VIE D’ANNE CATHERINE EMMERICH

  TOME DEUXIEME (1819-1824)

 

CHAPITRE VIII

 

TRAVAUX POUR L’EGLISE PAR LA PRIERE ET LA SOUFFRANCE. LA MAISON DES NOCES. L’ACTION DANS LA VISION. SON CARACTERE ET SES EFFETS.

 

         1. En novembre 1820, Anne Catherine parla ainsi : « Il y a vingt ans maintenant que mon fiancé m'a conduite dans la maison nuptiale et m'a mise sur le rude lit de fiancée où je suis encore gisante. » Elle entendait par là les travaux pour l’Eglise universelle au moyen de la prière et de la souffrance, travaux auxquels elle avait été appelée par Dieu depuis son entrée au couvent d'Agnetenberg. Pendant ce long espace de temps, personne ne lui avait demandé de rendre compte de cette opération cachée ou n'avait même voulu l'écouter sur ce sujet, en sorte que c'est seulement maintenant, près du terme de sa carrière, qu'elle peut donner son témoignage touchant les voies sur lesquelles Dieu l’a conduite pour le bien de l’Eglise. C'est maintenant pour la première fois que se soulève à nos yeux un coin du voile qui leur cachait les mystères d'une action laquelle, bien qu'exercée dans la contemplation, n'avait pourtant ses racines, ses mérites, son importance et son résultat que dans la vertu divine de la foi. Tant qu'Anne Catherine avait eu à se préparer et à se frayer laborieusement le chemin pour entrer dans un couvent, la partie principale de sa tâche avait consisté en souffrances expiatoires se rapportant à la vocation religieuse et aux voeux de religion : mais lorsqu'elle-même fut devenue membre d'un ordre monastique, Dieu étendit son action à toute l’Eglise, aux tribulations et aux nécessités temporelles de celle-ci. Elle ne pouvait caractériser tout ce qu'embrassait cette tâche d'une manière plus frappante que par ces mots : « Mon fiancé divin m'a menée dans la maison nuptiale : » car ce sont les rapports de l’Eglise, comme épouse de Jésus-Christ, avec son époux et son chef qui lui sont montrés comme une sphère immense, embrassant dans son étendue les relations les plus diverses, afin que, représentant l’épouse, elle supplée et répare par la souffrance les manquements des différentes classes de personnes devant l’époux céleste. Celui-ci célèbre son mariage, c'est-à-dire son indissoluble union avec l'Eglise, comme se renouvelant constamment, et pour la présenter à Dieu le Père pure et sans tache dans tous ses membres, il verse incessamment en elle les torrents de sa grâce. Mais chacun de ses dons doit être porté en compte, et, parmi ceux qui les reçoivent, un petit nombre seulement pourrait se trouver en règle dans cette reddition de comptes, si l’époux de l’Eglise ne préparait pas à toutes les époques des instruments qui recueillent ce que d'autres laissent perdre, qui font valoir les talents que d'autres enfouissent, qui payent les dettes contractées par d'autres. Avant de s'être manifesté en chair dans la plénitude des temps pour conclure dans son sang le nouveau mariage, il avait, par le mystère de l’immaculée Conception, préparé Marie pour être le type primordial et éternellement immaculé de l’Eglise, et il avait déposé en elle une plénitude de grâce telle, qu'elle pût par ses prières hâter la venue du Messie et par sa pureté et sa fidélité le retenir, lui, le saint par l'excellence, parmi les hommes qui ne l'accueillirent pas, qui lui résistèrent et le persécutèrent jusqu'à le faire mourir. Et dès l’instant où, comme bon pasteur, il commença à rassembler son troupeau, ce fut Marie qui prit soin des plus nécessiteux, se mit en rapport avec les plus pauvres et les plus délaissés, afin de les faire entrer dans la voie du salut ; ce fut elle qui persévéra fidèlement et fut la force et l’appui de tous, lorsque Pierre renia son maître et que l’enfer sembla triompher. C'est pourquoi, après le retour de son fils au ciel, elle resta tant d'années encore sur la terre, jusqu'à ce que, sous sa tutelle, l’Église se fût fortifiée et pût sceller dans le sang des martyrs la victoire de la croix. Et jusqu'au second avènement du Seigneur, elle ne laisse à aucune époque l'Église manquer de membres qui, marchant sur ses traces, deviennent des sources de bénédiction pour la communauté. C'est donc cette mère de miséricorde qui, suivant les besoins et les nécessités de l’épouse, assigne aux instruments choisis les tâches qu'ils ont à accomplir dans le cours de l’année ecclésiastique. C'est ainsi qu'Anne Catherine, à son tour, recevait au commencement de chaque année, dans ce qu'elle appelait la maison des noces, la part qui lui était assignée dans le travail de souffrance pour l’Église. Tout ce qu'elle avait à faire lui était indiqué d'avance jusque dans les plus petits détails, rien ne devait rester inachevé, chaque travail devait s'accomplir dans un temps rigoureusement mesuré, car le choix et la durée ne dépendaient point de la volonté propre de chacun. Cet ordre strictement déterminé était déjà indiqué par avance dans toute la disposition et les distributions de la maison des noces, laquelle pourtant n'avait pas seulement une signification symbolique, mais aussi une signification historique. C'était proprement la maison de Jessé, placée en avant de Bethléhem, par conséquent la maison natale de David, dans laquelle celui-ci avait été préparé par une direction d'en haut à sa carrière prophétique et de laquelle le divin époux lui-même était sorti selon sa très-sainte humanité : c'était la maison de la lignée royale de la Vierge immaculée, mère de l’Église, et en même temps la maison paternelle de saint Joseph. Elle était donc plus appropriée qu'aucune autre sur la terre à ce qu'Anne Catherine y contemplât dans des visions le présent état de l’Eglise et y reçût les missions qu'elle avait à remplir pour elle, de même que ses saints habitants d'autrefois y avaient vu la Rédemption future et son histoire à travers les siècles et y avaient reçu de Dieu leur mission pour contribuer à son avènement.

         Cette maison, avec ses salles et ses chambres de toute espèce, son entourage spacieux de jardins, de champs et de prairies, était, prise dans sa généralité, le symbole d'une administration spirituelle ou de la gestion du gouvernement de l’Église, et elle pouvait ainsi, avec les changements qui se succédaient dans les diverses parties qui la composaient, avec le personnel qui y fonctionnait et qui y appartenait on les étrangers qui s'y introduisaient pour troubler et dévaster, être pour la voyante une représentation, correspondant parfaitement à la réalité, de l’état de l’Église contemporaine et de l’ensemble de ses relations, comme de l’état des pays et des diocèses particuliers, de certaines classes, de certains instituts, de certaines personnes et en somme de toutes les affaires concernant l’Église que Dieu plaçait dans la sphère de son action expiatoire. Tout ce qui dans l’Église, dans sa hiérarchie, dans ses droits et ses biens, dans l’intégrité de la foi, de la discipline et de la morale chrétienne, est détérioré par la négligence, l’incurie, la lâcheté et la trahison de ses propres membres ; tout ce que des intrus, c'est-à-dire la fausse science, les prétendues lumières, l’éducation irréligieuse, ce que la connivence avec les erreurs du temps, avec les maximes et les projets du prince de ce monde, etc., mettent en danger ou détruisent dans l’ordre établi par Dieu sur la terre, tout cela lui est montré en visions d'une simplicité et d'une profondeur merveilleuses dans les chambres de la maison où elle est conduite journellement par son ange, afin de s'instruire de ce qu'elle a à faire pour l'Église, pour l'épouse, en détournant les maux, en portant secours, en avertissant, en guérissant, en expiant pour elle. Dans le cercle plus étendu qui entoure la maison des noces et ses dépendances se trouvent de tous côtés des terrains stériles, des espaces déserts, des champs mal cultivés sur lesquels ceux qui sont séparés de l'Église ont leurs lieux de réunion ou leurs édifices communs dont la forme et l'état correspondent aussi fidèlement aux rapports réels et positifs qui existent chez les communions séparées et les sectes. Sur elles aussi s'étend l'action de la fidèle servante du céleste époux qui, par elle, ramène au véritable troupeau ces âmes qui entendent bien son appel, mais qui ne peuvent pas y obéir sans un secours extraordinaire.

 

         2. Avant de considérer dans le détail cette action qui s'exerce de mille manières différentes, il est nécessaire de bien expliquer sa nature intime et sa signification. On a déjà remarqué précédemment que ce qu'Anne Catherine avait à souffrir ou à faire dans l'état de contemplation et dans les visions et les tableaux correspondant à cet état, était une action aussi essentielle, aussi méritoire et accompagnée de résultats aussi positifs que tout ce quelle accomplissait dans la sphère de la vie habituelle, dans les relations et dans les conditions communes à tous les hommes pour l'accomplissement d'une oeuvre méritoire : mais il s'agit maintenant de faire voir clairement la liaison intime ou plutôt l'unique et commune racine de cette double vie et de cette double opération si éloignées l'une de l'autre en apparence. Or, cela n'est possible qu'en étudiant de plus près son don de contemplation. Ses propres communications peuvent d'autant mieux nous éclairer là-dessus qu'elles sont assez nombreuses et assez détaillées pour qu'on puisse les apprécier, tant d'après les témoignages et les expériences d'autres personnes favorisées de grâces semblables que d'après les décisions des saints docteurs et les principes qui dirigent l'Église dans le jugement des phénomènes de ce genre.

         Elle avait, disait-elle, reçu la lumière de la contemplation comme don du Saint-Esprit dans le baptême et, dès le sein de sa mère, elle avait été préparée par Dieu, quant au corps et à l'âme, à user de ce don ou à opérer dans la vision. Elle appelait un jour cette préparation « un mystère de la nature très-difficile à comprendre pour l'homme déchu et par lequel tous ceux qui conservent dans son intégrité la pureté du corps et de l'âme se trouvent placés les uns à l'égard des autres dans un rapport intime et mystérieux. » C'était dans cette intégrité parfaite ou dans la splendeur de la grâce baptismale que rien n'a ternie et dans ses effets qu'elle voyait la première et principale condition pour la réception de la lumière prophétique et pour la délivrance et le développement opéré par là d'une disposition ou d'une faculté enchaînée dans l'homme depuis la chute, c'est-à-dire de la capacité d'entrer en commerce réciproque avec le monde inaccessible aux sens, purement spirituel, sans dérangement et sans suppression du rapport naturel entre le corps et l'âme et d'être élevé dans un certain sens à participer à la connaissance et à l'opération des esprits incorporels, des anges. Tout homme possède naturellement la capacité de recevoir des anges des impressions, des représentations, des images, d'être mû et éclairé par eux (note), mais il ne peut pas par lui-même franchir la barrière qui, à raison de sa nature corporelle, le sépare des régions situées hors de la portée des sens.

 

(note) Secundum quod intellectus humanus ex illuminatione intellectuum separatorum, ut pote inferior, natus est instrui et ad alia cognoscenda elevari ; et haec prophetia modo praedicto potest dici naturalis. (S. Thomas, in quiet. disp. qu. XII de veritate, c. 3.)

 

 

Dieu seul peut, par l'infusion d'une lumière supérieure à celle qui appartient à l'esprit humain en vertu de sa nature, supprimer cette barrière pour ses élus, sans troubler l'ordre établi par lui-même entre le corps et l'âme comme parties essentielles de la nature humaine : mais cette lumière est très-rarement accordée : car il n'y a que fort peu de personnes qui remplissent les conditions que Dieu exige rigoureusement pour que l'homme puisse recevoir sa lumière prophétique.

         On fera remarquer préalablement que, suivant l'enseignement des grands théologiens, suivant les principes et toute la théorie de la contemplation qui servent de base à la pratique de l'Eglise exposée par le pape Benoît XIV, il n'existe point de contemplation naturelle : Benoît ne requiert en aucune façon une disposition naturelle comme condition favorable à une infusion de la lumière prophétique (note). En général, il n'existe point de clairvoyance, ainsi qu'on l'appelle, en tant que développement d'une faculté naturelle : car tous les phénomènes qui se produisent sur ce terrain sont sans exception, soit le simple résultat de perturbations morbides comme dans le somnambulisme animal, d'où vient qu'ils sont en eux-mêmes quelque chose d'extrêmement imparfait ou même d'anormal, soit une surexcitation du sens intérieur et par suite une extension de la faculté sensible d'aperception produite artificiellement par l'action magnétique aux dépens des facultés plus élevées de l'âme ; ou enfin il faut y voir une clairvoyance démoniaque à laquelle la clairvoyance magnétique aboutit nécessairement et inévitablement, parce que l'illusion dangereuse et la, profonde dégradation à laquelle l'âme humaine est livrée par l'influence magnétique ne peut avoir d'autre résultat.

 

         (note) Il s'attache fortement à la doctrine de S. Thomas : « S. Thomas docet quod, sicuti prophetia est ex inspiraüone divinâ, et Deus, qui ex causa universalis in agendo, non praeexigit maieriam, nec aliquam materia• dispositionem, sed potest simul et materiam et dispositionem et formam inducere, ita potest sinml animam creare et in ipsa creatione disponere ad prop6etiam et dire Pi gratiam prophetandi. u (De sercorum Dei beatif., cap. xrv, no 9.)

 

Ce n'est qu'en abandonnant la vérité, c'est-à-dire la doctrine sur l'âme humaine enseignée par les grands docteurs, adoptée et suivie jusqu'à présent par l'Eglise dans ses procès de canonisation, qu'on a pu être conduit à l'hypothèse aussi erronée que dangereuse de la clairvoyance naturelle et appuyer de fausses théories sur les faits les moins certains et les moins attestés.

        

3. Ayant à considérer en premier lieu chez Anne Catherine la préparation corporelle à l'action dans la vision, nous recueillerons les témoignages de sainte Hildegarde, la grande maîtresse en pareille matière, car l'accord parfait qui existe dans la direction donnée à ces deux âmes privilégiées de la grâce, quant aux points les plus importants et les plus décisifs est pour nous une grande garantie de vérité. Hildegarde ayant à mettre ses visions par écrit sur l'ordre de Dieu, entendit ces paroles (note)

         « Moi, qui suis la lumière vivante et éclairant tout ce qui est ténébreux, je t'ai appelée par ma volonté et choisie selon mon bon plaisir pour des choses merveilleuses, et cela à un plus haut degré que des hommes des anciens temps qui ont vu par moi beaucoup de choses cachées : mais je t'ai prosternée dans la poussière afin que tu ne t'élèves pas dans l'orgueil de ton esprit. Le monde ne devait trouver en toi ni joie ni satisfaction : de même tu ne devais pas te mêler à ses affaires : car je t'ai préservée de la présomption aveugle, je t'ai remplie de crainte et surchargée de peines.

 

(note) Scivia.s, 1. I, Pro : fatio. Edit. Migne.

 

 

Tu portes des douleurs dans la moelle et les veines de ta chair : ton âme et tes sens sont liés et tu as à supporter tant de peines corporelles qu'aucune fausse sécurité ne peut résider en toi, et qu'au contraire tu te regardes comme coupable dans tout ce qui vient de toi : J'ai protégé ton coeur contre l'égarement et je lui ai mis un frein afin que ton esprit ne s'élève pas dans l'orgueil et la vaine gloire, mais en toute chose ressente plus de crainte et de peine que de joie et d'enivrement. Ecris donc ce que tu vois et entends, toi, créature qui ne reçois pas dans l'agitation de l'illusion, mais dans la pureté de la simplicité, ce qui est destiné à manifester les choses cachées. »


         L'abbé Théodoric, son contemporain et son biographe, rend aussi ce témoignage (note) : « Dès l'âge le plus tendre, sa pureté était déjà si grande qu'elle ne semblait pas avoir part à la faiblesse de la chair. Lorsqu'elle se fut donnée au Christ par les voeux de religion et la bénédiction du saint voile, elle marcha de vertu en vertu. Dans sa poitrine brillait une charité affectueuse qui s'étendait à tous et n'excluait personne. La tour de sa virginité était défendue par le mur de l'humilité ; de là l'abstinence dans le boire et le manger, et la pauvreté dans le vêtement… Parce que la fournaise éprouve les vases du potier et que la force se perfectionne dans la faiblesse, dès sa première enfance, les souffrances fréquentes et presque continuelles ne lui manquèrent jamais, au point qu'elle était très rarement en état de marcher, et, comme son corps semblait constamment près de sa dissolution, sa vie présentait l'image d'une mort précieuse. Mais plus les forces de l'homme extérieur lui faisaient défaut, plus l'homme intérieur profitait par l'esprit de science et de force, et, pendant que le corps se consumait, la ferveur spirituelle s'enflammait d'une manière merveilleuse.

