibles et invisibles attachées
à elle dès le commencement. Les soixante gardes sont autant
d'esprits du genre de ceux que la Gnose appelle des Rece?veurs; le bois du
Liban est le produit des épreuves quotidiennes; les colonnes d'argent
sont les quatre vertus cardinales; le dossier d'or est la science; le siège
de pourpre est le sang versé pour le triomphe d'une conviction; la
broderie est l'aide du Ciel portée jusqu'à cette terre par
les filles de la Cité sainte.
On se demandera sans doute pourquoi des images empruntées aux
créations humaines succèdent ici aux images prises dans
la Nature. C'est que l'homme est le grand transformateur, le carrefour
où doivent passer les autres êtres, l'athanor où les
substances se sublimisent. Lorsque cette alchimie s'opère dans le
domaine pratique, cela s'appelle les sciences appliquées, l'industrie;
lorsqu'elle a lieu dans le domaine des purs concepts, cela s'appelle la
philosophie; dans le domaine moral, c'est la sainteté; dans le domaine
de la sensibilité, c'est l'art. Regardons les essais primitifs des
graveurs préhistoriques, des Grecs archaïques, des Européens
du treizième siècle; on y aperçoit l'effort pour exprimer
un sentiment. A mesure que la technique se dégrossit, le dessin s'améliore;
la main du sculpteur, la touche du peintre, l'ingéniosité
de l'architecte deviennent plus habiles, plus maîtresses de leur
matière. A ce stage beaucoup s'aveuglent et mettent les moyens à
la place du but; c'est le triomphe de la technique. Mais, si l'artiste
conserve son idéalisme, son savoir-faire reste un instrument. Il
s'agit en somme, au moyen des couleurs et des lignes, de conduire nos facultés
affectives vers l'intui?tion d'une Beauté encore invisible : beauté
de forme ou beauté d'expression. Les peuples rationnels, comme les
Grecs, vont à la figure nue, simple, sans ornements. Les peuples
imaginatifs, comme les Orientaux, vont à la figure ornée, vêtue
magnifiquement, comme la Chine, l'Inde et Israël nous le montrent.
Les peuples sur lesquels est passé, à la suite du Christ,
le souffle de l'Esprit, vont à la beauté spirituelle, à
l'expression, à l'inexprimable, au mystère animique. Voilà
ce que nous montrent, dans des directions diverses, et par des moyens différents,
Giotto, les imagiers des cathédrales, l'Angelico, le Vinci, Michel-Ange,
Rembrandt, Odilon Redon, Henri Cros. Notre siècle a même vu
le miracle d'un peintre - Cézanne - qui, par de simples natures mortes,
nous met en communication avec les arcanes de la Vie.
Mais, pour en revenir à notre Sulamite, si les premiers gestes
de l'Art sont la ligne et la teinte plate, sa forme complète, c'est
la construction : c'est l'architecture. L'architecte construit avec des
pierres, le sculpteur avec des portions sphériques, le peintre avec
de la couleur et de la ligne, le musicien avec des sons, le poète
avec des mots. Mais, pour tous, le travail consiste à nous donner
l'impression d'un être solide, tangible et vivant : solide quoique
subtil, tangible quoique impalpable, vivant quoique artificiel. Mallarmé
définit donc avec justesse l'Art comme une allusion à la Vie.
Et, quand le Roi-Mage revêt sa bien-aimée de parures brillantes,
c'est pour exprimer, pour sortir au dehors, pour mettre au jour les perfections
vierges de son corps et les splendeurs silencieuses de son esprit.
IV
Les yeux de l'âme, semblables à des colombes, indiquent
sa pureté; ses cheveux sont les pouvoirs de constance qu'elle a
développés tout au long de la route abrupte; ses dents sont
la puissance génératrice dans l'invisible, donnée
à l'homme dès le principe et qu'il récupère
au cours de sa réascension; le visage est caché derrière
un voile parce que l'âme est un mystère pour tout le reste
des créatures. Le cou est le courage qui peut se relever en dépit
de toutes les blessures; la beauté native résultant de l'équilibre
harmonieux des forces est représentée par les seins. L'évolution
totale de toutes les cellules organiques, tant matérielles que spirituelles,
qui forment le chariot éthéré de l'âme sont la
myrrhe qui chasse la corruption et l'encens qui éloigne les mauvaises
présences. Les montagnes sont les cimes de la vie intérieure;
les bêtes fauves dont le Roi foule aux pieds les repaires sont les
forces sanguinaires de l'instinct. Aux yeux du Verbe, l'âme est le
plus précieux des trésors, en qui le Père S'est complu
à mettre le germe de toutes Ses puissances. Quand elle déploie
sa force dans l'éclat de sa pureté reconquise, la toute-victorieuse
douceur se répand autour d'elle; ses vertus effluent dans un concert
sans défaut de grâce secrète, de sucs généreux,
de parfums vivifiants pour tous les êtres dont la garde lui est confiée.
