xv
ANDREAS A STELLA
Tu es dans la main de Théophane,
amie que je recommence à aimer d'une tendresse nouvelle; je t'avais prévenue.
Maintenant que tu as mis le pied sur la route, il faut la parcourir jusqu'au bout;
telle est, du moins, la loi selon mes terribles Orientaux. Je suis moi-même
dans une position analogue ; tout mon édifice intellectuel s'écroule, et
il faut que je marche, impassible, sans jeter un regard en arrière, sans donner
un adieu à tous ces pensers, péniblement conquis depuis mon adolescence.
Ces Brahmes ont une profondeur de caractère, une détermination, un absolutisme
dans l'acte qui nous effraient, nous autres dilettantes français. Ce ne sont
plus des hommes, ce sont des forces de la Nature. L'empire qu'ils possèdent
sur eux-mêmes a quelque chose, à mon sens, d'extra-humain; on dirait que
leur âme a subi comme une transplantation ou mieux qu'elle a été greffée
sur quelque essence venue d'une terre impavide et plus haute. Bons pères, bons
fils, bons époux, bons patriotes, là où ils me déconcertent,
c'est dans la force qu'ils déploient au milieu des luttes de la pensée
et des combats mystérieux soutenus contre les forces inconnues, plus indomptables
que l'onagre du Turkestan. Rappelle-moi, à ce propos, une seconde histoire.
qu'il faut que je te conte un jour où ils me laisseront quelque répit.
Ces phases douloureuses où l'ètre psychique semble se désagréger
comme un champ que l'on retourne pour être ensemencé à nouveau, ils
les disent utiles et nécessaires, et je commence à croire avec eux que,
dans l'âme, comme sur la terre, aucune, fleur ne pousse sans que la graine ne
soit morte auparavant. Piètres consolations, diras-tu ; hélas! je ne suis
pas enchanteur et, séparé de toi par des milliers de lieues, l'espace reste
pour moi une barrière; elle tombera un jour, me disent mes Maîtres, je
souhaite de tout mon cœur que Théophane la fasse aussi tomber pour toi. Pardonne-moi
de te quitter si vite; il faut que je retourne au laboratoire, si on peut appeler
d'un mot qui évoque les salles froides et décorées d'armoires des
universités d'Europe, une cour où les pierres disparaissent sous la poussée
des lianes, où l'air est saturé d'aromes, où la lune remplace les
lampes électriques, où maîtres et élèves sont vêtus
de robes blanches, au lieu de redingotes, où enfin les leçons sont dites
en vers. Que voîlà encore quelque chose qui ferait bondir les professeurs
du Collège de France s'ils pouvaient s'en douter. Enseigner de la physique et
de la chimie en phrases rythmées! Prétendre
unir la beauté et l'exactitude, le souffle poétique et la rigueur e xpérimentale!
Cela est cependant, gràce à l'admirable instrument que devient le sanscrit
manié à l'orientale et non plus à la Bopp ou à la Max Muller.
Mais te dire tout cela serait bien long ; et puis, j'ai promis la discrétion
sur beaucoup de choses et les hommes avec qui je vis sont discrets d'une sorte inouïe,
on dirait qu'ils ont appris un art d'oublier, comme nous inventons en Occident des
systèmes mnémotechniques. Que de choses nouvelles à te dire !
A bientôt, ô toi qui
seras peut-être un jour mon bon génie.