 

(1) Vita S. Hildegardis,1. I, c. z, no 23.

 

         Hildegarde elle-même expliquait comme une règle établie par Dieu que la lumière prophétique n'était pas reçue sans des souffrances continuelles et extraordinaires (note1)


         « L’âme, par sa nature, tend vers la vie infinie, mais le corps contient en lui la vie passagère et ils ne sont pas d'accord : car bien qu'ensemble ils composent l'homme, ils sont cependant divisés en deux. C'est pourquoi quand Dieu répand son esprit dans un homme par la lumière de la prophétie, celle de la sagesse, ou par le don des miracles,

il afflige le corps de cet homme par des souffrances fréquentes, afin que le Saint-Esprit puisse habiter en lui. Si la chair n'est pas enchaînée par des souffrances, elle se laisse facilement aller aux pratiques du monde, comme il est arrivé à Samson, à Salomon et à d'autres, qui, penchant vers les jouissances de la chair, ont cessé d'obéir aux inspirations de l'esprit : car la prophétie, la sagesse et le don des miracles apportent la délectation et la joie. Moi, pauvre créature, j'ai aimé et appelé à moi de préférence ceux qui ont crucifié leur chair dans l'esprit : je ne me suis jamais abandonnée au repos, mais je suis broyée par des souffrances sans nombre, aussi longtemps que Dieu fait tomber sur moi la rosée de la grâce. Mon corps est écrasé par la fatigue et la douleur : c'est comme quand on mêle avec de l'eau une argile fangeuse.

         Et encore : « Ce n'est pas de moi-même que je prononce les paroles suivantes, mais la vraie sagesse les prononce par ma bouche ; car elle me parle ainsi : Écoute ces paroles, ô créature, et redis-les, non comme de toi, mais comme de moi : et, enseignée par moi, exprime ce qui suit sur toi

« Dans ma première formation, lorsque Dieu, dans le sein maternel (note2), m'a éveillée par le souffle de vie, il a empreint cette contemplation dans mon âme.

 

(note1) Loc. cit., 1. II, c. III, no 31.

(note2) De même dans sa lettre, si belle et d'un sens si profond, adressée au chapitre de Mayence : « Dans la lumière de la contemplation que Dieu le Créateur a imprimée dans mon âme avant que je fusse née, je suis forcée de vous écrire. »

 

A ma naissance je fus offerte à Dieu par mes parents. Dans ma troisième année, j'aperçus en moi une si grande lumière que mon âme en trembla, mais ne sachant pas encore parler, je ne pouvais rien dire de ces choses. Dans ma huitième année je fus offerte à Dieu et destinée à la vie religieuse, et je fus jusqu'à ma quinzième année voyant beaucoup de choses que je racontais en toute simplicité, en sorte que ceux qui l'entendaient se demandaient avec étonnement d'où et de qui cela pouvait venir. Alors je m'étonnai en moi-même de ce que, tout en voyant dans l'intérieur de l'âme, je pouvais néanmoins en même temps apercevoir les objets extérieurs par le sens de la vue : et comme je n'entendais dire rien de pareil d'aucune autre personne, je commençai aussi à cacher mes visions autant que je le pouvais. J'ignorai beaucoup de choses du dehors à cause de l'état constant de maladie que j'ai eu à supporter depuis le sein de ma mère et jusqu'au moment présent, et par lequel mon corps est consumé et mes forces réduite à rien. Lorsque j'étais tout à fait inondée par la lumière de la contemplation, je disais beaucoup de choses qui étaient étranges pour les auditeurs, mais quand il y avait un peu de relâche dans la force de la contemplation, pendant laquelle, je me comportais plutôt comme un enfant que comme une personne de l'âge que j'avais, je me sentais très-confuse, je pleurais beaucoup et j'aurais souvent préféré me taire si je l'avais pu. Mais la grande crainte que j'avais des hommes faisait que je n'osais dire à personne de quelle manière je voyais (note). »

 

(note) Acta S. Hildeg., ed Migne, p. 13, 14.

 

4. Que ces paroles caractérisent aussi d'une manière frappante toute la vie corporelle d'Anne Catherine, c'est sur quoi il n'y a pas besoin d'insister après tout ce que nous savons déjà de celle-ci. Son corps était, depuis sa naissance, un vase de douleurs, et, comme Hildegarde, elle avait aussi appris du céleste Époux pourquoi elle souffrait. « Ton corps, lui avait-il dit, est lié par la douleur et la maladie, comme un fardeau, afin que l'âme puisse travailler avec d'autant plus d'activité. Celui qui est en bonne santé est forcé de porter le corps avec lui comme une lourde charge. » Et lorsque, dans l'enquête ecclésiastique, le vicaire général exprima son étonnement de ce qu'elle avait pu ignorer qu'elle eût reçu une blessure à la poitrine, elle lui répondit tout simplement : « J'ai bien ressenti comme une brûlure à la poitrine, mais je n'ai jamais vu ce que c'était. Je suis trop timide pour cela. Dés mon enfance j'ai été trop timide pour me regarder : je n'ai jamais rien regardé de mon corps, je ne pensais pas à mon corps, je ne savais rien de mon corps. » Oui, en vérité ; dés ses premières années, Anne Catherine n'avait jamais pensé à son corps que pour lui refuser tout ce qui lui eût été agréable, pour attirer incessamment sur lui les souffrances d'autrui demandées par elle, et même pour lui retrancher jusqu'au nécessaire en fait de sommeil et de nourriture. Qu'on se figure, si on le peut, ce qu'il y a de grand dans une telle mortification pratiquée, non par un moine dans toute la force de l'âge, non par un vieillard auquel il faut peu de sommeil et de nourriture, dans le silence contemplatif d'une cellule conventuelle, ou dans la solitude du désert, mais par une jeune et faible enfant qui avait entrepris de cacher à son entourage ce qu'elle faisait et qui, par conséquent, devait faire en sorte qu'on ne s'en aperçût pas ; une enfant à laquelle rien ne s'offrait du dehors comme excitation ou comme exemple ; une enfant d'un naturel vif et ardent, qui sitôt qu'elle put seulement se servir de ses membres, fut employée des journées entières à de rudes travaux ! Quelle force l'Esprit-Saint devait avoir mise dans ce coeur pour qu'il pût accomplir ce que nous ne sommes habitués à admirer que chez les pénitents du désert. Nous aimons à nous représenter les saints dans un lointain inaccessible, nous les regardons comme s'ils vivaient dans les nuages, et non dans la fragilité, dans la faiblesse, dans toutes les peines et les misères de cette vallée de larmes, nous ne voyons en eux que l'image de la sainteté arrivée à sa perfection et nous ne pensons pas aux efforts incroyables qu'il leur a fallu faire pour s'élever à ce degré ; nous oublions que ces vaillants jouteurs avaient une nature pareille à la nôtre et n'ont pu arriver au but élevé où ils tendaient qu'en luttant incessamment contre elle. Ainsi toutes les pratiques de vertus héroïques étaient aussi pénibles pour Anne Catherine que pour la bienheureuse Claire Gambacorta, de Pise (1362-1419 ), laquelle avouait que dans son enfance le jeûne lui était devenu tellement difficile à supporter qu'un jour elle s'était heurté l'estomac à l'angle d'un escabeau, rien que pour engourdir par cette douleur la violence de la faim. De même Claire ne pouvait qu'avec une peine infinie s'abstenir de manger du fruit qu'elle aimait beaucoup comme d'autres enfants de son âge. Et que n'en a-t-il pas coûté à Anne Catherine d'interdire de si bonne heure à son corps tout ce que la nature demandait pour assurer sa conservation et sa croissance, lorsqu'ayant encore la ténacité d'une plante, ce corps voulait enfoncer ses racines dans le sol qui, selon l'ordre de la nature, lui était assigné pour vivre. Cependant elle persista et finit par dominer tellement sa nature corporelle que les souffrances de la pénitence et du renoncement lui devinrent comme une nourriture et que le don de la pureté parfaite devint pour elle un mérité personnel.


                  Par la douleur et la souffrance ce corps arriva à un tel degré de subtilité et fut tellement spiritualisé qu'il put recevoir de la plénitude de vie existant dans l'âme non-seulement la force de se conserver, mais encore la capacité d'être l'instrument des actes que l'âme accomplissait dans la vision, peut s'attacher trop fermement à cette vérité, que, dans les régions au-dessus des sens dont la lumière intuitive ouvre l'accès, l'âme n'est pas seule à agir, comme si elle était en réalité hors du corps ou sans lui, mais que, là aussi, l'ordre établi par Dieu reste inaltéré : ordre d'après lequel l'organisme corporel doit servir comme instrument pour l'activité de l'âme. Cette vérité découle nécessairement de la foi, laquelle nous enseigne que l'homme ne peut agir d'une manière méritoire, expier, prendre la place d'autrui qu'aussi longtemps qu'il est viator, c’est-à-dire opérant dans le corps et avec lui. Rien ne jette plus de lumière sur ce point que les faits rapportés par les biographes de sainte Lidwine (note).


« Quand Lidwine, raconte un témoin oculaire, revenait de la visite des lieux saints, comme du mont des Oliviers ou du Calvaire, ses lèvres étaient couvertes d'ampoule, ses bras et ses jambes d'écorchures, ses genoux de piqûres et on voyait sur son corps, non-seulement les blessures faites par le passage à travers des broussailles, mais même des pointes d'épines qui étaient restées. Son ange gardien lui faisait savoir qu'elle rapportait avec elle dans ces épines la preuve visible et palpable qu'elle n'avait pas été aux saints lieux en rêve ou seulement en vision imaginaire, mais en réalité et avec la faculté de ressentir des impressions sensibles et corporelles.

 

(note) Acta SS., die 14 Aprilis, vita prior cap. 5, vita posterior, c p. 3.

 

Une fois qu'en vision il lui fallut passer par des chemins glissants, où il était presque impossible de marcher, elle tomba par terre et se démit la jambe droite. Revenue de sa vision, elle se trouva l'oeil enflé et couvert d'une tache bleue, et la douleur qu'elle ressentait à la jambe disloquée et aux autres membres persista très vivement pendant plusieurs jours. Dans ses longs voyages, elle se blessait tantôt aux mains, tantôt aux pieds, et le parfum merveilleux qui s'exhalait de toute sa personne faisait reconnaître où son ange l'avait conduite. Il arrivait donc que, par une dispensation divine, son âme non-seulement communiquait au corps des consolations découlant pour ainsi dire de la surabondance des dons intérieurs dont elle était inondée, mais aussi qu'elle pouvait l'employer comme instrument ou comme bête de somme dans ses voyages et le faisait participer aux souffrances qui en résultaient. Car l'âme de cette pieuse vierge lutta dans son corps et son corps lutta conjointement avec son âme jusqu'à sa dernière agonie : ils coururent ensemble sur la carrière ; ils se fatiguèrent ensemble comme des compagnons habitant une même tente. Il n'y a donc pas lieu de s'étonner s'ils font leurs voyages ensemble, s'ils jouissent ensemble de la consolation, se réjouissent dans le Seigneur, et s'ils ont pu recevoir l'un avec l'autre l'avant-goût de la gloire à venir, les prémices, de l'Esprit, la participation au festin des enfants dans la rosée abondante qui tombe du ciel, eux qui travaillaient de compagnie dans le pèlerinage de la vie terrestre.»


         « Dans tous les voyages de ce genre, l'ange était son compagnon et elle frayait avec lui comme un ami avec son ami. Il lui apparaissait constamment entouré d'une clarté supérieure qui parfois surpassait la lumière de mille soleils. Sur son front brillait le signe de la croix, afin que la vierge ne fût pas trompée par le mauvais esprit qui cherche si volontiers à se transfigurer en ange de lumière.- Dans les premiers temps, elle éprouvait au commencement du ravissement une telle oppression à la poitrine qu'elle était incapable de respirer et se croyait près de mourir : mais plus tard, quand elle fut plus accoutumée à cet état, elle n'éprouva plus rien de semblable. Alors, pendant que l'esprit était ravi, le corps était comme inanimé et mort sur sa couche, en sorte qu'il eût été insensible au toucher. Elle était d'abord conduite par l'ange dans l'église de Schiedam, devant l'autel de la Mère de Dieu, d'où, après une courte prière, elle partait pour le voyage qu'elle avait à faire. Or la pieuse vierge, à laquelle sa faiblesse corporelle ne permettait jamais de marcher ni de quitter sa couche, acquit souvent et de diverses manières la certitude qu'elle n'était pas seulement ravie en esprit, mais aussi corporellement. Ainsi elle raconta que plus d'une fois, étant couchée, elle avait été enlevée avec son corps et son lit jusqu'au plafond de sa chambre par la force de l'ascension spirituelle. En outre les innombrables lésions corporelles qu'elle rapportait de ses voyages lui faisaient dire, d'après le témoignage de son ange, qu'elle avait été ravie, même en corps. Comment cela se faisait-il ? L'ange seul le sait, lui qui affirmait que cela se faisait corporellement et qui donnait pour preuve du ravissement corporel les blessures du corps de la pieuse vierge. »


         Dans tout ceci, il ne peut être question en aucune façon du corps matériel en son entier, comme si la pieuse vierge avait été ravie dans son état de vie ordinaire.

L'ange voulait seulement dire que l'âme à sa sortie ou, suivant l'expression de sainte Hildegarde, lorsqu'elle se répand à travers les espaces les plus éloignés, de la même manière qu'un rayon de lumière, ne cesse pas d'être en contact avec le corps, par conséquent de rester en rapport avec ce fluide infiniment subtil, qu'on appelle les esprits vitaux, lesquels à la vérité appartiennent au corps, mais sont si voisins de la nature de l'âme qu'ils forment le premier et le principal instrument de son activité vitale. Plus l'organisme corporel des privilégiés de la grâce est devenu subtil et comme spirituel, ce qui est surtout le résultat de mortifications de tout genre, plus aussi ces esprits vitaux sont pénétrants, semblables au feu, et se rapprochent par conséquent de la nature de l'âme, en sorte que l'âme agissant dans la contemplation, comme hors du corps et sans le corps, est rendue capable d'entrer en rapport avec le monde surhumain, sans séparation réelle d'avec le corps et sans relâchement proprement dit du lien naturel et nécessaire qui l'attache à lui, par conséquent d'une manière corporelle. Affranchie des limites de l'espace et des obstacles qu'oppose la densité du monde des corps, elle peut agir dans le corps et avec lui, c’est-à-dire accomplir des actions auxquelles les sens servent d'intermédiaires et recevoir des impressions par le moyen des sens. Les sens intérieurs spiritualisés n'opposent plus de résistance à la force de l'âme élevée à une plus haute puissance, mais ils la suivent où son souffle la porte, en sorte que l'homme tout entier, corps et âme, est actif dans la contemplation, opère en souffrant et en recevant, bien que les organes extérieurs de la sensation restent inactifs et fermés et que la masse plus compacte du corps ne puisse suivre dans des régions si lointaines le rayonnement de la nature ignée de l'âme. On renverse complètement le rapport naturel entre le corps et l'âme quand on croit que l'âme peut recevoir sans l'intermédiaire des sens des impressions des objets matériels et même des impressions d'une telle puissance que celles-ci doivent chercher leur voie pour sortir d'elle, arriver au corps et exercer sur lui une nouvelle action.

 

         6. Si nous considérons maintenant la préparation spirituelle et surnaturelle qui dispose à recevoir la lumière prophétique, nous verrons qu'outre la grâce sanctifiante,

c'était la vertu infuse de foi divine qui rendait Anne Catherine capable de recevoir cette lumière et d'en faire

usage. Toutefois la foi infuse n'était pas une simple condition, mais plus encore la cause propre et le but en vue duquel Dieu l'avait pourvue du don de la contemplation.


