Le Traité du Saint-Esprit
par Mgr Gaume

Tome 2

  Table des Chapitres

 

6 CHAPITRE VI. HISTOIRE DU FILIOQUE. Les sectateurs de Macédonius répandus au loin. - Les Priscillianistes ravagent l'Espagne et nient la divinité du Saint-Esprit. - Lettre du pape saint Léon le Grand aux évêques d'Espagne. - Il enseigne clairement la procession du Saint-Esprit, du Père et du Fils. - Le Concile de Tolède fait réciter le Symbole avec l'addition Filioque. - Ce n'était pas une innovation : preuves, saint Thomas, l'Écriture, saint Damase. - Chant du Symbole autorisé dans les Gaules. - Défense d'y insérer le Filioque. - Plus tard, Rome ordonne de chanter le Filioque. - Raisons de sa conduite. - Plaintes mal fondées des Grecs. - Schisme de Photius. - Schisme et hérésie de Michel Cérulaire; il nie que le Saint-Esprit procède du Père et du Fils. - Concile de Lyon. - Les Grecs reconnaissent la légitimité du Filioque. - Ils trahissent leur foi. - Concile de Florence. - Les Grecs reviennent à l'unité; puis retombent dans le schisme.

14 CHAPITRE XIV. (SUITE DU PRÉCÉDENT. L'Homme-Dieu, chef-d'oeuvre du Saint-Esprit. - Notre-Seigneur, type unique de perfection.- Homme par excellence. - Seule personnalité de l'histoire. - Au lieu de n'être rien, il est tout. - A lui aboutit le monde ancien. - De lui part le monde moderne. - Le ciel, la terre, l'enfer, le reconnaissent pour l'alpha et l'oméga de toutes choses. - Les anges et les astres font leur acte de foi : Calculs astronomiques. - La terre fait son acte de foi : Attente générale du Messie. - Témoignages. - L'enfer fait son acte de foi : Fuite des démons. - Leurs paroles. - Cessation des oracles. - Mort du grand Pan. - Ce triple acte d'adoration continue depuis deux mille ans. - L'incarnation pivot du monde moderne, dont l'existence repose sur la résurrection d'un mort. - Y croire, ou être fou. - Tentatives du démon pour empêcher la croyance de l'incarnation.

26 CHAPITRE XXVI (SUITE DU PRÉCÉDENT.) Nombre des dons du Saint-Esprit. - Inséparabilité. - Perpétuité. - Dignité. - Ordre des dons en Notre Seigneur. - Ils commencent par la sagesse et finissent à la crainte. - Raison de cet ordre. - Manifestation de chaque don du Saint-Esprit dans la vie de Notre Seigneur. - En nous, les dons commencent par la crainte et finissent à la sagesse. - Raison de cet ordre. - Loi du monde moral. - Nécessité de la connaître et de la suivre. - Effets généraux des dons du Saint-Esprit sur l'humanité.

27 CHAPITRE XXVII. LE DON DE CRAINTE. Les sept dons du Saint-Esprit opposés aux sept péchés capitaux. - Lumineux aperçu. - Ce qu'est le don de crainte. - Ses effets ; respect de Dieu, horreur du péché. - Sa nécessité : il nous donne la liberté on nous délivrant de la crainte servile. - De la crainte mondaine. - De la crainte charnelle. - Il nous arme contre l'esprit d'orgueil.- Ce qu'est l'orgueil et ce qu'il produit.

28 CHAPITRE XXVIII. LE DON DE PIETE. Ce qu'est le don de piété. - En quoi il diffère de la vertu de religion et de la charité. - Deux objets du don de piété : Dieu et l'homme. - Ses effets à l'égard de Dieu. A l'égard du prochain : oeuvres de miséricorde corporelle et spirituelle. - Nécessité du don de piété opposé à l'esprit d'envie. - Ce qu'est l'envie.

29 CHAPITRE XXIX LE DON DE SCIENCE. Ce qu'est le don de science. - Il agit sur l'entendement. - Différence entre le don de science, la foi et la science naturelle. - Paroles de Donoso Cortès.- Le don de science fait discerner avec certitude le vrai du faux et préserve des sophismes de l'erreur. - Il agit sur la volonté, et nous préserve des fascinations mondaines. - Il développe et ennoblit toutes les sciences. - Paroles de Donoso Cortés. - Le don de science plus nécessaire aujourd'hui que jamais. - Opposé à l'esprit de colère. - Preuves de cette opposition. - Le don de science principe de paix universelle.

30 CHAPITRE XXX. LE DON DE FORCE. Ce qu'est le don de force. - Différence entre la vertu de force et le don de force. - La place qu'il occupe au milieu des sept dons. - Deux objets du don de force : agir et souffrir. - Ce que l'homme doit faire : reconquérir le ciel. - Trois ennemis à vaincre : le démon, la chair, le monde. - Ce que l'homme doit souffrir. - Faiblesse de l'homme. - Effets du don de force soit pour agir, soit pour souffrir. - Parole de saint Paul. - Nécessité du don de force. - Opposé à la paresse. - Ce qu'est l'esprit de paresse. - Ce qu'il opère. - Portrait du monde, esclave de l'esprit de paresse.

31 CHAPITRE XXXI. LE DON DE CONSEIL. Ce qu'est le don de conseil. - En quoi il diffère de la prudence et du don de science. - Effets du don de conseil. - Sur notre vie et sur la vie des autres. - Paroles de Donoso Cortés. - Le don de conseil a créé les ordres religieux. - Explication de ce fait. - Immense bienfait du don de conseil. - Nécessité du don de conseil; il est opposé à l'avarice. - Explication. - Nature et effets de l'avarice sur l'homme et sur le monde.

32 CHAPITRE XXXII. LE DON D'ENTENDEMENT. Ce qu'il est. - En quoi il diffère de la foi et du don de science. - Ses effets : il agit sur l'entendement et sur la volonté. - De quelle manière. - Exemple des apôtres. - Ce qu'est le chrétien sans le don d'entendement. - Ce qu'il devient quand il le possède. - Sa nécessité. - De quel esprit il nous délivre. - Paroles de saint Antonin. - L'esprit de gourmandise et ses effets. - L'affaiblissement de l'intelligence. - La folle joie. - L'immodestie. - La perte de la fortune et de la santé. - Tableau du sensualisme actuel.

33 CHAPITRE XXXIII. LE DON DE SAGESSE. Ce qu'est le don de sagesse. - Tous les dons du Saint-Esprit contribuent à la déification de l'homme ; de quelle manière y contribue le don de sagesse. - Différence qui le distingue des autres dons, de la foi, de la vertu de sagesse, de la sagesse gratuite. - Effets du don de sagesse sur l'entendement et sur la volonté. - Portrait du vrai sage. - Nécessité du don de sagesse. - Délivrance de la tyrannie de l'esprit contraire, la luxure. - La luxure dans l'homme et dans la société.

34 CHAPITRE XXXIV. LES BÉATITUDES. Résumé de l'étude sur les dons du Saint-Esprit. - Ils sont des principes actifs. -Ce qu'ils produisent. - Ce que sont les Béatitudes. - D'où vient leur nom. Quel en est le nombre. - Elles s'adaptent aux différents âges de la vie. - Quel sont leurs rapports avec le bonheur de chaque homme. - Comment elles procurent le bonheur des sociétés. - Quelle est leur supériorité sur les vertus. - Quel est leur ordre hiérarchique. - Rapport de chaque Béatitude avec sa récompense. - Gradation dans la récompense.

35 CHAPITRE XXXV. SUITE DU PRÉCÉDENT. Rapports des béatitudes avec les dons. - Les béatitudes sont les dons en action. - Chaque béatitude traduit un don. - Importance de cette étude pour estimer la richesse et pour apprécier la nécessité des béatitudes et des dons. - Le don de crainte en action : première béatitude ; exemple. - Le don de piété en action : seconde béatitude ; exemple. - Le don de science en action : troisième béatitude; exemple. - Le don de force en action : quatrième béatitude; exemple.

36 CHAPITRE XXXVI. (FIN DU PRÉCÉDENT.) Le don de conseil en action : cinquième béatitude. - Exemples. - Le don d'intelligence en action : sixième béatitude. - Exemples. - Le don de sagesse en action : septième béatitude. - Exemple. - Contrefaçon satanique des béatitudes divines. - Les sept dons de l'Esprit du mal, se traduisantpar ses sept béatitudes.

37 CHAPITRE XXXVII. LES FRUITS. Ce que sont les fruits du Saint-Esprit : rapports avec les fruits des arbres. - Qualités qui constituent le fruit. - Comment sont produits les fruits du Saint-Esprit. - La greffe, la taille. - Explication donnée par la vision de sainte Perpétue. - Variétés d'espèces dans le verger du Saint-Esprit. - Pourquoi le nom de fruits. - Il nous rappelle notre ressemblance avec Dieu et la bonté de Dieu pour nous. - Différence des fruits et des béatitudes.

38 CHAPITRE XXXVIII. (SUITE DU PRÉCÉDENT.) Nombre des fruits du Saint-Esprit. - Il est incalculable et pourquoi. - Nombre douze, donné par saint Paul. - Raison de ce nombre. - Raison de l'ordre dans lequel ils sont énumérés. - Explication pratique des neuf premiers fruits. La Charité : exemple. - La Joie : exemple. - La Paix exemple. - La Patience : exemple. - La Bénignité : exemple. - La Bonté : exemple. - La Longanimité exemple. - La Douceur : exemple. - La Foi : exemple.

39 CHAPITRE XXXIX. (FIN DU PRÉCÉDENT.) La Modestie : exemple.-La Continence: exemple. - La Chasteté : exemple. - A quoi les fruits du Saint-Esprit sont opposés. - OEuvres de la chair. - Ce qu'est la chair. - Pourquoi on dit ses oeuvres et non ses fruits. - Opposition générale des oeuvres de la chair aux fruits du Saint-Esprit. - Opposition particulière. - Nécessité sociale de toutes les opérations du Saint-Esprit.

40 CHAPITRE XL. LE FRUIT DE LA VIE ÉTERNELLE. Pourquoi le ciel est appelé fruit. - Harmonie dans les ceuvres de Dieu. - Le ciel sera le règne du Saint-Esprit ou de l'amour infini. - Effet de cet amour : il transfigurera tontes choses. - Les créatures seront transfigurées, lieu détruites. - Beauté du monde futur. - Transfiguration de l'homme et qualités du corps transfiguré. - Plaisirs de chaque sens. Trait historique. - Qualités de l'âme transfigurée. - Joie de chaque faculté. - Contre-partie du ciel, l'enfer. - Inexorable nécessité d'habiter l'un ou l'autre. - Moyen d'habiter le ciel. - Le culte du Saint-Esprit.

41 CHAPITRE XLI. LE CULTE DU SAINT-ESPRIT. Disproportion entre le travail et la récompense : explication. - Le monde doit un culte au Saint-Esprit. - Prédicateurs de ce culte : Dieu, Notre-Seigneur, les Apôtres, les Pères, l'Église. - Témoignages. - Nécessité plus grande aujourd'hui que jamais du culte du Saint-Esprit.

42 CHAPITRE XLII. (SUITE DU PRÉCÉDENT.) Quel culte le monde doit au Saint-Esprit. - Culte de latrie. - Culte intérieur. - Culte extérieur. - Culte public. - Culte domestique. - Culte privé. - Pratique du culte du Saint-Esprit : le souvenir, la prière. - Pourquoi on s'adresse au Saint-Esprit pour obtenir des lumières, et non pas au Fils. - Imitation : chasteté, charité. - Ordres du Saint-Esprit : leur histoire. - Confréries du Saint-Esprit. Leur origine, leurs oeuvres, leur but. - Nécessité de les rétablir.

43 CHAPITRE XLIII. (fIN DU PRÉCÉDENT.) Péché contre le Saint-Esprit. - Énormité. - Paroles de N.-S. - Différence entre le blasphème contre le Saint-Esprit et le blasphème contre l'Homme-Dieu. - Le blasphème contre le Saint-Esprit n'est pas le seul, péché contre le Saint-Esprit. - Ce qu'est le péché contre le Saint-Esprit. - Ses différentes manifestations. - En quel sens le péché contre le Saint-Esprit est irrémissible. - Châtiment du péché contre le Saint-Esprit. - Parallélisme entre la ruine de Jérusalem, déicide du Verbe incarné, et Constantinople, déicide du Saint-Esprit. - Avertissement aux nations modernes. - Conclusion.

 


CHAPITRE PREMIER

 

DIVINITÉ DU SAINT-ESPRIT

 

Existence de Dieu. - Preuves et nécessité de ce dogme. - Dieu, c’est la Trinité. - Prouver le dogme de la Trinité, c’est prouver la divinité du Saint-Esprit. - Développements. - Preuves indirectes de la Trinité : la n otion de l’être, les créatures matérielles et les créatures raisonnables. - Nécessité et influence de ce dogme.

 

Dieu, la Trinité, la divinité du Saint-Esprit ! Dans la langue de la révélation comme dans la foi des peuples, ces trois vérités sont tellement unies, que la certitude de la première implique la certitude des deux autres. Or, Dieu existe avec tous les attributs qu’adore le genre humain.

Avant tous les siècles, par delà tous les mondes, il est UN ÊTRE personnel, éternel, infini, immuable, qui est à Lui-même Son principe et Sa félicité. Être toujours fécond, Il est la vie de toutes les vies, le centre de tous les mouvements, le commencement et la fin de tout ce qui est. Comme l’Océan contient la goutte d’eau dans son immensité, Il enveloppe dans son sein l’univers et ses créations multiples. Il est au dedans et au dehors ; Il est loin, Il est près : Il est partout. Dans l’astre qui brille au front des cieux, Il y est. Dans l’air qui me fait vivre, Il y est. Dans la chaleur qui m’anime et dans l’eau qui me désaltère ; dans le souffle de la brise et dans le mugissement des vagues ; dans la fleur qui me réjouit et dans l’animal qui me sert ; dans l’esprit et dans la matière ; dans le berceau et dans la tombe ; dans l’atome et dans l’immensité ; dans le bruit et dans le silence : Il y est. Lui toujours, Lui partout.

Il entend tout : et la musique harmonieuse des célestes sphères, et les chants joyeux de l’alouette, et le bourdonnement de l’abeille, et le rugissement du lion, et le pas de la fourmi, et le bruit de la feuille agitée, et la respiration de l’homme, et la prière du juste, et les blasphèmes du méchant.

Il voit tout : et le soleil étincelant aux regards de l’univers, et l’insecte caché sous l’herbe, et le vermisseau enseveli sous l’écorce de l’arbre, et l’imperceptible infusoire perdu dans les abîmes de l’Océan. Il voit et le jeu varié de leurs muscles, et la circulation de leur sang, et les pensées de mon esprit, et les battements de mon cœur, et les besoins du petit oiseau qui demande sa pâture, et les vœux solitaires du faible, et les larmes de l’opprimé. Il gouverne tout : et l’innombrable armée des cieux, et les saisons, et les vents, et les tempêtes, et les siècles, et les peuples, et les passions humaines, et les puissances des ténèbres, et les créatures privées de raison, et les êtres doués d’intelligence. Il nourrit, Il réchauffe, Il loge, Il habille, Il protège, Il conserve tout ce qui respire ; car tout ce qui respire ne respire que par Lui et ne doit respirer que pour Lui.

Source éternelle du vrai, règle immuable du bien, Il donne à l’homme la lumière pour le connaître, la force pour l’accomplir. Dans Son infaillible balance, Il pèse les actions des rois et des sujets, des particuliers et des peuples. Rémunérateur suprême de la vertu et vengeur incorruptible du vice, Il cite à Son tribunal le faible et le puissant, et le juste qui l’adore et l’impie qui l’outrage. Aux uns des châtiments sans miséricorde et sans espoir, aux autres une félicité sans mélange et sans fin.

Être au-dessus de tous les êtres, créateur et modérateur de l’univers, tout proclame Votre existence         ; et les magnificences du ciel, et l’éblouissante parure de la terre, et l’obéissance filiale des flots irrités, et les vertus de l’homme de bien, et les châtiments du coupable, et la démence même de l’athée. Ce qui parle Vous loue par ses acclamations ; ce qui est muet, par son silence. Tout révère Votre majesté, et la nature vivante, et la nature morte. A Vous s’adressent toutes les douleurs ; vers Vous s’élèvent toutes les prières. Créateur, conservateur, modérateur, père, juge, rémunérateur et vengeur, tous les noms de puissance, de sagesse, d’amour, d’indépendance et de justice, Vous sont donnés ; tous Vous conviennent, et cependant aucun ne saurait Vous nommer. Être au-dessus de tous les êtres, ce Nom est le seul qui ne soit pas indigne de Vous : EGO SUM QUI SUM.

Un être au-dessus de tous les êtres, un Dieu auteur et régulateur suprême du monde et des siècles, tel est le dogme fondamental que proclame l’univers et devant lequel se sont inclinées, le front dans la poussière, toutes les générations qui, depuis six mille ans, ont passé sur la face du globe. Contre ce fait, sur lequel repose, comme l’édifice sur sa base, la foi du genre humain, que prouvent et que peuvent les dénégations de l’athée ? Ce qu’elles prouvent ? Ce que prouve une voix discordante dans un vaste concert. On la fait taire ou elle revient à l’unisson, et, sans elle ou avec elle, le concert continue. Ce qu’elles peuvent ? Ce que peut le faible trait, décoché en passant par l’Arabe fugitif, contre la pyramide du désert. L’Arabe disparaît, et la pyramide demeure.

A son tour, que nous veut la philosophie rationaliste avec son dieu de fabrique humaine, son dieu soliveau, son dieu néant ? Être de raison ou plutôt de déraison, dieu impersonnel, sourd, muet, indifférent aux œuvres et aux besoins de ses créatures ; produit variable de la pensée individuelle : non, tel n’est pas, tel ne fut à aucune époque et sous aucun  climat, le Dieu du genre humain. Son histoire en témoigne». «Jamais, dit un homme qui la connut à fond, jamais les nations ne tombèrent si bas dans le culte des idoles, qu’elles aient perdu la connaissance, plus ou moins explicite, d’un seul vrai Dieu, Créateur de toutes choses » (Saint Augustin, contra Faust., lib. XX, n. 19 ; Id., Lactance, De errore.).

Le dogme de l’unité de Dieu n’est pas vrai seulement parce qu’il a autant de témoins qu’il y a d’astres dans le firmament et de brins d’herbe sur la terre ; il est encore vrai parce qu’il est nécessaire. Ce qu’est le soleil dans le monde physique, Dieu l’est à tous égards, et plus encore, dans le monde moral. Qu’au lieu de continuer à verser sur le globe ses torrents de lumière et de chaleur, le soleil vienne tout à coup à s’éteindre : imaginez ce que devient la nature. A l’instant, la végétation s’arrête ; les fleuves et les mers deviennent des plaines de glace ; la terre se durcit comme le rocher ; tous les animaux malfaisants, que la lumière enchaîne dans leurs antres ténébreux, sortent de leurs repaires et s’appellent au carnage ; le trouble et l’épouvante s’emparent de l’homme, partout règne la confusion, le désespoir, la mort : quelques jours suffisent pour ramener le monde au chaos.

Que Dieu, soleil nécessaire des intelligences, vienne à disparaître. Aussitôt la vie morale s’éteint. Toutes les notions du bien et du mal s’effacent ; l’erreur et la vérité, le juste et l’injuste, se confondent dans le droit du plus fort . Au milieu de ces ténèbres, toutes les hideuses cupidités, assoupies dans le cœur de l’homme, se réveillent, et, sans crainte comme sans remords, se disputent les lambeaux mutilés des fortunes, des cités et des empires ; la guerre est partout, la guerre de tous contre tous, et le monde n’est plus qu’une caverne de voleurs et d’assassins.

Ce spectacle, l’œil de l’homme ne l’a jamais vu, pas plus qu’il n’a vu l’univers sans l’astre qui le vivifie. Mais ce qu’il a vu, c’est un monde où, semblable au soleil voilé par d’épais nuages, l’idée de Dieu ne jetait plus qu’une lueur incertaine. Au travers des ténèbres dans lesquelles ils s’étaient volontairement ensevelis, les peuples païens n’apercevaient qu’indistinctement l’unité incommunicable de la divine essence. Parce que le flambeau qui devait la diriger vacillait au vent des passions, des intérêts et des opinions, leur marche intellectuelle et morale fut tour à tour chancelante, absurde, rétrograde : les dieux égaraient l’homme.

Des tâtonnements éternels sur les questions les plus importantes et les plus simples, des superstitions grossières et cruelles, des systèmes creux ou immoraux, condamnèrent le genre humain au bagne, vingt fois séculaire, de l’idolâtrie. Là, gisent encore enchaînées les nations modernes, éloignées des zones bénies sur lesquelles rayonne de tout son éclat le dogme tutélaire de l’unité divine. Il n’en peut être autrement : entre l’homme et le mal, il n’y a qu’une barrière, Dieu ; Dieu connu, Dieu respecté. Otez Dieu, l’homme, sans frein et sans règle, devient une bête féroce, qui descend avec délices jusqu’aux combats de gladiateurs et aux festins de chair humaine

Par la raison contraire, veut-on empêcher l’homme de tomber dans l’abîme de la dégradation et du malheur ? S’il y est enseveli, veut-on l’en retirer et le conduire au plus haut degré de lumière, de vertu et de félicité ? Trêve de discours, trêve de combinaisons et de systèmes un mot suffit. Dites au grand malade : Il y a un Dieu ; lève-toi et marche en Sa présence. Que le genre humain prenne ce mot au sérieux, en sorte que le dogme souverain de l’unité divine pèse de tout son poids sur les esprits et sur les volontés, et le malade est guéri. Dieu règne, et l’homme est éclairé de la seule lumière qui ne soit pas trompeuse ; il est vertueux de la seule vertu qui ne soit pas un masque ; il est heureux du seul bonheur qui ne soit pas une déception ; il est libre de la    seule liberté qui ne soit ni une honte, ni un crime, ni un mensonge (1).

 

(1) Ambula coram me et esto perfectus. Gen., XVII, 1. Nous le répétons, avec ce seul mot : Il y a un Dieu, le monde sera guéri ; sinon, non.

 

Un jour ce mot fut dit sur le genre humain, gangrené de paganisme, dit partout, dit avec une autorité souveraine, et le grand Lazare se leva de sa couche douloureuse, et il couvrit de ses baisers brûlants la main qui l’avait sauvé. Philosophes, politiques, sénat, aréopage, vous tous qui vous donniez, qui vous donnez encore pour les guérisseurs des nations, cette main ne fut pas la vôtre ; elle ne la sera jamais. Chaque jour encore, ce mot souverain est prononcé, en Europe, sur quelque âme malade ; dans les îles lointaines de l’Océanie, sur quelque peuplade anthropophage ; et, de près comme au loin, il produit sous nos yeux le miraculeux effet qu’il produisit il y a dix-huit cents ans. Telle est, constatée par la raison et par l’histoire, la puissance salutaire, par conséquent la vérité du dogme de l’unité de Dieu

Mais qu’est-ce que Dieu ? Dieu, c’est le Père, et l e Fils, et le Saint-Esprit, trois personnes distinctes dans une seule et même divinité . En d’autres termes, Dieu c’est la Trinité ; Il ne peut être autre chose. Interrogé sur ce qu’Il est, Dieu Lui-même a répondu : Je suis Celui qui suis ; Je suis l’Être, l’Être absolu, l’Être sans qualification (Ego sum qui sum. Exod., III, 14.) Or, l’être absolu possède nécessairement tout ce qui constitue l’être, et il le possède dans toute sa perfection. Trois choses constituent l’être : la mesure, le nombre, le poids (Sap. XI, 21).

Dans les êtres matériels, la mesure, c’est le fond ou la substance ; le nombre, c’est la figure qui modifie la substance ; le poids, c’est le lien qui nuit la substance à la figure, et entre elles toutes les parties de l’être. Cherchez dans toute la nature, du cèdre au brin d’herbe, de l’éléphant à la mite, de la montagne au grain de sable, vous ne trouverez pas un seul être qui ne réunisse ces trois choses. Elles sont tellement essentielles, qu’une de moins, l’être ne peut exister, ni même se concevoir. Ainsi, ôtez la substance, qu’avez-vous ? le néant ; la figure ? le néant ; le lien ? le néant (De Gen. ad Litt., lib. IV, c. III).

La mesure, le nombre et le poids ne sont dans les créatures, que parce que Dieu les y a mis. Dieu ne les y a mis, que parce qu’Il les possède, c’est-à-dire parce qu’Il est Lui-même mesure, nombre et poids (S. Aug., Lib. de natur. boni, c. III). Comme nous l’avons vu du dogme de l’unité de Dieu, la Trinité a donc autant de témoins qu’il y a dans l’univers de créatures inanimées, d’astres au firmament, d’atomes dans l’air et de brins d’herbe sur la terre c’est la pensée des plus grands génies.

« Dans toutes les créatures, dit saint Augustin, apparaît le vestige de la Trinité . Chaque ouvrage du divin artisan présente trois choses : l’unité, la beauté, l’ordre . Tout être est un, comme la nature des corps et l’essence des âmes. Cette unité revêt une forme quelconque, comme les figures ou les qualités des corps, les doctrines ou les talents des âmes. Cette unité et cette forme ont entre elles des rapports et sont dans un ordre quelconque. Ainsi, dans les corps, la pesanteur et la position ; dans les âmes, l’amour et le plaisir. Dès lors, puisqu’il est impossible de ne pas entrevoir le Créateur dans le miroir des créatures, nous sommes conduits à connaître la Trinité, dont chaque créature présente un vestige plus ou moins éclatant. En effet, dans cette sublime Trinité est l’origine de tous les êtres, la parfaite beauté, le suprême amour (Id., De Trinit., lib. VI, n. 12. T. VIII, p. 1300, édit. Paris.)

Trinité ! voilà, suivant Lactance, saint Athanase, saint Denys d’Alexandrie, Tertullien-Tertullien (Voir Vitass., De Trinit. qaest. I, art. 1.), le dogme que proclame incessamment, à ceux qui ont des yeux pour entendre, l’universalité des êtres. Les plus nobles le répètent d’une voix plus sonore. Serait-il juste qu’il en fût autrement ? Ne doivent-ils pas un hommage particulier à l’auguste mystère dont le vestige plus éclatant, marqué sur leur front, est la raison même et la mesure de leur noblesse ? Ainsi, le soleil, l’arbre, la source sont des prédicateurs éloquents de la Trinité. Dans l’unité de la même essence, ils nous montrent, l’un : le foyer, le rayon et la chaleur ; l’autre : la racine, le tronc et les branches ; le troisième : le réservoir, l’écoulement et le fleuve (Id.)

Expliquant la doctrine des Pères : « Dans chaque créature, ajoute l’Ange de l’école, se trouvent des choses qui se rapportent nécessairement aux personnes divines, comme à leur cause. En effet, chaque créature a son être propre, sa forme, son ordre ou son poids. Or, en tant que substance créée, elle représente la cause et le principe, et démontre la personne du Père, qui est le principe sans principe. En tant qu’elle a une forme, elle représente le Verbe, comme forme de l’ouvrage conçue par l’ouvrier. En tant qu’elle a l’ordre ou le poids elle représente le Saint-Esprit, comme amour, unissant les êtres entre eux et procédant de la volonté créatrice. A cela se rapportent la mesure, le nombre et le poids : la mesure à la substance de l’être ; le nombre, à la forme ; le poids, à l’ordre».

Si les créatures inanimées, qui sont les dernières dans l’échelle des êtres, présentent le vestige de la Trinité, il est évident que ce vestige doit briller avec plus d’éclat dans les créatures d’un ordre supérieur. Que dis-je ? ce n’est pas seulement le vestige que nous trouverons, c’est l’image . « Tout effet, continue saint Thomas, représente sa cause en partie, mais de manières différentes. Certain effet représente seulement la causalité de la cause, sans indication de la forme. C’est ainsi que la fumée représente le feu. Une telle représentation s’appelle représentation par vestige. C’est avec raison, car le vestige prouve qu’un être a passé par là ; mais il ne dit pas quel il est. Certain effet représente la cause quant à la ressemblance. Ainsi le feu engendré représente le feu générateur, la statue de Mercure, Mercure. Cette représentation s’appelle représentation par image.

« Or, les processions des personnes divines se considèrent suivant les actes de l’intellect et de la volonté. En effet, le Fils procède comme la parole de l’intellect ; le Saint-Esprit, comme l’amour de la volonté. Il en résulte que, dans les créatures raisonnables, douée d’intellect et de volonté, se trouve la représentation de la Trinité par forme d’image, puisqu’on trouve en elles le Verbe conçu et l’amour procédant». Il en résulte encore que le dogme de la Trinité a autant de miroirs qu’il y a d’anges dans le ciel, de démons dans l’enfer, et d’hommes venus ou à venir sur la terre, depuis le commencement du monde jusqu’à la fin.

En résumé, ce qui, dans les créatures inanimées, est mesure, nombre et poids, s’appelle dans les créatures raisonnables puissance, sagesse, amour ; et en Dieu, Père ou puissance, Fils ou sagesse, Saint-Esprit ou amour mutuel du Père et du Fils. Ces trois choses : puissance, sagesse, amour, sont tellement essentielles en Dieu, qu’une de moins, Dieu n’est pas et ne peut pas même se concevoir. Si vous lui ôtez la puissance, qu’avez-vous ? le néant. La sagesse ? le néant. L’amour ? (1) le néant ? Nous avons ajouté que Dieu possède les trois conditions essentielles de l’être dans toute leur perfection. Or, dans l’être proprement dit, la perfection de ces conditions, c’est d’être réelles, substantielles, subsistantes par elles-mêmes ; en un mot, de vraies hypostases ou personnes distinctes.

 

(1) De là, le mot de saint Jérôme : Sans le Saint-Esprit, le mystère de la Trinité est i ncomplet : Absque enim Spirite sancto, imperfectum est mysterium Trinitatis. Ad Hedibian,, opp. t. IV, p. 189.


En attendant les preuves directes du dogme de la Trinité, cela soit dit, non pour démontrer ce qui est indémontrable, mais pour montrer que l’auguste mystère n’a rien de contraire à la raison, et que même la vraie philosophie en soupçonne l’existence, avant d’en avoir la certitude (S. Th., ibid., ad 1.) Ainsi Dieu l’a voulu. Et pourquoi ? D’une part, afin de ne jamais se laisser sans témoignage, en imprimant Ses vestiges ou Son image dans toutes les créatures ; d’autre part, afin de donner aux hommes, et spécialement aux nations chrétiennes, le moyen d’atteindre leur perfection, en prenant pour modèle la Puissance infinie, la Sagesse infinie, l’Amour infini.

En effet, si le dogme de l’unité de Dieu fut le soleil du monde judaïque, le dogme de la Trinité est le soleil du monde évangélique. Or, ce qu’est la rose en bouton à la rose épanouie, le dogme de l’unité de Dieu l’est au dogme de la Trinité . Marcher en la présence d’un Dieu en trois personnes, clairement connu, est donc pour les peuples chrétiens la loi de leur être et la condition de leur supériorité. C’est la loi de leur être. Viennent-ils à l’oublier ou à la méconnaître ? Sur-le-champ ils tombent des hauteurs lumineuses du Calvaire, et, rétrogradant de quarante siècles, ils se replongent dans les ténèbres du Sinaï. Là ne s’arrête pas leur chute. Un peuple chrétien ne peut cesser de l’être, sans descendre au-dessous du juif, au-dessous du mahométan, sans devenir une race dégradée qui n’a pas de nom dans la langue humaine.

C’est la condition de leur supériorité. La perfection intellectuelle et morale d’une société est toujours en raison directe de la notion qu’elle a de Dieu. Autant la connaissance claire de l’unité divine éleva les enfants d’Israël au-dessus des nations païennes, autant la révélation de la Trinité élève les peuples chrétiens au-dessus du peuple juif. Que les sociétés baptisées le sachent ou qu’elles l’ignorent, qu’elles le croient ou qu’elles le nient, c’est dans les profondeurs de ce dogme éternellement fécond, que se trouve la source cachée de leur supériorité, sous tous les rapports. La Trinité est le pivot du christianisme , par conséquent la première assise des sociétés, nées du christianisme. Otez ce dogme, et l’Incarnation du Verbe n’est plus qu’une chimère ; la Rédemption du monde, une chimère ; l’Effusion du Saint-Esprit, une chimère ; la communication de la grâce, une chimère ; les sacrements, une chimère ; le christianisme tout entier, une chimère ; et la société, une ruine.

 

 


CHAPITRE II

(SUITE DU PRECEDENT.)

 

Preuves directes de la Trinité : la Bible. - Le mon de, l’homme, le chrétien : trois créations qui révèlent le mystère de la Trinité. - Dans le principe, Dieu créa le ciel et la terre, et l’Esprit de Dieu était porté sur les eaux : formule de la création du monde physique. - Explication de saint Augustin. - Faisons l’homme à Notre image : formule de la création de l’homme. - Explication de saint Thomas, de saint Chrysostome, de saint Augustin, de Bossuet. - Manifestations multiples de la Trinité. - Passage de M. Drach. - Je te baptise au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit : formule de la création du chrétien. - Explication. - Autant de preuves de la Trinité, autant de preuves de la divinité du Saint-Esprit.

 

Voir l’auguste Trinité dans le miroir des créatures n’est pas plus une illusion que de reconnaître l’arbre à ses fruits ou l’ouvrier dans son ouvrage. Aussi, les aperçus et les raisonnements des grands génies que nous venons de citer sont confirmés authentiquement par le Créateur Lui-même. Trois chefs-d’œuvre résument, à nos yeux, Son œuvre extérieure : le monde matériel, l’homme, le chrétien. Or, comme le fabricant marque de son empreinte chaque produit de son industrie et donne ainsi son adresse au public ; Dieu lui-même nous dit qu’Il S’est gravé en caractères ineffaçables sur chacun de Ses chefs-d’œuvre, de manière à Se déclarer l’auteur de tous les êtres et Se manifester à quiconque possède des yeux pour voir et un esprit pour comprendre.

« Je ne rougis point de l’Évangile, dit saint Paul, parce qu’il est la vertu de Dieu, pour sauver ceux qui croient. C’est là aussi que nous est révélée la colère de Dieu, qui éclatera du ciel contre toute l’impiété et l’injustice de ces hommes, qui retiennent injustement la vérité de Dieu ; car ce qu’on peut connaître de Dieu leur est connu : Dieu Lui-même le leur a manifesté. En effet, les choses qui sont invisibles en Lui, ainsi que Son éternelle puissance et Sa divinité, sont devenues visibles dans le miroir de la création, de telle sorte qu’ils sont inexcusables, puisque, ayant connu Dieu, ils ne L’ont point glorifié comme Dieu. » (Ad Rom., I 16-21.)

Voulons-nous voir combien est légitime cette colère inspirée contre les négateurs ou les contempteurs de la Trinité ? Étudions la conduite de Dieu Lui-même. Il veut que Son premier organe, Moïse, commence l’histoire du monde par la révélation de la Trinité créatrice. « Dans le principe, Dieu créa le ciel et la terre ; et l’Esprit de Dieu était porté sur les eaux. » (Gen., s, 1, 2.) Sur quoi le plus autorisé, comme le plus profond des interprètes, saint Augustin, s’exprime ainsi : « Au moment même où la création en bloc fut appelée du néant, sous le nom de ciel et de terre, pour indiquer ce qui devait être fait, la Trinité du Créateur est insinuée. L’Écriture dit : Dans le principe Dieu créa le ciel et la terre. Or, sous le nom de Dieu, nous comprenons le Père ; sous le nom de Principe, le Fils, qui n’est pas principe pour le Père, mais pour toutes les créatures. Lorsque l’Écriture ajoute : Et l’Esprit de Dieu était porté sur les eaux, nous avons la révélation complète de la Trinité ; car ce mot indique la puissance souveraine du Saint-Esprit ». (De Gen., ad Litt., lib. 1, n. 12 et 13.).

Non contente de s’être révélée dans la création de la masse matérielle, la Trinité se révèle à chaque ouvrage particulier qu’elle en tire. C’est encore la pensée du grand évêque d’Hippone : «Dans la manipulation et le perfectionnement de la matière, pour en former des créatures distinctes, la même Trinité s’insinue. Dans ces mots : Dieu dit , nous avons le Verbe ou la parole, et le Générateur du Verbe ; et dans ceux-ci : Dieu vit que cela était bon , nous avons la Bonté infinie, le Saint-Esprit, par qui seul plaît à Dieu tout ce qui Lui plaît». Or, les mêmes paroles reviennent sept fois dans l’œuvre de la création ; c’est donc sept fois la proclamation du dogme de la trinité ; sept fois l’affirmation divine que le monde matériel, dans son ensemble et dans chacune de s es parties, porte le cachet de son auteur.

Écoutons un autre commentateur, également remarquable par la pureté de son cœur et par la solidité de sa science : «Le livre qui contient l’origine des choses, dit l’abbé Rupert, commence par ces mots : Au commencement Dieu créa le ciel et la terre. Puisque la création elle-même est le commencement du monde ; pourquoi est-il dit : Au commencement Dieu créa ? C’est la même chose que s’il était dit : Au commencement Il commença. Si on le prend ici dans le sens vulgaire, le mot commencement forme une tautologie ridicule. On est donc bien fondé à le prendre pour un nom propre du Fils. Lui-même le veut ainsi, puisque, interrogé par les Juifs qui Lui disaient : Qui êtes-vous ? Il répondit : Je suis le Commencement ou le Principe, Moi qui vous parle.

En effet, c’est vraiment dans le Principe que Dieu créa le ciel et la terre ; puisque toutes choses ont été faites par Lui. L’Écriture elle-même confirme cette interprétation, lorsqu’elle dit ailleurs : Vous avez fait toutes choses par la Sagesse. Or, cette sagesse n’est autre que le Verbe-Dieu qui, comme nous venons de le voir s’appelle Lui-même le Principe.

Et l’Esprit de Dieu était porté sur les eaux. La matière existe, mais elle est informe ; il faut donner la vie et la beauté, L’Esprit de Dieu fait pour elle ce que l’oiseau, par sa chaleur, fait sur le petit renfermé dans l’œuf ; il l’échauffe, il l’anime, il le vivifie, il en fait un être doué de toutes ses perfections. Que pensez-vous qu’est cet Esprit de Dieu, sinon l’Amour même de Dieu, Amour, non d’affection, mais Amour substantiel , vie et vertu vivante, demeurant dans le Père et dans le Fils, procédant de l’un et de l’autre et consubstantiel à l’un et à l’autre ? (Corn. a Lapid. in hunc loc.)

 

Or, il se portait sur les eaux, par conséquent sur la terre renfermée dans leur sein, parce que le Créateur était attiré par un immense amour vers Sa créature ; et, ne pouvant être Lui-même ce qu’Il avait créé, Il voulait en tirer des êtres capables de s’unir à Lui. Cette Bonté, cet Amour du Créateur, c’est le Saint-Esprit lui-même. «En tête du Livre des livres, est donc splendidement inscrit le dogme de la Trinité créatrice. Dans le nom de Dieu nous voyons le Père ; dans le nom du Principe, le Fils ; dans celui qui est porté sur les eaux, le Saint-Esprit». (De Trinit. et operib. ejus, lib. XLII ; in Gen., lib. I, c. III et IX.)

Comme preuve de cette interprétation si nette et si autorisée, les interprètes les plus habiles dans la langue hébraïque font valoir l’anomalie grammaticale du texte hébreu. Littéralement il doit se traduire : dans le principe les Dieux créa. Pourquoi cette forme étrange ? Parce que la pensée doit l’emporter sur les mots, et que devant la volonté souveraine de Celui qui, dans la première parole inspirée de Son premier organe, veut révéler Sa divine essence, doivent fléchir toutes les lois de la grammaire. Elohim, les dieux, au pluriel, indique en Dieu la pluralité (les personnes ; comme l’unité d’essence est indiquée par le verbe singulier Bara, créa. Corn. a Lapid. In Gen., I, 1.)

L’histoire de la création du monde matériel commence donc par la révélation du dogme de la Trinité. De la même manière commence l’histoire de la création de l’homme. Faisons l’homme à Notre image et ressemblance, dit le Créateur (Gen., I, 26.) ; et le divin ouvrier se burine Lui-même en caractères indélébiles, jusque dans l’essence de cette nouvelle créature.

Remarquons d’abord la profondeur du langage biblique : ces deux mots image et ressemblance ne sont pas une répétition inutile. L’un est le préambule de l’autre. Tous deux réunis révèlent à l’homme et ses rapports avec Dieu et le but de sa vie.

Au Père de la race humaine et à chacun de ses descendants, ils disent : «Doué de la triple faculté de te souvenir, de connaître et d’aimer, tu es fait à l’image du Dieu Trinité. Cette image est empreinte jusque dans les profondeurs de ton être. Juif, païen, catholique, hérétique, juste ou pécheur, qui que tu sois et quoi que tu fasses, tant qu’il sera vrai que tu es homme, il sera vrai que tu es l’image de Dieu. Damné, tu la porteras dans l’enfer, et les flammes éternelles la brûleront sans la détruire. » (S. Bern., serI de Annuntiat.)

« La conserver n’est pas le but de ta vie ; c’est de la perfectionner, jusqu’à former en toi la ressemblance avec Dieu . Telle est la loi de ton être et la condition de ton bonheur. Pêcheur, tu perds cette ressemblance ; juste sur la terre, tu l’as, mais imparfaite ; saint dans le ciel, tu la posséderas dans sa perfection. Alors, et alors seulement, tu pourras dire : J’ai atteint le but de ma création ; je suis semblable à Dieu». (S. Th., I p., q. XCIII, art. 8, ad 3.)

Si nulle doctrine n’est plus lumineuse, nulle n’est plus certaine. «A l’image de Dieu imprimée dans mon âme, dit saint Basile, je dois l’usage de la raison ; à la grâce d’être chrétien, la ressemblance avec Dieu». Et saint Jérôme (S Basil. homil. x in hexæm): «Il faut remarquer que l’image seulement est faite en nous : par la création ; la ressemblance, par le baptême» (S. Hier., in illud Ezech., c. XXVII, In signaculum...). Et saint Chrysostome : «Dieu dit image , à cause de l’empire de l’homme sur toutes les créatures ; ressemblance, afin que dans la mesure de nos forces nous nous rendions semblables à Dieu par la mansuétude par la douceur, par la vertu suivant le précepte de Jésus-Christ Lui-même : Soyez semblables à votre Père qui est dans les cieux» (St. Chrysost. in cap.   I Gen., homil. IX, n. 3). Magnifique labeur, dont saint Jean fait briller à nos yeux : le complément éternel, quand il écrit. Bien-aimés, maintenant nous sommes les enfants de Dieu ; mais on ne sait encore : ce que nous serons : Nous savons seulement que lorsqu’il apparaîtra, nous Lui serons semblables. Jean, III,2.

Mais en quoi, consiste cette image de la Trinité que nous portons en nous-mêmes ? Au nom, de tous, laissons parler deux grands maîtres de la doctrine : saint Augustin et Bossuet. «En nous occupant de la création, dit le premier, nous avons, autant qu’il dépendait de nous, averti ceux qui cherchent la raison des choses, d’appliquer toute la force de leur esprit à considérer les perfections invisibles de Dieu, dans ses œuvres extérieures, et principalement dans la créature raisonnable, qui a été faite à l’image de Dieu. Là, comme dans un miroir ils verront, s’ils sont capables de voir, la Trinité divine dans nos trois facultés : la mémoire, l’intelligence et la volonté.

« Quiconque distingue clairement ces trois choses, gravées dans son âme par la main du Créateur, et qui remarque combien il est grand de voir dans cette âme créée, la nature immuable de Dieu rappelée, vue, aimée ; car on se souvient par la mémoire, on voit par l’intelligence, on aime par la charité : celui-là, sans contredit, trouve en lui-même l’image de la Trinité. Trinité souveraine, objet éternel de la mémoire, de l’intelligence et de l’amour, que la vie tout entière, doit avoir pour but de rappeler, de contempler et d’aimer» (De Trinit., lib. XV, n. 33).

Après l’évêque d’Hippone, écoutons l’évêque de Meaux. Retraçant à l’homme l’image auguste qu’il porte en lui-même et le conjurant d’en faire l’objet continuel de son imitation : «Cette Trinité, dit Bossuet, incréée, souveraine, toute puissante, incompréhensible, afin de nous donner quelque idée de Sa perfection infinie, a fait une Trinité créée sur la terre... Si vous voulez savoir quelle est cette Trinité créée dont je parle, rentrez en vous-mêmes, et vous la verrez ; c’est votre âme.

« En effet, comme la Trinité très auguste a une source et une fontaine de divinité, ainsi que parlent les Pères grecs, un trésor de vie et d’intelligence, que nous appelons le Père, où le Fils et le Saint-Esprit ne cessent jamais de puiser ; de même l’âme humaine a son trésor qui la rend féconde. Tout ce que les sens lui apportent du dehors, elle le ramasse au dedans ; elle en fait comme un réservoir que nous appelons la mémoire . Et de même que ce trésor infini, c’est-à-dire le Père éternel, contemplant ses propres richesses, produit son Verbe qui est Son image ; ainsi l’âme raisonnable, pleine et enrichie de belles idées, produit cette parole intérieure que nous appelons la pensée, ou la conception, ou le discours qui est la vive image des choses.

« Car ne sentons-nous pas, Chrétiens, que lorsque nous concevons quelque objet, nous nous en faisons nous-mêmes une peinture animée, que l’incomparable saint Augustin appelle le fils de notre cœur : Filius tordis nostri. Enfin, comme, en produisant en nous cette image qui nous donne l’intelligence        , nous nous plaisons à entendre, nous aimons par conséquent cette intelligence ; et ainsi de ce trésor qui est la mémoire, et de l’intelligence qu’elle produit, naît une troisième chose qu’on appelle amour , en laquelle sont terminées toutes les opérations de notre âme.

« Ainsi du Père qui est le trésor, et du Fils qui est la raison et l’intelligence, procède cet Esprit infini, qui est le terme de l’opération de l’un et de l’autre. Et comme le Père, ce trésor éternel, se communique sans s’épuiser ; ainsi ce trésor invisible et intérieur que notre âme renferme en son propre sein, ne perd rien en se répandant : car notre mémoire ne s’épuise pas par les conceptions qu’elle enfante ; mais elle demeure toujours féconde, comme Dieu le Père est toujours fécond».

Et ailleurs : « Nous l’avons dit, la Trinité reluit magnifiquement dans la créature raisonnable. Semblable au Père, elle a l’être ; semblable au Fils, elle a l’intelligence ; semblable au Saint-Esprit, elle a l’amour. Semblable au Père et au Fils et au Saint-Esprit, elle a dans son être, dans son intelligence, dans son amour une même félicité et une même vie. Vous ne sauriez lui en rien ôter sans lui ôter tout. Pleureuse créature et parfaitement semblable, si elle s’occupe uniquement de lui. Alors, parfaite dans son être, dans son intelligence, dans son amour, elle entend tout ce qu’elle est, Elle aime tout ce qu’elle entend. Son être et ses opérations sont inséparables. Dieu devient la perfection de son être, la nourriture immortelle de son intelligence et la vie de son amour. Elle ne dit, comme Dieu, qu’une parole qui comprend toute sa sagesse. Comme Dieu, elle ne produit qu’un seul amour, qui embrasse tout son bien. Et tout cela ne meurt point en elle. «La grâce survient sur ce fond et relève la nature ; la gloire li est montrée et ajoute son complément à la grâce. Heureuse créature, encore un coup, si elle sait conserver son bonheur ! Homme, tu l’as perdu ! où s’égare ton intelligence ? où se va noyer ton amour ? Hélas ! hélas ! et sans fin hélas ! reviens à ton origine». Reviens ; et, si tu veux connaître ta dignité et le but de ton existence, ne regarde ni le ciel, ni la terre, ni les astres, ni les éléments, ni tout cet univers qui t’environne : regarde-toi, ô homme ! Écoute, non plus la voix qui sort des créatures mais la voix qui vient de toi. Tu es toi-même le prédicateur de la Trinité. Partout où tu te portes, tu en portes l’image. Respecte-la, aime-la, copie-la, fais-toi à Sa ressemblance : ton bonheur est à ce prix. Dans les grands événements qui anarquent la vie de l’homme primitif, la Trinité reparaît. Adam est tombé. « Voilà, disent les divines personnes, Adam devenu semblable à l’un de nous : Ecce Adam factus est quasi unus ex nobis». Autant ces paroles sont .claires, interprétées dans le sens catholique, autant elles sont absurdes, si elles n’indiquent pas la pluralité des personnes divines. Dans ce cas, elles présentent .la signification suivante : voilà Adam devenu semblable à l’un de moi. Satan veut jeter les fondements de la Cité du mal. Pour la bâtir, il réunit les hommes dans les plaines de Sennaar. La ville et la tour qui doit s’élever jusqu’au ciel montent à vue d’œil. Cette entreprise audacieuse provoque une nouvelle manifestation de la Trinité. Comme les trois personnes ont tenu conseil pour créer l’homme, elles se concertent pour le punir. «Venez, se disent-elles ; descendons et confondons leur langage».

A son tour, Dieu veut former la Cité du bien. Abraham en sera la pierre angulaire, et la Trinité lui apparaît. Au milieu de la vallée de Mambré s’élevait la tente du Père des croyants. Un jour, vers l’heure de midi, le charitable patriarche était assis sur sa porte, lorsque, levant les yeux, il voit trois personnages debout devant lui. A ce spectacle, il tombe la face contre terre et adore en disant au singulier : «Seigneur, si j’ai trouvé grâce devant Vous, ne passez pas devant Votre serviteur».

Abraham voit trois personnes, et il n’adore qu’un seul Seigneur, auquel il donne constamment le nom incommunicable de Jéhova. Que signifie ce langage ? Consultons l’oracle, interprète infaillible de l’Écriture, la tradition . «Voici soudain, dit un Père de l’Église, que la Majesté incorporelle descend sur la terre, sous la figure corporelle de trois personnages. Abraham court à leur rencontre. Il tend vers eux ses mains suppliantes, leur baise les genoux et dit. : Seigneur, si j’ai trouvé grâce devant Toi, ne passe pas devant Ton serviteur sans T’arrêter. Vous le voyez, le Père des croyants se précipite à la rencontre de trois, et n’adore qu’un seul : unité en trois, Trinité en un. Voici que la Majesté céleste prend place à la table d’un mortel, accepte un repas, goûte des plats ; et il s’établit une conversation amicale, familière, entre Dieu et un homme. A la vue de ces trois personnages, Abraham comprend le mystère de la sainte Trinité ; et s’il n’adore en eux qu’un seul Seigneur, c’est qu’il n’ignore pas que dans ces trois personnes il n’y a qu’un seul Dieu». De ces manifestations multiples était résultée, chez les Juifs, la connaissance certaine du dogme fondamental de la foi du genre humain, dans l’ancienne alliance comme dans la nouvelle. «Les hommes éclairés, parmi les Hébreux, dit saint Épiphane si profondément instruit des choses de sa nation, enseignèrent de tout temps, et avec une entière certitude, la Trinité dans une unique essence divine».

Un autre enfant d’Israël, non moins versé dans l’histoire religieuse de la synagogue, M. Drach , s’exprime ainsi : «Dans les quatre Évangiles, on ne remarque pas plus la Révélation nouvelle de la sainte Trinité, point fondamental et pivot de toute la religion chrétienne , que celle de toute autre doctrine déjà enseignée dans la synagogue, lors de l’avènement du Christ comme, par exemple, le péché originel, la création du monde sans matière préexistante et l’existence de Dieu.

«Quand Notre Seigneur donne à Ses disciples, qu’Il avait tous choisis parmi les Juifs, la mission d’aller prêcher Son saint Évangile aux peuples de la terre, Il leur ordonne de les baptiser au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit. Il est clair que ces paroles, les seules des quatre Évangiles, où les trois divines personnes soient nommées ensemble en termes aussi exprès, ne sont pas dites comme ayant pour objet de révéler la sainte Trinité. Si le Sauveur prononce ici les noms adorables du Père et du Fils, et du Saint-Esprit, c’est pour prescrire la formule sacramentelle du baptême. La mention du grand mystère en cette circonstance, à l’occasion du baptême, produit sur l’esprit de quiconque lit l’Évangile l’effet d’un article de foi déjà connu et pleinement admis parmi les enfants d’Israël «En un mot, les évangélistes prennent pour point de départ le mystère de l’Incarnation. Ils nous le révèlent et nous prescrivent d’y croire. Quant à celui de la Trinité, qui le précède, qui en est la base dans la foi, ils s’en emparent comme d’un point déjà manifeste, admis dans la croyance de la loi ancienne. Voilà pourquoi ils ne disent nulle part : sachez, croyez qu’il y a trois personnes en Dieu. En effet, quiconque est familiarisé avec ce qu’enseignaient l es anciens docteurs de la synagogue, surtout ceux qui ont vécu avant la venue du Sauveur, sait que la Trinité en un Dieu unique était une vérité admise parmi eux depuis les temps les plus reculés ». (Harmonie de l’Église et de la Synagogue , t. Il, p. 277-279.) Cependant, il est une création plus noble que celle de l’univers matériel, plus noble que celle de l’homme lui-même, c’est la création du chrétien . Comme les deux premières, ce troisième chef-d’œuvre commence par la révélation du dogme de la Trinité . La plénitude des temps est accomplie : le Verbe, par qui tout a été fait, est descendu sur la terre pour régénérer Son ouvrage. Un monde nouveau, plus parfait que l’ancien, doit éclore à sa voix. Lui-même va remonter à Son Père ; mais Ses apôtres ont reçu l’ordre et le pouvoir de continuer cette merveilleuse création. Au moment solennel de Son départ, Il laisse tomber de Ses lèvres divines le nom ineffable de Jéhovah, qu’Il n’avait point encore prononcé dans Son entier, et dont l’énoncé complet devait être, suivant la tradition prophétique de la synagogue, le signal de la rédemption, universelle (1).

 

(1) La Trinité des personnes en un Dieu unique ne devait être enseignée publiquement, clairement, de l’ave u même des Rabbins, qu’à l’époque de l’avènement du Messie, notre juste, époque où le nom de Yéhova, qui annonce cet augus te mystère, aussi bien que l’Incarnation du Verbe, devait cesser d’être ineffable... Une de leurs antiquestraditions dit en termes formels : La Rédemption s’opérera par le Nom entier Yéhova ; quand une des trois personnes divines, inséparable des deux autres, se sera faite ce que signifie la dernière lettre du nom ineffable : HOMME-DIEU, Drach, ibid., t. II, p, 455.

 

Il leur dit : «Allez donc, enseignez toutes les nations et baptisez-les au Nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit» (Math., XVIII, 19). Voilà, ou jamais, la parfaite égalité des Trois personnes, même puissance, même vertu sanctifiante dans un seul Nom, c’est-à-dire dans une seule divinité : quoi de plus clair !

Ainsi, l’homme, qui doit son être naturel à l’adorable Trinité, lui devra son être surnaturel. Vie humaine et vie divine lui viennent de la même source. Cette grande vérité sera écrite dans l’acte même de sa double création. Sous tel climat qu’il naisse, pas un .fils d’Adam ne devient Fils de Dieu sans que l’Église, sa mère, lui grave sur le front le cachet indélébile de l’auguste Trinité.

Ce n’est pas assez. Comme, dans l’Ancien Testament, le Dieu en trois personnes multiplia ses apparitions à l’homme primitif ; sous la loi de grâce il les multiplie plus nombreuses et plus claires à l’homme nouveau. Suivez le chrétien depuis le berceau jusqu’à la tombe : il ne saurait faire un pas dans la vie sans rencontrer la Trinité. Baptisé au nom de la Trinité, est-il revêtu de la force et rempli des lumières du Saint-Esprit ? C’est au nom de la Trinité. Reçoit-il la chair vivifiante de son Rédempteur ? C’est au nom de la Trinité. Recouvre-t-il la pureté de l’âme par la rémission de ses fautes ? Est-il fortifié dans les dangers de la dernière lutte ? Devient-il, selon la chair ou selon l’esprit, le père d’une nouvelle famille ? C’est encore au nom de la Trinité. Retourne-t-il à sa dernière demeure terrestre ? Est-il confié à la tombe comme un dépôt inviolable ? C’est toujours au nom de la Trinité.

Ainsi, de tel côté qu’il se tourne, qu’il élève ses regards vers le firmament, qu’il les abaisse vers la terre ou qu’il les concentre sur lui-même, partout l’homme voit briller le dogme auguste d’un Dieu en trois personnes. Pour le nier, il faut qu’il nie l’univers, qu’il nie sa raison, qu’il nie les Écritures, qu’il se nie lui-même, comme homme et comme chrétien. Mais autant de fois il l’affirme, autant de fois il affirme la divinité du Saint Esprit : notre tâche était de l’établir.

 

 

CHAPITRE III

 

PREUVES DIRECTES DE LA DIVINITÉ DU SAINT-ESPRIT

 

Les noms. - Tous les noms qui ne conviennent qu’à Dieu sont donnés au Saint-Esprit : dans l’Ancien Testament, Jéhovah ; dans le Nouveau, Dieu. Les attributs : l’éternité, l’immensité, l’intelligence infinie, la toute puissance. - Les œuvres : la création et la régénération de l’homme et du monde. - La tradition : saint Clément, saint Justin, saint Irénée, Athénagore, Eusébe de Palestine, l’Église de Smyrne, Lucien, Tertullien, saint Denys d’Alexandrie, Jules Africain, saint Basile, saint Grégoire de Nazianze, Rupert : la liturgie, le signe de la croix, doxologie, le Gloria Patri .

 

La première chose à savoir du Saint-Esprit, c’est qu’Il est Dieu comme le Fils et le Père ; qu’Il a la même nature, la même divinité, les mêmes perfections ; qu’Il est comme Eux éternel, tout-puissant, infiniment sage et infiniment bon ; digne comme Eux de la confiance et de l’amour, des adorations, des prières et des louanges du ciel et de la terre, des anges et des hommes. Voilà tout ce que nous professons, en disant : Je crois au Saint-Esprit : Credo in Spiritum sanctum.

Or, dans les livres saints, depuis la Genèse jusqu’à l’Apocalypse ; dans l’enseignement, non interrompu pendant dix-huit siècles, des Pères de l’Église et de l’Église elle-même, la divinité du Saint-Esprit ne brille pas avec moins d’éclat que la divinité du Fils et du Père. La preuve en est dans les témoignages cités jusqu’ici en faveur du dogme de la Trinité (2). Nous pourrions nous en tenir là ; car rien n’est mieux fondé que notre foi à la divinité du Saint-Esprit. Apportons néanmoins quelques preuves directes de cette vérité fondamentale. Elles se présentent en foule dans les noms que l’Écriture donne au Saint-Esprit ; dans les attributs qu’elle Lui reconnaît ; dans les œuvres qu’elle Lui assigne ; dans la tradition des Pères et dans la doctrine de l’Église.

