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LA
DISPUTE DE SHIVA CONTRE JÉSUS
JÉSUS, puisqu'il est le plus grand, est allé à
la rencontre de Shiva; et ils marchent, côte à côte,
dans la jungle obscure et touffue. C'est la seconde partie de la nuit.
On sent, parmi les ombres, l'affût des bêtes en chasse. Seuls,les
singes et les oiseaux dorment, dans les hautes branches. De temps à
autre au fond d'un val lointain, le coup detrompette d'un éléphant
pique le silence. Ou bien les voûtes de la forêt pro/ longent
le rauque aboiement du tigrequi va bondir; ou les hurlements d'une troupe
de loups qui forcent un cerf.
JÉSUS et Shiva sont presque de même
taille ; mais Shiva paraît plus grand, parce qu'il est mince, noir
et nu. Il a un corps souple et rond, et des muscles onduleux. Son visage
est comme de la basalte, immobile, effrayant à force d'insensibilité
; il n'a point de rides, point de poils ; de longs cheveux plats, dont
une partie est relevée et de grands yeux fixes, les paupières
mi-closes, le regard extatique. Les narines sont un peu relevées
à cause du pli cardiaque.
De temps à autre, il semble que ses bras,
pourtant immobiles, se multiplient et vibrent autour de lui comme des
tentacules de pieuvre ; et ses jambes aussi, parfois. Mais le torse demeure
toujours tout d'une pièce et le visage sans expression. Ses lèvres
ne bougent pas quand il parle et sa voix est comme le murmure de la mer
dans un coquillage.
Il porte tous ses attributs: le bambou à
sept noeuds est passé dans sa chevelure ; le cordon brahmanique
barre sa poitrine; tient la conque, le disque, la coupe et l'épée.
Il avance au centre d'un cercle de têtes coupées,
grimpantes, qui progresse avec lui et souvent, les feuilles qu'il effleure
sèchent; les pierres que touche son pied se pulvérisent
; des oiseaux et des singes tombent morts, et d'autres bêtes aussi
, selon qu'ils ont rencontré sa prunelle, qui cependant regarde
en lui-même.
Quant à JÉSUS, il est vêtu
de blanc; mais la tunique et le manteau sont d'un Voyageur. Il tient un
bâton de frêne; il a de très larges épaules
; ce que l'on voit de ses bras et de ses jambes est athlétique
; il porte la tête haute; il marche d'un large pas élastique,
et il se tient comme si, a chaque instant, il allait jaillir du sol.
Ses mains sont musculeuses, admirables ; de face,
sa tête est large et puissante ; de profil, elle est élégante
et nerveuse. Son teint est clair et riche ses lignes sont sculpturales;
l'ossature en est fine et nette ; le visage est plein de rides dont le
jeu en renouvelle l'expression à l'infini. Et on dirait, à
chaque minute, qu'il vient de vaincre une souffrance surhumaine. Les cheveux
sont drus et ondulés; la barbe est courte.
Tandis que Shiva a l'air d'une apparition,
JÉSUS est vivant, vigoureux, attentif à tout,
l'oeil lucide, la voix pleine.
Lorsqu'en marchant, il touche, du pied ou de la main,
la branche ou l'animal que le contact de son compagnon a fait mourir,
la branche reverdit et l'animal renaît. Mais Shiva ne voit pas ces
choses; il ne regarde que lui-même.
Au long de leur route se rencontrent comme des fantômes:
un âne pelé, un buffle morveux, un crocodile au souffle fétide,
des serpents, des yogis nus, des courtisanes, des pagodes en ruines, des
guerriers aux yeux rouges.Toutes ces choses font des salaams à
Shiva, et JÉSUS les regarde en souriant; mais il reste seul; personne
ne le reconnaît.
Et Shiva parle avec un peu d'inquiétude,
de crainte, de dédain. JÉSUS ne semble pas s'apercevoir
de cette hostilité; il a le calme d'une puissance invincible.