La lumière de la foi est chez l'homme le premier et le plus nécessaire des dons de Dieu pour arriver à la béatitude : c'est pourquoi tous les dons extraordinaires de la grâce se rapportent à la foi, comme ce qui est inférieur à ce qui est supérieur, comme le moyen au but, quoique les effets extérieurs de ces dons nous paraissent souvent plus étonnants et plus merveilleux que les effets invisibles, mais incomparablement plus relevés, de la lumière de la foi. C'est la foi et non l'intuition qui est le commencement et la racine de la justification : sans la foi personne ne peut s'approcher de Dieu et lui plaire, car c'est par la foi que Jésus-Christ habite dans les coeurs et c'est la foi, non l'intuition, qui s'empare et prend possession de tous les biens du salut qui nous a été donné en lui. C'est pourquoi aussi saint Paul, dans l'Epître aux Hébreux, appelle la foi la substance, c'est-à-dire la possession réelle et essentielle des biens à espérer et la preuve des biens invisibles. Quoique dans la lumière infuse de la foi divine nous n'ayons aucune intuition claire et précise des mystères et des faits concernant notre rédemption, cependant l'effet de cette lumière est si grand qu'elle exclut absolument l'erreur et le doute, et qu'elle rend le croyant apte à rendre possession de tout ce que contient l'immense trésor des révélations et des promesses de Dieu qui nous sont annoncées par l'Eglise infaillible. Le croyant, comme tel, est en possession réelle de tous les biens de la rédemption, quelque multiples et admirables qu'ils soient : mais à cause de la faiblesse naturelle de l'intelligence humaine, ils sont encore voilés à l'oeil et scellés, comme la nature et la conformation de l'arbre futur le sont dans le germe. Donc, pour arriver à la claire intuition de toutes les parties de son immense trésor et apprendre ainsi à vénérer et à admirer chacune d'elles comme le demande son infinie valeur, il a besoin d'une lumière qui élève ses facultés spirituelles au-dessus des limites naturelles (note1), et au moyen de laquelle il puisse pénétrer dans ce qui est caché et l’atteindre avec son regard, soit comme histoire dans le passé le plus lointain, soit comme promesse dans l'avenir. Cette lumière, Dieu la communique par l'intermédiaire du saint ange gardien, lequel, par sa direction et son assistance incessante, soutient la faiblesse de l’esprit humain et le rend capable de supporter l’éclat pénétrant et les effets de cette lumière (note2). L'ange est chargé d'en adoucir en quelque sorte l’éclat et d'accoutumer d'abord l'âme à en faire usage, car sans cette aide et cette conduite elle ne pourrait s'orienter dans les régions merveilleuses et infiniment étendues qui lui sont ouvertes dans la contemplation. Mais le premier effet de l’enseignement angélique est dans l’âme contemplative le réveil et la pratique des vertus théologales, car cette âme n'a pas reçu la lumière pour y trouver sa jouissance, mais pour que sa foi en soit augmentée et éclairée.

 

         (note1) Cum prophetia perlineat ad cognitionem, qum supra naturalem rationcm cxistil, consequens est ut ad prophetiam requiratur quoddam lumen intellcctuale excedens lumen naturale rationis. (S. Thom., 2, 2ac, quaest. 171. art. 2.)

         (note2) Ipum propheticum lumen, quo mens prophetae illùslratur, a Deo originaliter procedit : sed tamen ad ejus congruam susceptionem mens humana angelico lamine confortatur et quodainmodo pr3eparatur. Cura cuira lumen divinum sit simplicissimum et univgrsalissimum in virtute, non est proportionatum ad hoc quod ab animâ humanâ in statu vine percipiatur, nisi quodammodo contrabatnr et specificelur per conjunctionem ad lumen ange] icum quodest magis contractura et humante menti magis propcrtionatum. (S. Thom., Quxst. XII de veritate, art. 8.)

 

Voilà pourquoi, chez Anne Catherine, la foi infuse ne fut jamais une aptitude purement inactive, attendant pour se produire le développement naturel de l'intelligence ; mais, grâce à l'action de l'ange, elle fut depuis l’instant du baptême une série non interrompue d'actes de foi et de charité d'autant plus parfaits que cette âme privilégiée ne fut plus jamais détournée de Dieu par l’attrait d'aucun bien sensible et passager. La foi aussi, d'après les paroles du docteur angélique, tient le premier rang dans la vie spirituelle, parce que c'est par la foi seule que l'âme est reliée à Dieu comme fondement et source de sa vie. Car de même que le corps vit par l’âme, l'âme vit par Dieu et ce qui donne la vie à l'âme est ce qui la relie à Dieu, c'est-à-dire la foi. Donc par l'intermédiaire de l'ange, la lumière prophétique révéla à Anne Catherine le sens intérieur des douze articles du Symbole des apôtres qui, de même que les premiers principes d'une science renferment en eux tout ce qu'elle contient, comprennent la somme de tous les mystères et de tous les faits de l’économie du salut cachée en Dieu de toute éternité, puis, après une suite de siècles déterminés d'avance, introduite dans le monde comme promesse et préparation et enfin accomplie en Jésus-Christ. Toute l’histoire de la Rédemption fut présentée en tableaux devant son âme, avec toutes les circonstances de temps, de lieux, de personnes ; elle lui fut montrée aussi fidèlement et aussi complètement que tout s'était passé en réalité. Elle assistait aux événements, comme une contemporaine, même quand des milliers d'années l'en séparaient : mais son regard pénétrait plus profondément que celui d'un simple témoin oculaire ; car elle contemplait dans la foi, par conséquent avec l’intelligence de toute l'ordonnance intérieure et du rapport mutuel dans lequel les faits les plus anciens et les plus récents de l’histoire de la Rédemption se trouvent vis-à-vis les uns des autres comme tableau prophétique, promesse et accomplissement. Et comme elle connaissait ainsi leur enchaînement intérieur et leur place dans le plan éternel de la Rédemption, son regard pénétrait aussi dans les vérités doctrinales du salut, parce qu'elle contemplait dans les principes toute la série des conséquences et voyait à la fois dans le dernier anneau de cette chaîne le commencement et le milieu. Comme la lumière ne lui manquait jamais, chaque excitation extérieure pouvait en renouveler les effets en elle ; voyait-elle l’administration d'un sacrement, ses effets surnaturels se révélaient à elle par des effusions de lumière et, selon que ces effusions entraient dans celui qui le recevait ou revenaient en arrière, elle connaissait les dispositions de celui-ci. Si la représentation figurée d'un saint, d'un mystère, d'un miracle ou de quelque chose de semblable frappait ses regards, son sens intérieur percevait un tableau infiniment plus fidèle que celui qu'elle avait sous les yeux, parce que la mémoire de la foi suscitait dans son âme une image conforme à l’original, de même que la vue d'un portrait, d'un tableau d'histoire ou d'un paysage fait surgir dans la mémoire de celui qui le regarde l'image beaucoup plus fidèle soit de la personne ou du site connus antérieurement, soit de l’événement auquel il a assisté. Les entretiens de piété, les lectures, les prières du bréviaire, le chant des psaumes, en général tout ce qui se rattachait aux pratiques de dévotion de l’Eglise éveillait souvent dans son âme des images qui s'y rapportaient avec une telle force et une telle vivacité qu'il lui fallait les plus grands efforts pour ne pas s'absorber profondément dans la vision.

 

         7. Anne Catherine chercha à plusieurs reprises à donner su Pèlerin des explications sur son mode de contemplation : mais il ne lui fut pas possible de décrire dans toute son étendue et avec tous ses détails la manière dont procédait cette activité spirituelle opérant sous l’influence et le rayonnement de la lumière surnaturelle. Ce que le Pèlerin a recueilli des explications données par elle sur ce point en diverses occasions se réduit à ce qui suit :


         « Je vis encore une infinité de choses pour lesquelles il n'y a pas d'expression possible. Qui peut dire avec la langue ce qu'il voit autrement que par les yeux ?...


         « Je ne vois pas cela avec les yeux, mais c'est pour moi comme si je le voyais avec le coeur, au milieu de ma poitrine. C'est là aussi que la sueur jaillit pour moi. Je vois en même temps avec les yeux les objets et les personnes qui m'entourent, mais je ne m'en occupe pas : j'ignore ce qu'ils sont et qui ils sont. Je suis encore dans la contemplation, en ce moment où je parle...


         « Depuis quelques jours je suis continuellement entre la vision par les sens et celle qui est au-dessus des sens. Je suis obligée de me faire violence : car au milieu d'une conversation avec autrui, je vois tout à coup devant moi des choses et des tableaux tout différents et je perçois alors ma parole comme celle d'une autre personne qui ferait entendre du fond d'un tonneau une voix rauque et sourde. Il me semble alors que je suis ivre et que je vais tomber. Ma conversation avec ceux qui me parlent va tranquillement son train et souvent avec plus de vivacité que de coutume, sans que je sache ensuite ce que j'ai dit, et pourtant je parle d'une manière très-suivie. Il me faut beaucoup d'effort pour me tenir dans ce double état. Je vois avec mes yeux les objets présents troubles et confus, comme il arrive à quelqu'un qui s'endort et chez lequel le rêve commence. La seconde vue m'attire avec force et elle est plus claire que la vue naturelle : mais elle n'opère pas par les yeux...


         « Après avoir raconté une vision, elle mit de côté son ouvrage et dit : « Je suis toute la journée suspendue en l'air et voyant de telle sorte que tantôt j'aperçois le Pèlerin, tantôt je ne l'aperçois pas. N'entend-il pas alors chanter ? C'est pour moi comme si j'étais dans une belle prairie (note) et comme si les arbres se courbaient en berceau au dessus de moi. J'entends des chants d'une beauté merveilleuse : on dirait de douces voix d'enfants. Ce qui m'entoure réellement, ce qui est près de moi me fait l'effet d'un songe : tout y parait si trouble, si obscur et si peu suivi que c'est comme un rêve confus à travers lequel je contemple un monde lumineux, clair en tout et partout, toujours intelligible jusque dans la source la plus intime et dans l'enchaînement de tous les phénomènes ; dans lequel ce qui est bon et saint délecte plus profondément parce qu'on reconnaît sa voie partant de Dieu et allant à Dieu, et dans lequel tout ce qui est mauvais et profane afflige plus profondément parce qu'on reconnaît sa voie partant du démon et allant au démon,

contre Dieu et la créature. Cette vie dans laquelle rien ne fait obstacle, ni le temps, ni l'espace, ni les corps, où rien n'est caché, où tout parle et où tout luit, parait si complète et si libre que la réalité, aveugle, boiteuse, bégayante, y semble un pur rêve. Je vois, quand je suis dans cet état, les reliques briller toujours à côté de moi et parfois je vois comme des troupes de petites formes humaines se tenir prés de moi dans des nuages au-dessus des reliques ; puis quand je reviens à moi, je vois reparaître les formes des cassettes et des lieux où reposent les reliques lumineuses. »

         Un jour que le Pèlerin lui présentait un petit paquet où il avait glissé une relique sans qu'elle en sût rien, elle le prit en souriant, comme pour lui dire qu'on ne pouvait la tromper, et le mit sur son coeur en disant : « J'ai aperçu tout de suite ce que vous me présentiez.»

 

(note) La prairie est un symbole des temps de fête.

 

« Je ne puis décrire la sensation que cela produit en moi : je ne vois pas seulement, je sens une lumière semblable à un feu follet, tantôt plus claire, tantôt plus terne, et c'est comme si cette lumière se dirigeait vers moi de même qu'une flamme suit un courant d'air. Je sens aussi un rapport qui unit ce rayon à un corps lumineux et ce corps à un monde de lumière qui est né d'une lumière. Qui peut exprimer cela ? Ce rayon s'empare de moi, je ne puis m'empêcher de l'approcher de mon coeur ; et alors, quand j'y plonge. plus profondément, c'est comme si j'allais par le rayon dans le corps auquel il appartient, comme si je m'associais aux scènes de sa vie, à ses combats, à ses souffrances, à ses triomphes. Puis, dans la vision,,je suis telle direction qu'il plaît à Dieu. Il y a un intime et merveilleux rapport entre notre corps et notre âme. L’âme sanctifie le corps et le profane : autrement nulle expiation, nulle pénitence ne pourrait avoir lieu par le moyen du corps. Comme les saints vivants opèrent par leur corps, de même, séparés de lui, ils agissent encore par lui sur les croyants, mais la foi est la condition de toute aptitude à recevoir une sainte influence.


         « Souvent au milieu d'un entretien avec autrui, qui n'a aucun rapport à ces sortes de choses, je vois dans le lointain l’âme d'un mort s'approcher de moi et alors je suis tout à coup forcée d'y penser. Je déviens aussitôt silencieuse et grave : il en est de même quand j'ai des apparitions de saints.


         « J'ai eu une fois sur cela une belle révélation où j'ai appris que la vue par les yeux n'est point une vue, qu'il y a une autre vue intérieure. Celle-ci est très-lucide et très claire : mais quand je suis privée de la communion quotidienne, ce qui fait que je ne puis plus prier avec ferveur ma dévotion devient moindre, alors souvent un nuage s'étend sur ma clairvoyance intérieure. J'oublie

alors des choses importantes, des indications et des avertissements et je vois l'oppression qu'exerce le faux essentiel des choses extérieures. J'ai une faim du saint Sacrement qui me dévore, et souvent, quand je regarde du côté de l'église, c'est comme si mon coeur voulait s'échapper de ma poitrine vers mon Rédempteur...


         « Lorsque je vis arriver de si grands ennuis, parce que, conformément à l'ordre de mon conducteur, je ne voulais pas consentir à me laisser transporter dans une autre demeure, je criai vers Dieu, lui demandant de vouloir bien me guider ; lui disant que j'avais bien des peines, quoique je visse tant de saintes visions, et que je ne savais que faire. Je fis cette prière avec beaucoup de calme et je vis une face s'approcher de moi et entrer dans ma poitrine comme si elle se fondait avec moi. Il me semblait que mon âme, en devenant une avec cette face, rentrait en elle-même et devenait toujours plus petite, et mon corps m'apparaissait comme quelque chose de grand et de massif, grand comme une maison. La face (note), l'apparition qui était en moi paraissait comme triple : elle devint infiniment riche et variée et avec cela elle était toujours une. Elle allait et pénétrait (je parle de ses rayons, de ses regards) dans tous les choeurs des anges et des saints. J'en éprouvai de la consolation et de la joie et je me disais : « Tout cela pourrait-il venir de l'esprit malin ? » - Et pendant que j'avais cette pensée, tous les tableaux, clairs et distincts, traversèrent encore une fois mon âme comme une série de nuages lumineux et je sentis qu'ils étaient maintenant hors de moi et qu'ils se tenaient à mon côté dans une sphère lumineuse. Je sentis aussi que je redevenais plus grande et mon corps ne me paraissait plus si massif.

 

(note) Cette face est le don de vision, la lumière de prophétie sortant de Dieu, dans laquelle Anne Catherine peut converser avec les saints et les anges et recevoir leurs communications.

 

Il y avait maintenant comme un monde hors de moi dans lequel je pouvais regarder par une ouverture lumineuse. Et il vint près de moi une vierge qui m'expliqua ce monde de lumière et me fit regarder tantôt ici, tantôt là. Elle me montra hors de lui la vigne du saint évêque dans laquelle j'avais à travailler à ce moment.

         « Mais, je vis aussi à gauche un deuxième monde plein de figures difformes, symboles de perversité, de calomnie, de raillerie et d'injure. Elles s'avançaient comme un essaim dont la pointe était dirigée contre moi. De tout ce qui venait à moi de cette sphère, je ne pouvais rien admettre, rien approuver, car le juste, le bien était dans la sphère pure et lumineuse qui planait à droite. Entre ces deux sphères, j'étais maintenant suspendue par un bras, pauvre et délaissée, planant comme entre le ciel et la terre. Cela dura longtemps et avec de grandes douleurs : cependant je n'eus pas d'impatience. Enfin de la sphère lumineuse vint à moi sainte Suzanne (note) avec saint Liboire dans la vigne duquel j'avais à travailler. C'était comme s’ils me délivraient, et je fus de nouveau conduite dans la vigne qui était toute en friche et couverte de mauvaises herbes. J'avais à retrancher sur les treilles les branches sauvages et exubérantes afin que le soleil pût mieux briller sur les ceps. Je me fatiguai excessivement à faire un nettoyage dans l'espalier : je jetais en tas les feuilles avec les grappes pourries ; sur d'autres je devais essuyer la moisissure avec un linge fin, et comme je n'en avais pas, je me servis de ma coiffe. Tout cela me fatigua tellement que le matin je me trouvai dans mon lit comme rouée et brisée et que je ne sentais plus qu'il y eût d'os dans mon corps. Mes bras me font encore mal....

