La Personnalité de Jésus
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L'univers est formé de couches concentriques et de plus en plus subtiles.   La matière physique n'est que la réalisation dernière, l'enveloppe superficielle; en se plaçant au point de vue des sens, on ne peut donc voir que la réfraction extérieure des choses, non leur essence qui est esprit.   La Vérité est Une, mais lorsque l'Unité descend au sein de la Multiplicité, elle s'y manifeste sous mille formes diverses qui en altèrent et en déforment l'aspect primordial; pour remonter à celui-ci, il faut donc quitter les créatures, cesser de les écouter, pour entendre exclusivement la voix de Celui qui est Unité et Amour.

Dans les premières phases de leur évolution, les êtres ne perçoivent que quelques lueurs instinctives ou appels de l'instinct qu'ils cherchent à satisfaire.   Ce n'est que bien plus tard qu'ils commencent à avoir la notion du vrai et du faux et que, progressivement, s'éveille leur curiosité de connaître.   C'est la période mi-instinctive mi-intellectuelle qui durera longtemps encore.   Peu à peu, par l'action du Verbe qui est " la Lumière qui illumine tout homme venant dans le monde ", le désir d'une synthèse, du Vrai total, naît dans l'âme.

L'homme cherche alors activement ce Vrai qui le tourmente; il en entreprend d'abord la conquête par les voies intellectuelles lesquelles finissent par le décevoir.   II se livre à de laborieuses études; il construit et reconstruit des raisonnements qu'il faut reprendre à nouveau, chaque fois qu'ils ont été ébranlés en présence d'un contradicteur ou par l'action destructive du doute.   De plus, à la moindre épreuve, il s'aperçoit que ses beaux syllogismes sont défaillants et qu'en somme, la conviction théorique sert de peu dans la conduite de la vie et pour la réforme du caractère.

Après avoir éprouvé l'insuffisance des voies spéculatives, l'étudiant dont la soif de vérité est ardente, se tourne vers l'expérimentation.   S'il fait de l'ésotérisme, de l'occultisme, de l'entraînement, sans doute un coin du voile se soulèvera pour lui.   Il saisira quelques certitudes, mais dans une si petite proportion que son âme inassouvie, déçue à nouveau, revenue de tout, se tournera enfin du côté de la réalisation intérieure, la seule route qui doive aboutir.   L'occultiste devient un mystique.   II prend sa croix et, décidément, d'un pas ferme et qui se raffermit de jour en jour, il suit Jésus sur le chemin royal de l'abnégation.

Quelle ivresse l'attend s'il persévère, s'il ne se laisse pas rebuter par les âpres escalades du " sentier " ni détourner par l'éclat trompeur des fleurs périssables rencontrées au passage ! Les avenues de l'Infini s'illuminent alors devant ses yeux éblouis.   L'aspect du Cosmos change progressivement pour lui, car c'est par le dedans que toute chose commence à se montrer maintenant.   Les mystères qui lui semblaient le plus indéchiffrables se simplifient à ses regards renouvelés; il perçoit la vraie Lumière : son coeur purifié de tout désir et son mental affranchi de toute illusion sont devenus perméables à ses vibrations.

C'est à de tels hommes, aux saint Paul, aux Jean de la Croix, aux Jacob Boehm, aux martyrs et aux héros de la foi qu'il faut demander de nous renseigner sur la personne de Jésus et non pas aux érudits et aux philologues qui n'ont vu qu'un reflet extérieur.

Pour le mystique digne de ce nom, tout est vivant; il n'y a plus d'abstraction; la figure du Christ se révèle sous son vrai jour : l'âme éternelle des choses est Amour et cet Amour vit; Il n'est pas un abstrait impersonnel.   C'est par amour que le Père s'est penché sur le non-être pour lui donner l'existence : le Christ est le Père faisant ce geste qui relie le Relatif à l'Absolu; comme il le relie dans le plan universel, Il l'a aussi relié historiquement, pour notre planète, par Son incarnation d'il y a deux mille ans.   Il fallait, en effet, qu'une voie fût ouverte pour rendre possible aux créatures terrestres le passage du fini à l'Infini, de la matière à l'Esprit, du monde à Dieu.

Ceux des spiritualistes qui pensent que la matière n'avait pas besoin de cette intervention divine spéciale sont, qu'ils se l'avouent ou non, plus ou moins panthéistes (1), et professent une nature éternelle au même titre que Dieu.   Les christiques croient, au contraire, que la Nature correspond au principe d'inertie, au Non-être qui est seulement capable de devenir et qui est, en fait, appelé à l'existence par un don gratuit, par un sacrifice libre de l'Etre.   Or, comme rien n'est simple symbole, comme tout est réel et vivant, il fallait que ce sacrifice, qui a lieu dans le plan spirituel, se matérialisât, se manifestât dans le plan sensible.   Sa " réalisation " pour notre globe, c'est Jésus mort sur la Croix.   Il a été ainsi le Médiateur et le Modèle pour tous, en vue du salut.   Il a ouvert les voies de l'Invisible Réalité.   A Sa suite et par Son intermédiaire, les créatures vont être capables, également, de mourir à elles-mêmes pour renaître dans la liberté avec Jésus.   Elles vont pouvoir atteindre le Père en vue de qui elles sont créées, que " personne n'a jamais vu, mais que le Fils unique qui est dans le sein du Père, a fait connaître. " (Jean I, 18).