Les noms . Ils nous offrent de la divinité du Saint-Esprit deux genres de preuves : l’une négative, et les autres positives. La première résulte de ce fait péremptoire, que jamais dans les Écritures de l’Ancien ou du Nouveau Testament, le Saint-Esprit n’est appelé créature. Cependant nous trouvons, dans les prophètes et dans les apôtres, la brillante énumération des principales créatures du ciel et de la terre. David nous la donne plusieurs fois dans les Psaumes (Entre autres, ps. 148 et 162). Daniel la répète magnifiquement dans le cantique des trois enfants de Babylone. Parmi tous les chefs-d’œuvre de la puissance créatrice, nulle mention du Saint-Esprit.

 

(2) On trouvera les autres dans les grands théologiens : Vitasse, De Triritate ; Pélau, De dogmatibus theologicis, etc. s Entre autres, ps. 148 et 162.

 

Paul, ravi au troisième ciel, a vu les hiérarchies angéliques ; il nomme, chacun par son nom, les ordres qui les composent. Dans aucun, son regard, illuminé de la lumière de Dieu même, n’a découvert le Saint-Esprit. Nulle part il ne le nomme parmi les créatures : chose, pourtant, qu’il n’aurait pas manqué de faire, si le Saint-Esprit n’était pas Dieu. En effet, son sublime recensement des créations angéliques a pour but de montrer que tout ce qui n’est pas Dieu est au-dessous du Verbe Incarné (Col., I, 16 ; Ephes., I, 20-22). Non seulement il ne nomme jamais le Saint-Esprit parmi les créatures, mais toujours il Le place sur la même ligne que le Père et le Fils et Le nomme avec Eux.

Venons aux preuves positives. Dans l’Ancien Testament le nom de Jéhovah, et dans le Nouveau le nom de Dieu sans modification, est, chacun le sait, le nom incommunicable de Dieu (St Irénée, lib III, c. VI). Or ce double nom est constamment donné au Saint-Esprit. Au second livre des Rois, David dit : «L’Esprit de Jéhovah a parlé par moi, et Son discours est sorti de mes lèvres» (II Rois, XXIII, 2). Quel est cet Esprit ? Le verset suivant nous l’apprend aussitôt : « Le Dieu d’Israël m’a dit : Le Fort d’Israël a parlé» (II Rois, XXIII, 3). D’où l’on voit que l’Esprit de Jéhovah est Jéhovah Lui-même, le Fort, le Dieu l’Israël.

A son tour, Isaïe s’exprime ainsi : «Et le Seigneur des armées (Jéhovah) a dit : Va, et dis à ce peuple : Vous écouterez avec attention, et vous ne voudrez pas comprendre» (Is. VI, 9).

Quel est ce Dieu, ce Jéhovah des armées ? Le Saint-Esprit, répond saint Paul. Dans sa prison de Rome, parlant aux Juifs incrédules accourus pour l’entendre, il rappelle ce texte d’Isaïe et leur dit : «Le Saint-Esprit a eu raison de dire par la bouche d’Isaïe : Va, et dis à ce peuple Vous écouterez avec attention, et vous ne voudrez pas comprendre»(Act., XXVIII, 25). Ici encore, celui qu’Isaïe appelle le Seigneur des armées, Jéhovah, le Dieu d’Israël, le vrai Dieu, en un mot : l’Apôtre nous dit que c’est le Saint-Esprit. Pouvait-il enseigner plus clairement la divinité de la troisième personne de l’auguste Trinité ?

Ce n’est pas seulement dans Isaïe, c’est dans tous les livres de l’Ancien et du Nouveau Testament, qu’il est dit que Dieu a parlé par les prophètes. Pour n’en citer que deux exemples : au début de son Évangile, saint Luc s’exprime en ces termes : «Comme le Dieu d’Israël l’a dit par la bouche de Ses saints prophètes dans la suite des siècles» (Luc, I, 70). Et saint Paul écrivant aux Hébreux : «Autrefois Dieu a parlé à nos pères par les prophètes» (Hebr., I, 1). Eh bien ! ce Dieu inspirateur des prophètes, c’est encore le Saint-Esprit. Nous ne pouvons pas en être plus assurés que par le témoignage de saint Pierre lui-même. Voici ses paroles : «Il faut que d’Écriture soit accomplie, comme le Saint-Esprit l’a prédit par la bouche de David» (Act. I, 11). Et ailleurs : «C’est par l’inspiration du Saint-Esprit qu’ont parlé les saints hommes de Dieu» ( II Pierre, I, 21).

De là, ce raisonnement aussi simple qu’il est concluant : celui qui a parlé par les prophètes est le vrai Dieu. Or, c’est le Saint-Esprit qui a parlé par les prophètes. Le Saint-Esprit est donc Dieu, vrai Dieu comme le Père et le Fils. De plus, comme l’Écriture distingue le Saint-Esprit du Père et du Fils, il en résulte clairement que le Saint-Esprit est une personne distincte du Fils et du Père.

Dans une circonstance mémorable, le même apôtre proclame avec non moins d’éclat la divinité du Saint-Esprit. Ananie trompe sur le prix de son champ. A la tromperie, il ajoute un mensonge public. En présence de toute l’Église de Jérusalem, Pierre lui dit : «Pourquoi Satan a-t-il tenté ton cœur jusqu’à te faire mentir au Saint-Esprit ? ce n’est pas aux hommes que tu as menti, c’est à Dieu» ( Act., V, 3-4). Ananie a menti au Saint-Esprit. Pierre dévoile sa faute et lui dit : En mentant au Saint-Esprit, ce n’est ni aux hommes ni à une simple créature que tu as menti, c’est à Dieu Lui-même. Donc le Saint-Esprit est Dieu. La conséquence est logique et la conclusion inattaquable.

Les attributs. Même raisonnement que pour les noms. Il est Dieu celui à qui conviennent tous les attributs de Dieu. Or, tous les attributs de Dieu conviennent au Saint-Esprit. Les grands attributs de Dieu sont : l’éternité, l’immensité, l’intelligence infinie, la toute-puissance : le Saint-Esprit les possède tous.

L’éternité . Il est éternel celui qui a précédé tous les temps. Il a précédé tous les temps, celui qui, en créant le monde, a créé le temps lui-même. Or, le Saint-Esprit a créé le monde de concert avec le Père et le Fils. «Dans le principe Dieu créa le ciel et la terre, et l’Esprit de Dieu était porté sur les eaux» (Gen, I, 1-3)

L’immensité . Il est immense celui qui embrasse tous les lieux et qui les remplit, au point que nul ne peut se soustraire à Sa présence. «L’Esprit du Seigneur remplit le globe. Où irai-je loin de Votre Esprit ? Où fuirai-je loin de Votre face ? Si je monte au ciel, Vous y êtes ; si je descends dans l’enfer, Vous y êtes encore ; si je prends les ailes de l’aurore et que je me transporte par delà les océans, c’est Votre main qui m’y conduira et Vous me tiendrez de Votre droite» (Ps CXXXVIII, 710).

L’intelligence infinie. Il voit tout, Il connaît tout, Il sait tout, celui pour qui le ciel et la terre n’ont point de secret ; qui pénètre jusque dans leurs profondeurs les mystères de Dieu même ; qui embrasse la vérité, toute la vérité dans le passé, dans le présent, dans l’avenir et qui en est le docteur infaillible. Tel est le Saint-Esprit.

Parlant des merveilles de la céleste Jérusalem, saint Paul dit : « L’œil n’a point vu, l’oreille n’a point entendu, et le cœur de l’homme n’a jamais compris ce que Dieu prépare à ceux qui L’aiment ; mais pour nous, Dieu nous L’a révélé par Son Esprit, car cet Esprit pénètre tout, même les profondeurs de Dieu. Qui d’entre les hommes connaît ce qui est dans l’homme, sinon l’esprit de l’homme qui est en lui ? De même, personne ne connaît ce qui est en Dieu, sinon l’Esprit de Dieu... » (I Cor., II, 9-11). Et saint Jean : «Le Consolateur, le Saint-Esprit que Mon Père enverra en Mon Nom, Vous enseignera toutes choses, vous rappellera tout ce que je vous ai dit et vous annoncera tout ce qui doit arriver» (Jean, XIV, 26 ; XV, 13)

 

Ces textes si clairs furent les armes victorieuses dont saint Ambroise et les anciens Pères se servirent, pour confondre le négateur de la divinité du Saint-Esprit, l’impie Macédonius.

La toute-puissance. Il est tout-puissant Celui qui fait sortir l’être du néant, par un signe de Sa volonté, et dont toutes les œuvres dénotent une puissance infinie. Tel est encore le Saint-Esprit. «Les cieux, disent les prophètes, ont été créés par le Verbe du Seigneur, et leur constante harmonie par l’Esprit de Sa bouche ; car l’Esprit de la sagesse créatrice est tout-puissant» ( Ps. 32, 6 ; Sap. VII, 21-23)

Les œuvres . Nous ne ferons qu’effleurer ce vaste sujet, puisque nous devons en traiter avec détail dans la suite de notre ouvrage. Les œuvres de Dieu sont de deux sortes : les œuvres de la nature et les œuvres de la grâce . Or toutes ces œuvres sont attribuées au Saint-Esprit, comme au Fils et au Père. Dans l’ordre naturel, la création de l’homme et du monde : nous venons de le voir par les témoignages des livres saints. Ajoutons seulement la parole si précise du saint homme Job : «C’est ’l’Esprit de Dieu qui m’a créé : Spirites Dei fecit me» (XXXIII, 4)

Dans l’ordre de la grâce, la régénération de l’homme et du monde. Le prophète nous l’enseigne : «Vous enverrez Votre Esprit, et tout sera créé ; et Vous renouvellerez la face de la terre» (Ps. 103, 30). Et plus clairement encore le Maître des prophètes : « Si quelqu’un ne renaît de l’eau et du Saint-Esprit, il ne peut entrer dans le royaume de Dieu» (Jean, III, 5). Et la formule même de la régénération universelle : «Allez donc, enseignez toutes les nations, les baptisant au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit» (Matth., XXVIII, 19).

Quelle égalité plus parfaite ! «Oh ! oui, Esprit sanctificateur, s’écrie Bossuet,.Vous êtes égal au Père et au Fils, puisque nous sommes également consacrés au Nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit ; et que Vous avez avec eux un même temple qui, est notre âme, notre corps (I Cor., III, 16-17 ; VI, 19), tout ce que nous sommes. Rien d’inégal ni d’étranger au Père et au Fils ne doit être nominé avec Eux en égalité. Je ne veux pas être baptisé ni consacré au nom d’un conserviteur, je ne veux pas être le temple d’une créature : ce serait une idolâtrie de lui bâtir un temple, et à plus forte raison d’être et de se croire soi-même son temple» (Elév. Sur les myst.,II Serm., Elév. 5)

La tradition . Elle s’est exprimée par la voix des Pères et des docteurs. Non moins précise que celle de l’Ecriture, sa parole a traversé les siècles, sans cesse reproduite par de nouveaux organes.. Nous la voyons même immobilisée dans des monuments qui remontent jusqu’au berceau du christianisme. Les échos de l’Orient et de l’Occident redisaient encore les derniers accents de la voix des apôtres, saint Jean était à peine descendu dans la tombe, lorsque parurent les premiers apologistes chrétiens. Au rapport de saint Basile, le pape saint Clément, troisième successeur de saint Pierre, martyrisé vers l’an 100, avait coutume de faire cette prière : Vive Dieu et Notre Seigneur Jésus-Christ et le Saint-Esprit. (Lit. de Spir. sanct., c. XXIX, n. 72). Dans son éloquent plaidoyer, présenté à l’empereur Antonin, vers l’an 120, saint Justin s’exprime ainsi : « Nous honorons et adorons en esprit et en vérité le Père et le Fils et le Saint-Esprit» ( Apolog. 1 n.6).     Ce que saint Justin avait dit à Rome, quelques années plus tard, saint Irénée l’enseignait dans les Gaules. «Ceux, ditil, qui secouent le joug de la loi et se laissent emporter à leurs convoitises, n’ayant aucun désir du Saint-Esprit, l’apôtre les appelle avec raison des hommes de chair» (Cité par saint Basile, en preuve de la divinité du Saint-Esprit. Lib, de Spir. sanct., c. XXIX, n. 72).

A la même époque, Athénagore demandait : «N’est-il pas étrange qu’on nous appelle athées, nous qui prêchons Dieu le Père et Dieu le Fils et le Saint-Esprit ?» (Legat. pro christian., n. 12 et 24).

Son contemporain, Eusèbe de Palestine, pour s’encourager à parler, disait : «Invoquons le Dieu des prophètes, auteur de la lumière, par notre Sauveur Jésus-Christ avec le Saint-Esprit» (Ap. Baril, ibid).

Vingt ans à peine se sont écoulés, et nous trouvons le témoignage, non plus d’un seul homme, mais de toute une Église. L’an 469, les fidèles de Smyrne écrivent à ceux de Philadelphie l’admirable lettre dans laquelle ils racontent que saint Polycarpe, leur évêque et disciple de saint Jean, près de souffrir le martyre, a rendu gloire à Dieu en ces termes : «Père de Votre bien-aimé Fils Jésus-Christ, béni soit-il, Dieu des anges et des puissances, Dieu de toute créature, je Vous loue, je Vous bénis, je Vous glorifie, par Jésus-Christ Votre Fils bien aimé, pontife éternel, par qui gloire à Vous avec le Saint-Esprit, maintenant et aux siècles des siècles» (Epist. Smyrn. Eccl., apud Baron., an. 169).

 

Que la divinité du Saint-Esprit fût un dogme de la foi chrétienne, les païens eux-mêmes le savaient. Dans son dialogue intitulé Philopatris, un de leurs plus grands ennemis, Lucien, introduit un chrétien qui invite un catéchumène à jurer par le Dieu souverain, par le Fils du Père, par l’Esprit qui en procède, qui font un en trois, et trois en un, ce qui est le vrai Dieu.

Au troisième siècle nous trouvons, en Occident, le redoutable Tertullen. Son livre de la Trinité, contre Praxéas, commence ainsi : «Praxéas, procureur du diable, est venu à Rome faire deux œuvres de son maître : il a chassé le Paraclet et crucifié le Père. L’ivraie praxéenne a germé. Dieu aidant, nous l’arracherons ; il nous suffit pour cela d’opposer à Praxéas le symbole qui nous vient des apôtres. Nous croyons donc toujours, et maintenant plus que jamais, en un seul Dieu, qui a envoyé sur la terre Son Fils qui, à son tour, remonté vers Son Père, a envoyé le Saint-Esprit, sanctificateur de la foi de ceux qui croient au Père, et au Fils et au Saint-Esprit. Bien qu’ils soient inséparables, cependant autre est le Père ; autre le Fils, autre le Saint-Esprit» (Adv. Prax, c. I, II, IX, édit. Pamel).

 

De l’Orient nous arrive le témoignage du saint évêque martyr, Denys d’Alexandrie. Faussement accusé de sabellianisme, il termine sa défense par ces remarquables paroles : «Nous conformant en tout à la formule et à le règle reçue des évêques qui ont vécu avant nous, unissant notre voix à la leur, nous vous rendons grâces et nous mettons fin à cette lettre : ainsi à Dieu le Père, et au Fils Jésus-Christ Notre-Seigneur avec le Saint-Esprit, soit la gloire et l’empire aux siècles des siècles. Amen» (Apud S. Basil., ubi supra, n. 72).

La glorieuse formule de foi n’échappe pas à Jules Africain. Au cinquième livre de son Histoire, il dit «Pour nous qui avons appris la force de ce langage et qui n’ignorons pas la grâce de la foi, nous remercions le Père qui nous a donné, à nous ses créatures, le Sauveur de toutes choses, Jésus-Christ, à qui gloire et majesté avec le Saint-Esprit dans tous les siècles» (Apud S. Basil., ubi supra ; n. 73).

Au quatrième siècle, voici les deux grandes lumières de l’Église orientale, saint Basile et saint Grégoire de. Nazianze. Le premier commence par citer deux usages, témoins vivants de la foi immémoriale à la divinité du Saint-Esprit, les prières lucernaires et l’hymne d’Athénogène. «Il a paru bon à nos pères, dit-il de ne pas recevoir en silence le bienfait de la lumière du soir, mais de rendre grâces aussitôt qu’elle brille. Quel est l’auteur de la prière, qu’on récite en action de grâces lorsqu’on allume les lampes, nous ne le savons pas ; mais le peuple prononce cette antique formule, que nul n’a jamais taxée d’impiété : Louange au Père, et au Fils et au Saint-Esprit. Qui connaît l’hymne d’Athénogène, laissée par ce martyr, ses disciples, comme un préservatif, lorsqu’il marchait au bûcher, sait ce que les martyrs ont pensé du SaintEsprit» (1).

L’illustre évêque devient lui-même un puissant organe de la tradition. «Le Saint-Esprit, dit-il, est appelé saint, comme le Père est saint, comme le Fils est saint ; saint non comme la créature qui tire sa sainteté du dehors, mais saint par l’essence même de Sa nature. Aussi, Il n’est pas sanctifié, mais Il sanctifie. Il est appelé bon, comme le Père est bon, parce que la bonté lui est essentielle ; de même, Il est appelé droit, comme le Seigneur Dieu Lui-même est droit, parce qu’Il est de Sa nature la droiture même, la vérité même, la justice même, sans variation, sans altération, à cause de l’immutabilité de Sa nature. Il est appelé Paraclet, comme le Fils Lui-même ; en sorte que tous les noms communs au Père et au Fils conviennent au Saint-Esprit, en vertu de la communauté de nature. Où trouver une autre origine?» (Lib. de Spirit. sanct., c. XIX, n. 48).

Écoutons maintenant son ami, saint Grégoire de Nazianze : «Le Saint-Esprit a toujours été, Il est et Il sera ; Il n’a point eu de commencement, Il n’aura point de fin, pas plus que le Père et le Fils, avec lesquels Il est inséparablement uni. Il a donc toujours été participant de la divinité et ne la recevant pas ; perfectionnant et n’étant pas perfectionné ; remplissant tout, sanctifiant tout, et n’étant ni sanctifié ni rempli ; donnant la divinité et ne la recevant pas ; toujours le même et toujours égal au Père et au Fils ; invisible, éternel, immense, immuable, incorporel, essentiellement actif, indépendant, tout-puissant ; vie et père de la vie ; lumière et foyer de lumière ; bonté et source de bonté, inspirateur des prophètes, distributeur des grâces ; Esprit d’adoption, de vérité, de sagesse, de prudence, de science, de piété, de conseil, de force, de crainte ; qui possède tout en commun, avec le Père et le Fils : l’adoration, la puissance, la perfection, la sainteté» (Orat. in die Pentecost).

Quoi de plus clair que ce passage auquel il serait facile d’en ajouter beaucoup d’autres de la même époque ? Ni moins formels ni moins nombreux sont les témoignages des temps postérieurs : un seul suffira. «Nous croyons au Saint-Esprit, dit Rupert, et nous le proclamons vrai Dieu et Seigneur, consubstantiel et coéternel au Père et au Fils, c’est-à-dire absolument le même en substance que le Père et le Fils, mais non le même quant à la personne. En effet, comme autre est la personne du Père et autre la personne du Fils ; ainsi, autre est la personne du Saint-Esprit.

« Mais la divinité, la gloire, la majesté du Père et du Fils, sont la divinité, la gloire, la majesté du Saint-Esprit. Afin de distinguer la personne du Fils de la personne du Saint-Esprit, nous disons que le Fils est le Verbe et la Raison du Père, mais Verbe substantiel, Raison éternellement et substantiellement vivante ; et du Saint-Esprit, nous disons qu’Il est la Charité ou l’Amour du Père et du Fils, non charité accidentelle, amour passager, mais Charité substantielle et Amour éternellement subsistant» (De operib. Spir. sanct., lib. I, c. III).

Et, pour faire ressortir avec éclat la divinité du Saint-Esprit, le profond théologien ajoute : « Voulons-nous avoir quelque idée de cet Amour et de sa majestueuse puissance ? Prenons deux créatures du même genre, et de la même espèce, dont l’une le possède et, dont, l’autre en est privée. Si c’est parmi les anges : l’un est Lucifer ; l’autre saint Michel ; parmi les hommes : l’un est Pierre, l’autre Judas. La seule chose qui fait la différence entre ces deux anges et entre ces deux hommes, c’est que l’un est participant du Saint-Esprit, l’autre, non. A la majesté du Verbe qui les a créés, l’un et l’autre doivent d’être raisonnables ; ils ne diffèrent entre eux, comme il vient d’être dit, que par la participation ou la privation de l’amour éternel. Cet exemple fait briller le caractère propre de l’opération du Saint-Esprit : au Verbe éternel, la créature raisonnable doit d’être ; au Saint-Esprit, d’être bien» (Ibid.)

La grande parole des siècles s’est incarnée dans plusieurs pratiques, éminemment traditionnelles : nous voulons parler des trois immersions dans le baptême ; du Kyrie répété trois fois en l’honneur de chaque personne divine ; du trisagion chanté dans la liturgie ; du signe de la croix, de la doxologie et du Gloria Patri. Ces deux prières surtout sont la proclamation éclatante du dogme de la Trinité, par conséquent de la divinité du Saint-Esprit. Echo terrestre du trisagion éternel des séraphins, ces admirables formules terminent toutes les hymnes et tous les psaumes de l’office. Depuis les temps apostoliques, elles se répètent jour et nuit, sur tous les points du globe, par des milliers de bouches sacerdotales. Il en est de même du signe de la croix. Ce signe auguste, dont l’origine n’est pas de la terre , redit d’une voix infatigable à tous les échos du monde et à tous les instants de la journée : le Père est Dieu, le Fils est Dieu, le Saint-Esprit est Dieu. Plus ces usages sont populaires, plus ils constatent l’ancienneté et l’universalité de la tradition (2).

(1) Lit. de Spirit. Sanct., c. XXIX, n. 73. - La prière Iucernaire était déjà en usage en Occident du temps de Tertullien. Baronius écrit que Athénogène martyr et grand théologien, est le même qu’Athénagore, le célèbre apologiste. Martyrol., 18 janvier.

(2) En parlant du signe de la croix, Tertullien s’exprime ainsi : Harum et aliarum hujusmodi disciplinarum, si legem expostules Scripturarum, nullam inventes. Traditio tibi praetenditur auctrix, consuetudo confirmatrix et fides observatrice. De Coron. Milit., c. III.

 

 

CHAPITRE IV

(SUITE DU PRÉCÉDENT.)

 

Le Symbole des Apôtres, de Nicée, de Constantinople, de saint Athanase. -Révolte de l’Esprit du mal contre le Saint-Esprit. - Macédonius. - Son histoire. - Son hérésie. - Concile général de Constantinople. - Il venge la divinité du Saint-Esprit. - Sa lettre synodale. - Nouvelle attaque de Satan contre le Saint-Esprit. - Le socinianisme. Histoire des deux Socin. - Leur hérésie plus radicale que celle de Macédonius. - Le Concile de Trente.

 

Il nous reste à couronner toutes les preuves directes de la divinité du Saint-Esprit par l’enseignement de l’Église. Ce qu’elle va nous apprendre est la vérité, rien que la vérité, toute la vérité. En effet, il lui a été dit « Allez, enseignez toutes les nations, les baptisant au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit, et leur apprenant à garder toutes les vérités que Je vous ai confiées ; car voici que Je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin du monde» (Matth., XXVIII, 19-20).

Le Verbe Incarné ne serait pas Dieu, si l’Église, avec laquelle Il a promis d’être tous les jours, pendant tous les siècles, pouvait enseigner une seule fois une seule erreur, si petite qu’on la suppose, ou laisser périr une seule

des vérités confiées à sa garde. Ainsi, les protestants qui nient la perpétuelle infaillibilité de l’Église nient virtuellement la divinité de Notre Seigneur. Leur Dieu n’est pas le vrai Dieu : c’est un Dieu impuissant ou menteur. Impuissant, puisqu’il n’a pas pu empêcher l’enseignement de l’erreur ; menteur, puisqu’il ne l’a pas voulu, après avoir promis de le faire.

Or, parmi toutes les vérités dont la garde et l’enseignement ont été remis à l’Église, brille au premier rang la divinité du Saint-Esprit. Comme celle du Fils et du Père nous la voyons écrite en caractères ineffaçables dans le Symbole des Apôtres, dans le symbole de Nicée, dans le Symbole de Constantinople et dans le Symbole de saint Athanase.

Résumant avec une précision inimitable la doctrine des trois autres, ce dernier s’exprime ainsi : «La foi catholique est d’adorer un seul Dieu dans la Trinité, et la Trinité dans l’unité, ne confondant point les personnes et ne séparant point la substance. En effet, autre est la personne du Père, autre celle du Fils, autre celle du Saint-Esprit. Mais, du Père, et du Fils et du Saint Esprit, la divinité est une, la gloire égale, la majesté coéternelle. Tel le Père, tel le Fils, tel le Saint-Esprit. Incréé le Père, incréé le Fils, incréé le Saint-Esprit. Immense le Père, immense le Fils, immense le Saint Esprit. Éternel le Père, éternel le Fils, éternel le Saint Esprit. Et cependant il n’y a pas trois éternels, mais un seul éternel ; de même il n’y a pas trois incréés ni trois immenses, mais un seul incréé et un seul immense. Ainsi Dieu le Père ; Dieu, le Fils ; Dieu, le Saint-Esprit. Et cependant il n’y a pas trois Dieux, mais un seul Dieu. (In offec. Dom., ad Prim.)

A la vue de l’Esprit du bien se révélant au monde avec tant d’éclat et marchant à grands pas à la reprise de possession des intelligences, l’Esprit du mal comprit que son empire était menacé jusque dans ses fondements. Pour en conjurer la ruine, il suscite en Orient et en Occident d’innombrables négateurs du Saint-Esprit. Armés de sophismes, les Valentiniens, les Montanistes, les Sabelliens, les Ariens, les Eunomiens, descendent successivement dans l’arène. Avec une mauvaise foi et une opiniâtreté dont on ne trouve la raison d’être que dans l’inspiration satanique, ils attaquent hautement, de vive voix et par écrit, la divinité du Saint-Esprit, triomphalement défendue par les docteurs catholiques. Mais, quand la passion argumente, la raison n’est jamais sûre de vaincre. Les erreurs sur le Saint-Esprit gagnent comme un cancer, jusqu’à Macédonius qui en fait une lèpre, presque aussi étendue que l’arianisme. Quel fut cet homme, dont le nom, accolé à celui d’Arius, rappelle si tristement un des plus fameux hérésiarques de la primitive Église ? Macédonius était patriarche de Constantinople. Élevé à cette dignité, en 354, par les Ariens dont il partageait les erreurs, il exerça contre les Novatiens et les catholiques des violences qui le rendirent odieux, même à l’empereur Constance, son protecteur. Dans un conciliabule tenu à Constantinople, en 360, et présidé par Acace et Eutrope, les Ariens le déposèrent et le firent exiler de la capitale. Rétabli sur son siège par ordre de l’empereur, il se montra l’ennemi juré des catholiques et des Ariens. Contre ces derniers, il soutint la divinité de Notre-Seigneur, et contre les premiers, il nia la divinité du Saint-Esprit, dont il fit une simple créature, plus parfaite que les autres. Un an après, en 361, l’hérésiarque, dépouillé une seconde fois de sa dignité, mourut, comme Arius, misérablement. Cependant la zizanie de ses erreurs était tombée dans beaucoup de têtes séditieuses. Riches de faconde, d’artifice et de scélératesse, les macédoniens formèrent une secte si nombreuse, que l’Église eut peine à l’extirper (Battaglini, Ist. univ. di tutti i concil., p. 135, ed. in-fol). Les principaux furent Marathon, évêque de Nicomédie ; Éleusius de Cyzique, ordonnés par Macédonius ; Sophrone, évêque de Pompéopolis, dans la Paphlagonie, et Eustase de Sébaste, en Arménie. Comme tous les novateurs, les macédoniens, appelés aussi Pneumatomaques, c’est-à-dire ennemis du Saint-Esprit, ou Marathoniens, du nom de l’évêque de Nicomédie, affectaient un extérieur grave et des mœurs austères. Grâce à cet artifice, ils séduisaient le peuple et les moines, parmi lesquels ils s’attachaient à semer leurs erreurs. Malgré les efforts de l’Église d’Orient, l’hérésie, loin d’être étouffée, étendait ses ravages. Vingt ans de luttes inutiles firent comprendre à Théodose la nécessité d’un concile général. De concert avec le pape saint Damase, le pieux empereur convoqua l’auguste assemblée, à Constantinople, pour le mois de mai de l’an 381 (Vid. Baron., an. 381, n. 19). Elle se trouva composée de cent cinquante évêques. A leur tête, on voyait saint Grégoire de Nazianze, saint Cyrille de Jérusalem, saint Grégoire de Nysse, frère de saint Basile ;Mélèce, évêque d’Antioche ; Ascolius de Thessalonique, et, en dehors de l’ordre des évêques, l’illustre docteur saint Jérôme. Afin d’ôter tout prétexte, soit de nullité du concile, soit de jugement rendu sans avoir ouï les parties, l’empereur demanda que les macédoniens fussent convoqués avec les catholiques. Ils y furent, en effet, représentés par trente-six évêques, dont les deux principaux étaient : Éleusius de Cyzique et Marianus de Lampsaque.

Entre les mains des Pères se trouvait la formule de foi de l’Église catholique, envoyée en 353 par le pape saint Damase à Paulin, évêque d’Antioche ; de plus, le Symbole de Nicée. Les évêques rendirent témoignage de la foi de leurs Églises, entièrement conforme â ces deux monuments. Quant aux macédoniens, ils furent entendus, leurs sophismes réfutés, et eux-mêmes convaincus d’être des novateurs, en opposition avec la foi catholique , avec la foi des apôtres .

Ainsi, en proclamant solennellement la divinité du Saint-Esprit, le concile ne fit pas un nouvel article de foi ; il se contenta de constater le dogme et, en le définissant, de le mettre à l’abri des attaques de l’hérésie. A l’exemple du concile de Nicée, qui, pour anéantir l’arianisme, avait ajouté quelques explications au Symbole des Apôtres, le concile de Constantinople confondit les macédoniens et assura l’orthodoxie de la doctrine, en développant l’article du Symbole de Nicée sur le Saint-Esprit.

La divinité du Saint-Esprit n’étant point attaquée, le concile de Nicée avait dit simplement : Et au Saint-Esprit, la Sainte Eglise catholique, etc. Expliquant ces paroles, les Pères de Constantinople ajoutèrent : Et au Saint-Esprit, Seigneur et vivificateur, qui procède du Père et qui, avec le Père et le Fils, est adoré et conglorifié : qui a parlé par les prophètes. La lecture solennelle de cet article fut suivie incontinent des applaudissements du concile et des anathèmes contre l’hérésie.

D’une voix unanime, les évêques s’écrièrent : « Voilà la foi des orthodoxes ! c’est ainsi que nous croyons tous. Malédiction et anathème à quiconque tiendrait une autre doctrine, que celle qui vient d’être définie, et qui attaquerait la foi de Nicée, que nous approuvons, que nous jurons, que nous professons, déclarant impies, iniques, perverses, hérétiques, les opinions des ariens, des eunomiens, des sabelliens, des marcellianistes, des fontiniens, des apollinaristes et de tous ceux qui adhèrent à leurs doctrines, qui les prêchent ou qui les favorisent ! » (Vid. Baron., an. 381, n. 39).

Afin de rendre leur définition plus respectable encore s’il était possible, en lui imprimant un nouveau cachet de catholicité, les Pères de Constantinople adressèrent une lettre synodale à tous les évêques d’Occident. En voici la teneur : «A nos très vénérables frères et collègues Damase, Ambroise, Brittonius, Valérien et autres saints évêques, réunis dans la grande ville de Rome. Le dogme que nous avons défini doit être approuvé par vous et par tous ceux qui ne pervertissent pas la parole de la vraie foi. En effet, il est de toute antiquité ; il est conforme à la formule du baptême ; il nous enseigne à croire au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit ; c’est-à-dire à la divinité, à la puissance et à l’unité de substance du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit ; à l’égalité de dignité et à la coéternité d’empire en trois hypostases ou personnes infiniment parfaites.

« De cette sorte, il n’y a plus de prise pour la pestilentielle hérésie de Sabellius, qui, confondant les personnes, détruit leurs propriétés respectives ; ni pour les blasphèmes des eunomiens, des ariens et des autres qui attaquent le Saint-Esprit, divisent l’essence, la nature ou la divinité, et introduisent dans la Trinité, qui est incréée, consubstantielle et coéternelle, une nature postérieurement engendrée ou créée, ou d’une essence différente. (Apud Theodoret., lib. V. c. IX).

Il résulte de cette lettre que les évêques d’Occident étaient assemblés à Rome, avec le pape Damase, pour détruire l’hérésie de Macédonius, en même temps que les évêques d’Orient l’anathématisaient à Constantinople. Jamais accord plus parfait, jamais unanimité plus grande, jamais condamnation plus solennelle et plus irrévocable.

Frappé de ce coup de foudre, Satan fut de longs siècles sans oser relever la tête et attaquer directement la divinité du Saint-Esprit . Enfin, le retour de son règne arriva. Avec la Renaissance, on voit reparaître toutes les erreurs et toutes les hérésies qu’on croyait à jamais éteintes ; elles reparaissent même plus subtiles, plus audacieuses et plus complètes que dans l’antiquité. Ainsi, les sociniens renouvellent, en la développant, l’hérésie de Macédonius. Les auteurs de cette secte furent les deux Socin, oncle et neveu.

Le premier naquit à Sienne en 1525. Malgré les anathèmes du concile de Latran, le rationalisme, alimenté par l’étude fanatique des auteurs païens, envahissait l’Europe. Socin fut nourri dans cette atmosphère empoisonnée. A peine sorti du collège, il assista, en 1546, au fameux conciliabule de Vicence, où la destruction d u christianisme fut résolue Fidèle aux engagements qu’il y contracta et aux principes de son éducation, le jeune libre penseur employa toute sa vie à renouveler l’arianisme et le macédonianisme, afin de saper le christianisme par sa base.

Né à Sienne, en 1539, le second hérita de l’esprit anticatholique de son oncle et fut un des plus ardents promoteurs de ses hérésies. Il avait moins de vingt ans, que déjà la crainte de l’inquisition lui fit quitter l’Italie. Il passa en France, de là en Suisse, où il publia ses impiétés. Bientôt l’inquiétude de son esprit, jointe au désir de dogmatiser partout, le conduisit en Pologne. Les lettrés l’accueillirent avec faveur ; un grand nombre se déclarèrent ses partisans. C’est au milieu de cette troupe d’athées qu’il mourut, en 1604. Dignes de leur maître, ses disciples voulurent tirer les conséquences pratiques de ses doctrines. De grands excès furent commis ; le peuple indigné les chassa. En haine de l’hérésie, de l’hérésiarque et de sa suite, les cendres de Socin furent déterrées, menées sur les frontières de la Petite Tartarie et mises dans un canon qui les envoya au pays des infidèles.

Nous avons dit que dans leurs impiétés contre le Saint-Esprit, les sociniens avaient dépassé les macédoniens. Suivant saint Augustin, ces derniers ne niaient pas l’existence personnelle du Saint-Esprit, mais sa divinité. Ils étaient d’ailleurs orthodoxes sur les deux autres personnes de la sainte Trinité (Lib. de haeresib., c. LII). Pour les sociniens, le Saint-Esprit n’est pas même une créature : c’est un souffle, une force, une simple influence de Dieu sur l’homme et sur le monde . La Trinité elle-même, un assemblage de mots sans idées ; le péché originel, la grâce, les sacrements, le christianisme tout entier, autant de chimères. C’est la négation païenne, la négation de Sextus Empiricus, élevée à sa dernière formule et continuée par nos rationalistes modernes.

A cette négation éhontée dans son expression, absurde dans son principe, funeste dans ses conséquences, il suffit d’opposer et les témoignages de la tradition que nous avons cités, et l’affirmation solennelle de tous les dogmes attaqués, faite par le Concile de Trente, au commencement de ses immortels travaux. «Nos prédécesseurs, disent les Pères, inauguraient leurs sessions par la profession de la foi catholique et l’opposaient comme un bouclier impénétrable à toutes les hérésies. A leur exemple, il nous paraît bon de professer solennellement le symbole dont se sert la sainte Église romaine, fondement unique et inébranlable de la foi, contre lequel les portes de l’enfer ne prévaudront jamais : Je crois en Dieu le Père tout-puissant, créateur du ciel et de la terre, et en un Seigneur Jésus-Christ, fils unique de Dieu et au Saint-Esprit, Seigneur et vivificateur ; qui procède du Père et du Fils ; qui, avec le Père et le Fils, est adoré et conglorifié ; qui a parlé par les prophètes» (Conc. Trid., sess. III).

 

Ce symbole catholique, immuable comme la vérité même, expression précise de la foi des nations civilisées, revêtu de la signature sanglante de douze millions de martyrs, est la preuve éternellement triomphante de la divinité du Saint-Esprit, le refuge assuré de tout esprit poursuivi par le doute, le roc inexpugnable du haut duquel le chrétien défie Satan et ses suppôts, avec tous leurs sophismes et toutes leurs négations.

Le macédonianisme et le socinianisme : telles sont les deux grandes hérésies qui, à douze siècles de distance, ont attaqué, mais en vain, la divinité du Saint-Esprit. Dans l’intervalle, une troisième s’est fait jour. En apparence, moins fondamentale que les deux autres, elle a eu des conséquences plus désastreuses. On voit qu’il s’agit de l’hérésie des Grecs sur la Procession du Saint-Esprit. Mur de division, encore debout, entre l’Église latine et l’Église grecque, il faut aujourd’hui, plus que jamais, la faire connaître et la réfuter.

 

 


CHAPITRE V

 

PROCESSION DU SAINT-ESPRIT

 

Ce que veut dire procéder. - Existence de processions en Dieu. Preuves : l’Écriture, la tradition, la raison éclairée par la foi. - Passage de saint Thomas. - Doctrine de saint Cyrille d’Alexandrie. - De saint Maxime. – Deux processions en Dieu : preuves. - Procession du Saint-Esprit : explication de Bossuet. - L’Eglise invariable dans sa doctrine. - Paroles de Vincent de Lérins.

 

Organe infaillible du Verbe fait chair , pour instruire le genre humain, l’Église catholique a toujours cru que la troisième personne de l’adorable Trinité, égale en tout au Père et au Fils, procède de l’un et de l’autre. De cette croyance invariable, les preuves abondent dans les quatre Symboles, des Apôtres, de Nicée, de Constantinople et de saint Athanase, comme dans les écrits des Pères grecs et latins, premiers témoins de l’enseignement apostolique.

D’après son étymologie, le mot procéder veut dire passer d’un lieu dans un autre. Au figuré, on l’emploie .pour désigner l’émanation ou la production d’une chose qui sort d’une autre. L’Église catholique entend par procession : L’origine et la production éternelle d’une personne divine d’une autre personne, ou des deux autres.

Sur quoi il faut remarquer que, lorsqu’il s’agit de la Trinité, le mot procession se prend en deux sens. Le premier, en tant qu’il s’applique à la production du Fils et du Saint-Esprit, car on dit que l’un et l’autre procèdent. Le second, en tant qu’il s’applique à la production particulière du Saint-Esprit. En effet, le Fils et le Saint-Esprit formant deux personnes distinctes, on dit du Fils qu’Il est engendré , et du Saint-Esprit simplement qu’Il procède . (Vitesse, de Trinit., q. v, art. 1 et 2).

Que, dans le sens théologique du mot, il y ait procession en Dieu, rien n’est plus clairement enseigné par l’Écriture, par la tradition, par la raison elle-même. Qui ne connaît ces témoignages de l’Ancien Testament ? «Le Seigneur M’a dit : Vous êtes Mon Fils ; c’est Moi qui aujourd’hui Vous ai engendré. Je Vous ai engendré de Mon sein avant l’aurore» (Ps, II, 7 ; Ps, CVI, 3). Contemplant ; le Verbe : « Sa sortie, ajoute le prophète Michée, est dès le principe, dès les jours de l’éternité» (Mich., V, 2). Or, l’idée de génération, de sortie, d’origine, implique nécessairement l’idée de procession.

Le Nouveau Testament est encore plus explicite. Parlant de lui-même, Notre Seigneur dit : « Je procède de Dieu et Je suis venu» (Jean, VIII, 42). Courte et sublime parole par laquelle le Verbe Incarné Se révèle tout entier ! Je procède de Dieu : voilà Sa génération éternelle ; et Je suis venu : voilà Sa génération temporelle et Sa mission dans le monde. De Sa bouche auguste, Il rend le même témoignage au Saint-Esprit : «Lorsque sera venu le Paraclet, que Je vous enverrai de Mon Père, l’Esprit de vérité, qui procède du Père» (Jean, XV, 26).

Fidèlement recueillie par la tradition, la pensée divine est formulée dans le Symbole de saint Athanase qui l’exprime avec cette précision irréprochable : «Le Fils est du Père seul : ni fait, ni créé, mais engendré. Le Saint-Esprit, du Père et du Fils : ni fait, ni créé, ni engendré, mais procédant»

A son tour la raison éclairée par la foi apporte au dogme catholique l’appui solide de ses raisonnements. Elle dit : Dieu est l’être parfait ; la fécondité est une perfection ; donc Dieu la possède. « Est-ce que Moi, demande le Seigneur, qui fais engendrer les autres, Je n’engendrerai pas ? Moi qui donne la génération aux autres, Je serai stérile ?» (Ps. LXVIII, 9). Par l’organe de saint Cyrille de Jérusalem, elle ajoute : «Dieu est parfait, non seulement parce qu’Il est Dieu, mais parce qu’Il est Père. Qui nie que Dieu soit Père, ôte la fécondité à la nature divine ; il l’anéantit en Lui refusant une perfection essentielle, la fécondité» (Tract. de Trinit., édit. Migne, t. IX).

Expliquant cette divine fécondité, saint Jean Damascène continue : «La raison ne permet pas de soutenir que Dieu soit privé de la fécondité naturelle. Or, en Dieu, la fécondité consiste en ce que de Lui-même, c’est-à-dire de Sa propre substance, Il puisse engendrer semblablement à Sa nature» (De Fide orthod., lib.. I, c. VIII)

La distinction des personnes divines fournit à la raison une autre preuve sans réplique. Il y a en Dieu trois personnes distinctes : nous l’avons établi. Dans les personnes divines on ne voit que deux choses : la nature et le rapport d’origine ou la procession : ainsi, dans le Père, la nature divine et la paternité ; dans le Fils, la nature divine et la génération ; dans le Saint-Esprit, la nature divine et la procession. D’où vient la distinction ? Ce n’est pas de la nature, puisqu’elle est une et la même dans les trois personnes ; il reste donc qu’elle vienne de la communication différente de cette nature à chacune des personnes divines.

Aussi, l’Ange de l’école parlant du Saint-Esprit, dit avec raison : «Le Saint-Esprit est personnellement distinct du Fils, parce que l’origine de l’un est distincte de l’origine de l’autre. Or, la différence d’origine consiste en ce que le Fils est seulement du Père, tandis que le Saint-Esprit est du Père et du Fils. Les processions ne se distinguent pas autrement» (I p., q. 36, art. 2, ad 7).

 

De là, cette profonde doctrine de saint Grégoire de Nazianze, que les Grecs appellent le Théologien : «Le Fils n’est pas le Père, mais Il est ce qu’est le Père ; le Saint-Esprit n’est pas le Fils, mais Il est ce qu’est le Fils. Ces trois sont un par la divinité ; et cet un est trois par les propriétés distinctes» (Orat. XXXVII).

Pour expliquer l’unité de la nature divine, qui demeure entière et indivisible dans trois personnes parfaitement distinctes, rappelons une comparaison souvent employée par les Pères. « Il en est, disent-ils, de la nature divine comme de la nature humaine ; celle-ci est une et la même dans tous les hommes : en se multipliant, ils ne la divisent pas. Quel que soit le nombre des hommes, il n’y a toujours qu’une nature humaine. Pierre est Pierre, et non Paul ; et Paul n’est pas Pierre. Cependant ils sont indistincts par leur nature. Dans tous les deux, la nature humaine est une ; et ils possèdent, sans aucune différence, tout ce qui constitue l’unité naturelle... Pierre, Paul et Timothée sont trois personnes, mais ils n’ont qu’une seule et même nature.

«Ainsi, comme il n’y a pas trois humanités : l’humanité de Pierre, l’humanité de Paul, l’humanité de Timothée ; il n’y a pas non plus trois divinités : la divinité du Père, la divinité du Fils, la divinité du Saint-Esprit. Donc en Dieu, comme dans le genre humain, distinction et multiplicité de personnes, mais communauté et unité de nature» (S. Cyrill. Alexand., lib. IX, Comment. in Joan. ; S. Maxim. martyr, Dialog. I de Trinit. - Id., Greg. Nyss., lib. De communib. notionib. ; ibid., Joan. Damasc., De Fide orthod., lib. III, c. VIII).

L’Écriture, la tradition, la raison elle-même, dont l’accord unanime vient de nous montrer qu’il y a procession en Dieu, nous enseignent avec la même certitude qu’il y a deux processions en Dieu, et qu’il n’y en a que deux. D’abord, les livres saints n’en comptent que deux. Puis, il est facile de prouver qu’il n’y en a pas un plus grand nombre. Il y a en Dieu autant de processions qu’il y a de personnes qui procèdent. Or, il n’y a que deux personnes divines qui procèdent ; et il n’y a en Dieu que trois personnes. Mais le Père, comme la première, ne procède d’aucune autre ; ainsi, deux seulement procèdent.

De plus, il n’y a en Dieu que deux facultés qui opèrent intérieurement : Ad intra, seu immanenter, comme parle la théologie. Ces deux facultés sont l’entendement et la volonté. Ces facultés agissent nécessairement : car Dieu ne peut pas ne pas Se connaître et ne pas S’aimer. Elles agissent toujours, car Dieu est l’action infinie. (Vitass., de Trinit., quaest. v, art. 1 et 2, assert, 3).

Ces dogmes établis, l’enseignement catholique ajoute que le Saint-Esprit procède du Père et du Fils, c’est-à-dire qu’Il sort de l’un et de l’autre, non par voie de génération, mais par spiration . Sur ces mots divins, écoutons Bossuet. «Le Saint-Esprit, dit l’évêque de Meaux, qui sort du Père et du Fils, est de la même substance que l’un et l’autre, un troisième consubstantiel, et avec eux un seul et même Dieu. Mais pourquoi donc n’est-Il pas Fils, puisqu’il est, par Sa production, de même nature ? Dieu ne L’a pas révélé. Il a bien dit que le Fils était unique (Jean, I, 18), car Il est parfait, et tout ce qui est parfait est unique. Ainsi, le Fils de Dieu, Fils parfait d’un Père parfait, doit être unique ; et, s’Il pouvait y avoir deux Fils, la génération du Fils serait imparfaite. Tout ce donc qui viendra après ne sera plus Fils, et ne viendra point par génération, quoique de même naturel» (Élév. sur les myst., II serm., Élév. 5).

Quelle sera donc cette finale production de Dieu ? C’est une procession sans nom particulier. Éternellement intelligent, le Père Se connaît éternellement, et éternellement Il produit, en Se connaissant, Son Verbe ou Son Fils, égal à Lui, éternel comme Lui. Le Père et le Fils, étant éternels, ne peuvent être sans Se connaître éternellement, ni Se connaître sans S’aimer d’un amour égal à eux, infini, éternel comme eux. Cet amour réciproque - et consubstantiel, c’est le Saint-Esprit. Il procède donc du Père et du Fils.

«C’est, continue Bossuet, ce qui explique la raison mystique et profonde de l’ordre de la Trinité. Si le Fils et le Saint-Esprit procèdent également du Père, sans aucun rapport entre eux deux, on pourrait aussitôt dire : Le Père, le Saint-Esprit et le Fils, que le Père, le Fils et le Saint-Esprit. Or, ce n’est pas ainsi que Jésus-Christ parle. L’ordre des personnes est inviolable, parce que, si le Fils est nommé après le Père, parce qu’Il en vient, le Saint-Esprit vient aussi du Fils, après lequel Il est nommé ; et Il est Esprit du Fils, comme le Fils est le Fils du Père. Cet ordre ne peut être renversé. C’est en cet ordre que nous sommes baptisés ; et le Saint-Esprit ne peut non plus être nommé le second, que le Fils ne peut être nommé le premier.

«Adorons cet ordre des trois personnes divines et les mutuelles relations qui se trouvent entre les trois, et qui font leur égalité comme leur distinction et leur origine. Le Père S’entend Lui-même, Se parle à Lui-même, et Il engendre Son Fils qui est sa parole. Il aime cette parole qu’Il a produite de Son sein, et qu’Il y conserve. Et cette parole, qui est en même temps Sa conception, Sa pensée, Son image intellectuelle, éternellement subsistante, et dès là Son Fils unique, L’aime aussi comme un Fils parfait aime un Père parfait. Mais qu’est-ce que leur amour, si ce n’est cette troisième personne, le Dieu d’amour, le don commun et réciproque du Père et du Fils, leur lien, leur nœud, leur mutuelle union, en qui se termine la fécondité, comme les opérations de la Trinité ?

« Parce que tout est accompli, tout est parfait, quand Dieu est infiniment exprimé dans le Fils et infiniment aimé dans le Saint-Esprit, et qu’Il se fait du Père, du Fils et du Saint-Esprit, une très simple et très parfaite unité. Tout y retourne au principe, d’où tout vient radicalement et primitivement, qui est le Père, avec un ordre invariable : l’unité féconde se multipliant en dualité pour se terminer en Trinité. De telle sorte que tout est un, et que tout revient à un seul et même principe.

«C’est la doctrine des saints ; c’est la tradition constante de l’Église catholique. C’est la matière de notre foi : nous le croyons. C’est le sujet de notre espérance nous le verrons. C’est l’objet de notre amour ; car aimer Dieu, c’est aimer en unité le Père et le Fils et le Saint-Esprit ; aimer leur égalité et leur ordre, aimer et ne point confondre leurs opérations, leurs éternelles communications, leurs rapports mutuels et tout ce qui Les fait un, en les faisant trois : parce que le Père, qui est un, et principe immuable d’unité, Se répand, Se communique sans Se diviser. Et cette union nous est donnée comme le modèle de la nôtre : O Père, qu’ils soient un en nous, comme Vous, Père, êtes en Moi et Moi en Vous, ainsi qu’ils soient un en Nous» (Jean., XVII 21, Médit. sur l’évangile, 25°jour).

Trois personnes en un seul Dieu, égales entre elles, mais distinctes par leur rapport d’origine : le Père ne procédant de personne ; le Fils procédant du Père par voie d’entendement, comme la parole procède de la pensée ; le Saint-Esprit procédant du Père et du Fils, par voie de volonté ou d’amour mutuel : tel est, sur le premier et le plus profond de nos mystères, le dogme catholique dans sa plus simple expression.

Pour défendre sa foi contre les novateurs, l’Église, assemblée successivement à Nicée et à Constantinople, avait ajouté quelques explications au Symbole des apôtres. Excepté les hérétiques, à qui ces explications ne permettaient plus de tromper les fidèles, l’Orient et l’Occident avaient applaudi à cette sage conduite. Pour tous il était évident que l’Église n’avait rien changé à la doctrine, rien innové ; mais usé du droit de conservation et de légitime défense. Ce qu’elle fit alors, elle l’a toujours fait, elle le fera toujours, lorsque ses dogmes seront attaqués. Tel n’est pas seulement son droit, mais son devoir ; car tel est l’ordre formel de son divin fondateur

La doctrine de l’Église n’est pas sa doctrine : Mea doctrina non est mea. Elle n’en est pas propriétaire, mais dépositaire . Il lui a été dit : « Conservez ce qui vous a été confié et n’a pas été inventé par vous ; ce que vous avez reçu et non imaginé. Ce n’est pas une chose de génie, mais de doctrine ; ce n’est pas une usurpation de la raison privée, mais une tradition publique. Elle est venue à vous, elle ne vient pas de vous : comme vous n’en êtes pas l’auteur, vous n’avez à son égard que le devoir de gardien

«Aussi, gardienne attentive et prudente des dogmes dont le dépôt lui a été confié, elle n’y change jamais rien, elle n’ôte rien, elle n’ajoute rien. Ce qui est nécessaire, elle ne le retranche pas ; ce qui est superflu, elle ne l’admet pas.

Elle ne perd pas son bien, elle ne prend pas celui d’autrui. Pleine de respect pour l’antiquité, elle conserve fidèlement ce qui en vient. Si elle trouve des choses qui n’ont reçu primitivement ni leur forme ni leur complément, toute sa sollicitude est de les élucider et de les polir. Sont-elles confirmées et définies ? Elle les conserve. Fixer par écrit ce qu’elle a reçu des ancêtres par la tradition ; renfermer beaucoup de choses en peu de mots ; souvent même employer un mot nouveau, non pour donner à la foi un nouveau sens, mais pour mieux éclaircir une vérité : voilà ce que l’Église catholique, obligée par les nouveautés des hérétiques, a fait par les décrets des conciles : cela toujours, et rien de plus» (Vincent. Livin., Commonit. civ. Med).

Avec une fidélité incorruptible, elle s’acquittera de cette charge jusqu’à la consommation des siècles ; et, quand viendra le dernier jour, elle remettra à Dieu, sur le tombeau des choses humaines, le dépôt de toutes les vérités qu’elle a reçues au Cénacle, et qui remontent, par leurs bases, jusqu’au berceau de l’humanité» (Mgr Gerbet, Instr. sur diverses erreurs du temps présent, 1860).

 

 

CHAPITRE VI.

Histoire du Filioque .

 

Les sectateurs de Macédonius répandus au loin. - Les Priscillianistes ravagent l’Espagne et nient la divinité du Saint-Esprit. - Lettre du pape saint Léon le Grand aux évêques d’Espagne. - Il enseigne clairement la procession du Saint-Esprit, du Père et du Fils. - Le Concile de Tolède fait réciter le Symbole avec l’addition Filioque . - Ce n’était pas une innovation : preuves, saint Thomas, l’Écriture, saint Damase. - Chant du Symbole autorisé dans les Gaules. - Défense d’y insérer le Filioque . - Plus tard, Rome ordonne de chanter le Filioque. Raisons de sa conduite. - Plaintes mal fondées des Grecs. - Schisme de Photius. - Schisme et hérésie de Michel Cérulaire ; il nie que le Saint-Esprit procède du Père et du Fils. - Concile de Lyon. - Les Grecs reconnaissent la légitimité du Filioque . - Ils trahissent leur foi. - Concile de Florence. - Les Grecs reviennent à l’unité ; puis retombent dans le schisme.

 

Veiller sur le dépôt de la foi et fixer par ses décisions infaillibles les points en butte aux attaque  s de l’hérésie, est le droit et le devoir de l’épouse du Verbe Incarné . Un demi-siècle environ après le concile de Constantinople, l’Église eut un nouveau motif de faire usage de ce droit inhérent à sa constitution. D’une part, les sectateurs de Macédonius s’étaient répandus au loin dans la Thrace, dans l’Hellespont et dans la Bithynie (Socr. hist., lib. II, c. XLV ; lib. V, c. VIII) ; d’autre part, les Vandales et autres peuples, sortis de ces contrées, avaient emporté le dogme hérétique dans leurs migrations et notamment en Espagne. Là, les Priscillianistes attaquaient ouvertement le dogme de la Trinité et de la divinité du Saint-Esprit.

Saint Léon le Grand occupait alors la chaire de saint Pierre. La nouvelle de cette hérésie et des ravages qu’elle faisait en Espagne lui fut envoyée par saint Turibius, évêque d’Astorga. Le Souverain Pontife lui écrivit de réunir en concile tous les évêques d’Espagne, afin de condamner l’hérésie et d’extirper, à tout prix, cette nouvelle ivraie du champ du Père de famille.

Dans sa lettre, saint Léon disait : «Ils enseignent que dans la Sainte Trinité il n’y a qu’une seule personne et une seule chose, appelée tour à tour le Père, le Fils, et le Saint-Esprit ; que celui qui engendre n’est pas distinct de celui qui est engendré, ni de Celui qui procède de l’un et de l’autre» (S. Leo Magn., epist. 93, c. VI).

Le concile eut lieu à Tolède, l’an 447. Présidé par le saint évêque d’Astorga, il condamna les hérétiques. Afin de couper le mal par la racine et de mettre l’Occident à l’abri de toutes ces erreurs, on y décida d’insérer dans le symbole de Constantinople le mot même du Vicaire de Jésus-Christ, qui définissait si bien la procession du Saint-Esprit, du Père et du Fils : Deutroque processit (Battaglini, Istor. unie. de conc., q. 217, 218).

L’addition dont il s’agit n’était point une innovation. C’était une explication, semblable à celles que le concile de Nicée avait insérées dans le Symbole des Apôtres, et le concile de Constantinople dans celui de Nicée. Saint Thomas remarque avec raison qu’elle est d’ailleurs contenue virtuellement dans le concile même de Constantinople, approuvé par tous les Orientaux. «Les Grecs eux-mêmes, dit-il, comprennent que la procession du Saint-Esprit a quelque rapport avec le Fils. Ils conviennent que le Saint-Esprit est l’Esprit du Fils, et qu’Il est du Père par le Fils. On dit même que plusieurs accordent que le Saint-Esprit est du Fils ou qu’Il découle de Lui, mais qu’Il n’en procède pas : distinction qui semble fondée sur l’ignorance ou sur l’orgueil.

«En effet, si l’on veut y faire attention, on trouvera que le mot Procession, entre tous ceux qui expriment l’origine d’une chose quelconque, est le plus commun. Nous nous en servons pour indiquer l’origine, de quelque nature qu’elle soit : par exemple, que la ligne procède du point, le rayon du soleil, le ruisseau de la source. Tous ces exemples et d’autres encore autorisent à dire avec vérité que le Saint-Esprit procède du Fils... Ainsi, ce dogme est implicitement contenu dans le symbole de Constantinople qui enseigne que le Saint-Esprit procède du Père. Or, ce qui est dit du Père, il faut nécessairement le dire du Fils, puisqu’ils ne diffèrent en rien, si ce n’est que l’un est le Fils et l’autre le Père» (S. Th., I p., q. 36, ar 3. Cor. - Et De Potent., q. 10, art. 4. ad. 13).

D’ailleurs, en écrivant si nettement dans une lettre doctrinale, que le Saint-Esprit procède du Père et du Fils, saint Léon n’était que l’écho des vicaires de Jésus-Christ, ses prédécesseurs : Petrus per Leonem locutus est. Au temps même du concile de Constantinople, le pape saint Damase enseignait cette doctrine : «Le Saint-Esprit n’est pas l’Esprit seulement du Père ou seulement du Fils, car il est écrit : Si quelqu’un aime le monde, l’Esprit du Père n’est pas en lui. Et ailleurs : Si quelqu’un n’a pas l’Esprit de Jésus-Christ, il ne Lui appartient pas. Cette nomination du Père et du Fils indique bien qu’il s’agit du Saint-Esprit, dont le Fils Lui-même dit dans l’Évangile : Il procède du Père, il prendra du mien et vous l’annoncera» (1).