         « La manière dont on reçoit en vision une communication des esprits bienheureux est difficile à expliquer.

 

(note) Anne Catherine eut cette vision le 11 août 1821, jour où tombe la commémoration de sainte Suzanne, martyre.

 

Tout ce qu'ils disent est incroyablement bref. Un mot m'en apprend plus que trente ailleurs. On voit la pensée de ceux qui parlent, mais on ne la voit pas avec les yeux, et pourtant tout est plus clair et plus distinct que dans l'état présent. On reçoit ces communications avec un plaisir ressemblant à celui que donne un souffle d'air frais dans la chaleur de l'été. Cela ne peut pas bien s'exprimer avec des paroles...

         « Tout ce que cette pauvre âme me disait était également très-bref, comme il arrive dans toutes les communications de ce genre, mais l'intelligence du langage des âmes du purgatoire présente de plus grandes difficultés : leur voix a quelque chose de sourd, comme si elle arrivait à travers une enveloppe qui amortit le son, ou comme si l'on parlait du fond d'un puits ou du dedans d'un tonneau. En même temps le sens est plus difficile à saisir et il me faut une attention beaucoup plus soutenue que quand c'est mon conducteur, ou le Seigneur, ou un saint qui parlent. Car alors les paroles vous pénètrent comme un limpide courant d'air : on voit et on sait tout ce qu'ils disent. Un seul mot laisse plus de choses dans notre âme que tout un discours...

 

Connaissance des pensées d'autrui.

 

         Dans l'hiver de 1813 le P. Limberg vint chez Anne Catherine tard dans la soirée. Pendant toute la journée, il avait visité des malades par un très-mauvais temps et n'avait pas encore dit son bréviaire. Il s'assit dans la chambre de la malade et se dit à lui-même : « Je suis bien fatigué et il me faut encore faire de bien longues prières. Si je savais seulement qu'il n'y eût pas de péché, je m'en dispenserais. » A peine avait-il eu cette pensée, assis loin d'elle, qu'elle lui cria : « Allons donc, priez ! » Il répondit : « De quoi voulez-vous parler ! - De votre bréviaire, dit-elle. Pourquoi m'interrogez-vous ? Ce fut la première fois, racontait Limberg, que je fus frappé de ce qu'il y avait de singulier en elle. »

         Le 15 juillet 1821, Anne Catherine adressa ces paroles au Pèlerin : « Le Pèlerin ne sait pas être grave et recueilli ; il fait ses prières avec anxiété, les mêle toutes ensemble et les récite trop vite. Je vois souvent de mauvaises pensées de toute espèce lui traverser la tête : elles ressemblent à d'étranges et vilaines bêtes. Il ne s'y arrête pas et ne les chasse pas non plus promptement : il a l'air d'y être habitué, elles courent tout à travers comme par un chemin frayé. » Le Pèlerin remarqua à ce sujet : « C'est malheureusement très-vrai. »

         « Je vois une série de mots qui se suivent sortir, comme un rayon de feu, de la bouche des gens qui prient et monter vers Dieu. Je vois et reconnais, dans les mots, l'écriture de celui qui prie et je lis chaque chose. Cette écriture diffère selon les personnes. Dans le courant qui les porte vers le ciel, il y a des parties enflammées, d'autres plus pâles ; il est tantôt plus large, tantôt plus étroit et plus resserré. En un mot cela ressemble aux diverses manières d'écrire. »

 

         8. Lorsque Anne Catherine caractérisait sa contemplation « comme une vue, non par les yeux, mais par l'âme, et ayant, pour ainsi dire, le coeur pour organe, » elle ne voulait pas seulement en indiquer le point de départ et le développement, mais aussi le caractère surnaturel et méritoire. Dans le coeur est la racine, le commencement de toute bonne oeuvre ; car c'est là que le fidèle reçoit l'appel et l'impulsion venant de Dieu lui-même, le mouvement qui le porte à un acte méritoire, soit purement intérieur, soit devant se parfaire dans une oeuvre extérieure : c'est par les inspirations qui naissent dans le coeur que l'ange gardien converse avec l’homme et c'est de là aussi que part l'excitation à réfléchir, à méditer, qui ensuite aboutit de nouveau dans le coeur à la résolution et à l'action. C'est dans le coeur qu'habite le Saint-Esprit ; c'est dans le coeur qu'il verse ses dons, lesquels de là se répandent dans tout l’homme intérieur : car c'est aussi de là que part le lien de la charité qui, dans le Saint-Esprit, relie la communauté des fidèles avec leur chef invisible, Jésus-Christ, et les unit entre eux, comme les branches du cep de vigne. C'est dans la disposition du coeur, c'est-à-dire dans sa droiture, sa sincérité, son énergie et le feu de sa charité, non dans la perspicacité de l’intelligence ou l'étendue du savoir que se trouve ce que l'homme vaut, opère et peut devant Dieu. Ainsi Anne Catherine percevait dans le coeur toutes les impressions, sensibles ou au-dessus des sens, qui lui arrivaient de Dieu, de son ange, des saints, aussi bien que des hommes rapprochés d'elle ou séparés par les plus grandes distances. C'était là que, dans l'état de veille naturel, elle entendait la voix de l'ange, mais elle y entendait aussi l’ordre de son confesseur qui la rappelait de l'extase, soit que cet ordre fût exprimé par des paroles, soit qu'il fût donné mentalement et de très-loin. En quelque endroit que le confesseur se trouvât, il suffisait de son appel fait intérieurement pour ramener aussitôt Aune Catherine ; fût-ce de l’extase la plus profonde, à l’état de veille naturel (note). C'était aussi dans le coeur qu'elle entendait tous les cris de détresse des gens menacés d'un grand danger, auxquels, suivant les desseins de Dieu, elle devait donner assistance, même quand ils étaient séparés d'elle par des mers et des continents entiers.

 

(note) La même chose avait lieu pour la pieuse vierge si favorisée de Dieu, Marie de Moerl, à Kaltern ; son confesseur, le vénérable père Capistran, a attesté plusieurs fois à l'auteur qu'en quelque endroit qu'il se trouvât, fût-ce à une très-grande distance, la voyante pouvait être rappelée de l'extase par son commandement sacerdotal.

 

C'était dans son coeur qu'elle ressentait l'angoisse des moribonds pour lesquels la bénédiction attaquée à sa prière devait obtenir une bonne mort. C'était vers son coeur que se pressaient les supplications et les demandes de tous ceux qui, de près ou de loin, se recommandaient à ses prières, ou qui ; dans la détresse et l’abandon, criaient vers Dieu pour qu’il leur envoyât un sauveur. C'était par de profondes impressions de souffrance dans son coeur qu'elle était avertie des dangers imminents ou de l'approche du malheur et de la ruine pour l’Eglise ou pour certaines âmes, et souvent elle était dans une inquiétude et une angoisse inexprimables avant d'avoir eu la claire intuition de ce qui allait venir. C'était dans le coeur qu'elle percevait les pensées, les vues, les dispositions, tout l'état moral des personnes qui venaient dans son voisinage ou auxquelles elle était envoyée en esprit pour les exciter au bien ou les pousser à se convertir. Mais c'était là aussi qu'elle entendait toutes les paroles impies, toutes les imprécations, les blasphèmes, les parjures, etc., pour lesquels Dieu voulait recevoir une expiation par les tourments du coeur très-pur de sa servante. C'était à son coeur aussi qu'arrivait chaque appel qui avait pour suite un état de contemplation, de vision et d'extase, et elle y obéissait si vite et si complètement que, dès la première et la plus légère impulsion donnée, elle rassemblait les forces de son âme pour les employer tout entières et sans partage au service de Dieu, avec la plus complète liberté de la volonté, avec la conscience la plus claire de son esprit éclairé d'en haut, et pour accomplir ce qu'il voudrait demander d'elle. C'était ainsi, en partant du coeur, que se déployait sa contemplation si riche, passant par tous les degrés de cette région merveilleuse, depuis la simple vue à distance jusqu'à la plus haute vision intellectuelle dans la lumière vivante ou dans un rapport personnel avec l'époux céleste.

         Cette mobilité, cette facilité, cette aptitude extraordinaire qui permettaient à Anne Catherine d'entrer soudainement et comme involontairement dans les états les plus opposés et d'être comme inopinément ravie hors du monde sensible, n'étaient pas en elle quelque chose où le libre arbitre ne fût pour rien, ni une simple manière d'être, mais le don et l'oeuvre de l'Esprit-Saint, mérités par sa parfaite obéissance et son ardent amour de Dieu. C'est une âme qui n'a jamais connu l'attrait de la curiosité, ni l'attachement à un bien périssable ; qui, en dehors de Dieu et des choses divines, ne veut rien et ne sait rien ; qui, nourrie de visions célestes, ne ressent pas le moindre désir de chercher un divertissement et une distraction dans les choses de la terre ; qui, dans la lumière de la foi, juge, selon Dieu, tous les objets créés, sans autre règle et sans autre mesure que ses commandements ; qui par là, comme dit sainte Hildegarde, ressemble à la plume, laquelle, à raison de sa légèreté, vole au gré du vent, c'est-à-dire du souffle de l'Esprit-Saint, d'acte en acte, de mérite en mérite. C'est pourquoi toutes ses actions, toutes les manifestations de son opération surnaturelle et méritoire, soit à l'état de veille, soit à l'état de contemplation, ont leur point de départ dans le coeur qui est la demeure du Saint-Esprit dans l'homme, et ce coeur était le foyer où le sacrifice de sa vie se consommait dans l'amour et la souffrance.

 

         9. Sainte Hildegarde nous enseigne quelle place tient le coeur de l'homme, même dans l'ordre naturel (note : Scivias, lib. I, visio IV.) : « Lorsque, suivant la disposition secrète établie par le créateur suprême, la forme d'un corps humain donne signe de vie dans le sein maternel, l'âme, comme un globe de feu qui n'a aucun des linéaments d'un corps humain, prend possession du coeur de cette forme, atteint le cerveau et se répand dans tous les membres.... Elle prend possession du coeur, parce que, brillante dans un feu de science profonde, elle distingue les différentes choses dans la sphère de sa compréhension (c'est-à-dire reconnaît les objets qui tombent sous les sens). Elle n'a pas la forme des membres du corps : car elle est incorporelle et non périssable comme le corps. Elle donne au coeur sa force et celui-ci, comme la partie fondamentale du corps, le gouverne tout entier et, semblable au firmament du ciel, maintient ce qui est inférieur et recouvre ce qui est supérieur. Elle monte aussi au cerveau de l'homme, parce qu'elle a la faculté de goûter non-seulement ce qui est de la terre, mais encore ce qui est du ciel, par la connaissance intelligente de Dieu. Elle se répand par tous les membres car elle communique à tout le corps la force vitale de la moelle, des veines et de tous les membres, de même que l'arbre transmet de sa racine à toutes les branches la sève et la faculté de verdir….. » 

« L'âme se tient dans l'angle de la maison, c'est-à-dire dans la forteresse du coeur, de même qu'un homme dans quelque angle de sa maison d'où il peut l'inspecter tout entière et en régir toutes les parties, levant le bras droit pour montrer et indiquer du geste ce qu'il y a à faire dans l'intérêt de sa maison, et se tournant vers l'orient. L'âme aussi regardant le lever du soleil fait de même par toutes les voies du corps (les sens). »

         « L'âme elle même est un feu (note), et ce feu penètre tout le corps qu'elle habite, les veines et le sang, les os et les moelles, la chair et ses sucs, et il est inextinguible.

 

(note) Explanatio Symboli S. Athanasii, p. 100. Edit. Migne.

 

Le feu de l'âme a son foyer dans sa faculté raisonnable d'où la parole sort et se fait entendre. Si l'âme n'était pas de la nature du feu, elle ne pourrait pas échauffer la froide matière coagulée et former le corps avec le sang des veines. Mais l'âme ayant comme son souffle dans la faculté raisonnable, distribue sa chaleur dans toutes les parties du corps suivant une juste mesure afin que le corps ne soit pas consumé.

         Quant au procédé de la contemplation, Hildegarde s'explique de la même manière qu'Anne Catherine, en sorte que les deux témoignages se complètent l'un par l’autre.

         « La manière dont la contemplation a lieu, dit Hildegarde (note), est difficile à saisir pour l’homme assujetti aux sens. Les visions que j'ai, je ne les vois pas en songe ni dans le sommeil, ni dans l'ardeur de la fièvre, ni par l’intermédiaire des yeux du corps ou des oreilles de l’homme extérieur ; je ne les ai pas dans des lieux secrets, mais je les reçois selon la volonté de Dieu, à l'état de veille, regardant dans la pure clarté sans nuage de l’esprit, avec les yeux et les oreilles de l’homme intérieur et dans des lieux ouverts à tous... Dieu opère où il veut, pour la glorification de son nom, mais non pour celle de l'homme terrestre. Je suis constamment dans la crainte et dans l'angoisse, parce que je ne reconnais en moi rien qui m'assure de cette faculté ; mais j'élève mes mains vers Dieu afin d'être portée par lui, comme une plume, qui ne pesant rien, vole au gré du vent : Et ce que je vois, je ne puis le savoir parfaitement quand j'ai une occupation corporelle et que mon âme n'est pas dans la contemplation, car dans l'un et feutre cas il y a quelque chose de défectueux.

 

(note) Acta S. Hildegard., p. 17,18, et p. 98-99.