SHIVA
Je suis en tout et partout. Je suis l'Inconnaissable.
Je suis l'Attrait universel. Je suis l'Invincible, le Grand, le Noir.
Je suis le Temps, le grand destructeur. Mon épouse est l'Espace
, insaisissable et permanente, elle se donne sans cesse et partout, à
moi et à mes disciples.
JÉSUS
C'est le Fils qui est en tout et partout. Si tu es
l'Inconnaissable, comment les hommes peuvent-ils t'atteindre ?Tu es vaincu
par l'Amour ; dépouillé des dépouilles de tes victimes,
tu n'es qu'un faible dieu; car le temps et l'espace ne sont que des enfants
de mon Père.
SHIVA
Je suis le moi. Je suis le non-moi. Je suis la source.
Je suis l'initiateur de tous les mondes. Je suis Lui. Je suis Moi. Je
suis le suprême. Je suis le tout. Je suis la connaissance. Je suis
les attributs. Je suis sans qualités. Je suis double et unique.
Je suis tous les opposes. Je suis l'être et le non-être. Je
suis la conscience universelle. Je suis le semblable et le différent.
Je suis le né et l'inné. Je suis ce qui n'existe pas. Je
suis indépendant. Je suis sans corps,sans support, sans lien. Je
suis le veilleur. Je suis le destructeur. Je suis l'acteur. Je suis le
fruit du silence. Je suis hors des lieux et des temps. Je suis immuable,
nu, libre. Je suis émancipé sans émancipation. Je suis
immobile, permanent, immuable. Je ne suis ni l'être ni le néant.
Il n'y a rien de semblable à moi, ni de différent
de moi.
JÉSUS
Puisque tu es le moi, tu es voue a l'esclavage. Puisque
tu es le non-moi, tu es promis au néant. Tu n'es pas l'initiateur
puisque tu combats la vie. Tu n'es pas tout, tu es un dieu. Tu nies la
création, et tu es la victime de ton propre égoïsme.
Ce que tu te crois, tu ne l'es que dans les limites de la puissance que
le Père te laisse prendre pour un temps. Ne sais-tu pas qu'à
Ses yeux, tout cet univers est plus petit qu'un grain de sable? Et toi, si
tu Veux bien une seconde abandonner le mensonge factice de ton apparence,
qu'es-tu, dans ce grain de sable ?
Tous les êtres sont nés, et tous ont
en eux quelque chose d'éternel, et tous possèdent ce qui
n'existe pas. Tous les êtres sont libres ; tous les êtres
veillent, détruisent, agissent. Tous sont semblables et différents.
Qu'as-tu qui n'ait été donné à tous ?
Par instants, la parole de JÉSUS rayonne ; elle
perce la nuit de la jungle, et le corps noir du grand dieu paraît
comme Volatilisé; mais il se reforme l'instant d'après,
plus immobile et plus implacable.
SHIVA
Par moi tout cet univers est réduit en poudre
comme les cendres sacrées sur l'autel du sacrifice. Ce qui n'est
pas manifesté par la parole, mais ce par quoi la parole existe,
c'est moi.
Ce qui ne peut être conçu par la pensée,
mais ce par quoi la pensée fonctionne, c'est moi.
Ce que l'oeil ne peut voir, mais celui par la lumière
duquel il voit, c'est moi.
Ce que l'oreille, la langue, le nez ni les mains
ne peuvent entendre, goûter, sentir, ni appréhender, mais
parquoi ils vivent, c'est encore moi.
JÉSUS
Oui, tu es un feu, tu es une flamme sombre, noire,
livide et glacée. Tu ne veux pas te soumettre et tu préfères
semer autour de toi ce que tu appelles les cent huit formes de la mort.
Mais tu n'es, quelle que soit ta révolte,
qu'un instrument dans la main très bonne de mon Père.
Tu t'es mis - et tu as fini par croire en la légitimité
de ton usurpation - tu t'es mis au-dessus de toutes les formes créées,
en oubliant que tu n'existes que par elles, que tu n'es que le centre
vide autour de qui la substance s'agrège, dans le monde des fluides.
