PSAUME XLVI
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DISCOURS SUR LE PSAUME XLVI

SERMON AU PEUPLE.  

L’ASCENSION DU CHRIST.

     

Les fils de Coré ou les chrétiens doivent imiter la simplicité des enfants, en éviter l’irréflexion. Ils doivent chanter ce roi des Juifs et de tous les peuples, qui s’élève au milieu des jubilations, au bruit des trompettes, mais le chanter avec intelligence, ou plutôt avec la foi qui est la lumière du coeur. Il s’élève au ciel, d’où nous devons croire qu’il viendra pour le jugement. Il est assis à la droite de Dieu et veut s’asseoir dans nos coeurs. Pour cela il n’est pas nécessaire d’être enfant d’Abraham, il faut avoir la foi du centenier et éviter l’orgueil des Juifs.

 

 

1. Le Seigneur notre Dieu emploie dans les livres sacrés des saintes Ecritures des moyens nombreux et variés pour alimenter cette foi dans laquelle nous vivons et qui nous vivifie, il en multiplie les figures et les expressions, et néanmoins il ne prêche qu’une même foi. C’est un même et unique sujet qui revient sous des symboles différents, afin d’éviter ainsi l’ennui et d’affermir en nous l’unité de foi par l’accord de ces symboles. Aussi, à propos du psaume que nous venons d’entendre et que nous avons chanté nous-mêmes, vous dirons-nous ce que vous connaissez déjà; et néanmoins j’espère, avec le secours de Dieu, vous causer quelque plaisir en vous faisant ruminer en quelque sorte ce que vous avez vu çà et là. Cette expression ruminer désigne les animaux purs, et Dieu a voulu nous montrer par là que tout homme qui écoute sa parole doit la mettre dans son coeur, de (497) manière à ne pas négliger d’y revenir par la pensée: écouter alors, ce serait manger, repasser dans sa mémoire ce qu’il a entendu; et savourer ce plaisir, ce serait ruminer. La variété du langage reporte donc plus agréablement notre pensée sur les vérités que nous savons, et nous les fait écouter plus volontiers; le langage seul est varié, et cette variété renouvelle pour nous une antique vérité.

2. Voici le titre du psaume: « Pour la fin, psaume de David, pour les fils de Coré 1 ». D’autres psaumes encore sont intitulés : Pour les fils de Coré, et nous indiquent un consolant mystère, comme ils nous laissent deviner un grand symbole : c’est nous-mêmes en effet qu’il faut reconnaître dans ces psaumes; ce titre désigne quiconque les lit et les entend, c’est un miroir qui nous montre ce que nous somes. Ces enfants de Coré, qui sont-ils? Il y eut un homme du nom de Coré 2, je sais qu’un homme s’appelait ainsi : toutefois, quand nous lisons le psaume et que la parole divine s’adresse à certains hommes que l’on ne saurait regarder comme les fils de celui que l’on appelait Coré, la pensée a recours à un sens mystérieux et recherche la signification de Coré. Or, ce mot hébreu a été traduit et interprété en grec et en latin; et nous avons le sens de beaucoup de noms hébreux. Nous cherchons donc et nous trouvons que Coré signifie Chauve. Voilà que votre attention redouble. Cette expression: Enfants de Coré, vous paraissait bien obscure; mais: Enfants du Chauve, ne l’est-elle pas davantage? Quels sont ces fils du Chauve? Sont-ils fils de l’Epoux? Car l’Epoux a été crucifié à l’endroit Chauve ou Calvaire. Relisez dans l’Evangile le lieu où le Seigneur fut mis à la croix, et vous trouverez qu’il fut crucifié au Calvaire 3. Dès lors, ceux qui tournent sa croix en dérision doivent être dévorés par les démons comme par des bêtes farouches. Tel est en effet le sens prophétique d’un passage de l’Ecriture. Un jour que le prophète Elisée, cet homme de Dieu, gravissait une montagne, des enfants le raillaient en criant derrière lui : « Monte, chauve, monte, chauve 4 » ; moins par cruauté que pour figurer l’avenir, il les fit dévorer par des ours qui sortirent de la forêt 5. Si ces enfants n’eussent pas été