 

Mais, dès mon enfance, lorsque mes os, mes nerfs et mes veines étaient encore sans force, j'ai toujours eu dans mon âme cette contemplation et j'ai maintenant soixante-dix ans. Dans cette vision, selon que Dieu le veut, mon âme s'élève à la hauteur du firmament à travers la succession des différentes régions de l'air et s'étend au loin chez les peuples les plus divers quoiqu'ils soient séparés de moi par de très-grandes distances. Et comme je vois ces choses de cette manière dans mon âme, je les vois aussi suivant la différence des zones de nuages et des autres créatures (c'est-à-dire, cette contemplation spirituelle n'est pas une pure imagination, mais une extension de l’âme qui pénètre à travers les espaces les plus lointains, et rien de ce que je rencontre sur ce chemin ne m'échappe). Or je ne vois pas cela avec l'organe extérieur de la vue, je ne l'entends pas avec les oreilles, je ne le perçois pas par les pensées de mon coeur, ni par aucune coopération des cinq sens, mais seulement dans moi, l’âme ayant les yeux du corps ouverts, de telle sorte que ceux-ci ne me font jamais défaut par suite de l'extase, mais je vois ces choses étant éveillée, le jour comme la nuit. »

         « La lumière que je vois n'est pas une lumière circonscrite quant au lieu, ni corporelle, mais elle est beaucoup plus claire que le nuage qui porte le soleil, et je ne puis y reconnaître ni hauteur, ni profondeur, ni longueur, ni largeur. Elle m'est nommée l'ombre de la lumière vivante, et de même que le soleil, la lune et les étoiles se réfléchissent dans l'eau, de même en elle l’écriture et la parole, les qualités et les couvres des personnes brillent devant moi. Ce que je reconnais ou ce que j'apprends dans cette contemplation, je le conserve longtemps dans mon souvenir : je vois, j'entends et je sais en même temps, et je comprends à l’instant ce que je dois savoir. Ce que je ne contemple pas, je ne le comprends pas, car je n'ai pas reçu un enseignement savant ; pour ce que j'ai à écrire en vision, je ne puis mettre les mots autrement que je ne les perçois, ni les rendre en latin élégant. Je n'entends pas les mots comme quand ils sortent de la bouche des hommes, mais ils sont semblables à une flamme qui brille ou à une nuée lumineuse flottant dans l'air pur. Je ne puis pas plus reconnaître une forme dans cette lumière que je ne suis en état de regarder fixement le disque du soleil. »

         « Cependant, dans cette lumière, j'en vois quelquefois une autre qui m'est nommée la lumière vivante. Mais je vois celle-ci moins souvent et je puis encore moins la décrire que la première dont j'ai parlé. Quand je la contemple, toute tristesse, toute douleur s'évanouit en moi, en sorte que je suis comme un enfant plein de simplicité et non comme une femme âgée. Mon âme n'est jamais privée de la première lumière, qui est appelée l'ombre de la lumière vivante ; je la vois à peu près comme je regarde à travers une vapeur lumineuse le firmament sans étoiles et je contemple en elle ce que je dis, émanant comme la splendeur de la lumière vivante. »

 

         10. Quels que soient sur l'âme les effets d'une si vive lumière, elle ne rend jamais superflue pour le contemplatif la pratique de la foi divine, et elle ne produit pas l'affaiblissement ou l'amoindrissement de celle-ci, comme si elle mettait à la place de la foi une autre forme plus méritoire ou un plus haut degré de connaissance surnaturelle des mystères divinement révélés dans lequel la foi s'absorberait et se perdrait en quelque sorte. Au contraire la lumière prophétique, comme celle de la science infuse, ne peut avoir pour suite qu'un affermissement inébranlable et une joie suprême de la foi, parce qu'elle confère à celui qui en est favorisé l'intelligence la plus profonde et une confirmation qu'elle seule peut donner de la vérité de l’objet de la foi, et lui montre que pour l'esprit de l’homme il ne peut y avoir en général d'actes plus élevés et plus parfaits que ceux des vertus théologales infuses, et que Dieu n'a ouvert pour l'homme mortel aucune autre voie à la béatitude éternelle que la voie de la foi. Ici donc a lieu, seulement avec une plus grande perfection, ce qui a lieu pour le simple fidèle, lequel, manquant de la lumière de la contemplation, par l'instruction et la réflexion, par la prière, la méditation et par la pratique consciencieuse des préceptes et des prescriptions de la foi, pénètre de plus en plus profondément dans l'intelligence de ses mystères, apprécie mieux l’inestimable bien de la foi et est prêt en conséquence à tout sacrifier pour elle, même sa vie. Autant il est difficile qu'un tel homme en vienne à mettre les moyens et les secours par lesquels il est arrivé à cette fermeté et à cette allégresse dans la foi au-dessus de la foi elle-même, autant il l'est que la personne favorisée de grâces extraordinaires ne place la foi qu'après son don de contemplation. Au contraire, plus ses visions sont claires et compréhensives, plus sa foi est simple et forte, et plus elle est sensible à tout ce qui peut porter la plus légère atteinte à la pureté de la foi. Rien ne prouve mieux cela que l'exemple de sainte Catherine de Sienne qui, dans ses dialogues, dictés pendant l’extase et par conséquent à l’état contemplatif, traitant du rapport de la foi à la contemplation, affirme que le don de la lumière prophétique ne peut être reconnu véritable que par la lumière de la foi :


         « O Trinité éternelle, abîme d'amour, dissous le nuage de mon corps. Tu es le feu devant lequel tout froid disparaît ; tu éclaires l’esprit de ta lumière, et par cette lumière tu m'as fait connaître la vérité. Tu es cette lumière au-dessus de toute lumière que du sein de ta propre lumière tu donnes à l'oeil de l'intelligence, savoir la lumière surnaturelle communiquée dans une telle plénitude et avec une telle perfection que tu éclaires par là la lumière de la foi ; dans laquelle foi je sais que mon âme vit et qu'elle a reçu ta lumière dans cette lumière : car dans la lumière de la foi, j'acquiers la sagesse dans la sagesse du Verbe, ton fils ; dans la lumière de la foi, je suis forte, constante et persévérante ; dans la lumière de la foi, j'ai la confiance que tu ne me laisseras pas m'écarter du droit chemin ; la lumière de la foi m’enseigne la voie, et sans cette lumière, je marcherais dans les ténèbres : c'est pourquoi, ô Père éternel, je t'ai prié de m'éclairer par la lumière de la très-sainte foi. ô très-sainte Trinité, dans la lumière (de la contemplation) que tu m'as donnée et que j'ai reçue par l’intermédiaire de la lumière de la très-sainte foi, j'ai connu, par beaucoup d'explications admirables, le chemin de la véritable perfection, afin que je te serve dans la lumière et non dans les ténèbres. Pourquoi est-ce que je ne te contemple pas par la glorieuse lumière de la très-sainte foi ? Parce que les nuages de l’amour-propre obscurcissent l'oeil de mon intelligence. Mais toi, très-sainte Trinité, tu as dissipé ces ténèbres par ta lumière. Comment puis-je rendre grâces pour cet immense bienfait et pour l'enseignement de la vérité que tu m'as donné. Cet enseignement (que j'ai reçu de toi par la lumière prophétique) est une grâce particulière (accordée seulement à moi) outre la grâce générale que tu accordes aux autres créatures (note)

 

         (note) Acta SS., die 30 april., vita, p. III, c. 2.

         11. Déjà, dans sa première jeunesse, Anne Catherine avait appris de son ange comment, dans la lumière de la contemplation, elle devait pratiquer la vertu de foi comme étant la chose principale et la plus nécessaire à la vie spirituelle. Voici ce qu'elle raconta à ce sujet. :

             « Lorsque, à l'âge de cinq à six ans, je méditais le premier article du Symbole : Je crois en Dieu le Père tout puissant, créateur du ciel et de la terre, toute sorte de visions touchant la création du ciel et de la terre passaient devant mon âme. Je vis la chute des anges, la création de la terre et du paradis, celle d'Adam et d'Eve, et la chute originelle. Je pensais que tout le monde voyait cela comme les autres choses qui nous entourent, et j'en parlais avec la plus grande simplicité à tees parents, à mes frères et soeurs et à mes compagnons d'enfance : mais je remarquai qu'on riait de moi et qu'on me demandait si j'avais un livre où tout cela se trouvait. Alors j'en vins, peu à peu, à garder le silence sur ces closes et je pensai qu'il était convenable de n'en pas parler, quoique je ne m'en rendisse pas bien compte. J'ai eu ces visions aussi bien la nuit qu'en plein jour, dans les champs, à la maison, marchant, travaillant, parmi les occupations les plus diverses.

         Un jour, à l’école, avec une simplicité d'enfant, je parlais de la résurrection en d'autres termes que ceux qu'on nous enseignait, mais avec assurance et avec l’idée naïve que tout le monde devait en savoir autant que moi là-dessus, ne soupçonnant nullement qu'il y avait là quelque chose qui m'était propre et personnel ; alors les enfants tout surpris se mirent à rire et me dénoncèrent au maître qui m'avertit sévèrement de ne pas me livrer à de telles imaginations. Je continuai à avoir ces visions, gardant le

silence, comme un enfant qui regarde des images et se les explique à sa manière, sans beaucoup demander ce que signifie ceci et cela. Comme les images ordinaires des saints ou les représentations tirées de l’histoire sainte me montraient les mêmes objets, tantôt d'une façon, tantôt d'une autre, sans que cela eût produit le moindre changement dans ma foi, je pensai que les visions que j'avais étaient mon livre d'images ; je les considérais avec une tranquillité parfaite et je m'en faisais toujours une bonne idée en disant : « Tout pour la plus grande gloire de Dieu. » Je n'ai jamais rien cru, quant aux choses de la religion, que ce que Dieu le Seigneur a révélé et nous a proposé à croire par l'Eglise catholique ; que ce soit expressément écrit ou non. Et je n'ai jamais cru de même ce que j'avais vu dans les visions. Je les regardais de la même manière que je considérais dévotement, tantôt ici, tantôt là, des crèches de Noël différentes, sans être troublée de la différence des unes avec les autres ; j'adorais seulement dans chacune le même cher petit enfant Jésus : il en était ainsi pour moi de ces tableaux de la création du ciel, de la terre et de l'homme ; j'y adorais Dieu le Seigneur, le créateur tout-puissant du ciel et de la terre. Je n'ai jamais rien retenu par coeur des évangiles, ni de l’Ancien Testament, car j'ai tout vu moi-même dans le cours de ma vie ; je l'ai revu tous les ans, exactement avec les mêmes circonstances, quoique plusieurs fois j'aie vu des scènes que je n'avais pas encore vues. Plus d'une fois, je me suis trouvée dans un même lieu avec les auditeurs, j'ai assisté à l’événement comme une contemporaine et je changeais de lieu avec les autres : cependant je ne suis pas restée chaque fois à la même place, car souvent j'étais élevée en l’air au-dessus de la scène et je la voyais d'en haut. Il y avait certaines choses, surtout quand elles avaient un côté mystérieux, qui se révélaient à moi par une certaine connaissance intérieure qui m'arrivait ; je voyais certaines particularités dans des tableaux placés hors de la scène que j'avais sous les yeux. J'avais invariablement la faculté de voir à travers tout, en sorte que jamais un corps n'en cachait un autre, et cependant il n'en résultait point de confusion. Etant enfant et avant d'aller au couvent, j'avais principalement des visions nombreuses tirées de l’Ancien Testament, plus tard celles-ci devinrent plus rares et celles de la vie du Seigneur toujours plus nombreuses. Je connais aussi la vie de Jésus et de Marie dès leur première jeunesse, et j'ai souvent contemplé la sainte Vierge encore enfant et vu ce qu'elle faisait quand elle était seule dans sa petite chambre ; je sais aussi quels vêtements elle portait. Au temps du Christ je voyais les hommes tombés beaucoup plus bas et plus méchants qu'ils ne sont aujourd'hui : mais aussi, par compensation, j'en voyais qui étaient beaucoup plus pieux et plus simples qu'on ne l'est à présent. Ces hommes étaient aussi différents les uns des autres que les tigres le sont des agneaux. Maintenant il règne une tiédeur et une torpeur générales ; alors, la persécution contre les justes consistait à les livrer au bourreau, à leur déchirer les membres : aujourd'hui elle s'exerce par l'injure, le dédain, la raillerie, les efforts, le travail patient et constant pour corrompre et détruire. De nos jours le martyre consiste en vexations sans fin.

 

         12. Déjà, dans le premier volume, on a rapporté un grand nombre d'exemples du zèle consciencieux avec lequel Anne Catherine s'efforçait de défendre la pureté de la foi : ses rapports avec le Pèlerin lui offraient encore des occasions fréquentes de combattre avec énergie bien des erreurs et des préjugés en matière de religion ; nous ne donnerons place ici qu'aux faits suivants. Un jour que le Pèlerin soutenait par des arguments spécieux que l’introduction de la fête du Saint-Sacrement n'avait pas été nécessaire pour l'Église, puisque dans chaque messe on fêtait l’institution de la sainte Eucharistie, Anne Catherine garda le silence en présence de ces assertions. Mais, dès le lendemain matin, elle accueillit le Pèlerin avec ces paroles

         « J'ai reçu de mon guide une sévère réprimande. Je n'aurais pas dû, m'a-t-il dit, accepter ce qui a été dit par le Pèlerin : je ne dois jamais donner mon assentiment à de tels discours, car il y a là de l'hérésie. Tout ce qui se fait par l'Église, quand même il s'y mêlerait, par suite de la faiblesse des hommes, des vues moins pures, se fait cependant par la direction du Saint-Esprit et répond aux besoins du temps. C'est ainsi que la fête du Saint-Sacrement était devenue une nécessité, parce qu'à cette époque l'adoration qui lui est due était bien négligée et que l'Église devait proclamer sa foi par une adoration publique. Il n'y a pas de fête et de dévotion établie par l'Église, d'article de foi promulgué par elle qui ne soient indispensable, nécessaires et exigé pour le maintien de la vraie doctrine à une époque donnée. Dieu emploie jusqu'aux vues les moins pures des individus pour les faire servir à ses desseins adorables : c'est là le rocher sur lequel l'Église est bâtie de telle manière qu'aucune faiblesse humaine ne peut lui ravir le trésor des promesses divines. Je ne dois donc plus jamais laisser passer de semblables négations de la nécessité des décisions de l'Église : car de telles maximes sont hérétiques. Après avoir reçu cette sévère réprimande, j'ai eu à souffrir de cruelles douleurs à cause de ma condescendance. » - Le Pèlerin, en consignant ce fait dans son journal, ajoute ces paroles : « Ceci doit être aussi pour moi un avertissement sur le tort qu'il y a à parler si légèrement des choses qui concernent l'Église. »

         Elle se prononça en ces termes contre l'insipide sagesse des gens soi-disant éclairés qui rejetaient arbitrairement et selon leurs caprices les saints usages de l'Église, tournaient en ridicule les pratiques de piété et cherchaient à mettre à la place de la vraie dévotion et du pur culte de Dieu des formules vides et des phrases creuses et sonores

         « Si l'Église est vraie par essence, tout aussi est vrai en elle ; qui ne veut pas croire à un point, soustrait sa volonté à la croyance au reste ; qui tient beaucoup de choses pour fortuites, refuse à la nécessité ses effets et l'assimile au hasard. Rien n'est pure forme, : tout est substance et action par le moyen du signe nécessaire. J'ai souvent entendu dire à des prêtres instruits : « On ne doit pas laisser les gens croire également à tout : quand ils tiennent une fois le fil, ils tirent d’eux-mêmes tout le peloton à eux. » -- C'est une très-mauvaise et très-fausse manière de parler. La plupart prennent le fil très-menu et dévident le peloton jusqu'à ce que le fil se casse ou se perde en fragments volant de tout côté. Toute la religion de beaucoup de laïques et de prêtres parlant ainsi me fait l'effet d'un ballon plein de choses saintes qu'ils font monter en l'air et qui pourtant n'arrive jamais au ciel. Souvent la religion me paraît ainsi flotter en ballon au-dessus de villes entières.

         J'ai souvent été informée, à propos de la sainte croix de Coesfeld, que Dieu a attaché à cet endroit, un pouvoir de résistance au mal comme à tous les lieux où l'on révère des objets sacrés du même genre. Mais ce qui opère des miracles, c'est la ferveur de la prière faite avec une grande confiance. Je vois souvent la croix révérée dans des processions spirituelles et je vois alors exaucés et préservés du mal ceux qui reçoivent avec confiance les grâces qui arrivent par elle : mais j'en vois d'autres enveloppés dans les ténèbres.

