1857

Le premier prêtre de Don Bosco

 

 

En 1847, les deux Oratoires de Saint François de Sales et de Saint-Louis de Gonzague recevaient, tous les dimanches, quinze cents enfants qui venaient assister aux offices et prendre leurs ébats. Mais ils ne pouvaient pas tout recueillir, et l'on rencontrait encore, dans la ville et les environs, de nombreux gamins qui, réunis en bandes, vagabondaient d'une façon déplorable.

Un dimanche, le capitaine d'une de ces bandes constate la disparition d'un de ses hommes.

— Où est allé un tel ?

— Il est allé à l'Oratoire de Don Bosco.

— L'Oratoire de Don Bosco ! Qu’est-ce que cela ? Qu'y fait-on ?

— On y va pour courir, jouer, sauter, s'amuser...

— Mais c'est notre affaire : où est-ce donc ?

— Au Valdocco.

— Allons voir.

Le jeune capitaine, à la tête de sa bande, arrive à l'Oratoire, mais il trouve porte close : on était à l'église.

Un chef ne se laisse pas arrêter par une aussi petite difficulté. Notre gaillard grimpe sur le mur et saute dans la cour. Il était en train de l'explorer, lorsqu'on l'aperçoit, et on le conduit à l'église.

À ce moment, l'abbé Borel parlait des agneaux et des loups, c'est-à-dire du danger qu'il y a, pour les enfants sages, de trouver sur leur chemin des compagnons corrompus. Il conclut en disant qu'à l'Oratoire on était à l'abri, et que si, d'aventure, un loup y montrait le museau, de bons chiens lui réservaient un accueil peu encourageant.

La mission du prêtre, présentée au jeune auditoire sous cette forme pittoresque, frappa le nouveau venu ; aussi voulut-il prendre part au reste de la fête. On entonne les litanies, et il chante à gorge déployée, tout heureux de faire entendre sa voix, d'ailleurs fort jolie.

Au sortir de l'église, il demandé à voir Don Bosco, qu'il trouve entouré d'une foule d'enfants.

Don Bosco lui fait un accueil particulièrement affectueux ; il l'invite à jouer ; le fait chanter, loue sa belle voix, et finalement il s'engage à lui apprendre, s'il le veut, la musique et une foule d'autres choses.

Puis, – remarquons ce détail – il lui glisse à l'oreille un petit mot, un seul, le mot magique, et ce fût fait : l'enfant était gagné pour toujours.

 

À dater de ce jour, il vint régulièrement à l'Oratoire ; et, après avoir reçu, d'un prêtre à qui Don Bosco l'avait confié, une solide instruction religieuse, il eut le bonheur de faire sa première communion.

Mais l'enfant ne trouvait, dans sa famille, aucun encouragement au bien. Loin de là, maltraité par d'indignes parents, qui lui faisaient souffrir la faim, il menait la plus triste existence.

Don Bosco le consolait, le soutenait, et, voyant les choses empirer, il lui avait offert un asile, s'il venait à courir de plus grands dangers. Un jour, l'enfant dut prendre, contre son père, la défense de l'Oratoire et de Don Bosco. Puis, comme il se déclarait prêt à retourner au Valdocco, malgré une prohibition souverainement injuste et impie, le père, irrité, lui donna un terrible soufflet.

Le pauvre petit, craignant d'autres violences, s'enfuit et courut à toutes jambes à l'Oratoire. Mais, au lieu d'y entrer, se croyant toujours poursuivi, il grimpa sur un mûrier, pour échapper au péril d'être retrouvé et ramené par son père (1).

 

Il s'était à peine blotti dans le feuillage, qu'il voit, avec terreur, son père et sa mère se présenter pour le réclamer.

Ils interpellent Don Bosco qui survient :

— Rendez-nous notre fils.

— Votre fils n'est pas ici.

— Et cependant il doit y être !

— Y fût-il, vous n'auriez pas le droit de vous introduire ainsi dans la maison d'autrui.

— Eh bien ! J’irai à la Questure (chez le commissaire de police) dit le père furieux, et j'arracherai mon enfant aux griffes des prêtres.

— À la Questure ! Moi aussi, j'irai, réplique Don Bosco, et je saurai révéler vos hauts faits. S'il y a encore des lois et des tribunaux, on vous traitera comme vous le méritez.

Il faut croire que ces dignes parents n'avaient pas la conscience bien nette. Devant cette attitude énergique, ils battirent en retraite, et oncques depuis n'en ouït parler.

Après le départ de ces importuns visiteurs, Don Bosco, à qui l'on avait signalé la présence de l'enfant, se dirige vers le mûrier. Il appelle le petit fugitif, l'invitant à descendre. Pas de réponse.

Don Bosco répète plus fort :

— Descends, cher petit ; ils sont partis, tu n'as plus rien à craindre.

Toujours même silence. À la clarté de là lune, on l'aperçoit immobile entre les branches. Un malheur serait-il arrivé ?

Don Bosco, en proie à une terrible inquiétude, se fait apporter une échelle. Il parvient jusqu'à l'enfant qu'il trouve comme inanimé.

Avec les plus tendres précautions il le touche, le secoue, l'appelle. À la fin, le pauvre petit revient à lui ; mais, croyant toujours être entre les mains brutales qui l'avaient maltraité, il se met à crier et à se débattre avec une telle fureur, qu'il faillit tomber et entraîner Don Bosco dans sa chute.

Il fallut bien du temps et des caresses pour calmer ce pauvre affolé. Don Bosco parvint cependant à le faire descendre de cet arbre, qui fut réellement, pour lui, comme l'arbre de la vie.

On le conduisit à la maison, et la bonne maman Marguerite, qui avait assisté, tout émue, à cette scène, s'empressa de le réchauffer, et de le réconforter par une triomphante soupe.

 

À partir de ce moment, l'enfant eut une maison : l'Oratoire ; et un père bien-aimé : Don Bosco.

Il apprit d'abord la reliure. Mais Don Bosco, reconnaissant, chez lui, des aptitudes particulières, le destina aux études. Il se fit lui-même son professeur, et lui enseigna le latin et même le piano. Ce jeune homme avait un goût prononcé pour la musique ; aussi devint-il un organiste remarquable, et il ne tarda pas à tenir le premier rôle dans toutes les fêtes musicales.

Mais ce qui le distinguait avant tout, c'était une piété vive et ardente. Il avait été transformé par les délicatesses, inconnues pour lui, de l'amour !

La vocation ecclésiastique se manifesta avec une force irrésistible. Le 2 février 1851, il revêtit la soutane, et en 1857, après d'excellentes études, il fut élevé à la dignité sacerdotale.

C'est le premier prêtre sorti des enfants de D. Bosco.

Il s'est voué au ministère sacré parmi le peuple, et occupe, aujourd'hui, un rang important dans le clergé turinais.

Suscitans a terra inopem... ut collocet eum cum principibus populi sui.

 

 

(1) Ce mûrier se voit encore à l'Oratoire, dans la cour des artisans (petite division). Il est entre le chœur de l'église de Notre-Dame Auxiliatrice, et la grande porte de la chapelle primitive, dédiée à Saint-François de Sales. On le conserve avec grand soin, bien qu'il gêne les jeux des enfants ; et le héros de cette histoire ne manque pas de venir, de temps à autre, lui faire une visite d'ami.