 

1. Ps. XLVI, 1.— 2. Num, XVI, 1.— 3. Matt. XXVII, 33.— 4. IV Rois, II, 23.—  5. Id. 24.

 

dévorés de la sorte, vivraient-ils encore? Eux qui sont nés mortels, n’eussent-ils pu succomber à quelque fièvre? Toutefois ils sont devenus pour la postérité un terrible symbole. Que nul ne tourne la croix en dérision : les Juifs ont été livrés à la puissance et aux morsures des démons. Car, en crucifiant le Christ au Calvaire et en l’élevant en croix, ils disaient à leur tour comme ces enfants, et sans plus comprendre le sens de leurs paroles : Monte, chauve. Qu’est-ce à dire: « Monte? » Crucifiez-le, crucifiez-le 1. Toutefois, on nous propose dans l’enfance un modèle d’humilité à copier et un modèle d’irréflexion à éviter. Le Seigneur lui-même propose l’enfance à ses disciples comme un modèle d’humilité, quand il appelle à lui des enfants, et quand il répond à ceux qui les écartaient de lui : «Laissez ce venir à moi les petits enfants, car le royaume ce de Dieu appartient à ceux qui leur ressemblent 2 ». L’Apôtre à son tour nous montre dans l’enfance un modèle d’irréflexion qu’il faut éviter. « Ne soyez point sans prudence comme des enfants ». Puis il les propose à notre imitation : «Soyez comme eux sans  malice, ayez la prudence des hommes forts 3 ». Ce psaume: « Pour les fils de Coré », est donc pour les chrétiens. Ecoutons-le comme les fils de cet Epoux que des enfants sans réflexion crucifièrent au Calvaire. Ils ont mérité d’être dévorés par les bêtes féroces, et nous d’être couronnés par les anges. Car nous reconnaissons, sans en rougir, l’humilité de Notre-Seigneur. Nous ne rougissons pas de celui qui a été mystérieusement appelé chauve, à cause du Calvaire. C’est au nom de cette même croix sur laquelle on l’insultait, qu’il n’a pas voulu que notre front demeurât chauve, puisqu’il l’a marqué de ce signe sacré. Enfin, pour mieux comprendre que toutes ces paroles s’adressent à nous, écoutez-les.

3. « Peuples, battez des mains ». Le peuple juif était-il tous les peuples? Mais une partie d’Israël est tombée dans un tel aveuglement, qu’ils criaient comme des enfants : «Chauve, ce chauve 5 », et que le Seigneur fut ainsi crucifié à l’endroit du Calvaire 6, afin que son sang répandu rachetât la nation, et que s’accomplît la parole de saint Paul: « Une ce partie d’Israël est tombée dans l’aveuglement

 

1. Luc, XXIII, 21 . — 2. Matt. XIX, 14. — 3. I Cor. XIV, 20. — 4. Ps. XLVI, 2. — 5. IV Roi, II, 23. — 6. Matt. XXVII, 33.

 

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jusqu’à ce que la plénitude des nations fût entrée 1». Qu’ils l’insultent donc, ces fous, ces stupides, ces insensés, et qu’ils disent: « Chauve, chauve »; pour vous, rachetés par son sang qui a été répandu au Calvaire, « Peuples, battez des mains », applaudissez à la grâce de Dieu qui est allée jusqu’à vous. « Applaudissez ». Qu’est-ce à dire: « Applaudissez? » Réjouissez-vous. Mais pourquoi « des mains?» c’est-à-dire par de bonnes oeuvres. Que votre joie n’éclate pas dans vos paroles tandis que vos mains seraient oisives. Si vous vous réjouissez, « battez des mains ». Qu’il voie les mains des nations, celui qui a daigné leur départir cette joie. Que signifient les mains des nations? Les oeuvres de ceux qui font le bien. « Peuples, battez des mains, élevez jusqu’à Dieu les chants de votre allégresse ». Aux mains unissez la voix. Bénir Dieu de la voix seulement serait une bénédiction imparfaite, puisque les mains seraient désoeuvrées; l’applaudir des mains serait encore imparfait, la langue serait muette; que les mains s’unissent à la voix; que celle-ci parle, que celles-là travaillent, « Elevez jusqu’à Dieu vos chants d’allégresse ».