         « J'ai été aussi instruite une fois qu'une vive confiance unie à une grande simplicité rend toutes choses réelles et substantielles. Ces deux expressions ont jeté pour moi un grand jour sur le miracle et la manière dont la prière est exaucée. »

         Elle combattait ainsi le penchant qu'avait le Pèlerin à vanter la piété des herrnhutes ou frères moraves et à parler avec amertume des misères de l'Église : « Je suis sévèrement réprimandée par mon guide quand j'entends de pareils propos sans y répondre. Il m'a été montré combien de tels jugements sont téméraires et comment en cela on tombe dans la même faute que les premiers apostats. Ce qui est négligé dans l'Église, je dois le taire, m'a-t-il été dit, autrement je serais encore plus répréhensible que ceux auxquels n'a pas été montré ce qu'il m'est donné de voir. J'ai vu aussi le séjour des herrnhutes. Les gens sont là aussi compassés dans leur manière de procéder qu'une personne qui ne veut pas en réveiller une autre. Tout est bien arrangé, bien propre, bien tranquille, les gens ont l'air bien pieux. Mais ils me sont montrés plus morts intérieurement que les pauvres Indiens pour lesquels j'ai à prier maintenant. Où il n'y a pas de combat, il n'y a pas non plus de victoire. Ils prennent largement toutes leurs aises, aussi sont-ils pauvres et leurs affaires vont-elles mal en dépit des beaux discours et des belles apparences. J'ai vu cela dans la maison des noces. Sous l'image de deux malades, la différence des âmes et de leur état intérieur devant Dieu m'a été montrée. J'ai vu la communauté des herrnhutes, comme une personne malade qui prétendrait n'être pas malade et chercherait à voiler toutes ses misères intérieures. Elle avait des dehors très-agréables, elle faisait bonne figure et tenait ses infirmités fort secrètes. J'ai vu en face d'elle, comme dans une vision lointaine, une autre malade : elle était couverte d'ulcères, mais qui reluisaient et semblaient recouvrir des perles. Le lit où elle était couchée était lumineux ; le sol et tout l'espace autour d'elle étaient d'une blancheur de neige éblouissante. Lorsque la malade herrnhute s'approcha de cette chambre, tous les endroits où elle passa se couvrirent de taches mais elle ne voulut jamais rien apercevoir de sa saleté. »

 

         13. La manière d'être personnelle d'Anne Catherine elle-même est encore plus significative que ses discours. Elle à qui son époux divin daignait accorder chaque jour la plus claire intuition de sa vie sur la terre, de la vie de sa sainte mère, des apôtres et des saints, bien plus, qu'il gratifiait d'une participation corporelle aux souffrances de sa Passion, trouvait pourtant le suprême bonheur de ce monde dans l'assistance au service divin à l'église de son couvent ; de même, après la suppression du monastère, elle avait bien plus à coeur de prendre part avec les autres fidèles à la célébration solennelle des fêtes qui rappellent les saints mystères de la religion, comme par exemple la semaine sainte et le temps pascal, telle que cette célébration avait lieu suivant la liturgie et les rites catholiques dans l'église paroissiale de Dulmen, que de se transporter par la contemplation dans le passé qui se dévoilait à elle comme à une contemporaine. C'est pourquoi elle fut presque inconsolable lorsque ses infirmités corporelles lui enlevèrent toute possibilité de visiter une église. Tout ce qui se rattache à la foi et à la discipline de l'Église, les moindres de ses prescription, de ses exercices et de ses usages étaient pour elle une chose très-sainte qu'elle ne considérait et ne pratiquait qu'avec le respect le plus profond et l'attention la plus sérieuse, en sorte qu'à la lettre, elle ne semblait posséder son incomparable lumière de contemplation que pour honorer plus dignement et vivifier davantage en elle le bien inestimable de la foi. On voyait se reproduire chez elle ce qui s'était vu chez Marie Bagnesi ou Madeleine de Pazzi qui, toutes deux, avaient été favorisées de la même lumière. La première considérait la visite de l'église de l'Annonciation, à Florence, où elle allait révérer l'image miraculeuse qui s'y trouvait, comme une grâce de si haut prix qu'elle adressa à Dieu les plus ardentes prières pour pouvoir encore une fois quitter son lit de douleur et visiter ladite église. Elle fut exaucée ; la visite de cette église et de quelques autres fut pour elle la satisfaction du dernier et du plus grand désir qu’eût connu son âme détachée de tous les biens de la terre ; et tant qu'elle put se traîner à grand'peine dans sa petite chambre, elle trouva dans le soin de parer son autel domestique pour la célébration de la sainte messe son unique soulagement aux cruelles souffrances qu'elle avait à endurer incessamment pour le prochain. Madeleine de Pazzi, quoique favorisée de rapports constants avec son ange gardien qui se rendait visible pour elle et qui l'éclairait, ne connaissait pas de plus grand plaisir, dès sa première enfance, que d'assister aux entretiens spirituels de sa mère avec d'autres pieuses femmes et elle les mettait assez souvent dans l'embarras par ses questions pleines d'un sens profond sur certains mystères de la foi. Rien ne lui paraissait comparable au bonheur de posséder la vraie foi : c'est pourquoi, de même qu'Anne Catherine, elle ne frayait avec d'autres enfants qu'en vue de les amener avec une simplicité enfantine à faire des pratiques de piété et de les instruire dans les vérités de la foi. Ces traits et d'autres semblables dans la vie des personnes favorisées de Dieu paraîtront peut-être sans importance à plus d'un lecteur : mais si nous considérons les dons extraordinaires, les souffrances et l'héroïsme de ces âmes desquelles Dieu a exigé si rigoureusement la mesure de fidélité et de sacrifice correspondante à ses grâces, nous reconnaîtrons dans l'éminente simplicité de leur foi l'opération de l'Esprit-Saint et le même degré de vertu qui se manifestait dans leur pureté et l'innocence de leur vie. De même qu'Hildegarde pouvait dire : « Je suis dans la contemplation plus semblable à un enfant qu'à une femme de mon âge, » Anne Catherine très-souvent se sentait dans ses visions comme devenue un enfant de cinq ou six ans (note) ; et un jour que ; sans deviner la profonde signification de ce fait, elle demandait à son ange d'où venait que dans la contemplation elle devenait enfant, elle reçut cette réponse : « Si tu n'étais pas réellement un enfant, cela ne pourrait avoir lieu.. »

 

         (note) Un jour le pèlerin vit Anne Catherine dans une prière extatique faire tout il coup les gestes d'un enfant, lever les bras en l'air et s'écrier d'un ton suppliant : a « Bonjour, petite mère. Il y a longtemps que tu n'as été avec tes enfants. Maintenant donne-le-moi ! Je ne l'ai pas eu depuis longtemps 1 a Revenue A elle, elle raconta toute joyeuse : < J'ai vu la Mère de Dieu venir à moi avec l'enfant Jésus, et cela m'a causé tant de joie ! Je voulais lui prendre l'enfant, mais elle a disparu et j'ai essayé de la rappeler par mes cris suppliants. »

 

Il voulait dire : « Si tu n'étais pas, de corps et d'âme, aussi pure, aussi intacte, aussi exempte de tout ce qui peut altérer et ternir qu'une fleur brillant parmi les perles de la rosée du matin, tu ne pourrais pas revenir à la simplicité. ignorante d'un innocent enfant. » Quand Marie Bagnesi, dans sa dix-huitième année, dut prononcer ses voeux comme soeur du tiers ordre de Saint-Dominique, elle ne savait pas ce que signifiait le voeu de chasteté et lorsque, sur sa demande, le confesseur lui dit que cela équivalait à n'avoir que Jésus-Christ pour époux, elle répondit en souriant : « J'ai accompli ce voeu depuis que je suis au monde car mon coeur n'a jamais connu d'autre désir que d'aimer Jésus. » Sainte Madeleine de Pazzi, de son côté, put confesser sur son lit de mort qu'elle n'avait jamais su, pendant toute sa vie, ce qui était contraire à la pureté ni de quelle manière on pouvait la blesser. C'est que le miroir de ces âmes devait rester à l'abri de tout souffle provenant d'un bien périssable pour qu'elles fussent capables de posséder la lumière prophétique. Nous reconnaissons par là combien l'Église a raison, lorsqu'elle porte un jugement sur les dons extraordinaires, de ne reconnaître les marques infaillibles dé leur vérité que dans ces vertus auxquelles l'homme ne peut arriver sans des souffrances extraordinaires et des efforts immenses et constants ; dans le parfait détachement de toutes les créatures et dans une humilité devenue pour ainsi dire une seconde nature. Il est impossible, parce que ce serait en contradiction avec la sainteté de Dieu, que la lumière intuitive habite dans une âme qui n'est pas morte à tout attrait des sens, à toute attache aux créatures et son propre moi, et c'est pourquoi ce don est si rare, parce qu'on ne trouve qu'en peu de mortels une pureté et une humilité comme celles qui brillent dans tous les traits de la vie d'Anne Catherine.

 

         14. Nul témoignage ne constate d'une manière aussi éclatante son humilité, son oubli d'elle-même et sa complète exemption d'amour-propre que les plaintes allant souvent jusqu'à l'amertume que répète fréquemment le Pèlerin, disant par exemple : « Qu'elle laisse tout tomber, qu'elle ne sait pas apprécier les plus grandes grâces, que sa négligence le prive des révélations les plus importantes sur les faits intérieurs d'une vie si privilégiée, etc. » Il éclatait ordinairement en plaintes de ce genre quand il supposait qu'Anne Catherine n'attachait pas la moindre importance à l'invasion chez elle de souffrances inaccoutumées et la plupart du temps accompagnées de variations soudaines, en sorte que, malgré tous les avertissements reçus dans les visions et qui lui disaient pourquoi et pour qui elle souffrait, elle n'était que rarement en état d'expliquer quel était le rapport intime de telles ou telles souffrances certaines maladies et à certaines prévarications déterminées de l'ordre spirituel qu'elle avait à guérir et à expier. Les observations attentives du Pèlerin lui avaient donné la certitude que tous les phénomènes de souffrance et de maladie corporelle avaient, chez elle, pour principe des causes et des faits de l'ordre spirituel tout à fait étrangers à la malade, et plus il avait à rechercher lui-même, à l'aide d'observations successives, la relation cachée des diverses souffrances avec une tâche d'expiation déterminée, plus son désappointement était grand quand Anne Catherine ne paraissait pas faire la moindre attention à des incidents qu'il jugeait si importants, n'y voyait qu'une chose tout à fait ordinaire, s'entendant de soi-même, et ne voulait pas comprendre l'étonnement qu'ils lui causaient.

Elle trouvait seulement dans ses souffrances la marque que ses prières constantes pour le salut du prochain

étaient exaucées, mais jamais la pensée ne lui venait le moins du monde qu'elles fussent une distinction ou

même une chose de quelque importance qui pût prétendre à attirer sa propre attention ou celle d'autrui. De plus il arrivait souvent au Pèlerin, ce qui lui causait une surprise très-pénible et désappointait complètement son admiration, de voir Anne Catherine s'occuper si peu du caractère particulier de ses souffrances qu'elle acceptait de Wesener des remèdes et des topiques destinés à la soulager et qu'elle les réclamait elle-même, au lieu de compter uniquement sur des remèdes célestes et des secours extraordinaires, comme l'aurait voulu le Pèlerin ; si bien que, dans l'excès de ses douleurs, elle se lamentait souvent de ce que personne ne savait y apporter quelque adoucissement. Parmi beaucoup de faits, nous ne rapporterons que ceux qui suivent.

         Voici ce que le Pèlerin raconte à la date du l0 janvier et du 3 février 1823 :

         « Ses douleurs augmentent en même temps que son courage tombe un peu. Toute la nuit elle reste couchée dans la même position et ses souffrances la font crier et gémir jusqu'à ce qu'on la retourne sur un autre côté. Elle est aussi tourmentée par des tableaux effrayants, où elle se voit comme un enfant poursuivi par des bêtes féroces qui est obligé, dans sa fuite, de traverser des bourbiers à la nage et qui ne peut appeler personne à son secours. Il n'y a eu de changement dans cette situation qu'à la vigile de la Chandeleur. Aux terribles vomissements de sang des derniers jours, a succédé tout à coup une enflure générale dans tout le corps. « Je souffre le martyre dans tous mes membres, disait-elle en gémissant : j'ai des douleurs poignantes jusque dans les talons. » Ce changement subit a commencé avec la sonnerie des premières vêpres de la Purification de la sainte Vierge, et il était complet lorsque la cloche cessa de sonner. Elle avait pourtant bon courage, mais elle ne pensa pas à cette coïncidence et n'en parla pas comme d'un phénomène surprenant. Elle a l'habitude de se comporter ainsi dans tous ses états et ne semble pas en avoir autrement connaissance : aussi, à ce point de vue, elle demande qu'on lui vienne en aide et trouve mauvais assez fréquemment qu'on n'ait pas essayé de la soulager par des remèdes. Sa vie pleine de mystères n'est extérieurement ni dirigée, ni gouvernée, et il en résulte des effets fâcheux, de grands inconvénients et beaucoup de désordre. »


         Elle avait donc recouvré sa force d'âme à la suite de souffrances endurées avec patience, ce qui prouvait évidemment que le courage et la consolation ne pouvaient lui venir que de Dieu seul, auquel sa simplicité naïve et son ignorance complète d'elle-même étaient infiniment plus agréables que le Pèlerin ne semblait le soupçonner, bien qu'ayant été souvent témoin d'incidents semblables. Déjà, trois années auparavant, en janvier 1820, il avait été très-frappé de la paix de cette âme qu'aucun tourment ne pouvait troubler et il avait consigné dans son journal les remarques suivantes :


         « Elle est incroyablement courageuse et tout respire en elle une sérénité d'âme enfantine pleine de naïveté et tout à fait extraordinaire. Avec cela elle est toujours à l'état de contemplation, elle lutte pour y résister et se réjouit grandement de vivre et de souffrir. Il est impossible de reproduire ici ses discours, de décrire la manière dont elle passe de la réalité extérieure à la vision, son enjouement naïf, sa patience, son courage, son abnégation, tout le charme et toute la candeur qu'il y a alors en elle. Ceux qui ne la connaissent pas et qui l'ont vue ainsi ne peuvent le croire ni le comprendre. Elle est dans cet état l'image naïve et candide d'une âme pleine de bonté, d'innocence, de compassion, de courage, de confiance, de foi ou pour mieux dire de certitude complète : car ce que nous croyons, avec l'aide de la grâce, elle le connaît comme aussi véritable et aussi réel que son père, sa mère, ses frères et ses soeurs. Elle est avec cela sans retour sur elle-même, sans l'ombre de mécontentement ou d'irritation, elle ne connaît pas d'ennemis, elle est pleine de paix, de joie et d'amour et sans l'ombre de fausse majesté. Elle ne satisferait guère ceux qui exigent une mine officielle comme confirmation de l'investiture de la grâce divine, parce qu’eux-mêmes ont plutôt la figure de l'emploi que l'emploi lui-même. Quand le Pèlerin la visita, elle avait devant elle un livre, mais, à proprement parler, elle ne lisait pas ; elle cherchait à s'empêcher d'être profondément absorbée dans la contemplation, mais souvent ses efforts sont inutiles. Bientôt elle devint gaie et remercia Dieu de ce qu'elle pouvait vivre, souffrir et assister son prochain : dans l'éternité, elle ne le pourra plus. Elle ne connaissait rien qui pût l'attrister. Plusieurs scènes qu'elle avait oubliées les jours précédents lui revenaient â l'esprit. Ainsi dans les dernières nuits où le froid s'était fait fortement sentir, elle avait vu tous les gens des environs qui n'avaient pas de lits et leur grande misère, ce qui fit qu'elle envoya des lits. Elle vit aussi sans lit une pauvre veuve sa parente et s'adressa à son ange gardien pour qu'il priât l'ange de son frère de mettre à celui-ci dans le coeur la pensée de donner un lit à cette veuve. Le jour d'après, elle eut la consolation d'apprendre qu'en effet son frère avait fait cela. »

 

         15. Cette source surnaturelle de consolation et de force, émanant de Dieu lui-même, est fermée, comme on peut le croire, à la fausse sainteté qui se targue à tort des faveurs célestes ; car, elle a sa racine dans l’orgueil de l'esprit, par conséquent dans le vice le plus dangereux et le plus haï de Dieu. Elle ne peut donc aspirer aux récompenses et aux consolations que peut offrir le père du mensonge, à la satisfaction de la vanité, aux louanges et à l’estime des hommes et aux jouissances sensuelles. De même que c'est le propre de la vraie lumière de contemplation d'affermir l'âme de plus en plus dans l’obéissance et le mépris de soi-même, et de lui rendre comme impossible la révélation des faveurs et des grâces cachées de Dieu, en sorte que le devoir strict de l’obéissance à l’autorité spirituelle peut seul lui ouvrir la bouche, de même les ténèbres de l’orgueil spirituel sont inséparables de la vaine gloire, de la vanterie, du désir impudent d'être considéré comme quelque chose d'extraordinaire et honoré en conséquence, qui fait recourir sans scrupule à tous les moyens possibles pour atteindre à des fins condamnables. Et comme nécessairement le fruit des vrais dons de la grâce est l'illumination, l'augmentation de la foi et de toutes les vertus théologales et morales, de même inévitablement les effets de la fausse lumière et de l’orgueil spirituel sont le mensonge, l'hypocrisie, l'hérésie, la superstition avec tous les autres maux dans lesquels la faible humanité est précipitée par le prince des ténèbres lorsqu'existe cet obscurcissement presque incurable de l'esprit : Un jour qu'Anne Catherine, découragée par la grandeur de ses souffrances, priait le Seigneur de lui retirer ces visions où il lui fallait voir tant de choses qu'elle ne comprenait pas, elle reçut pour réponse :