0 vieux Shiva, je te plains!
SHIVA
Je suis le roi des serpents. C'est mon regard qui est
dans leurs yeux lorsqu'ils fascinent leurs victimes ; quand ils hibernent,
c'est par mon immutabilité , quand ils s'élancent pour combattre,
c'est par mon ubiquité. Je suis KalaNâg, le serpent noir,
et Garouda, le vautour de Vishnou, n'ose pas descendre trop près
de moi.
Ce par quoi les êtres se manifestent, ce
verbe que les ignorants disent être toi-même, ô Christ
au clair visage, c'est moi qui en suis le soutien. Il est de mes fidèles
qui sont descendus dans leur propre enfer ; ils y ont vu les deux dragons
glaces: le rouge et le blanc; ils les ont vus s'unir en sifflant, et se
raidir dans un spasme mortel ; et le fils de leur amour, le fils de leur
agonie, c'est mon taureau à la puissante échine et ses quatre
cornes et sa queue, ce sont les deux anciens serpents; et sa voix, c'est
leur mariage.
Et ainsi, mes deux fidèles dragons, le mâle
et la femelle, dorment dans l'enfer de l'homme; et quand l'homme téméraire
les réveille, ils souffrent de vivre encore, et ils se battent,
ils se dressent, leurs têtes frappent la tête du disciple,
et leur volupté étreint son coeur, et leurs spasmes secouent
ses nerfs, et leur union, dans le moment qu'elle se consomme, lance l'âme
de mon Yogi par delà cette terre, avec un grand cri ;
et, monté sur le dos de mon buffle,mon Yogi vient vers moi sans
hâte et sans arrêt.
JÉSUS
Eh oui , tu fascines mais ne serait-ce point parce
que tu n'as pas d'énigme ? Tes yeux, ô obstiné, ne
voient plus a force d'être fixes. Tu aperçois un aspect du
monde, une route entre les millions de routes, un travail entre les millions
d'oeuvres, un but ; tu ignores la vie absolue, tu n'as jamais mis le pied
sur le chemin où aboutissent tous les chemins, tu n'as jamais commencé
le travail qui résume tous les travaux ; tu crois être dans le
Centre des centres, et tu es assis en bas, presque au fond des lieux inférieurs.
Tu te proclames le grand tueur, mais tu te nourris
de tes meurtres, au lieu qu'il fallait vivre la mort toi-même;
cependant tu la connaîtras bientôt ,
dès que ce soleil jaune qui nous éclaire sera dans la Balance.
SHIVA
Ma planète est la Lune, celle qui court dans
le grand désert, au centre des sept lieux, où s'élève
le mont Kailaçà. Par ainsi, je suis le chef de la meute
funèbre de Yamà, dieu des morts; je règle les dix
sortes de morts et les dix sortes d'agonies. Sous le nom de Yamouna, je
suis le chant: sous le nom de Tchitra-Goupta, je résous les accords
de l'harmonie des sphères.
JÉSUS
C'est le maître de la Vie qui est le vrai Dieu;
c'est mon Père, à moi, c'est mon Maître. Il est aussi
ton Père et ton Maître, que tu l'acceptes ou non. A Lui tu
te soumettras.
SHIVA
Je suis les sept cordes de la lyre, je suis la lyre,
je suis le musicien, je suis le Son.
Je suis les sept stages de l'union, je suis l'Union,
je suis l'Uni, je suis l'Unificateur.
JÉSUS
Tu n'es pas le Son, tu n'es qu'un son. Tu n'es pas
la Voie, tu es une voie. Car tu as refusé des travaux, tu as refusé
des calices, tu as refusé des lumières ; c'est pour cela
que mon Père , notre Père , t'a donné, ô vieil
enfant, la solitude que tu voulais. Reste seul donc, jusqu'à ce
que le désespoir t'en vienne.