 

(1) Porro non Leonis id fuit novum inventum, sed præ ecessorum traditio. Nam Damasus hæc ait : (Damas., in concil. Rom. apud Crescon. Collect.) Spiritus sanctus non est Patris tantummodo, aut Filii tantummodo Spiritus. Scriptum est enim : Si quis dilexerit mundum, non est Spiritus Patris in illo. I Jean., II. Item scriptum est : Qui autem Spiritum Christi non habet, hic non est ejus . Rom., VIII. Nominato itaque Patre et Fillio, intelligitur Spiritus sanctus, de quo Filius in Evangelio dicit : Quia Spiritus sanctus a Patre procedit, et de meo accipiet, et annuntiabit vobis. Joan., xv. Apud Baron., an. 447, n. 21.

 

Depuis le concile de Tolède, tous les catholiques d’Espagne et des Gaules récitèrent le symbole de Constantinople avec l’addition Filioque. De la part du Saint-Siège, nulle opposition ; de la part des Orientaux, nulle réclamation ne vint s’opposer à cet usage. Il durait depuis quatre siècles, lorsque Charlemagne rentra dans ses États, après avoir été couronné empereur à Rome, par le pape Léon III.

Or, il avait obtenu, pour les églises de son vaste empire, l’autorisation de chanter à la messe le symbole de Constantinople. Les évêques assemblés à Aix-la-Chapelle, en 807, lui demandèrent si on pouvait le chanter en public, comme on le récitait en particulier, en y insérant l’addition Filioque. Le grand prince répondit qu’il ne lui appartenait pas d’en décider, et qu’il fallait consulter le Souverain Pontife. En conséquence, deux évêques et l’abbé de Corbie, députés du Concile, se rendirent à Rome.

Le pape les accueillit avec bienveillance, mais refusa nettement la permission d’insérer dans le symbole les quatre syllabes Filioque. « Sans doute, leur dit-il, c’est un article de foi inviolable que le Saint-Esprit procède du Père et du Fils ; mais on ne peut pas insérer dans le symbole tous les articles de foi. D’ailleurs, il ne faut pas modifier, même d’une syllabe, les symboles arrêtés par les Conciles œcuméniques» (Bini., ad Synod. Aquisgran., t. III, Concil. ; Labbé, t. VII, p. 1198 ; Bar., an. 809, n. 57).

Pour montrer que sa résolution était immuable, le pape ordonna de graver incontinent, en grec et en latin, le symbole de Constantinople, sans l’addition du Filioque, sur deux boucliers d’argent, du poids de quatre-vingt-cinq livres, et les fit placer dans la basilique de Saint-Pierre, à droite et à gauche de la Confession» (Anast. Biblioth. in Leon. III, apud Bar. an. 809, n. 62).

Disons-le en passant, ce fait et celui que nous allons rapporter sont deux preuves monumentales de l’incorruptible fidélité de l’Église romaine aux traditions du passé. Non seulement elle refuse aux prières de Charlemagne, son bienfaiteur, d’insérer dans le symbole de Constantinople quatre syllabes, qui expriment nettement un article de foi ; ellemême ne chante aucun symbole à la messe. Tandis que toutes ses filles, les églises d’Orient et d’Occident, font retentir leurs basiliques du symbole de Constantinople, elle s’en tient à celui des apôtres : encore ne le récite-t-elle que dans l’administration du baptême et lorsque l’usage prescrit la profession de foi.

Cependant les siècles marchent, et les circonstances changent avec les siècles. Toujours dirigée par le Saint-Esprit, l’Église romaine fera plus tard ce qu’elle a d’abord refusé, également infaillible dans ses concessions et dans ses refus. Tant que la procession du Saint-Esprit n’est pas attaquée, elle persévère dans ses anciennes traditions. Bientôt de sourdes rumeurs se font entendre. Vers l’an 866, aux rumeurs succèdent des négations publiques. Elles ont pour organes, en Occident, le patriarche d’Aquilée, et en Orient, Photius, patriarche intrus de Constantinople.

Pour leur répondre, comme elle avait répondu à Arius et à Macédonius, Rome fait insérer dans le symbole de Constantinople l’addition Filioque. Elle-même, qui pendant la messe n’a jamais chanté aucun symbole, chante le symbole de Constantinople ainsi expliqué et ordonne de le chanter partout. Dès lors un immense concert de voix catholiques répond nuit et jour aux blasphèmes des novateurs. (Bar., an. 883, n. 34).

La manière dont eut lieu cette mémorable addition offre un exemple nouveau de la sagesse du Saint-Siège et de sa prudente lenteur. Un concile nombreux fut convoqué à Rome. On représenta au Souverain Pontife que depuis longtemps les églises d’Espagne, des Gaules, d Angleterre et de Germanie étaient en possession de chanter publiquement le symbole de Constantinople ; que Rome les approuvait ; mais que, dans les circonstances actuelles, son refus prolongé d’insérer l’addition Filioque pouvait passer, aux yeux des malveillants, pour un blâme tacite ou pour une crainte de professer hautement la foi ; que les ennemis de l’Église ne manqueraient pas de s’en prévaloir, et, de là, faire naître des divisions, un schisme peut-être : qu’en tout cas, c’était le meilleur moyen de confondre Photius et ses adhérents. (Baron., an. 883, n. 37 ; et an. 447, n. 23).

Le Souverain Pontife se rendit à ces raisons, et l’autorisation fut accordée ; on en reporte la date à l’an 883. Toutefois, Rome elle-même ne commença de chanter le symbole que cent vingt-neuf ans plus tard, en 1014, sur les instances de l’empereur saint Henri. Ce grand prince, digne de Charlemagne par ses vertus et par les éminents services qu’il avait rendus au Saint-Siège, étant venu à Rome pour se faire couronner, fut étonné de ne pas entendre chanter le Credo à la messe. Il en demanda la raison.

«Voici, écrit l’abbé Bernon, ce qui lui fut répondu en ma présence : L’Église de Rome n’a jamais été souillée d’aucune hérésie ; mais, fidèle à la doctrine de saint Pierre, elle demeure immuable dans la foi catholique. Elle n’a donc pas besoin de professer sa foi ; c’est le devoir des églises qui ont pu ou qui peuvent l’altérer ou la perdre » (Bern. Abbas augien., De rebus ad miss. spectant., apud Baron., an. 447, n. 24).

Magnifique réponse ! Néanmoins, sur les instances de l’empereur, le pape Benoît VIII décida que Rome elle-même chanterait désormais le symbole. Ce fut celui de Constantinople avec l’addition Filioque. (Baron., an. 447, n. 24). A quelque point de vue qu’on se place, on voit que rien ne fut plus légitime et plus régulièrement fait que cette
insertion. Comme les explications du symbole, à Nicée et à Constantinople, elle était exigée par les circonstances. C’est le Vicaire de Jésus-Christ lui-même, présidant un concile, qui l’ordonne. Enfin, elle ne modifie pas la foi, elle l’explique. « Nul ne peut, écrit un ancien auteur, en prendre occasion d’accuser la sainte et grande Église de Rome, mère et maîtresse de toutes les autres, d’avoir écrit, composé et enseigné une foi nouvelle. Ce n’est ni faire, ni enseigner, ni transmettre un autre symbole, que d’expliquer l’ancien en vue de prévenir l’altération de la foi.

«Bien que dépositaire de l’autorité souveraine, elle ne refuse pas de s’humilier en répondant ce que le concile de Chalcédoine répondit autrefois à ses détracteurs ; C’est injustement qu’on m’accuse. Je n’établis pas une foi nouvelle ; je renouvelle la mémoire de l’ancienne. Éclaircir un point obscur du symbole, ce n’est pas l’altérer. Comme les Pères des siècles passés, j’ai renouvelé la foi ; j’ai ajouté aux conciles de Nicée, de Constantinople et de Chalcédoine ; mais je n’ai rien enseigné qui leur soit contraire. Fidèle à marcher sur leurs traces, j’ai rencontré des points attaqués qui, de leur temps, n’étaient pas mis en question. Ce qui n’était pas bien compris de tous, j’ai dû l’éclaircir par un mot d’interprétation voilà ce que j’ai fait» (Ætherian., apud Bar., an. 883, n. 38).

Cependant les Grecs, poussés par l’esprit d’orgueil, refusèrent obstinément de souscrire à l’addition du Filioque. Le sectaire ambitieux qui les égarait voulait à tout prix séparer l’Église orientale de l’Église occidentale. Une fois l’autorité du Souverain Pontife méconnue, il espérait se faire proclamer patriarche universel. La mort fit évanouir ses coupables projets ; mais elle n’éteignit pas l’esprit de révolte qu’il avait soufflé.

En 1054, Michel Cérulaire, autre patriarche de Constantinople, plus audacieux que Photius, nia formellement que le Saint-Esprit procède du Fils. Dans une lettre adressée à Jean, évêque de Trani, il osa consigner son hérésie, avec invitation d’en faire part au Souverain Pontife. Léon IX y répondit, comme il convient au gardien de la foi, en excommuniant le novateur. Cérulaire, de son côté, excommunia le Pape et avec lui toute l’Église latine. La rupture fut complète, et les Grecs tombèrent dans le schisme et dans l’hérésie. Telle fut, comme nous le verrons plus tard, la source de tous leurs malheurs.

Cependant l’Église latine ne négligea rien pour ramener sa sœur à la foi de leurs pères. Après plusieurs siècles d’efforts inutiles, ce retour tant désiré s’accomplit au concile général de Lyon, en 1274. Réunis sous la présidence du pape Grégoire X, les évêques de l’Orient et de l’Occident exprimèrent leur foi en ces termes : «Nous faisons profession de croire fidèlement et avec piété que le Saint-Esprit procède éternellement du Père et du Fils, non comme de deux principes, mais comme d’un principe ; non par deux spirations, mais par une seule spiration» (Labbe, Conc., t. II, p. 967 ; Bar., an. 1274, n. 18).

La réunion venait d’être jurée pour la treizième fois. Malheureusement elle ne fut pas plus durable que les autres. (Batlagiini, Istor., etc., p. 660, n. 11).

Enfin, le concile de Florence réunit de nouveau les Grecs et les Latins. Pour satisfaire les premiers, le dogme de la procession du Saint-Esprit fut, par ordre du Pape, examiné de nouveau. Jamais discussion plus approfondie, plus longue, plus complète. Sophismes, subterfuges, négations, demi-concessions, flux immense de paroles, les Grecs eurent recours à tous les moyens pour défendre l’erreur.

Dans la dix-huitième session, tenue le 10 mars 1439, Jean de Monténégro, provincial des Dominicains de Lombardie, leur ferma la bouche par un argument sans réplique. «Qu’entendez-vous par processions ? demanda-t-il aux Grecs. Que voulez-vous dire, quand vous affirmez que le Saint-Esprit procède du Père ? - Marc, archevêque d’Éphèse, répondit : J’entends une production par laquelle l’Esprit Saint reçoit de Lui l’être et tout ce qu’Il est proprement. - Fort bien, reprit le frère prêcheur, nous avons cette conclusion : le Saint-Esprit reçoit du Père l’être, ou Il en procède, c’est la même chose. Voici donc comme je raisonne : De qui le Saint-Esprit reçoit l’être, de celui-là aussi Il procède. Or, le Saint-Esprit reçoit l’être du Fils ; donc le Saint-Esprit procède du Fils, suivant le sens propre du mot procession, tel que vous-même l’avez défini. Que le Saint-Esprit reçoive l’être du Fils, on peut le démontrer par beaucoup de témoignages. « Mais, interrompit Marc d’Éphèse, d’où tenez-vous que le Saint-Esprit reçoit l’être du Fils ? - Votre demande me plaît, répliqua frère Jean ; et je vais y répondre à l’instant même. Que le Saint-Esprit reçoive du Fils l’être, cela se prouve par le témoignage, irrécusable pour vous comme pour nous, de saint Épiphane, qui s’exprime ainsi : J’appelle Fils celui qui est de Lui, et Saint-Esprit celui qui seul est des deux. D’après cette parole de saint Épiphane, si l’Esprit est des deux, Il reçoit donc des deux l’être. Puisque, suivant vous, recevoir l’être ou procéder, c’est la même chose. Nous savons par saint Épiphane qu’Il reçoit Son être du Père et du Fils» (Mansi, t. XXXI, col, 723. - Rohrbacher, Hist. univ., t. XXI, p. 534, 2° éd.). L’argument était d’autant meilleur que saint Épiphane est un des Pères grecs les plus anciens et les plus vénérés des Orientaux.

Enfin, le 6 juillet 1439 , jour de l’octave des apôtres saint Pierre et saint Paul, fut célébrée la dernière session du concile. En présence de l’auguste assemblée et aux applaudissements des Grecs et des Latins, on y lut le décret d’union . Il commence ainsi : « Que les cieux se réjouissent et que la terre tressaille ! Le mur qui divisait l’Église d’Orient et l’Église d’Occident vient d’être enlevé. La paix et la concorde est rétablie sur la pierre angulaire, Jésus-Christ, qui des deux peuples n’en a fait qu’un. Nous définissons et voulons que tous croient et professent que le Saint-Esprit est éternellement du Père et du Fils ; qu’Il a Son essence et Son être subsistant à la fois du Père et du Fils ; qu’Il procède éternellement de l’un et de l’autre, comme d’un seul principe et par une seule spiration. Nous définissons, de plus, que l’explication Filioque a été légitimement et avec raison ajoutée au symbole, pour éclaircir la vérité et par une nécessité alors imminente» (Apud Labbe, etc.).

La joie de l’Église ne fut pas de longue durée. Comme l’infidèle Samarie, le schismatique Orient retomba le lendemain dans les erreurs qu’il avait abjurées la veille : mais la mesure était comble. Salmanazar ressuscita dans

Mahomet ; et, treize ans seulement après le concile de Florence, l’empire des Grecs subit le sort du royaume d’Israël .

 

 


CHAPITRE VII

 

MISSION DU SAINT-ESPRIT

 

La sanctification est l’œuvre propre du Saint-Esprit. - Cette œuvre suppose une mission. - Ce qu’on en tend par mission. - Combien de missions. - Elles n’impliquent aucune infériorité dans la personne envoyée. Différence entre la mission du Fils et la mission du Saint-Esprit. - Toutes deux promises, figurées, prédites, préparées dès l’origine du monde. - Signification du mot Esprit dans l’Écriture. - Passage de saint Augustin.

 

Autant que le permettent les obscurités de la vie présente, nous connaissons le Saint-Esprit en Lui-même. Il est la troisième personne de l’auguste Trinité. Il est Dieu comme le Père et le Fils. Il procède de l’un et de l’autre par une seule spiration et comme d’un seul et même principe, sans que pour cela il y ait ni postériorité, ni priorité, ni inégalité quelconque entre celui qui procède et ceux de qui Il procède. Il est le fondateur et le roi de la Cité du bien. Sous ses ordres directs sont placées toutes les armées angéliques, nuit et jour en campagne pour protéger, aux quatre coins du monde, les frères du Verbe Incarné contre les attaques des légions infernales.

Amour consubstantiel du Père et du Fils, à Lui revient, par appropriation de langage, l’œuvre par excellence de l’adorable Trinité (S. Bern., Médit., c. 1). Quelle est cette œuvre ? La création ? non. La rédemption ? non. Quelle est-elle donc ? la sanctification et la glorification ; le Père crée, le Fils rachète, le Saint-Esprit sanctifie ; le Père fait des hommes, le Fils des chrétiens, le Saint-Esprit des saints et des bienheureux. L’œuvre du Saint-Esprit est donc plus élevée que celle du Père et du Fils, puisqu’elle est le couronnement de l’une et de l’autre. (I Thess., IV, 3).

Que cette œuvre suprême appartienne au Saint-Esprit, la preuve en est évidente. C’est Lui qui forme Marie, mère du Rédempteur, et, dans le sein virginal de Marie, le Rédempteur Lui-même. C’est Lui qui Le dirige, qui L’inspire, qui Lui donne de faire des miracles, et qui Le glorifie : Ille me clarificabit. Comme prolongement de cette œuvre de sanctification universelle, c’est Lui qui forme l’Église, mère du chrétien, et, dans le sein virginal de l’Église, le chrétien lui-même, frère du Verbe Incarné. C’est Lui qui le dirige, qui l’inspire, qui l’élève peu à peu à la sanctification et de la sanctification à la gloire. (In Epist. ad Hebr., c. IX, 14).

Cette grande œuvre, magnifique synthèse de toutes les œuvres du Père et du Fils, ne pouvait demeurer isolée dans les régions inaccessibles de l’éternité. Loin de là, elle devait devenir palpable et s’accomplir dans le temps. Pour l’accomplir, le Saint-Esprit a donc une mission . Il faut, avant d’aller plus loin, expliquer ce mot si souvent prononcé et si peu compris.

Lorsqu’elle parle des personnes divines, la théologie catholique entend par mission : La destination éternelle d’une personne de la Trinité à l’accomplissement d’une œuvre du temps : destination qui Lui est donnée par la personne de qui Elle procède. (Vitass., De Trinit., q. 8, art. 5). De toute éternité il était décidé que le Verbe Se ferait homme et viendrait dans le monde pour le sauver (Joan.,III, 17) : voilà Sa mission. De toute éternité il était décidé que le Saint-Esprit viendrait dans le monde pour le sanctifier (S. Aug., De Trinit., lib. III, c. IV) : voilà Sa mission.

Ainsi, dans les personnes divines, il y a autant de missions divines qu’il y a de processions. Le Père n’a pas de mission, parce qu’Il ne procède de personne. Le Fils reçoit Sa mission du Père seul, par ce qu’Il ne procède que de Lui. (Gal., IV, 4). Le Saint-Esprit reçoit Sa mission du Père et du Fils, parce qu’il procède de l’un et de l’autre. (Joan., XV, 26).

Écoutons saint Augustin : «Le Fils, dit-il, est envoyé par le Père, parce qu’Il a apparu dans la chair, et non le Père. Nous voyons aussi que le Saint-Esprit a été envoyé par le Fils : Lorsque Je M’en irai, Je vous L’enverrai ; et par le Père : Le Père vous L’enverra en Mon Nom. Par là, on voit clairement que le Père sans le Fils, ni le Fils sans le Père n’a envoyé le Saint-Esprit ; mais Il a reçu Sa mission de l’un et de l’autre. Du Père seul on ne lit nulle part qu’Il a été envoyé. La raison en est qu’Il n’est ni engendré ni procédant de personne. En effet, ce n’est ni la lumière ni la chaleur qui envoie le feu ; mais c’est le feu qui envoie la chaleur et la lumière» (Contra Serm. Arian., c. IV, n. 4, opp. t. VIII, p. 964).

Admirons en passant la profonde justesse du langage divin. Lorsqu’il annonce le Saint-Esprit à Ses apôtres, le Verbe Incarné dit : «Il Me glorifiera, parce qu’Il prendra du Mien, et vous l’annoncera. Tout ce qui est à Mon Père est à Moi. Voilà pourquoi J’ai dit : Il prendra du Mien et vous l’annoncera» (Joan., XVI, 14, 15). Il ne dit pas, Il prendra de Moi, parce que ce serait dire, en quelque façon, qu’Il serait le seul principe du Saint-Esprit, et que le Saint-Esprit procède du Fils, comme le Fils procède du Père, c’est-à-dire de Lui seul. Mais il n’en est pas ainsi. C’est pourquoi il dit : Il prendra du mien et non pas de Moi. Parce que, encore qu’Il prenne de Lui, Il ne prend de Lui que ce que Lui-même a pris du Père.

En sorte que la mission du Saint-Esprit vient tout à la fois du Fils et du Père, de qui le Fils Lui-même a tout reçu. Du reste, il ne faut pas croire que la mission implique une infériorité quelconque dans celui qui la reçoit, relativement à celui qui la donne. La mission ne dénote pas plus une infériorité, que la procession elle-même dont elle est la conséquence. « Dans les personnes divines, dit avec raison l’Ange de l’école, la mission est sans séparation, sans division de la nature divine qui est une et la même dans le Père, et dans le Fils, et dans le Saint-Esprit ; elle n’indique donc qu’une simple distinction d’origine» (I p., q. 43, art. 1, ad 4). C’est ainsi, pour employer une imparfaite comparaison, que le rayon est envoyé par le foyer, et la fleur par la plante, sans en être séparé et en conservant la nature de l’un et de l’autre.

Complétons ces notions fondamentales en ajoutant qu’il y a deux sortes de missions pour le Fils et pour le Saint-Esprit : l’une visible et l’autre invisible. Pour le Fils, la mission visible fut l’Incarnation ; pour le Saint-Esprit, Son apparition au baptême de Notre-Seigneur, sur le Thabor et le jour de la Pentecôte. Pour le Fils, la mission invisible a lieu toutes les fois qu’Il vient, sagesse infinie, lumière surnaturelle, Se communiquer à l’âme bien préparée, dans laquelle Il habite comme dans son temple ; pour le Saint-Esprit, la mission invisible se renouvelle chaque fois qu’Il vient, amour infini, charité surnaturelle, Se communiquer à l’âme bien préparée, dans laquelle Il habite comme dans son sanctuaire. (S. Auq., apud S. T., I p., q. 43, art. 5, ad I et ad 2)

Le but de cette double mission est d’assimiler l’âme à la personne divine qui Lui est envoyée : Similes ei erimus. Or, comme le Fils, lumière éternelle, et le Saint-Esprit, amour éternel, ont été envoyés pour le monde entier, l’intention de Dieu est de s’assimiler le genre humain, et, en se l’assimilant, par la vérité et par la charité, de le déifier. O homme ! si tu comprenais le don de Dieu : Si scires donum Dei ! Dans la pensée divine, cette mission n’est pas transitoire, mais permanente ; elle l’est, en effet, tant que l’homme n’y met pas fin par le péché mortel. Elle n’apporte pas seulement à l’âme les lumières du Fils et les dons du Saint-Esprit ; mais le Fils et le Saint-Esprit en personne viennent habiter en elle. (Joan., XIV, 23. Corn. a Lap., in I Petr., 1, 4).

Compléter l’œuvre du Verbe, en faisant dans les cœurs ce qu’Il avait fait dans les intelligences, achever ainsi la transformation de l’homme en Dieu : telle est la magnifique mission du Saint-Esprit. A raison même de son importance, elle dut être le dernier terme de la pensée divine ; par conséquent l’âme de l’histoire, le mobile et la clef de tous les événements accomplis depuis l’origine du monde. Si donc l’Incarnation du Verbe a dû être connue de tous les peuples ; et, pour cela, promise, figurée, prédite, préparée dès la naissance de l’homme, à plus forte raison, il a dû en être ainsi de la mission du. Saint-Esprit, couronnement de l’Incarnation : les faits confirment le raisonnement.

Or, afin qu’il soit bien entendu que les promesses, les figures, les prophéties, les préparations dont nous allons esquisser le tableau, se rapportent à la troisième personne de la Sainte Trinité, et non à un autre esprit, il est bon de rappeler l’enseignement des Pères, sur la signification du mot Esprit dans l’Écriture

Qu’il suffise d’entendre saint Augustin : «On peut, dit-il, demander si, lorsque l’Écriture dit l’Esprit de Dieu, sans rien ajouter, il faut entendre le Saint-Esprit, la troisième personne de la Trinité, consubstantiel au Père et au Fils ; par exemple : Là où est l’Esprit de Dieu, là est la liberté, et ailleurs : Dieu nous l’a révélé par Son Esprit ; et encore : Ce qui est caché en Dieu, personne ne le sait, si ce n’est l’Esprit de Dieu ? Dans ces passages, comme dans une foule d’autres où il n’est rien ajouté, il est évidemment question du Saint-Esprit. Le contexte le fait assez comprendre. En effet, de quel autre parle l’Écriture lorsqu’elle dit : l’Esprit Lui-même rend le témoignage à notre esprit, que nous sommes les enfants de Dieu ; et : L’Esprit Lui-même aide notre infirmité. C’est un seul et même Esprit qui opère toutes ces choses, les distribuant à chacun comme Il veut ? Dans tous ces endroits, ni le mot Dieu ni le mot Saint n’est ajouté au mot Esprit, et toutefois il s’agit clairement du Saint-Esprit.

«Je ne sais si on pourrait prouver par un seul exemple authentique, que là où l’Écriture nomme l’Esprit de Dieu sans addition, elle ne veut pas parler du Saint-Esprit, mais d’un autre esprit bon, quoique créé. Tous les textes cités pour établir le contraire sont douteux et auraient besoin d’éclaircissement» (De divers. Quæst., lib. II, n. 5, p. 187, opp. T. VI, S. Th., I p., q. 74, art III, ad. 4).

Nous venons de le voir, dans les conseils éternels il était décidé que deux personnes de l’auguste Trinité descendraient visiblement sur la terre : le Fils pour sauver le monde par Ses mérites infinis, le Saint-Esprit pour le sanctifier par l’effusion de Ses grâces. Mais quand un monarque, tendrement aimé de Son peuple, doit visiter les différentes parties de Son royaume pour semer des bienfaits, tous les esprits sont préoccupés de Sa venue. La renommée le devance ; des courriers le précèdent : toutes les voies s’ouvrent devant Lui, et rien n’est oublié pour Lui préparer une réception digne des espérances qu’Il fait naître et de l’enthousiasme qu’Il inspire.

Il n’est pas un chrétien qui ne le sache : voilà ce que Dieu a fait pour préparer la venue du Verbe Incarné. Promis, figuré, prédit, attendu pendant quarante siècles, le Désiré des nations domine majestueusement le monde ancien. Il est l’âme de la loi et des prophètes, l’objet de tous les vœux, la fin de tous les événements, le but de l’élévation et de la chute des empires : en un mot, Il est l’axe divin autour duquel roule tout le gouvernement de l’univers.

Cette préparation, étonnante de grandeur et de majesté, n’était pas due seulement à la seconde personne de la sainte Trinité, mais aussi à la troisième. Égal au Fils par la dignité de Sa nature, supérieur en un sens par la sublimité de Sa mission, et devant comme le Fils descendre personnellement sur la terre, le Saint-Esprit devait, comme le Messie, être précédé d’une longue suite de promesses, de figures, de prophéties, de préparations, afin d’être, non moins que le Messie, l’objet constant de l’attente universelle : Desideratus cunctis gentibus. Cette induction de la foi n’est pas trompeuse. L’histoire va nous montrer la troisième personne de la Trinité, occupant la même place que la seconde, et dans la pensée de Dieu, et dans l’espérance du genre humain, et dans la direction de tous les événements du monde antique, pendant le long intervalle de quatre mille ans.

 

 


CHAPITRE VIII

LE SAINT-ESPRIT DANS L’ANCIEN TESTAME NT, PROMIS ET FIGURÉ.

 

Promesses du Saint-Esprit : Joël, Aggée, Zacharie. - Figures : les sept jours de la création, le chandelier aux sept branches, l’édifice à sept colonnes de la Sagesse éternelle.

 

Le Messie est promis, le Saint-Esprit est promis. Après la promesse bien des fois renouvelée, en termes plus ou moins explicites, de la venue du Saint-Esprit sur la terre (Is., XLIV, 3 ; Ezech., XI, 19 ; xxxvi, 26, etc.), Dieu ordonne au prophète Joël de la publier clairement, plus de six cents ans avant le jour mémorable où elle devait s’accomplir. Dans la personne des Juifs, le prophète s’adresse à tous les peuples, appelés à devenir par la foi les enfants d’Abraham. Son regard inspiré voit en même temps le Verbe qui S’incarne et le Saint-Esprit qui descend. Devant lui, sont présentes les deux adorables personnes, et avec te même enthousiasme, il parle de l’une et de l’autre.

«Fils de Sion, s’écrie-t-il, soyez dans la joie et tressaillez de bonheur dans le Seigneur votre Dieu, parce qu’Il vous donnera le Docteur de justice. Et Il fera descendre sur vous la rosée du matin, et la rosée du soir, comme Il était au commencement. Et vos greniers seront remplis de blé, et vos collines de vin et d’huile. Et Je vous rendrai les années qu’ont dévorées les sauterelles, les insectes et la rouille : c’est une grande puissance que Je vous enverrai. Et vous mangerez dans l’abondance, et vous serez rassasiés, et vous louerez le nom du Seigneur votre Dieu qui a fait ces merveilles pour vous ; et Mon peuple ne sera jamais confondu. Et vous saurez que Je suis au milieu d’Israël, Moi le Seigneur votre Dieu, à l’exclusion de tout autre» (Joël, XI, 23-27).

La joie, l’abondance de tous les biens spirituels, la réparation de tous les maux, sous le poids desquels gémissait le genre humain depuis la chute primitive, la présence permanente du Seigneur Lui-même au milieu de Son peuple, la grande nation catholique : voilà bien les traits distinctifs du règne du Messie. Quand le Verbe Incarné aura posé les fondements de cette félicité universelle et arrosé de Son sang, au matin et au soir de Sa vie, cette terre du monde, que va-t-il arriver ? Écoutons le prophète : « Après cela, dit le Seigneur, e répandrai Mon Esprit sur toute chair. Et vos fils et vos filles prophétiseront ; et vos vieillards auront des révélations, et vos jeunes gens verront des visions, En ces jours-là, Je répandrai Mon Esprit même sur Mes serviteurs et sur Mes servantes» (1).

Tels sont, dans leurs traits généraux, les bienfaits dont le monde sera redevable au Saint-Esprit. Comme tous les cœurs devaient palpiter à cette annonce ! Comme les justes de l’ancienne loi devaient conjurer le Seigneur de hâter ce jour, unique entre les jours ! Afin de les consoler, le Seigneur veut bien leur promettre, par la bouche du prophète Aggée, la prochaine venue du Saint-Esprit. Juda revenait de Babylone : il était fort occupé de la construction du second temple ; mais les cœurs étaient tristes. On ne pouvait penser sans gémir à la magnificence de l’ancien temple et à la pauvreté relative du nouveau, qui s’élevait péniblement au milieu des difficultés de tout genre.

Aggée reçoit ordre d’encourager le peuple. Comme Joël, il voit et il annonce la venue de deux personnes de l’adorable Trinité : Le Saint-Esprit, qui, conformément aux antiques promesses, viendra bientôt résider au milieu de Son peuple ; le Verbe fait chair, qui daignera sanctifier le nouveau temple, par Sa présence personnelle. « Prophète, lui dit le Seigneur, parle à Zorobabel fils de Salathiel, chef de Juda, et à Jésus, fils de Josédech, grand-prêtre, et à tout le peuple, et dis leur : Prends courage, Zorobabel ; prends courage, Jésus fils de Josédech ; et toi, peuple de toute classe, prends courage, et agissez parce que Je suis avec vous, dit le Seigneur des armées. Je vais tenir la parole que Je vous ai donnée, lorsque vous sortiez de la terre d’Égypte, et Mon Esprit sera au milieu de vous : ne craignez rien. Encore un peu de temps, et e remuerai le ciel et la terre, et la mer, et les îles, et toutes les nations ; puis viendra le Désiré de toutes les nations ; et Je remplirai de gloire cette maison, et sa gloire sera plus grande que celle de la première» (2). Plus explicite que la première, cette seconde promesse ne se contente pas d’annoncer la venue du Saint-Esprit, elle en désigne l’époque. Il viendra lorsque le monde sera tiré de la vraie captivité d’Égypte, par le sang de l’Agneau de Dieu ; et que les apôtres seront prêts à construire le grand édifice catholique, où le Saint-Esprit doit éternellement habiter.

Vers la même époque, un autre prophète, Zacharie, est chargé d’annoncer la venue du divin Esprit, qui doit changer la face de la terre, après avoir changé les cœurs. Ici encore, le Seigneur a soin de réunir dans la même prédiction l’avènement, du Messie et la descente du Saint-Esprit. La raison en est que ces deux événements se tiennent. Le premier est la preuve du second, et le second la conséquence du premier. On ne peut admettre l’un sans admettre l’autre. «En ce temps-là, dit le Seigneur, Je briserai toutes les nations qui marcheront contre Jérusalem. Et Je répandrai sur la maison de David et sur les habitants de Jérusalem l’Esprit de grâce et de prières. Et ils lèveront leurs regards vers Moi qu’ils auront attaché à la croix. Et ils pleureront sur Moi, comme on pleure sur un fils unique, et ils pousseront des gémissements et des sanglots, comme on en pousse à la mort d’un premier-né» (Zach., XII, 9, 10).

Lisant dans le lointain des âges, disent les pères et les interprètes, Zacharie voit devant ses yeux le jour mémorable de la Pentecôte, où le Saint-Esprit descend sur les apôtres réunis à Jérusalem. Il le voit produisant la grâce et la sanctification ; puis, les gémissements et les supplications, dans les âmes qu’il vient d’éclairer sur l’énorme attentat, commis par la nation juive sur la personne adorable du Messie. Tout cela est tellement précis, que les Actes des Apôtres, en racontant l’histoire de la Pentecôte, ne semblent être que la reproduction des paroles de Zacharie. (Voir Corn. a Lap., in Zach., XII, 9 ; et S. Jerom., in Zach., opp. t. III, p. 1784, 1785).

 

(1) Joan., XXVIII, 30. Le jour même de la Pentecôte, saint Pierre déclare aux Juifs que les merveilles qui éclatent à leurs yeux sont l’accomplissement de la promesse du Seigneur, faite par le prophète Joël. Tous les Pères parlent comme le chef des apôtres. Voir entre autres S. Chrys., in princip. Act. Apost., II, t. III, p. 927, n. 11, 12, et Corn. a Lap., in Joël, II, 28

(2) Agg., II, 2-10. Tous les Pères, saint Athanase, saint Cyrille de Jérusalem, saint Grégoire de Nysse, Théodoret, ont vu dans ces remarquables paroles la promesse du Saint-Esprit. Voir entre autres S. Jerom., in Agg. II, opp. t. III, p. 1694, et Cornez. a Lapid., ibid.

 

Ce n’est pas seulement par ces promesses solennelles et par beaucoup d’autres répandues dans l’Ancien Testament, que Dieu annonçait au monde la venue de l’Esprit sanctificateur. Pour le Messie, nous voyons marcher de pair avec les promesses d’innombrables figures, qui fixaient continuellement l’attention sur le Libérateur futur. Il en est de même pour le Saint-Esprit. A côté des promesses, se montrent constamment des figures qui Le révèlent dans Sa nature et dans Ses dons. Appuyé sur l’autorité des saints docteurs, nous allons en faire connaître quelques-unes.

L’Esprit aux sept dons qui est le principe vital, la lumière, la beauté du monde moral et de l’Église en particulier, se trouve représenté par les différents septénaires, qui reviennent si souvent dans la création du monde matériel et dans la formation du peuple figuratif. Pour n’en citer que deux exemples : le monde physique fut créé en six jours, suivis du jour de repos ; il en est de même du monde moral. L’homme, qui en est le sublime abrégé, est formé par l’Esprit aux sept dons.

Dans l’ordre de la nature, la lumière paraît le premier jour . Elle figure le don de crainte , par lequel l’homme commence à connaître Dieu efficacement, selon cette parole du prophète : La crainte du Seigneur est le commencement de la sagesse.

Au second jour de la création, se déploie le firmament, qui sépare les eaux inférieures des eaux supérieures. C’est l’emblème du don de science , qui nous apprend à discerner les doctrines vraies des doctrines fausses. Orné de ce don précieux, l’homme ressemble au firmament par la stabilité inébranlable de sa foi. Maintenant une séparation radicale entre la vérité et l’erreur, il les empêche de se jamais réunir dans son intelligence pour y produire le chaos. C’est ainsi que le firmament, immuablement placé entre les eaux inférieures et les eaux supérieures, les empêche de confondre leurs masses et de produire un nouveau déluge.

Le troisième jour a lieu la séparation des eaux et de la terre. La terre, montrant sa surface desséchée, se couvre de toutes sortes d’herbes et de plantes. C’est la vive image du don de piété . Séparé des eaux inférieures, c’est-à-dire des doctrines de mensonge, l’idolâtrie, le superstition, l’incrédulité, l’homme vivifié par le don de piété, honore le vrai Dieu et produit les fleurs des bons désirs, les herbes des saintes paroles, enfin les fruits excellents des œuvres de charité envers Dieu et envers le prochain.

Le quatrième jour paraissent les deux grands luminaires, le soleil et la lune, accompagnés de myriades d’étoiles. On voit ici dans toute sa magnificence le don de conseil . Flambeau du jour, semblable au soleil, il éclaire tout le système du monde surnaturel ; flambeau de la nuit, semblable à la lune, il éclaire tout le système du monde inférieur ; semblable aux étoiles, qui, répandues dans toute l’étendue du firmament, en illuminent toutes les parties, il éclaire chacune de nos facultés et dirige chacun de nos sens.

Le cinquième jour , les poissons et les oiseaux prennent naissance du même élément ; les premiers vivent dans les eaux, les seconds volent dans les airs. La sagesse éternelle pouvait-elle mieux préfigurer le don de force ? Grâce à son efficacité, les bonnes résolutions naissent et se fortifient dans la tribulation ; et les bonnes pensées volent vers Dieu, en brisant les résistances des démons, qui remplissent l’air dont nous sommes environnés.

Le sixième jour a lieu la création des animaux et de l’homme leur roi. Voici bien le don d’entendement. L’homme qui le possède connaît clairement sa double nature et l’apprécie ; il sait que la partie supérieure de lui-même doit dominer l’inférieure ; il connaît de plus les règles à suivre pour maintenir cette subordination, principe de vertu et d’harmonie universelle.

Le septième jour , Dieu se repose et bénit ce jour. Telle est la figure parfaitement juste du don de sagesse , le plus noble de tous. Par lui, l’âme se repose délicieusement en Dieu. Dégoûtée de tout ce qui n’est pas Lui, elle attend dans la paix le jour éternel, où elle ira Le bénir de tout ce qu’Il a fait pour elle et par elle. C’est ainsi que le septième jour Dieu couronne l’œuvre de la création du monde matériel ; c’est ainsi que, par le septième don, le Saint-Esprit achève la création d’un monde plus noble, l’homme, son image et son enfant. S. Anton., Summ. theot., I, art., t. X c. 1, § 1.

A ceux qui seraient tentés de ne voir qu’un jeu d’imagination, dans ce parallèle entre la création du monde matériel et la création du monde moral, entre ce qui s’est passé à l’origine des temps et ce qui s’est accompli dans la plénitude des âges, il suffit de rappeler la doctrine de saint Paul et des Pères. Tous enseignent que l’Ancien Testament est à l’Évangile ce qu’est la rose en bouton à la rose épanouie ; que le monde physique n’est que le rayonnement du monde moral ; que l’un et l’autre ont été faits par le même Esprit sur le même plan et dans le même but ; et qu’ainsi, l’annonce figurative du Saint-Esprit commence, comme celle du Messie, au premier jour du monde.

Une autre figure, plus transparente que la première, c’est le chandelier aux sept branches. On se trouvait au milieu du désert ; Israël, sorti d’Égypte, était en marche vers la terre promise. Dieu appelle Moïse et lui ordonne de faire le tabernacle, ouvrage où le mystère et la figure de l’avenir éclatent de toutes parts. Le tabernacle, disent les Juifs, Joseph et Philon, était l’image du monde, et le Saint des saints représentait le ciel empyrée. C’est là que Dieu commande à Moïse de placer un candélabre d’or, à sept branches, destiné à éclairer le ciel de la terre. Où trouver une figure plus belle de l’Esprit aux sept dons, flambeau du temps et de l’éternité ? (Corn. a Lap., in Exod. xxv, 31).

Les Pères de l’Église ont vu une nouvelle figure du Saint-Esprit dans les sept fils de Job. «Les sept fils du patriarche de la douleur, écrit saint Grégoire le Grand, se donnaient des festins, chacun à son tour, chaque jour de la semaine, en compagnie de leurs trois sœurs, dans un édifice quadrangulaire.

«Voilà bien les sept dons du Saint-Esprit qui nourrissent l’âme, chacun à sa manière, et cela en compagnie de leurs trois sœurs, c’est-à-dire des trois vertus théologales, la foi, l’espérance et la charité, dans un édifice spirituel de forme carrée, c’est-à-dire formé par les quatre vertus cardinales, la prudence, la justice, la force, la tempérance. Chacun donne son festin, parce que chaque don du Saint-Esprit nourrit l’âme. La sagesse, par l’espérance aussi certaine que délicieuse des biens futurs ; l’intelligence, par la lumière toute divine qu’elle fait briller dans les ténèbres du cœur ; le conseil, par la haute prudence dont elle le remplit ; la force, par le courage invincible, soit dans l’action, soit dans la souffrance ; la science, par la sérénité du regard et la solidité des pensées ; la piété, par le rassasiement, fruit des œuvres de miséricorde ; la crainte, par l’humble confiance, récompense de l’orgueil vaincu» (S. Greg. Moral., lib. I et II). A mesure que nous avançons, les figures deviennent plus transparentes : c’est l’aurore qui succède à l’aube et qui annonce l’approche du soleil. A l’exemple des Pères, étudions la belle figure de l’esprit aux sept dons, si bien dessinée par l’auteur des Proverbes. «La Sagesse, dit l’écrivain sacré, s’est bâti une maison, elle a taillé sept colonnes pour la soutenir. Elle a immolé ses victimes ; elle a mêlé son vin ; elle a dressé sa table. Elle a envoyé ses servantes, pour appeler dans son palais et dans les murailles de sa ville, en disant : S’il y a quelque enfant, qu’il vienne à moi. La Sagesse elle-même a dit à ceux qui sont pauvres d’intelligence : venez, mangez mon pain, et buvez le vin que je vous ai préparé ; quittez l’enfance, et vivez et marchez dans les voies de la prudence» (Prov., IX, 1-6). Quelle est cette Sagesse ? Le Verbe éternel, la sagesse même de Dieu. Cette maison bâtie de Sa propre main ? L’Église, palais du Fils de Dieu sur la terre. Ces sept colonnes, appuis de l’édifice ? Les sept dons du Saint-Esprit, qui rendent l’Église inébranlable, au milieu des ouragans et des tremblements de terre. Comment ? En opposant, chacun en particulier, une force de résistance supérieure à la violence des sept esprits mauvais, puissants ennemis de la Cité du bien. Au démon de l’orgueil, résiste le don de crainte ; au démon de l’avarice, le conseil ; au démon de la luxure, la sagesse ; au démon de la gourmandise, l’intelligence ; au démon de l’envie, la piété ; au démon de la colère, la science ; au démon de la paresse, la force.

Tel est l’harmonieux contraste que les saints docteurs découvrent entre les forces opposées de l’Esprit du bien et de l’Esprit du mal. Rien n’est plus réel, ainsi que nous le montrerons ailleurs. (Voir Corn. a Lap. in Prov., c. IX, 1-6). Contentons-nous de remarquer ici que cette nouvelle figure du Saint-Esprit présente le même caractère que les autres. Les deux personnes divines que le monde attendait y sont désignées ensemble. Quelles sont, en effet, ces victimes immolées par la sagesse, ce pain, ce cette table, préparés pour ses enfants ? D’une voix unanime, les Pères et les commentateurs répondent que c’est le Verbe Incarné. Quant aux servantes chargées d’inviter les convives, la tradition constante y voit les âmes zélées, les prédicateurs et les prêtres dont les prières, les paroles et les exemples attirent leurs frères au banquet divin. Ces enfants mêmes qui viennent y participer représentent au naturel tous les hommes : grands enfants, toujours occupés d’enfantillages, jusqu’au moment où, éclairés par le Dieu qu’ils reçoivent à la table sainte, ils prennent des goûts sérieux et marchent dans les voies de la véritable prudence. (ibid.) Inutile d’ajouter que toutes ces figures étaient comprises des anciens, suivant le degré de connaissance que Dieu voulait leur donner de ses adorables conseils.

 

 


CHAPITRE IX

LE SAINT-ESPRIT PRÉDIT.

 

David annonce la grande œuvre du Saint-Esprit, la régénération du monde. - Isaïe dit la manière dont l e Saint-Esprit accomplira cette merveille. - Ézéchiel montre sous une figure saisissante le genre humain mort à la vie véritable et sa résurrection par le Saint-Esprit. Dans les sept yeux de la pierre angulaire du Temple, Zacharie annonce l’Esprit aux sept dons et Ses opérations merveilleuses dans le Verbe fait chair. - Judith célèbre la future victoire de l’Esprit du bien sur l’Esprit du mal. Le livre de la Sagesse l’annonce comme la lumière et la force du genre humain. - Toutes les prophéties réunies forment le signalement complet du Saint-Esprit.

 

Dans la préparation du genre humain à la venue de la seconde et de la troisième personne de la Trinité, on trouve la même marche providentielle. Des promesses multipliées rendent certaine la venue du grand Libérateur : des figures ébauchent Son portrait. Plus explicites que les premières, plus transparentes que les secondes, des prophéties donnent Son signalement complet ; de telle sorte que, à moins d’un aveuglement volontaire, il sera impossible à l’homme de méconnaître le Désiré des nations. Même conduite à l’égard du Saint-Esprit. Aux assurances données par les promesses, aux traits épars répandus dans les différentes figures, vont succéder les oracles plus précis des prophètes et les touches plus accentuées de leur pinceau. Telle sera la perfection de ce portrait tracé d’avance, que les aveugles mêmes y reconnaîtront le divin Esprit.

Mille ans avant sa venue, David Le signale à l’attention universelle, en Le montrant avec Son incommunicable caractère. «Seigneur, s’écrie-t-il, Vous enverrez Votre esprit, et tout sera régénéré» (Ps. CV). Comme s’il disait : Habitants de la terre, soyez attentifs ; le jour viendra où le Saint-Esprit, la troisième personne de l’auguste Trinité, descendra parmi vous. Vous Le reconnaîtrez aux prodiges qu’Il opérera sous vos yeux. Le monde mort à la vie surnaturelle à la vie de l’intelligence, à la vie de la vertu, à la vie de la charité et de la liberté, se lèvera de la tombe de boue dans laquelle il est enseveli. Les chaînes de l’esclavage tomberont d’un pôle à l’autre ; le vice fera place à la vertu la plus pure et les vives lumières de la vérité succéderont à la longue nuit de l’erreur ; des hommes nouveaux, un monde nouveau, sortiront du néant : ce prodige sera l’œuvre du Saint-Esprit. Quand vous le verrez accompli, sachez que cet esprit régénérateur, objet de votre attente, sera venu ; c’est à ce signe que vous le reconnaîtrez.

Interrogeons maintenant l’histoire et demandons-lui quel jour a eu lieu cette miraculeuse création. Toutes les nations civilisées nomment le jour de la Pentecôte . Jour éternel qui, depuis dix-huit siècles, se lève successivement sur les différentes contrées de la terre, opérant partout le même prodige qu’à Jérusalem. Quel est l’instant où les peuples barbares sont venus, où ils viennent encore à la lumière, à la vertu, à la civilisation ? - C’est l’instant où l’Esprit-Saint, donné par le baptême, plane sur eux et les vivifie : comme aux premiers jours du monde, il planait sur les eaux du chaos pour les féconder.

Comment le Saint-Esprit accomplira-t-Il ce merveilleux changement ? Isaïe va nous l’apprendre. «Un rameau, dit le prophète, sortira de la tige de Jessé, et une fleur s’élèvera de sa racine. Et sur cette fleur l’Esprit du Seigneur se reposera : Esprit de sagesse et d’intelligence, Esprit de conseil et de force, Esprit de science et de piété, et l’Esprit de la force du Seigneur le remplira... La terre sera remplie de la science du Seigneur, comme si les flots de la mer l’avaient inondée» (Is. XI, 1-9).

 

Dans cette prophétie nous trouvons encore, réunies et agissant ensemble, les deux personnes de l’auguste Trinité, qui doivent honorer le monde de leur visite. Le Fils est clairement désigné par cette fleur qui sortira du rameau, né de la racine de Jessé. Voyez la justesse du langage prophétique ! Le Messie est comparé à une fleur, à cause de Son humilité, de la grâce de Sa personne et du parfum de Ses vertus. Marie est le rameau qui le porte ; rameau par sa douceur, par sa souplesse sous la main de Dieu, par son intégrité ; car la fleur naît du rameau sans lui faire aucune lésion. Il est dit que ce rameau sort non de l’arbre et du tronc, mais de la racine. Pourquoi ? Parce qu’aux jours du Messie, la famille royale de Jessé, privée de la puissance souveraine et perpétuée seulement dans des rejetons humbles et pauvres, n’était plus un arbre aux rameaux magnifiques, mais une simple racine cachée dans le sein de la terre racine cependant pleine de sève qui produit le rameau le plus parfait, la fleur la plus belle que l’arbre lui-même ait jamais produite. (S. Hier., in hunc loc).     Après avoir dépeint sous des traits si gracieux et si parfaitement incommunicables le Messie Fils de Dieu et fils de Jessé, le prophète reprend son pinceau pour esquisser l’action du Saint-Esprit. C’est Lui qui donnera toute sa beauté à la divine fleur et qui communiquera au rejeton de David les dons nécessaires à l’accomplissement des merveilles, dont la cuite de la prophétie va nous retracer l’histoire. L’Esprit du Seigneur, dit le prophète, l’Esprit aux sept dons, reposera sur lui. Pas un père de l’Église, pas un interprète de l’Écriture qui, dans cet Esprit aux sept dons, ne reconnaisse la troisième personne de la sainte Trinité. A quel autre Esprit, en effet, pourrait convenir ce caractère ? Quel autre Esprit pourrait reposer sur le Fils de Dieu ? Quel autre Esprit pourrait être appelé l’auteur ou le coopérateur des merveilles accomplies par le Verbe fait chair ? (S. Hier. Ibid. in Is., XI opp. t. III, p. 99).

Il reposera sur Lui, dit le prophète. Dans l’énergie de la signification originale, ce mot indique la force, la plénitude, le lieu naturel du repos de l’auguste personne. Cela veut dire que le Saint-Esprit demeure inébranlablement dans Notre-Seigneur ; qu’Il Le remplit de la plénitude de Ses dons, et qu’Il est en Lui, comme dans Son inviolable sanctuaire, à raison de l’union hypostatique de la nature divine avec la nature humaine. Au spectacle qu’il vient de décrire, Isaïe, ravi d’admiration, chante les merveilles du monde soumis à l’action combinée de la seconde et de la troisième personne de l’adorable Trinité. Le règne de la justice succédant au règne du caprice, de la force et de la cruauté ; la défaite du démon et des tyrans ses aveugles soutiens ; le tombeau du grand Libérateur brillant d’une gloire immortelle ; le lion et l’agneau, tout ce qu’il y a de plus féroce et tout ce qu’il y a de plus doux, vivant paisiblement ensemble : image dont la gracieuse énergie désigne l’union fraternelle, au sein de l’Évangile, des Juifs et des gentils, des Grecs et des barbares, des plus fiers potentats et des plus faibles enfants. Telles sont les merveilles qui se montrent aux yeux du prophète. Ici. encore, interrogeons l’histoire et demandons-lui quel jour s’est accompli ce merveilleux changement ? Quel jour a été brisé le sceptre de fer, appesanti depuis plus de deux mille ans sur la tête du monde païen ? Quel jour a commencé la destruction du règne de l’idolâtrie ? Quel jour les Juifs et les gentils se sont-ils, pour la première fois, embrassés comme des frères ? Quel jour ont commencé, pour ne jamais finir, la vénération du Calvaire et le culte solennel de son glorieux tombeau ? D’une voix unanime toute la terre nomme le jour à jamais mémorable de la Pentecôte. Si vous demandez au Messie Lui-même, auteur de tant de merveilles, à qui nous devons en témoigner notre reconnaissance, Il nous répond humblement : «Le Saint-Esprit a été sur Moi, et c’est pourquoi J’ai été envoyé, et J’ai opéré les prodiges dont vous êtes témoins» (Luc, IV, 18-21).

Écoutons un autre prophète. Ézéchiel décrit, avec la même précision qu’Isaïe, la troisième personne de la sainte Trinité, Sa venue, Ses caractères, Ses opérations admirables. Ici encore, le Verbe et le Saint-Esprit Se donnent la main pour travailler à la régénération du monde. «Je sanctifierai Mon Nom qui est grand, dit le Seigneur par la bouche du prophète, Mon Nom qui est souillé parmi les nations, afin qu’elles sachent que Je suis le Seigneur... Et Je répandrai sur vous une eau pure, et vous serez lavés de toutes vos souillures, et Je vous purifierai de toutes vos idoles. Et Je vous donnerai un cœur nouveau, et Je placerai au milieu de vous un esprit nouveau. Et J’ôterai de votre poitrine votre cœur de pierre, et Je vous donnerai un cœur de chair. Et Je placerai Mon Esprit au milieu de vous, et Je vous ferai marcher dans la voie de Mes commandements. Et vous garderez Ma loi sainte ; et vous serez Mon peuple, et Je serai votre Dieu» (Ezech., XXXIV, 23-28).

La première chose qui frappe les regards du prophète, c’est le grand Nom de Dieu indignement profané parmi toutes les nations. Voilà bien le règne de l’idolâtrie, tel que l’histoire nous le fait connaître à la venue du Rédempteur ; règne de superstitions honteuses et cruelles, où le nom de Dieu, donné aux crocodiles, aux serpents, aux chats, aux légumes, aux pierres brutes, recevait les plus sanglants outrages. Puis, le même prophète voit tout à coup tomber du ciel une onde pure, qui lave la terre et ses habitants de toutes leurs iniquités, et le grand Nom de Dieu redevenir l’objet du respect et de l’amour universel. Voilà bien les sacrements, surtout le baptême, où le Juif et le païen ont perdu leurs souillures et trouvé la blancheur de l’innocence.

Après cette purification universelle, Ézéchiel voit descendre l’Esprit du Seigneur. Il anime ces hommes nouveaux et les fait marcher d’un pas ferme dans les sentiers de la vertu, en sorte que le vrai Dieu sera désormais pour eux le Dieu unique, et eux-mêmes, eux les adorateurs des idoles, seront Son peuple chéri. Pouvait-on mieux décrire le miracle de la Pentecôte ? N’est-il pas manifeste que c’est à partir de ce grand jour, que le genre humain a perdu son cœur de pierre, qu’il a pris un cœur nouveau et que le grand aveugle, dont la marche, pendant plus de deux mille ans, avait été un égarement continuel, est entré dans la route lumineuse de la vérité et de la civilisation ? (S. Aug., De doct. christ., lib. III, c. XXXIV, n. 28 ; et Patres, passim apud Corn. a Lapid., in Ezech., XXXVI, 25).

 

Ailleurs, le Très-Haut révèle à Ézéchiel, sous la figure la plus frappante, l’action régénératrice du Saint-Esprit. Pour lui montrer que cet Esprit de vie, annoncé par David comme devant tirer le monde du tombeau de l’erreur et du vice, accomplira dans toute son étendue Sa miraculeuse mission, voici ce que fait le Seigneur.

«Sa main fut sur moi, dit le prophète, et Il me conduisit en esprit au milieu d’une campagne pleine d’ossements, et Il m’en fit faire le tour. Et il y avait une multitude d’ossements, et tous étaient complètement desséchés. Et Il me dit : Fils de l’homme, penses-tu que ces ossements revivent ? Et je dis : Seigneur Dieu, Vous le savez. Et Il me dit : Prophétise sur ces ossements et dis-leur : Ossements arides, entendez la parole du Seigneur ; voici ce que le Seigneur dit de vous : J’introduirai Mon Esprit en vous, et vous vivrez, et Je mettrai sur vous des nerfs, et Je ferai recroître sur vous les chairs, et J’étendrai sur vous la peau, et Je vous donnerai l’esprit ; et vous vivrez, et vous saurez que Je suis le Seigneur.

« Et je prophétisai, comme Il me l’avait commandé. Or, pendant que je prophétisais, un bruit se fit entendre, et voilà une commotion. Et les os s’approchèrent des os, chacun à sa jointure, et je vis, et voilà montant sur eux des nerfs et des chairs ; et la peau s’étendit sur eux, et ils n’avaient pas l’esprit. Et Il me dit : Prophétise à l’Esprit, Fils de l’homme, et dislui : Voici ce que dit le Seigneur Dieu : Des quatre vents, viens, Esprit, souffle sur ces morts, et qu’ils revivent.

« Et je prophétisai comme il me l’avait commandé. Et l’Esprit entra en eux et ils eurent la vie, et ils se tinrent debout sur leurs pieds, comme une immense armée. Et Il me dit : Fils de l’homme, tous ces ossements sont la maison d’Israël. Ils disent : Nos os sont desséchés. Nous n’avons plus d’espérance ; pour toujours nous sommes retranchés du nombre des vivants. C’est pourquoi prophétise, et dis-leur : Voici ce que dit le Seigneur Dieu : J’ouvrirai vos tombeaux, et Je vous retirerai de vos sépulcres, mon peuple, et vous conduirai dans la terre d’Israël. Et vous saurez que Je suis le Seigneur, lorsque J’aurai mis Mon Esprit en vous, et que vous vivrez et que vous reposerez tranquillement sur la terre de vos Pères» (Ezech., XXXVI, 1-14).

Énergie, précision, transparence, que manque-t-il à cette prophétie de la résurrection morale de l’humanité, par le souffle du Saint-Esprit ? Lorsque, par la voix des apôtres sortant du cénacle, la troisième personne de l’auguste Trinité souffla sur le monde, la terre entière n’était-elle pas un champ couvert d’ossements ? Quel peuple alors vivait de la vraie vie ? Ces ossements n’étaient-ils pas desséchés par le temps, calcinés par le souffle brûlant de l’Esprit homicide, esprit d’orgueil et de volupté ? Quel autre Esprit a répandu le mouvement et la vie dans ce vaste charnier du genre humain ? Poser de semblables questions, c’est les résoudre.

Passons à une nouvelle prophétie. Ici encore apparaissent réunies les deux adorables personnes de la Trinité dont la venue sauvera l’univers. C’est Zacharie qui parle. Sous la figure du rétablissement d’Israël dans la patrie de ses aïeux et de la construction du second temple, il annonce la grande réalité du rétablissement universel de toutes choses et l’édification de l’Église, temple immortel du vrai Dieu. Le grand Orient se lève sur le monde ; Il se construit Lui-même un temple, dont Il est tout ensemble le pontife et la pierre angulaire. Sept yeux brillent sur cette pierre magnifiquement ciselée. Aux feux qui en sortent, l’iniquité disparaît de la terre et la paix règne partout.

«Jésus, grand-prêtre, dit le prophète, écoute, Toi et Tes amis, hommes à miracles qui habitent avec Toi. Voici que Je vais faire paraître l’Orient Mon serviteur, et voici la pierre que J’ai montrée à Jésus. Sur cette pierre unique il y aura sept yeux, Je la sculpterai Moi-même, dit le Seigneur des armées ; et J’ôterai l’iniquité de la terre en un seul jour. En ce jour-là, l’homme appellera son ami sous sa vigne et sous son figuier» (Zach., III, 8-10).