Et l'ivresse de son bonheur lui fait désirer éperdument
les souffles de la tempête qu'elle ne supportait pas jusqu'alors sans
larmes et sans amertume.
V
Elle est, dès ce moment, si je puis dire, le paradis du Verbe,
le jardin des délices pour lequel Il n'a pas craint de travailler
pendant des siècles et des siècles; et, selon la force de
la charité qui L'embrase, Il invite Ses amis à jouir avec Lui
du fruit délicieux de Ses labeurs.
Le colloque de l'âme et de Dieu exige le sommeil de toutes les
puissances naturelles et, de la part de celle-là, un effort surhumain.
Le Verbe S'approche donc de la demeure terrestre pendant la nuit; le feu
de Son visage est adouci par la céleste rosée; Il Se présente
tel qu'Il est, dépouillé du vêtement qui voile Sa véritable
stature et lavé de la poudre du chemin séculaire qu'Il vient
de parcourir. Mais l'âme ne se lève pas assez vite; l'amertume
persistante de ses afflictions,
elle ne l'a pas oubliée; elle n'a pas compris que le Bien-Aimé
ne Se laissera prendre qu'après qu'elle sera sortie entière?ment
de tout ce qu'elle croit lui appartenir; les vertus qu'elle a péniblement
conquises, elle en sent l'insuffisance, mais elle n'ose pas les abandonner
tout à fait; elle a le courage de sortir dans la ville, de chercher
dans la cité de la sagesse humaine; mais les gardes nocturnes la
maltraitent parce qu'elle n'est pas de leur race, et ils profanent sa beauté
sans la comprendre. Dans son désespoir indicible, elle s'adresse à
ses soeurs encore ignorantes, mais curieuses.
L'Époux est blanc par Sa pureté et rouge par Sa force;
Il est le chef de l'armée des créatures; l'or est la lumière
qu'Il porte; Ses cheveux noirs sont le Néant dont Il fixe la limite;
Ses yeux sont l'Amour pur rafraîchi dans les eaux de la Sagesse éternelle;
Ses joues, c'est la perfection des formes divines; par Ses lèvres
Il prononce les paroles du véritable baptême; Ses mains, c'est
la force par?faite, toujours égale à elle-même et engendrant
la perfection; sur Son corps se lisent les lois du monde; Il est le Sepher
éternel;
Ses jambes sont la justesse irréfragable de Son activité;
Ses pieds font naître la vie partout où ils se posent. Sa nature
dépasse tous les horizons, tous les temps, tous les espaces; et
le rayonnement de Son Etre entier, c'est la force et la douceur.
VI
Le Christ est à la fois le maître du jardin, le jardinier
et le jardin. Son opération réunit toujours le nécessaire
et le superflu, le vrai et le beau, le pratique et l'idéal, la racine
et la fleur. Telle est Sa bonté, tel est Son amour qu'Il aime les
perfections qu'Il a mises dans l'âme comme si cette dernière
les avait elle-même cultivées.
Le Père a créé soixante ordres d'esprits bienheureux
qu'Il délègue pour le gouvernement du monde; quatre-vingts
hiérarchies qui sont les servantes des
premières; et des myriades de créatures parmi lesquelles
une seule est élue, comme le grain que le semeur a jeté le
plus loin de lui, sur les bords du champ, devient, quand il a germé,
l'objet de ses soins les plus assidus.
La mère de l'âme humaine demeure inconnue pour que le
mystère de sa progéniture demeure inviolé, mais les
mondes entiers admirent et envient l'enfant d'exception; ils reconnaissent
en elle l'harmonie parfaite des formes, la splendeur de la souffrance, la
force de l'Amour.
C'est pour cette fille que le Seigneur cultive le vaste Univers; et,
le libre don d'elle?même qu'elle Lui présente, Il l'accepte
dans le transport d'un Amour qui Le fait S'abaisser jusqu'à elle.