4. « Car le Seigneur est le Très-Haut, le Dieu terrible ». Il est le Très-Haut celui qui est descendu sur la terre pour être tourné en dérision, et qui est devenu terrible en montant au ciel. « C’est legrand roi qui domine la terre 2 ». Non-seulement les Juifs, bien qu’il soit aussi leur roi ; c’est delà en effet que sont venus les Apôtres qui ont embrassé la foi, et ces milliers d’hommes qui ont vendu leurs biens pour en déposer le prix aux pieds des Apôtres 3. Ainsi se vérifia le titre que Pilate avait mis sur la croix : Roi des Juifs 4. Car il est leur Roi en effet. « Peuples, battez des mains, parce que le Seigneur est le Dieu de toute la terre ». Il ne lui suffit pas de dominer une seule nation, car il n’a donné un si grand prix que pour racheter le monde entier. « C’est le grand Roi qui domine la terre».

5. « Il nous a soumis tous les peuples et a jeté les nations sous nos pieds 5 ». Quelles nations, et à qui les a-t-il soumises? Quels sont les interlocuteurs? des Juifs peut-être ? Cela est juste à l’égard des Apôtres, à l’égard des saints. C’est à eux que Dieu a soumis les peuples et les nations, de sorte qu’ils sont en

 

1.  Rom. XI, 25.— 2.  Ps. XLVI, 3.— 3. Act. IV, 34.— 4. Matt. XXVII, 37. — 5. Ps. XLVI, 4.

 

honneur chez tous les peuples, ces hommes qui ont mérité que leurs concitoyens les fissent mourir, de même que leur Dieu a été livré à la mort par ses concitoyens, et qu’il est en honneur chez les gentils; lui que les siens ont crucifié, est adoré par des étrangers, devenus les siens à cause du prix dont il les a rachetés. Car il nous a rachetés afin que nous ne fussions plus étrangers. Penses-tu dès lors que ces paroles appartiennent aux Apôtres: « Il nous a soumis les nations, il a mis les peuples à nos pieds? » Je ne sais. Mais un langage si fastueux étonnerait dans les Apôtres, qui se réjouiraient alors de voir les nations à leurs pieds, c’est-à-dire les chrétiens sous les pieds des Apôtres. Leur joie au contraire est de nous voir avec eux aux pieds de celui qui est mort pour nous. C’est en effet sous les pieds de Paul que venaient se jeter ceux qui voulaient être à Paul, et à qui il disait: Paul a-t-il donc été crucifié pour vous 1? Que signifient donc ces paroles? Comment faut-il entendre: « Il nous a soumis les nations, il a mis les peuples sous nos pieds?» Tous ceux qui appartiennent à l’héritage du Christ sont parmi les nations, et tous ceux qui n’appartiennent pas à l’héritage du Christ sont aussi disséminés parmi les peuples, et vous voyez l’Eglise du Christ, tellement élevée au nom du Christ, que tous ceux qui ne croient pas en lui sont sous les pieds des chrétiens. Combien maintenant qui, sans être chrétiens, viennent vers l’Eglise implorer son assistance, nous demandent quelque secours temporel, bien qu’ils refusent encore de régner éternellement avec nous? Si donc tous, et même ceux qui n’appartiennent pas à l’Eglise, viennent en implorer les faveurs, n’est-il pas vrai que Dieu nous a soumis tous les peuples et qu’il a mis les nations à nos pieds ? »

6. « Il nous a choisis pour son héritage; c’est la beauté de Jacob qu’il a aimée 2 ». C’est parce que Dieu a trouvé en Jacob une certaine beauté, qu’il nous a choisis en Jacob pour son héritage. Esaü et Jacob étaient deux frères, et ils se battaient dans le sein de leur mère , et ses entrailles maternelles étaient ébranlées par ce conflit; et de ces deux le plus jeune fut choisi et préféré à l’aîné; et il fut répondu: « Il y a dans votre sein deux peuples, et l’aîné servira le plus jeune 3 ». Cet aîné se rencontre chez tous les peuples,