         « Je ne te donne pas ces visions pour toi, mais elles te sont octroyées pour que tu les fasses recueillir : tu dois les communiquer. Ce n'est pas le temps maintenant d'opérer des miracles extérieurs. Je te donne ces visions, et j'ai fait de même dans tous les temps, pour montrer que je suis avec mon Eglise jusqu'à la consommation des siècles. Les visions seules n'assurent le salut de personne

il faut que tu pratiques la charité, la patience et toutes les vertus. »


         Une autre fois elle raconta ce qui suit : « J'ai ardemment prié Dieu de vouloir bien me retirer les visions afin que je n'aie plus la charge de les rapporter et la responsabilité qui résulte de là. Mais je n'ai pas été exaucée et, comme de coutume, il m'a été dit de raconter tout ce que je pouvais me rappeler suffisamment quand même on se moquerait de moi ; je ne pouvais comprendre, a-t-on ajouté, l’utilité dont elles seraient. J’appris aussi que personne encore n'avait tout vu de la même manière et dans la même mesure que moi et que cela n'était point mon affaire, mais l’affaire de l’Eglise ; que, s'il s'en perdait beaucoup, cela amènerait après soi une grande responsabilité et un grand dommage ; que beaucoup de personnes qui étaient cause que je n'avais aucun repos, que le clergé qui n'ajoutait aucune foi à mes paroles et qui n'avait pas d'hommes pour les recueillir en rendraient un compte rigoureux, etc. Je vis aussi combien le démon suscitait d'obstacles. »


         « Il m'a été ordonné, il y a longtemps déjà, de tout raconter, même quand le monde me regarderait comme une folle ; mais personne n'avait jamais voulu écouter cela, et les choses les plus saintes que je voyais et que j'entendais étaient prises tellement de travers et accueillies avec tant de dérision que, par crainte de leur faire tort, je renfermai tout en moi, non sans de grandes souffrances. Plus tard je vis souvent dans le lointain l'image d'un étranger qui venait à moi et écrivait beaucoup auprès de moi : je l'ai trouvé et reconnu dans le Pèlerin. J'ai eu, dès mon enfance, l’habitude de prier le soir pour détourner tous les accidents, tels que les chutes, les incendies et autres choses semblables ; et j'ai toujours après cela des visions d'accidents de ce genre qui se terminent d'une manière remarquablement heureuse : mais quand j'ai omis cette prière, j'entends raconter ou je vois toujours quelque grand désastre, ce qui me montre, non-seulement la nécessité de la prière spéciale, mais aussi futilité qu'il y a à ce que je fasse connaître cette persuasion que j'ai et l’avertissement intérieur que je reçois, parce que cela peut exciter aussi à accomplir par la prière cette oeuvre de charité d'autres personnes qui n'en voient pas comme moi les effets. Les nombreuses et merveilleuses communications tirées de l’Ancien et du Nouveau Testament, et la vue de scènes innombrables de la vie des saints, etc., ont toutes été un don de la miséricorde de Dieu, non pas seulement pour mon instruction, car il y a eu bien des détails que je ne pouvais pas saisir, mais pour que j'en fasse part, afin de ressusciter beaucoup de choses cachées et tombées dans l'oubli. Cela m'a été constamment ordonné à diverses reprises. Je lai raconté aussi bien que je l'ai pu : mais on ne se donnait jamais la peine d'y prêter l’oreille et il m'a fallu le renfermer dans mon intérieur et oublier beaucoup de choses. Mais j'espère que Dieu me rendra le nécessaire. »

 

         16. Les communications qui suivent nous font voir de quelle manière Anne Catherine, dans la contemplation, pratiquait les vertus qui lui étaient recommandées par son époux céleste. Chaque fois que le tentateur s'approchait d'elle dans les visions, elle combattait contre lui, armée du bouclier de la foi.

         « J'ai souffert, dit-elle, de telles douleurs aux plaies que j'étais au moment de pousser des cris : car je pouvais à peine les endurer. Le sang affluait violemment vers les stigmates. Tout à coup Satan vint à moi déguisé en ange de lumière et dit : « Veux-tu que je perce de part en part tes plaies, demain tout sera en ordre. Elles ne te feront plus si grand mal : tu n'auras plus tous ces ennuis qu'elles te causent ! » Mais je le reconnus tout de suite et je dis : « Va-t'en d'ici ! je n'ai aucun besoin de toi. Ce n'est pas toi qui m'as fait ces blessures : je ne veux rien de toi ! » Alors il se retira et se blottit comme un chien derrière l’armoire. Au bout de quelque temps il revint et dit : - « Il ne faut pas te figurer être si bien avec Jésus parce que tu t'imagines toujours courir de côté et d'autre avec lui. Tout cela vient de moi ! Je fabrique pour toi tous les tableaux que tu vois : j'ai aussi un royaume ! » Je le chassai de nouveau par mes réponses. - Il était fort tard : il revint encore, toujours parlant très-clairement, et il me dit : « Pourquoi te tourmentes-tu de tout et ne sais-tu jamais ni comment, ni pourquoi ? Tout ce que tu as, tout ce que tu vois vient de moi, tu es dans un triste état pourtant tu ne m'échapperas pas. Qu'as-tu besoin de te tourmenter ainsi ? » Je lui dis alors : « Retire-toi de moi ! Je veux appartenir à Jésus ; je veux l’aimer et te maudire ; je veux souffrir et être accablée de douleurs, suivant sa volonté. » Mais mon angoisse était si grande que j'appelai mon confesseur. Il me bénit, alors l'ennemi s'éloigna de moi. - Mais ce matin comme je disais mon Credo, il vint tout à coup à moi et me dit. « Que te sert de réciter ce Credo ? tu n'en comprends pas un mot ; mais je te montrerai clairement toutes choses : alors tu pourras voir et savoir. » Je lui répondis : « Je ne veux pas savoir, je veux croire. » Il cita encore un passage de l'Écriture sainte, mais il y eut un mot qu'il ne prononça pas et je lui disais toujours : « Prononce ce mot, dis-le tout entier si tu peux. » Je tremblais de tous mes membres. Enfin il s'en alla...


« Quand je vois la communion des saints dans la lumière, leur action et leur amour réciproques, comment ils passent et se meuvent l'un dans l'autre et à travers l'autre, comment l'un est dans l'autre et pour l’autre, comment, chacun est tout, sans cesser d'avoir son existence propre dans l'éclat infini de la lumière, je ressens une joie indicible et je suis inondée de clartés. Je vois alors, dans le voisinage et dans le lointain, de sombres figures qui sont les hommes, je suis attirée vers eux par un amour irrésistible, je me sens poussée à prier ardemment pour eux, à implorer Dieu et les saints qui s'efforcent de les secourir d'une manière si douce et si affectueuse que mon coeur bondit de joie. Et je sens alors d'une façon plus vive et plus claire que le jour que nous vivons tous dans la communion des saints et que nous sommes en rapport continuel avec eux. Et cependant je suis en même temps pénétrée de douleur de ce que les hommes sont si aveugles et si endurcis. Je crie hardiment vers le Sauveur : « Vous avez tout pouvoir, vous êtes tout amour ! Vous pouvez tout ! ne les laissez donc pas se perdre. Considérez votre précieux sang ! » Et alors il me fait voir comment il travaille pour eux de la manière la plus touchante. « Vois seulement, dit-il, comment je suis près d'eux pour les aider, pour les guérir et comment ils me repoussent violemment. » Et alors j'ai le sentiment de sa justice comme celui de la grâce avec une égale douceur

et un amour égal… »


         « Souvent je suis conduite en esprit par mon guide vers toutes les misères humaines ; je visite tantôt des prisonniers, tantôt des mourants, tantôt des malades ou des pauvres, je vois des intérieurs de maisons, des lieux où règnent la discorde et le péché. Je vois aussi de mauvais prêtres, je vois de mauvaises prières, la profanation des choses saintes, des sacrements. Je vois de misérables humains dédaigner les grâces, les secours, les consolations, le rafraîchissement éternel du très-saint Sacrement que le Seigneur leur offre, je vois comment ils s'en détournent, comment ils chassent violemment le Seigneur loin d'eux. Et je vois tous les saints dans un doux et affectueux mouvement pour les assister, mais je vois perdu pour eux le secours qui, en ce moment, leur était départi du trésor des mérites de Jésus, confié par lui à l’Église. Cela m'émeut profondément : je recueille dans mon coeur toutes ces grâces perdues, j'en remercie Jésus et je lui dis : « Ayez donc pitié de vos aveugles et misérables créatures : elles ne savent pas ce qu'elles font ! Ne considérez pas leurs iniquités ! Ah ! Seigneur, conservez ces grâces pour les pauvres aveugles ! Réservez-les-leur pour une autre fois, afin qu'ils soient secourus ! Ah ! ne laissez pas votre précieux sang se perdre pour eux ! » Et alors le Seigneur exauce souvent ma prière et je vois comment il leur fait de nouveau arriver ses grâces, et c'est pour moi une grande consolation. »

 

         « Quand je prie en général pour ceux qui en ont le plus besoin, je fais ordinairement le chemin de la croix à Coesfeld : je prie à chaque station pour une classe différente de misères et je reçois alors des visions de toute espèce qui me montrent la détresse et l'assistance autour de moi, selon la position des lieux où ont lieu les divers cas et je vois de la station, à gauche ou à droite, une scène dans le lointain. Ainsi je me suis agenouillée aujourd'hui à la première station et j'ai prié pour ceux qui se préparent à la confession à l'occasion de la fête, afin que Dieu leur accorde la grâce de se repentir sincèrement de leurs péchés et de n'en cacher aucun. Alors je vis dans différents pays des gens prier chez eux ou aller çà et là à leurs affaires ; je les vis aussi penser à l'état de leur conscience. Je voyais ce qui se passait dans leur coeur et je les poussais par ma prière à ne pas se rendormir dans le sommeil du péché. Je voyais les personnes au moment où je priais. Je vois alors aussi ceux qui veulent venir trouver mon confesseur et je suis chargée de lui dire comment il doit traiter telle et telle personne que je lui annonce en termes généraux.

         « A la seconde station, je priai pour ceux que leur pauvreté et leur misère privent de sommeil, afin que Dieu leur donne consolation et espérance. Alors je vis l'intérieur de plusieurs misérables cabanes où les gens se tournaient et retournaient sur la paille avec la pensée qu'ils se lèveraient le lendemain dépourvus de tout, et je vis que ma prière les faisait dormir. »

         « A la troisième station, je priai pour empêcher les querelles et les disputes, et je vis dans une maison de paysan un mari et sa femme vivement irrités l'un contre l'autre. Je priai pour eux, ils se calmèrent, se pardonnèrent mutuellement et se tendirent la main. »

         « A la quatrième station, je priai pour les voyageurs afin que dans ce saint temps ils laissassent de côté leurs pensées terrestres et voyageassent en esprit vers Béthléhem pour y visiter le cher enfant Jésus. J'en vis autour de moi plusieurs se dirigeant vers divers points éloignés et portant des bagages sur le dos. L'un d'eux marchait livré à toute sorte de vaines pensées. Je priai pour lui et je le vis, le long de la route, tomber sur une pierre et dire : « C'est le diable qui met cette pierre sur mon chemin. » Mais tout aussitôt il se recueillit, ôta son chapeau et se mit à prier en silence et à penser à Dieu.»

         « A la cinquième station, je priai pour les prisonniers, qui, dans leur désespoir, ne pensent pas à ce saint temps et n'ont pas cette puissante consolation. Là aussi je fus consolée. Le reste est sorti de ma mémoire. »

         « Comme je pensais au triste état qui me retient sur ma couche, je dis à Dieu : « Quel sort est le mien ! D'autres, aident leur prochain et travaillent : moi je suis couchée ici comme un impotent. » Je priai Dieu de me donner un travail que je pusse faire. Là-dessus je vis tout à coup une salle d'auberge ou des gens se querellaient et je priai du fond du coeur pour qu'ils se tinssent tranquilles. Et alors je les vis se mettre d'accord et s'apaiser. Je pensai ensuite à de pauvres voyageurs sans secours et je vis aussitôt un pauvre homme se traîner sur le grand chemin tout triste, car il ne savait pas comment se procurer de la nourriture et trouver un gîte pour la nuit. Il me faisait grande pitié. Je priai pour lui : alors,je vis tout à coup un cavalier accourir au galop ; il demanda à l'homme, en passant auprès de lui, d'où il était et où il allait. L'homme lui dit des noms de villes que j'ai oubliés ; alors le cavalier lui donna de l'argent et poursuivit son chemin. L'homme s'arrêta tout étonné et retarda l’argent : il y avait quatre pièces, d'un thaler chacune. Il ne avait comprendre comment il avait tant reçu et disait :

« Comme Dieu est admirable ! Si j'étais déjà arrivé dans la ville, je n'aurais pas reçu cet argent. » Je le vis alors délibérer sur tout ce qu'il ferait de cet argent : je le vois encore devant mes yeux. Mon guide me conduisit ensuite prés d'une vingtaine de malades dont je suçai les ulcères pour les guérir. Quand mon guide m'appelle pour rendre de ces services charitables, je le suis en aveugle. Nous passons à travers les murs et les portes pour arriver près des malades : il me dit ce que j'ai à faire. Je vois tout d'un bout à l’autre et, alors même qu'il y a beaucoup de personnes devant le lit du malade, cela n'empêche rien : il y a partout place pour moi, je suis partout au large, rien ne peut rétrécir l'espace. Les malades, pendant que je les assiste, semblent endormis et sans connaissance, mais leur état s'améliore. Cette nuit j'en ai assisté plusieurs à Coesfeld ; j'en connais quelques-uns, notamment un petit bonhomme de douze ans : je veux prendre des renseignements. »


         « Cette assistance n'est donnée par moi de cette manière que dans des pays chrétiens ; dans les pays lointains habités par des infidèles, je plane plutôt au-dessus de l'obscurité et je prie, le coeur très-ému, pour que la lumière se fasse. Je crois que toute personne qui prie du fond du coeur pour des malheureux de ce genre avec le désir de les assister ainsi, s'il le pouvait, leur donne en effet cette assistance...