VII
Elle est, pour le monde émerveillé, la Paix vivante,
l'équilibre actif des forces, la conciliation de tous les contrastes;
c'est à la fois l'épouse du Verbe, la fille du Père,
le temple de l'Esprit, le miracle de la création. Ses oeuvres empruntent
au Ciel sa splendeur; les êtres qu'elle engendrera seront parfaits;
elle sera pour eux le miroir de l'éternelle Beauté, de même
que, pour certains hommes, la présence d'un ange se confond à
leur vue avec la présence divine. Les organismes mêmes qui
sont ses facultés vivantes nourrissent des milliers d'inférieurs.
Le chant IV a déjà célébré le calme de
sa force; ses yeux sont ce translucide, que certains appellent l'imagination,
mais où ne viennent plus se refléter que les spectacles divins;
le nez signifie sa prévoyance; la tête est élevée
comme le Carmel, c'est-à-dire immuable au-dessus de l'océan
du Destin; ses cheveux sont les pouvoirs que son Époux lui a donnés
en Se faisant son captif. Elle est le palmier qui sauve la vie du voyageur
égaré; son seul aspect enlève en extase les hiérarchies
extra-humaines; elle porte avec elle le don de guérir; les paroles
que sa bouche profère sont des actes et des puissances.
Consciente de ses perfections, elle en fait hommage à Celui
qui l'en a revêtue; avec Lui, elle parcourt le monde; ils s'arrêtent
ensemble de préférence dans les lieux où la fausse
sagesse a peu pénétré, où les êtres vivent
selon l'intuition de la Lumière qui dort en eux. L'âme et son
Époux cultivent ensemble la terre universelle; selon leurs soins
croissent les forces vivaces du travail, de l'obéissance, de l'amour,
dont la meilleure part est offerte au Roi en signe de vasselage adorateur.
VIII
Avant que le Verbe ne descende S'incarner sur cette terre, les hommes
ne pouvaient Le révérer que comme Seigneur du Monde. Mais,
lorsque, selon le voeu de l'Épouse, Il Se fut abaissé jusqu'à
devenir extérieurement semblable à l'un de nous, Il nous donna
le droit de L'appeler notre frère. C'est de ce moment que l'âme
peut Le chérir et se vouer toute à Lui sans avoir à
craindre de scandaliser les témoins de sa tendresse. Le Christ Jésus
ayant montré, par l'exemple, la route à tous, ceux qui en
reçoivent la grâce peuvent Le suivre « sans qu'on les
méprise »; l'âme régénérée
peut Lui faire ouvrir tous les plans. Je ne veux pas dire que toutes les
barrières ne tombent pas devant Lui, mais il est des appartements
où Sa lumière serait fulgurante, et aux habitants desquels l'intervention
de l'homme Son ami, comme par un voile, adoucit l'éclair insoutenable
de la Présence céleste.
En de tels lieux, où l'Épouse agit selon les ordres de
l'Époux, elle Lui offre à la fin du jour le vin parfumé
de ses fatigues; c'est la troisième extase et la plus haute (VIII,
3, 4). Tels sont les arcanes que semblent avoir expérimentés
le pseudo-Denys, François d'Assise, Joseph de Cupertino, Ignace
de Loyola, Françoise Romaine, Agnès de Langeac, Mme Acarie,
Séraphin le Russe, César de Bus, parmi les mystiques connus,
que décrivent Ruysbroek, Suso, Thérèse d'Avila, Gichtel
et qu'ils nomment les triples épousailles de l'âme, sous les
figures successives du Père, du Fils et de l'Esprit.
Ici se tiennent les mystères du nom nouveau que l'Apocalypse
nous dévoile. C'est pourquoi les citadins qui regardent venir l'Épouse
ne la reconnaissent pas; c'est pourquoi l'Époux la réveille
à ce moment, sous ce même pommier au pied duquel elle s'endormit
dès la première heure de son existence. Ainsi, dans la création,
tout effet retourne à sa cause, et tout enfant à sa mère.
A ce moment, l'homme, ayant rendu à la Nature le principal et
les intérêts de ce qu'elle lui avait prêté, comme
matières, sentiments et intelligences, renaît enfant du Ciel;
il revêt le sceau du Verbe et dans son âme et sur le vêtement
de son âme. Ce sceau est l'Amour, ou la Vie; il est fort comme la
Mort, mais non pas plus que la Mort, car la Mort et l'Amour ont tous deux
reçu l'être des mains du Père, et le Père ne veut
tyranniser aucun de Ses enfants, mais qu'ils retournent vers Lui de leur
plein gré, vaincus, non par Sa force, mais par Sa tendresse.