 

1. I Cor. I, 13. — 2. Ps. XLVI, 5. — 3. Gen. XXV, 23.

 

 

comme le plus jeune se rencontre chez tous les peuples; mais le plus jeune y est dans les chrétiens véritables, dans les élus, les hommes fidèles et pieux ; l’aîné y est dans les orgueilleux, les indignes, les pécheurs obstinés, qui soutiennent leurs péchés loin de les accuser; tel fut ce peuple juif, ignorant la justice de Dieu et voulant faire valoir la sienne 1. Mais comme il est dit que « l’aîné servira le second», il devient évident que les impies sont soumis aux hommes pieux, comme les humbles dominent les superbes. Esaü naquit le premier, et Jacob le second; mais celui qui vint au inonde le second fut préféré au premier qui

vendit son droit d’aînesse par gourmandise. Voici ce qui est écrit : «Il convoita le plat de lentilles, et son frère lui dit: Si tu veux que je te le cède, vends-moi ton droit d’aînesse 2».

Celui-ci préférant l’objet de sa convoitise au droit que lui avait donné sa naissance, donna son droit d’aînesse pour manger des lentilles. Or, nous voyons que la lentille est la nourriture des Egyptiens; car elle abonde en Egypte. De là l’estime dont jouit la lentille d’Alexandrie, qui vient jusqu’en nos contrées; comme s’il ne venait point de lentilles ici. Ce fut donc l’appétit d’un mets égyptien qui lui fit perdre son droit d’aînesse. Ainsi en est-il du peuple juif, dont il est dit: « Leurs coeurs se retournaient vers l’Egypte 3», ils en convoitaient en quelque sorte les lentilles, et ils perdirent leur primauté. « Il nous a choisis pour son héritage ; c’est la beauté de Jacob qu’il a aimée ».

7. « Dieu s’élève au bruit des jubilations 4 ». Ce Dieu, c’est Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui s’élève au milieu de l’allégresse. « Le Seigneur monte au bruit de la trompette ». Il est monté; mais où, si ce n’est où nous savons? Ce fut là que les Juifs ne le suivirent point, pas même des yeux. Ils le raillèrent sur la croix 5, et ne le virent pas monter au ciel. « Le Seigneur s’élève au bruit des jubilations ». Qu’est-ce que la jubilation, sinon une joie qui admire et que les mots ne peuvent exprimer? Mais les transports de joie et d’admiration des Apôtres, en voyant monter au ciel 6 celui dont ils avaient pleuré la mort, voilà ce que des paroles ne pouvaient exprimer; ils n’avaient plus que des sons confus pour témoigner ce que des paroles ne

 

1. Rom. X, 3. — 2. Gen. XXV, 30-34. — 3. Act. VII 39.— 5. Ps. XLVI, 6. — 6. Matt. XXVII, 39. — 7. Act. I, 9.

 

pouvaient dire. Ce fut là que la trompette se fit entendre, cette voix des anges. Car il est dit:

