Vous êtes sur le site : livres-mystiques.com ©

 

 SPIRITUALISME   ET  MATÉRIALISME
par Émile Catzeflis


 La terrible secousse que l'humanité vient d'éprouver, le grand nombre de deuils et les bouleversements occasionnés par la guerre, les immenses sacrifices qu'elle a exigés, ont tourné les regards de plusieurs, auparavant assoupis dans une froide indifférence, vers le grand problème de la destinée. Ils se sont demandé si tout cela n'a pas été souffert en vain; si la vie humaine a un sens, une conti-nuité; autrement dit, si l'univers est gouverné par une Intelligence ou s'il se débat au hasard, sous l'étreinte d'une aveugle fatalité! 

 Les affirmations de certains savants matérialistes continuent de troubler bien des âmes, sans pourtant les satisfaire. Elles restent froissées dans leur instinct le plus profond et livrées aux angoisses du doute. C'est pour ces âmes tourmentées qu'ont été écrites les pages qui suivent, dans le but modeste de leur suggérer quelques idées autour des grandes questions abordées, et que nous ne faisons qu'effleurer, leur développement ne pouvant entrer dans un cadre aussi restreint. 

 La première question que se pose l'intelligence en présence de l'univers, c'est de savoir s'il n'est constitué que de phénomènes qui se succèdent sans but et sans raison ou s'il renferme une harmonie intrinsèque, s'il y a une synthèse qui en expliquerait tous les rouages. 

 Un phénomène ne peut pas se produire dans le néant. Le phénoménisme absolu, prétendant qu'il n'y a pas d'être stable et éternel, qu'il n'y a que des faits qui se succèdent indéfiniment, nous paraît donc absurde. Un fait n'existe que par rapport à un être; il ne peut se produire que si l'être est déjà : il suppose donc l'existence de l'être. 

 Mais l'Etre, ce mot étant pris dans le sens le plus universel, ne peut pas avoir commencé d'être. Où, comment et par quelle cause aurait-il été engendré? Le néant n'est rien, il ne peut donc donner naissance à quoi que ce soit. Puisque l'être existe, c'est qu'il est de toute éternité. S'il est éternel, c'est que son existence est nécessaire, absolue et non relative. On ne peut pas dire de lui sans contradic-tion : « il aurait pu ne pas être », vu que cette conception de sa non-existence ne peut avoir lieu que s'il existe déjà. Dans l'hypothèse du néant, rien ne serait et aucune conception ne pourrait se produire. 

 Donc l'existence de l'Etre est éternelle, absolue, nécessaire; celle des « êtres » pris en particulier est relative. 

 Là-dessus les déterministes réfléchis sont certainement d'accord avec leurs adversaires : ils ne nient pas et ne peuvent pas nier l'Etre, principe de tout; seulement ils le diminuent en le faisant consister, sinon dans la matière tangible, du moins dans un éther, une énergie qui serait l'origine de la matière et de même essence qu'elle. Pour eux, cette énergie universelle est mécanique et aveugle, c'est-à-dire inconsciente et privée de libre arbitre. Au contraire, le fond des doctrines spiritualistes  consiste à soutenir que le Principe premier n'est pas seulement intelligent et libre, mais qu'Il est l'Entendement et la Liberté mêmes, puisqu'Il est essentiellement l'Esprit. 

 Tout le problème se ramène donc à examiner si les attributs de liberté et de conscience doivent nécessairement ou ne doivent pas caractériser ce principe de toutes choses, dont l'existence est mise hors de doute, tant par les spiritualistes que par les autres. C'est ce que nous allons tâcher de rechercher impartialement. 
 
 

Ier. - Attribut de liberté 
 

 Il est certain que le principe universel, qu'Il soit spirituel ou matériel, est cause première de toutes choses. Or l'idée de cause première implique celle de liberté. Ce qui obéit mécaniquement, comme la matière, est forcément un effet qui suit l'impulsion reçue et suppose un être ou une action antérieure, cause de l'impulsion. Cette cause ne saurait, elle-même, être assujettie à quoi que ce fût, car, dans ce cas, elle ne serait plus la « cause première », mais un effet dont la cause serait à trouver. 

 Les matérialistes voudront peut-être éluder cette conclusion, en prétendant que la notion de cause est une illusion née en nous du spectacle de la succession des faits. « Nous appelons cause, diront-ils, un phénomène qui en précède un autre. » Mais cela ne résout point la difficulté : en remontant de phénomène en phénomène, il faut bien arriver à un être stable, le premier phénomène, comme nous l'avons dit, n'ayant pas pu se produire dans le néant. Ceci nous conduit à remonter forcément vers une cause première. 

 Et si l'on nous demande : quelle est donc la cause de la cause première? nous répondrons qu'une telle question est foncièrement illogique : la nécessité d'une cause s'impose tant qu'il s'agit d'un être ou d'un phénomène que l'on est obligé de considérer comme un effet, telle l'énergie matérielle inconsciente et mécanique, obéissant évidemment à quelque chose de supérieur à elle. Ce besoin ne s'impose plus lorsqu'il s'agit de l'Etre premier, absolu et infini et qui, étant l'entendement et la liberté suprêmes, est cause de tout, y compris l'idée elle-même de la nécessité causale. En d'autres termes, la cause première doit consister en un être essentiellement conscient et libre et ne peut pas se confondre avec une force aveugle et enchaînée, de telle sorte que vous ne puissiez pas lui opposer la question : quelle est donc sa propre cause? 