SHIVA
C'est moi qu'on adore aux douze Djoterlingas , au mont
Sheshakal, sous la figure de Karthika Souami, le Commandant-en-Chef. C'est
en mon honneur que les brahmes pouraniques rédigent les Mahatmyas.
JÉSUS
Malheur à toi, être de nuit, pour les
prières qui t'implorent, pour les pauvres coeurs qui t'adorent,
pour les touchants efforts des petites intelligences humaines qui peinent
vers la déception de ton mystère. Le jour est proche où,
sous ma vraie forme, le Père m'enverra pour te faire rendre gorge.
SHIVA
Ma ville est la Kâshi que le commun nomme Bénarès;
elle est mon pouvoir suprême, la Béatitude-inqualifiable,
la Paix-Immobile ; elle est l'espace intellectuel, mon séjour;
elle est la caverne entre les yeux, la ténèbre d'où
sortent les deux flambeaux. Elle est la résidence royale du Destructeur-des-Trois-Cités
: moi. Je volatilise le corps grossier dans son double subtil, ce double
dans le corps mental, et celui-ci dans le Monosyllabe inarticulé.
Ma ville est mon épouse ; elle est l'identité
finale, la connaissance, l'illusion radicale. Elle est l'obscure, l'innée,la
permanente ; elle contient le blanc, le rouge et le noir ; elle s'étend
de l'actif au passif ; elle est le manche de mon trident; elle est le
sépulcre du moi et du non-moi ; elle se change en jardin de délices.
JÉSUS
Ma ville, c'est tout cet immense univers; je l'aime
dans ses magnificences et dans ses cloaques: les unes et les autres sont
de prix égal aux yeux de mon Père. Je ne supprime aucune
de ses énergies, même des plus viles, car c'est mon Père
qui les a faites, et elles travaillent toutes à Sa gloire. Je suis
ces énergies, je les dirige, je les guéris, je les purifie,
je les mène vers Celui qui repose en moi.
SHIVA
Mon épouse est la Terrible, la Sanguinaire
; ses dix bras sont les dix seigneurs qui fouaillent les hommes paresseux
au travail ; sa monture est le lion de l'énergie ; ses pieds écrasent
les démons. Ses fils sont la sagesse et l'opulence ; ils
aiment leurs soeurs et donnent ainsi aux hommes la pensée et l'action.
Mon épouse est la volonté ascétique,
elle est le miracle, le plexus solaire, la verseuse d'immortalité,
la fabricatrice des cinq éléments qui s'entre-dévorent.
JÉSUS
Mon épouse, c'est l'armée des âmes
de mes amis ; dans leur coeur je repose, je suis leur force, leur intelligence
et leur amour. Je me donne à eux quoi qu'ils fassent ; partout,
toujours ils sont ivres du vin de ma béatitude ; par moi ils vainquent;
leur arme, c'est l'invincible douceur; ils ne sont pas durs pour leurs
frères ; ils les aiment, comme moi, leur frère aîné,
je les aime. Ils ne tuent pas, ils guérissent ; ils ne détruisent
pas, ils restaurent. Ce ne sont point des anges de deuil; ils apportent
mon allégement, ma joie, ma lumière, qui est celle de mon
Dieu.
SHIVA
Je suis la métaphysique, je suis le noumène,
je suis la pénitence, je suis le feu consumant. Vishnou à
la tortue,qui nourrit le monde, n'est qu'un de mes aspects. Mais, pour
mes fidèles, ma stature est le silence. Je suis l'unité
de la pensée, du nom et la forme. Je suis donc le livre et l'incantation
et le mystère. Je suis le zéro, l'immobile, le perpétuel.
Je suis le Soi.
JÉSUS
Tu n'es qu'une apparence de gnose, de pensée,
d'unité. Ton silence est le manteau du vide; le silence du royaume
de mon Père est le vêtement de la vie absolue.