« Elève la voix, comme la trompette 1 ». Les anges donc prêchèrent l’Ascension du Seigneur; ils virent les disciples immobiles, frappés d’étonnement, de stupeur, muets, mais tressaillant dans leurs coeurs, quand le Seigneur montait au ciel ; puis retentit la trompette ou la voix des anges: « Hommes de Gaulée, pourquoi demeurer là? Celui-là est  Jésus 2 ». Comme s’ils n’eussent point connu Jésus. Ne l’avaient-ils pas vu à l’instant même devant eux? Ne l’avaient-ils pas entendu converser avec eux? Non-seulement ils avaient vu son visage quand il était présent avec eux, mais ils avaient touché ses membres 3. Pouvaient-ils donc ignorer que ce fût là Jésus? Mais les anges leur parlaient comme à des hommes que l’admiration et la joie de l’allégresse avaient mis hors d’eux-mêmes, et leur disaient : «Celui-là est Jésus ». Comme s’ils eussent dit : Si vous croyez en lui, c’est bien là celui dont la mort sur la croix a fait chanceler vos pieds, celui dont la mort et la sépulture vous ont fait croire que vous l’aviez perdu; c’est bien là ce Jésus. Il monte en votre présence, ce et un jour il viendra du ciel de la « même manière que vous l’y avez vu monter 4 ». Son corps se dérobe à vos regards, mais Dieu ne se sépare point de vos coeurs. Voyez-le s’élever, croyez en lui bien qu’il soit absent, espérez qu’il viendra; toutefois, que sa miséricorde vous fasse sentir sa présence secrète. Car celui qui s’élève au ciel et se dérobe à vos yeux vous a fait cette promesse: « Voilà que je suis avec vous jusqu’à la consommation des siècles 5 ». C’est donc avec raison que l’Apôtre nous disait: « Le Seigneur est proche, soyez sans inquiétude 6». Le Christ est assis au haut des cieux, et les cieux sont loin de nous, et pourtant celui qui est assis là-haut est près de nous. « Le Seigneur s’élève au bruit des trompettes ». Donc vous, fils de Coré, si vous comprenez qui vous êtes, et si vous vous reconnaissez dans ce psaume, vous tressaillez de joie en vous y voyant.

8. « Chantez des hymnes à notre Dieu, chantez 7 » celui qui fut raillé comme un simple mortel, par ceux qui ne connaissaient point Dieu. « Chantez notre Dieu ». Car ce

 

1. Isaïe, LVIII, 1.— 2. Act. I, 11. — 3. Luc, XXIV, 39.— 4. Act. I, 11.— 5. Matt, XXVIII, 20. — 6. Philipp. IV, 5. — 7. Ps. XLVI, 7.

 

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n’est pas seulement un homme, il est aussi Dieu. Homme, il est fils de David 1, et Dieu, il est Seigneur de David, ayant tiré sa chair de la souche des Juifs, « qui ont pour pères les patriarches », dit l’Apôtre, « et chez qui le Christ est né selon la chair». Donc le Christ est selon la chair de la souche des Juifs. Mais quel est ce Christ qui tient aux Juifs par la chair? « Celui qui est Dieu béni dans tous les siècles 2 ». Il était donc Dieu avant la chair, Dieu dans la chair, Dieu avec la chair. Non-seulement il était Dieu avant la chair, mais Dieu avant la terre d’où la chair a été formée; et non-seulement encore avant la terre d’où la chair a été formée, mais Dieu avant le ciel qui fut créé avant la terre; Dieu avant le premier jour qui ait été fait; Dieu avant tous les anges, et ce Dieu était Christ; car ce Au commencement était le Verbe, et le « Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu; tout a été fait par lui, et rien de ce qui a été fait ne l’a été sans lui 3 ». Or, il est avant tout, celui par qui tout a été fait. « Chantez ce donc à notre Dieu, chantez ».

9. « Car Dieu est le roi de toute la terre 4 ». En effet, Dieu n’est-il point avant toute la terre? N’est-il pas le Dieu du ciel et de la terre, qui n’ont été faits que par lui? Qui pourrait dire qu’il n’est point son Dieu? Mais tous les hommes ne l’ont point reconnu pour leur Dieu; et ce Dieu connu en Judée 5 », était Dieu seulement de ces contrées où il était connu; on ne disait point encore aux fils du Chauve: « Vous tous, peuples de la terre, battez des mains ». Or, ce Dieu connu des Juifs est le Dieu de toute la terre. Il est connu de tous, parce que s’est accomplie cette parole d’Isaïe : «Ce Dieu qui est le tien et qui t’a délivré, est appelé le Dieu de toute la terre 6. Car Dieu est le Dieu de la terre entière, chantez avec intelligence ». Selon l’avis qu’il nous en donne, le Prophète nous apprend à chanter avec intelligence, et à chercher non point le son de l’oreille, mais bien la lumière du coeur. « Chantez », dit-il, ce avec intelligence ». Les Gentils, d’où vous avez été tirés pour devenir chrétiens, adoraient des dieux faits à la main, ils leur chantaient des hymnes, mais sans intelligence; s’ils eussent chanté avec intelligence, ils n’eussent pas adoré des pierres; qu’un homme raisonnable