Toute la tradition a vu le Messie clairement désigné dans cet oracle remarquable. Comme Dieu, Il est bien le véritable Orient, le seul principe de toute lumière. Comme homme, inférieur à Son Père, Il est bien le serviteur véritable du Dieu des armées. Évidemment Lui, et Lui seul, est aussi la pierre fondamentale de l’Église, figurée par le temple dont la construction occupait alors Jésus, fils de Josédech. Or, comme l’Église est un temple vivant, la pierre qui lui sert de base doit être vivante. Comme elle est l’œuvre de Dieu, le fondement doit être Dieu Lui-même : les yeux dont cette pierre est ornée l’indiquent sous une éloquente figure. Pour montrer qu’il est de l’essence de la Divinité d’être partout et de tout voir, l’usage constant chez les différents peuples est de représenter Dieu sous la figure d’un œil ouvert. En Égypte, un œil surmonté d’un sceptre était l’emblème d’Osiris. Dans la Grèce, la statue de Jupiter avait trois yeux, pour montrer sa triple providence sur le ciel, sur la terre et sur la mer (Macrob., lib. I, c. XXI ; Plutarch., De Oside et Osiride ; Pausan., in Corinth. ; Pierius, hierogl. XXXIII, 15). Dans l’art chrétien, l’œil est encore l’emblème de la Divinité.

Ainsi, l’œil donné à la pierre mystérieuse dont parle Zacharie dénote, sans contestation possible, que cette pierre est l’emblème de Notre Seigneur, le fondement de l’Église. Mais pourquoi Dieu la montre-t-Il au prophète avec sept yeux, et non avec deux ou avec un seul ? Pourquoi le nombre sept et non pas un autre ? Rappelons d’abord que cette figure étant l’œuvre de la sagesse infinie, il ne peut rien s’y trouver d’arbitraire ; plus elle paraît étrange, plus nous devons y soupçonner un sens profond et un grand enseignement. Afin de le connaître, écoutons ceux que Dieu Lui-même a chargés d’expliquer Ses oracles, en leur confiant le secret de Ses pensées.

«Sur cette pierre unique, dit saint Grégoire le Grand, il y a sept yeux. Or, cette pierre est Notre Seigneur. Dire que cette pierre a sept yeux, c’est dire que sur le Verbe Incarné repose l’Esprit aux sept dons. Parmi nous, celui-ci possède le don de prophétie, celui-là le don de science ; un autre, le don des miracles ; un cinquième, le don des langues ; un sixième, le don d’interprétation, suivant la distribution que le Saint-Esprit, juge à propos de faire de Ses dons ; mais nul homme ne les possède tous en même temps et dans leur plénitude. Quant au divin Rédempteur, Il a montré qu’en revêtant notre nature infirme Il possédait, comme Dieu, tous les dons du Saint-Esprit. C’est pourquoi Il réunit en Sa personne tous les yeux brillants dont parle le prophète» (Moral., lib. XXIX, 16. Ita S. Hier., S. Remig., Rupert, Emmanuel, et alii). - Telle est aussi l’interprétation des autres Pères et des plus célèbres commentateurs. Reste à donner le sens des dernières paroles de la prophétie : Je sculpterai Moi-même cette pierre et J’ôterai l’iniquité de la terre, et chacun reposera â l’ombre de sa vigne et de son figuier . Quel sera l’auteur des magnifiques ciselures dont sera ornée la pierre vivante, base éternelle de l’Église ? Celui-là même qui parle par l’organe du prophète, le Saint-Esprit en personne. C’est Lui qui, dans l’Incarnation, sculptera avec une perfection inimitable le corps et l’âme du Rédempteur. C’est Lui qui, avec un art non moins merveilleux, les unira personnellement au Verbe éternel. C’est Lui qui ornera Son âme de tant de sagesse, de vertu, de grâce et de gloire, qu’Il en fera comme un ciel divin, rayonnant de tout l’éclat du soleil, de la lune et des étoiles. C’est Lui, Esprit d’amour, qui formera sur le corps adorable de l’auguste victime, avec la pointe acérée des épines, des clous et de la lance, les adorables ciselures, qui firent pendant la passion l’admiration des anges et qui feront pendant toute l’éternité l’amour des bienheureux.

Quel sera l’effet de ces ciselures sanglantes ? L’abolition de l’iniquité. Le sang du Rédempteur, coulant à grands flots par les incisions du divin tatouage dont le Saint-Esprit ornera Sa chair immaculée, purifiera la terre de Ses crimes. Dieu apaisé rendra Ses bonnes grâces au genre humain, et la paix de l’homme avec Dieu deviendra le principe de la paix de l’homme avec ses semblables. Est-il possible de peindre sous des couleurs plus vives, l’action simultanée du Fils et du Saint-Esprit dans la régénération du genre humain ? Les faits accomplis depuis la Pentecôte chrétienne laissent-ils le moindre doute sur l’influence du Saint-Esprit dans le monde, la moindre obscurité sur Ses opérations dans le Verbe fait chair, la moindre ambiguïté sur les paroles du prophète ? (S. Iren., De hæres., lib. III, 28).

Il serait facile de continuer ce tableau, commencé à l’origine des temps et qui va se développant avec les siècles. Nous verrions le Verbe par qui tout a été fait et le Saint-Esprit par qui tout doit être refait, constamment unis dans les prédictions des prophètes. Nous entendrions la mystérieuse Judith, célébrant sa mystérieuse victoire, et dans son mystérieux cantique, annonçant un triomphe plus glorieux sur un Holopherne plus redoutable, que celui dont elle vient de couper la tête ; nommant le futur vainqueur du grand Holopherne, et s’écriant : «Adonaï, Seigneur, Vous êtes grand. Votre puissance est incomparable, nul ne peut y résister. Toute créature tombera à Vos genoux : Vous enverrez Votre Esprit, et tout sera créé : voix de l’Éternel, tout fléchira à Ses accents. Les montagnes jusque dans leurs fondements, les eaux jusque dans leurs profondeurs seront agitées. Les rochers, comme la cire, fondront devant Votre visage. Grands de la vraie grandeur seront ceux qui Vous craignent» (Judith, XVI, 10 et seqq).

Quand le genre humain, depuis longtemps prosterné aux pieds de Satan, a-t-il commencé de tomber à genoux devant le vrai Dieu ? Quel Esprit a ébranlé les empires païens, réduit en poussière les murs et les temples du Capitole, placé la croix victorieuse au front des Césars ? A quelle époque remonte la génération des vrais grands hommes, apôtres, martyrs, saints sur le trône ou dans la solitude, nobles vainqueurs d’eux-mêmes et du monde ? Toutes les voix répondent en bénissant le Saint-Esprit et le Cénacle.

Le prophète, qui chante les merveilles de la Sagesse incréée, ne manque pas de lui adjoindre le Saint-Esprit. Dans son extase, l’homme inspiré voit toute la terre couverte de ténèbres. Les hommes incertains tâtonnent en plein midi, prenant le faux pour le vrai, le mal pour le bien, ignorant Dieu et s’ignorant eux-mêmes. A ce spectacle, il s’écrie : « Seigneur, qui connaîtra Votre pensée, si Vous ne donnez Votre sagesse, et si Vous n’envoyez Votre Esprit des hauteurs ? C’est ainsi que seront redressées les voies des habitants de la terre, et que les hommes apprendront ce qui Vous est agréable» (Sapient., IX, 17).

Esprit de lumière, qui dissipera la nuit du monde moral, longue nuit de deux mille ans, nuit profonde que rendaient palpables, plutôt qu’elle n’en dissipaient l’obscurité, les vacillantes lueurs de la raison ; Esprit de force, qui, remplissant l’homme d’un courage inconnu, le retirera de la route du vice et le fera marcher d’un pas ferme dans les difficiles sentiers de la vertu : tel est le double caractère sous lequel, est annoncé l’Esprit nécessaire au salut du monde. Est-il besoin de dire que ces deux caractères conviennent au Saint-Esprit, et ne conviennent qu’à Lui ? Ne sont-ils pas écrits au front de toutes les œuvres régénératrices, qui, commencées à la Pentecôte, continuent sous nos yeux pour ne finir qu’au seuil de l’éternité ?

En résumé, le Fils et le Saint-Esprit sont toujours associés dans les prédictions des prophètes. L’un n’étant pas moins nécessaire que l’autre à la régénération du monde, Dieu a voulu qu’Ils fussent également annoncés. Ces deux grandes figures dominent toute l’histoire, illuminent tous les événements, provoquent tous les soupirs, soutiennent toutes les espérances de l’ancien monde, comme Ils doivent exciter l’éternelle reconnaissance du nouveau. De même qu’en étudiant toutes les circonstances de la naissance, de la vie et de la mort de Notre Seigneur Jésus-Christ, Son caractère, Sa doctrine, Ses miracles, il est impossible de ne pas reconnaître en Lui le Messie annoncé par les prophètes ; de même, en considérant les œuvres merveilleuses et les opérations intimes de l’Esprit du Cénacle, il est impossible de ne pas adorer en Lui la troisième personne de l’auguste Trinité, dont les oracles prophétiques avaient donné le signalement. Le parallélisme constant dont nous venons d’esquisser les principaux traits va se continuer dans la préparation du Saint-Esprit.

 

 


CHAPITRE X

LE SAINT-ESPRIT PRÉPARÉ.

 

Tous les événements de l’ancien monde préparent le Saint-Esprit. - Préparation particulière. - Préludes par lesquels le Saint-Esprit s’annonce Lui-même. – Son action sur le monde matériel. - Sur le monde angélique. – Sur le monde moral. - Nombre sept. - Il crée les patriarches et les grands hommes de l’ancienne loi. - Il crée le peuple juif, le dirige et le conserve. - Il inspire les prophètes. - Pourquoi Lui et non pas le Fils ou le Père.

 

Dieu ne se contentait pas de promettre le Désiré des nations, ni de Le dépeindre dans une grande variété de figures éloquentes, ni même de donner Son signalement exact par cette longue suite de prophéties, qui tinrent les regards du monde ancien constamment tournés vers l’Orient. Son admirable providence coordonnait tous les faits sociaux à l’établissement du règne immortel de Son Fils. Telle est l’évidence de cette préparation évangélique, que la vraie philosophie résume toute l’histoire antérieure au Messie, par ces deux mots : Tout pour l’enfant de Bethléem

Or, ce qui eut lieu pour la seconde personne de l’adorable Trinité s’accomplit avec le même éclat pour la troisième : il n’en pouvait être autrement. Quoique différente dans ses moyens, l’œuvre de la régénération du monde est commune aux deux personnes envoyées : tout ce qui prépare le Fils prépare le Saint-Esprit.

S’il fallait que le peuple hébreu fût choisi entre tous les peuples pour conserver le dépôt de la vraie religion ; s’il fallait qu’autour de lui et contre lui s’élevassent les quatre grandes monarchies des Assyriens, des Perses, des Grecs et des Romains ; s’il fallait que ces monarchies renfermassent dans leur vaste sein l’Orient et l’Occident et fussent à leur tour absorbées par l’empire romain ; s’il fallait que cet empire mît, sans le savoir, la dernière main à l’accomplissement des prophéties messianiques, tout en élevant au plus haut degré de puissance la Cité du mal ; s’il fallait toutes ces choses pour l’accomplissement des conseils divins sur le Verbe Incarné : avec la même assurance on doit affirmer que toutes étaient nécessaires, et au même titre, pour l’accomplissement des desseins providentiels à l’égard du Saint-Esprit.

Sa mission suppose celle du Verbe dont elle est le couronnement. L’Esprit sanctificateur ne devait venir qu’après l’Incarnation du Verbe, après Sa prédication, Sa passion, Sa résurrection, Son retour dans le ciel : événements immenses pour lesquels Dieu remuait le ciel et la terre, depuis quatre mille ans. L’Esprit, dit saint Jean, n’avait pas été donné, parce que Jésus n’avait pas encore été glorifié (Jean., VII, 39). « La gloire de Jésus, ajoute saint Chrysostome, c’était la croix. Nous étions pécheurs, ennemis de Dieu et privés de Sa grâce. La grâce est le gage de la réconciliation ; or, le don ne se fait pas aux ennemis, mais aux amis. Ainsi, il fallait d’abord que le Verbe offrît pour nous Son sacrifice, et qu’en immolant Sa chair, Il détruisît l’inimitié, afin de nous rendre amis de Dieu et capables de recevoir le don divin, le Saint-Esprit» (In Joan. homil, IV, n. 2, opp. t. VIII, p. 346). Il en résulte clairement que toute la préparation du Désiré des nations se rapporte au Sanctificateur des nations ; que c’est pour Lui, comme pour le Fils, que s’accomplissent tous les événements du monde ancien.

Outre cette préparation générale, il en est une qui est spéciale au Saint-Esprit. Elle consiste dans les actes particuliers, au moyen desquels la troisième personne de l’auguste Trinité prélude, depuis l’origine du monde, à l’acte souverain du jour de la Pentecôte. Le magnifique ouvrier qui doit régénérer le monde, l’illuminer, le conduire et le sanctifier, annonce, dans des essais longtemps renouvelés, le chef-d’œuvre qu’Il médite. C’est ainsi qu’Il prépare les intelligences et les volontés à L’aimer, et à L’adorer, d’un amour et d’une adoration semblables à ceux dont Il honore le Père et le Fils.

Rien de plus intéressant que cette préparation que fait de Lui-même le Saint-Esprit. A raison des opérations merveilleuses qui la composent, elle est éminemment propre à Le tirer de l’oubli dans lequel nous Le laissons. Grâce à elle, nous Le voyons, non point inactif au sein de l’éternité ; mais agissant perpétuellement sur le monde, et préludant, par des œuvres particulières, plus ou moins éclatantes, à des créations plus générales et plus magnifiques.

Pour comprendre cette préparation, il faut se rappeler que la grande œuvre du Saint-Esprit était la régénération de l’univers par l’Église. Il faut se rappeler encore que, dans l’ordre de la grâce, pas plus que dans l’ordre de la nature, Dieu n’agit brusquement et par sauts. Toutes Ses oeuvres, au contraire, se font avec douceur et se développent par des progrès insensibles. « Or l’Église, dit saint Thomas, tient le milieu entre la synagogue et le ciel. Beaucoup plus parfaite que la société mosaïque, la société chrétienne l’est beaucoup moins que l’éternelle société des élus. Dans la synagogue, des voiles sans vérité ; sous l’Évangile, la vérité avec des voiles ; dans le ciel, la vérité sans voiles. (I, II, q. 61, art. 4, ad 1).

Ainsi, l’ancien monde est la préparation du nouveau. Par l’ancien monde, il faut entendre ses hommes, ses lois, ses événements, son culte, ses prophètes. Tous sont au monde nouveau, comme l’esquisse est au portrait, ou comme l’enfant est à l’homme fait. Le peintre divin qui devait réaliser le portrait travaille pendant quatre mille ans à en former l’esquisse : entrons dans Son atelier et voyons-Le à l’œuvre.

Le cadre du portrait, c’est le monde matériel. Qui façonne ce cadre magnifique ? Qui le fait resplendir de beautés éclatantes ? C’est le Saint-Esprit. En sortant des mains du Père et du Fils, la terre n’était qu’une masse informe, pénétrée d’eau et couverte de ténèbres. Sous l’action merveilleuse du Saint-Esprit, les éléments confondus se dégagent, les ténèbres se dissipent, et du sein du chaos sortent, comme par enchantement, des millions de créatures plus gracieuses les unes que les autres. (S. Aug., D. divers. quæst. lib. II, n. 5).

Au principe éternel de leurs beautés, elles doivent le mouvement et la vie. «Le Saint-Esprit, dit un Père, est l’âme de tout ce qui vit. Avec tant de libéralité Il donne de Sa plénitude, que toutes les créatures raisonnables et non raisonnables Lui doivent, chacune dans son espèce, et leur être propre et le pouvoir de faire, dans leur sphère particulière, ce qui convient à leur nature. Sans doute, Il n’est pas l’âme substantielle de chacune et demeurant en elle ; mais, distributeur magnifique de Ses dons, Il les répand et les divise suivant le besoin de chaque créature. Semblable au soleil, il réchauffe tout, et sans aucune diminution de Lui-même, Il prête, Il distribue à chaque être ce qui est nécessaire et ce qui suffit» (S. Cp., sive quivis alios, Serm. in die Pentecost).

Saint Basile ajoute : «Vous ne trouverez dans les créatures aucun don, de quelque nature qu’il soit, qui ne vienne du Saint-Esprit » (Lib. de Spir. sanct., XXIV, n. 55).

La plus belle partie de la création matérielle, le firmament, Lui doit ses magnificences. Quand l’œil contemple l’innombrable armée des cieux, l’éclat éblouissant de ses bataillons, l’ordre de leur marche, la vitesse incompréhensible et la précision de leurs mouvements : que le cœur n’oublie pas d’adresser l’hymne de la reconnaissance à la troisième personne de l’adorable Trinité. Toutes ces beautés, toutes ces grandeurs lui crient : Ipse fecit nos, c’est Lui qui nous a faites. (Ps. XXXII, 6. - Spiritus ejus ornavit cmlos. Job, XXXVI, 13).

Non moins grande est la reconnaissance du monde angélique. Les splendeurs ineffables dont brillent les célestes hiérarchies, astres vivants de l’empyrée, elles les doivent au Saint-Esprit. «Si par la pensée, dit saint Basile, vous ôtez le Saint-Esprit, tout est chaos dans le ciel. Plus de chœurs angéliques, plus de hiérarchies, plus de loi, plus d’ordre, plus d’harmonie. Comment les anges chanteront-ils : Gloire â Dieu dans les hauteurs, s’ils n’en reçoivent le pouvoir du Saint-Esprit ? Une créature quelconque peut-elle dire : Seigneur Jésus, si ce n’est par le Saint-Esprit ? Et quand elle parle par le Saint-Esprit, nulle ne dit anathème à Jésus. Que les anges rebelles aient prononcé cet anathème, leur chute prouve que, pour persévérer dans le bien, les intelligences célestes avaient besoin du Saint-Esprit.

«A mon sens, Gabriel n’a pu annoncer l’avenir que par la prescience du Saint-Esprit. La preuve en est que la prophétie est un des dons de l’Esprit divin. Quant aux Trônes et aux Dominations, aux Principautés et aux Puissances, comment jouiraient-ils de la béatitude, s’ils ne voyaient toujours la face du Père qui est dans les cieux ? Or, la vision béatifique n’est pas sans le Saint-Esprit. Si pendant la nuit vous ôtez les flambeaux d’une maison, tous les yeux sont frappés de cécité : organes et facultés, tout devient inerte. On ne distingue plus ni la beauté ni le prix des objets ; par ignorance l’or est foulé aux pieds comme le fer. De même, dans l’ordre spirituel, il est aussi impossible que la vie bienheureuse du monde angélique subsiste sans le Saint-Esprit, qu’il est impossible à une armée de demeurer en ordre sans un général qui la maintienne, à un chœur de conserver l’harmonie sans un chef qui règle les accords. «Et les Séraphins, comment pourraient-ils dire Saint, saint, saint, si l’Esprit ne leur apprenait quand il faut chanter l’hymne de gloire ? Soit donc que les anges louent Dieu et Ses merveilles, ils le font par le secours du Saint-Esprit ; soit que, debout devant Lui, des milliers et des millions d’entre eux exécutent Ses ordres, ils ne remplissent dignement leurs fonctions que par la vertu du Saint-Esprit. En un mot, ni la sublime et ineffable harmonie des anges dans le culte de Dieu, ni l’accord merveilleux qui règne entre ces célestes intelligences, n’existeraient sans le Saint-Esprit» (S. Basil., lib. de Spir. sanct., c. XVI, opp. t. III, p. 44-45. - S. Greg. Nazianz., homil. in Pentecost).

Est-ce prouver assez clairement l’action du Saint-Esprit sur les anges? Grâce, persévérance dans le bien, connaissance de l’avenir, béatitude, harmonie, beauté, le monde angélique doit tout à la troisième personne de l’auguste Trinité.

Pénétrons plus avant. Afin d’apprendre à toutes les générations qu’Il est l’auteur de toutes les beautés du ciel et de la terre, l’Esprit aux sept dons s’écrit dans Ses ouvrages : Il fait tout par le nombre sept . Comme témoins de Son action et prédicateurs de Sa future venue, sept planètes principales resplendissent au firmament. Dans le monde inférieur, le temps se divise en sept jours. D’Adam à Noé, sept grands patriarches jalonnent la route des siècles (II Petr., II, 5). Sept fois sept jours, augmentés de l’unité mystérieuse qui soude le temps à l’éternité, forment l’espace entre l’immolation de l’Agneau pascal et la promulgation de la loi. (S. Cyp., Serm. de Spirit. sanct.)

Aux semaines de jours succèdent les semaines d’années terminées par l’année jubilaire, année de rémission, de libération, de restauration et de repos : nouvelle figure du jubilé éternel, merveilleuse création du Saint-Esprit. Sept jours de prières consacrent les prêtres ; sept jours de purification rendent le lépreux à la vie civile. Sept trompettes, sonnées par sept prêtres, font tomber les murs de Jéricho. A Pâques, pendant sept jours on se nourrit de pains azymes. Au septième mois se célèbre la fête des Tabernacles, qui dure sept jours. Sept ans sont employés à la construction du temple de Salomon et sept jours à sa dédicace. Sept branches et sept lumières ornent le chandelier du sanctuaire. Sept multiplié par dix donne le nombre des prêtres, associés au ministère de Moïse, et des années où le peuple sera captif à Babylone. (S. Greg. Nazianz., Orat. in Pentecost).

Ces répétitions si fréquentes du nombre sept dans l’Ancien Testament ne sont point arbitraires. Œuvres de la sagesse infinie, elles figuraient, nous le montrerons plus loin, les merveilles septénaires que devait réaliser, dans le Nouveau, le divin Auteur des unes et des autres. (Serm. de Spirit. Sanct). En se gravant, par le nombre sept, au front de toutes les créatures et de tous les événements figuratifs, le Saint-Esprit y gravait avec Lui les deux autres personnes de l’adorable Trinité, et préparait ainsi le genre humain à Les contempler dans l’éclat de leur manifestation.

« Le nombre sept, dit saint Cyprien, se compose de quatre et de trois. Respectable à cause de ses significations mystérieuses, il l’est infiniment plus à raison des parties dont il est composé. Par trois et par quatre sont exprimés les éléments primitifs de toutes choses, l’ouvrier et l’ouvrage, le créateur et la créature. Trois marque la Trinité créatrice, quatre l’universalité des êtres compris, en substance, dans les quatre éléments. Dans la personne du Saint-Esprit, qui procède du Père et du Fils, on voit, aux premiers jours du monde, trois reposer sur quatre : la Trinité sur les quatre éléments, confondus dans la masse informe du chaos ; puis, dans Sa bonté, le Créateur embrasse Sa créature ; beau, Il la rend belle ; saint, Il la sanctifie et se l’unit par les liens d’un amour indissoluble» (Ubi supra).

Il crée les patriarches. Après avoir créé et embelli les cieux et la terre, séjour de Son immortelle Cité ; après avoir également créé et doué de beautés incomparables les princes chargés de la régir, le Saint-Esprit crée, embellit, élève, protège les citoyens qui doivent l’habiter. Patriarches, événements, institutions, prophètes, grands hommes mosaïques, sont autant d’essais par lesquels le Roi de la Cité du bien prélude à des opérations plus complètes sur le peuple catholique. Les fils d’Adam pécheur, et pécheurs eux-mêmes, sont la matière qu’Il manipule. Comme le feu saisit l’or et le purifie, Il les prend, les ennoblit, et, les remplissant de quelques-uns de ses dons, Il les façonne en patriarches.

Au milieu des hommes ordinaires ce qu’est le géant, par la hauteur de la taille et par la force musculaire, le patriarche l’est par ses vertus, au milieu des hommes de l’ancien monde. Qu’on trouve chez les Égyptiens, chez les Assyriens, chez les Perses, chez les Grecs, chez les Romains, des hommes comparables à Hénoch pour la fidélité au vrai Dieu ; à Noé pour la justice ; à Abraham pour la foi ; à Joseph pour la chasteté et le pardon des injures ; à Moïse pour la douceur et la persévérance ; à Josué pour le courage ; à Job pour la patience ; à David pour les qualités royales ; à Salomon pour la science et la sagesse ; à Judas Machabée pour les vertus guerrières : à tous ces justes, au regard serein, aux vertus fortes et modestes, à la simplicité des mœurs, à la bonté, à la haute raison, et dont l’image se peint dans l’imagination, comme ces tableaux à grandes perspectives, qui étendent leurs proportions à mesure que le regard s’en éloigne. Quel est l’auteur de ces miracles vivants, les plus beaux sans contredit, que l’ancien monde ait contemplés ? L’Esprit aux sept dons. (Ser., ubi supra).

 

Il crée le peuple juif, le dirige et le conserve. Des patriarches, le Saint-Esprit fait sortir un peuple exceptionnel comme ses pères, et figure de tous les peuples. En vain, l’ingrate et soupçonneuse Égypte veut le retenir dans les fers. L’Esprit tout-puissant le tire de sa mystérieuse servitude. Tel est l’éclat des miracles dont Il frappe cette terre endurcie, que les magiciens de Pharaon se confessent vaincus et sont contraints d’y reconnaître non le Père ou le Fils, mais le Saint-Esprit Lui-même. (ibid.).

Les chaînes de l’esclavage sont tombées ; Israël est en marche pour retourner dans sa patrie, mais la mer lui oppose ses abîmes. A la voix du Saint-Esprit, le redoutable élément s’émeut. Comme deux montagnes à pic, ses eaux suspendues ouvrent un passage : six cent mille combattants descendent dans ces profondeurs inconnues et les traversent à pied sec. (Ser., ubi supra).

De l’autre côté, à l’entrée du désert, les attend le Saint-Esprit. C’est Lui qui sera dans l’immense solitude leur précepteur et leur guide : magnifique prélude de la direction future du peuple catholique à travers le désert de la vie. (Il Esdr., IX, 19, 20).

Autre prélude non moins éloquent. C’est Lui qui, au sommet du Sinaï, gravera la loi mosaïque sur des tables de pierre, comme Il gravera la loi évangélique dans le cœur des chrétiens ; constituant ainsi, à l’état social, et le peuple ancien et le peuple nouveau. (Exod., XXXI, 18. - S. Aug., Enarrat., in ps. VIII, n. 7).

Voyageur avec Israël, Jéhova veut un sanctuaire, où Il rendra Ses oracles et recevra les adorations des fils de Jacob. Qui sera chargé de fabriquer au Dieu du ciel une habitation sur la terre ? Un ouvrier du Saint-Esprit. «Le Seigneur dit à Moïse : J’ai appelé Béséléel, fils d’Uri, Je l’ai rempli de l’Esprit de Dieu, de sagesse, d’intelligence et de science en toute sorte d’ouvrages ; c’est lui qui fera Mon tabernacle» (Exod., XXX, 1 et seqq). Dans ce chef-d’œuvre de tous les arts réunis, pas une partie qui ne soit une figure, un essai de l’Église catholique, tabernacle immortel que le Saint-Esprit devait construire à l’auguste Trinité.

Faut-il un chef habile et courageux qui introduise la nation sainte dans la terre promise ? Le Saint-Esprit forme Josué, fils de Nun (Num., XXVII, 18). Des magistrats souverains, qui d’une main dictent des jugements pleins d’équité, et de l’autre repoussent de leur épée victorieuse les rois de Syrie, les Madianites, les fils d’Ammon, les Philistins et les autres ennemis d’Israël ? Le Saint-Esprit suscite tour à tour Othoniel, Gédéon, Jephté, Samson, Samuel, et cette longue suite de sages et de guerriers, auxquels les autres peuples n’ont rien à comparer. (Judic., III, 10 ; id., VI, 34 ; id., XI, 29-32 ; id., XIII, 25, etc.).

Le peuple figuratif a-t-il, aux différentes époques de son existence, besoin d’un prodige de force, de sagesse, de science, de piété ? L’Esprit aux sept dons le fait paraître aussitôt : sous Sa main aucun élément n’est rebelle. «Il prend un bouvier, dit un Père, et Il en fait un joueur de harpe qui enchante les mauvais Esprits. Il voit un berger de chèvres, piquant les sycomores, et Il en fait un prophète. Souvenez-vous de David et d’Amos. Il discerne un beau jeune homme, et Il le constitue juge des anciens : témoin Daniel (S. Greg. Nez., Orat. in Pentecost).

« Ennemi des avares et des faussaires, il frappe Giézi d’une incurable lèpre. Il impose silence à Balaam, payé pour maudire, le fait reprendre par son ânesse, lui fait casser la jambe et le renvoie dans son pays couvert de confusion, les mains vides et boiteux. C’est lui qui maintient le bel ordre qu’on admire chez la nation sainte, qui crée les rois et les princes, qui sacre les pontifes, et qui choisit les prêtres» (S. Cyp., ubi supra).

Comme il est l’âme de l’Église, le Saint-Esprit était l’âme de la Synagogue. Dans les siècles de préparation, on Le voit sans cesse préluder, par une grande variété de figures, aux réalités qu’Il devait opérer dans les siècles d’accomplissement : Hæc omnia operatur unus atque idem Spiritus.

Mais, nulle part, l’action du Saint-Esprit sur l’ancien monde ne se manifeste avec plus d’éclat et de persévérance, que dans l’inspiration des prophètes. Ces hommes divins qui, pendant vingt siècles, se succèdent sans interruption, sont chargés tout à la fois de reprendre Israël de ses prévarications , et d’annoncer au genre humain les futures merveilles de la miséricorde infinie. Qui leur donne la force de parler hardiment aux rois et aux peuples ? Qui met sur leurs lèvres les réprimandes, les menaces, les promesses ? Qui ouvre à leurs yeux les horizons de l’avenir et leur montre, dans le lointain des âges, les événements immenses tour à tour consolants et terribles, dont les faits mosaïques ne sont que les préludes rudimentaires ? Par la bouche de David, tous les prophètes répondent : «C’est l’Esprit du Seigneur qui a parlé par moi ; c’est Sa parole qui est sortie de mes lèvres» (II Reg., XXIII, 2).

Au nom de tous les apôtres, saint Pierre déclare que jamais la prophétie n’est venue de la volonté humaine. «Mais, dit-il, c’est inspirés du Saint-Esprit que les saints hommes de Dieu ont parlé» (Il Petr., I, 21). Par l’organe de saint Chrysostome et de saint Jérôme, tous les Pères grecs et latins ajoutent : «C’est un fait admis de tous que le Saint-Esprit fut donné aux prophètes... Que personne n’imagine qu’un autre Saint-Esprit fut donné aux saints antérieurs à la venue du Messie, et un autre aux apôtres et aux disciples du Seigneur» (S. Chrys., homil. LI, in Joan., n. 2. - In interpret. Didym. De Spir. sanct., p. 495. Enfin, dans sa profession de foi, l’Église chante, d’un bout du monde à l’autre, le Saint-Esprit qui a parlé par les prophètes, qui locutus est per prophetas.

Pourquoi l’inspiration des prophètes est-elle attribuée au Saint-Esprit, et non au Père, le principe des lumières, Pater luminum ; ou au Fils, la sagesse éternelle, sapientia Dei ? C’est ici le lieu de résoudre une question qui se présente naturellement à l’esprit. Rappelons d’abord, avec saint Léon, que la majesté du Saint-Esprit n’est jamais séparée de la toute-puissance du Père et du Fils ; et que tout ce que la sagesse divine fait dans le gouvernement de l’univers est l’œuvre de la Trinité tout entière.

« Si le Père ou le Fils ou le Saint-Esprit, ajoute le grand docteur, fait quelque chose qui Lui soit propre, on doit l’attribuer à la nécessité de notre salut. La sainte Trinité s’est partagée l’œuvre de notre rédemption. Le Père a dû être apaisé, le Fils apaiser et le Saint-Esprit sanctifier. De plus, en nous donnant certains faits ou certaines paroles sous le nom du Père ou du Fils ou du Saint-Esprit, l’Écriture veut préserver d’erreur la foi des chrétiens. En effet, la Trinité étant inséparable, jamais nous ne comprendrions qu’elle est Trinité, si elle était toujours nommée sans distinction des personnes » (Serm. III de Pentecost. - Id., Ser. II, in ibid).

Cela posé, voici la raison fondamentale pour laquelle l’inspiration prophétique est attribuée au Saint-Esprit. Quel est le but de toutes les prophéties de l’Ancien Testament ? C’est d’annoncer le Nouveau. Qu’est-ce que le Nouveau Testament ? C’est l’Incarnation du Verbe et la formation de l’Église. Qu’est-ce que l’incarnation du Verbe et la formation de l’Église ? L’œuvre par excellence de l’amour divin. Le Saint-Esprit est l’amour divin en personne. C’est donc à juste titre qu’on lui attribue l’Incarnation du Verbe et la formation de l’Église. (S. Th., III p., q. 31, art. 1, 6, et ad 1).

Les prophéties sont l’annonce et la préparation de l’une et de l’autre. Quoi de plus rationnel que de les attribuer au Saint-Esprit ? Serait-il même possible de concevoir qu’étant chargé de la fin, Il ne fût pas chargé des moyens ? Ainsi, les paroles et les actions inspirées des prophètes sont l’œuvre du Saint-Esprit ; et, comme nous l’avons remarqué, elles forment dans l’ancien monde le double prélude des merveilles analogues, mais bien plus grandes, qu’Il devait accomplir dans la plénitude des temps.

Écoutons les interprètes et les docteurs : «Pendant de longs siècles, disent-ils, le Saint-Esprit s’essaye à la formation du Verbe Incarné ; chaque prophète, chaque action prophétique, en est un linéament, une esquisse. Quel autre que Lui dans Isaac porte le bois de Son sacrifice ? Quel autre que Lui dans le bélier embarrassé par les épines est offert en holocauste ? Quel autre que Lui dans l’ange qui lutte avec Jacob, et dont Il bénit la postérité demeurée fidèle ? C’est Lui qui est Josué introduisant le peuple dans la terre promise ; Samson tuant le lion, et qui va chercher une épouse étrangère, figure de l’église des Gentils. « Qui est Jahel, femme pleine de confiance, qui tue Sisara général des armées de Jabin, en lui enfonçant dans la tempe la clou de sa tente ? C’est l’Église, qui, armée de la croix, écrase le démon et ruine son empire. Qu’est-ce que la toison couverte de rosée sur la terre sèche, puis la toison sèche sur la terre humide ? Le Messie, caché d’abord dans le mystère de la loi judaïque, tandis que le reste du monde demeure comme une terre sans eau ; puis, le monde possédant la divine rosée dont le Juif s’est rendu indigne. Qu’est-ce qu’Élie, multipliant la farine et l’huile de la pauvre veuve, ou Élisée ressuscitant un mort ? Le Christ futur. Ainsi, l’Ancien Testament est la semaille ; le Nouveau, la moisson ; et l’un comme l’autre est l’œuvre du Saint-Esprit» (Corn. a Lap., Prœm. in Proph. - S. Aug., lib.XII, contra Faust., c. XXVI, XXXI , XXXII, XXXV. - Satures fuerunt Prophetæ, messores Apostoli. S. Chrys., homil. XXXIV, in Jean., 4).

A cette ébauche, si l’on ajoute mille traits faciles à recueillir, nous aurons le tableau de l’action du Saint-Esprit sur le monde angélique, sur le monde physique et sur le monde moral, pendant toute la durée de l’ancienne alliance. Loin d’être inactif au sein de l’éternité le Saint-Esprit nous apparaîtra comme le principe toujours agissant dans la création, et comme le préparateur infatigable de l’Alpha et de l’Oméga des œuvres divines : Jésus-Christ et l’Église. Il est temps de nous occuper de ces deux merveilles constitutives de la Cité du bien.

 

 

CHAPITRE XI

LE SAINT-ESPRIT DANS LE NOUVEAU TESTAMENT, PREMIÈRE CRÉATION.

 

Action du Saint-Esprit continuée dans le Nouveau Testament. - Passages de Saint Basile et de saint Léon. Quatre grandes créations du Saint-Esprit : la sainte Vierge, le Verbe Incarné, l’Église, le Chrétien. - Marie résumant en elle toutes les gloires des femmes de l’Ancien Testament et toutes les perfections des saints. Marie, océan de grâces : doctrine de saint Thomas. - Beauté corporelle de la sainte Vierge. - Marie formée par le Saint-Esprit et pourquoi. - Histoire de cette formation. - Concours des trois personnes de la sainte Trinité. – Beau commentaire du père d’Argentan.

 

Reliant l’action incessante et universelle du Saint-Esprit dans l’ancien monde, à Son action également incessante et universelle dans le monde nouveau, deux grands docteurs, l’un de l’Orient, l’autre de l’Occident, s’expriment avec une précision qui porte dans l’âme, avide de la vérité, la lumière et la joie. «C’est au Saint-Esprit, dit saint Basile, que toutes les créatures du ciel et de la terre doivent leur perfection. Quant à l’homme, toutes les dispositions bienveillantes du Père et du Verbe Sauveur, qui peut nier qu’elles n’aient été réalisées par le Saint-Esprit ? Que vous considériez les temps anciens, les bénédictions des patriarches, la promulgation de la loi, les figures, les prophéties, les exploits militaires, les miracles des anciens justes, ou que vous regardiez tout ce qui concerne l’avènement du Seigneur dans la chair : tout a été fait par le Saint-Esprit» (Lib. de Spir. sanct., CXVI, n. 39).

Saint Léon n’est pas moins explicite. «Il n’en faut pas douter, écrit l’immortel Pontife : si au jour de la Pentecôte l’Esprit-Saint a rempli les apôtres, ce ne fut pas le commencement de Ses bienfaits, mais une augmentation de libéralité. Les patriarches, les prophètes, les prêtres, tous les saints qui vécurent dans les anciens temps, durent au même Saint-Esprit la sève sanctifiante qui fit leur force et leur gloire. Sans Sa grâce, jamais signes sacrés ne furent établis, jamais mystères célébrés ; en sorte que la source des bienfaits fut toujours la même, bien que différente dans la mesure de ses dons» (Serm. II de Pentecost).

Or, les effusions partielles du Saint-Esprit sur les hommes et sur les femmes illustres de l’ancienne loi, sur la synagogue, sur le simple Juif lui-même, devaient aboutir dans la suite des temps à une effusion complète, manifestée par quatre grandes créations : la Sainte Vierge, Notre-Seigneur, l’Église et le Chrétien.

Première création du Saint-Esprit dans le Nouveau Testament, la Sainte Vierge . Dieu a parlé à l’homme, et parlé pour l’instruire. Sa parole n’est donc pas, elle ne peut pas être un livre scellé. De là, l’indispensable nécessité d’une interprétation authentique . Cette interprétation ne se trouve nulle part, ou elle est dans la tradition universelle de la synagogue et de l’Église.

 

Cette tradition nous dit que toutes les femmes illustres de l’Ancien Testament sont des ébauches, des esquisses, des figures de la femme par excellence, Marie . Les dons qu’elles ne possédèrent qu’en partie et transitoirement, Marie les possède dans leur plénitude et d’une manière permanente.

Comme les différents cours d’eau qui arrosent la terre viennent se perdre dans l’océan : toutes les effusions partielles du Saint-Esprit, sur les femmes de la Bible, se donnent un rendez-vous dans la femme de l’Évangile, pour créer l’incomparable merveille de son sexe, la Vierge mère, Marie.

Ainsi qu’on voit la rose poindre dans le bouton, nous voyons Marie poindre dans Ève, la mère des vivants, l’irréconciliable ennemie du serpent dont elle écrasera la tête. Elle resplendit dans Rébecca, jeune vierge modeste, naïve, belle et pudique, recherchée entre toutes par le vénérable Abraham, pour le fils de sa tendresse, Isaac. Tous les siècles l’admirent dans la courageuse Judith, qui, au péril de sa vie, tue le cruel Holopherne, et sauve sa patrie. Esther présente un reflet de son incomparable beauté, de sa puissance sur le cœur du grand Roi, de sa compassion pour les malheureux. Salomon la chante avec tous ses attraits, toutes ses vertus, tous ses bienfaits, dans l’épouse immaculée du Cantique des Cantiques.

Tous ces dons épars sont réunis dans Marie ; mais ce n’est pas assez. Placée par le Saint-Esprit entre le monde ancien et le monde nouveau, elle est comme un océan dans lequel viennent se confondre toutes les merveilles des deux Testaments. «Tous les fleuves, dit le Docteur séraphique, entrent dans la mer et la mer ne déborde pas : ainsi, toutes les qualités des saints se donnent rendez-vous dans Marie. Le fleuve de la grâce des anges entre dans Marie. Le fleuve de la grâce des patriarches et des prophètes entre dans Marie. Le fleuve de la grâce des apôtres entre dans Marie. Le fleuve de la grâce des martyrs entre dans Marie. Le fleuve de la grâce des confesseurs entre dans Marie : tous les fleuves entrent dans cette mer et cette mer ne déborde pas. Qu’y a-t-il d’étonnant que toute grâce coule dans Marie, puisque toute grâce découle de Marie ?» (In Specul. B. M. V., post Med).

Quel est cet océan ? Cet océan sans limites et sans fond se compose de toutes les richesses de la nature et de la grâce, de toutes les vertus théologales et cardinales, de tous les dons du Saint-Esprit et de toutes les grâces gratuites, dans un degré super éminent. «Le Verbe Incarné, dit saint Thomas, posséda dans Sa perfection la plénitude de la grâce ; mais elle fut commencée dans Marie» (III p., q. 28, art. 3, ad 2).

Quant aux grâces gratuites, c’est-à-dire qui sont données pour l’utilité des autres, afin de travailler à leur salut, soit en opérant leur conversion, soit en assurant leur persévérance, voulons-nous connaître, sous ce rapport, les richesses de Marie ? Écoutons saint Paul spécifiant les neuf espèces de grâces gratuites, distribuées aux différents membres de l’Église. «Les uns, dit-il, reçoivent l’esprit de sagesse ; les autres, l’esprit de science ; les autres, le don de la foi ; les autres, la grâce de rendre la santé aux malades ; les autres, de faire des miracles ; quelques-uns, le don de prophétie ; les autres, le discernement des esprits ; les autres, le don des langues, et les autres, l’intelligence pour interpréter aisément les Écritures» (I Cor.. XII, 8). Posséder une seule de ces grâces insignes suffit pour être éminent dans l’Église.

Or, saint Thomas, suivi de la théologie catholique, enseigne que Marie les avait toutes, en habitudes ou en actes. « Il ne faut pas douter, dit-il, que la bienheureuse Vierge n’ait reçu excellemment le don de sagesse et des miracles, ainsi que l’esprit de prophétie. Toutefois elle n’a pas reçu l’usage de toutes les grâces gratuites c’est le privilège exclusif du Verbe Incarné. Elle a exercé celles qui étaient convenables à sa condition. Ainsi, elle a reçu le don de sagesse, pour s’élever à de sublimes contemplations ; mais elle n’en a pas eu l’usage pour prêcher publiquement l’Évangile, parce qu’il n’était pas convenable à son sexe.

« Elle possédait vraiment le don des miracles ; mais elle n’en a pas eu l’usage, surtout pendant que son Fils Lui-même prêchait l’Évangile. Il était convenable, en effet, que pour confirmer Sa doctrine, Lui seul fît des miracles, en personne ou par Ses organes accrédités, les disciples et les apôtres. De là vient ce qui est écrit de Jean-Baptiste lui-même, qu’il n’a fait aucun miracle. Il en devait être ainsi, afin que l’attention du peuple ne fût point partagée entre plusieurs, mais que tous les yeux fussent tournés vers le Verbe divin. Quant au don de prophétie, Marie en a fait usage dans son immortel cantique» (III p., q. 27, art. 5, ad 3).

Comme les rayons du soleil colorent, en le traversant, un nuage diaphane ; les beautés intérieures de la fille du Roi rayonnaient sur son corps virginal et lui donnaient une grâce incomparable. Marie fut plus belle que Rachel, plus belle que Rébecca, plus belle que Judith, plus belle qu’Esther, plus belle que toutes les beautés de l’ancien monde. De même que Notre-Seigneur fut le plus beau des fils des hommes, Marie fut la plus belle des filles des hommes. Type parfait de la beauté morale, elle fut le type également parfait de la beauté physique. (B. Albert magn., apud Canisium, De Maria Deip., Lb. I, c. XIII, p. 92, édit. in-folio).

Par qui a été formé cet océan de perfections ? Par le Saint-Esprit. Marie est ce que nous venons de dire, et mille fois plus encore, parce que, de toutes les créatures du ciel et de la terre, des temps passés et des siècles futurs, elle est la seule en qui la troisième personne de l’auguste Trinité soit survenue avec la plénitude de Ses dons. Si vous demandez dans quel but le Saint-Esprit S’est ainsi reposé en Marie, les anges et les hommes répondent : Parce que Marie devait être Son épouse, la mère du Verbe Incarné, la base de la Cité du bien, la femme par excellence, mère d’une lignée perpétuelle de femmes héroïques.

Méditons le Fiat créateur de Marie. «L’ange Gabriel fut envoyé de Dieu dans une ville de Galilée, appelée Nazareth, à une vierge, mariée à un homme, nommé Joseph, de la maison de David ; et le nom de cette vierge était Marie. Et l’ange, venant vers elle, dit : Je vous salue, pleine de grâce, le Seigneur est avec vous ; vous êtes bénie entre les femmes» (Luc, I, 28).

Remarquons-le bien, l’ange ne dit pas : Vous serez pleine de grâce, mais : Vous êtes pleine de grâce et bénie pardessus toutes les femmes. Les perfections ineffables de Marie ne datent pas de la visite du céleste ambassadeur. Ce n’est pas à lui qu’elle les doit ; elle les possède sans lui et avant lui.

 

Après s’être exercé, comme en se jouant, à mille préludes, le divin architecte avait, en créant Marie, construit son vivant sanctuaire. Dès le premier instant de son existence, il avait orné Sa future épouse de la plénitude de la grâce. Objet de Ses complaisances infinies, elle était Sa colombe, unique, toute belle, sans tache, ni ombre de tache, blanche comme le lis, gracieuse comme la rose, brillante comme le saphir, transparente comme le diamant. Telle était Marie au moment de la visite de l’ange ; telle elle avait toujours été. Jamais, ni à sa conception, ni à sa naissance, ni pendant sa vie, le souffle impur du prince de la Cité du mal n’avait effleuré celle qui devait lui écraser la tête.

Nous n’avons plus à prouver la possession plénière et perpétuelle de la grâce par Marie, depuis que l’Église, résumant la croyance universelle des siècles, a formulé en dogme de foi la Conception Immaculée de l’épouse du Saint-Esprit. Il nous reste seulement à dire avec l’ange, dans les transports de la reconnaissance et de la foi : Je vous salue, pleine de grâce : Ave gratia plena.

Reprenons l’histoire de cette création, bien plus merveilleuse que celle du ciel et de la terre. Gabriel ajoute : «Ne craignez point, Marie ; vous concevrez en votre sein et vous enfanterez un fils. Le Saint-Esprit surviendra en vous, et la vertu du Très-Haut vous couvrira de Son ombre. C’est pourquoi le Saint qui naîtra de vous s’appellera le Fils de Dieu» (Luc, 1, 29).

La langue des anges serait impuissante à expliquer ces profonds mystères : que peut la langue de l’homme ? La première chose qui frappe dans le message angélique, c’est la parole : Ne craignez point, Marie. Quel en est le sens et la raison ? «Vous venez d’entendre, répond un Père de l’Église, que par un incompréhensible mystère, Dieu et l’homme seront mis dans un même corps, et que la fragile nature de notre chair doit porter toute la gloire de la divinité. De peur que dans Marie le grain de sable de notre corps ne fût écrasé sous le poids immense du céleste édifice, et que Marie, tige délicate, destinée à porter le fruit de tout le genre humain, ne fût brisée, l’ange commence par bannir toute crainte en disant: Ne craignez point, Marie ». (S. Pet. Chrys., Ser. CXLII, De Annuntiat.

Pourquoi la jeune vierge de Juda doit-elle être sans crainte ? L’ange s’empresse de le dire en lui annonçant le concours des trois personnes de la Trinité. Le Père paraît comme soutien, le Saint-Esprit comme époux, le Verbe comme fils. Pourquoi ce concours si expressément indiqué ? Les interprètes répondent : «Jusqu’à Marie, les illustres filles de Juda avaient reçu le Saint-Esprit partiellement, pour une mission particulière : la Vierge-Épouse doit recevoir du SaintEsprit toute la substance du Verbe éternel, le Verbe Lui-même en personne, le Créateur des mondes. Gabriel connaît le poids écrasant du miracle. Aussi il ne se contente pas de dire : Le Saint-Esprit surviendra en vous, il s’empresse d’ajouter : Et la vertu du Très-Haut vous couvrira de Son ombre. Elle le fera d’une manière ineffable, afin que vous puissiez soutenir le poids de votre conception. Que devait en effet concevoir cette jeune vierge, deux fois fragile par son sexe et par sa condition mortelle ? Le Tout-puissant, Verbe de Dieu, la solide substance de l’Éternel, découlée de la pure substance de Dieu le Père, et dont le seul aspect fait trembler les anges. Il est donc bien dit : Vous serez soutenue par la vertu du Très-Haut : vertu puissante en miracles, seule capable d’associer la substance d’une femme au Verbe Dieu» (Rupert., De Trinit. et oper. ejus, lib. XLII, De Spir. sanct., lib. I, c. IX).

Un savant panégyriste de la Sainte Vierge, le père d’Argentan donne une nouvelle raison de ce concours empressé. Rappelant le mot de saint Hésychius de Jérusalem, qui dit qu’en Marie était le complément de toute la Trinité, (Ser., de S. Maria Deip).

il écrit le commentaire suivant : « Il est vrai, en quelque façon, que Marie donne aux trois personnes de l’adorable Trinité un certain complément de perfection, qu’elles n’auraient jamais eu sans elle et qui va du moins à la gloire extérieure de Dieu.

« Commençons par le Père. On ne peut pas douter qu’Il ne possède la perfection infinie de la divine paternité, puisqu’il communique tout Son être à Son fils unique. Mais ce Fils, Lui étant égal en toute chose, ne peut Lui rendre aucun des devoirs de la piété filiale, service, obéissance, respect. Ne semble-t-il pas, selon nos faibles idées, que ce serait un complément d’honneur pour le Père, si ce même Fils, demeurant toujours dans la possession de la majesté infinie, Lui obéissait et Lui rendait de profonds hommages ? Se voir adoré par un Dieu aussi grand que Lui, quelle gloire ! Qui la procure au Père ? Marie. Le Père qui voit avant tous les siècles Son fils naître de son sein, Son égal, le voit dans le temps naître du sein de Marie, Son inférieur, tellement dévoué et tellement soumis, qu’Il lui donnera Sa propre vie, sur une croix. Peut-on nier qu’à l’égard du Père, l’auguste Vierge ne soit le complément de la Trinité : universum Trinitatis complementum ?

« Quant au Fils, même raisonnement. Éternellement Il possède toutes les perfections, puisqu’il est Dieu de Dieu, lumière de lumière, vrai Dieu de vrai Dieu. Mais ce Verbe éternel de Dieu demeure caché dans le sein de Celui qui L’a produit. Or, cette parole vivante de Dieu est, comme celle de l’homme, susceptible de deux naissances : l’une intérieure, l’autre extérieure. La première a lieu lorsque notre esprit conçoit une pensée qu’il garde en lui-même. C’est ce que saint Athanase appelle le verbe ou la parole de l’entendement, verbum mentis. La seconde se fait lorsque, au moyen d’une parole sensible, nous produisons au dehors notre pensée. Cette parole extérieure, seconde naissance de l’intérieure, lui donne son complément.

« Ainsi de la Parole éternelle. Née dans le sein du Père, elle était en Lui avant tous les siècles. Nul ne la connaissait, mais elle était capable d’une seconde naissance qui l’exposât au dehors et la rendît sensible. Selon notre manière de comprendre, cette seconde naissance lui donnait son dernier complément. Or, Marie a été la bouche par laquelle le Père a produit Son Verbe au dehors. C’est elle qui Lui a donné un corps, et L’a rendu visible et sensible. Elle peut donc être, nommée, à l’égard du Fils aussi bien qu’à l’égard du Père, le complément de la Trinité : universum Trinitatis complementum.

« La chose est encore plus palpable à l’égard du Saint-Esprit. Dieu, Il possède toutes les perfections, toute la bonté, toute la fécondité qui est dans le Père et dans le Fils. La fécondité du Père paraît dans la génération éternelle de Son Fils unique ; le fécondité du Père et du Fils éclate dans la production du Saint-Esprit. Seule, cette troisième personne, aussi riche en fécondité que les deux autres, demeure stérile, lui étant impossible de produire une quatrième personne de la Trinité. Marie fera disparaître cette infériorité apparente. Grâce à elle, le Saint-Esprit deviendra fécond : Il produira un Dieu-Homme ou un Homme-Dieu, chef-d’œuvre de puissance et d’amour. Ne semble-t-il pas qu’en cela l’auguste Vierge lui donne un surcroît de gloire, et qu’une troisième fois elle mérite d’être appelée le complément de toute la Trinité : universum Trinitatis complementum ? » (Grandeurs de la Sainte Vierge, c. I, § 3).

Nous verrons bientôt ce que produira dans Marie elle-même le concours empressé des trois personnes divines.

 

 


CHAPITRE XII

(SUITE DU PRÉCÉDENT).

 

Marie créée pour être l’épouse du Saint-Esprit. - Demande en mariage. - Consentement de la Sainte Vierge.  Marie créée pour être la mère du Verbe. - Mystère d e l’Incarnation. - Explication des paroles de l’ange. – Marie créée pour être la base de la Cité du bien. Pourquoi Notre-Seigneur ne la conduit pas au ciel avec Lui    - Marie nourrice de l’Église, - institutrice des apôtres, Force des martyrs, - Consolation des fidèles. - Après sa mort, Marie continue sa mission. - Deux têtes de Satan : l’idolâtrie et l’hérésie. - Marie les écrase. - Guerre de Satan contre Marie.

 

Marie est créée, créée par le Saint-Esprit (B. Albert. magn., apud Dionys. Carth., De laudib. Virg., lib.I, c. XIII) ; créée chef-d’œuvre unique de la Puissance infinie. «Vers vous, lui crie saint Bernard, comme vers l’arche de Dieu, comme vers la cause et le centre des événements, comme vers l’affaire de tous les siècles, negotium omnium sæculorum, tournent leurs regards et les habitants des cieux et les habitants de la terre, et ceux qui nous ont précédés, et nous qui passons, et ceux qui nous suivront, et les enfants de leurs enfants. Toute la création fixe les yeux sur vous, et c’est avec raison. De vous, en vous, par vous, la main bienfaisante du Tout-Puissant a régénéré tout ce qu’elle avait créé» (Ser. II, de Pentec.).

Le Créateur Lui-même contemple Son ouvrage avec des complaisances infinies. Marie est créée pour être l’épouse du Saint-Esprit et la mère du Verbe. Le mariage suppose le libre consentement des parties : voyons de quelle manière est sollicité celui de l’auguste vierge. Les trois personnes de la sainte Trinité envoient un ambassadeur, chargé de la demander en mariage. Étonnée de tant d’honneur, Marie se trouble ; mais elle fait ses conditions et traite avec Dieu même d’égale à égal. Je consentirai, dit-elle, à la condition de conserver intact le lis de ma virginité.

Ainsi, une jeune fille de douze ans tient en ses mains le salut du monde. De sa volonté dépend l’accomplissement de l’œuvre à laquelle se rapportent, dès l’éternité, tous les divins conseils. L’auguste Trinité paraît en suppliante devant Marie. Ineffable démarche ! qui contient toute une révolution morale. La femme, jusqu’alors l’être le plus abject, devient tout d’un coup l’être le plus respecté. Le genre humain aura-t-il un Sauveur ? La réponse d’une femme en décidera. Marie réfléchit. En acceptant le double titre d’épouse du Saint-Esprit et de mère du Verbe, elle sait qu’elle accepte celui de reine des martyrs. Devant ses yeux se déroule une longue suite de sanglantes et lugubres images : la crèche, la croix, le calvaire, seront pour elle, car ils seront pour son fils.

« Consentez, consentez, lui crie saint Augustin, ne retardez pas le salut du monde. L’ange vous a donné sa parole, vous resterez vierge, et vous serez mère ; vous aurez un fils, et votre virginité ne souffrira aucun dommage. Heureuse Marie ! tout le genre humain captif vous supplie de consentir. Le monde vous établit auprès de Dieu l’otage de sa foi. Ne tardez pas ; répondez un mot à l’ambassadeur ; consentez à devenir mère, engagez votre foi, et vous connaîtrez la vertu du Tout-Puissant.

Marie a incliné doucement sa tête virginale. Elle a dit Je suis la servante du Seigneur, qu’il me soit fait suivant votre parole. Elle est épouse, elle est mère ; et sa couronne nuptiale est une couronne d’épines, et ses joies maternelles sont le commencement d’un long martyre. En attendant, le monde est sauvé, sauvé par une femme ; et l’anathème, quarante fois séculaire, qui pesait sur la femme est levé pour toujours, car la femme désormais paraît à la tête de tout bien. Cependant le Saint-Esprit est survenu dans Marie, et l’être saint qui naîtra d’elle sera appelé le Fils de Dieu. Pourquoi le Fils de Dieu, et non le Fils du Saint-Esprit ? Par la bouche des docteurs, la foi catholique répond : Il ne sera pas appelé et Il ne sera pas le Fils du Saint-Esprit, parce qu’Il ne sera pas formé de la substance du Saint-Esprit. Sa chair sera la chair de Marie, et Marie sera Sa mère ; mais, Sa chair n’étant pas formée de la substance du Saint-Esprit, le Saint-Esprit ne sera pas Son père :

Remarquons la précision merveilleuse du langage divin. L’ange ne dit pas : Il sera appelé, ou : Il sera saint ; mais il dit: L’être saint qui naîtra de vous sera appelé le Fils de Dieu. En effet, celui que Marie conçoit était depuis longtemps ; Il était saint par essence et Fils de Dieu. Il restait donc à L’appeler ce qu’Il était, et en L’appelant à manifester qu’Il était Fils de Dieu, non par adoption, mais par nature.

«L’ange ne dit pas : Le saint que naîtra de vous, mais : La chose sainte, l’être saint qui naîtra de vous. Pourquoi ? Parce qu’un grand nombre sont appelés saints ou sanctifiés, mais il n’y a qu’une chose sainte, un être saint, la sainteté même, d’où émane celle de tous les saints. Cet être saint est le saint des saints, le Fils de Marie. Étranger à la prévarication d’Adam, conçu par l’opération du Saint-Esprit, né d’une vierge sans tache, Il n’a eu besoin, ni à Sa conception, ni à Sa naissance, d’une sanctification accidentelle, mais Il est saint par essence et la sainteté même» (Rupert., De Spir. sanct. lib. 1, c. x).