SHIVA
Mon taureau ne laisse voir que successivement ses quatre
cornes. La quatrième, tout l'univers la voit ; la troisième,
les rêveurs seuls l'aperçoivent ; la seconde, le sage l'entend
sans le secours de ses oreilles ; mais la première est réservée
à l'affranchi.
JÉSUS
Quoique tu veuilles le faire croire, ô Initiateur-des-
Lieux-sombres, tu n'es pas le Verbe, puisqu'il y a des êtres que
tu méprises, et que tu fais souffrir délibérément.
SHIVA
C'est moi qui fais cesser à jamais la triple douleur;
c'est moi le centralisateur du sujet, de l'instrument et de l'objet ;
je suis le témoin de la veille, du rêve, et du sommeil amorphe;
je regarde les êtres s'agiter dans les enfers,dans les planètes,
et dans les paradis. Je suis 1' égoïsme sans qui personne
ne peut travailler ; je suis, chez l'homme, la conscience de sa conscience.
JÉSUS
La douleur a droit à la vie, ô savant
! Tu fais mal en la chassant de partout ; tu l'assassines. Donne-lui donc,
dieu au coeur de pierre, l'hospitalité ; laisse-la se nourrir de
toi ; elle te paiera en retour d'un don précieux.
SHIVA
C'est vers moi que vont les désirs du jeune
étudiant, les fatigues du père de famille, les méditations
de l'ascète dans la forêt et la sérénité
indifférente du mendiant nu.
Je suis Shiva qui regarde la splendeur des objets
sensoriels. Je suis Shiva qui regarde les mouvements mentaux du rêve.
Je suis Shiva qui regarde la sombre ténèbre quand le mental
s'en est allé. Je suis Shiva qui regarde toute chose, qui suis
pur et bienheureux dans l'extase.
JÉSUS
ne répond pas, mais regarde avec compassion la forme
sombre du dieu, et ses prunelles révulsées.
SHIVA
Grâce à moi, mes disciples abandonnent
les joies des sens ; puis ils abandonnent le désir de posséder
et le plaisir de ne rien posséder ; puis ce que les lois appellent
juste et injuste ; puis ce que les philosophes appellent vérité
ou erreur enfin ; enfin ils laissent cette intelligence, par le moyen
de laquelle ils ont quitté tout le reste.
JÉSUS
Crois-tu donc, sage au coeur obscur, que notre Père
a mis quelque chose en ce monde pour que nous n'en usions pas? Les sens
des hommes et leur morale et leurs idées sont utiles, respectables,
précieux. Quand sauras-tuqu'il ne faut rien dédaigner?
SHIVA
C'est moi, Shiva le bénévole, qui dispense
les trois sortes de salut: celui où mon fidèle uni à
moi atteint mon séjour , - celui où il reprit une forme
analogue à la mienne, - celui où il réside à
mes côtés.
JÉSUS
Tu ne sauveras personne par l'immobilisation. L'inertie
est une injure à mon Père. Il n'y a qu'un salut, et il n'est
pas loin, ni caché, ni compliqué : c'est de vivre. En vivant,
la créature vient à moi, s'unit à moi, je me donne
à elle, et nous nous offrons tous deux à notre Père.
Telle est la délivrance, ô sophiste.
SHIVA
C'est dans l'index et l'annulaire que je réside;
mon épouse Oumà siège dans la paume de la main. Ainsi
je suis le son éternel, l'inspiration, la gnose, la tête
du cygne divin ; elle est la forme temporelle, l'expiration, l'agnose,
la queue du cygne. Et nos noces mystérieuses sont le germe de cet
univers, le feu vital, l'union, le corps du cygne.
JÉSUS
La preuve de l'amour, c'est le sacrifice ; mes amis
m'aiment sans restriction, parce que j'ai donné ma vie pour eux.
Mais toi, tes disciples te craignent seulement.
SHIVA
Dans le corps subtil du disciple, je suis le lotus
blanc aux douze pétales, qui fait battre son coeur et par le pouvoir
duquel il perçoit la forme des objets, qu'ils reçoivent
de l'espace solaire.