 

1. Rom. 1, 3. — 2. Id. IX, 5. — 3. Jean, I, 1-3. — 4. Ps. XLVI, 8. — 5. Id. LXXV, 2.— 6. Isa.  LIV, 5.

 

chante une pierre sans raison, dira-t-on qu’il chante avec intelligence? Maintenant, mes frères, nos yeux ne voient pas le Dieu que nous adorons, et néanmoins nous l’adorons sans erreur. Dieu nous paraît bien plus grand quand il se dérobe à nos regards; si nous le voyions de nos yeux, nous pourrions bien le mépriser. Les Juifs ont méprisé le Christ qu’ils voyaient, les Gentils l’ont adoré sans le voir. C’est à eux qu’il a été dit: « Chantez avec intelligence. Gardez-vous de ce ressembler aux animaux sans raison, à qui ce l’intelligence fait défaut 1 ».

10. « Le Seigneur dominera tous les peuples 2 ». « Lui qui ne régnait que sur un seul  peuple, régnera », dit le Prophète, « sur toutes les nations ». Quand le Psalmiste parlait ainsi, Dieu ne régnait que sur un seul peuple; c’était une prophétie dont l’accomplissement n’était pas encore visible. Grâce à Dieu, nous voyons s’accomplir ce qui n’était qu’un germe prophétique. Dieu nous avait fait longtemps d’avance un billet qu’il acquitte à l’échéance. « Dieu régnera sur toutes les nations », c’est là une promesse. « Dieu s’assied sur son trône auguste ». Ce qui était promis alors s’accomplit maintenant, nous sommes en possession de la promesse, « Dieu est assis sur son trône auguste ». Quel est ce trône auguste? Peut-être les cieux, et ce sens est bon. Car le Christ, comme nous le savons, s’est élevé aux cieux avec cette chair clouée à la croix, et il est assis à la droite du Père 3, d’où nous attendons qu’il vienne juger les vivants et les morts 4. « Il est donc assis sur son trône auguste». Les cieux, voilà son trône saint. Veux-tu être toi-même son trône? Loin de toi de croire que tu ne le puisses; prépare-lui une place dans ton coeur: il viendra s’y asseoir avec délices. C’est lui certainement qui est la force de Dieu, la sagesse de Dieu 5. Et que dit l’Ecriture à propos de la sagesse? L’âme des justes est pour la sagesse un trône 6. Donc si ton âme est juste, la sagesse y est assise; que ton âme soit juste, et alors elle sera pour la sagesse un trône royal. En vérité, mes frères, tout homme qui vit saintement, dont les oeuvres sont pures, dont la conduite respire la charité la plus dévouée, n’est-il pas un trône où Dieu s’assied pour commander?

 

1. Ps.XXXI, 9. — 2. Id. XLVI, 9. — 3. Act. I, 2.— 4. II Tim, IV,1. — 5. I Cor. I, 24. — 6. Sag. VII.

 

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L’âme reçoit les ordres de Dieu qui siége en elle, et les transmet aux membres. Car c’est ton âme qui commande à tes membres, qui imprime le mouvement à ton pied, à ta main, à ton oeil, à ton oreille, c’est elle qui commande à tes membres comme à des serviteurs; mais elle-même obéit intérieurement au Seigneur qui demeure en elle. Elle n’a point le droit de commander à ses inférieurs, elle ne se soumet elle-même volontiers à celui qui est au-dessus d’elle. « Dieu siége sur non trône auguste ».