Voilà donc la jeune vierge de Juda, devenue l’épouse du Saint-Esprit, la mère du Verbe, la parente de toute la Trinité, consanguinea Trinitatis. Tant de gloire n’est pas pour elle seule. Comme Ève et Adam furent les bases de la Cité du mal, Marie et son Fils seront les bases de la Cité du bien, élevée sur la terre à sa plus grande perfection. Connue dans le monde entier sous le nom incommunicable d’Église catholique, cette glorieuse cité reconnaît Marie pour sa mère et sa maîtresse. Aux Chinois ; aux Thibétains, aux sauvages d’aujourd’hui, comme aux Grecs et aux barbares d’autrefois, qui lui demandent son origine, elle répond : Je suis fille du Verbe éternel conçu du Saint-Esprit et né de la vierge Marie : conceptus de Spiritu sancto, natus ex Maria virgine.

Mère et maîtresse de l’Église, cette prérogative de Marie explique un mystère autrement inexplicable. Quand on connaît l’affection réciproque de Jésus et de Marie, on se demande avec étonnement pourquoi le Sauveur montant au ciel n’y conduit pas avec Lui Sa mère bien-aimée ? Plus que personne n’avait-elle pas partagé Ses travaux, Ses humiliations et ses souffrances ? Qui donc méritait mieux d’être associée à Ses gloires et à Ses joies ? Pendant que Lui-même, le meilleur des fils, va jouir d’un bonheur sans mélange et sans fin, pourquoi laisse-t-Il la plus tendre des mères dans les tristesses de l’exil ? Les Justes de l’Ancien Testament, qui forment Son cortège, sont-ils de meilleure condition que Marie ? Leurs désirs du ciel, plus vifs que les siens ? Le bon larron lui-même monte au ciel, et Marie reste sur la terre ! Quel est le mystère d’une semblable conduite ?

En retournant à Son Père, Notre-Seigneur laissait l’Église au berceau. Petite et tendre enfant, elle avait besoin de lait et de soins maternels : Il lui donne Sa mère pour nourrice, ecce Filius tuus. Toujours dévouée, Marie accepte cette fonction qui prolongera son exil, et s’en acquitte avec une sollicitude ineffable. De ses prières, de ses exemples, de ses leçons, elle nourrit la jeune épouse de son fils, comme elle avait nourri de son lait virginal l’époux de l’Église, pendant qu’Il était enfant.

Ainsi que dans une maison, en l’absence ou après la mort du père, la mère prend soin de la famille et en fait les affaires ; de même, le chef de l’Église ayant cessé d’être visiblement présent au milieu d’elle, c’est Marie qui Le remplace (Corn. A Lap., in act. V, 42). Voilà pourquoi les apôtres et les disciples l’entourent de leurs respects et de leur obéissance filiale. Cette mission de Marie explique sa présence au Cénacle avec les apôtres et ses prières continuelles pour leur obtenir le Saint-Esprit. (Dionys. Carthus., lib. IV, De præcon. B. M. V).

Elle explique la fidélité des apôtres à la consulter dans les affaires importantes. Possédant à elle seule plus de grâces et de lumières que tout le collège apostolique, lorsque les organes du Verbe ont besoin d’un supplément d’instruction, ou d’un témoignage pour confirmer l’interprétation des Écritures, ils ont recours à celle qui, pendant neuf mois, fut le siège vivant de la sagesse, Sedes sapientiæ. De là vient que saint Bonaventure appelle Marie la maîtresse des maîtres, la maîtresse des Évangélistes. (Lucius dexter., Præfect. Prætor. Orient., in Chron., ad an. Chr, XXXIV. - Rupert., lib. I, in Cant. - S. Bonav., in Psalt. Mar).

Les beaux jours de la primitive Église nous la montrent dans l’exercice plénier de cette prérogative. Sa parole souveraine éclaircit tous les doutes, son autorité maternelle ramène toutes les divergences à l’unité. C’est elle qui, au concile de Jérusalem, tranche la question des observances légales : question délicate, vivement discutée, cause de troubles sérieux pour l’Église naissante, et qui même un instant, avait divisé Paul et Céphas. « Non pas, dit Rupert, que Marie ait présidé le concile ; une pareille fonction ne convenait pas à une femme, mais elle en avait dicté les décrets» (In Cant. lib. I ; et Corn. a Lap., in Act., xv, 13).

C’est elle qui, avant la dispersion des apôtres, ouvre sa bouche au milieu de l’assemblée des Saints et envoie, comme la rosée, les paroles de sa sagesse pour éclairer les princes de l’Église (Eccl., XV, 5. - Ps. CIV, 21). Comment les apôtres et les disciples auraient-ils pu connaître, si la sainte Vierge ne les en avait instruits, les mystères de la sainte enfance et de la vie cachée de Notre-Seigneur ? Quelle autre que la divine Mère pouvait leur raconter l’annonce du Précurseur, la visite de Gabriel et son entretien avec Marie, la visite à sainte Élisabeth, la sanctification de Jean-Baptiste dans le sein de sa mère, le cantique virginal, la naissance admirable de Jean-Baptiste et le cantique de Zacharie, la naissance du Sauveur, Sa circoncision, Sa présentation au Temple, le cantique et la prophétie de Siméon, l’arrivée des mages, la fuite en Égypte, le retour à Nazareth, l’enseignement de Jésus au Temple, Sa soumission à Ses parents et une foule d’autres particularités ?

Où étaient les témoins de ces mystères, accomplis la plupart dans le secret de la vie domestique ? Qui les connaissait comme Marie ? Elle seule pouvait les apprendre aux apôtres. Ceux-ci, à leur tour, en ont instruit le genre humain, en consignant dans l’Évangile le récit de l’auguste Mère. Saint Luc en particulier s’attache à décrire les premières circonstances de l’Incarnation du Verbe. « J’ai écrit, dit-il, d’après le récit de ceux qui ont vu de leurs yeux, dès le commencement, et qui ont été les ministres du Verbe» (Luc., I, 2). Sans doute il existait encore beaucoup de témoins qui avaient assisté au commencement de la prédication du Sauveur, qui avaient vu ce qu’Il faisait et entendu ce qu’Il disait ; mais jusqu’à sa trentième année, Marie seule le savait, seule elle pouvait le dire, puisqu’à l’époque où saint Luc écrivait, saint Joseph était mort depuis longtemps (1). De là vient que saint Luc, historien de la vie cachée, est appelé le secrétaire de la sainte Vierge, Notarius Virginis.

 

(1) Avec la tradition la mieux fondée, le pape Benoît XIII enseigne que saint Joseph mourut au commencement de la prédication de Notre-Seigneur. Serm. LIV, Marian., p. 224, in-folio. Benevento, 1728.

 

Ainsi, pour emprunter le langage de saint Hilaire, Marie seule apprit aux apôtres ce qui fut dès le commencement, ce qu’elle entendit, ce qu’elle vit de ses yeux. Ce qu’elle contempla, ce que ses mains touchèrent du Verbe de vie, ce qu’elle avait vu dans le secret, elle le manifesta publiquement. Ce que ses oreilles seules avaient entendu, elle l’annonça sur les toits, afin que les prédicateurs apostoliques les fissent connaître au monde entier (Can. X in Matth). « Quelle reconnaissance nous devons à Marie, ajoute Eusèbe Émissène, pour avoir gardé tant de vérités importantes, que nous n’aurions jamais sues sans elle : Nisi enim ipsa conservasses, non ea haberemus».

De son côté, saint Bernard, sondant avec sa pénétration ordinaire les mystères de Marie, demande pourquoi l’archange Gabriel lui annonce l’état de sainte Élisabeth ? Il répond : «L’état de sainte Élisabeth est manifesté à Marie, afin qu’étant informée tour à tour de l’arrivée du Précurseur et de l’arrivée du Verbe, elle connût le temps et l’ordre des événements, de manière à pouvoir plus tard révéler aux apôtres et aux évangélistes la vérité dont elle avait été dés l’origine pleinement et divinement instruite» (Hom. IV sup. Miss).

 

Non seulement l’auguste Mère nourrit la jeune Église des plus doux et des plus importants mystères, elle la fortifie, la console et lui assure une glorieuse immortalité. La Passion de son divin Fils ne doit pas finir au Calvaire. Là, elle ne fait que commencer, pour se perpétuer dans les frères du Verbe Incarné, sur tous les points du globe, jusqu’à la fin des siècles. Le jeune et courageux diacre Étienne est arrêté, jugé, condamné à mort. Marie ne l’abandonne pas plus qu’elle n’avait abandonné son fils montant au Calvaire. Descendue au fond de la vallée de Josaphat, non loin du torrent de Cédron, où le jeune diacre doit être lapidé, la douce Vierge, accompagnée de saint Jean, se met à genoux et les prières de la Reine des martyrs obtiennent la palme de la victoire au premier des martyrs (Corn. a Lap.., in Act. VII, 57).

Le feu de la persécution s’allume de plus en plus : les apôtres ont besoin de conseils, les fidèles de consolations. Marie se fait toute à tous ; l’Église de Jérusalem est une famille dont elle est la mère. Autour d’elle se réunissent ses enfants ; chacun lui expose ses douleurs et ses craintes. Nul ne la quitte sans être éclairé et consolé (S. Ignat. martyr. Epist apud Canis., De Maria Deip., lib. V, c. I). Heureux entretiens ! dont une heure s’achèterait au prix d’une vie de quatre-vingts ans. Ce que saint Augustin dit de sa bonne mère doit à plus forte raison se dire de Marie : « Elle était, ô mon Dieu, la servante de vos serviteurs, elle prenait soin d’eux, comme si tous avaient été ses fils, et elle se prêtait à leurs désirs comme si de tous elle avait été la fille ». (Confess., lib. IV, c. IX).

La mission de consoler l’Église, de l’encourager, de la protéger, ne finit pas avec la vie mortelle de la sainte Vierge. Impérissable comme la parole qui en est le titre, elle durera autant que les siècles. Voilà votre enfant, ecce filius tuus, lui dit le Sauveur mourant. Tant que cet enfant voyagera dans la terre d’exil, exposé aux attaques du prince de la Cité du mal, il aura besoin de vous ; vous lui tiendrez lieu de mère, ecce filius tuus. La fidélité de Marie au divin mandat est écrite dans toutes les pages de l’histoire.

D’une part, l’Église n’hésite pas à lui faire hommage de la destruction de toutes les hérésies : cunctas hæreses sola interemisti in universo mundo. D autre part, elle lui donne le nom glorieux de Secours des chrétiens : Auxilium christianorum. Par les splendides sanctuaires élevés en son honneur sur tous les points du globe, par les manifestations enthousiastes de leur confiance filiale, de leur amour et de leur reconnaissance, les individus et les peuples répètent, depuis l’origine du christianisme, d’une voix que jamais l’impiété ne pourra réduire au silence : Marie est le secours des chrétiens, la colonne de l’Église, la terreur de Sa tan, l’espérance des désespérés, la consolatrice de s affligés, la santé des malades, le salut du monde, la pierre ang ulaire de la Cité du bien.

La synagogue fait écho à l’Église, et, par la bouche de ses docteurs, elle proclame les gloires, la puissance et les beautés de la Vierge de Juda. «C’est, disent-ils, par amour pour la Vierge immaculée que Dieu a créé le monde. Non seulement Il l’a créé par amour pour elle, mais par amour pour elle Il le conserve. Depuis longtemps, les crimes du monde l’auraient fait périr, si la puissante intercession de la douce Vierge ne l’avait sauvé» (R. Onkelos, apud Cor. a Lap., in Prov., VIII, 22). Saint Bernard montre que la foi la plus orthodoxe ne trouve aucune exagération dans les paroles des rabbins, lorsqu’il s’écrie : «C’est pour Marie que toute l’Écriture a été faite ; pour elle que tout l’univers a été créé. Pleine de grâce, c’est par elle que le genre humain a été racheté, le Verbe fait chair, Dieu humble et l’homme Dieu» (Serm. V in Salve regina).

Épouse du Saint-Esprit, Mère du Verbe, pierre angulaire de la Cité du bien, chef-d’œuvre de beauté intérieure et extérieure, Marie est la perle de l’univers. Tant de glorieuses prérogatives sont-elles le dernier mot de sa création ? Nullement. Par un privilège unique, Marie réunit en elle les deux gloires incompatibles de la femme, la virginité et la maternité. Vierge et mère, mystère de sainteté et mystère d’amour ; mystère de grâce, de pudeur, de timide modestie et mystère de courage et de dévouement sublime ; type d’une femme nouvelle, inconnue de l’ancien monde ; souche éternellement féconde d’une glorieuse lignée de femmes, vierges par leur pureté sans tache et mères par l’héroïsme de leur charité : telle est Marie et telle elle devait être. (S. Bern., Serm. IV, in Assumpt).

Depuis la prévarication primitive, un anathème spécial pesait sur la femme : il fallait qu’une femme vînt le lever. Il le fallait, afin que le Prince de la Cité du mal eût la honte d’être vaincu par celle-là même, dont il s’était fait un instrument de victoire. Il le fallait, pour que la femme, principale cause de la ruine de l’homme, le devînt de son salut. Coupable messagère du démon, elle avait porté la mort à l’homme ; bienfaisante messagère de Dieu, elle devait lui rapporter la vie (De Symbol, ad catechum., tract. III, § 4). Le genre humain le savait ; toutes les traditions de l’ancien monde plaçaient la femme à la tête du mal : toutes les traditions du monde nouveau devront la placer à la tête du bien.

En se redisant les unes aux autres : C’est la femme qui est la cause de tous nos malheurs (Eccles., XXV, 33), les générations antiques avaient accumulé sur la tête de la femme une masse de haine et de mépris, qui avait fait de l’ancienne compagne de l’homme le plus abject et le plus misérable des êtres. En se répétant jusqu’au seuil de l’éternité.
C’est à la femme que nous devons tous nos biens, les générations nouvelles environneront la femme d’une vénération et d’une reconnaissance, qui en feront l’être le plus respecté et le plus saintement aimé de tous ceux que Dieu a tirés du néant.

Vierge et mère, Marie est ce que fut la femme dans la pensée du Créateur : l’aide de l’homme, semblable à lui : Adjutorium simile sibi. Elle-même enfante des filles semblables à elle, mères comme elle, et mères dignes de ce nom ; vierges comme elle, et vierges dignes de ce nom. Comme Marie avait résumé en elle toutes les gloires des femmes bibliques, ses préparations et ses figures : ainsi elle communique ses qualités aux femmes évangéliques, sa continuation et son prolongement. Toutes sont ses filles ; mais quelles que soient leurs richesses et leurs beautés. Marie les surpasse toutes. Agnès est sa fille, Lucie est sa fille, Cécile est sa fille, Agathe est sa fille, Catherine est sa fille. Toutes ces vierges, toutes ces femmes resplendissantes de vertus, riches de mérites et de gloires, sont filles de Marie, mais elle les surpasse toutes. (S. Bonav., in Specul., c. II).

 

Il faudrait parcourir les annales de tous les peuples catholiques, si l’on voulait nommer ces femmes nouvelles, glorieuses filles de Marie ; ces mères de famille si grandes, si respectées, si chéries et si dévouées ; ces vierges héroïques, fleurs gracieuses du jardin de l’Époux ; abeilles infatigables qui, des vertus les plus rares, composent un baume souverain pour toutes les maladies.

Regardez plutôt, et voyez tout ce que le monde doit à la femme régénérée par Marie. Il lui doit la famille et c’est à la famille que la société chrétienne est redevable de toute sa supériorité. La femme est une puissance chrétienne. Cet élément de civilisation manquait au monde antique ; il manque encore an monde idolâtre ; et avec lui manque et manquera toujours la civilisation. Il lui doit la variété la plus touchante de services gratuits pour tous les besoins de l’âme et du corps. Il lui doit la conservation de ce qui reste de foi sur la terre. La première aux catacombes, la femme est la dernière au pied des autels. Il lui doit, aujourd’hui même, le spectacle peut-être le plus beau, mais à coup sûr le plus mystérieux qu’il ait jamais vu.

Jusqu’ici les femmes et les vierges catholiques, filles et sœurs de Marie, étaient restées dans l’intérieur du foyer domestique ; jamais, du moins, elles n’avaient franchi, pour l’apostolat, les frontières du monde civilisé. Tout à coup l’Esprit du Cénacle s’est répandu sur elles. Son ardeur les anime, sa force les soutient. Transformées comme les apôtres, elles volent à la conquête des âmes. Timidité, délicatesse, préjugés, liens du sang, tout a disparu : la femme fait place à l’héroïne.

Comme ces graines légères, qu’aux jours d’automne le vent promène dans toutes les directions, afin de donner naissance à des pépinières de fleurs et d’arbustes, elles vont, portées sur l’aile de la Providence, se reposer aux quatre coins du monde. A leur vue, l’Arabe, le Chinois, le Musulman, le sauvage, restent frappés de stupeur. Ils demandent naïvement si elles sont des femmes et non pas des anges descendus du ciel en ligne droite ! Tant de vertus héroïques dans un sexe qu’ils n’ont jamais su que mépriser est pour eux un mystère palpable qui les dispose à croire tous les autres.

Marie étant ce qu’elle est, faisant ce que nous savons et beaucoup plus encore, on peut prévoir à quel degré de puissance et de perfection son influence élèvera la Cité du bien. Mieux que l’homme, Satan l’avait compris. L’anathème primitif lui était toujours présent : lui, l’orgueil incarné, avoir un jour la tête écrasée par une femme ! Cette pensée monte sa haine jusqu’au paroxysme. Pendant quatre mille ans, il se venge de la femme en l’outrageant de toutes manières. Ce n’est pas assez : à tout prix il veut empêcher la victoire qu’il redoute.

La femme dont le pied lui brisera la tête sera Vierge et Mère de Dieu : il le sait. A faire méconnaître Marie et à paralyser son action salutaire sur le monde, il emploie tous ses artifices. Grand singe de Dieu, longtemps d’avance, il multiplie chez tous les peuples les caricatures de l’auguste Vierge : «De peur, dit-il, que mon Ennemie ne soit reconnue et honorée comme la Mère de Dieu, j’inventerai une autre mère de Dieu». Et dès la plus haute antiquité il invente Cybèle, la mère de tous les dieux, la femme du vieux Saturne, le plus ancien des dieux. Célèbre par toute la terre, son culte empêchera l’homme de faire aucun cas d’une autre mère de Dieu, plus récente et moins féconde. Une seule ne lui suffit pas. Toutes les anciennes mythologies de l’Occident, comme toutes les mythologies actuelles de l’Orient, sont pleines de déesses mères de dieux.

« Sans doute que mon Ennemie fera parade de son enfant : l’orgueil d’une mère est de porter son enfant dans ses bras. Ce spectacle sera de nature à la faire aimer, elle et son Fils». Et il invente Vénus, type de la beauté sensuelle ; entre ses bras, il lui met un fils, Cupidon, qui avec ses flèches allume l’amour dans tous les cœurs. Le genre humain tout entier prendra le change et croira que cette mère avec son enfant n’est qu’une copie de Vénus et de Cupidon.

« On attribuera sans peine un grand crédit à mon Ennemie sur le cœur de Dieu. Le monde sera porté à l’implorer ; et cette confiance affermira son empire». Et il invente Junon, la reine de l’Olympe, puissante sur le cœur de Jupiter, son époux, et le maître des dieux.

« Mon Ennemie sera secourable aux petits, aux malheureux, aux personnes de son sexe. Ses sanctuaires seront assiégés par des multitudes qui viendront lui exposer leurs besoins de l’âme et du corps. Les grâces obtenues populariseront son culte, et le mien tombera peu à peu dans le mépris». Afin que personne n’ait recours à Marie, il invente Diane, déesse bienfaisante à tout le monde. Les bergers et les villageois l’invoqueront, parce qu’il sera reçu qu’elle préside aux forêts et aux montagnes. Les femmes enceintes auront recours à elle, ainsi que les voyageurs de nuit et ceux qui auront mal aux yeux, parce que, sous le nom de Lucine ou lumineuse, on croira qu’elle aide l’enfant à venir au jour, qu’elle dissipe les ténèbres et rend la vue aux aveugles (Voir le Père d’Argentan, Grandeurs de la sainte Vierge, t. III, c. XXV, § 11). La pensée satanique de discréditer Marie n’a pas vieilli. Un missionnaire écrit de l’Inde : «Mariamacovil est un gros bourg, voisin de Tan, jaour. Ses maisons se groupent autour de l’énorme pagode de Mariamel, fausse divinité, qui a donné son nom à la petite ville. Le démon, furieux contre Celle qui lui a écrasé la tête, a voulu travestir le culte de notre bonne Mère du ciel. Il a donc inspiré à ses prêtres d’imaginer une déesse qui portât le nom de Marie, et de la présenter à leurs dupes comme une divinité malfaisante, que l’on ne doit chercher qu’à apaiser pour l’empêcher de faire du mal. Cet horrible blasphème contre la Mère de bonté est bien digne de l’enfer. Aussi ce bourg est-il un des boulevards du paganisme» (Annales de la Sainte Enfance, n. 89, p. 411, décemb. 1862.

En un mot, bien des siècles avant la naissance de Marie, Satan remplit le monde païen d’un nombre infini de déesses et de demi-déesses, de Pallas, de Minerve, de Cérès, de Proserpine et cent autres qui, toutes ensemble, forment une immense contrefaçon de Marie, afin d’obscurcir sa gloire, comme une nuée de poussière cache la face du soleil.

Vains efforts ! « La très sainte Vierge, dit Euthymius, à brisé les autels des idoles, renversé les temples des gentils, fait tarir les torrents de sang chrétien répandus dans toutes les parties du monde» (Cingul. Mar). Satan ne se tient pas pour battu. Au moyen des hérésies, il recommence la lutte. Ici encore, ainsi que nous l’avons remarqué, tous ses efforts tendent à détruire le dogme du Verbe Incarné, par conséquent, à détrôner Marie. Tentative désespérée ! Toutes les fois que l’antique serpent lève la tête, il sent le pied virginal de Marie qui l’écrase ; car il faut que l’anathème divin ait éternellement son effet : Ipsa conteret caput tuum. Jusqu’à la fin de l’épreuve réservée à la race humaine, la lutte recommencera sous un nom ou sous un autre, avec la même honte pour Satan et la même gloire pour Marie.

 

 



CHAPITRE XIII

SECONDE CRÉATION DU SAINT-ESPRIT, NOTRE-SEIGNEUR.

 

But final des œuvres de Dieu et de l’Incarnation. Formation de l’Homme-Dieu. - Premier acte de Sa vie publique, la prédication de la pénitence. - Le Sain t-Esprit Lui-même forme le divin prédicateur. - Pourquoi Il descend sur Lui en forme de colombe. - Pourquoi Il Le conduit au désert. - Lutte de l’Homme-Dieu contre Satan : modèle de toutes les luttes et prélude de toutes les victoires. - Toute la vie de l’Homme-Dieu, prolongement de la lutte du désert. - Cette lutte toujours dirigée par le Saint-Esprit. - Dépendance continuelle de l’Homme-Dieu à l’égard du Saint-Esprit.

 

Une Vierge-Mère est la première création du Saint-Esprit, dans le Nouveau Testament : un Homme-Dieu est la seconde. L’ordre de la Rédemption demandait qu’il en fût ainsi. D’une femme et d’un homme coupables, Satan avait formé la Cité du mal ; par un de ces harmonieux contrastes, si fréquents dans les œuvres de la sagesse infinie, d’une femme et d’un homme parfaitement justes, le Saint-Esprit formera la Cité du bien. Nous connaissons la nouvelle Ève, il reste à étudier le nouvel Adam.

Diviniser l’homme est l’éternelle pensée de Dieu. Sataniser l’homme est l’éternelle pensée de l’enfer. Diviniser, c’est unir ; sataniser, c’est diviser : sur ces deux pôles opposés se balance le monde moral. Pour diviniser l’homme, le Verbe créateur a résolu de s’unir hypostatiquement la nature humaine. Homme-Dieu, Il deviendra le principe de générations divinisées. Mais qui lui donnera cette nature humaine qu’Il n’a pas, et dont Il a besoin ? Qui Le fera Homme-Dieu ? Au Saint-Esprit est réservé ce chef-d’œuvre. Sans doute, Il ne crée pas la divinité, mais Il crée l’humanité et l’unit d’une union personnelle au Verbe incréé.

Il L’a créé non de Sa substance, ce qui est monstrueusement absurde, mais par Sa puissance. Il L’a créé de la chair la plus pure, la plus sainte, d’une vierge sans aucune tache de péché, ni actuel ni originel. (S. Ambr., de Spir. sancto, lib. II, c. V. - Rupert., De Spirit. sancto, c. XIII).

Il L’a créé en renouvelant le miracle de la création du premier Adam. D’une terre vierge et inanimée, Dieu forma le premier chef du genre humain. De la chair virginale d’une vierge vivante, le Saint-Esprit forme le second. D’Adam vierge, Dieu forma la vierge Ève : pourquoi le Saint-Esprit n’aurait-Il pas pu former d’une femme vierge un homme vierge ? « Marie, dit saint Cyrille, rend la pareille à l’humanité. Ève naquit d’Adam seul : le Verbe naîtra de Marie seule» (catech., XII).

Le plus beau des enfants des hommes est formé. Trente ans Il a vécu, ignoré du monde, sous l’aile de Sa mère et sous la direction du Saint-Esprit. L’heure de Sa mission publique a sonné. Descendu du ciel pour réunir l’homme à Dieu, Son premier devoir est de prêcher la pénitence, car la pénitence n’est que le retour de l’homme à Dieu. Afin d’autoriser Ses leçons, Il commence par se proclamer Lui-même le grand pénitent du monde. Sur les bords du Jourdain, Jean-Baptiste enrôle les multitudes sous l’étendard de la pénitence. Jésus s’y rend, et, aux yeux de tous les pécheurs assemblés, Il reçoit le baptême de Jean. Ici reparaît le Saint-Esprit. Sous la forme mystérieuse d’une colombe, Il descend sur l’Homme-Dieu. Principe de Sa vie naturelle, guide de Sa vie cachée, Il sera l’inspirateur de Sa vie publique. (S. Aug., De Trinit., lib. XV, c. XXVI).

Pourquoi Celui qui sera nuée lumineuse au Thabor, langues de feu au Cénacle, est-Il colombe au Jourdain ? Dans les œuvres de la sagesse infinie, tout est sagesse. Aussi, cette question a exercé les plus hautes intelligences chrétiennes de l’Orient et de l’Occident. « La colombe est choisie, dit saint Chrysostome, comme le symbole de la réconciliation de l’homme avec Dieu, et de la restauration universelle que le Saint-Esprit allait opérer par Jésus-Christ. Elle met le Nouveau Testament en regard de l’Ancien : à la figure elle fait succéder la réalité. La première colombe, avec son rameau d’olivier, annonce à Noé la cessation du déluge d’eau ; la seconde, reposant sur la grande victime du monde, annonce la fin prochaine du déluge d’iniquités» (in Cen., IX, 12).

Dans la colombe du Jourdain, saint Bernard voit la douceur infinie du Rédempteur. Il est désigné par les deux êtres les plus doux de la création : l’agneau et la colombe. Jean-Baptiste l’appelle l’Agneau de Dieu, Agnus Dei. Or, pour indiquer l’Agneau de Dieu, rien ne convenait mieux que la colombe. Ce qu’est l’agneau parmi les quadrupèdes, la colombe l’est parmi les oiseaux : de l’un et de l’autre, souveraine est l’innocence, souveraine la douceur, souveraine la simplicité. Quoi de plus étranger à toute malice que l’agneau et la colombe ? (Serm. I de Epiphan.) Dans ce double symbole, se révèle la mission de l’Homme-Dieu et tout l’esprit du christianisme.

Suivant Rupert, la colombe indique la divinité du Verbe fait chair. « Pourquoi, dit-il, une colombe et non une langue de feu ? La flamme ou tel autre symbole pouvait désigner une infusion partielle du Saint-Esprit, mais non la plénitude de ses dons. Or, en Jésus-Christ habite corporellement toute la plénitude de la divinité (Col. II, 9). La colombe tout entière, la colombe sans mutilation, se reposant sur Lui, montrait qu’aucune grâce de l’Esprit septiforme ne manquait au Verbe Incarné ; qu’Il était bien le Père de l’adoption, le Chef de tous les enfants de Dieu, et le grand Pontife du temps et de l’éternité. (De Spirit. sancto, lib. I, c. XX).

Saint Thomas trouve dans la colombe les sept qualités qui en font le symbole parfait du Saint-Esprit, descendu sur le Baptisé du Jourdain. «La colombe, dit-il, habite sur le courant des eaux. Là, comme dans un miroir, elle voit l’image de l’épervier qui plane dans l’air, et elle se met en sûreté : don de Sagesse. Elle montre un admirable instinct pour choisir, entre tous, les meilleurs grains de blé : don de Science. Elle nourrit les petits des autres oiseaux : don de Conseil. Elle ne déchire pas avec le bec : don d’Intelligence. Elle n’a pas de fiel : don de Piété. Elle fait son nid dans les fentes des rochers : don de Force. Elle gémit au lieu de chanter : don de Crainte» (III w p., q. 39, art, 6, Corp). Voyons resplendir dans le Verbe Incarné toutes ces qualités de la divine colombe. Il habite sur le bord des fleuves des Écritures, dont Il possède la pleine intelligence. Là, Il voit toutes les ruses passées, présentes et futures de l’ennemi, ainsi que les moyens d’y échapper : don de Sagesse. Dans l’immense trésor des oracles divins, Il choisit avec un merveilleux à propos les armes de précision contre chaque tentation en particulier, les sentences les mieux appropriées aux circonstances des lieux, des temps et des personnes. On le voit par Ses réponses au démon du désert, et aux docteurs du temple. On le voit par cette profonde connaissance des Écritures qui jetait dans l’étonnement Ses heureux auditeurs : don de Science.

Il nourrit les étrangers, c’est-à-dire les gentils, substitués aux Juifs ingrats. Il les éclaire, les admet à Son alliance et les comble de Ses grâces : don de Conseil. Il est loin d’imiter l’hérétique Arius, l’hérétique Pélage, l’hérétique Luther : oiseaux de proie au bec crochu, qui, s’abattant sur les Écritures, les déchirent par les interprétations du sens privé ; et des lambeaux qu’ils emportent se servent comme de haillons pour cacher leurs mensonges, tromper les faibles et perdre les âmes. Lui, l’élève de la colombe, Il comprend l’Écriture dans son vrai sens ; Il l’admet tout entière, et de chaque texte Il fait jaillir un rayon lumineux, qui montre dans Sa personne le Verbe rédempteur du genre humain : don d’Intelligence.

Il n’a pas de fiel. L’infinie mansuétude de Son âme devient transparente dans les paraboles du Samaritain, de la brebis perdue et de l’enfant prodigue. Lui-même, pratiquant Sa doctrine, ne rend pas le mal pour le mal, ni l’injure pour l’injure. Que dis-je ? ce qui ne s’était jamais vu, ce que l’homme n’aurait jamais rêvé : Il prie pour Ses bourreaux : don de Piété. Il fait Son nid dans le rocher inébranlable de la confiance en Dieu, et celui de Ses petits dans les plaies de Son corps adorable : double asile inaccessible au serpent. Ses ennemis veulent Le précipiter du haut d’une montagne : Il passe tranquillement au milieu d’eux. Descendu dans les abîmes du tombeau, Il en sort plein de vie. Partout, sur son passage, Il fait fuir les démons, guérit les malades et finit par enchaîner Satan, le Prince de ce monde : don de Force.

Sa vie est un long soupir. Il marche humblement à la mort ; Il en éprouve toutes les horreurs, demande à genoux d’en être délivré ; reçoit le secours d’un ange, et enfin, sur la croix, prie et pleure en rendant Son âme à Son Père : don de Crainte. (Rupert, ubi suprà, c. XXI).

Cependant, le nouvel Adam baptisé et confirmé est initié à Sa grande mission de conquérant, et revêtu de Son impénétrable armure. Avec assurance, Il peut marcher au combat. Le Saint-Esprit, qui L’anime, Le pousse au désert. (C’est le désert de l’Arabie Pétrée, au delà de la mer Morte, non loin des lieux où Jean baptisait).

Le démon l’y attend : David et Goliath sont en présence. Lucifer emploie toutes ses ruses pour vaincre, ou du moins pour connaître ce mystérieux personnage dont l’austérité l’étonne et la sainteté l’inquiète. A l’inutilité de ses attaques, il comprend qu’il a trouvé son maître. Cette première victoire de l’Homme-Dieu, prélude de toutes les autres, ébranle, jusque dans leurs fondements, les murs de la Cité du mal. Bientôt, par des brèches de plus en plus larges, les captifs de Satan pourront s’échapper et venir habiter la Cité du bien. A dater de ce moment, le christianisme avance, le paganisme recule : l’histoire des temps modernes commence.

L’œuvre victorieuse qu’Il a inaugurée au désert, le nouvel Adam vient la continuer dans les lieux habités. Toujours sous la conduite du Saint-Esprit, Il parcourt les campagnes, les bourgades et les villes. «L’Esprit du Seigneur, dit-Il Lui-même, est sur Moi. Il M’a consacré par Son onction pour évangéliser les pauvres : pour guérir ceux qui ont le cœur brisé ; pour annoncer aux captifs leur délivrance, et aux aveugles le recouvrement de la vue ; pour soulager les opprimés et prêcher l’année de grâce du Seigneur, et le jour de la justice» (Luc., IV, 14, 20).

Plus loin, résumant en deux mots toute Sa mission, Il dit : « Le Fils de l’homme est venu pour détruire les œuvres du diable» (I Jean., III, 8). L’œuvre du diable, c’est la Cité du mal, avec ses institutions, ses lois, ses villes, ses armées, ses empereurs, ses philosophes, ses dieux, ses superstitions, ses erreurs, ses haines, son esclavage, ses ignominies intellectuelles et morales : Cité formidable, dont Rome, maîtresse du monde, était alors la capitale.

Seul, le tout-puissant roi de la Cité du bien peut réussir dans une pareille entreprise. Ce n’est qu’à coups de miracles d’un éclat éblouissant et d’une authenticité victorieuse, que peuvent tomber les forteresses de Satan, bâties sur des prestiges et protégées par des oracles en possession de la foi universelle » (Voir notre opuscule : CREDO). L’Esprit aux miracles Se communique donc tout entier au Verbe Incarné. Par la bouche d’Isaïe, Lui-même l’avait prédit : « Et sur Lui reposera l’Esprit du Seigneur, esprit de sagesse et d’intelligence ; esprit de conseil et de force ; esprit de science et de piété. Et l’esprit de la crainte du Seigneur le remplira» (Is., XI, 2).

A son tour, le Verbe Incarné rapporte au Saint-Esprit toute la gloire du succès. S’Il baptise, s’Il chasse les démons, s’Il enseigne la vérité, s’Il donne le pouvoir de remettre les péchés : en d’autres termes, si, d’une main, Il renverse la Cité du mal ; et, de l’autre, édifie la Cité du bien, c’est au Nom, par la puissance, et comme lieutenant du Saint-Esprit. (Matth., III, 8 ; XIII, 18, etc., etc.).

Les vertus mêmes qui brillent en Lui et qui ravissent les peuples d’admiration, Il Se fait honneur de les devoir au Saint-Esprit et d’être Lui-même l’accomplissement vivant de la parole d’Isaïe : «Voici Mon serviteur, Je L’ai choisi. C’est Mon bien-aimé. En Lui, J’ai mis toutes Mes complaisances. Je placerai Mon Esprit sur Lui, et Il annoncera la justice aux nations. Il ne contestera point ; et nul n’entendra Sa voix sur les places publiques. Il ne brisera point le roseau à moitié rompu. Il n’éteindra point la mèche encore fumante, jusqu’à ce qu’Il ait assuré le triomphe de la justice, et les nations espéreront en lui» (Is., XLI, 1, 6 ; Matth., IV, 1 ; XII, 18, 28).

Arrive l’heure solennelle où il doit remporter Sa dernière victoire et sauver le monde par Son sang divin. Nouvel Isaac, victime du genre humain, c’est le Saint-Esprit, nouvel Abraham, qui Le conduit au Calvaire et qui L’immole. Il meurt ; et le Saint-Esprit Le retire vivant du tombeau. (Hebr., IX, 14 ; Rom., VIII, 11).

 

Faut-il défendre les droits du Saint-Esprit ? Il semble oublier les siens. Lui-même a prononcé cette sentence : « Quiconque aura dit une parole contre le Fils de l’homme, elle lui sera pardonnée ; mais celui qui l’aura dite contre le Saint-Esprit, le pardon ne lui sera accordé ni dans ce monde ni dans l’autre» (Matth., VII, 32). Le moment est-il venu de Lui faire place dans les âmes ? Il n’hésite pas, à se séparer de tout ce qu’Il a de plus cher au monde, dans la crainte que Sa présence ne soit un obstacle au règne absolu du divin Esprit. « Il vous est utile que Je m’en aille, dit-Il à Ses apôtres ; attendu que, si Je ne m’en vais pas, le Saint-Esprit ne viendra point en vous» (Joan., XVI, 7).

S’agit-il de la grande mission qui doit leur être confiée ? Il leur en explique la nature et l’étendue, Il leur en donne l’investiture ; mais Il les avertit que la force héroïque dont ils ont besoin pour l’accomplir leur sera communiquée par le Saint-Esprit (Luc., XXIV, 46, 49). Enfin, continuant de s’effacer devant le divin Paraclet, le Maître descendu du ciel leur déclare en termes formels que, malgré les trois ans passés à Son école, leur instruction n’est pas finie. Au Saint-Esprit est réservée la gloire de la compléter, en leur apprenant tout ce qu’ils doivent savoir. (Joan, XVI, 13-13).

Tels ont été les enseignements et les actes de l’Homme-Dieu à l’égard du Saint-Esprit. Jamais le ciel et la terre n’ont entendu, et jamais ils n’entendront rien de si éloquent, sur la majesté du Saint-Esprit et sur la nécessité de Son influence, soit pour régénérer l’homme, soit pour le maintenir dans son état de régénération.

 

 



CHAPITRE XIV

(SUITE DU PRÉCÉDENT).

 

L’Homme-Dieu, chef-d’œuvre du Saint-Esprit. - Notre-Seigneur, type unique de perfection. - Homme par excellence. - Seule personnalité de l’histoire. - A u lieu de n’être rien, Il est tout. - A Lui aboutit le monde ancien. De Lui part le monde moderne. - Le ciel, la terre, l’enfer, Le reconnaissent pour l’alpha et l’oméga de toutes choses. - Les anges et les astres font leur acte de foi : Calculs astronomiques. - La terre fait son acte de foi : Attente générale du Messie. - Témoignages. - L’enfer fait son acte de foi : Fuite des démons. - Leurs paroles. Cessation des oracles. - Mort du grand Pan. - Ce triple acte d’adoration continue depuis deux mille ans. - L’Incarnation pivot du monde moderne, dont l’existence repose sur la résurrection d’un mort. - Y croire, ou être fou. - Tentatives du démon pour empêcher la croyance de l’Incarnation.

 

La seconde création du Saint-Esprit est, comme la première, un indicible chef-d’œuvre. Le Fils de Marie s’élève à une telle hauteur, qu’Il surpasse tout ce que le monde a jamais vu. Mélange ineffable de grâce et de majesté, de douceur et de force, de simplicité et de dignité, de fermeté et de condescendance, de calme et d’activité, Il parle, et nul homme n’a jamais parlé comme Lui. Il commande, et tout obéit. D’un mot, Il calme les tempêtes ; d’un autre, Il chasse les vendeurs du temple, ou les démons du corps des possédés. Il enseigne, comme ayant une autorité propre, que personne ne partage avec Lui. Ses préférences sont pour les petits, les pauvres et les opprimés.

Sur Ses pas, Il sème les miracles, et tous Ses miracles sont des bienfaits. Quel que soit le crime repentant, Il lui pardonne avec une bonté maternelle. Telle est la sainteté de sa vie, qu’il met au défi ses ennemis les plus acjharnés de trouver en lui l’ombre d’une faute. Il se tait quand on L’accuse ; Il bénit quand on L’outrage. Injustement condamné par des ennemis avides de Sa mort, Il suspend leurs coups, déjoue leurs trames, et ne laisse éclater l’orage qu’au jour et de la manière que Lui-même a fixés, prouvant Sa divinité plus invinciblement par Sa mort que par Sa vie.

Mais le but du Saint-Esprit n’est pas seulement de faire du Verbe Incarné une création exceptionnelle, digne de l’admiration du ciel et de la terre. Avant tout, Il veut réaliser en Lui l’homme par excellence, tel qu’Il existait de toute éternité dans la pensée divine, et tel qu’Il devait apparaître un jour pour diviniser tous les hommes : merveilleuse opération qui, soudant la création inférieure à la création supérieure, la nature humaine à la nature divine, devait tout ramener à l’unité. Or, cette déification de l’homme est le dernier mot des œuvres de Dieu, le but final de la Cité du bien. (Corn. a Lap., in Agg., II, 8).

« Au commencement, dit le savant docteur Sepp, l’homme et par lui la nature, dont il était à la fois et le chef et le représentant, étaient intimement unis à Dieu. Cette union dura jusqu’à ce que le péché, en détachant l’homme de son Créateur, lui eut fait perdre en même temps la puissance qu’il avait reçue sur la nature. Mais Dieu, pour réparer Son œuvre altérée par le péché, se rapprocha de nouveau de la créature par l’Incarnation. *

« Elle consiste en ce que la divinité s’étant unie à l’humanité, dans la personne de Jésus-Christ, celui-ci est devenu le centre de l’histoire. Cette union intime, une fois accomplie dans le centre, se communique par une effusion continuelle à tous les points de la circonférence, et ce qui s’est produit une fois dans la vie de Jésus-Christ, se reproduit et se développe sans cesse dans la vie de l’humanité» (Vie de Notre Seigneur Jésus-Christ, t. 1, introduction, 17, 18).

Suivant la belle pensée de Clément d’Alexandrie, tout le drame de l’histoire s’est accompli, par manière de prélude dans la vie de Jésus-Christ. Le Verbe, qui S’est incarné une fois dans le sein de Marie, doit S’incarner tous les jours, et dans l’humanité et dans chaque homme en particulier. Chaque jour aussi, la naissance du Verbe se reproduit dans l’histoire et dans cette renaissance spirituelle, qu’opèrent sans cesse les sacrements où Il a déposé Sa grâce.

Il en résulte que Notre-Seigneur Jésus-Christ n’est pas seulement la plus grande figure, mais encore la seule personnalité de l’histoire. Au lieu de n’être rien ou peu, Il est tout : Omnia in omnibus. Au lieu d’être un mythe ou un faussaire, comme ont osé le dire des blasphémateurs stupides, Il est la réalité à laquelle aboutit tout le monde ancien ; le foyer d’où part tout le monde nouveau. C’est au point que si Notre-Seigneur Jésus-Christ, né dans l’étable de Bethléem et mort sur la croix du Calvaire, n’est pas l’homme par excellence, l’Homme-Dieu, réellement Dieu, réellement homme, et principe de la déification universelle, fausses d’un bout à l’autre sont toutes les traditions et toutes les aspirations antiques, fausses toutes les croyances modernes ; et la vie du genre humain est une démence, sans intervalles lucides, commencée il y a six mille ans, pour durer, an grand désespoir de l’incrédulité, tant qu’une poitrine humaine respirera sur le globe.

En effet, s’il y a dans l’histoire un point non contestable ; c’est que les nations, même le plus grossièrement idolâtres, n’ont jamais perdu le souvenir de la chute primitive, ni l’espérance d’une restauration. Ce double dogme a sa formule dans le sacrifice, offert constamment sur tous les points de la terre. Un personnage divin, Sauveur et régénérateur de l’univers, est l’objet évident de toutes leurs aspirations.

Le juif le voit dans Noé, dans Abraham, dans Moïse, dans Samson, dans vingt autres qui le photographient. En vain, l’Esprit du mal s’efforce d’altérer chez les gentils le type traditionnel du Désiré des nations. Il peut en obscurcir quelques traits, mais le fond reste. Nous voyons même qu’à la venue du Messie, le monde entier était plus que jamais dans l’attente d’un libérateur. Nous disons le monde entier, afin d’exprimer toutes les parties dont il se compose : le ciel, la terre et l’enfer. Chacun à sa manière devait proclamer le Restaurateur universel, et, suivant l’expression de saint Paul, fléchir le genou devant Sa personne adorable.

A peine est-Il né, que toute la milice céleste vient se prosterner autour de Son berceau, et annonce l’accomplissement du plus désiré des mystères, la réconciliation de l’homme avec Dieu, la gloire au ciel et la paix sur la terre. A la voix des anges se joint la voix des astres. Nous ne parlons pas de l’étoile qui conduit les mages à Bethléem, nous parlons de tout le système planétaire. Les calculs astronomiques les plus savants établissent que les astres prédisaient la venue du Verbe Incarné ; que l’année sabbatique, année de pardon et de renouvellement, était calculée sur leurs révolutions, et que les astres renouvelaient leur course chaque fois que la terre se renouvelait à pénitence.

Les savants docteurs allemands, Sepp et Schuberr, ont montré que tous les peuples de l’antiquité connaissaient ce langage des astres et le grand événement qu’ils annonçaient. «Mais toutes ces harmonies particulières tendaient à une harmonie plus générale et plus haute dans le mouvement d’Uranus, la plus élevée et la plus éloignée des planètes. Dans l’année de la naissance de Notre-Seigneur Jésus-Christ, Uranus, dont le temps de rotation autour du soleil embrasse celui de toutes les autres planètes, accomplissait sa cinquantième révolution. Or, on peut regarder avec raison l’année d’Uranus comme la seule année réelle et complète du système planétaire, puisque c’est alors que tous les astres même les plus éloignés recommencent leur cours.

« Eh bien ! ce fut précisément à cette époque, où tout le système planétaire réuni célébra sa première année de réparation et de réconciliation, que toutes les prophéties s’accomplissaient, que les anges du ciel et les habitants de la terre chantaient, en mêlant leurs voix aux concerts harmonieux des sphères : Gloire dans les hauteurs, à Dieu, et sur la terre paix aux hommes de bonne volonté. Cette époque coïncidait avec la fin de la semaine de l’année sabbatique, dans laquelle, suivant une ancienne prédiction, Dieu devait affermir on alliance avec les Siens.

« En résumé, dans cette grande horloge de l’univers, dont la destination primitive est de marquer le temps, les rouages et les ressorts avaient été, dès le principe, tellement disposés par le Créateur Lui-même, qu’ils se rapportaient tous à la GRANDE HEURE, où Dieu devait faire luire le jour éternellement prévu du pardon et du renouvellement de l’univers. Dans les grandes proportions de Son ordonnance générale, ainsi que dans la disposition de Ses harmonies intérieures, le firmament annonçait donc Celui par qui et pour qui a été fait le ciel étoilé» (Schuberr, Symbolique des songes ; Sepp., Vie de Notre-Seigneur Jésus-Christ, t. II, 387 et suiv.). C’est ainsi qu’à l’heure de Son Incarnation les anges et les astres fléchirent le genou devant lui et le reconnurent pour leur auteur : Omne genu flectatur cœlestium.

Les mêmes hommages Lui sont rendus par les habitants de la terre. Instruits dès l’origine de leur nation par la prophétie de Jacob, qui marquait la venue du grand libérateur, au moment où le sceptre, sorti de la maison de Juda, serait porté par un étranger, les Juifs sont dans l’attente de Sa prochaine venue. Leurs oreilles sont ouvertes à tous les imposteurs qui, se disant le Messie, promettent de les affranchir du joug des nations : ils s’attachent à eux avec une facilité jusque là sans exemple (Act., v, 36, 37, etc). L’histoire atteste que le principal motif de la guerre insensée qu’ils soutinrent alors contre les Romains fut un oracle des Écritures, annonçant qu’il s’élèverait en ce temps-là, dans leur patrie, un homme qui étendrait sa domination sur toute la terre (Joseph, de Bell. judaico, lib. VI, c. V, n, 4).

Cette attente de la prochaine arrivée du Messie n’était pas particulière aux Juifs ; toutes les nations du monde la partageaient. Il fallait bien qu’il en fût ainsi ; sans cela, comment les prophètes, en commençant par Jacob et en finissant par Aggée, auraient-ils pu appeler le Messie l’Attente des nations, le Désiré de toutes les nations ? (Gen., XLIX, 10 - Agg., II).

Les gentils devaient cette connaissance du Rédempteur futur, tant à la tradition primitive qu’au commerce des Juifs, répandus, depuis plusieurs siècles, dans les différentes contrées de la terre et à Rome même. Loin d’être en petit nombre, ignorés et sans influence, dans cette capitale du monde, ils y étaient très nombreux. Ils occupaient des emplois importants, et telle était leur union, qu’ils exerçaient une influence marquée sur les assemblées publiques. « Vous savez, disait aux magistrats romains Cicéron plaidant pour Flaccus, combien la multitude des Juifs est considérable, combien ils sont unis, combien ils ont d’influence dans nos assemblées. Je parle tout bas, seulement assez haut pour que les juges m’entendent. Car il ne manque pas de gens qui les excitent contre moi et contre les meilleurs citoyens» (Pro Flacco, n. 28).

Évidemment la religion d’un tel peuple, au moins dans ses dogmes fondamentaux, ne pouvait être ignorée des Romains : la raison l’insinue et vingt témoignages de l’histoire le confirment (Voir les excellents articles des Annales phil. chrét., années 1862, 1863, 1864). Par exemple, Hérode était l’hôte et l’ami particulier d’Asinius Pollion, au fils duquel s’applique, dans le sens littéral, la quatrième églogue de Virgile. Le Juif Nicolas de Damas, homme habile, à qui Hérode confiait le soin de ses affaires, était dans les bonnes grâces d’Auguste. Macrobe rapporte qu’Auguste connaissait même la loi par laquelle il était défendu aux Juifs de manger de la viande de porc. Or, on sait que l’attente du Messie était la base de la religion mosaïque.

 

A mesure qu’approche l’avènement du Désiré des nations, une lumière plus vive se répand dans le monde on dirait les premiers rayons de l’étoile de Jacob. Elle va paraître ; et Virgile, interprète de la Sibylle de Cumes, chante à la cour d’Auguste la prochaine arrivée du Fils de Dieu, qui, descendant du ciel, effacera les crimes du monde, tuera le Serpent et ramènera l’âge d’or sur la terre.

Aux orateurs et aux prêtres de Rome se joignent les plus graves historiens. « Tout l’Orient, écrit Suétone, retentissait d’une antique et constante tradition, que les destins avaient arrêté qu’à cette époque la Judée donnerait des maîtres à l’univers» (In Vespas., n. 4). Tacite n’est pas moins formel. « On était, dit-il, généralement convaincu que les anciens livres des prêtres annonçaient qu’à cette époque l’Orient prévaudrait, et que de la Judée sortiraient les maîtres du monde» (Hist., lib. V, n. 3).

Cette vive attente du Messie se trouvait chez tous les peuples, si défigurée que fût parmi eux la religion primitive. Une tradition chinoise, aussi ancienne que Confucius, annonce qu’à l’Occident apparaîtra le Juste. Suivant le second Zoroastre, contemporain de Darius, fils d’Hystaspe, et réformateur de la religion des Perses un jour s’élèvera un homme, vainqueur du démon, docteur de la vérité, restaurateur de la justice sur la terre et prince de la paix. Une Vierge sans tache lui donnera le jour. L’apparition du Saint sera signalée par une étoile, dont la marche miraculeuse conduira ses adorateurs jusqu’au lieu de sa naissance. (Schmidt, Rédemption du genre humain, p. 66-174).

Jusqu’à notre époque, l’hérésie et même l’incrédulité ont reconnu et respecté cet accord unanime de l’Orient et de l’Occident. « Des traditions immémoriales, dit le savant anglais Maurice, dérivées des patriarches et répandues dans tout l’Orient, touchant la chute de l’homme et la promesse d’un futur médiateur, avaient appris à tout le monde païen à attendre, vers le temps de la venue de Jésus-Christ, l’apparition d’un personnage illustre et sacré» (Id. ubi supra).

L’impie Volney tient le même langage : « Les traditions sacrées et mythologiques des temps antérieurs à la ruine de Jérusalem avaient répandu dans toute l’Asie un dogme parfaitement analogue à celui des Juifs sur le Messie. On n’y parlait que d’un grand Médiateur, d’un Juge final, d’un Sauveur futur, qui, roi, Dieu, conquérant et législateur, devait ramener l’âge d’or sur la terre, la délivrer de l’empire du mal, et rendre aux hommes le règne du bien, la paix et le bonheur» (Ruines, c. XX, n. 13).

Telle était l’universalité et la vivacité de cette croyance que,-suivant une tradition des Juifs, consignée dans le Talmud et dans plusieurs autres ouvrages anciens, un grand nombre de gentils se rendirent à Jérusalem vers l’époque de la naissance de Jésus-Christ, afin de voir le Sauveur du monde, quand Il viendrait racheter la maison de Jacob (Talmud, c. XI).

En résumé, deux faits sont certains comme l’existence du soleil.

Premier fait : jusqu’à la venue du Verbe Incarné, tous les peuples de la terre ont attendu un libérateur.

Second fait : depuis la venue de Notre-Seigneur, cette attente générale a cessé.

Que conclure de là ? Ou que le genre humain, instruit par les traditions de son berceau, et par les oracles des prophètes, s’est trompé en attendant un libérateur et en reconnaissant pour tel Notre-Seigneur Jésus-Christ ; ou que Notre-Seigneur Jésus-Christ est véritablement le Désiré des nations : il n’y a pas de milieu. C’est ainsi que la terre fléchit le genou devant Lui et Le reconnaît pour son rédempteur : Omne genu flectatur terrestrium.

L’enfer lui-même ne pouvait rester étranger à l’avènement du Messie. C’était pour lui une question de vie ou de mort. Combien de fois dans l’Évangile nous voyons les esprits immondes, non seulement céder aux ordres de Jésus, mais encore le proclamer Fils de Dieu ! Si répété qu’il fût, cet hommage individuel ne suffisait pas. Devant le Verbe éternel, le Verbe vivant, descendu sur la terre pour instruire le monde, le Verbe démoniaque, Satan et ses oracles devaient rester muets. Il fallait même, par un juste retour, que leurs derniers accents fussent une proclamation solennelle de la divinité et de la venue, sur la terre, de Celui qui les réduisait au silence.

A ce sujet, Plutarque, dans son livre de la Chute des oracles, rapporte une histoire merveilleuse. C’est un dialogue entre plusieurs philosophes romains, dont l’un s’exprime de la manière suivante : « Un homme grave et incapable de mentir, Épitherse, père du rhéteur Émilien, que quelques-uns de vous ont entendu, et qui était mon compatriote et mon maître de grammaire, racontait qu’il fit un voyage en Italie, sur un vaisseau qui avait à bord des objets de commerce et beaucoup de passagers.

« Un soir, comme ils étaient près des îles Échinades (Aujourd’hui Curzolari, Paros et Antiparos), le vent cessa, et le vaisseau fut poussé dans le voisinage de l’île Parée. La plupart des passagers étaient encore éveillés, et beaucoup buvaient après le souper, lorsqu’on entendit tout à coup partir de cette île une voix, comme si quelqu’un appelait Thamus. Ainsi se nommait le pilote qui était Égyptien, mais dont très peu de passagers connaissaient le nom. Tout le monde fut plongé dans l’étonnement, et le pilote ne répondit point à cette voix, quoiqu’elle l’eût appelé deux fois. Cependant il répondit à un troisième appel, et la voix lui cria alors : Quand tu passeras près de Palodes, annonce à ce lieu que le grand Pan est mort.

 

«Tous les passagers ne savaient que penser, et se demandaient s’il était prudent d’exécuter l’ordre qui venait d’être donné, ou s’il ne valait pas mieux ne plus s’occuper de cette affaire. Mais Thamus déclara que, si le vent soufflait, il passerait devant Palodes sans rien dire ; mais que si, au contraire, le temps était calme, il dirait ce qu’il avait entendu. Or, lorsqu’on fut près de Palodes, comme le temps était calme et la mer tranquille, Thamus, se plaçant sur l’arrière du vaisseau, et se tournant du côté de la terre, cria comme il l’avait entendu : Le grand Pan est mort. (Pan, universel ; grand pan, grand universel, Dieu des dieux).

« A peine avait-il prononcé ces mots, qu’on entendit une grande multitude qui poussait un immense soupir. Comme il y avait beaucoup de passagers sur le vaisseau, cet événement fut bientôt connu à Rome, où il devint l’objet de toutes les conversations, si bien que l’empereur Tibère fit venir près de lui Thamus. Cette affaire produisit même sur son esprit une telle impression, qu’il fit faire des recherches très exactes relativement à ce Pan, dont on avait annoncé la mort» (c. XIII). L’histoire ne dit pas quel fut le résultat des recherches impériales ; mais, d’après l’analogie des faits, la tradition le conjecture avec fondement. Elles aboutirent à constater la mort de celui que le centurion du Calvaire avait proclamé Fils de Dieu. « Les voix dont il est question, écrit le docteur Sepp, étaient des voix mystérieuses de la nature, dont les puissances infernales se servaient pour communiquer aux hommes cette nouvelle, objet de terreur pour elles. La mort du Fils de Dieu fut annoncée, par toute la terre, par des phénomènes étranges (Catéch. de persév., t, III, 156 et suiv. 8 è édit). Le paganisme ressentit jusque dans son fond le plus intime, ses oracles, le contrecoup de ce grand événement.       « De même qu’un signe, paraissant au ciel, avait annoncé au sabéisme oriental la naissance du Sauveur ; ainsi la mort de celui qui était descendu aux enfers est annoncée, en Occident, par les oracles de l’enfer, aux adorateurs des démons, jusque dans Rome, leur capitale. Et de même qu’à l’arrivée des mages, Hérode réunit les sages d’entre les Juifs, pour les interroger sur la naissance du Messie ; ainsi Tibère consulte ici les sages de son peuple sur la nouvelle de sa mort. Cet événement est d’autant plus remarquable, que, peu de temps après, le rapport de Pilate, sur la mort de Jésus, arriva à Rome au palais de l’empereur» (Sepp, t. I, 145, 146).

Suivant Tertullien, ce rapport contenait, en abrégé, la vie, les miracles, la passion, la mort de Notre-Seigneur. « Pilate, dit le grand apologiste, chrétien dans sa conscience, écrivit tout cela touchant le Christ, à Tibère, alors empereur. Dès ce moment, les empereurs auraient cru en Jésus-Christ, si les Césars n’avaient pas été les esclaves du siècle, ou si des chrétiens avaient pu être des Césars. Quoi qu’il en soit, lorsque Tibère eut appris de la Palestine les faits qui prouvaient la divinité du Christ, il proposa au sénat de le mettre au rang des dieux, et lui-même lui accorda son suffrage. Le sénat, ne l’approuvant pas, rejeta sa demande. L’empereur persista dans son sentiment, et menaça de son courroux ceux qui accuseraient les chrétiens » (Apol. V, Pamelii notæ 57 et 58).