         « J'ai aussi à soigner et à guérir des maladies spirituelles. Ainsi j'ai été conduite par mon guide dans un hôpital spirituel qui était plein de malades de toute espèce, de tout âge, de tout sexe et de toute condition. Il y avait là une quantité innombrable de personnes que je connaissais ou que je ne connaissais pas. Je n'avais personne pour m'aider, sinon mon guide qui bénit pour moi de l'eau que je portais dans un petit chaudron. J'avais aussi sur moi des ossements de saints dont pourtant je ne faisais usage qu'en secret. Tous ces malades étaient atteints de maladies de l'âme causées par les péchés et les passions, et ces maladies se montraient aussi représentées extérieurement sur leur corps. Leur situation était indiquée par la pauvreté ou la commodité de leur couche. Les pauvres étaient couchés par terre sur de la paille, d'autres dans des lits sales ou propres, ce qui figurait leur entourage bon ou mauvais. Quelques-uns étaient étendus par terre, d'autres étaient assis sur leur séant, etc. Je ne leur adressais pas la parole, ni eux à moi, mais quand je bandais leurs blessures, ou que je suçais leurs plaies et leurs ulcères, quand je les arrosais d'eau bénite ou que je leur faisais toucher secrètement des reliques, ils avaient l'air content et guérissaient. Ceux qui avaient péché par paresse avaient les pieds ou les mains paralysés : ceux qui étaient enclins au vol ou à d'autres mauvaises pratiques avaient dans ces membres des convulsions, des crampes ulcères. -- Des maux secrets avaient leur siège dans des abcès cachés qu'il fallait dissoudre au moyen de cataplasmes ou tirer au dehors à l'aide de vésicatoires. Il y avait aussi des gens qui avaient la tête malade et qui se tourmentaient à faire des recherches inutiles. Je vois ceux-là, l'esprit troublé, aller devant eux, comme pris de vertige, et tout à coup donner de la tête contre quelque chose, puis revenir à la raison. J'eus affaire à beaucoup, à des personnes d'ici, à d'autres de pays éloignés et entr'autres à des protestants : par exemple à une jeune fille qui souffrait d'une certaine rigidité des membres. Des raies dures et livides couraient à travers son corps comme des veines, il semblait qu'elle eût été meurtrie de coups jusqu'au sang. Je la guéris avec de l'eau bénite. Je guéris aussi des gens qui paraissaient morts : ils étaient dans un troisième endroit et se distinguaient en cela qu'ils étaient couchés là, pleins de patience, mais parfaitement incapables de faire le moindre mouvement, ils ne pouvaient pas s'aider eux-mêmes. Chez eux aussi le mal à guérir se manifestait par l’apparence d'une maladie corporelle et je leur posai des bandages. »


         « A la fin de mon travail, je fus assistée par quelques vierges. Ensuite je fus reconduite ici par mon guide et il me fut encore sévèrement défendu de croire que je ne fais rien puisque j'avais fait tout cela ; je devais voir que Dieu se sert de chacun de nous d'une manière différente... »

         « J'allai encore visiter un grand hôpital de soldats de toute espèce. C'était comme un hangar : où était-ce ? je l'ignore. Il y avait des Allemands et d'autres qui ne l’étaient pas. Ils étaient comme prisonniers et arrivaient sur des chariots. Un grand nombre d'hommes qui conduisaient ces chariots étaient misérablement vêtus et portaient des souquenilles grises. Il semblait que quelques-uns de ceux qui se trouvaient dans l'hôpital étaient un peu élevés en l'air et ceux-là avaient des maladies morales représentées, comme dans le précédent hôpital, sous la forme de maladies corporelles. J'allai partout, j'assistai, je guéris, je mis des bandages et je fis de la charpie. Des saints m'accompagnèrent. Ils m'aidaient, cachaient à mes yeux tout ce qui était indécent et le couvraient comme d'un voile de ténèbres, car plusieurs de ces malheureux étaient sans aucune espèce de vêtement. Enfin il en vint aussi beaucoup qui avaient des blessures corporelles, ceux-ci n'étaient point suspendus en l'air, mais couchés par terre. Les plaies de ceux qui ont des maladies morales sentent beaucoup plus mauvais et ont leur origine au fond du coeur : mais extérieurement elles ne paraissent pas aussi hideuses quoiqu'elles soient plus redoutables. Les blessures du corps ne sont pas aussi profondes ; elles ont une odeur plus saine, mais paraissent plus effrayantes pour celui qui ne les comprend pas. Souvent elles guérissent les plaies morales par la patience avec laquelle elles sont endurées. Je donnai tout ce que j'avais. Je coupai en morceaux mes draps de lit, je distribuai tout mon linge blanc et aussi les effets de l'abbé Lambert. Mais plus j'en distribuais, plus il en fallait, et je n'en avais jamais suffisamment. Mais il y eut bien des braves gens qui m'apportèrent beaucoup de choses. - Il y avait là en outre une pièce où des officiers étaient couchés : pour ceux-là, il me fallait avoir quelque chose de mieux. Il se trouvait là aussi de mes ennemis et je me réjouis de pouvoir leur faire du bien. Il y en avait un qu'on ne pouvait secourir, car il voulait un médecin à son idée tel qu'on n'en trouve nulle part. Son état paraissait affreux. Plus tard j'eus encore divers patients à guérir, des gens de ma connaissance, des paysans, des bourgeois, des ecclésiastiques, et aussi N. N.. Je suis depuis longtemps chargée de lui dire quelque chose : son état devient pire chaque jour. Il cherche à être honoré et considéré extérieurement et pour cela il néglige les âmes. »


         Elle donna les éclaircissements qui suivent sur la signification et le résultat de ces guérisons et de cette assistance en vision :

         « On me fit voir toutes les personnes que j'ai guéries en suçant leurs plaies, ce qui a été fait en réalité et en esprit. Et mon époux me dit que toute assistance de ce genre donnée en esprit avec un vif désir est une assistance réelle ; et que j'ai à faire cela en esprit parce que présentement je ne puis le faire corporellement.

         « Quand, étant enfant, je travaillais dans les champs, ou, qu'étant religieuse, je travaillais dans le jardin, je me sentais poussée à prier pour que Dieu daignât faire pour les hommes ce que je ne pouvais en ce moment faire que pour les plantes. Et il m'a souvent été expliqué clairement que toutes les créatures ont dans leur manière d'être certaines ressemblances, en sorte qu'une chose peut être considérée comme un emblème à l’égard d'une autre : de même on peut dans la prière et le commerce avec Dieu, faire avec piété et charité à l'image ou à la ressemblance d'une chose ce que des empêchements humains ne permettent pas de faire à la chose ou aux personnes elles-mêmes. Et ainsi, de même qu'une image, une ressemblance peut m'éclairer, me toucher, m'exciter à l’égard de ce qu'elle représente, de même je puis exercer la charité, rendre des services, donner des soins à l’image et ressemblance de l'objet pour lequel je ne puis rien faire de semblable personnellement et immédiatement : car si je fais cela en Jésus et pour Jésus, il le transmet lui-même aux personnes par ses mérites. C'est pourquoi le Dieu de miséricorde me donne, lorsque je le prie avec le désir d'assister mon prochain, de si vivantes images du travail si varié auquel je me livre pour sauver et assister celui-ci ou celui-là... »

         « Il m'a été aussi montré quelle grâce ineffable Dieu fait en donnant de telles visions et de tels travaux ; en acceptant le travail en vision ou en esprit comme un travail complet et réel et en l'inscrivant au profit de l'Église comme un travail réel, un secours tiré du trésor de la coopération d'un de ses membres : mais pour pouvoir servir à l'Église, il faut que ce travail ait lieu en union avec les mérites de Jésus-Christ, parce que les nécessiteux, les égarés, comme membres de l'Église, ne peuvent recevoir du secours que de l'Église elle-même ; il faut que la puissance de guérir soit réveillée et mise en mouvement dans elle comme dans un corps, et c'est en cela que consiste la coopération. Cela est plus aisé à sentir qu’à exprimer. »


« Comme souvent il me parait à moi-même très-étrange que, presque chaque nuit, j'aie à voyager si loin et à m'occuper de tant de choses de toute espèce, je me disais souvent : « Quand je voyage ainsi ou que je porte secours, tout me semble si véritable et si naturel ! Et pourtant je suis à la maison étendue sur ma couche, malade et souffrante. Mais j'ai relu cet avertissement : « Tout ce qu'on désire du fond du coeur faire pour Jésus-Christ, pour son Église et pour le prochain, on le fait réellement dans la prière. Et tu vois comment tu le fais ! »

 

         18. Ces dernières communications donnent la clef à l'aide de laquelle on a l'intelligence de toute cette action en esprit ou dans les tableaux symboliques des visions. C'est une prière, une action dans la prière, accompagnée de grandes souffrances et de grands sacrifices, qui, selon une indication donnée par Dieu, s'applique à des fins déterminées ; c'est pourquoi, elle est toujours exaucée et, dans ses résultats, ses fruits, ses mérites divers, appliquée par Dieu au moyen de la personne qui prie comme instrument de ses miséricordes, à ceux pour lesquels il la lui a demandée. Cette prière est donc infiniment plus qu'une prière générale pour tous : c'est un travail spirituel, un effort, une lutte, un combat au milieu de peines corporelles et spirituelles se renouvelant tons les jours et à toute heure, pour des tâches déterminées posées par Dieu, ou le paiement dû pour l'octroi de la grâce demandée, accompli par la pratique de l'acte de charité le plus parfait ; c'est donc une prière qui a pour complément d'être exaucée, qui, chaque fois, est liée à un succès certain et cueille, pour ainsi dire, un fruit arrivé à sa maturité ; en un mot, c'est la prière agissant, expiant, donnant satisfaction en Jésus-Christ et par Jésus-Christ. Anne Catherine est semblable à l'arbre planté au bord des eaux courantes sur lequel chaque jour mûrissent de nouveaux fruits pour ceux qui sont dans le besoin : elle est la mère dont les mamelles se remplissent journellement du lait des mérites, et de laquelle une multitude infinie reçoit la nourriture spirituelle. Elle-même a souvent expliqué en quoi consiste cette prière agissant dans le Sauveur et avec lui. Ainsi nous lisons dans le journal du Pèlerin, à la date du 7 juillet 1820 :


         « Elle est, depuis plusieurs jours, en proie à des douleurs indicibles. En outre, cette nuit, elle a rendu beau-coup de sang par la plaie du côté et elle a été toute trempée de sueurs extrêmement abondantes. Quand elle veut changer de chemise toute seule, elle prend d'abord deux gouttes d'huile de sainte Walburge qui lui donnent la force d'accomplir cette pénible opération sans violents accès de toux. Elle ressemble aujourd'hui à une martyre, et avoue avoir eu de telles souffrances qu'elle a crié à haute voix vers Dieu pour être soulagée et qu'elle l'a imploré pour ne pas être torturée au delà de ce qu'il lui est possible d'endurer. « Ces douleurs, dit-elle, me sont surtout cruelles à endurer, lorsque je ne puis pas les supporter en silence et que je ne puis m'empêcher de gémir ; je crois toujours alors que la charité y fait défaut et qu'elles ne peuvent pas être exaucées par Dieu. C'était comme si du feu était placé sur mon corps et envoyait à travers ma poitrine, mes bras et mes mains des rayons très-déliés qui y apportaient de cruelles douleurs. » Pendant qu'elle parlait ainsi, les larmes coulaient de ses yeux, non à cause de ses souffrances, mais parce qu'elle contemplait continuellement les douleurs du Seigneur. « Il n'est, disait-elle, au pouvoir d'aucune intelligence humaine de comprendre les douleurs que Jésus a souffertes depuis sa naissance jusqu'à sa mort, quand on les voit comme je les ai vues. C'est surtout dans sa Passion qu'il endure sans se plaindre, semblable à un agneau, qu'on a le sentiment de son amour infini. J'ai été conçue dans le péché, je suis une misérable, pécheresse, pourtant la vie m'est à charge déjà depuis longtemps et toute injustice m'afflige vivement, mais combien était au-dessus de tout la perfection incompréhensible de Jésus recevant des offenses de toutes parts, martyrisé et honni jusqu'à son dernier moment. Cette nuit, au milieu de douleurs incessantes, j'ai vu de nouveau tout ce qu'il a souffert depuis sa conception jusqu'à sa mort. Et j'ai vu aussi là ses souffrances intérieures et j'ai senti de quelle nature elles ont été en tant qu'il a voulu me les rendre intelligibles par sa grâce. Je suis si faible que j'en raconterai seulement ce qui me revient dans le moment. J'ai vu dans le coeur de Marie une gloire et dans cette gloire un enfant brillant de clarté et, pendant que je le considérais, il me sembla que Marie planait au-dessus et tout autour : je vis l'enfant croître et je vis tous les tourments du crucifiement s'accomplir sur lui. C'était un spectacle horriblement triste : je pleurai et sanglotai à haute voix. Je vis d'autres figures le frapper, le pousser, le flageller, le couronner d'épines, le charger de la croix, l'y clouer, lui percer le côté : je vis toute la Passion du Christ dans l'enfant, c'était un affreux spectacle. Et quand l'enfant fut suspendu à la croix, il me dit : « J'ai souffert cela depuis ma conception jusqu'à ma trente-quatrième année où cela s'est accompli extérieurement. (Le Seigneur est mort à l'âge de trente-trois ans et trois mois.) Va et annonce cela aux hommes. » Mais comment puis-je l'annoncer aux hommes (note) ?

         « Je le vis aussi enfant nouveau-né et je vis beaucoup d'enfants venir à la crèche et maltraiter l'enfant Jésus. La Mère de Dieu n'était pas là pour le protéger. Ces enfants vinrent avec des verges et des fouets de toute espèce : ils le frappèrent au visage jusqu'à ce qu'il fût en sang ; il essayait de parer les coups avec ses petites mains qu'il mettait en avant d'un air aimable et les plus jeunes enfants frappaient dessus méchamment. Il y en avait quelques-uns pour qui leurs parents arrangeaient et tressaient les verges à cet effet ; ils venaient avec des épines, des orties, des fouets, des baguettes de toute espèce et chaque objet avait sa signification. L'un d'eux vint avec une verge très-mince, semblable à une tige de blé, et quand il essaya de frapper avec, elle se cassa en deux morceaux. Je connaissais plusieurs de ces enfants. D'autres se pavanaient dans des habits somptueux : je les leur ôtai et j'en corrigeai quelques-uns d’importance.

        

(note) Le Pèlerin ajoute ici ces paroles : « Elle ne réfléchit pas qu'elle le fait en ce moment même et dans la forme de son interrogation se révèle la manière dont elle procède vis-à-vis toutes les injonctions de ce genre. Souvent déjà il lui a été ordonné de dire, même ce qui semble absurde. »

 

« Je vis ensuite le Seigneur marcher avec ses disciples : il pensait aux douleurs qu'il avait endurées dès le sein de sa mère et à ce que tous les hommes lui avaient fait souffrir incessamment, pendant son enfance et sa vie enseignante, par leur endurcissement et leur aveuglement, mais surtout à ce qu'il avait souffert de la malice, de l'envie et de l'espionnage des Pharisiens. Il parlait de sa Passion à ses disciples et ils ne le comprenaient pas. Et je vis les souffrances intérieures qui traversaient l'âme du Seigneur : je vis ces souffrances comme des couleurs et comme des ombres ténébreuses et pleines d'amertume passer sur son visage grave et mélancolique, entrer dans sa poitrine et dans son très-saint coeur et le déchirer de toutes parts. C'est quelque chose qu'on ne peut décrire : je le vis alors tout pâle et torturé dans toute sa personne, et comment ces souffrances touchaient de plus près à son âme que plus tard celles du crucifiement. Il les supportait en silence, avec un amour et une patience infinis. Je le vis ensuite à la Cène et je vis l'immense douleur que lui causa la méchanceté de Judas. Je vis qu'il aurait souffert volontiers un surcroît de tourments pour que celui-ci ne le trahit pas car sa mère aussi avait aimé Judas, s'était toujours beaucoup entretenue avec lui, lui avait donné beaucoup d'enseignements et d'avis. Cela lui fit plus de peine que tout le reste ; et je vis comment il lui lava les pieds avec infiniment de douleur et d'amour, comment il lui présenta le morceau de pain et le regarda affectueusement ; il y avait des larmes dans ses yeux et ses dents grincèrent de douleur. Je vis comment Judas vint à lui, comment il donna sa chair et son sang à manger à ce traître et lui dit avec une douleur infinie ces mots : « Fais vite ce que tu fais. » Mais je vis alors Judas se retirer en arrière, puis quitter la salle. Je vis toujours le Seigneur en cette circonstance transpercé par ses douleurs intérieures sous forme de nuages, de rayons colorés et d'éclairs. Je le vis ensuite aller avec ses disciples à la montagne des Oliviers et je vis que sur le chemin il ne cessait de pleurer, en sorte que ses larmes coulaient, à torrents : je vis Pierre si hardi et si présomptueux qu'il croyait à lui seul renverser tous ses ennemis, et cela aussi attristait Jésus. Il savait que Pierre le renierait. Je le vis laisser ses disciples, excepté trois qu'il aimait de préférence, dans une espèce de hangar ouvert qui était en avant du jardin des Oliviers. Il leur dit de dormir là. Je le vis toujours pleurer. Il alla alors plus loin dans le jardin et laissa derrière lui les apôtres qui se croyaient si vaillants. Je les vis bientôt s'endormir : je vis aussi le Seigneur, tout brisé de douleur, suer le sang, et je vis l'ange lui présenter le calice. »

         « Le soir, elle continue toujours à frissonner et à trembler par l'excès de la douleur, mais elle est incroyablement patiente, pleine d'amour, de calme et de douceur : il y a même en elle quelque chose de plus noble au milieu de toutes ces tortures. »


         30 août. « Elle a été cruellement déchirée par des douleurs inexprimables. Il lui a été montré que chacune a sa signification particulière, suivant laquelle une partie déterminée du corps lui est livrée en proie : elle a vu aussi comment chaque espèce de supplice, qu'il agisse en perçant, en déchirant ou en brûlant, a sa signification propre ; comment chacun de ces tourments, supporté au nom de Jésus avec patience et en union avec sa Passion, devient un sacrifice qui satisfait pour les péchés et les manquements à cause desquels il a été imposé et que par là on rachète pour le corps de l'Eglise ce que la négligence et la perversité des hommes lui ont fait perdre.»