 L'Etre se pose antérieurement à toute conception, à tout être donné, à toute force, à toute idée, et, par conséquent, antérieurement à toute possibilité d'une pareille interrogation logique, car la logique n'existe que dans l'Etre et non dans le néant ni dans une force inconsciente. 

 L'idée même du néant n'est possible que si l'Etre existe. Selon l'analyse très profonde de Bergson, dans son livre de l'Évolution créatrice, « l'idée du néant est une pseudo-idée; elle correspond toujours, non pas au néant, mais à l'être ». En effet, quand nous disons : nous sommes allé à tel endroit et nous n'y avons rien trouvé, nous affirmons, par le fait même, l'existence de choses que nous aurions pu trouver à cet endroit, mais qui n'y étaient pas, lorsque nous nous y sommes rendu; voilà tout. Le néant est impossible à concevoir; c'est simplement l'affirmation de l'absence de l'être, d'où il suit qu'en posant le non-être, on pose nécessairement l'être d'abord. Voilà pourquoi la question : qui a créé l'Etre? est absurde, lorsqu'il s'agit, non pas d'un être limité, mais de l'Etre infini; c'est Lui qui rend possible la dite interrogation et, par conséquent, préexiste à elle éternellement. 

 Si les monistes veulent faire consister cet être dans l'énergie matérielle, qu'ils nous expliquent comment cette soi-disant cause première de tout, est, elle-même, enchaînée? Si elle est assujettie à des lois, c'est qu'elles sont antérieures à elle, supérieures à elle. Elles ne sont donc pas dérivées de la matière et celle-ci n'est pas et ne peut pas être la cause première. 

 Les lois ne peuvent pas être supérieures ni antérieures à l'Etre, principe premier. En effet, pour qu'il y ait des lois, c'est-à-dire des rapports déterminés, il faut que l'Etre existe d'abord; autrement, où prendraient-elles leur origine? La loi est donc un effet qui ne saurait assujettir sa propre cause. Admettre le contraire, ce serait détruire toute logique. 

 Les êtres relatifs sont pourtant régis par des lois?  me direz-vous. Parfaitement, mais ces lois dictées par l'Absolu, sont précisément antérieures et extérieures à ces êtres. Elles peuvent donc les assujettir. Il serait illogique de penser que l'Absolu lui-même est gouverné par des lois qui ne peuvent que provenir librement de Lui. 

 Pour tourner la difficulté, on nous dira, peut être, que toutes les lois de la matière peuvent être ramenées à une loi unique, qui serait en somme la qualité éternelle, l'attribut inséparable de la matière, lequel ne lui serait ni anté-rieur, ni postérieur, mais coéternel, et pourrait ainsi la dominer. Nous répondrons à cela que, si la qualité d'un organisme ou d'un objet déterminé peut l'assujettir, c'est qu'elle lui est imposée du dehors; elle lui est donnée avec la vie même; elle ne dérive pas de lui. Ce qui est vrai d'un organisme limité ne peut plus s'appliquer quand il s'agit de l'Etre en soi de qui tout découle. Ici l'attribut ne peut pas subjuguer l'Etre, car il ne peut lui être imposé du dehors, il ne peut, au contraire, que dériver de Lui. 

 Un Etre, principe de tout, cause de tout, source d'où tout jaillit, force d'où tout dérive et qui, cependant, serait enchaîné méca-niquement, c'est ce que nul n'arrivera à comprendre. 

 Ainsi le Principe premier, par définition même, possède la liberté totale, absolue. Il ne peut, par suite, être confondu avec l'énergie matérielle. De plus, Il est incréé, donc éternel et infini. On ne comprendrait pas, en effet, un être qui serait éternel, c'est-à-dire infini dans le sens de la durée et qui serait limité sous d'autres rapports, sous celui de la puissance et de l'étendue par exemple. Cet être sera donc infini à tous points de vue, dans la pleine acception du mot. 

 D'ailleurs l'idée de l'Infini ne s'impose-t-elle pas à toute intelligence méditative? Ici, je ne saurais mieux faire que de citer le beau passage suivant, tiré du discours de réception du grand Pasteur à l'Académie française, prononcé par lui le 8 décembre 1882.  C'était. cependant, quelqu'un qui avait pénétré bien avant dans les secrets de la nature physique, ce qui ne l'a pas empêché de s'apercevoir qu'elle est loin de représenter le tout de la réalité. 
 «  Qu'y a-t-il au delà? s'est écrié Pasteur. L'esprit humain, poussé par une force invincible, ne cessera jamais de se demander : Qu'y a-t il au delà? Veut-il s'arrêter soit dans le temps, soit dans l'espace? Comme ce point où il s'arrête n'est qu'une grandeur finie, plus grande seulement que toutes celles qui l'ont précédée, à peine commence-t-il à l'envisager que revient l'implacable question. Il ne sert de répondre : au delà sont des espaces, des temps ou des grandeurs sans limites. Nul ne comprend ces paroles. Celui qui proclame l'existence de l'infini, et personne