Ainsi, lâcher leur proie, proclamer Sa divinité, devenir muets, annoncer Sa mort, déserter, pour ne plus y revenir, leurs temples et leurs bois sacrés : tels sont les actes par lesquels les démons fléchissent le genou devant le Verbe Incarné et Le reconnaissent pour leur vainqueur Omne genu flectatur infernorum.

Depuis le passage sur la terre du fils de Marie, tous les siècles ont continué de fléchir le genou devant Lui. Sa personnalité divine est la base de leur histoire, la raison même de leur existence et de leur dénomination. A quelle date remonte la chute du paganisme gréco-romain, l’apparition dans la langue humaine du grand nom de chrétien, la naissance de la plus puissante nation du globe, la nation catholique, le renversement de la tyrannie césarienne, l’abolition de l’esclavage? Quand ont disparu du sol de l’Occident le divorce, la polygamie, l’oppression de la femme, le meurtre légal de l’enfant, les sacrifices humains ? Adressez toutes ces questions aux peuples qui composent l’élite de l’humanité : d’une voix unanime, ils vous nommeront Jésus-Christ, Sa doctrine et Son époque.

Si vous parcourez, les uns après les autres, tous les éléments de la civilisation moderne, vous n’en trouverez pas un seul qui ne suppose la foi à l’Incarnation, c’est-à-dire à la vie, aux miracles, à la divinité, à la mort, à la résurrection, à l’histoire complète de Notre-Seigneur. Et les Renan modernes osent dire qu’on n’a jamais vu de miracles ; notamment que la résurrection d’un mort est un fait impossible ou du moins sans exemple !

Pygmées du doute, ils ne voient pas qu’ils sont eux-mêmes une affirmation vivante de ce miracle. Ils ne voient pas qu’ils ne peuvent nommer l’année de leur naissance, de la naissance ou de la mort de leur père, l’année des événements qu’ils racontent, qu’ils admettent ou qu’ils combattent, sans affirmer le miracle dont ils affectent sottement de nier l’existence ! Négateurs impuissants, vous vous mentez à vous-mêmes ; mais seulement à vous. Malgré vos négations il demeure évident comme le jour, que toute l’histoire religieuse, politique, sociale, domestique du monde moderne, part de la résurrection d’un mort ; et que la civilisation européenne, comme votre vie intellectuelle, a pour piédestal un tombeau.

Si donc Jésus-Christ n’est pas ressuscité, tout est faux, et le genre humain est fou. Mais si le genre humain est fou, prouvez que vous ne l’êtes pas.

Ainsi, attendu et désiré, cru et adoré, le Dieu-homme, le Verbe Incarné, la seconde création du Saint-Esprit dans le Nouveau Testament, est le centre auquel tout aboutit, le foyer duquel tout part, le fait fondamental sur lequel repose l’édifice de la raison et de l’histoire, qui n’est elle-même dans son cours que le développement de ce fait divin. « Le christianisme possède donc tous les caractères d’une révélation centrale, l’unité, l’universalité, la simplicité et une fécondité telle, que dix-huit siècles de méditations et de recherches n’ont pu l’épuiser, et que la science, à mesure qu’elle creuse plus avant dans cet abîme, y découvre de nouvelles profondeurs. C’est là ce qui donne au christianisme le cachet de la divinité, et à ses démonstrations celui de la perfection» (Sepp, introd., 24).

L’Incarnation étant ce qu’elle est dans le plan de la Providence, le roi de la Cité du mal ne pouvait manquer, ainsi que nous l’avons dit, de faire les derniers efforts pour empêcher la croyance de ce dogme, destructeur de son empire. Aussi, les contrefaçons qu’il avait multipliées pour désorienter la foi du genre humain à la maternité divine de la Vierge des vierges, il les emploie avec une désolante habileté, pour rendre impossible la foi des nations à la divinité de son fils.

Instruit dès l’origine du monde de l’Incarnation du Verbe il tient conseil et dit : De peur que ce Dieu homme ne soit reconnu pour le seul vrai Dieu, fils d’une vierge toujours vierge, oracle insigne de la vérité, libérateur et sauveur des hommes, inventons une multitude de dieux entre lesquels nous partagerons ses différents traits : dieux visibles, nés de déesses et de demi-dieux ; d’eux sages, puissants et bons qui rendront des oracles, qui protégeront les hommes, qui les délivreront de leurs ennemis, qui se feront écouter par les sages, craindre par les peuples, servir par les empereurs ; dieux anciens, dieux nouveaux et en si grand nombre, que, malgré le ciel, nous serons maîtres de la terre. (Voir D’Argentan, Grandeurs de la Sainte Vierge, c. XXIV, § 2, 431).

De ce conseil infernal sont sorties les innombrables contrefaçons du grand Libérateur, l’espérance du genre humain. Parcourez l’histoire du monde païen, ancien et moderne, partout vous trouverez le type défiguré du Messie, homme-Dieu et régénérateur de toutes choses. L’Indien vous l’offre dans Chrishna, incarnation de Vischnou, qui dirige au firmament la marche des étoiles, et qui naît parmi les bergers. Le voici dans Buddha qui, sous des noms divers, est à la fois le Dieu de la Chine, du Thibet et de Siam. Il naît d’une vierge royale, qui ne perd point sa virginité en le mettant au monde. Inquiet de sa naissance, le roi du pays fait mourir tous les enfants nés en même temps que lui. Mais Buddha, sauvé par les bergers, vit comme eux dans le désert, jusqu’à l’âge de trente ans. C’est alors qu’il commence sa mission, enseigne les hommes, les délivre des mauvais esprits, fait des miracles, réunit des disciples, leur laisse sa doctrine et monte au ciel. Voyons-le dans le Féridun des Perses, vainqueur de Zohac, sur les épaules duquel sont nés deux serpents, qui doivent être nourris chaque jour avec les cervelles de deux hommes.

« Héritiers des traditions primitives, tous les peuples savaient que le mal était entré dans le monde par un serpent ; ils savaient que l’ancien dragon devait être vaincu un jour, et qu’un dieu, né d’une femme, devait lui écraser la tête. Aussi, nous trouvons chez tous les peuples de l’antiquité le reflet de cette tradition divine dans un mythe particulier, dont les nuances varient suivant les temps et les lieux, mais dont le fond demeure le même.

«Apollon combat contre Python ; Horus, contre Typhon, dont le nom signifie serpent ; Ormuzd contre Ahriman, le grand serpent qui présente à la femme le fruit, dont la jouissance la rendit criminelle envers Dieu ; Chrishna contre le dragon Caliya-Naza, et lui brisa la tête. Thor chez les Germains, Odin chez les peuples du Nord, sont vainqueurs du grand serpent qui entoure la terre comme d’une ceinture. Chez les Thibétains, c’est Durga qui lutte contre le serpent. Tous ces traits épars dans les mythologies des différents peuples, le paganisme gréco-romain les avait réunis dans Héraclès ou Hercule» (D’Argentan, Grandeurs de la Sainte Vierge, 25-27).

Ce demi-dieu, sauveur des hommes, exterminateur des monstres, est fils de Jupiter et d’une mortelle. A peine né, il tue deux serpents envoyés pour le dévorer. Devenu grand, il se retire dans un lieu solitaire, se voit en butte à la tentation et se décide pour la vertu. Doué de forces physiques extraordinaires, il se dévoue au bien des hommes, parcourt la terre, punit l’injustice, détruit les animaux malfaisants, procure la liberté aux opprimés, étouffe le lion de Némée, tue l’hydre de Lerne, délivre Hésione, descend aux enfers et en arrache le gardien Cerbère. Ces exploits et d’autres non moins brillants composent les douze travaux d’Hercule, nombre sacré qui représente l’universalité des bienfaits dont le genre humain est redevable à. l’héroïque demi-dieu. Hercule succombe enfin dans sa lutte pour l’humanité ; mais du milieu des flammes de son bûcher, élevé sur le sommet du mont Œta, il monte à la céleste demeure.

Ajoutons que Hercule était le principal objet des mystères de la Grèce, dans lesquels sa naissance, ses actions et sa mort étaient continuellement célébrées. Ajoutons encore que, sous un nom ou sous un autre, Hercule se trouve chez tous les peuples de l’Orient et de l’Occident : Candaule en Lydie, Bel en Syrie, Som en Égypte, Melkart à Tyr, Rama aux Indes, Ogmios dans les Gaules. Comment ne pas voir, dans cet Hercule universel, le type défiguré du Désiré de toutes les nations, qui parcourt sa carrière en libérateur et qui offre sa vie pour expier les péchés du monde ? (1)

 

(1) Satan avait popularisé en Égypte une autre contrefaçon du Dieu réconciliateur. Chaque année, on offrait au peuple un spectacle solennel dont la vie d’Osiris faisait la base. Le Dieu soleil naît sous la forme d’un enfant ; une étoile annonce sa naissance : le Dieu grandit et se trouve obligé de prendre la fuite, poursuivi par des animaux féroces ; succombant enfin à la persécution, il meurt. Alors commence un deuil solennel ; le Dieu soleil, naguère privé de la vie, ressuscite, et l’on célèbre sa résurrection. Voir aussi Plutarch., De Iside et Osiride.

 

Ainsi, la lutte, les caractères et le héros de la lutte se trouvent par toute la terre. Au fond des traditions des différents peuples, on découvre le type plus ou moins altéré du Messie, de son œuvre et de sa vie : l’annonciation, la naissance d’une vierge, la persécution d’Hérode, la lutte victorieuse contre le serpent, la mort, la résurrection, la délivrance du genre humain et l’ascension dans le ciel. Si tous ces mythes n’étaient pas calqués sur une vérité commune ; s’ils étaient uniquement le fruit de l’imagination des peuples, comment expliquer un pareil accord entre toutes les nations de l’univers, et quel en eût été le but ? Si Lucifer et l’humanité n’avaient été instruits, l’un très clairement, l’autre confusément, que le Rédempteur apparaîtrait un jour sous ces traits, où les auraient-ils pris ? Mais la réalité historique qui a servi de base à tous ces mythes, où la trouverons-nous, si ce n’est dans la personne du Verbe Incarné qui a changé la face du monde, au prix de Ses travaux et de Son sang ? Si l’univers entier, disons-nous encore, après s’être trompé quatre mille ans dans ses espérances, se trompe depuis deux mille ans dans sa foi, qu’y a-t-il de vrai pour l’esprit humain ?

 

 



CHAPITRE XV

TROISIÈME CRÉATION DU SAINT-ESPRIT, L’ÉGLISE.

 

Rapport entre la Sainte Vierge et l’Église. - Ce que la Sainte Vierge est au Verbe Incarné, l’Église l’est au chrétien. - Comme Marie l’Église est formée par le Saint-Esprit. - Paroles de saint Basile. – Histoire détaillée de la Pentecôte.

 

L’Incarnation est l’axe du monde. L’histoire universelle n’est que l’épanouissement de ce mystère : une fois accompli dans le dernier des élus, les temps finiront. Pour réaliser l’Homme-Dieu, le Saint-Esprit créa Marie. Pour généraliser l’Homme-Dieu, il crée l’Église. Comme le chrétien est le prolongement de Jésus-Christ, l’Église est le prolongement de Marie. Ce que Marie est à Jésus, l’Église l’est au chrétien. Les traits divins qui distinguent Marie distinguent l’Église.

Marie est la première création du Saint-Esprit dans la loi de grâce; l’Église est la troisième.
Marie est remplie de tous les dons du Saint-Esprit ; l’Église est remplie de tous les dons du Saint-Esprit. Marie est vierge ; l’Église est vierge.

Marie est mère et toujours vierge ; l’Église est mère et toujours vierge.

 

Le Saint-Esprit, survenu en Marie, repose toujours en elle : Il la protège, Il l’inspire, Il la dirige. Descendu sur l’Église, le Saint-Esprit habite toujours en elle, pour la protéger, l’inspirer, la diriger.

Marie est le foyer de la charité ; l’Église est le foyer de la charité.

Ces analogies et d’autres encore révèlent la mystérieuse unité qui préside à la déification de l’homme : quelques détails sur chacune.

Marie est la première création du Saint-Esprit ; l’Église, la troisième. « La troisième personne de l’auguste Trinité, dit saint Basile, ne quitte pas l’Homme-Dieu, ressuscité d’entre les morts. L’homme avait perdu la grâce qu’il avait, au jour de sa création, reçue du souffle de Dieu. Le Verbe Incarné veut la lui rendre. Pour cela, Il souffle sur la face de Ses disciples. Et que leur dit-il ? Recevez le Saint-Esprit, les péchés seront remis à qui vous les remettrez, retenus à qui vous les retiendrez. Qu’est-ce à dire, sinon que l’Église, sa hiérarchie et son gouvernement sont évidemment et sans conteste l’ouvrage du Saint-Esprit ? C’est Lui-même, dit saint Paul, qui a donné à l’Église d’abord les apôtres ; ensuite, les prophètes ; en troisième lieu, les docteurs ; puis, le don des langues et des miracles, suivant qu’il l’a jugé convenable» (Lib. de Spirit. sancto, CXVI, n. 39).

Ouvrons le Livre sacré et suivons pas à pas le récit de cette merveilleuse création. Il nous montrera que le Saint-Esprit a formé l’Église, comme il a formé Marie.

«Cum complerentur dies Pentecostes : comme les jours de la Pentecôte s’accomplissaient» (Art., II, 1). La résurrection et l’ascension du Sauveur avaient été tellement ménagées, que la descente du Saint-Esprit devait, vertu des nombres sacrés, avoir lieu aux fêtes de la Pentecôte mosaïque. De même qu’en ces jours, le Saint-Esprit avait, par le ministère des anges, donné à Moïse la loi de crainte, qui constituait définitivement les Hébreux à l’état de nation et de nation séparée ; ainsi, Il choisit ces jours solennels pour donner, en personne, la loi d’amour qui substituait l’Église à la synagogue, et constituait définitivement à l’état de nation universelle la grande famille catholique.

Voilà pourquoi la descente du Saint-Esprit n’eut pas lieu le jour même de la Pentecôte mosaïque, mais le lendemain, premier jour de la grande octave. On sait, en effet, que les Juifs célébraient la Pentecôte le samedi, et les apôtres la célébrèrent le dimanche. Choisir pour la régénération du monde le jour même de Sa création et le jour où, par Sa résurrection glorieuse, le Rédempteur avait triomphé de Satan, c’est là une de ces belles harmonies qu’on rencontre à chaque pas dans l’œuvre divine.

Erant onmes pariter in eodem loto : ils étaient tous ensemble dans un même lieu». Dès sa plus tendre enfance, Marie, renfermée dans le temple, s’était préparée avec soin à la visite du Saint-Esprit. A peine née du sang du Calvaire, l’Église s’était retirée dans le cénacle, afin de se préparer par le recueillement à la venue du Saint-Esprit et appeler ses faveurs. Cent vingt personnes composaient la jeune société. C’était chez les Juifs le nombre voulu pour former une communauté ecclésiastique ; car cent vingt personnes composèrent la grande synagogue sous Esdras, lorsqu’il rétablit l’état et le culte de la nation (Sepp, Hist. de Notre-Seigneur, t. II, 78).

Ne formant tous qu’un cœur, qu’une âme et qu’une prière ardente pour demander le Saint-Esprit, ils étaient dans le même lieu : in eodem loco. Ce lieu était le Cénacle . Dans quel but le Saint-Esprit choisit-Il le cénacle, pour le premier théâtre de Ses révélations merveilleuses ? Parce que c’était le lieu le plus saint de la terre . C’est dans ce même cénacle que le Seigneur institua la divine Eucharistie, et qu’après Sa résurrection Il apparut à l’apôtre Thomas. C’est là aussi qu’en mémoire des plus grands prodiges fut bâtie la très sainte Sion, la plus vénérable des Églises. Lieu sacré, témoin de plus étonnantes merveilles que le Sinaï, le Jourdain, le Thabor ; lieu béni, qui rappelait aux apôtres l’ineffable bonté du maître, Ses divins discours, et leur première communion de la main même de Jésus. Comme ils devaient y revenir avec attendrissement et y rester avec amour ! (Alexand., in Vila B. Barnab., ap. Cor. a Lap., in Act, , 13). Ce cénacle était dans la maison de Marie, mère de Jean, surnommé Marc, et cousin de saint Barnabé (Baron., an. 34). Suivant deux illustres Pères de l’Église orientale, saint Hésychius, patriarche de Jérusalem, et saint Proclus, patriarche de Constantinople, le Saint-Esprit descendit au moment même où saint Pierre célébrait, au milieu des disciples, l’auguste sacrifice de la messe. Aussitôt qu’Il a vu le corps de Jésus et senti l’ineffable parfum de cette chair immaculée, l’aigle divin se précipite du ciel. Admirable contraste ! L’Esprit de Dieu s’était séparé de l’homme, parce que la chair l’avait entraîné dans ses honteuses convoitises (Gen., VI, 3) et le démon s’était emparé de l’humanité. Mais voilà que la chair très pure de Jésus se présente devant Dieu. Aussitôt l’Esprit descend, attiré par toutes Ses pures beautés, fasciné par toutes Ses amabilités, et avec elle Il demeure à jamais : et cette chair divine, multipliée à l’infini, étend à tous les lieux et à tous les siècles l’union du Saint-Esprit avec l’humanité.

«Et factus est repente de cœlo sonus : et il se fit tout à coup du ciel un bruit». Chacune de ces divines paroles renferme un trésor de vérité. Il se fit tout à coup , sans que les apôtres s’y attendissent et sans aucune participation de leur part. Ainsi, nous apprenons que le Saint-Esprit répandait l’abondance de Ses dons intérieurs et extérieurs par Sa pure libéralité. Nous voyons encore la promptitude et la force de Sa grâce, qui en un clin d’œil change les hommes terrestres en hommes célestes : Pierre en héros, Madeleine en sainte. O l’admirable ouvrier que le Saint-Esprit ! A Son école point de délai pour apprendre, Il touche l’âme et Il l’enseigne : l’avoir touchée, c’est l’avoir enseignée. (S. Greg., Hom. XXI, in Evang) :

Du ciel : pour montrer que là est le séjour du Saint-Esprit, qu’Il est Dieu et qu’Il vient élever au ciel les apôtres et par eux le monde entier. Puissant levier ! « Aujourd’hui, s’écrie le grand Chrysostome, la terre pour nous devient le ciel, non par la descente des étoiles sur la terre, mais par l’ascension des apôtres dans le ciel. De l’univers, l’abondante effusion du Saint-Esprit fait un ciel unique, non en changeant la nature des êtres, mais en divinisant les volontés. Il trouve des païens, et Il en fait des chrétiens ; des adorateurs du démon, des adorateurs du vrai Dieu ; des voleurs, des détachés ; des persécuteurs, des apôtres ; des femmes publiques, Il les égale aux vierges. Il met en fuite la méchanceté et la remplace par la bonté ; la loi de haine universelle, par la loi d’amour universel ; l’esclavage, par la liberté.

 

« Pour opérer ces merveilles, tous moyens Lui sont bons. Il prend les timides apôtres, et qu’en fait-Il ? Il en fait des vignerons, et des pêcheurs, et des tours, et des colonnes, et des médecins, et des généraux, et des docteurs, et des ports, et des gouverneurs, et des pasteurs, et des athlètes, et des lutteurs triomphants. Des colonnes, ils sont les appuis et les fondements de l’Église. Des ports, ils abritent le monde contre les tempêtes des persécutions, des hérésies, des scandales. Ils en ont triomphé pour eux et pour nous ; ils en triomphent encore : ils en triompheront toujours. Des gouverneurs, ils ont remis l’humanité dans son bon chemin. Des pasteurs, ils ont chassé les loups et conservé les brebis. Des agriculteurs, ils ont arraché les épines et semé la graine de la piété. Des médecins, ils ont guéri nos blessures.

« Et afin que tu ne prennes pas mes paroles pour un vain langage, je mets sous tes yeux Paul, faisant toutes ces choses. Veux-tu voir un agriculteur ? Écoute : J’ai planté ; Apollon e arrosé et Dieu a donné l’accroissement . Un constructeur ? Comme un habile architecte j’ai pose les fondements. Un soldat ? Je combats, non en donnant des coups en l’air. Un curseur ? Depuis Jérusalem et les environs jusqu’en Illyrie et au delà, aux Espagnes et jusqu’aux extrémités de la terre, j’ai tout rempli de l’Évangile de Jésus-Christ. Un athlète ? Pour nous la lutte n’est pas contre la chair et le sang, mais contre les puissances de l’air. Un général ? Prenez les armes de Dieu et revêtez la cuirasse de la foi, le casque du salut et le glaive du Saint-Esprit. Un guerrier ? J’ai combattu un bon combat, j’ai gardé ma consigne. Un triomphateur ? Une couronne de justice reposera sur ma tête. Ce que Paul fait à lui seul, chaque apôtre le fait, parce que le Saint-Esprit étant indivisible est tout entier en chacun» (Serm. I de Pentecost).

« Tanquam advenientis Spiritus vehementis : ce bruit était comme celui d’un vent violent qui arrive». Ce vent n’était pas le Saint-Esprit, mais Son emblème. Pourquoi cet emblème et non pas un autre ? Pour montrer la force irrésistible du Saint-Esprit. De tous les éléments le vent est le plus fort. En quelques minutes il bouleverse l’Océan jusque dans ses profondeurs et élève jusqu’aux nues la pesante masse de ses eaux ; ou il déracine, comme en se jouant, des forêts séculaires. Vent impétueux, il rendra les apôtres ardents aux combats et invincibles dans la conquête du monde. Animée du souffle du Saint-Esprit, leur parole va faire tomber les idoles, ébranler les empires, confondre tous les potentats : chasser les nuées sans eau de l’erreur et de la philosophie ; purifier l’air corrompu par vingt siècles de ténèbres nauséabondes ; amener des quatre points du ciel les nuages chargés de pluies fécondantes, activer dans les âmes la sève divine, et les pousser, à toutes voiles, comme des vaisseaux bien équipés, vers les rivages de l’éternelle Jérusalem. (Corn. a Lap., in Dan., III).

« Et replevit totum domum : et Il remplit toute la maison». Au moral comme au physique, le vent ou le souffle est le signe de la vie. Principe de vie, le Saint-Esprit, figuré par ce vent, remplit toute la maison où se trouvaient les apôtres ; mais Il ne remplit que celle-là. Ainsi, pour avoir le Saint-Esprit, il faut être dans la maison des apôtres, c’est-à-dire dans l’Église. « Le Saint-Esprit, dit admirablement saint Augustin, n’est que dans le corps de Jésus-Christ. Le corps de JésusChrist, c’est la sainte Église catholique. Hors de ce corps divin, le Saint-Esprit ne vivifie personne» (Epist. III, Class. epist., 185. T. 11, 995).

Et ailleurs : « Qu’ils deviennent le corps de Jésus-Christ, s’ils veulent vivre de l’esprit de Jésus-Christ. Seul le corps de Jésus-Christ vit de l’esprit de Jésus-Christ. Mon corps à coup sûr vit de mon esprit. Veux-tu vivre de l’esprit de Jésus-Christ ? Sois dans le corps de Jésus-Christ. Est-ce que mon corps vit de ton esprit ? Mon corps vit de mon esprit, et le tien de ton esprit» (Tract. XXVI, in Jean).

Il la remplit tout entière, afin de montrer que l’Église, figurée par cette maison, remplirait un jour le monde entier du Saint-Esprit, par conséquent de lumière et de charité. Elle l’a fait. Cherchez à quelle époque l’humanité, tirée de la barbarie païenne, a commencé de marcher dans la voie de la véritable civilisation, vous trouverez le jour de la Pentecôte. Partout où il n’a pas lui, le monde reste dans son antique dégradation. Partout où il baisse, reviennent les anciennes ténèbres, et le genre humain fait halte dans la boue, ou marche aux écueils. « Donnez-moi, dit saint Chrysostome, un vaisseau léger, un pilote, des matelots, des câbles, des agrès, tout l’appareil nécessaire à la navigation, :mais pas un souffle de vent : n’est-il pas vrai que tout demeure inutile ? De même dans l’humanité. Malgré la philosophie, malgré l’intelligence, malgré la plus ample provision de discours, si le Saint-Esprit, qui donne l’impulsion, manque, tout est vain» (Homel. de Spirit. Sancto, t. III sub fin. edit. vct).

«Ubi erant sedente : où ils étaient assis». Ce n’est pas sans raison que l’Écriture marque l’attitude de l’Église, au moment de la descente du Saint-Esprit. Le repos du corps est ici le symbole de la quiétude et de la royauté de l’âme : double disposition nécessaire pour recevoir le Saint-Esprit. La quiétude ; ce n’est ni dans le bruit extérieur du monde, ni dans le tumulte intérieur des passions, que le Saint-Esprit Se communique aux âmes. La royauté ; il faut être roi de son âme pour recevoir le Saint-Esprit. Lui-même dit qu’Il n’habite pas dans l’esclave du péché. La royauté ; ajoutons qu’Il venait la donner à l’Église : royauté impérissable contre laquelle ne prévaudront jamais les portes de l’enfer.

« Et apparuerunt illis dispertitæ linguæ : et il leur apparut des langues divisées». Ces langues disaient aux yeux que le Saint-Esprit planait sur tous les habitants du cénacle : la Sainte Vierge, les apôtres et les disciples, auxquels Il allait communiquer la connaissance des langues des différentes nations, appelées au bienfait de l’Évangile. Pourquoi des langues ? Le monde avait été perdu par la langue ; c’est par la langue qu’il devait être sauvé. Pourquoi des langues visibles ? Le plus grand théologien de l’Orient en donne la raison : Le Fils, dit saint Grégoire de Nazianze, avait conversé avec nous dans un corps sensible et palpable : Il était donc convenable que le Saint-Esprit apparût aux hommes sous une forme corporelle. Ainsi, comme le Verbe S’est Incarné pour nous enseigner de Sa propre bouche la voie de la vérité et du salut ; de même le Saint-Esprit S’est, pour ainsi dire, Incarné dans des langues de feu, afin d’instruire les apôtres et les fidèles» (Apud Corn. a Lap.,. in hunc locum).

Le don des langues suppose la connaissance des mots et de leur signification ; l’accent ou la manière de parler ; la claire vue de toutes les vérités nécessaires au succès de la prédication apostolique, accompagnée d’une prudence consommée, pour dire ce qu’il fallait et rien que ce qu’il fallait, au milieu de tant de difficultés et de périls, et en face d’une si grande variété de personnes et de conjonctures : tout cela fut donné aux apôtres.

Or, les dons de Dieu sont sans repentance, et le Saint-Esprit est toujours demeuré dans l’Église, tel qu’Il descendit sur elle au cénacle. Le merveilleux don des langues s’est donc conservé dans l’Église catholique et dans elle seule, non seulement par exception, comme dans saint Antoine de Padoue, saint Vincent Ferrier, saint François Xavier ; mais habituellement et perpétuellement pour chaque catholique.

Écoutons saint Augustin. « Quoi donc ! mes frères, parce que aujourd’hui celui qui est baptisé ne parle pas toutes les langues, faut-il croire qu’il n’a pas reçu le Saint-Esprit ? A Dieu ne plaise qu’une pareille perfidie tente notre coeur. Au baptême tout homme reçoit le Saint-Esprit, et, s’il ne parle pas les langues de toutes les nations, c’est que l’Église ellemême les parle. Or, l’Église est le corps de Jésus-Christ. Je suis membre de ce corps qui parle toutes les langues ; je les parle donc toutes. Unis par les liens étroits de la charité, tous les membres de ce corps parlent comme parlerait un seul homme. L’Église est leur bouche, le Saint-Esprit leur âme» (In Jean., Tract. XXXII, n. 7).

« Tanquam ignis : ces langues étaient comme du feu». Le vent et le feu étaient des symboles éloquents du SaintEsprit. Plusieurs fois réitérée, la mission de l’auguste Personne s’est manifestée par des signes analogues à chaque circonstance. « Au baptême de Notre-Seigneur, dit l’Ange de l’école, le Saint-Esprit apparaît sous la forme d’une colombe, oiseau très fécond, pour montrer que le Verbe Incarné est la source de la vie spirituelle. De là, ce mot du Père : C’est ici Mon Fils bien-aimé ; par Lui tous deviendront mes enfants.

« A la Transfiguration, Il prend la forme d’une nuée lumineuse pour annoncer l’exubérance de la doctrine qu’Il fera tomber sur le monde. De là ce mot : Écoutez-Le. Aux apôtres Il vient sous l’emblème du vent et du feu, parce qu’Il leur communique le pouvoir du ministère dans l’administration des sacrements. De là, ces paroles : Ceux à qui vous remettrez les péchés, ils seront remis. Et dans la prédication de la doctrine, prédication invincible et victorieuse de tous les obstacles. De là ce mot : Ils commencèrent à parler diverses langues’» (1 p., q. 43, art. 7, ad 6).

Les langues du cénacle n’étaient pas un vrai feu, mais un feu apparent dont elles avaient la couleur, l’éclat et la mobilité. Le Saint-Esprit choisit le feu comme symbole, pour deux raisons. La première, parce que, étant l’amour en substance, Il est Lui-même un feu consumant : ignis consumens. Le feu échauffe, éclaire, purifie, s’élève en haut. Or, le Saint-Esprit fait tout cela dans les âmes. La seconde, parce que la loi ancienne fut donnée sur le Sinaï, par le feu, au milieu du feu (Deuter., XXXIII, 2). Il fallait que la réalité répondit à la figure et que la loi nouvelle fût donnée par le feu et au milieu du feu ; mais sans éclairs ni tonnerres : attendu qu’elle est une loi non de crainte, mais d’amour.

« Seditque super singulos eorurn : et ce feu en forme de langues se reposa sur chacun d’eux.» Le texte sacré ne dit pas : Les langues se reposèrent, mais le feu se reposa. Ce singulier révèle le profond mystère d’une langue unique et universelle, bien que divisée en plusieurs parties, suivant la diversité des nations qui devaient la parler et à qui elle devait être parlée. Il révèle encore l’unité du Saint-Esprit, dont cette langue était la langue.

Quel autre mystère dans ce mot se reposa ! Une flamme sur la tête d’un homme était, aux yeux de la plus haute antiquité, le signe d’une vocation divine. C’était la première fois que ce phénomène se produisait chez les disciples du Nazaréen. En témoignant de la divinité du Maître, il proclamait la grande mission confiée aux apôtres. C’est par le feu, symbole du Saint-Esprit, que Dieu avait autorisé les prophètes. C’est sous l’emblème du feu que les chérubins, qui accompagnent le char de Dieu› apparaissent à Ézéchiel (Is., VI, 6 ; Eccles., XLVIII, 1 ; IV Reg., XXI, 11 ; Thren., I, 13 ; Ezech., I, 13). C’est dans un char de feu qu’Élie est enlevé au ciel.

Les prophètes et les chérubins de l’ancienne loi n’étaient que la figure des apôtres. Prophètes, ils ont annoncé les oracles divins, non à un seul peuple, mais à tous les peuples. Chérubins, ils ont conduit le char de Dieu dans le monde entier. «Chérubins de la terre, dit saint Grégoire de Nazianze, le Saint-Esprit les choisit pour Son trône et repose sur eux, comme sur les chérubins du ciel» (Orat. XLIV).

Il repose sur eux, pour les consacrer docteurs du monde et pour montrer qu’ils sont des hommes tout célestes, doués par conséquent d’une sagesse et d’une éloquence divine. Il repose sur eux, ajoute saint Chrysostome, pour annoncer à tout l’univers qu’Il demeure avec eux et avec leurs successeurs, jusqu’à la consommation des siècles (Apud Corn. a Lap. in Act., II, 3). Demeure permanente qui, assurant à l’Église l’infaillibilité de tous les jours et de toutes les heures, confond d’avance toutes les hérésies et condamne au scepticisme toute raison rebelle à l’enseignement catholique.

 

 



CHAPITRE XVI.

(SUITE DU PRECEDENT).

 

Continuation de l’histoire de la Pentecôte. Explication de chaque parole du texte sacré. - Combien de fois et de quelle manière le Saint-Esprit a été donné aux apôtres. - Enseignement des Pères. - Similitudes entre le mont Sinaï et le mont Sion. - Contraste avec la tour de Babel. - Ivresse et folie des apôtres. - Perpétuité et effets de cette mystérieuse ivresse et de cette sublime folie

 

Quoi de plus doux pour des enfants que de contempler le berceau de leur mère ! Continuons donc le récit détaillé de la naissance de l’Église. Restons au cénacle, notre maison maternelle, et écoutons le texte sacré. Il ajoute : « Et repleti sunt omnes Spiritu sancto : et ils furent tous remplis du Saint-Esprit.» Telle est la consommation du mystère créateur. Comme le Verbe en s’incarnant dans Marie, par l’opération du Saint-Esprit, avait formé Sa mère ; de même, le Saint-Esprit S’incarne en quelque sorte aujourd’hui dans l’Église, pour former la mère des chrétiens. Étudions quelques traits de ce ravissant parallélisme.

 

Saint Augustin appelle le Saint-Esprit, le vicaire et le successeur du Verbe. Or, ajoutent les interprètes, comme le Verbe est descendu, le Saint-Esprit a voulu descendre pour achever Son œuvre. De là vient que la descente du Saint-Esprit sur les apôtres ressemble à la descente du Verbe dans le monde, c’est-à-dire à l’Incarnation.

Quant à la substance. Comme la substance du Verbe descendit dans la chair, le Saint-Esprit descendit substantiellement sur les apôtres.

Quant au mode . Le mode de l’Incarnation fut l’union hypostatique ; ainsi la personne ou l’hypostase du Saint-Esprit s’unit aux apôtres d’une manière en quelque sorte semblable. Le Verbe fut dans la chair comme le feu dans le charbon, et les Pères le comparent à un charbon incandescent ; de même le Saint-Esprit fut comme un feu résidant dans les apôtres.

Quant à la cause . La descente du Saint-Esprit, ainsi que l’Incarnation du Verbe, eut pour cause l’amour immense qui le portait, comme Dieu, à combler l’homme du plus immense bienfait, en Se communiquant à lui de la manière la plus parfaite : c’est-à-dire substantiellement et personnellement.

Quant aux propriétés . En Notre-Seigneur, les propriétés de la nature humaine s’attribuent à Dieu et au Verbe ; en sorte qu’en vertu de la communication des idiomes, on peut dire que Dieu est né, et pareillement que l’homme est Dieu, tout-puissant, éternel. De même entre le Saint-Esprit et les apôtres, il existe une sorte de communication des idiomes, par laquelle les apôtres sont appelés saints, divins, spirituels, à cause de l’Esprit-Saint et divin qu’ils reçoivent. Pareillement le Saint-Esprit lui-même est appelé apostolique, prophétique, docteur, prédicateur, multilangue, parce qu’Il a rendu tels les apôtres, dont les lèvres sont devenues ses organes.

Quant aux fruits . En S’incarnant, la seconde personne de l’adorable Trinité nous a purifiés de nos péchés, comblés de toute sorte de grâces, perfectionnés, béatifiés et conduits à la gloire éternelle. En descendant sur le monde, la troisième personne a fait tout cela. Purification, illumination, perfection, béatification : nous lui devons tout. (Corn. a Lap, in hunc locum).

Ici se présente une difficulté. Le texte sacré vient de nous dire qu’au jour de la Pentecôte, les apôtres furent remplis du Saint-Esprit : repleti sunt omnes Spirite sancto. Sans cesse Notre-Seigneur leur promet cette immense faveur : « Si Je ne m’en vais, le Saint-Esprit ne viendra point en vous. Je vous enverrai un autre Paraclet. Lorsqu’il sera venu, Il vous enseignera toute vérité. Dans peu de temps vous serez baptisés dans le Saint-Esprit. Le Saint-Esprit n’avait pas encore été donné, parce que Jésus n’était pas encore glorifié» (Joan., VII, 39 ; XIV, 16, 26, etc., etc).

Mais quoi ! jusqu’au jour de la Pentecôte les apôtres avaient-ils été privés du Saint-Esprit ? S’ils L’avaient reçu, comment Notre-Seigneur peut-Il Le leur promettre ? Reçoit-on ce que déjà on possède ? Écoutons les Pères et les Docteurs. « Le Seigneur, répond saint Augustin, dit aux apôtres : Si vous M’aimez, gardez Mes commandements ; et Je prierai Mon Père, et Il vous donnera un autre consolateur. Manifestement ce consolateur est le Saint-Esprit, sans lequel on ne peut ni aimer Dieu ni garder Ses commandements. Mais, s’ils ne l’avaient pas encore, comment pouvaient-ils aimer et accomplir les préceptes ? Et, si déjà ils L’avaient, comment leur est-Il promis ? En attendant Il leur est commandé d’aimer et de garder les commandements, afin de recevoir le Saint-Esprit.

« Les disciples avaient donc le Saint-Esprit, que le Seigneur leur promettait ; car ils aimaient leur maître et observaient Ses préceptes. Mais ils ne L’avaient pas encore, comme le Seigneur Le leur promettait. Ils L’avaient donc, et ils ne L’avaient pas ; attendu qu’ils ne L’avaient pas autant qu’ils devaient L’avoir. Ils L’avaient intérieurement ; ils devaient Le recevoir extérieurement et avec éclat. C’était une nouvelle faveur du Saint-Esprit, que de leur manifester à eux-mêmes ce qu’ils possédaient.

« De cette immense faveur l’apôtre parle, lorsqu’il dit : Pour nous, nous n’avons pas reçu l’esprit de ce monde, mais l’Esprit de Dieu, afin que nous connaissions les dons que Dieu nous a faits (I Cor., 11, 12). Que le Saint-Esprit soit donné avec plus ou moins d’abondance, la preuve en est dans la différence de la charité avec laquelle les hommes aiment Dieu et observent Sa loi. D’ailleurs, s’Il n’était pas plus abondamment dans l’un que dans l’autre, Élisée n’aurait pas dit à : Élie : Que l’Esprit qui est en vous soit double en moi. Le Seigneur a donc pu promettre aux apôtres ce qu’ils avaient déjà» (Joan., Tract. 74, n. 1 et 2).

Saint Grégoire de Nazianze parle comme saint Augustin. « Le Saint-Esprit ; dit-il, a été donné trois fois aux apôtres, à des époques différentes et suivant la capacité de leur intelligence : avant la Passion, après la Résurrection et après l’Ascension. Avant la Passion, lorsqu’ils reçurent le pouvoir de chasser les démons, ce qui manifestement ne pouvait se faire que par la puissance du Saint-Esprit. Après la Résurrection, lorsque le Seigneur souffla sur eux, en disant : Recevez le Saint-Esprit. Après l’Ascension, lorsqu’ils furent tous remplis du Saint Esprit : repleti sunt omnes Spiritu Sancto. La première fois d’une manière plus cachée et moins efficace ; la seconde plus expressive ; et la troisième plus complète, en ce sens que ce n’est pas seulement en acte, comme avant, mais par essence, si je puis m’exprimer ainsi, que le Saint-Esprit leur fut présent et conversa avec eux» (Orat. in Pentecost).

La vérité théologique est, pour emprunter le langage d’un savant commentateur, que les apôtres, avant la Pentecôte, avaient reçu le Saint-Esprit substantiellement et personnellement, substantialiter et personaliter (Corn. a Lap., in Act. apost., II, 4). Tel est l’enseignement des Pères et entre autres de saint Cyrille. Sur les paroles de Notre-Seigneur, Recevez le Saint-Esprit, il s’exprime en ces termes : « Par l’insufflation du Sauveur, les apôtres devinrent participants non pas seulement de la grâce du Saint-Esprit, mais du Saint-Esprit Lui-même. Si la grâce qui est donnée par le Saint-Esprit était séparée de la substance du Saint-Esprit, pourquoi ne pas dire ouvertement : Recevez la grâce par le ministère du Saint-Esprit ? » (Dialog., VII, p.638. Voir Pétau, De dogmat. theolog., De Trinit., lib. VII, c. V et VI 4). Une fois dans l’âme, le Saint-Esprit y répand Sa grâce, Sa charité, Ses dons : comme le soleil une fois sur l’horizon répand dans le monde sa lumière, ses rayons et sa chaleur. (Corn. a Lap., ubi supra).

 

Mais pourquoi ces donations successives ? C’est afin de nous apprendre que dans l’ordre de la grâce, comme dans l’ordre de la nature, Dieu fait tout avec mesure, nombre et poids, proportionnant les moyens à la fin, et donnant à chaque créature ce dont elle a besoin, suivant les devoirs qui lui sont imposés.

Autre mystère : pourquoi la première de ces donations manifestes a-t-elle lieu par insufflation, tandis que l’autre s’accomplit sous la forme de langues de feu ? Le Sauveur ressuscité allait confier aux apôtres l’admirable pouvoir de ressusciter les âmes, mortes à la vie de la grâce ; et il leur dit : « Comme Mon père M’a envoyé, Moi aussi Je vous envoie». A ces mots Il souffla sur eux, en disant «Recevez le Saint-Esprit ; ceux dont vous remettrez les péchés, ils leur seront remis ; et ceux à qui vous les retiendrez, ils seront retenus» Jean., XX, 21-23).

Rappelant d’une manière sensible l’insufflation primitive qui fit d’Adam un être vivant, cette insufflation cachait un grand mystère. Par ce langage d’action, le divin réparateur disait : Autrefois, comme Dieu, en soufflant sur Adam, Je lui ai communiqué le Saint-Esprit, principe de la vie naturelle et surnaturelle ; aujourd’hui, en soufflant sur vous, Je vous donne le Saint-Esprit, principe de la vie surnaturelle et divine, perdue par le péché, afin qu’à votre tour vous la communiquiez au genre humain. C’est donc moi, Créateur de l’homme, qui suis son régénérateur et son restaurateur (S. Cyril., lib. XII, c. LVI, et S. Athan., Ad Antioch., q. 61.

«Et cœperunt loqui variis linguis : et ils commencèrent à parler diverses langues». Voilà les apôtres saints et sanctificateurs, que leur manque-t-il et que peut leur donner la troisième et solennelle effusion du Saint-Esprit ? « Les apôtres, dit saint Léon, qui, avant la Pentecôte, possédaient déjà le Saint-Esprit, Le reçurent alors dans toute Sa plénitude et pour des fins différentes» (Serm, III, de Pentecost). La première était un grand accroissement de charité. « Deux amours, enseignent saint Augustin et saint Grégoire, constituent la perfection : l’amour de Dieu et l’amour du prochain. Par l’insufflation divine les apôtres étaient remplis de l’amour du prochain et revêtus du pouvoir sublime de lui donner le plus grand des biens, la vie de la grâce. Mais la charité, quoique la même dans son principe, a deux objets : Dieu et le prochain. Voilà pourquoi, après l’insufflation qui communique l’amour du prochain, viennent les langues de feu qui communiquent l’amour de Dieu.

« En dignité cet amour est le premier. Toutefois le Saint-Esprit commence par le second. Si, en effet, dit saint Jean, vous n’aimez pas d’abord votre frère que vous voyez, comment aimerez-vous Dieu que vous ne voyez pas ? Ainsi, pour nous former à l’amour du prochain, le Seigneur, pendant qu’Il était visible sur la terre, modèle vivant de la charité du prochain, a donné le Saint-Esprit, en soufflant sur le visage des apôtres ; puis, du ciel, séjour de la charité divine, Il a envoyé le Saint-Esprit. Recevez donc le Saint-Esprit sur la terre, et vous aimez votre frère ; recevez-le du ciel, et vous aimez Dieu» (S. Aug., serm. 265, n. 7 et 8 ; Tract. in Joan., 74, n. 1 et 2 ; S. Greg., Homil. XXX in Evang. ; S. Bern., ser. I, n. 14, in festo Pentecost).

La seconde était la prédication de l’Évangile par toute la terre. De là, le don des langues que les apôtres parlèrent toutes, suivant l’occasion, avec la même facilité. Puis, cet autre don d’être entendus par des hommes de différentes langues, tout en ne parlant eux-mêmes qu’une seule langue. Avant la Pentecôte, les apôtres avaient reçu la mission d’évangéliser le monde entier mais, ne parlant pas toutes les langues, ils n’avaient pas l’instrument de leur mission.

La troisième était la pleine connaissance de la vérité. Avant la Pentecôte leur esprit était trop faible pour porter le poids immense des mystères du Verbe Incarné, Dieu de Dieu et Dieu Lui-même. « J’ai encore beaucoup de choses à vous enseigner, leur disait le Sauveur, mais vous ne pouvez pas encore les porter ; mais, lorsque viendra l’Esprit de vérité, Il vous enseignera toute la vérité» (Joan., XVI, 12). Ainsi, avant la Pentecôte, en voyant le Sauveur marcher sur les eaux, ils s’écriaient, saisis de crainte «C’est un fantôme» (Matth., XIV, 26). Après la Pentecôte ils écrivent : « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu et le Verbe était Dieu. Il est avant tous et il est le lien de toutes choses» (Jean., I, 1 ; Coloss., I, 17). Ainsi des autres vérités.

La quatrième était la force de rendre à la vérité le témoignage du sang. Avant la Pentecôte, il leur avait été dit de confesser le Fils de Dieu devant les tribunaux et devant les synagogues ; mais aucun n’avait eu le courage de le faire. Le plus brave avait renié son maître à la voix d’une servante. Jusqu’à la venue du Saint-Esprit, pas un disciple, pas un apôtre ne fut orné de la couronne du martyre. Vient la Pentecôte, et tous à l’envi entrent dans la carrière sanglante et moissonnent les palmes de la victoire. « Ils sortaient de devant les juges, pleins de joie d’avoir été trouvés dignes de souffrir des affronts pour le Nom de Jésus» (Joan., v, 41).

La cinquième était le pouvoir souverain de commande aux démons, aux hommes et à toute la nature, au moyen des miracles. Ambassadeurs de Dieu auprès de toutes les nations civilisées ou barbares, il fallait aux apôtres des lettres de créance, authentiques et lisibles à tous : elles étaient dans le don des miracles, elles ne pouvaient être que là. Cette affirmation est tellement évidente, que le monde, converti sans miracles, serait le plus gr and des miracles .

«Prout Spiritus sanctus dabat eloqui illis : suivant que le Saint-Esprit les faisait parler». Pourquoi tous ces dons merveilleux : don des langues, don de prophétie, don des miracles, don de force surhumaine et d’intelligence, inconnue des prophètes d’Israël et des sages de la gentilité ; pourquoi tous ces dons, accompagnés d’un immense accroissement de charité, ne descendent-ils sur l’Église qu’aux jours de la Pentecôte, et non avant l’ascension du Sauveur ? Pourquoi encore sont-ils communiqués, non pas solitairement, mais avec le plus grand éclat ?

Les Pères en trouvent plusieurs raisons, dignes de la sagesse infinie. « Les riches trésors de grâce, dit saint Chrysostome, qui ont fait des apôtres les hommes les plus extraordinaires que le monde ait vus et qu’il verra, ne leur ont pas été communiqués pendant la vie mortelle du Sauveur, afin de les leur faire désirer plus vivement, et de les préparer ainsi à la réception de ces immenses faveurs. Voilà pourquoi le Saint-Esprit ne vient qu’après le départ du Maître. S’il fût venu pendant que Jésus était avec eux, ils n’auraient pas été dans une vive attente. Il fallait qu’ils fussent, quelque temps, tristes et orphelins, pour mieux apprécier les bienfaits du Consolateur.

 

« Il n’est donc venu ni avant l’ascension ni aussitôt après, mais seulement à dix jours d’intervalle. Il fallait de plus que la nature humaine apparût dans le ciel, parfaitement réconciliée, et l’acte de réconciliation signé de Dieu le Père, en présence de toute la cour céleste, avant que le Saint-Esprit descendît sûr le monde» (In Act. apost., homil. I, II. 5).

Ces dons merveilleux sont communiqués à l’Église avec un éclat qui rappelle le Sinaï, afin de vérifier authentiquement les promesses du Sauveur et d’établir d’un seul coup, aux yeux des Juifs et des gentils, accourus à Jérusalem, de toutes les parties du monde, et la divinité de Notre-Seigneur et la divinité du Saint-Esprit.

De même que Dieu le Père avait déployé Sa divinité, en envoyant le Fils ; de même le Fils, Dieu fait chair, devait pour preuve dernière de Sa divinité, et comme glorification suprême de Sa personne, envoyer le Saint-Esprit, démontrant ainsi que cette personne divine procédait du Fils comme du Père. La descente du Saint-Esprit devait être un des fruits de la Passion et de la Résurrection du Sauveur, et l’Ascension, terme final des mystères de la vie de Jésus sur la terre, le signal de l’effusion abondante et visible du Saint-Esprit. (S. Leo, ser. in Pentecost).

Il arriva aux Juifs avec les apôtres ce qui était arrivé au patriarche Jacob avec ses fils. « Les fils de Jacob, dit l’Écriture, lui annoncèrent que son fils Joseph vivait et qu’il régnait sur toute la terre d’Égypte. A cette nouvelle, Jacob s’éveilla comme d’un profond sommeil, mais il ne les croyait pas. Eux, de leur côté, lui racontaient toute la suite de l’événement. Enfin, ayant vu les chariots et tout ce que Joseph lui envoyait, Jacob reprit ses esprits, et dit : Cela me suffit, puisque Joseph vit encore, j’irai et je le verrai avant de mourir» (Gen., XLV, 26 et suiv.).

Ainsi, les apôtres, fils de la synagogue, annonçaient à leur mère que Jésus-Christ était ressuscité. Mais à cette nouvelle les Juifs, sortant comme d’un profond sommeil, demeuraient incrédules. Enfin, lorsqu’au jour solennel de la Pentecôte ils eurent vu les chariots et les magnifiques présents, c’est-à-dire les dons miraculeux qui étaient envoyés aux apôtres par le divin Joseph, en témoignage de Sa Résurrection et de Sa toute-puissance dans le ciel, ils furent frappés de stupeur, ravis d’admiration, et ils se dirent les uns aux autres : « Est-ce que tous ces hommes qui parlent ne sont pas Galiléens ? Comment se fait-il que chacun de nous les entende dans sa propre langue ? Et ils crurent» (Voir Diez, Summa prædicant, t. II, p. 464).

Même enseignement pour les gentils. Tant de miracles, fruits de la passion du Christ et gages de Ses promesses, étaient pour eux la preuve palpable de Sa divinité et de Son triomphe dans le ciel. Le spectacle qu’ils avaient vu si souvent dans les choses humaines, ils le voyaient dans l’ordre divin. Lorsque les rois et les empereurs prennent possession de leur royaume, ou qu’ils reviennent victorieux de leurs ennemis, ils ont coutume de répandre l’or et l’argent dans le peuple, en signe de joie et de congratulation. Ainsi le Fils de Dieu, prenant possession du ciel Son royaume, et vainqueur du démon, répand sur l’Église une immense effusion de grâces merveilleuses. Saint Pierre a soin de dire : « C’est Jésus qui a été ressuscité et élevé à la droite de Dieu, qui a répandu cet Esprit que maintenant vous voyez et entendez» (Act., II, 32, 33).

Or, cette génération de Juifs et de gentils, témoin oculaire des miracles de la Pentecôte, s’est perpétuée, s’est étendue sur le globe. Des deux peuples, fondus en un, elle forme l’Église catholique, l’élite de l’humanité, race indestructible dont l’opiniâtreté à croire aux prodiges de son berceau émousse, depuis dix-huit siècles, la hache de tous les bourreaux et déjoue les ruses de tous les sophistes.

Par les dons incomparables de la Pentecôte, la divinité du Saint-Esprit n’est pas prouvée avec moins d’évidence que la divinité du Sauveur. Il est Dieu, celui qu’un Dieu donne pour un autre Lui-même. Or, avant de les quitter, le Fils de Dieu avait dit à Ses apôtres : « Je prierai Mon Père, et Il vous donnera un autre consolateur, l’Esprit de vérité, qui demeurera toujours avec vous : Il me rendra témoignage et vous-mêmes rendrez témoignage de Moi» (Joan, XVII, 17, etc.).

Sur quoi saint Augustin s’exprime ainsi : « Un autre, non pas inférieur à Moi, mais semblable à Moi, en gloire, en nature, en substance, quoique autre en personne. Il parlait de la sorte afin que la foi des apôtres, préparée par cette infaillible promesse, reconnût pour vrai Dieu celui qui leur était promis à la place d’un Dieu. Voyez avec quelle précision cette promesse exprime le mystère de la Trinité ! Elle nomme le Père, qui doit être prié ; le Fils, qui doit prier ; le Saint-Esprit, qui doit être envoyé. (Homil. VIII in Miss. Spir. sanct.).

« Ineffable bonté du Rédempteur ! Il porte l’homme au ciel, et Il envoie Dieu sur la terre. Dans le Créateur quel soin de Sa créature ! Pour la seconde fois, un nouveau médecin est envoyé du ciel. Pour la seconde fois la Majesté souveraine daigne venir en personne visiter Ses malades. Pour la seconde fois, le ciel s’unit à la terre en lui députant le vicaire du Rédempteur. Ce que le Verbe a commencé, Il vient par Sa vertu particulière le consommer ; ce qu’Il a racheté, le sanctifier ; ce qu’Il a acquis, le garder. Ainsi se révèle, par l’unité de grâce et d’office, l’unité de Dieu, la Trinité et la parfaite éga lité des personnes ». (Id. Serm. 185 de Tempore).

Il est Dieu celui qui, depuis le jour de la Pentecôte, fait toutes les œuvres de Dieu et les fait avec plus d’éclat que le Fils de Dieu Lui-même. Qui complète les enseignements du Sauveur ? Qui procure aux apôtres une consolation égale à la privation d’un Dieu ? Qui leur communique le don des langues et des miracles ? Qui leur enseigne la vérité dont ils ont inondé le monde ? Qui leur donne la force invincible de rendre témoignage à leur maître, devant les juges et devant les philosophes, à Jérusalem, à Athènes, à Rome ? Qui conserve dans l’Église tous ces dons inconnus de toute autre société ? N’est-ce pas le Saint-Esprit qui est à l’Église ce que l’âme est au corps ? (S. Aug., Lit. de Gracia Nov. Test., et Corn. a Lap., in loan. XIV, 17).

Que ce fleuve de dons miraculeux dont la source est au cénacle continue de couler sur le monde, il suffit d’ouvrir les yeux pour le voir. D’où prennent leur commencement toutes ces générations de martyrs qui, pour la foi catholique, ont bravé et qui bravent encore les chevalets, les bûchers, les tisons, le glaive, la cangue, les tortures les plus exquises ; tous ces chœurs de vierges qui, pour sauver leur virginité, ont combattu, et qui combattent encore jusqu’à mourir, et les séductions et les menaces et les supplices ; tous ces essaims de solitaires, d’anachorètes, de religieux et de religieuses qui ont vécu et qui vivent encore uniquement pour Dieu, séparés du monde, comme des hommes célestes ou comme des anges terrestres ; tous ces ordres de pontifes, de prélats et de prêtres qui, remplis de sainteté, ont gouverné et qui gouvernent sagement les Églises et les âmes confiées à leur sollicitude, et les forment à une sainteté parfaite ; toutes ces légions de docteurs, de prédicateurs, de confesseurs qui, par la parole et par l’écriture, ont répandu et qui répandent encore sur le monde entier des trésors de doctrine et de piété : toutes ces myriades de fidèles, hommes et femmes, qui ont vécu et qui vivent encore dans le monde avec sobriété, justice et piété, attendant avec empressement l’avènement de la gloire du grand Dieu et de notre Sauveur Jésus-Christ ?

En un mot, qui a formé et qui conserve la grande nation catholique, dont les lumières et les vertus la font briller au milieu des nations, comme le soleil parmi les astres du firmament ? N’est-ce pas le Saint-Esprit ? Et n’est-ce pas là un magnifique et perpétuel témoignage que ce divin Esprit se rend à Lui-même et à la divinité de Celui qui L’a envoyé ? (Corn. a Lap., in Jean., VIII, 39).

Ainsi, des prodiges deux fois mystérieux par le temps où ils s’accomplissent, et par la similitude avec d’autres prodiges, accompagnaient la naissance de l’Église. Quinze cents ans auparavant, à la création de la Synagogue sur le Sinaï, la montagne fut ébranlée jusque dans ses fondements. Pendant que du sommet sortaient des torrents de flammes et de fumée, Moïse descendit, le visage enflammé, pour proclamer en présence du peuple d’Israël les préceptes du décalogue. Aujourd’hui le mont Sion remplace le Sinaï. Aujourd’hui parmi les mêmes signes est fondée l’Église de la nouvelle alliance. Nouveau Moïse, Pierre annonce aux Juifs étonnés la fin de l’ancienne loi, l’accomplissement de toutes les prophéties et la résurrection des corps, opérée dans la personne du Christ, prémices des ressuscités.

Il était environ neuf heures. La foule sortait du temple, où elle venait d’assister au sacrifice du matin, lorsqu’elle entendit le bruit de la tempête, vit la maison trembler, et des hommes tout inspirés en sortir pour parler au peuple. Au lieu de regagner sa demeure, chacun accourt sur la place du cénacle. Merveilleux contraste ! Aujourd’hui tous les peuples qui sont sous le ciel, et qui s’étaient autrefois séparés à Babel, se retrouvent ensemble dans leurs représentants, et ne forment qu’une seule et même société.

Il y avait, en effet, à Jérusalem, en ce moment, des hommes appartenant aux trois branches de l’humanité et aux trois langues mères, parlées sur la terre. Parmi les enfants de Sem, il y avait des Élamites, des Mésopotamiens, des Lydiens, des Arabes et des Juifs. Les descendants de Cham étaient représentés par des Égyptiens, des Cyrénéens, des habitants de la Colchide, des Chananéens ou Phéniciens. Les fils de Japhet, par des Romains, des Grecs, des Parthes, des Mèdes, des Crétois, des Pamphyliens, des Cappadociens, des Phrygiens. (Act., II, 9, etc).

« Tous ces peuples, quoique parlant des langues différentes, comprenaient les discours des apôtres. Il se faisait en ce jour le contraire de ce qui s’était passé à Babel. Là, l’esprit de Dieu était descendu pour confondre le langage des hommes et les forcer ainsi à se séparer. Ici, il descend encore, et les langues, qui s’étaient divisées alors, se retrouvent dans un même langage compréhensible pour tous. Appelés désormais à ne faire qu’une seule famille, tous les peuples se reconnaissent aujourd’hui, devant les représentants de Dieu, comme les enfants d’un même Père. La parole qui leur est annoncée est la parole catholique. C’est pour cela que toutes les tribus de la terre se retrouvent aujourd’hui formant une seule société spirituelle et visible à la fois, par le lien de cette religion qui réunissait à l’origine les peuples et les langues. Aussi les Pères de l’Église ne craignent pas d’appeler les faits qui s’accomplissent aujourd’hui la contrepartie de Babel. (Sepp, Hist. de Notre-Seigneur Jésus-Christ, t. II, 1258, etc).