Je suis également le lotus noir à
seize pétales, qui préside à la parole et qui vient
de l'espace lunaire.
Je suis encore le lotus couleur de rubis à
deux pétales, qui est entre ses yeux, par quoi il pense, il juge,
il se détermine et il se connaît.
Enfin, je suis le suprême Initiateur, le lotus
aux mille pétales, qui resplendit au sommet de la tête comme
un soleil, et sur le calice duquel l'âme se pose avant de prendre
son vol.
Je suis la sextuple extase:
l'extase indéfinie, où tout apparaît
indistinct dans ma divine lumière,
l'extase innommable, où disparaissent les
noms,
l'extase indéterminée, sans directions,
l'extase certaine , où le doute disparaît,
l'extase immuable, où il n'y a plus de modifications,
l'extase amorphe, où i1 n'y a plus rien.
JÉSUS
Pour la masse des créatures, je suis leur lumière
centrale, par quoi elles existent dès le commencement du monde.
Pour le petit nombre de mes élus, je suis
tout en eux : l'énergie de leurs muscles, la subtilité de
leurs nerfs, les battements de leur coeur, la dureté de leurs os.
Je suis les fluides éclatants qui circulent en eux ; c'est moi
qui nourris leur pensée, qui fais croître leur coeur, qui
abats les bornes de leur sensibilité ; c'est moi qui leur envoie mes
anges pour les réconforter ; c'est par la force dont je les revêts
que les êtres se dévoilent à eux; c'est la nourritureque
je leur apporte de la table de mon Père qui les rend infatigables
; car ce pain, c'est moi-même, et c'est de mon sang que je les désaltère.
SHIVA
J'amène à moi ceux qui doivent être
mes disciples en leur montrant l'irréalité des choses, en
leur apprenant à faire leur devoir pour lui-même sans espoir
de récompense.
De la sorte ils acquièrent une calme maîtrise
d'eux-mêmes ; ils n'agissent plus sans une pleine conscience,
ils pratiquent l'indulgence envers toutes les créatures et la tolérance
pour toutes les opinions et toutes les lois; ils deviennent impassibles
; rien ne les atteint ni ne les blesse ; les yeux fixés sur moi,
aucun objet interne ni externe ne les trouble plus et ils croient en moi
sans défaillance, bien qu'ils n'aient encore rien perçu de
moi.
C'est alors que, m'approchant d'eux, je les fais
mourir par dix sortes d'agonies :
Je tue les démons qui, en eux, les poussent
à créer du mal par la parole, par la pensée, par
l'action.
Je tue les démons qui, en eux les faisaient
penser, parler et agir contre leur coeur, contre moi.
Je tue les démons qui, en eux, leur instillent
la cupidité intellectuelle, physique, mentale et magnétique.
Je tue les démons qui les incitent à
la génération, aux voluptés subtiles et aux voluptés
grossières.
Je tue les démons qui allument, en eux, le
feu de la colère.
Je tue les démons qui les poussent à
désobéir aux lois, afin qu'ils soient calmes dans l'abstention
et dans l'action.
Je tue les démons de la révolte, afin
que mes disciples supportent également la peine et le plaisir.
Je tue les démons qui affolent le coeur de
mes disciples lorsque la richesse ou la misère viennent les visiter.
Je tue le démon de la gourmandise qui stupéfie
leur intellect.
Je leur enseigne à échapper à
la maladie physique et à la maladie spirituelle par l'hygiène
et par les observances religieuses, au nombre de dix.
Quand ils ont vaincu ces ennemis, je veux que mes
fidèles vainquent l'impatience de leurs nerfs et la maladresse
de leurs membres. Je leur montre soixante-quatre Postures dont la pratique
égalise les pulsations de leurs artères.
Quand ils sont maîtres de leur corps, je leur
enseigne à maîtriser leur vie, en régularisant leur
respiration de huit manières différentes. Ainsi leur corps
s'allège ; ils mangent et ils dorment moins , leur enveloppe fluidique
s'accroît.