La jalousie dont on parle ici (v. 6) exprime l'union indestructible
et absolue des Époux. Azraël lui-même ne peut desserrer
leur étreinte; sa glace ne tiédit pas leur feu; les océans
fluidiques ne peuvent les arracher l'un de l'autre, non plus que les puits
de l'Abîme; et, selon ce que l'Apôtre écrira plus tard
de l'Esprit, aucun des trésors de la Nature ne peut acheter le moindre
sourire de l'Amour.
Dans la certitude enfin de posséder à toujours l'ineffable
objet de ses désirs, l'âme s'enhardit à considérer
son Maître comme son frère; elle pense avec Lui, sachant que
désormais il n'y a plus rien en elle qui ne soit conforme à
Ses volontés. Elle dit : Nous avons une soeur; elle veut que d'autres
arrivent à connaître le bonheur dont elle est oppressée
et cherche un moyen pour que la soeur cadette parvienne avec moins de
travail à la même béatitude. Quand cette enfant encore
inculte sera plus avancée en âge, sa beauté naissante
la mettra en butte aux tentatives de certaines puissances. Si donc le Maître
la destine à garder Ses trésors, Il lui fera donner des armes
défensives; s'Il projette de S'en servir comme d'un phare dans la
nuit du monde, ou d'une porte par où les arriérés pourront
arriver jusqu'à Lui, Il la gardera également.
Mais l'Épouse, elle, est gardienne des trésors célestes
et, au lieu de tirer un profit aléatoire des dons de l'Époux,
elle en conserve la propriété; car il est convenable que toute
chose reste dans son plan. Ce qui vient de la terre doit rester sur la
terre; ce qui vient du Ciel doit rester dans le Ciel, c'est-à-dire
ne pas être jalousement verrouillé, mais répandu à
pleines mains, comme les dons de l'Amour.
Le moment du suprême Holocauste est venu. L'Époux l'indique
à Sa bien-aimée en la priant d'agir et pour Ses amis et pour
Lui ! Elle a compris; et l'acte héroïque se consomme. Quelle
femme de la terre renverrait son amant pour, en défiant la solitude
et l'oubli, lui mieux prouver son amour ? C'est ce que fait la Sulamite (que
l'on me pardonne la comparaison) : Fuis, mon bien-aimé, dit-elle.
Car l'on doit savoir s'oublier complètement et mourir à ses
goûts, à ses puissances, à ses espoirs les plus nobles,
si l'on veut que la foi grandisse en nous et que la Vie nous développe
d'infinis en infinis, d'éternités en éternités.
*
J'ai relu ces pages avant de les donner à l'imprimeur.
Elles me semblent inexpressives; elles ne disent pas ce que j 'aurais voulu
dire; elles me paraissent comme ces guides qui tournent autour d'un chef-d'oeuvre
avec des phrases officielles; mais il faut voir le chef-d'oeuvre. Vous donc,
Amis, au voeu de qui je cède en publiant à nouveau ce commentaire,
sortez de chez vous et allez voir le chef-d'oeuvre que je vous décris
trop froidement. Tout n'est pas dans les livres; les livres ne sont pas
tout. L'écrivain et son sujet, ce sont deux adversaires; et l'écriture,
c'est un long duel plein d'embûches, de brusqueries, d'effondrements
et de sursauts; quel que soit le vaincu, il n'importe, pourvu que le combat
ait été bien mené, car, dans ce drame, tout est pour
les spectateurs.
Vous donc qui voulez, me lire, imaginez-vous bien que tout ce fantastique
épithalame est réel; il a lieu hors de tout lieu; il se chante
hors de toute
mesure. Apprêtez-vous pour l'heure de cette fête; partez
pour ces portiques; car on le célébrera pour chacun de vous;
chacun, vous le chanterez quelque jour. Allez
donc, mes Amis, le long de la piste dans l'immense désert, sous
la grande nuit de la foi où brille une étoile unique. Je
vous le proteste, la Cité de Dieu vous
attend; elle vous attire déjà. Votre route est certaine,
et vos forces sont prêtes.
ACHEVÉ D'IMPRIMER SUR LES PRESSES DE L'IMPRIMERIE
CRÉTÉ,
LE 25 MARS 1954