Certes cet avènement du Fils de Dieu est, dans l'état actuel de notre évolution, un insondable mystère; il dépasse la raison humaine.   Mais quel est le fait autour de nous qui, bien considéré, ne dépasse pas la raison ?   Notre propre existence n'est-elle pas le plus grand des mystères, puisqu'elle nous est incompréhensible à nous-mêmes et que nous ne savons ni d'où nous venons ni où nous allons ni ce qu'essentiellement nous sommes ?   Et ainsi de l'existence de toute chose.

Analysé jusqu'au bout, le phénomène le plus simple en apparence devient un insoluble rébus.   Un objet lourd tombe et le savant m'explique qu'il a obéi à la gravitation terrestre; mais pourquoi la terre l'attire-t-elle et quelle est la cause intime de cette énigmatique gravitation ?   Quand même vous arriveriez à me donner un semblant d'explication, vous ne pourriez, en tout cas, justifier à mes yeux l'existence de ces deux êtres qui s'attirent.

Tout est miracle autour de nous et en nous, si, par ce mot, il faut entendre l'intervention d'En Haut, car le moindre fait ne peut s'expliquer sans ce divin concours.

" Qu'est-ce que la vérité ? " répondit Pilate à Jésus qui lui disait être venu dans le monde pour rendre témoignage à la vérité.   Telle est bien l'éternelle objection de la matière en face de l'Esprit : " Puisque nous ne pouvons pas saisir le Vrai, c'est qu'il n'existe pas ! " Tel paraît être aussi le dernier mot de la philosophie humaine : " Inconnaissable " !   Après quarante ans de méditations suivies, Kant, un des plus grands cerveaux de l'Europe du XVIIIe siècle, a établi, dans sa " Critique de la raison pure " que, par la spéculation théorique, il est impossible d'atteindre la réalité.

Heureusement que, poursuivant le cours de ses réflexions persévérantes, et ayant constaté l'impuissance, pour l'intelligence, de saisir autre chose que des apparences, il a toutefois reconstitué la certitude au moyen de " la raison pratique ", de la loi du devoir, c'est-à-dire de la vie intérieure, qui lui a semblé seule capable de conduire l'homme jusqu'au " noumène " ou jusqu'à la réalité en soi.

Voilà la conclusion d'une existence de quatre-vingts ans, tout entière consacrée à la philosophie.   Elle donne pleinement raison à la manière de procéder du mystique chrétien.   Sachant d'instinct, pour ainsi dire, que le raisonnement ne conduit pas au Vrai supérieur, il ne perd pas de temps dans les spéculations et va droit au but.   Il tâche de réaliser jusqu'à sa limite extrême " cette loi du devoir " dont a parlé Kant, en la poussant jusqu'au service désintéressé des autres, jusqu'au sacrifice et au don total de soi.

Il s'identifie ainsi à Jésus l'Agneau immolé, et, comme le Christ synthétise le mystère universel, celui-ci s'éclairera bientôt à ses yeux.   Il pourra dire avec l'apôtre : " Ce n'est plus moi qui vis, c'est Jésus qui vit en moi. "

Oui Jésus vit en réalité et non en symbole dans l'âme de chacun de Ses disciples.   C'est pourquoi Il est appelé " le Fils unique de Dieu ".   Cette Unité vivante est ce qui distingue le christianisme des doctrines dans lesquelles on vénère divers dieux et divers " fils de Dieu ".   Il n'y en a qu'Un dans le plan central des choses : c'est Sa vie même qu'Il infuse à ceux qui veulent Le suivre.   C'est Lui qui souffre dans l'opprimé silencieux, dans la victime résignée et dans le martyr qu'on torture.   C'est Lui qui parle par la bouche de l'apôtre, qui combat avec le bon soldat, qui Se penche sur les lits des malades et dépose l'aumône dans la main des malheureux.   Toute oeuvre pie est faite par Lui, tout sentiment élevé vient de Lui, ainsi que toute inspiration salutaire et toute pensée droite.   Ceux qui semblent accomplir le bien ne sont, en réalité, que Ses collaborateurs, les humbles canaux par lesquels coule Sa grâce et se communique Son amour.   L'initiative première ne vient pas d'eux-mêmes et c'est pourquoi aucun mérite ne leur est dû dont ils puissent se prévaloir.   Toutefois, pour avoir apporté le concours de leur modeste bonne volonté, et avoir ouvert leur coeur au don d'En Haut, Jésus les recevra dans Son royaume et Se révélera à eux.   " Ils seront consommés dans l'Unité ".

Et c'est en vue de cette Unité sublime qu'Il a effectivement pris un corps de chair, il y a deux mille ans, et qu' " Il a habité parmi nous ".

Emile Catzeflis