11. « Les princes des peuples se sont unis au Dieu d’Abraham 1». Dieu est le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac, le Dieu de Jacob 2. Tout cela est vrai, Dieu l’a dit, et les Juifs s’en sont enorgueillis, en disant: « Nous sommes les enfants d’Abraham 3 ». Ils se glorifiaient du nom de leur père, et du sang qu’ils tenaient de lui, sans en avoir la foi ; attachés à lui par le sang, ils dégénéraient par les moeurs. Que dit enfin le Seigneur aux hommes orgueilleux? « Si vous êtes les enfants d’Abraham, faites les oeuvres d’Abraham 4 ». Que dit aussi Jean à quelques-uns d’entre eux qui venaient à lui en tremblant, et qui voulaient se corriger par la pénitence? « Race de vipères ». Ils étaient alors injustes, ils étaient corrompus, ils étaient pécheurs, ils étaient impies 5; ils venaient pour recevoir le baptême de Jean; que leur dit-il ? « Race de vipères ». Ils se vantaient d’être les fils d’Abraham, et il les appelle fils de vipères. Abraham était-il donc une vipère? Mais dans leur vie dépravée ils avaient imité les démons, et ils étaient devenus les fils de ceux qu’ils imitaient par leur dépravation. « Race de vipères », leur dit-il, « qui donc vous a enseigné à fuir la colère qui s’approche? Faites de dignes fruits de pénitence, et ne dites pas en vous-mêmes nous avons Abraham pour père, comme pour vous enorgueillir du sang d’Abraham; car Dieu peut susciter de ces pierres mêmes des enfants d’Abraham 6 ». Abraham ne serait point sans postérité, quand même Dieu vous damnerait; car il a le pouvoir de damner ceux qu’il hait et de donner à Abraham les fils qu’il lui a promis. Et d’où lui donnera-t-il des fils, s’il vient à damner les Hébreux, qui sont nés de sa chair? « De ces pierres

 

1. Ps. XLVI, 10. — 2. Exod. III,6. — 3. Jean VIII, 33. — 4. Id. 39. — 5. Matt. III, 7. —  6. Id. 9.

 

mêmes », et il leur montrait les rochers du désert. Quels étaient ces rochers, sinon les Gentils qui adoraient des pierres? Comment donc étaient-ils des pierres? En adorant des pierres, ils méritaient d’être appelés des pierres, selon cette prophétie du Psalmiste : « Qu’ils deviennent semblables à ces idoles, ceux qui les font, et ceux qui se confient en elles 1 ». Toutefois Dieu a suscité de ces pierres des enfants d’Abraham; car nous tous qui adorions des pierres, nous sommes convertis au Seigneur, nous sommes devenus enfants d’Abraham, non par la voie de la chair, mais par l’imitation de sa foi. « Donc les princes des peuples se sont unis au Dieu  d’Abraham ». Et ces princes des peuples sont les princes des Gentils, non les princes d’un seul peuple; et ces chefs de tous les peuples « se sont unis au Dieu d’Abraham ».

12. Parmi ces princes était le centurion dont vous venez d’entendre parler dans l’Evangile. Car ce centurion était élevé en honneur et en puissance parmi les hommes, il avait sa place parmi les princes du peuple. Il envoya ses amis au-devant du Christ qui venait chez lui, ou plutôt il envoya ses amis au Christ qui devait passer par là, et le pria de guérir son serviteur qui était malade. Comme le Seigneur voulait y venir en personne, il lui fit dire: « Je ne suis pas digne que vous entriez ce sous mon toit, mais dites seulement une parole et mon serviteur sera guéri. Car je suis ce homme sous la puissance d’autrui, ayant sous ce moi des soldats ». Considérez l’ordre qu’il suit : il dit d’abord qu’il est sous les ordres d’un chef, et ensuite qu’il commande à. des soldats. Je suis sous la puissance d’un autre et j’en ai d’autres sous ma puissance; je suis assujéti et d’autres me sont assujétis. « Et je dis à l’un : Va, et il va; et à l’autre: Viens, et il vient; et à mon serviteur: Fais ceci, et il le fait ». Comme s’il disait: Si moi, qui dois obéir à des supérieurs, je commande à mes subalternes; vous, qui n’êtes sous la puissance d’aucun autre, ne pouvez-vous pas commander à votre créature, puisque tout a été fait par vous et rien sans vous? « Dites donc une parole », ajoute le centurion, « et mon serviteur sera guéri. Car je ne suis pas digne que vous entriez dans ma maison ». Il n’osait introduire dans sa maison le Christ qu’il avait déjà dans son coeur: son âme était