Au nom de tous écoutons saint Augustin. « A Babel, Satan, l’esprit d’orgueil, le père du dualisme, brisa en morceaux l’unique et primitive langue du genre humain. Au cénacle, le Saint-Esprit rétablit l’unité de langage. La raison pour laquelle les apôtres parlent les langues de toutes les nations, c’est que le langage est le lien social du genre humain. Cette unité de langage exprimait l’unité sociale de tous les enfants de Dieu, répandus parmi toutes les tribus de la terre. Et comme aux premiers jours de l’Église celui qui parlait toutes les langues était connu pour avoir reçu le Saint-Esprit ; de même aujourd’hui on reconnaît pour avoir reçu le Saint-Esprit celui qui parle de bouche et de cœur la langue de l’Église, répandue parmi toutes les nations (1).

 

(1) In Ps. LIV ; et lib. De btasphem. in Spirit. sanct. - Le don universel des langues a subsisté plusieurs siècles. Saint Irénée affirme avoir entendu des chrétiens qui parlaient toutes les langues : audisse se multos universis linguis loquentes. Contr. Hær. lib. V, c. VI.

 

Cependant, à ce miracle sans analogue dans l’histoire, la multitude fut stupéfaite. Elle en perdait l’esprit, au point que quelques-uns s’écrièrent : Ces hommes sont ivres de vin nouveau : Musto pleni sunt. Ivres de vin nouveau, au mois de mai ! c’est la meilleure preuve que vous ne savez ce que vous dites. Toutefois, vous avez raison ; ces hommes sont ivres, ivres d’un vin nouveau ; ils sont fous ; mais ivres et fous autrement que vous ne pensez. « Le vin nouveau qu’ils ont bu, dit éloquemment saint Cyrille de Jérusalem, c’est la grâce du Nouveau Testament. Il vient de la vigne du Saint-Esprit qui plusieurs fois déjà avait enivré les prophètes de l’ancienne alliance et qui refleurit en ce jour pour enivrer les apôtres. Comme la vigne naturelle, demeurant toujours la même, donne chaque année de nouveaux fruits ; de même la vigne spirituelle, le Saint-Esprit, toujours le même, opère aujourd’hui, dans les apôtres, ce qu’il opérait dans les prophètes» (Catech., XVII).

Cette ivresse les rend fous, car elle se manifeste par tous les signes de la folie ordinaire. L’ivresse fait perdre la raison. Les apôtres l’avaient perdue. Chez eux plus de calculs humains, plus de jugements humains sentiments, langage, entreprise, tout est surhumain, surnaturel, divin, par conséquent incompréhensible et insensé pour la simple raison.

L’homme ivre ne connaît plus ni parents ni amis ; il les attaque et les bat à tort et à travers : ainsi sont les ivres de la Pentecôte. Ils ne connaissent plus ni parents ni amis, ni grands-prêtres, ni magistrats, ni peuples, ni rois. Aux défenses, aux menaces, aux châtiments, ils ne savent opposer qu’un mot : Mieux vaut obéir à Dieu qu’aux hommes ; nous ne craignons rien, pourvu que nous accomplissions le ministère qui nous a été confié.

L’homme ivre va à droite et à gauche, dans les rues, sur les places, et s’en prend à tous ceux qu’il rencontre. Ainsi des apôtres ; ils vont à l’Orient et à l’Occident, de Jérusalem à Samarie, de Samarie à Jérusalem, à Césarée, à Antioche et partout : leur vie n’est qu’une suite de marches et de contremarches. Avec la même intrépidité, ils se jettent sur le judaïsme et sur le paganisme, sur les Grecs et sur les barbares, sur les proconsuls de Rome et sur les philosophes d’Athènes, sur les princes et sur les Césars, maîtres du monde, et ils ne lâchent prise qu’après les avoir enivrés comme eux, ou laissé leur propre vie dans la lutte.

L’homme ivre est d’une gaieté folle : il rit, il chante. Quoi de plus ivre que les apôtres ? On les bat publiquement de verges ; et ils s’en vont riant et chantant leur bonheur par toute la ville de Jérusalem. (Act., v, 41).

L’homme ivre est audacieux, agressif, aveuglément intrépide, car il ne se connaît plus : il est fou. Rien de cela qui ne se manifeste dans les apôtres. Ivres de leur vin nouveau, ils ne connaissent plus de dangers, ils ne respirent que les combats, ils provoquent tout ce qu’ils rencontrent. Hier, la vue du moindre péril les faisait trembler ; aujourd’hui, courageux comme des lions, ils ne demandent que la guerre : guerre contre le genre humain tout entier ; guerre contre Satan, soutenu par toutes les puissances de l’orient et de l’occident. Sans pâlir, sans sourciller, ils se jettent au milieu des périls, présentent leurs mains aux fers, leur tête au glaive, leurs corps aux griffes des lions, descendent dans les cachots, montent sur les bûchers : rien ne peut les guérir de leur folie.

Écoutez un de ces ivres se riant du monde entier avec toutes ses terreurs. «Vous avez beau faire : qui nous séparera de l’amour de Jésus-Christ ? La tribulation ? ou l’angoisse ? ou la faim ? ou la nudité ? ou le péril ? ou la persécution ? ou le glaive ? Je suis assuré que ni la mort, ni la vie, ni les anges, ni les principautés, ni les puissances, ni les choses présentes, ni les choses futures, ni la violence, ni tout ce qu’il y a de plus haut ou de plus profond, ni aucune créature ne pourra jamais nous séparer de l’amour de Dieu qui est dans le Christ Jésus, Notre-Seigneur. (Rom., VIII, 35-38, 39).

Ce qu’il y a de plus étrange, l’ivresse des apôtres fut épidémique. Dans la foule qui s’était moquée d’eux, trois mille hommes devinrent sur l’heure ivres et fous : ivres de la sainte ivresse, fous de la sublime folie du cénacle. Comme les premiers grains de la nouvelle récolte qu’aux jours de la Pentecôte on présentait à Dieu dans Son temple, ils furent les prémices de cet immense peuple de fous, dont la race inguérissable s’est perpétuée à travers les siècles sur tous les points du globe, et qui, malgré tous les remèdes de la sagesse humaine, se perpétuera jusqu’à la fin du monde. Ce peuple de fous, c’est la grande nation catholique.

Comment énumérer tous ses traits de folie ? Voyez-vous, depuis deux mille ans, ces essaims innombrables de jeunes hommes et de jeunes filles, idole du foyer domestique, joie du monde, fleur de l’humanité, renonçant à tous les plaisirs du présent, comme à toutes les espérances de l’avenir ; et, sans y être forcés, mais librement et avec joie, quittant leurs parents et leur patrie, pour se captiver sous le joug de l’obéissance, vivre pauvres, inconnus, méprisés, nuit et jour occupés de ce qui répugne le plus à la nature ? Comme à Paul on leur crie qu’ils sont fous : Insanis, Paule. Comme Paul ils en conviennent : Nos stulti propter Christum ; et comme lui, loin de chercher à devenir sages, ils n’aspirent qu’à compléter leur folie.

Plus fous sont les martyrs. Devant ces êtres étranges, hommes, enfants, vieillards de tout état et de toute condition, vus dans tous les lieux éclairés par le soleil, et aujourd’hui encore visibles sur les plages ensanglantées de la Cochinchine et du Tonkin, se présentent, avec toutes leurs horreurs, l’indigence, la faim, la nudité, l’exil, les cachots, l’appareil des supplices, la mort enfin au milieu des tortures. Un mot dit à l’oreille du juge, un grain d’encens jeté sur un charbon, un pas sur une croix de bois suffit pour les sauver. Malgré les prières de leurs amis et les larmes de leurs proches, ce mot, ils ne le diront point ; ce grain d’encens, ils ne le brûleront point ; ce pas, jamais ils ne le feront. Comme à Paul on leur crie qu’ils sont fous : Insanis, Paule. Comme Paul, ils en conviennent : Nos stulti propter Christum. Et, comme lui, loin de chercher à devenir sages, ils chantent la folie qui les conduit à l’échafaud : Libenter impendam et super impendar ipse.

Que dire encore ? La foule tumultueuse, innombrable, ce gros de l’humanité qu’on appelle le monde, vit passionné pour les richesses, pour les honneurs, pour les jouissances. Au delà du présent son œil ne voit rien, son esprit ne comprend rien, son cœur ne désire rien. A son sens, dupes, fous, visionnaires ceux qui se donnent pour voir, pour chercher, pour espérer autre chose. Or, au milieu de ce monde, existe, par toute la terre, un peuple nombreux qui méprise le présent et qui aspire à l’éternité ; un peuple qui préfère la pauvreté à la richesse, la mortification aux plaisirs, l’oubli à la gloire, les veilles saintes aux nuits coupables ; un peuple pour qui les rudes combats de la vertu sont des délices, le pardon des injures un devoir aimé, l’ennemi lui-même un frère digne de compassion, objet préféré de prières et de bienfaits. Comme à Paul on leur crie qu’ils sont fous : Insanis, Paule. Comme Paul ils en conviennent : Nos stulti propter Christum. Et comme lui, loin de chercher à devenir sages, ils se glorifient de leur folie : Omnia detrimentum feci et arbitror ut stercora, ut Christum lucrifaciam.

Ce qu’il y a de plus incompréhensible, c’est la nature même de leur ivresse et de leur folie. Ils sont fous de cette sublime folie à laquelle le monde doit sa raison, toute sa raison ; fous de cette ivresse du cénacle qui a rendu au bon sens les ivres de Babel. Telle a été, telle est encore, telle sera, jusqu’à la fin, l’Église catholique, institution, par cela seul, impitoyablement miraculeuse, et dont le prophète royal chantait la naissance, mille ans avant la Pentecôte chrétienne : Seigneur, vous enverrez Votre esprit, et tout sera créé ; et Vous renouvellerez la face de la terre... Par la folie du cénacle, ajoute l’apôtre : Per stultitiam prædicationis placuit salvos facere credentes. (Cor., 1-21).

 

 



CHAPITRE XVII

(FIN DU PRÉCÉDENT).

 

Nouveaux rapports entre l’Église et la Sainte Vierge. - Marie remplie de tous les dons du Saint-Esprit : ainsi de l’Église. - Marie est vierge et mère : l’Église est vierge et mère. - Le Saint-Esprit est inséparable de Marie : inséparable de l’Église. - Il protège, Il inspire, Il dirige Marie : Il fait tout cela pour l’Église. - Marie est un foyer de charité : l’Église un foyer de charité. - Pour sauver le monde, Marie donne son fils : l’Église, les siens.

 

L’histoire détaillée de la Pentecôte montre que la fondation de l’Église est, comme la création de Marie, le chef-d’œuvre du Saint-Esprit. Entre ces deux merveilles, il y a d’autres analogies : nous allons les indiquer. Marie est remplie de tous les dons du Saint-Esprit comme un diadème d’immortalité, ils brillent sur sa tête virginale (1).

 

(1) Il n’en faut pas excepter le don des langues. Maîtresse et consolatrice non seulement des apôtres, mais de tous les fidèles, qui accouraient de toutes parts pour la voir et pour la consulter, il fallait bien qu’elle connût leurs langues pour les animer, les instruire et épancher dans leur cœur son cœur maternel. Il en faut dire autant de sainte Madeleine, présente au cénacle avec Marie, et, plus tard, apôtre de la Provence.


Ainsi de l’Église. Inséparable de ses dons, le Saint-Esprit les répand non avec mesure, mais suivant la capacité des vaisseaux qu’il rencontre. Création immédiate du Saint-Esprit, Marie, capacité complète ; l’Église, capacité complète. Donc, en Marie, plénitude des dons du Saint-Esprit, plénitude des dons intérieurs, plénitude du don de sagesse et d’entendement, plénitude du don de conseil et de force ; plénitude du don de science et de piété ; plénitude du don de crainte de Dieu ; plénitude des dons extérieurs, plénitude du don des miracles et du don de prophétie, plénitude du don de guérison et du don des langues.

Comme l’histoire en témoigne, tous les dons qu’Il communique à l’auguste Mère du Verbe, le Saint-Esprit les communique à la mère du chrétien. Aujourd’hui, en face du cénacle, le ciel et la terre peuvent dire à l’Église ce que l’archange disait à Marie : « Je vous salue, pleine de grâce, le Seigneur est avec vous, vous êtes bénie entre toutes les sociétés, et les êtres saints auxquels vous donnerez naissance seront appelés enfants de Dieu. Ne doutez pas ; voyez comme la vertu du Très-Haut vous enveloppe de Son ombre, et avec quelle magnificence le Saint-Esprit descend sur vous.

« Vainqueur du Roi de la Cité du mal, le Verbe Incarné accomplit Ses promesses. Il S’est élevé dans les hauteurs, conduisant en triomphe les démons enchaînés, et leurs captifs glorieusement rendus à la liberté. A l’instar des anciens triomphateurs, Il distribue aujourd’hui Ses largesses. De Ses mains divines coulent sur vous, non des talents d’or et des mines d’argent, mais les dons mêmes du Saint-Esprit, et entre tous celui des langues. Grâce à ce don nouveau, le Juif, devenu votre fils et parlant son idiome maternel, fera retentir aux oreilles de tous les peuples les gloires du Verbe, et adorer des Romains celui qu’un de leurs proconsuls, Pilate, fit mourir en croix» (S. Maxim., Serm., in Pentecost., versus fin).

Marie est vierge, l’Église est vierge. Parmi toutes les prérogatives de Marie, brille d’un éclat particulier son inviolable virginité. L’Église est honorée de la même prérogative : elle est vierge et vierge immaculée. Dépositaire incorruptible du Verbe divin, elle est vierge dans sa foi et vierge dans son amour. Ce qu’elle était hier, elle l’est aujourd’hui, elle le sera toujours : elle ne peut pas ne pas l’être. Est-ce que le Verbe et le Saint-Esprit n’ont pas promis solennellement d’être tous les jours avec elle, jusqu’à la fin du monde ? (Matth., XXVIII, 20 ; Jean., XIV, 16). Une semblable promesse peut-elle faillir ? Si dans la durée des siècles, il était possible de trouver, je ne dis pas une heure mais une seconde, où l’épouse du Saint-Esprit aurait enseigné l’ombre d’une erreur, le règne de la vérité sur la terre serait fini.

En accusant l’Église romaine d’infidélité, les protestants ne s’aperçoivent pas qu’ils posent en principe le scepticisme universel. Si l’Église s’est trompée, ou, comme ils disent, si elle s’est corrompue, que deviennent les assurances d’infaillibilité, données par Jésus-Christ ? que devient le christianisme tout entier ? que devient la vérité, quel que soit son nom ? Comme Marie, l’Église est donc vierge, toujours vierge, et elle doit l’être. C’est même pour cela, uniquement pour cela, que, par un privilège dénié à toutes les sectes, elle est l’objet éternel de la haine du démon.

Vierge comme Marie, l’Église est mère comme elle. « Votre chef, dit saint Augustin, est fils de Marie, et vous, vous êtes fils de l’Église ; car elle aussi est mère et vierge. Elle est mère, par les entrailles de sa charité ; vierge, par l’intégrité de sa foi. Elle enfante des peuples entiers, mais tous appartiennent à celui dont elle est le corps et l’Épouse : nouvelle ressemblance avec Marie, puisque, malgré la multiplicité, elle est mère de l’unité» (Serm. 142, n. 2).

Pour la naissance du Verbe, le Saint-Esprit survient en Marie : le sein de l’auguste Vierge est le sanctuaire du mystère. Par l’opération mystérieuse du Saint-Esprit, le Verbe est conçu : mêmes éléments dans la formation des fils de l’Église. Ce que fut le sein de Marie pour Jésus, la fontaine baptismale l’est pour nous. De l’eau fécondée par le Saint-Esprit naît le chrétien : il ne peut naître autrement. (Joan., III, 15)..

Au livre des Cantiques, le divin Esprit parlant à Son épouse lui dit : Votre ventre est semblable à un monceau de froment environné de lis» (Cant., VII, 2). Fécondité et virginité : telles sont les deux prérogatives signifiées par l’expression prophétique. Le sein virginal de Marie fut un monceau de froment. Là, comme dans un grenier d’abondance, fut formé et renfermé le froment divin, froment doré et odorant, froment inaltérable et inépuisable qui, de générations en générations, se change en moissons d’élus, destinées aux greniers éternels du père de famille.

Le sein de l’Église catholique aussi est un monceau de froment, dont la fécondité est inépuisable et la graine indestructible. Compter les étoiles du firmament ne serait pas plus difficile que de compter les hommes et les peuples enfantés par l’Église à la vie de la vérité. Ni les armes des persécuteurs, ni leurs bûchers ni leurs bêtes féroces, ni l’ivraie des hérétiques, ni les scandales des pécheurs n’ont pu détruire le froment catholique. Sur toute la face de la terre et jusqu’à la fin, des temps, il se reproduira toujours le même. Plante cosmopolite, ni la variété des climats, ni la différence de culture, ne le feront dégénérer : ce qui est écrit est écrit.

Cette inépuisable fécondité de l’Église n’est pas le signe le moins éclatant de sa céleste origine et de sa virginité perpétuelle. Si jamais l’Église avait contracté avec le mensonge une alliance adultère, depuis longtemps elle aurait cessé d’enfanter. Le Saint-Esprit seul est fécond. Toute société, comme toute âme qu’Il abandonne, devient stérile : stérile, parce qu’elle a cessé d’être vierge. Voyez le protestantisme avec son activité fébrile, avec ses cargaisons de bibles, imprimées dans toutes les langues, avec les millions dépensés à répandre ses pamphlets ou à soudoyer ses agents : quel peuple a-t-il enfanté à Jésus-Christ ? Mais pourquoi parler du protestantisme ? son essence étant une négation, il ne saurait rien produire ; s’il est fécond, ce n’est qu’en ruines. Ruines intellectuelles, ruines morales, ruines sociales : ces trois mots résument son histoire, et celle de toutes les hérésies passées et futures.

Tournons nos regards vers l’Église orientale, triste sœur de l’Église latine, et comme elle douée autrefois d’une glorieuse fécondité : depuis le schisme, qu’a-t-elle produit ? Rien. A-t-elle planté la croix dans quelque région lointaine ? a-t-elle civilisé une seule peuplade de l’Asie ou de l’Amérique ? A-t-elle favorisé le mouvement des sciences, ou accompli quelques-unes de ces œuvres qui laissent après elles un long sillon de gloire ? Non. Du moins, a-t-elle pu se défendre contre sa propre corruption ? Non encore.

Victime de la simonie, du scandale et de l’intrusion, qui la dévorent, comme les vers un cadavre, elle est tombée dans une ignorance prodigieuse et dans une mortelle atonie. Elle n’a eu ni un docteur célèbre, ni un concile digne de quelque attention. « Si on fait le parallèle du clergé grec avec le clergé latin, disait déjà Montesquieu ; si l’on compare la conduite des papes avec celle des patriarches de Constantinople, on verra des gens aussi sages que les autres étaient peu sensés.» La différence des deux Églises éclate dans l’expansion continuelle de forces et de vie de l’Église romaine et dans ses conquêtes sur tous les points du globe, tandis que l’Église grecque demeure immobile, resserrée dans les limites de la servitude et dépouillée du principe de fécondité, communiqué à la véritable épouse le jour de la Pentecôte.

Inséparable de Marie, le Saint-Esprit est inséparable de l’Église. Formée au cénacle, la mère du chrétien apparaît vivante le jour de la Pentecôte. Elle vit puisqu’elle possède le principe de son mouvement, le Saint-Esprit, qui se manifeste par des actes réservés à lui seul. (S. Th. i p., q. 18, art. I Corp.). « Au jour de la Pentecôte, dit saint Augustin, le Saint-Esprit descendit comme une rosée sanctifiante sur les apôtres, Ses temples vivants. Il n’est pas un visiteur passager, mais un consolateur perpétuel, un éternel habitant. Ce que le Verbe Incarné avait dit de Lui-même à Ses apôtres : Je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin du monde, Il le dit du Saint-Esprit : Le Paraclet que Mon Père vous donnera demeurera toujours avec vous. Il fut donc présent aux fidèles, non par la faveur de Sa visite et de Ses opérations, mais par la présence même de Sa majesté. Ces vases reçurent non pas l’odeur du baume, mais le baume lui-même, afin que son parfum remplît la terre entière et rendit les disciples des apôtres capables de la vie de Dieu même et participants de sa nature» (Serm. 185 de Temp).

Or, le Saint-Esprit demeure avec Marie pour la protéger, pour l’inspirer, pour la diriger : en d’autres termes, pour la conserver jusqu’à la fin, pleine de grâce, et type unique de beauté morale.

Il la protège : sans la protection spéciale du Saint-Esprit, comment Marie, pauvre et délicate, aurait-elle, ainsi que son jeune enfant, échappé à la fureur d’Hérode ? L’Église est encore au berceau, et la race immortelle d’Hérode a juré sa mort. Trois armes meurtrières sont entre les mains de ses ennemis : la persécution, l’hérésie, le scandale. Ces armes trouveront toujours des bras pour les manier ; mais toujours elles s’émousseront contre la force, la sagesse, la constance surhumaine, triple cuirasse dont le Saint-Esprit a revêtu l’Église.

Demeurez dans la solitude, lui avait dit, en la quittant, le Verbe divin, n’engagez aucun combat, n’affrontez aucun danger avant que vous soyez revêtue de la force d’en haut. C’est alors seulement que vous serez en état de Me servir de témoin à Jérusalem, à Samarie et jusqu’aux extrémités de la terre (Act., I, 8). Cette force invincible est donnée. Viennent les juges et les bourreaux de Jésus de Nazareth, viennent les Juifs et les gentils, viennent les empereurs romains avec leur puissance, vienne, comme un seul homme, toute la vieille société furieuse de haine et folle de débauches : ils trouveront à qui parler. Animée du Saint-Esprit, la jeune société se rira de leurs menaces, bravera leurs supplices, et, s’enveloppant de miracles, leur jettera au front cette parole sans réplique : Mieux vaut obéir à Dieu qu’aux hommes . Prêtez l’oreille, après dix-huit siècles vous entendrez retentir, sur tous les points du globe, cette parole éternellement victorieuse des portes de l’enfer.

Le Saint-Esprit inspire Marie et Il inspire l’Église. A cause de la sublimité de son chant prophétique, Marie est appelée la Reine des prophètes. Si dans les prophètes l’inspiration fut un ruisseau, dans Marie elle fut un fleuve, une vaste mer. Il en est de même dans l’Église. L’esprit de sagesse qui, dans la bouche des enfants ou des hommes du peuple, étonne les prétoires romains par l’à-propos et la sublime simplicité de ses réponses, s’exprime, dans les assemblées de l’Église, par l’organe des pontifes avec une lucidité qui déconcerte l’erreur et avec une autorité jusqu’alors inconnue.

Dès l’origine, de graves questions réunissent en concile les anciens pêcheurs de Galilée. Théologiens de premier ordre, et par conséquent philosophes éminents, ils discutent les points les plus difficiles avec une hauteur de raison, qui fait pâlir les séances si vantées du sénat et de l’aréopage. Les débats terminés, le concile envoie aux fidèles de l’Orient et de l’Occident sa décision, formulée comme jamais assemblée humaine n’osa formuler la sienne : Il a paru bon au Saint-Esprit et à nous : Visum est Spiritui sancto et nobis.

L’intelligence humaine placée sur la même ligne que l’intelligence divine ! L’homme partageant avec Dieu l’infaillibilité doctrinale et la puissance judiciaire ! Si le sublime n’est pas là, où le trouverez-vous ? Cette déification de l’homme par le Saint-Esprit n’a jamais cessé dans l’Église. En termes différents, mais avec la même assurance, tous les conciles généraux depuis dix-huit siècles répètent la glorieuse formule : « Le très saint universel et œcuménique concile de (Trente), légitimement assemblé par le Saint-Esprit, enseigne, statue, ordonne, défend». Les conciles ont deux fois raison : d’une part, l’Esprit de vérité est toujours avec eux (Joan., XIV, 16) ; d’autre part, l’histoire prouve que de toutes les sociétés l’Église est la seule qui n’ait rien à rétracter.

Le Saint-Esprit n’inspire pas seulement les paroles de Marie, il dirige encore ses pas. De Nazareth Il la conduit à Bethléem, de Bethléem en Égypte, d’Égypte en Judée, de Judée en Galilée, à Jérusalem, au Calvaire, au Cénacle. Même action sur l’Église. Toujours sensible dans la suite des âges, cette action est palpable aux premiers siècles. Le ministre de la puissante reine d’Éthiopie, venu adorer à Jérusalem, s’en retourne dans son pays : quelle noble conquête ! Le Saint-Esprit parle au diacre Philippe, qui s’approche du ministre, monte sur son char, l’instruit et le baptise. En un clin d’œil, le même diacre se trouve transporté par le même Esprit dans la ville d’Azot. Sa parole victorieuse retentit dans toutes les villes intermédiaires jusqu’à Césarée.

Faut-il appeler les gentils à la foi ? c’est le Saint-Esprit en personne qui choisit Pierre pour cette mission et lui indique de point en point la manière de la remplir. Le moment est venu de porter au loin le flambeau divin : qui désignera les ouvriers ? qui les prendra par la main et les conduira, sans les quitter un instant, comme le précepteur conduit son disciple, l’âme, le corps ? Ce ne sera ni le Père, ni le Fils, mais le Saint-Esprit. « Séparez-moi, dit-il, Paul et Barnabé pour l’œuvre à laquelle je les ai destinés» (Act., XIII, 2).

Un instant suivons les conquérants évangéliques, et nous verrons que tous leurs mouvements sont réglés par le Saint-Esprit Lui-même. « Ayant traversé, dit l’historien sacré, la Phrygie et la Galatie, ils furent empêchés par le Saint-Esprit d’annoncer la parole de Dieu en Asie (Act., XVI, 6)». Venus dans la Mysie, ils tentent d’entrer dans la Bithynie, mais le Saint-Esprit s’y oppose. La Macédoine leur est ouverte, et le Saint-Esprit les conduit dans la ville de Philippes, où saint Paul doit remporter un éclatant triomphe sur le démon, inspirateur d’une jeune pythonisse. Athènes, Corinthe, Éphèse, les verront tour à tour, semant les miracles et multipliant les conquêtes.

Néanmoins ces hommes puissants obéissent en toutes choses à l’Esprit de force et de sagesse. C’est lui qui avertit Paul de quitter Éphèse, de traverser rapidement la Macédoine et l’Achaïe et de se rendre à Jérusalem. Ni les embûches de ses ennemis, ni les larmes de ses chers disciples ne peuvent retarder sa marche. « Je suis, dit-il lui-même, enchaîné par le Saint-Esprit qui me conduit à Jérusalem. J’ignore ce qui doit m’arriver ; seulement, dans toutes les villes où je passe, Il me fait annoncer que des chaînes et des tribulations m’attendent à Jérusalem, mais je ne crains rien de tout cela ; et ne n’estime pas ma vie plus que moi, pourvu que je consomme ma course et le ministère de la parole que j’ai reçu du Seigneur Jésus» (Act., 22 et seqq.)

Nobles dispositions que l’imminence du péril ne fera pas changer. « Bientôt, continue saint Luc, nous arrivâmes à Césarée, où nous demeurâmes quelques jours. Alors il vint de la Judée un prophète nommé Agabus. Prenant la ceinture de Paul, il s’en lia les pieds et les mains et dit : Voici ce que dit le Saint-Esprit : L’homme à qui est cette ceinture sera ainsi lié à Jérusalem par les Juifs, qui le livreront aux gentils. A ces mots, nous suppliâmes Paul de ne pas monter à Jérusalem. Mais il nous dit : Pourquoi pleurez-vous et m’affligez-vous en pleurant ? Non seulement je suis prêt à être enchaîné, mais encore à mourir à Jérusalem pour le nom du Seigneur Jésus» (Act., XXI, 11 et seqq).

La suite de l’histoire montre que Paul ne se démentit pas un seul instant ; elle montre encore la raison cachée de toutes les marches du grand apôtre et de toutes les persécutions auxquelles il est en butte. S’il est obligé de fuir d’Éphèse, s’il lui est défendu de s’arrêter en Bithynie, s’il lui est ordonné de traverser l’Asie au pas de course et de venir se faire saisir à Jérusalem, c’est que le Saint-Esprit a décide de l’envoyer à Rome. Tombé aux mains des Juifs, il sera livré par eux aux Romains. Il déclinera le jugement du gouverneur Festus, en appellera à César, et cet appelle conduira dans la capitale de Satan, dont sa puissante parole doit ébranler les murailles.

Cette direction du Saint-Esprit qu’on trouve dans la vie des autres apôtres n’a jamais abandonné l’Église. Depuis la création, la sagesse infinie conduit le soleil comme par la main et lui indique chaque jour les lieux où il doit porter la lumière. Ainsi, depuis la régénération évangélique, le Saint-Esprit dirige l’Église, le soleil du monde moral, et lui marque avec précision les peuples et les âmes qu’elle doit visiter ou abandonner. A cette action directrice il faut attribuer le passage de la foi d’une nation à l’autre ; la conversion des peuples du Nord au moment du schisme oriental ; la découverte de l’Amérique, quarante ans après la renaissance du paganisme en Europe ; l’élan merveilleux de la propagation de la foi, dont nous sommes témoins, au moment où l’apostasie générale des sociétés modernes demande, pour réparer les pertes de l’Église, d’immenses compensations.

Terminons le parallélisme entre Marie et l’Église par un nouveau trait, et qui n’est pas le moins touchant. Semblable à Marie par sa féconde virginité, l’Église lui ressemble encore par l’amour maternel. Mère du Verbe Incarné, Marie nourrit son Fils de son lait virginal, ubere de cælo pleno. Elle l’environne des plus tendres soins, lui prodigue les plus affectueuses caresses, le sauve de tous les dangers, partage toutes ses douleurs et ne le quitte même pas à la mort.

Mère du chrétien, l’Église le nourrit du lait virginal de sa doctrine. Pas une erreur, pas l’ombre d’une erreur qu’elle laisse pénétrer dans cette intelligence, faite pour la vérité, rien que pour la vérité. Elle est jalouse, elle est incessante, la sollicitude avec laquelle cette mère veille sur l’alimentation de ses enfants. Pour éloigner de leurs lèvres toute nourriture corrompue, elle trouve le courage de la lionne qui défend ses petits. Sur les Hérodes empoisonneurs ou assassins, tombent ses menaces et ses anathèmes. Heureux les chrétiens s’ils avaient toujours compris le cœur de leur mère !

A mesure que son fils avance en âge et que les luttes de la vie deviennent plus dangereuses, les précautions de l’Église se multiplient. Si malgré ses efforts il vient à tomber, elle le relève, anime son courage, panse ses blessures, lui rend la santé et jusqu’au dernier moment redouble ses soins maternels, afin de le faire mourir réconcilié avec son frère aîné, son juge et son rémunérateur. Des volumes ne suffiraient pas à redire ce que, depuis le berceau jusqu’à la tombe et au delà, fait la mère des chrétiens pour le corps et pour l’âme de ses enfants : imitation permanente des sollicitudes de Marie pour son fils bien-aimé.

Non seulement Marie a aimé son Fils, mais elle a aimé tous ceux qu’Il aime. Or, Il aime tous les hommes. Son amour ne connaît ni inconstance, ni froideur, ni limites de temps, de lieux ou de personnes : Ego Dominus et non mutor. Tel est l’amour de Marie. Pour le témoigner, elle a fait ce que jamais mère n’a fait : elle a livré son propre fils. En montrant à tous les siècles Jésus cloué à la croix, Marie peut dire : C’est ainsi que j’ai aimé le monde, jusqu’à lui donner mon fils unique. Comme il a fallu mon consentement pour l’Incarnation du Verbe, il l’a fallu pour l’immolation de cette chère victime.

Mère du chrétien, l’Église est en droit de tenir le même langage. Sur tous les points du globe, devenu pour elle un immense Calvaire, elle montre les croix, les bûchers, les échafauds, les chaudières d’huile bouillante, les cangues, les instruments de supplice, les bêtes des amphithéâtres, tous les mille genres de tortures et de morts, inventés par Satan, et depuis dix-huit siècles demeurés en permanence dans les différentes parties de la terre ; puis ses enfants les plus chers, crucifiés, brûlés, pendus, broyés, écartelés, torturés, depuis le même temps et sur la même étendue. A ce spectacle, empruntant le langage de Marie, elle dit aux anges et aux hommes : C’est ainsi que j’ai aimé le monde. Pour le sauver, j’ai donné et je donne encore mes fils les plus aimés, l’os de mes os, le sang de mon sang.

Ajouté à tant d’autres, ce dernier trait de ressemblance nous montre dans les annales de l’humanité deux mères, et deux seulement, Marie et l’Église, qui sacrifient leurs fils pour le salut du monde. O Marie ! O Église ! miracles inouïs de charité ! que celui qui ne vous aime pas soit anathème.

 

 



CHAPITRE XVIII


QUATRIÈME CRÉATION DU SAINT-ESPRIT, LE CHRÉTIEN.

 

Cette quatrième création but des trois premières et pourquoi. - Le chrétien, frère du Verbe Incarné, fils de Dieu, participant de la nature divine. - Principe de cette filiation ou génération divine. - La grâce. - Profond mystère de la grâce. - Comment s’accomplit cette divine génération. - Ses principaux effets : la vie divine, la filiation ou adoption, le droit à l’héritage paternel. - Où s’accomplit cette génération. - Résumé.

 

Les trois premières créations du Saint-Esprit, dans le Nouveau Testament, se rapportent à la quatrième. Marie pour le Verbe Incarné ; le Verbe Incarné pour l’Église ; l’Église pour le chrétien ; le chrétien lui-même, pour diviniser la création tout entière et la ramener à son principe, en multipliant partout les frères du Verbe Incarné : ut sit Deus omnia in omnibus. Étudions ce nouveau chef-d’œuvre qui résume tous les autres.

Qu’est-ce, en effet, que le chrétien ? C’est le frère du Verbe Incarné (Joan., XX, 17 ; Hebr., XI, 11, 12, 17), c’est un autre Jésus-Christ. Or, le Verbe Incarné est Dieu, fils de Dieu et héritier de tous les biens de Son Père, sur la terre et dans le ciel, dans le temps et dans l’éternité. Au sens où nous allons l’expliquer, le chrétien est tout cela : Dieu, fils de Dieu, cohéritier de toutes choses avec le Verbe son frère aîné.

Il est Dieu : J’ai dit : vous êtes Dieux et fils du Dieu vivant (Ps. 81 - Osee, 1, 10) «Grâce au Saint-Esprit, ajoute saint Basile, les saints sont Dieux» (Homil. de Spir.sanct). Et saint Athanase : «De même qu’en S’incarnant Dieu S’est fait homme, de même par le Verbe Incarné l’homme est Dieu» (Serm. IV, Cont. Arian). Le Verbe est fils de Son Père par une génération éternelle : cette génération est le type de celle du chrétien. De toute éternité, Dieu le Père engendre un Fils consubstantiel et égal à Lui en toutes choses. Dans le temps, Il engendre des fils qui sont, par la grâce, ce que Son Fils unique est par nature. Ainsi, le chrétien est un être à part et le résultat d’un fiat spécial (Corn. a Lap., in Osee, I, 10)

Il n’est fils ni de dieux morts, ni de muettes idoles, ni du sang, ni de la chair, ni de la volonté de l’homme : Il est fils du Dieu vivant : Filii Dei viventis. Il est semblable au Verbe dont le Père dit éternellement : Vous êtes Mon fils, Moi-même Je Vous ai engendré (Hebr., I, 5).

Il est cohéritier de toutes choses. Le Verbe Incarné, dit saint Paul, est le légataire universel de Dieu (Hebr., I, 2). Tout est à lui au ciel et sur la terre. Il ajoute : Et nous sommes tous les cohéritiers du Verbe (Rom., VIII, 17). Ce n’est ni pour les mauvais anges, ni pour les méchants qu’ont été faits le ciel et la terre : c’est pour le chrétien. Le ciel ; il est son royaume, son pays, son séjour dans l’éternité. La terre ; elle est son lieu de passage. Quand le dernier chrétien aura reçu le baptême, et remis son âme entre les mains de son divin Père, le monde finira ; et il finira parce qu’il aura perdu sa raison d’être : Omnia propter electos : consummatum est.

Ineffable grandeur ! plus ineffable bonté ! Faire sortir du néant le ciel avec les astres et avec les anges, la terre avec ses riches ses et avec ses habitants : c’est une création magnifique, justement attribuée au Père. Il en est une autre plus magnifique et dont la gloire revient au Saint-Esprit : c’est la création du chrétien.

«Une œuvre peut être appelée grande, dit saint Thomas, à cause de la grandeur même de l’ouvrage. Sous ce rapport la justification de l’homme, qui a pour but la participation éternelle à la nature divine, est plus grande que la création du ciel et de la terre, qui se termine à la jouissance d’une nature périssable. Aussi, saint Augustin, après avoir dit que faire un juste d’un pécheur est une plus grande chose que de tirer l’univers du néant, ajoute : Car le ciel et la terre passeront, mais la justification et le salut des justes ne passeront pas» (1, 2æ, q. 113, corp)

Que l’homme tiré du néant du péché soit élevé jusqu’à la participation de la nature divine ; que le fils de la poussière devienne l’enfant de Dieu ; que Dieu appelle l’homme Son fils ; que l’homme appelle Dieu son père ; et que cette appellation réciproque soit l’expression de la réalité : «Voilà, continue saint Léon, la création la plus merveilleuse, le don qui surpasse tous les dons. Chrétien, reconnais donc ta dignité : participant de la nature divine, garde-toi de te dégrader par une conduite indigne de ta grandeur» (Serm. VI, de Nativit. - Id., ibid., Serm. I).

Quel est le principe de cette génération, cause de notre incomparable noblesse ? comment s’accomplit-elle ? quels sont en particulier les effets qui en résultent ? où s’accomplit-elle ? Esprit de lumière, daignez nous éclairer au moment où, dans l’intérêt de Votre gloire, nous essayons de révéler à Vos enfants le ravissant, mais profond mystère de leur origine.

Quel est le principe de la génération du chrétien ? C’est la grâce. Mais qu’est-ce que la grâce et comment dire son excellence et sa nature intime ? « La grâce, dit saint Pierre, est tout ce qu’il y a de plus excellent dans les trésors de Dieu. C’est un don qui rend l’homme participant de la nature divine ». (Il Petr., I, 4). L’ange de la théologie parle comme le Prince des apôtres. Suivant saint Thomas : « La grâce est une participation de la nature même de Dieu. C’est la transformation de l’homme en Dieu, car c’est le commencement de la gloire en nous» (1a 2ae, q. 110, art. III, corp. - 2a 2ae, q. 24, art. 3, ad 2). Les catéchismes espagnols ajoutent : « La grâce est un principe divin qui nous fait enfants de Dieu et héritiers de Sa gloire» (La gracia es un sir divino que nos hace hijos de dios y herederos de su gloria).

 

Mais quel est, dans sa nature intime, ce don déificateur ? La grâce n’est pas seulement, comme on la définit trop souvent, un secours donné de Dieu en vue de notre salut. Le secours est l’effet de la grâce, et non la grâce dans son essence. La grâce n’est pas non plus un don extérieur à l’âme, elle est dans l’essence même de l’âme. C’est un principe divin, un élément nouveau, surajouté à notre nature, une qualité suréminente qui réside dans l’essence même de l’âme, qui agit sur l’âme et sur toutes ses puissances ; comme l’âme elle-même agit sur le corps et sur tous ses organes. «Sans doute, continue saint Thomas, la grâce n’est pas la substance même de l’âme ou sa forme substantielle ; mais elle est sa forme accidentelle (1). En effet, par la grâce, ce qui est substantiellement en Dieu devient accidentellement dans l’âme, rendue participante des perfections divines ». (1, 2ae, q. 110, art. 2, ad 2. - Voir aussi le texte de saint Basile dans Corn. a Lap., in II Petr. I, 4).

 

(1) On sait que le mot forme, dans l’ancienne théologie, veut dire principe ou cause qui détermine et perfectionne une chose : comme l’âme dans le corps. « Pars entis quæ est indifferens ad hoc vel illud constituendum dicitur materia, ut corpus in homine ; quo vero determinat et perficit materiam, dicitur forma, ut anima.

La grâce sanctifiante, c’est un principe divin qui nous fait enfants de Dieu et héritiers de Sa gloire. La grâce sanctifiante est un don créé, c’est-à-dire que, quelle que soit la perfection de ce don, ce don n’est pas la substance même de Dieu. En effet, ce don est inhérent à l’âme, c’est-à-dire qu’il vient modifier l’âme, mais non la détruire ou la changer à ce point qu’elle cesse d’être âme. Il est inhérent et sous forme d’habitude, c’est-à-dire d’inclination, de propension à faire le bien. Or, si ce don était la substance même de Dieu, il n’y aurait pas seulement inclination à faire le bien, il y aurait action continuelle du bien, parce que Dieu est souverainement et éternellement auteur du bien. La grâce sanctifiante, comme dit saint Pierre, est une participation à la nature divine ! Ici-bas, nulle créature ne peut comprendre le sens ni la nature de cette parole ; nous la comprendrons au ciel et cette intelligence fera notre bonheur dans la patrie.

La cause productive de la grâce, c’est le Saint-Esprit, auteur de tout don naturel et surnaturel. La cause méritoire, c’est le Verbe Incarné. Sa cause instrumentale, ce sont les sacrements ; la cause formelle ou la nature de la grâce placée dans l’âme, c’est la vie divine communiquée à cette âme. La cause finale ou la raison pour laquelle Dieu la communique à l’âme : c’est la gloire de Dieu ; la gloire du Verbe Incarné ; la déification de l’homme qui lui donne droit à la gloire de Dieu et à tous Ses biens de la grâce et de la gloire.

 

Or, qu’est-ce qui est substantiellement en Dieu, sinon Dieu Lui-même : le Père, le Fils, le Saint-Esprit, l’adorable Trinité. Par la grâce, c’est donc Dieu, le Père, le Fils, le Saint-Esprit, l’adorable Trinité, qui est accidentellement dans le chrétien.

Dieu est substantiellement vie, sainteté, force, lumière, perfection, béatitude éternelle.

Le chrétien est donc accidentellement vie divine, sainteté divine, force divine, lumière divine, perfection divine, béatitude divine.

Tout cela, il l’est accidentellement, c’est-à-dire qu’il peut cesser de l’être, tandis que Dieu ne le peut pas.

L’âme du chrétien est donc la demeure, le temple, le trône de Dieu. Au chrétien, Dieu est donc infiniment plus uni qu’Il ne l’est aux autres créatures, par Son essence, par Sa présence, par Sa puissance. C’est à tel point que si, par impossible, Dieu n’était pas dans l’âme, ainsi qu’Il est avec tous les êtres créés, par essence, par présence et par puissance, Il y serait réellement par la grâce. Comme le corps du Verbe Incarné devient présent sous l’espèce du pain, par les paroles de la consécration ; ou comme Sa divinité devint présente à l’humanité au moment de l’Incarnation, en sorte que, si jusque là elle en avait été absente, elle eût alors commencé de lui être présente et d’exister personnellement en elle : ainsi il en est de l’union de Dieu avec l’homme par la grâce. Cette union est tellement intime, qu’elle est la plus parfaite à laquelle puisse prétendre une pure créature. (Corn. a Lap., in Act. apost., II, 4).

Comment s’accomplit en nous cette union déifique, à laquelle nous devons d’être non seulement appelés, mais d’être réellement les enfants de Dieu ? La réponse à cette question nous fait sonder un des abîmes de l’amour infini. En nous communiquant la grâce, l’Esprit sanctificateur aurait pu nous rendre seulement justes et saints, sans nous faire ses enfants. Une pareille faveur eût mérité une reconnaissance éternelle. Il aurait pu nous honorer de cette adoption, en se contentant de nous donner la grâce et les dons créés ; car la grâce, nous l’avons vu, est la participation à la nature divine. Cette seconde faveur eût été plus grande que la première : le Saint-Esprit ne s’en est pas contenté.

Avec Ses dons Il a voulu se donner Lui-même ; et, par Lui-même, en personne, nous déifier et nous adopter. Dans cette vue, Il s’est volontairement uni à Ses dons. De manière que, lorsqu’il les répand dans l’âme, Lui-même S’y répand par eux et avec eux, personnellement, substantiellement, afin de contracter avec nous une union, surpassée seulement par l’union hypostatique de Dieu et de l’homme dans le Verbe Incarné. Tel est donc l’amour immense du Saint-Esprit, et la suprême élévation du chrétien. Au moment de notre génération divine, ce n’est pas seulement la grâce et les autres dons du Saint-Esprit qui sont répandus en nous, c’est le Saint-Esprit Lui-même, don incréé et auteur de tous les dons. Mêlé et comme identifié avec Ses dons, ce divin Esprit en personne habite en nous, nous vivifie, nous adopte et nous divinise. (Rom., v, 5 - Corn. a Lap., in Osee 1, 10).

Veut-on quelque chose de plus grand encore ? En descendant personnellement dans le chrétien, le Saint-Esprit est accompagné du Père et du Fils, dont Il ne peut être séparé. Ainsi, toute l’auguste Trinité, personnellement et substantiellement habite en lui, aussi longtemps qu’il persévère dans la justice. Si quelqu’un garde Ma parole, disait le Verbe Incarné, nous viendrons à Lui et nous établirons notre demeure chez Lui. (Joan., XIV, 13). Ainsi, par la grâce, Dieu demeure personnellement en nous, et nous demeurons personnellement en Dieu (ibid.).

Gardons-nous de comparer cette habitation de Dieu en nous, à l’habitation d’un roi dans un palais, ou même à la présence de Dieu dans toute autre pure créature : ce serait une erreur. L’habitation de Dieu dans l’âme juste est une union active, qui tend à la transformation de l’homme en Dieu. Telle fut l’immense gloire demandée et obtenue par le Verbe, notre frère aîné, dans la prière qu’Il fit au Père avant de mourir. « Qu’ils soient tous un : comme Vous, Mon Père, êtes en Moi et Moi en Vous, qu’eux aussi soient un en Nous» (Jean., XVII, 21).

Quels sont les principaux effets de cette union, ou plutôt de notre génération divine ? Le premier, c’est la vie. « Je suis venu, disait le Rédempteur, afin qu’ils aient la vie, et qu’ils l’aient plus abondamment» (Ibid., x, 10). Au Saint-Esprit, successeur et continuateur du Verbe, appartient le droit de tenir le même langage. Mais quelle vie nous donne-t-Il ? Il y a quatre sortes de vies : la vie végétative, qui est celle des plantes ; la vie sensitive, qui est celle des animaux ; la vie raisonnable, qui est celle des hommes ; la vie divine, qui est celle de Dieu même et des anges. Quand le Saint-Esprit descendit sur la terre, la vie végétative, la vie sensitive, la vie de la simple raison, coulaient à pleins bords. Ce n’est donc pas pour les rendre plus abondantes, que l’Esprit d’amour et de vérité quittait les hauteurs des cieux. Mais la vie divine était presque éteinte. Qui en vivait ? qui même la connaissait ? Les sages, les savants, les vertueux s’étaient dégradés, au point de ne vivre plus que de la vie des bêtes (Ps. 48).

C’est donc la vie de Dieu, que le Saint-Esprit nous communique par la grâce. Cette vie dominant, absorbant toute autre vie, expulse de l’âme le péché, principe de mort, et surnaturalise ce qui est purement naturel. « La grâce, dit saint Thomas, guérit l’âme, lui fait vouloir le bien et pratiquer le bien qu’elle veut ; la fait persévérer dans le bien et parvenir à la gloire. Elle ennoblit toutes ses puissances et les rend capables d’actes sublimes, en rapport avec le principe divin qui les met en jeu» (1a 2ae, q. 110, art. 4 ad 1).

A cette vie divine les nations chrétiennes ont dû, elles doivent encore, toute la supériorité intellectuelle et morale qui les distingue. Qu’elles aient le malheur de la perdre, et il ne leur restera, comme au monde païen, que la pauvre vie de la raison, bientôt dominée par la vie de la plante et de la bête. Si l’Europe ne se hâte de rentrer en état de grâce, cette nouvelle chute de l’humanité est infaillible : entre l’homme ancien et l’homme moderne, la seule différence est celle que le christianisme y a mise.

Le second effet de la génération déifique, c’est l’adoption divine. Notre adoption divine ne ressemble en rien à l’adoption qui a lieu parmi les hommes. Dans celle-ci, les enfants ne reçoivent rien de la nature physique de leur père adoptif. Ils lui doivent seulement un nom qui leur donne droit à l’héritage. Autre est l’adoption divine. « Voyez, dit saint Jean, la charité que le Père nous a faite, elle est telle que nous ne sommes pas seulement appelés, mais que nous sommes les enfants de Dieu» (1 Joan., III, 1). En effet, avec la grâce, le chrétien reçoit de Dieu la nature divine elle-même, à laquelle il participe non seulement par accident, mais comme substantiellement. Nous sommes donc fils de Dieu et comme des dieux, puisque Dieu nous communique réellement sa nature (1) .

 

(1) Corn. a Lap., in Osee I, 10. Dans un autre endroit, le savant commentateur explique les deux mots accidentellement et substantiellement. Accidentellement, le chrétien est participant de la nature divine, par la grâce sanctifiante qui est un don accidentel répandu dans l’âme, en vertu duquel il participe de la manière la plus élevée et la plus parfaite de la nature divine. Substantiellement, parce qu’il participe réellement à la nature divine qui lui est communiquée ; car la grâce de l’adoption ne peut pas plus être séparée du Saint-Esprit, que l’adoption du Saint-Esprit ne peut être séparée de la grâce. C’est ainsi que le rayon ne peut pas plus être séparé du soleil, que le soleil du rayon. Nec enim grata adoptons a Spiritu sancto, nec Spiritus sancti adoptio a gratia divelli potest : sicut radius a sole, et sol a radio divelli nequit. ln II Pelr., 1, 4.

 

Si nous sommes vraiment fils de Dieu, Dieu aussi est vraiment notre Père. En effet, celui-là est vraiment père qui communique sa nature à son fils : c’est donc à juste titre que Dieu est appelé non seulement le Père de Notre-Seigneur Jésus-Christ, mais notre Père, puisqu’il nous communique Sa nature par la grâce, comme Il la communique par l’union hypostatique à Notre-Seigneur, dont Il nous fait véritablement frères (Corn. a Lap., in Osee, I, 10). C’est l’enseignement formel du Saint-Esprit Lui-même. « Ceux que Dieu a connus dans Sa prescience, dit saint Paul, Il les a aussi prédestinés pour être conformes à l’image de Son Fils, afin qu’Il fût lui-même le premier né entre une multitude de frères» (Rom., VIII, 29). Et saint Jean : « Il leur a donné le pouvoir de devenir fils de Dieu, à ceux qui croient en Son Nom et ne sont nés ni du sang, ni de la volonté de l’homme, ni de la volonté de la chair, mais qui sont nés de Dieu» (I, 12).    Que dire d’une pareille gloire ? Fils de Dieu, prêtons l’oreille aux paroles du même apôtre, ravi d’admiration en présence de tant de grandeur : « Bien-aimés, nous sommes maintenant les enfants de Dieu, mais ce que nous serons un jour ne paraît pas encore. Nous savons que, quand Il se montrera dans Sa gloire, nous Lui serons semblables» (I Joan., III, 2). « O Chrétien, être sublime, si tu sais te comprendre ! Être fils de Dieu, héritier de Dieu, c’est infiniment plus que d’être roi, empereur, pape, monarque de tout l’univers ; plus que d’être ange, archange, chérubin, séraphin. Être fils de Dieu, être Dieu sur terre, terrenus Deus ; s’assimiler par la nourriture toutes les créatures inférieures ; se nourrir de la chair et du sang de Dieu Lui-même et participer réellement de Sa nature : voilà le panthéisme catholique. La raison en est éblouie. Faut-il s’étonner de l’immense succès de Satan, lorsqu’il le contrefait et qu’il présente à l’homme la contrefaçon à la place de l’original ?

Qu’elle est donc digne d’envie la filiation divine ! Homme, comme tu dois l’aimer ! avec quelle sollicitude tu dois la conserver ; et si, par malheur, tu viens à la perdre, avec quelle promptitude tu dois la recouvrer ! Comme un fils avec son père, ainsi tu dois agir avec Dieu. Vis de confiance, d’amour et de respect filial. A l’exemple de tes aïeux, Noé, Énoch, Abraham, sois parfait dans toutes tes voies. Que les anges plutôt que les hommes forment ta société. Rien n’attire, rien n’éblouit les regards de celui qui sait être fils de Dieu. Il se dégraderait si, après Dieu, il pouvait admirer quelque chose (S. Cypr., De Spectacul)

Le troisième effet de la génération ou filiation divine, c’est le droit à l’héritage paternel. Cet héritage, auquel nul autre ne peut être comparé, se compose de la grâce et de la gloire : trésors infinis qui comprennent tous les biens de notre père sur la terre et dans le ciel. Pour en nommer seulement quelques-uns : au moment de son adoption, le chrétien reçoit, avec la rémission de ses péchés et la parfaite purification de son âme, les trois vertus théologales : la foi, l’espérance, la charité ; les quatre vertus morales surnaturelles : la prudence, la justice, la force, la tempérance ; les sept dons du Saint-Esprit, qui descendirent primitivement sur le Verbe, son frère aîné. Mieux encore : en lui descendent, à lui viennent se donner le Saint-Esprit auteur de tous les dons, le Fils et le Père, toute l’auguste Trinité substantiellement et personnellement (S. Th., 1a 2ae, q. 63, art. 3 corp. ; Conc. Trid., secs. VI, c. VII. - Corn. a Lap., in Osee, I, 10.) Tous ces dons répandus jusque dans les profondeurs de l’âme font du chrétien un être nouveau, né à une vie nouvelle, et capable d’œuvres déifiques. En travaillant jusqu’à la mort, l’homme non adopté peut gagner de l’or et de l’argent, qui périssent avec lui ; mais le chrétien peut gagner chaque jour, à chaque heure, une augmentation de grâce, dont le moindre degré vaut mieux que l’univers entier ( . La raison en est que ses œuvres sont les œuvres d’un fils, en quelque sorte, substantiel de Dieu, procédant de Dieu même et du Saint-Esprit, qui en est le moteur et le coopérateur (1a 2ae, q. 113, art. 9, ad 2).

Ce n’est là toutefois qu’une partie de nos trésors et le commencement de notre noblesse. Toutes les œuvres du chrétien sont des semences de gloire. Comme l’arbre et le fruit naissent de la graine, ainsi la gloire et le bonheur éternel naissent de la grâce. Pour calculer toute la dignité du chrétien, il faut donc ajouter que son adoption, commencée sur la terre, se consommera dans le ciel. Là, en possession d’un royaume dont rien ici-bas ne saurait donner l’idée, au sein de la vision béatifique, il sera transformé en Dieu d’une manière si parfaite, uni d’une union si intime, qu’elle ira, sans confondre les substances, jusqu’à la consommation dans l’unité (Joan., XVIII, 23).

A la vue de tant de grandeur, la parole expire sur les lèvres. Il ne reste de force que pour dire au chrétien : Noblesse oblige ; et aux prêtres : Faites connaître à ce fils de Dieu sa dignité, et les obligations qui en découlent . Aujourd’hui surtout que l’homme tend à se mépriser, jusqu’à s’assimiler à la bête, criez-lui : En haut les cœurs. Race divine, la terre est indigne de toi ; que les grossiers instincts de la nature, que les pâles lueurs de la raison soient les guides des autres hommes ; pour toi, la règle de tes pensées, de tes affections et de tes œuvres est la parole de ton divin frère, le Verbe Incarné : Soyez parfaits comme votre Père céleste Lui-même est parfait.

Les mystérieuses opérations qui viennent d’être décrites étant la base de la formation du chrétien, nous croyons utile de les résumer en quelques mots. Bien comprises, elles rendront facile l’étude détaillée de la quatrième et magnifique création du Saint-Esprit.

L’homme est fils de l’homme par la génération humaine. Il est fils de Dieu par une génération divine. Cette génération, qui le rend participant de la nature même de Dieu, se fait par la grâce. La grâce est un don, un élément divin qui fait l’homme enfant de Dieu et héritier de sa gloire. Le mystère s’accomplit ainsi : le Saint-Esprit descend personnellement dans l’homme, et se l’unit de l’union la plus intime après l’union hypostatique. En vertu de cette union, la charité, dont le Saint-Esprit est la source, se répand aussitôt dans l’essence de l’âme. Elle y porte toutes les vertus, tous les principes constitutifs de la vie surnaturelle ou divine, puisqu’elle-même est cette vie. Sans perdre sa nature, l’âme au contact de l’élément divin se divinise ; c’est ainsi que, tout en restant fer, le fer plongé dans le feu en prend toutes les qualités.

Par la grâce sanctifiante ou habituelle, devenu enfant de Dieu, l’homme est capable de tout bien surnaturel. Néanmoins, pour l’accomplir, il a besoin d’une impulsion, qui doit se renouveler aussi souvent que l’obligation d’agir. Ainsi, la sève, qui est dans l’arbre et qui est sa vie, doit être mise en mouvement par les rayons du soleil, pour circuler dans les rameaux et former les fleurs et les fruits. Dans l’homme, cette impulsion est la grâce actuelle. Comme son nom l’indique, la grâce actuelle est un mouvement, une impulsion, une inspiration transitoire du Saint-Esprit, qui, au moment voulu, met en action la grâce habituelle, et communique à l’âme, suivant le besoin, la lumière, la force, le remords, le désir, nécessaires pour accomplir le bien qui se présente (Montaqn., De gratia, quæst, proæm., p. 53, édit. in-4. - Conc. arausic., XI, c. IX. - S. Aug., Lib. de Grat. Christi, c. XII).

 

 



CHAPITRE XIX

NAISSANCE DU CHRÉTIEN, LE BAPTÊME.

 

L’eau est la matière du baptême. - Ce que c’est que l’eau : mère du monde, sang de la nature. - Parole s des Pères et de saint Pierre. - Tradition paterne. - L’eau est une mère bonne et féconde. - Rôle de l’eau dans l’ordre moral. - Honneurs rendus à l’eau. - L’eau corrompue par le démon. - Pourquoi l’eau est l’élément du baptême. Passages de saint Chrysostome et de Tertullien. - Contrefaçon satanique. - Preuves de l’efficacité surnaturelle de l’eau du baptême.