C'est ici que mes disciples m'aperçoivent,
et qu'ils choisissent celui de mes aspects auquel ils veulent s'unir.
Les uns voient la beauté de mon corps, et
ils la copient en équilibrant les fluides magnétiques solaire
et lunaire ; ceux-là redeviennent jeunes ; la faim, la soif et
le sommeil ne les atteignent plus; la femme la plus voluptueuse ne les
émeut pas.
D'autres voient mes actes, et ils les imitent en
mon bonheur ; ceux-là m'atteignent sous ma forme de Destructeur.
D'autres recherchent ma voix dans les voix de la
Nature et, par dix degrés, ils arrivent au vide primordial où
meugle mon taureau.
D'autres se rappellent une de mes paroles, et ils
la répètent avec les cérémonies nécessaires,
mille fois par jour,pendant dix ou vingt ans. Ceux-là m'atteignent
sous mon aspect sémentiel.
D'autres m'aiment; ils me peignent, ils me font
des statues, ils me bâtissent des temples, ils m'offrent des sacrifices,
ils me chantent des hymnes, comme des amants. Ceux-là s'unissent
à moi quand moi-même je m'unis à mon épouse,
la Tueuse.
D'autres appliquent sur moi l'effort de leur méditation,
et je leur apparais comme le principe rationnel de l'univers.
D'autres me recherchent par l'étude des propriétés
des êtres; ils me trouvent occupé à mon travail
de purificateur.
D'autres enfin me cherchent en eux-mêmes ,
et, ne me trouvant ni dans leur corps grossier, ni dans le corps subtil,
ni dans le corps mental, ni dans le corps causal, ils s'élèvent
jusqu'à la perception de leur âme éternelle, et ils
découvrent que cette âme, c'est moi-même.
Ceux-là seuls sont des Délivrés.
JÉSUS
J'étais là lorsque mon Père a
semé dans la plaine du Néant les germes du monde.
Dès ce jour j'ai connu ceux qui devaient
devenir les miens. Je les ai suivis, je les ai secourus.
Je n'ai rien tué de ce que mon Père
avait mis en eux ; avec un soin patient j'ai changé leur orgueil
en indulgence, leur colère en douceur, leur envie en compassion,
leur cupidité en amour, leur paresse en travail, leur gourmandise
en pénitence, leur luxure en pureté.
J'ai rendu leur mémoire limpide, leur jugement
net, leur volonté sereine.
Je me suis donné à chacun dans la
mesure où chacun pouvait me recevoir; et, en m'accueillant,
ils ont accueilli mon Père.
Je les ai affranchis peu à peu des tyrans,
des lois et des rites.
De la sorte, je me suis fait petit pour ces petits
; ils ne me craignent point; ce sont mes familiers. Ce dont ils ont besoin,
je le demande pour eux à mon Père, qui nous le donne aussitôt.
Et mes amis vont, par les routes de tout ce vaste univers, dans la liberté
joyeuse de l'Amour; et l'Absolu, Dieu, l'Inconce-
vable est avec eux ; l'Esprit réside dans leur
corps et dans leur âme, sans limites, sans mesure, parce qu'ils
m'ont aimé pardessus tout.
Telle est ma voie , ô sombre Yogi. Telle est
la route que tu prendras un jour quand tu auras épuisé la
coupe de ton orgueil. Mais d'abord, continue ton chemin, épuise
les conséquences de ton vouloir.
Et aux premiers rayons du soleil levant, parmi l'éveil
des oiseaux, le babil des singes et l'éclatante fanfare des éléphants
au bord du lac, JÉSUS s'en retourna vers le Nord, vers les neiges
éternelles ; et Shiva prit son repos,assis dans la posture du lotus,
au creux d'un arbre habité par les guêpes.
CETTE PLAQUETTE
A ÉTÉ REÉDITÉE
PAR
LES AMITIÉS SPIRITUELLES.
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