 

1. Ps. CXIII, 8.

 

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déjà le trône du Christ, et celui qui cherche les humbles y était assis. « Plein d’admiration le Christ se retourne et dit à ceux qui le suivaient : En vérité, je vous le déclare, je n’ai pas trouvé une foi aussi grande en Israël 1 ». Et d’après un autre Evangéliste qui nous raconte le même fait, le Seigneur ajoute: « C’est pourquoi je vous dis que beaucoup viendront de l’Orient et de l’Occident, et reposeront avec Abraham, Isaac et Jacob, dans le royaume des cieux 2 ». Ce centurion n’était pas du peuple d’Israël. Car dans ce peuple d’Israël des orgueilleux rejetaient Dieu de chez eux; et parmi les princes des Gentils il se trouve un homme humble qui l’appelle chez lui. Jésus admirant sa foi condamne la perfidie des Juifs. Car ils se croyaient en santé quand ils étaient dangereusement malades, et ils tuaient le médecin sans le connaître. Que leur dit-il donc pour rabattre et condamner leur orgueil? « Je vous le déclare, beaucoup viendront de l’Orient et de l’Occident », et qui n’appartiennent point à la race d’Israël: ils viendront, ceux auxquels le Psalmiste a dit : « Vous tous, ô peuples, battez des mains; et ils reposeront avec Abraham dans le royaume des cieux ». Abraham n’est pas leur père selon la chair, et néanmoins ils reposeront avec lui dans le royaume des cieux, et ils seront ses enfants. Pourquoi ses enfants? Non qu’ils soient issus de sa chair, mais parce qu’ils ont imité sa foi. « Quant aux fils de ce royaume », c’est-à-dire aux Juifs, « ils iront dans les ténèbres extérieures : c’est là qu’il y aura pleur et grincement de dents 3 ». Ceux qui sont nés d’Abraham selon la chair seront condamnés aux ténèbres extérieures, et ceux qui auront imité sa foi reposeront

 

1. Luc, VII, 6- 9. — 2. Matt. VIII, 11. — 3. Id. 12.

 

avec lui dans le royaume des cieux. C’est donc avec raison que le Prophète a dit: « Les princes des peuples se sont unis au Dieu d’Abraham ».

13. Que deviendront ceux qui appartiennent au Dieu d’Abraham? « Voilà que les dieux forts de la terre se sont élevés jusqu’à l’excès ». Ceux qui étaient dieux, ce peuple de Dieu, cette vigne de Dieu, dont il est dit: « Jugez entre ma vigne et moi », seront jetés dans les ténèbres extérieures, ils ne reposeront point avec Abraham, Isaac et Jacob, ils ne s’unissent point au Dieu d’Abraham. Pourquoi? Parce qu’ils étaient de puissants dieux de la terre, et qu’ils n’espéraient que dans la terre. Dans quelle terre? En eux-mêmes, puisque tout homme est terre. Il a été dit à l’homme en effet : «Tu es terre et tu retourneras en terre 1 ». Or, c’est de Dieu et non de soi-même que l’homme doit tout espérer et attendre son secours. Ce n’est point d’elle-même que viennent à la terre la pluie et la lumière. De même que la terre doit attendre du ciel la pluie et le soleil, ainsi l’homme doit attendre de Dieu la miséricorde et la vérité. Donc « ces dieux de la terre se sont élevés outre mesure », c’est-à-dire se sont enorgueillis . ils n’ont pas cru avoir besoin de médecin, et ils sont demeurés dans leur maladie, et la maladie les a conduits à la mort. Les branches naturelles ont été coupées, afin que l’on pût insérer l’humble olivier sauvage 2. « Parce que les puissants dieux de la terre se sont élevés outre mesure ». Conservons donc en nous, mes frères, l’humilité, la charité, la piété; appelés à la place de ces réprouvés, craignons de les suivre dans le chemin de l’orgueil.

 

1. Gen. III, 19. — 2. Rom. XI, 17.

 

 

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