 

Nous connaissons la réalité et l’excellence de notre génération divine, mais où s’accomplit-elle ? Dans la vie du chrétien, il y a une heure solennelle entre toutes, heure unique, heure de gloire et de bénédictions éternelles : c’est l’heure du baptême. Alors s’opère un miracle plus grand que la création du ciel et de la terre : le fils de l’homme devient le fils de Dieu. Faut-il s’étonner si, chaque fois que ce prodige se renouvelle, les trompettes de l’Église militante, les cloches, éclatent en sons joyeux pour l’annoncer au ciel et à la terre ? Faut-il s’étonner si le plus grand roi du plus beau royaume signait non pas le nom de sa famille, mais celui du lieu où il avait reçu le baptême, et s’appelait Louis de Poissy ? Faut-il s’étonner si chaque année nos pères célébraient par une fête solennelle, appelée Pâque annotine, l’anniversaire de leur divine naissance ? Non ; rien de tout cela ne doit étonner. Ce qui étonne et afflige, c’est de voir le plus grand jour de la vie devenu, pour la plupart des chrétiens d’aujourd’hui, un jour comme un autre. Que, dans les eaux du baptême, l’homme devienne enfant de Dieu, c’est une vérité de foi. «Quiconque, dit le Verbe Incarné, ne renaît pas de l’eau et du Saint-Esprit, ne peut entrer dans le royaume de Dieu» (Jean., III, 3). Et le saint Concile de Trente, interprète infaillible du Maître : «La cause instrumentale de la sanctification, c’est le sacrement de baptême» (Sess. VI, c. VII et c. IV). Ici reparaît avec un éclat nouveau l’action créatrice du Saint-Esprit, et la profonde harmonie que Dieu a mise entre le monde de la nature et le monde de la grâce. Puisque le sujet nous y conduit, parlons de ces mystères aujourd’hui si peu admirés et pourtant si dignes de l’être.

L’eau est la matière du baptême. Pourquoi l’eau et non pas un autre élément ? L’incertitude cessera avec la réponse à cette question : Qu’est-ce que l’eau ? Parmi tant de loisirs perdus, nous est-il jamais arrivé d’en consacrer un seul, si court qu’il soit, à chercher quel est cet élément le plus ami de l’homme, cette belle et bienfaisante créature dont nous faisons un si fréquent usage ? Une fois du moins essayons cette étude. En nous révélant la cause pour laquelle Dieu emploie l’eau dans la plus magnifique de ses œuvres, elle nous inspirera de nobles pensées et de nobles sentiments.

L’eau est la mère du monde et le sang de la nature. A la définir ainsi nous sommes autorisé, comme nous le verrons bientôt, par le plus savant des géologues, saint Pierre, le prince des apôtres. Ayant appris la géologie à l’école même du Créateur, nul mieux que lui ne connaît l’origine des choses. L’eau est la mère du monde, si de son sein et de sa substance sont sortis la terre et les cieux. Or, voici ce que nous lisons en tête de la Genèse : « Dans le principe, Dieu créa le ciel et la terre ; et la terre était sans consistance et sans forme, et les ténèbres étaient sur la face de l’abîme». La matière primitive, lancée dans l’espace par le Verbe créateur, formait une masse informe à l’état liquide. La terre, qui en était une partie intégrante, subissait la condition commune. Eau non condensée, elle était, comme dit l’Écriture, sans consistance et sans forme déterminée.

« Cette matière informe, dit saint Augustin, que Dieu tira du néant, fut d’abord appelée ciel et terre. Et il est dit : Au commencement Dieu fit le ciel et la terre. Non que cela fût déjà, mais parce qu’il pouvait être : car il est écrit que le ciel fut fait. C’est ainsi que, lorsque nous considérons la graine d’un arbre, nous disons que là sont les racines, le tronc, les branches, les feuilles et les fruits, non que déjà ces choses soient ; mais parce qu’elles doivent être. Dans le même sens il a été dit : Au commencement Dieu fit le ciel et la terre, bien que la matière du ciel et de la terre fût encore à l’état de chaos. Mais, parce que de ce chaos devaient avec certitude sortir le ciel et la terre, déjà la matière elle-même était appelée le ciel et la terre» (De Gen. contr. Manich., lib. I, c. VII, opp. t. I, p. 1052, edit. noviss).

Écoutons maintenant le Prince des apôtres. De son temps, il y avait comme aujourd’hui des Renan, des Proudhon, des Quinet, des Strauss, petits écoliers du petit Épicure, qui niaient la création du monde, son libre gouvernement par la Providence, et sa destruction finale. Saint Pierre répond : « Ces moqueurs ignorent, le voulant bien, que le ciel et la terre n’ont pas toujours existé ; mais qu’au commencement ils furent tirés de l’eau, qu’ils subsistent par l’eau et qu’ils doivent leur consistance an Verbe divin» (1). Ainsi le ciel et la terre, avec tout ce qu’ils renferment de créatures matérielles, ont été formés de l’eau, à laquelle le Verbe créateur a donné, en la condensant, une forme arrêtée et maintenue dans un état permanent.

 

(1) Latet enim eos hoc volentes quod, coeli erant prius et terra de aqua et per aquam, consistens Verbo Dei. Il Petr., III, 5. Bien qu’au singulier, le mot consistens, affermi, se rapporte également au ciel et à la terre, les Hébreux ayant coutume de faire accorder l’adjectif avec le dernier substantif.

 

Chez les Pères et les commentateurs l’interprétation des paroles de l’apôtre est invariable. En première ligne nous trouvons le pape saint Clément, disciple de saint Pierre, qui assure la tenir de la bouche de son auguste maître. «Je vais vous apprendre, me disait Pierre, comment et par qui le monde a été fait, Au commencement Dieu fit le ciel et la terre, comme un seul édifice. L’eau qui occupait le monde, Dieu la condensa comme une glace, la rendit solide comme le cristal : elle forma le firmament qui enveloppe tout l’espace compris entre le ciel et la terre» (Recognit., lib I, c. XXVI et XXVII). On le voit, il n’est question que de l’eau comme matière élémentaire. Dieu l’a séparée en deux parts : l’une réduite à l’état concret forme la terre ; l’autre tenue en suspension dans le vide s’appelle le firmament, et forme autour de la terre comme une couronne de cristal, émaillée de diamants. Voir Fabricius, Théologie de l’eau, liv. II, c. I). Ecuménius parle comme saint Clément. « Le ciel et la terre, dit-il, ont été faits de l’eau. Le ciel n’est que l’eau vaporisée ou à l’état aériforme, et la terre, l’eau solidifiée ou à l’état concret (In Il Petr., III, 5). Saint Augustin n’est pas moins explicite. « Au commencement, les cieux et la terre furent faits de l’eau et par l’eau. Il n’y a donc rien d’absurde à dire que la matière primitive, c’est l’eau ; car tout ce qui naît sur la terre, les animaux, les herbes et les êtres semblables, doivent à l’eau leur formation et leur nourriture» (De civit. Dei, lib. XX, c. XVIII. - De Gen. contr. Manich., lib. I, c. VII, p. 1053).

Tel est le sentiment des autres docteurs (Voir Corn. a Lap., in Eccles., XXIX, 28), auquel le troisième verset de la Genèse vient donner, il nous semble, une éclatante confirmation. Et l’Esprit de Dieu se portait sur les eaux. Pourquoi l’Écriture ne dit-elle pas : Sur le ciel et sur la terre, qu’elle vient de nommer, et de nommer seuls ? N’est-ce pas évidemment parce qu’ils existaient à l’état d’eau, et que l’eau était l’élément générateur de l’un et de l’autre ?

Le souvenir de la primitive origine des êtres matériels ne s’était pas entièrement perdu chez les païens. De l’Orient, berceau de la tradition, il avait passé en Occident. La première école philosophique de la Grèce, celle de Thalès, posait en principe que l’eau avait donné naissance à tout ce que nous voyons (Auson., De Lud. Sapient). Le plus savant des naturalistes romains, Pline écrit : « L’eau est la reine de tout, elle conserve la terre, elle tue le feu, elle monte en haut et possède l’empire du ciel. En tombant, elle donne naissance à ce que produit la terre. Prodige de la nature l Si on considère comment naissent les moissons, comment vivent les arbres et les plantes, comment l’eau monte dans le ciel et comment elle en descend pour donner la vie aux herbes, on confessera avec vérité que la terre doit tout à l’eau» (Hist. uni., lib. XXXI, c. I, édit. in-8, Paris, 1827).

Festus et d’autres grammairiens païens donnent au mot aqua, eau, une étymologie qui signifie mère de tout (Corn. a Lap., in Joan., IV, 9).

A l’enseignement de la tradition universelle, la chimie, quand elle sera plus avancée, viendra, nous n’en doutons pas, ajouter l’autorité de ses expériences. Au lieu de cinquante corps simples, elle reconnaîtra qu’un seul élément a suffi au Créateur pour former tout ce que nous voyons. Or, cet élément primitif, c’est l’eau. Telle est déjà l’opinion d’une partie du monde savant ( .

Comme l’enfant sort du sein et de la substance de sa mère, la création matérielle est donc sortie de l’eau. Ainsi les cieux et la terre et tout ce que produit la terre sont fils ou petits-fils de l’eau : Ex aqua et per aquam. Quelle féconde, quelle admirable mère ! quelle belle et nombreuse famille ! Promenons nos regards sur l’immense variété d’arbres, de végétaux, de plantes, d’herbes, de fleurs et de fruits, dans lesquels on ne sait qu’admirer le plus, ou l’utilité de leur bois et de leur feuillage, la richesse de leurs couleurs, la gracieuseté de leurs formes, l’odeur exquise de leurs parfums, ou leurs propriétés médicinales. Ce n’est pas toutefois la plus belle partie des enfants de l’eau. D’elle encore sont nés les animaux qui remplissent la terre, les poissons qui peuplent la mer, dont la grosseur ou la petitesse, la forme et la structure, les industries et les moyens d’attaque et de défense nous étonnent également.

Quelque chose de plus gracieux et encore de plus brillant. Les oiseaux sont frères des poissons. Par la gentillesse de leurs formes, la vivacité de leurs allures, l’éclat, la magnificence et la variété de leur plumage, la sûreté de leur instinct et l’harmonie de leurs chants, ces charmantes créatures offrent un spectacle qu’on ne se lasse pas d’admirer. Encore mieux : c’est de la terre que le chef-d’œuvre de la création matérielle, notre corps, est sorti, comme la terre elle-même est sortie de l’eau. Si donc la terre est notre mère, l’eau est notre grand’mère. Tout homme est né d’elle : Initium vita hominis aqua (Hydrogiologia, scet. I, c. III, auct. Marco Ant. Marsilio, Columna archiep. Salernit).

Le Créateur, qui a fait naître la terre de l’eau, a voulu que cette fille, quel que fût son âge, reposât comme un petit enfant sur le sein de sa mère. Il a fondé la terre sur l’eau : super maria fundavit eam, dit le prophète (Ps. 23). C’est l’eau qui lui sert de point d’appui, de nourrice et de berceau. En effet, la conservation des êtres n’est que leur création continuée ; cela signifie qu’ils vivent des mêmes éléments dont ils sont formés. Si donc l’eau est l’élément générateur des êtres matériels, elle doit jouer un rôle souverain dans leur conservation. Or, c’est un fait que l’eau entre dans tous les aliments ; qu’elle est le remède direct à une foule de maladies et qu’elle sert de véhicule à la plupart des médicaments.

Comme dans les œuvres de Dieu tout est fait pour l’instruction de l’homme, saint Ambroise traduit la leçon qui nous est donnée par l’étroite et indissoluble union de la terre et de l’eau. « Voyez, dit-il, quelle bonne mère est l’eau, elle nourrit ce qu’elle enfante et ne s’en sépare jamais. Et toi, ô homme, tu as enseigné l’abandon des enfants par leurs parents, les séparations, les haines, les offenses, apprends de l’eau quels liens intimes doivent unir les parents et les enfants» (Hexæm., lib. V, c. IV).

Apprenons encore combien grands doivent être notre humilité et notre détachement des créatures. Qu’est-ce que notre corps ? De l’eau figée. Que sont les animaux, les plantes, la terre, toutes les créatures matérielles ? De l’eau figée. Et pour un peu d’eau figée nous aurions de l’orgueil, et nous perdrions notre âme faite à l’image de Dieu !

L’eau n’est pas seulement la mère du monde, elle est encore le sang de la nature. Le sang est nécessaire à la vie du corps ; l’eau n’est pas moins nécessaire à la vie de l’univers. Dans le corps humain, le sang a ses réservoirs. Il en sort pour alimenter tous nos membres ; il y revient pour se rafraîchir, il en repart pour continuer avec succès ses indispensables fonctions. Même chose dans le grand corps de la nature. Les mers sans fond, les vastes cavités des montagnes sont les réservoirs de son sang. Par un mouvement non interrompu de départ et de retour, l’eau sans cesse rafraîchie, remplie de toutes ses qualités natives, continue de faire épanouir la vie de la nature en mille productions variées, dont la succession régulière n’est pas le caractère le moins admirable.

C’est la sagesse infinie qui fait sortir le sang de ses réservoirs, qui le divise, qui le dirige par cent canaux, de différentes grandeurs, suivant les besoins de chaque organe. Dans la nature, la même sagesse préside à la distribution des eaux. Au temps voulu, elle en ouvre les grands réservoirs ; elle en divise la masse, lui montre les canaux par où elle doit couler pour arroser, rafraîchir, entretenir partout la beauté et la vie.

Parmi ces canaux, les uns, comme les fleuves, sont les artères du grand corps de la nature ; les autres, comme les rivières, les ruisseaux, les fontaines, les infiltrations souterraines, sont les veines, les fibres, les vaisseaux capillaires, par où l’eau pénètre dans les plus menues parcelles de terre, comme le sang dans les extrémités les plus faibles de nos organes et les plus éloignées du centre. Il est d’expérience qu’on trouve de l’eau partout. Sur ce point, les puits artésiens sont venus, comme toutes les autres découvertes, donner raison aux enseignements de la théologie. Que serait-ce si l’homme possédait une science plus complète, ou s’il disposait d’instruments plus parfaits ?

Telle est la précision avec laquelle Dieu mesure la quantité de sang qui doit entrer dans chaque vaisseau, la rapidité ou la lenteur avec laquelle il doit couler, qu’il n’y a jamais, à moins d’une cause étrangère, ni un engorgement, ni une perturbation dans l’organisme. Avec un art non moins merveilleux le Créateur Lui-même Se fait gloire d’avoir mesuré et équilibré les eaux dans le corps de la nature, de telle sorte que chaque partie en reçoit la quantité convenable. « C’est Moi qui ai mis l’eau dans la balance ; qui suis le législateur des pluies et le conducteur des tempêtes retentissantes» (Job, XXVIII, 25, 26).

Mais si l’homme vient à mériter quelque grave punition, l’ordre est suspendu. Comme dans la famille la mère se charge de corriger l’enfant coupable : l’eau venge le Père céleste outragé. Ordre lui est donné de se resserrer dans ses réservoirs et de faire languir la terre avec ses productions, ou de tomber en masses désastreuses qui noient la première, altèrent les secondes et forcent le pécheur à crier merci.

Il est donc vrai de dire avec un auteur païen : « L’eau est l’élément le plus ami de l’homme ; nul autre ne nous procure autant d’avantages ; sans l’eau, rien ne pourrait naître, ni se conserver, ni être accommodé à nos usages» (Vitruv., lib. VIII, c. IV). Ajoutons, avec Eusèbe, que de tous les éléments l’eau est celui qui semble rendre le plus de gloire aux attributs de Dieu. Les fleuves et les rivières qui coulent sans cesse en si grande abondance font connaître la magnificence du Créateur. Les fontaines inépuisables, qui nuit et jour sourdent des abîmes cachés à l’œil humain, montrent la bonté du Dieu qui les alimente. La grandeur de Sa puissance se révèle par la masse immense des eaux renfermées dans l’abîme des océans, et par les flots audacieux, qui, s’élevant jusqu’aux nues, font peur à la terre, mais qui viennent briser leur orgueil contre un grain de sable (De Laud. Constant., p. 605).

Telle est l’eau en elle-même et dans l’ordre naturel. N’est-il pas juste qu’à raison du rôle souverain dont elle est honorée, elle chante la gloire de Dieu et que l’homme, s’associant à sa mère, l’aide à payer la dette de la reconnaissance ? Aussi, dans le cantique où il invoque toutes les créatures à exalter, à superexalter leur auteur, le prophète, après s’être adressé aux anges, glorieux habitants du monde supérieur, passe à la création inférieure et appelle immédiatement l’eau, sa mère toujours féconde. Benedicite aquæ omnes quæ super cælos sunt Domino.

De là, les honneurs rendus à l’eau. C’est un fait peu remarqué et pourtant d’autant plus digne de l’être, qu’il est universel : tous les peuples policés de l’Orient et de l’Occident, juifs, païens ou chrétiens, ont mis une partie de leur gloire à orner les fontaines. Ils ont voulu que leur mère, en arrivant chez eux, fût reçue non dans des vaisseaux de pierre ou de bois grossièrement travaillés, mais dans des vasques et des bassins de marbre, de bronze, de porphyre, richement ornés de sculptures et de bas-reliefs. Les eaux ne débouchent point par des orifices simples et sans art : gracieux et variés sont leurs chemins. Elles sortent tour à tour du bec d’un oiseau, de la gueule d’un lion ou de la bouche de toute autre créature animée, et le bruit de leur chute, doux ou retentissant, forme un concert qui est, suivant l’expression du Prophète, le battement de mains des eaux : Flumina plaudent manu.

Nul ne comprit mieux le culte des eaux que les deux plus grands peuples de l’antiquité, les Juifs et les Romains. Les aqueducs de Salomon étaient d’une magnificence incroyable, d’une grandeur et d’une largeur qui paraîtraient fabuleuses, si les preuves écrites et matérielles ne les rendaient incontestables. Jamais les Césars n’entrèrent dans Rome avec autant de pompe que les eaux appelées à l’embellissement de la ville éternelle. C’est sur des arcs de triomphe de dix et de quinze lieues de longueur qu’arrivaient, comme des mines, les magnifiques eaux Pauline et Virginale, dont l’abondance et la pureté font encore de Rome actuelle la ville aux belles fontaines. Nos aqueducs, écrivait Pline, sont les merveilles du monde : orbis miracula (Lib. XXXVI, c. XV).

Faut-il être étonné si le grand singe de Dieu, Satan, s’est emparé de cette vénération instinctive pour les eaux et la fait tourner à son profit. Afin de corrompre l’homme et de faire insulter Dieu par la plus belle de Ses créatures, il s’est acharné à profaner les eaux et les fontaines : les premières furent peuplées d’une foule de divinités impures ; des secondes il a fait un spectacle de lubricité. Sortant de la bouche ou de la conque de sirènes, de naïades, de tritons, c’est-à-dire de démons provocateurs, les fontaines, redevenues païennes, ne chantent plus les attributs du Créateur, mais les infamies de Satan, de ses anges et de son culte (Corn. a Lap., in Zach., XIV, 6 ; et Cant., IV, 15).

L’étonnement redouble, ou plutôt la science se développe, quand on considère le rôle important de l’eau dans l’ordre moral. Quel élément a plus souvent servi aux merveilles du Tout-Puissant ! Le déluge, le passage de la mer Rouge, le rocher d’Horeb, le passage du Jourdain, le culte mosaïque avec ses nombreuses cérémonies, dont l’eau forme presque toujours une partie intégrante, ne témoignent-ils pas que l’eau est l’élément préféré du Créateur ? Combien de fois le Verbe Incarné l’a fait servir à Ses mystères et à Ses miracles : il serait long de le dire. Citons un seul fait. Au seuil de sa vie publique, il veut manifester Sa divinité avec un éclat irrésistible. Son premier miracle sera comme Sa lettre de créance. Pour l’opérer, quel élément emploie-t-il ? L’eau.

« Chose remarquable, dit à ce sujet le savant Fabricius, le changement de l’eau en vin aux noces de Cana, le Verbe créateur continue de l’opérer tous les jours, avec un luxe de variétés devant lequel on tombe à genoux. Il fait si bien unir l’eau avec la vertu du cep de la vigne, que les raisins se remplissent non d’eau, mais d’un jus délicieux. Qui pourrait compter tant d’espèces de vins, tant de sortes d’autres jus, d’huiles et de fruits succulents, en quoi l’eau se change, au contact des vertus renfermées dans leurs semences ? » (Théologie de l’eau, lib. I, c. IV). Si la miraculeuse transformation de l’eau s’accomplit au contact d’un élément créé, pourquoi ne pourrait-elle pas s’accomplir à l’ordre immédiat de celui qui a créé l’eau et l’élément transformateur ?

Il était nécessaire de faire connaître l’excellence naturelle de l’eau, en montrant ce qu’elle est dans le monde physique, pour avoir la raison du choix constant que Dieu en fait, dès l’origine, comme élément des plus grandes choses dans le monde moral. Or, ces anciennes merveilles n’étaient que le prélude d’une merveille plus grande encore. Nous voulons parler de la naissance du chrétien : à l’eau en revient l’honneur. Unique, incomparable, immortel, cet honneur met en évidence une des plus ravissantes harmonies des œuvres divines et ne forme pas la moindre preuve que l’eau est bien l’élément générateur de toutes choses. Nous le verrons au chapitre suivant. Ce n’est donc pas parce qu’elle se trouve partout, mais bien parce qu’elle est profondément mystérieuse, que l’eau a été choisie pour l’élément du baptême (Voir sur ce qui précède et sur ce qui suit notre Traité de l’Eau bénite au XIXè siècle).

 

 



CHAPITRE XX

(SUITE DU PRÉCÉDENT).

 

Merveilles sorties du sein des eaux : dans l’ordre naturel, dans l’ordre surnaturel. - Admiration des Pères et des docteurs de l’Église. - A cause de son excellence, l’eau objet privilégié de la haine du démon. - Paroles de Tertullien. - Faits de l’histoire profane. - Pline, Porphyre. - Passage de Psellus. - Certitude du miracle opéré par l’eau du baptême. - Magnificence du baptême des chr étiens, tirée de sa similitude avec le baptême du Verbe Incarné.

 

Au premier jour du monde, le Saint-Esprit repose sur les eaux, semblable à l’oiseau qui couve son nid pour le faire éclore. Des eaux primitives ainsi fécondées, sortent les brillantes et innombrables légions d’êtres organiques, vivants, animés, destinés à vivre sur la terre, sortie comme eux du sein des eaux. Dans la plénitude des temps, le même Esprit repose sur les eaux du Baptême, les féconde, et pendant toute la durée des siècles en fait sortir l’innombrable famille des enfants de Dieu, destinés à peupler le ciel.

Ce spectacle ravit les Pères et les docteurs de l’Église. Comme les anciens prophètes s’étaient plu à chanter la première création sortant du sein des eaux, eux célèbrent à l’envi la seconde création sortie du même élément. « Ce que le sein de Marie fut pour le Verbe, disent-ils, la fontaine baptismale l’est pour nous : sein maternel dans lequel est reçue la grâce génératrice et d’où nous sortons frères et cohéritiers du Verbe Incarné. O l’admirable ouvrier que le Saint-Esprit» (1).

 

(1) Fons aquæ elementaris, hoc Spiritu interveniente, fit utérus Ecclesiæ, uterus gratiæ, etc. Rupert., De Spirit. sanet., lib. III, c. VIII. - On voit ici la raison pour laquelle l’eau élémentaire ou naturelle est seule matière du Baptême. C’est elle seule que le Saint-Esprit a sanctifiée et rendue féconde.

 

« A quoi bon l’eau, demande saint Chrysostome, pour donner une seconde naissance au monde ? Il y a là de grands mystères. Je n’en dis qu’un seul. En vertu de la loi qui préside à la transformation ou au perfectionnement des êtres, dans l’eau baptismale s’accomplit un mystère de mort et un mystère de vie. Mort, sépulture, vie, résurrection, tout se fait en même temps. L’eau baptismale est un tombeau. Nous y descendons, et le vieil homme y est enseveli et noyé tout entier. Nous en sortons, et l’homme nouveau en sort plein de vie. Aussi facile qu’il nous est de plonger dans l’eau et de revenir à la surface, non moins facile il est à Dieu d’ensevelir le vieil homme et de créer le nouveau... Ce qu’est le sein de la mère à l’enfant, l’eau du baptême l’est au chrétien ; c’est dans l’eau qu’il est fait et formé. Au commencement il fut dit : Que les eaux produisent les reptiles animés. Depuis que le Verbe Rédempteur est descendu dans le Jourdain, ce n’est plus la race des reptiles que produisent les eaux, mais la famille des âmes, douées de raison et pleines du Saint-Esprit» (In Jean., homil. XXV, n. 2 ; et homil. XXV.. n. 1, opp. t. VIII, p. 168 et 171, édit, noviss).

Personne n’a de couleurs plus gracieuses et plus vives que Tertullien, pour peindre les merveilles de la seconde création, autrement magnifique que la première. « Heureux mystère de notre eau baptismale ! s’écrie ce grand homme. Là, nous sommes purifiés de nos anciennes fautes et rendus libres pour la vie éternelle. La vipère, je veux dire l’hérésie, aime les lieux secs et arides. Pour nous, petits poissons, selon notre poisson Jésus-Christ, nous naissons dans l’eau et nous ne vivons de la vie divine qu’en demeurant dans l’eau» (De Baptism, c. I).

Cette eau puissante eut sa figure dans la création du monde. Alors le Saint-Esprit était porté sur les eaux et Il les sanctifiait. Dès ce moment, l’eau sanctifiée eut la vertu de sanctifier elle-même ; car c’est une loi que la créature inférieure prenne les qualités de l’être supérieur qui influe sur elle, surtout s’il s’agit de la matière à l’égard de l’esprit. Toutes les eaux étant venues de ces eaux primitives participent à la même vertu. Aussi, peu importe qu’on soit baptisé dans la mer, dans un lac, dans un fleuve ou dans une fontaine, en Orient ou en Occident, par Jean dans le Jourdain ou par Pierre dans le Tibre. A peine le nom de Dieu invoqué, l’Esprit, des hauteurs du ciel, descend sur les eaux, les sanctifie par lui-même, et ainsi sanctifiées, elles boivent la vertu de sanctifier» (Id., c. IV).

Il est donc vrai, le monde moral et le monde physique sont sortis du même élément générateur, sous l’action du même Esprit. Les cieux et la terre sont de l’eau et vivent dans l’eau, ex aqua et per aquam, dit saint Pierre ; et le monde chrétien est de l’eau et ne peut vivre que dans l’eau : In aqua nascimur ; nec aliter quam in aqua permanendo salvi sumus. Mieux que tous les discours, ce double fait nous montre l’excellence de l’eau et la place qu’elle occupe dans les œuvres divines.

Par cela même, elle sera l’objet inévitable de la haine privilégiée du démon. Si donc le grand ennemi du Verbe Incarné avait profané l’eau, considérée seulement comme principe de la création matérielle, nous devons le voir redoubler d’acharnement pour la profaner, pour la déshonorer, comme élément de la création spirituelle et instrument spécial des miracles de l’Homme-Dieu.

Il en est ainsi. Rapporter ce que le prince des ténèbres a fait pour corrompre l’eau ; et, de cet élément sanctificateur, faire un instrument de mal moral et physique serait presque impossible. On dirait qu’ayant eu connaissance des destinées sublimes de l’eau pour la régénération du monde, Satan a déchargé sa haine sur cet élément deux fois mystérieux, comme il l’avait déchargée sur la femme.

Tertullien, qui le voyait à l’œuvre, cite quelques-unes de ses contrefaçons sacrilèges et de ses noires méchancetés. « Il a, dit-il, son baptême pour initier ses adeptes aux mystères d’Isis et de Mithra. De toutes parts on voit ses adorateurs purifier avec de l’eau les campagnes, les maisons, les temples, les cités entières. Aux Jeux d’Apollon et de Péluse, les combattants se plongent dans l’eau, avec la pensée de se régénérer et d’obtenir le pardon de leurs fautes. Chez les anciens, l’homme qui venait de commettre un homicide se purifiait avec de l’eau. Reconnaissons ici Satan, jaloux de Dieu, puisqu’il a aussi son baptême. Mais quel rapport entre le sien et le nôtre ? L’immonde purifie, le tueur vivifie, le damné absout ! Détruira-t-il son œuvre en effaçant les crimes que lui-même inspire ?

« Indépendamment de toute pratique superstitieuse, le démon est le corrupteur des eaux. Les païens ne l’ignorent pas, eux qui, niant l’action de Dieu sur l’eau, en admettent la caricature. Est-ce que les esprits immondes ne reposent pas sur les eaux, contrefaisant la position du Saint-Esprit sur les eaux primitives ? Toutes les fontaines ombragées savent cela, tous les ruisseaux solitaires, les piscines des bains publics, et, dans les maisons particulières, les euripes, c’est-à-dire les citernes et les puits, appelés euripes, parce qu’ils entraînent, par la puissance de l’esprit mauvais, ceux qui en approchent. Les malheureux que ces eaux ont tués ou rendus fous ou frappés de panique, on les appelle lymphatiques et hydrophobes ». (Tertuli., De Baptismo, c. V).

Révoquer en doute la réalité de ces phénomènes sataniques serait simplement ridicule. Tertullien ne les a pas inventés. Les auteurs païens en témoignent. Ils citent dans les différentes parties du monde un grand nombre de ces eaux, qui produisent les effets signalés par le grand apologiste. Pline nomme un de ces euripes homicides ou malfaisants en Arcadie, trois en Tauride, d’autres en Lydie, en Éthiopie, en Béotie, dans l’île de Céos, en Phrygie, en Espagne, dans la Thrace et dans la Sicile.

Le grand théologien du paganisme, Porphyre, confirme les mêmes faits et rapporte cet oracle d’Apollon à Alexandre : « Fils d’Eacus, garde-toi d’approcher de l’eau d’Achéruse et de Pandosie : une mort inévitable t’y attend» (Oracul. veter., crac. Apoll. ab Obsopæo, p. 62). « Il y a, dit Psellus, un genre de démons, appelés démons des eaux, parce qu’ils se plongent dans l’eau, hantent volontiers les lacs et les fleuves, excitent les tempêtes et font périr beaucoup de navires et de personnes par les eaux » (De dæmonib., cir. Ini).t

 

Ces faits et beaucoup d’autres permettent donc d’affirmer avec assurance que, parmi les créatures animées, l’objet privilégié de la haine de Satan, c’est la femme ; et parmi les créatures inanimées, l’eau. La femme, parce que, dans Marie, elle est la mère du Verbe Incarné ; l’eau, parce que, dans le baptême, elle est la mère du chrétien, frère du Verbe Incarné. De là vient la sollicitude particulière avec laquelle l’Église veille sur la femme, et spécialement sur la jeune fille. De là vient encore que, de tous les éléments, l’eau est celui qu’elle purifie le plus souvent et dont elle se sert toujours pour purifier les créatures.

Tertullien conclut en disant : « Pourquoi avons-nous rapporté toutes ces choses ? C’est afin que personne n’ait peine à croire à l’action des bons anges sur les eaux pour le salut de l’homme, puisque les mauvais anges ont commerce avec le même élément pour la perte de l’homme» (Tertull. ubi suprà).

Mais contre l’incrédulité moderne nous n’avons pas besoin d’une pareille preuve. La vertu miraculeuse de l’eau du baptême est un fait éblouissant comme le soleil. Je prends le négateur le plus intrépide du surnaturel et je lui demande : Y a-t-il, oui ou non, une différence entre le monde païen et le monde chrétien ? entre un monde prosterné aux pieds de mille idoles plus affreuses, plus cruelles, plus impures les unes que les autres, auxquelles il offre en sacrifice des milliers de victimes humaines ; et un monde adorateur d’un seul Dieu trois fois saint, qu’il honore par un culte d’une pureté irréprochable ? S’il répond : Non, tout est dit. On ne raisonne pas avec la folie.

S’il répond affirmativement, je lui demande : Dans quel lieu ce monde chrétien, si supérieur au monde païen, a-t-il pris naissance ? A moins de se noyer dans le ridicule en niant l’évidence, il est bien forcé de me montrer les fonts du baptême. De là, en effet, est sorti le monde chrétien. Le fait est tellement vrai, que tous les peuples anciens de l’Orient et de l’Occident, toutes les républiques si vantées de Sparte, d’Athènes et de Rome, malgré leurs philosophes, leurs poètes, leurs capitaines, leurs arts, leur civilisation matérielle, sont restés adorateurs des plus monstrueuses divinités, esclaves des plus honteuses erreurs, tant qu’ils ne sont pas venus se plonger dans l’eau baptismale. Pour que la permanence du miracle rendît l’incrédulité inexcusable, que voyons-nous encore aujourd’hui ? Quand l’Africain adorateur du serpent, l’Océanien anthropophage, cessent-ils d’être ophiolàtres et mangeurs d’hommes ? Le jour de leur baptême. Elle est donc éternellement vraie la belle parole de Tertullien : Les chrétiens sont de petits poissons qui naissent dans l’eau : Pisciculi in aqua nascimur. Non moins vraie celle qu’il ajoute : Et nous ne pouvons vivre qu’en demeurant dans l’eau : Nec aliter quam in aqua permanendo salvi sumus. En effet, si les chrétiens, hommes et peuples, viennent à dégénérer, l’histoire montre, comme date précise de leur décadence, le jour où ils se sont éloignés des eaux du baptême, de la vie qu’ils y avaient reçue et de l’Esprit qui la leur avait donnée (1).

 

(1) A raison du rôle important qu’elle remplit dans l’ordre naturel, l’eau est bien digne de servir à ce miracle comme à tous les autres.

Ainsi que nous l’avons vu, elle possède avec la grâce des rapports nombreux et marqués. Citons encore cette belle harmonie. L’eau qui sort d’une colline et qui traverse une vallée remonte la colline opposée jusqu’au niveau de sa source : c’est une loi physique. Même loi dans l’ordre surnaturel. Parlant à la Samaritaine, le Fils de Dieu lui promet de donner au monde une eau qui remontera jusque dans les hauteurs du ciel. Donc la source de cette eau est dans le ciel même. Or, cette source a été ouverte au baptême ; elle n’a jamais tari. En coulant sur la terre jusqu’au dernier jour du monde, elle remontera à la hauteur de sa source, emportant avec elle l’homme régénéré, plein de vie, et riche de vertus que le paganisme ni la philosophie ne connurent jamais. Ceci est encore un fait.

 

Prendre naissance dans le plus magnifique des éléments, n’est pas la plus grande gloire du chrétien. Sa prérogative par excellence est que son baptême a pour type le baptême du Verbe Incarné. Tous les augustes mystères que nous voyons briller au Jourdain se renouvellent en chacun de nous. « Le nouvel Adam, dit saint Thomas, a voulu être baptisé, pour consacrer notre baptême par le sien. Ainsi, dans le premier a dû se révéler avec éclat tout ce qui montre l’efficacité du second. Sur cela trois choses sont à considérer :

« La première, la souveraine vertu qui donne au baptême son efficacité. Cette vertu vient du ciel. Voilà pourquoi, le Christ ayant été baptisé, le ciel fut ouvert, pour montrer que désormais la vertu d’en haut sanctifierait le baptême.

« La seconde, la foi de l’Église et du baptisé, qui concourt à l’efficacité du baptême. De là vient la profession de foi prononcée par le baptisé, et le nom de sacrement de la foi donné au baptême. Or, par la foi nous voyons les réalités de l’ordre surnaturel qui surpassent les sens et la raison. Cette vue supérieure est signifiée par ces mots : Le Christ baptisé, les cieux furent ouverts.

« La troisième, l’entrée du ciel ouverte, par le baptême du Verbe Incarné, à l’homme qui se l’était fermée par le péché. De là encore la parole profondément mystérieuse : Le Christ baptisé, les cieux furent ouverts, afin de montrer que la route du ciel est ouverte aux baptisés. Mais, pour la suivre constamment, le baptisé doit sans cesse recourir à la prière. En effet, si le baptême remet le péché, il laisse subsister le foyer du péché, qui nous attaque intérieurement ; le monde et le démon, qui nous attaquent extérieurement. De là, ces paroles significatives : Jésus baptisé et priant, le ciel fut ouvert» (P. 111, 39, art. 5, corp).

Quelle est cette vertu souveraine qui opère tant de miracles ? C’est le Saint-Esprit. Aussi nous Le voyons apparaître immédiatement et sous une forme sensible, au baptême du nouvel Adam. Colombe mystérieuse que nous ne voyons pas de nos yeux se reposer sur la tête de chaque baptisé, mais qui n’y repose pas moins. A elle, et à elle seule, le monde baptisé doit la pureté, la douceur, la fécondité du bien, la transformation intellectuelle et morale qui le distingue si noblement des païens d’autrefois et des idolâtres d’aujourd’hui.

Vivifiée par le Saint-Esprit, l’eau a produit un petit poisson, le chrétien, sur le type du grand poisson, Notre-Seigneur Jésus-Christ. Que reste-t-il, sinon que le Père éternel reconnaisse Son fils en présence du ciel et de la terre : Et voici des cieux une Voix qui disait : Celui-ci est mon Fils bien-aimé, en qui j’ai mis mes complaisances ? (Matth., III, 17). Pour annoncer la perpétuité de ce mystère, aussi durable que le temps, aussi étendu que le monde, la voix du Père, qui retentit sur les bords du Jourdain, il y a dix-huit siècles, ne cesse jamais de se faire entendre sur la fontaine baptismale, lorsqu’un frère du Verbe Incarné vient y prendre naissance.

 

C’est la belle pensée de saint Hilaire : « La voix du Père, dit-il, se fit entendre, afin de nous avertir que les miracles de Notre-Seigneur s’accomplissent en nous, que la divine colombe descend sur nous et que la voix du Père annonce notre divine adoption» (Super Matth., c. I, in fin). Rien de plus vrai, car rien sur la terre n’est plus beau, plus digne des complaisances du Père éternel que l’âme au sortir des fonts du baptême. De cette création du Saint-Esprit, de ce ciel terrestre où réside l’auguste Trinité, on peut dire ce que l’Apôtre a dit du ciel empyrée : L’œil de l’homme n’a rien vu, son oreille n’a rien entendu, son esprit n’a rien conçu qui puisse lui être comparé, pour le bonheur et pour la gloire.

 

 



CHAPITRE XXI

DÉVELOPPEMENT DU CHRÉTIEN

 

Éléments de la formation déifique : les sacrements, les vertus, les dons, les béatitudes, les fruits du Saint-Esprit. - Raison des sacrements : place qu’ils occupent dans le plan de notre déification. - Ils donnent, conservent et fortifient la vie divine. - Raison des vertus : elles sont l’épanouissement de la vie divine. – Principe d’où elles découlent : grâce sanctifiante et grâce gratuitement donnée. - Les dons, leur raison d’être et leur but. Les dons conduisent aux béatitudes : ce qu’elles sont. - Les béatitudes font goûter les fruits. - Les fruits du temps conduisent au fruit de l’éternité. – Calculs admirables d’après lesquels ces éléments sont mis en œuvre.

 

Le chrétien reçoit la vie dans l’eau du baptême : tel est le premier article de la foi catholique et la quatrième création du Saint-Esprit dans le Nouveau Testament. La vie du chrétien, c’est la grâce. La grâce est le trésor de toutes les richesses. Avec elle et par elle, nous possédons toutes les vertus surnaturelles infuses, intellectuelles et morales ; les trois vertus théologales, les quatre vertus cardinales, mères de toutes les autres ; le Saint-Esprit Lui-même en personne avec tous Ses dons. Cela étant, que manque-t-il au chrétien ? Tout ce qui manque à l’enfant qui vient de naître. Fils de pauvre ou fils de roi, il manque à l’enfant les moyens de conserver la vie dont il est en possession. Ainsi du chrétien. Possesseur d’une vie divine, il lui manque les moyens de la conserver et de la perfectionner. Voyons avec quelle libéralité le Saint-Esprit a pourvu aux besoins de son enfant.

Nous touchons aux ineffables mystères de la grâce. Devant nous va se révéler tout le système d’éducation ou plutôt de déification, mis en œuvre par le Saint-Esprit pour conduire le chrétien jusqu’à la ressemblance parfaite avec son frère aîné, le Verbe fait chair. Ce magnifique système renferme les sacrements, les vertus, les dons, les béatitudes et les fruits. Disposés avec une sagesse merveilleuse, ces moyens conservateurs et déificateurs se superposent, s’enchaînent, se prêtent un mutuel concours et font du développement du chrétien le chef-d’œuvre du Saint-Esprit, Son ouvrage propre ou, comme dit saint Paul, la construction de Dieu : Dei ædificatio estis.

Et d’abord, il ne suffit pas d’avoir la vie, il faut la conserver et la développer. Tel est le but des sacrements. « Les sacrements de la nouvelle loi, dit saint Thomas, sont institués pour une double fin : guérir les maladies de l’âme, et lui donner la force d’accomplir les actes de la vie chrétienne. Sans doute la grâce, considérée en général, perfectionne l’essence de l’âme, en lui donnant une certaine similitude avec l’être divin. Or, de l’essence de l’âme découlent ses puissances. Il en résulte qu’en perfectionnant l’essence de l’âme, la grâce communique à ses puissances de nouvelles perfections. Ces perfections, appelées vertu et dons, les rendent capables de leurs fonctions particulières ; mais ce n’est point assez.

«Il y a dans la vie chrétienne certains actes spéciaux, pour lesquels un effet particulier de grâce est nécessaire. Les sacrements sont établis en vue de ces actes spéciaux, afin de communiquer au chrétien le secours particulier dont il a besoin pour les accomplir. Ainsi, comme les vertus et les dons ajoutent quelque chose à la grâce, considérée en général, de même la grâce sacramentelle ajoute à la grâce, en général, aux vertus et aux dons une force divine en rapport avec chaque sacrement» (III p., q. 63, art. 1, corp. - Id., art. 2, corp).

Les sacrements sont établis pour guérir les maladies de l’âme ; mais comment atteignent-ils leur but ? Le baptême est établi contre le manque de vie divine ; la confirmation, contre la faiblesse naturelle aux enfants ; l’eucharistie, contre les mauvais penchants du cœur ; la pénitence, contre le péché mortel ou la perte de la vie divine : l’extrême-onction, contre les restes des péchés et les langueurs de l’âme ; l’ordre, contre l’ignorance et la dissolution de la société chrétienne ; le mariage, contre la concupiscence personnelle et contre l’extinction de l’Église qui serait la cessation de la vie divine sur la terre (Conc. Vaur., 1368, c. I, et S. Th., III p., q. 65, art. 1, corp). Voilà bien l’ensemble le plus complet des remèdes préservatifs et curatifs de toutes les maladies de l’âme, y compris la mort elle-même. Qui l’a conçu, qui l’a établi, qui lui donne l’efficacité ? Le Saint-Esprit.

Ce n’est que la moitié de Son œuvre. Il reste à développer la vie divine. Comme la vie naturelle, la vie surnaturelle se développe par les actes. Quels sont les actes spéciaux de la vie chrétienne, pour lesquels la grâce des sacrements est indispensable ? En vertu de l’admirable uniformité qui règne entre l’ordre spirituel et l’ordre matériel, ces actes sont au nombre de sept et correspondent à autant d’actes analogues de la vie corporelle. Dans l’ordre naturel, il faut que l’homme naisse, qu’il se fortifie, qu’il se nourrisse, qu’il se guérisse, qu’il entretienne sa santé, qu’il devienne membre de la société, soit pour la diriger, soit pour la conserver.

De même, dans l’ordre surnaturel, il faut que le chrétien vive en fils de Dieu. La grâce propre du baptême lui donne et la naissance divine et l’esprit du christianisme». La miséricorde de Dieu nous a sauvés, dit l’Apôtre, par le bain de la régénération et la rénovation du Saint-Esprit, qu’Il a répandu en nous avec abondance par Jésus-Christ notre sauveur» (Ad Tit., III, 5, 6.

Il faut qu’il acquière les forces convenables, pour supporter le labeur du devoir et soutenir les combats de la vertu. La confirmation lui communique le Saint-Esprit, comme principe de force. De là cette parole de Notre-Seigneur à Ses disciples déjà baptisés : « Je vais vous envoyer l’Esprit promis par le Père. Demeurez donc dans la ville jusqu’à ce que vous soyez revêtus de la force d’en haut» (Luc., XXIV, 49).

Il faut qu’il se nourrisse d’une nourriture en rapport avec sa vie divine. L’eucharistie lui donne cette nourriture. Je suis le pain vivant descendu du ciel, dit le Verbe Incarné. Si vous ne mangez la chair du Fils de l’homme et si vous ne buvez Son sang, vous n’aurez point la vie en vous » (Jean., VI, 51-54).

Naître, croître et entretenir sa vie suffirait à l’homme, si, corporellement et spirituellement, il possédait une vie impassible. Mais, comme il est sujet à des maladies graves et fréquentes, il a besoin de remèdes. S’il perd la santé, la pénitence la lui rend, suivant ces paroles : « Guérissez mon âme, parée que j’ai péché. Les péchés seront remis à qui vous les remettrez» (Ps. 40. - Jean., XX, 23).

Ses forces sont-elles altérées par des langueurs et des infirmités ; il en retrouve la plénitude dans l’extrême-onction. Ce sacrement purifie l’homme des restes du péché, le fortifie dans le dernier combat et le prépare à entrer en possession de la gloire éternelle». Si quelqu’un d’entre vous est malade, dit saint Jacques, qu’il appelle le prêtre. Le prêtre priera sur lui, lui fera les onctions, et les péchés qui peuvent lui rester seront remis» (Jac., V, 14).

Dans les cinq premiers sacrements, le chrétien trouve toutes les ressources nécessaires aux actes de la vie individuelle. Être social, il faut qu’il accomplisse les devoirs de la société dont il est membre. Les deux derniers sacrements lui en fournissent les moyens. Deux choses sont essentielles à toute société : la direction et la conservation. Il faut des hommes publics chargés de conduire les autres. Le sacrement de l’ordre donne des ministres à l’Église et des guides aux fidèles. « Les prêtres, dit l’Apôtre, sont tirés du milieu du peuple, afin d’offrir des sacrifices non seulement pour eux, mais pour tous» (Hebr., V, 1, 2).

Il faut des familles pour perpétuer la société. En consacrant l’union des époux, le sacrement de mariage leur apporte les grâces nécessaires pour accomplir chrétiennement leurs devoirs, perpétuer l’Église et peupler le ciel. De là ce mot de saint Paul : « Le mariage est un grand sacrement dans Jésus-Christ et dans l’Église» (Eph., V, 32. et S. Th., III p., q. 65, art. I, corp).

Par ce qui précède on voit tout ensemble la raison d’être de chaque sacrement et la place qu’il occupe dans le plan de notre développement divin. Comme le baptême, tous nous communiquent la grâce, par conséquent le Saint-Esprit, qui en est inséparable ; mais dans chaque sacrement cette communication a un but spécial, en rapport avec les besoins de notre vie spirituelle. Il en résulte que, par la grâce multiforme des sacrements, le Saint-Esprit donne au chrétien la vie divine avec les moyens de la conserver et d’en faire les actes. Ainsi est accomplie la première partie de la mission du Verbe Incarné qui disait : Je suis venu pour qu’ils aient la vie : Ego veni ut vitam habeant.

Comment s’accomplit la seconde : et pour qu’ils l’aient plus abondamment, et ut abundantius habeant ? Il est écrit que le Fils unique de Dieu croissait en âge et en sagesse devant Dieu et devant les hommes ; ainsi le chrétien son frère doit suivre le même progrès. Dans la plan divin, le développement de la vie de la grâce doit aller, de degrés en degrés, s’épanouir dans la vie de la gloire : Gratia inchoatio gloriæ. Là même elle ne s’arrêtera point. Au contraire, elle montera incessamment, de perfections en perfections, de félicités en félicités, pendant les siècles des siècles. Par quels moyens l’Esprit vivificateur procure-t-il ces ascensions du temps, prélude des ascensions de l’éternité ? En activant le germe de vie qu’Il a mis en nous, de manière à lui faire donner tout ce qu’il peut donner. Or, nous l’avons vu, la grâce est un principe divin qui agit sur l’essence même de l’âme et sur toutes ses puissances. Principe d’une force et d’une fécondité incalculable, il produit dans l’homme des effets multiples, surhumains, théandriques. A raison de la double destination de l’homme, la grâce se divise en deux grandes espèces. Le chrétien n’est pas un être isolé, mais un être social : plus social, s’il est permis de le dire, que tous les autres hommes, puisqu’il appartient à la société universelle, dont le but est de faire du genre humain un seul peuple de frères. Sans doute, il devra travailler à sa déification personnelle : c’est la première loi de son être.

Mais, enfant de l’Église, il devra aussi, dans les limites de sa vocation, travailler à la gloire de sa mère et à la déification de ses frères. C’est une nouvelle loi à laquelle il ne peut se soustraire. Elle est tellement impérieuse, que, quoi qu’il fasse, tout homme est nécessairement medium : medium du Verbe sanctificateur, ou medium de Satan corrupteur. De là, deux sortes de grâces, ou deux applications de la grâce : la grâce sanctifiante et la grâce gratuite.

Sur ce principe fondamental écoutons l’Ange de l’école. « Toutes les œuvres de Dieu, dit saint Thomas, sont fondées dans l’ordre. Or, c’est une loi de l’ordre universel que certaines créatures soient ramenées à Dieu par le moyen d’autres créatures. La grâce, ayant pour but de ramener l’homme à Dieu, suit les lois de l’ordre, c’est-à-dire qu’elle reconduit à Dieu certains hommes, par le moyen d’autres hommes. De là, deux sortes de grâces. La première, qui unit l’homme à Dieu, s’appelle grâce, gratum faciens, parce qu’elle nous rend agréables à Dieu. La seconde, au moyen de laquelle l’homme aide son frère à venir à Dieu, s’appelle gratia gratis data, parce qu’elle n’a pas pour but la sanctification personnelle de celui qui la reçoit, et qu’elle ne lui est point donnée en vue de ses mérites» (I, II, q. 111, art. 1, corp).

De cette source unique de la grâce, divisée en deux fleuves intarissables, sortent toutes les merveilles du monde chrétien, merveilles de vertus privées, qui ont Dieu et les anges pour témoins ; merveilles de vertus éclatantes, qui ont le genre humain pour admirateur ; vertus privées, brillante famille de perfections qui, se complétant les unes les autres, conduisent le chrétien au plus haut point de ressemblance avec Dieu (Conc. Trid., secs. VI, c. 7) ; vertus publiques qui font resplendir sur le front de l’Église l’incommunicable cachet de la vérité ; vertus publiques et privées dont vit, sans le savoir, le monde lui-même ; car il vit du Saint-Esprit et de lui seul. Présentons en raccourci le tableau de toutes ces merveilles. D’un coup d’œil, il nous fera saisir l’ensemble des éléments dont se compose notre génération divine et l’ordre parfait dans lequel ils se coordonnent.

Le comte de Maistre dit que le corps humain apparaît plus merveilleux sur la table de dissection, que dans les plus belles attitudes de la vie. Ainsi du chrétien. Mieux que tout le reste, l’anatomie de ce chef-d’œuvre du Saint-Esprit en révèle l’admirable beauté, parce qu’elle met à découvert, dans ses opérations mystérieuses, la sagesse de l’ouvrier qui l’a formé. Voici, d’après les maîtres de la science, un essai d’autopsie catholique ; on, si on veut, l’indication des degrés de l’échelle mystérieuse par laquelle l’homme monte de la terre au ciel, et de fils d’Adam devient fils de Dieu.

Par le baptême, le Saint-Esprit communique à l’âme la vie surnaturelle. Par les autres sacrements, il la fortifie et la conserve.

Mais, comme le grain de blé n’est confié au sein de la terre que pour s’épanouir en moissons ; de même, l’élément surnaturel n’est déposé dans l’âme que pour se manifester par des habitudes surnaturelles, ces habitudes s’appellent vertus. Ainsi que les sacrements, les vertus sont au nombre de sept : trois théologales et quatre cardinales.

Aux vertus s’ajoutent les dons. Inspirations permanentes du Saint-Esprit, ils perfectionnent les vertus en leur communiquant une nouvelle impulsion, une énergie plus soutenue, une tendance plus élevée. On en compte sept. « Ils forment, dit un concile, les sept grandes sanctifications du chrétien» (Conc. Vaur., c. I).

Aidé de ces puissants moyens, le chrétien est en état de croire comme il convient les articles du symbole, et de pratiquer les préceptes du décalogue, ce qui est le but de la vie et le principe de la gloire. Remarquons en passant, avec le concile déjà cité, que le symbole se divise naturellement en sept articles relatifs à la sainte Trinité, et sept relatifs au Fils de Dieu fait homme. De même les dix préceptes du décalogue se rapportent aux sept vertus théologales et cardinales.

Arrivé à la perfection de la vie divine, il reste au chrétien à s’y maintenir. De lui-même, il en est incapable. Sa faiblesse naturelle, jointe aux attaques incessantes de ses ennemis, l’expose continuellement à déchoir. La grâce que nous avons vue se manifester en vertus et en dons se manifeste ici en prières. Les sept demandes de l’Oraison dominicale correspondent aux sept dons du Saint-Esprit. Toutes les fois que nous prononçons l’adorable prière, nous demandons la conservation et l’accroissement de ces dons divins. Afin de la rendre efficace, le Saint-Esprit Lui-même la dit dans l’âme du chrétien, par des gémissements inénarrables.

Conservés et fortifiés par la prière, les sept dons du Saint-Esprit deviennent entre les mains du chrétien des armes de précision contre ses ennemis. Satan nous attaque avec sept armes qu’on appelle les sept péchés capitaux. Les sept dons du Saint-Esprit en forment l’opposition adéquate.

En livrant avec courage les nobles combats de la vertu, le chrétien se maintient dans l’ordre. L’ordre lui procure la paix avec Dieu, avec ses frères et avec lui-même. Cette paix donne naissance aux sept béatitudes. Enfin, des bons travaux glorieux est le fruit, suivant le mot de l’Écriture : Bonorum enim laborum gloriosus est fructus (Sap., III. 15). Or, comme il n’y a pas de meilleurs travaux que ceux qui s’accomplissent dans le vaste champ de la vie spirituelle, à ces nobles labeurs correspondent les douze fruits du Saint-Esprit. Ces fruits délicieux donnent à l’âme qui s’en nourrit un avant-goût de celui qui les renferme tous, le fruit de la vie éternelle : Fructus in vitam æternam.

Vienne la fin du temps, et le chrétien, déifié par le Saint-Esprit, entre en possession de ce fruit incomparable, dont la vue, le goût, la jouissance l’inondera de délices indicibles ; car ce fruit sera Dieu Lui-même vu, goûté, possédé sans crainte, par un amour sans limites (1).

 

(1) Nous signalons ici la répétition fréquente du nombre sept dans les éléments de notre sanctification. Plus tard, nous essayerons de donner la raison de cette répétition mystérieuse. Articuli Symboli pertinentes ad deitatem sant septem... Articuli autem ad naturam a Filio Dei assumptam, sunt septem... Virtutes theologicæ cum cardinalibus, totidem. Sacramenta Ecclesiæ totidem. Dona Spiritus sancti, totidem. Petitiones in dominica oratione contentæ, totidem. Beatitudines, totidem. Vitia capitalia, totidem. Conc. Vaur., c. I. - Sur le nombre douze, qui mesure les fruits du Saint-Esprit, il faut remarquer deux choses : la première, dans l’Écriture sainte, le nombre douze indique la perfection absolue. La seconde, chaque don ayant plusieurs actes, le nombre des fruits surpasse nécessairement celui des dons. Pour n’en citer qu’un exemple : du don de piété sortent les sept œuvres de miséricorde corporelle, et les sept œuvres de miséricorde spirituelle : ce qui constitue la perfection de la charité.

 

Toutefois, nous ne connaissons encore que les effets de la grâce sanctifiante, principe de la déification personnelle du chrétien. Pour donner une idée complète des trésors répandus par le Saint-Esprit dans l’âme baptisée, il faut montrer les effets de la grâce gratuite. Être social et enfant de l’Église, le chrétien, nous le répétons, doit travailler à la gloire de sa mère et à la déification de ses frères. Dans ce but, trois choses sont indispensables : connaître à fond les vérités chrétiennes, afin d’en instruire les autres ; être en état de les prouver, sans quoi l’enseignement serait inefficace ; avoir le talent de les exprimer, pour faire goûter la doctrine. (S. Th., 1. 2ae, q. 111, art. 4, corp).

Tels sont les effets de la grâce gratuite. Ils comprennent, comme la fin comprend les moyens, tous les dons extérieurs énumérés par saint Paul. «A chacun, dit-il, est donnée la manifestation du Saint-Esprit pour l’utilité des autres. A l’un, le discours de la sagesse ; à l’autre, le discours de la science ; à celui-ci, la foi ; à celui-là, la grâce des guérisons ; à l’un, l’opération des miracles ; à l’autre, la prophétie ; à l’autre, le discernement des esprits ; à l’autre, les différents genres de langues ; à l’autre, l’interprétation des discours» (I Cor., XII, 7, 10).

Communs à tous les chrétiens, car tous doivent travailler au salut de leurs frères, ces dons leur sont communiqués dans des proportions différentes, suivant la vocation de chacun. D’abord, le don d’enseigner la vérité. Il suppose une connaissance de la religion supérieure à celle qui suffit pour le salut. De là, la foi, c’est-à-dire tout ensemble une vue claire et une certitude inébranlable des choses invisibles, principe de l’enseignement catholique. Il faut, de plus, connaître les principales conséquences de ces principes. De là, le discours de la sagesse, qui est la connaissance étendue des choses divines. Il faut posséder, en outre, une grande abondance de faits et d’exemples, souvent nécessaires pour démontrer les causes. De là, le discours de la science, qui est la connaissance des choses humaines, attendu que le monde invisible se révèle à nos yeux par le monde visible.

Ensuite, le don de prouver. Dans les choses qui sont du domaine de la raison, la preuve de la doctrine enseignée se fait par le raisonnement. Dans les choses de l’ordre surnaturel, par des moyens réservés à la puissance divine. Ces moyens sont des miracles ou des prophéties. Contrairement à toutes les lois de la nature, rendre la santé aux malades, la vie aux morts : miracle. De là, la grâce des guérisons. Manifester la toute-puissance de Dieu, en arrêtant le soleil, par exemple, ou en divisant les eaux de la mer : miracle. De là, la grâce des prodiges. A ces preuves de la toute-puissance de Dieu sur le monde matériel, doit quelquefois se joindre la preuve de sa connaissance infinie du monde moral. De là, la grâce de la prophétie, qui est la connaissance des futurs contingents. De là encore, la grâce du discernement des esprits, qui est la connaissance des secrets les plus cachés du cœur.

Enfin, le don de communiquer. Il peut être envisagé sous un double aspect : le premier, an point de vue de la langue dans laquelle le docteur de la vérité doit parler, et de la manière dont il doit parler. De là, le don des langues et la grâce du discours. Le second, au point de vue du sens des choses qu’il doit dire. De là, la grâce de l’interprétation des discours, qui apprend la vraie signification des mots d’une langue étrangère (Voir S. Th., 1a. 2ae, q. III, art. 4, corp).

Tel est le rapide tableau de la formation du chrétien par le Saint-Esprit. Nous demandons au philosophe, quel qu’il soit, si, dans ses investigations, il a jamais trouvé, si, dans ses méditations, il a jamais conçu rien d’aussi magnifique, d’aussi complet et de mieux lié que cet ensemble de moyens, par lesquels le principe divin se développe en chacun de nous, et par lesquels nous le développons nous-mêmes dans les autres, jusqu’à la mesure du Verbe Incarné dans son âge parfait ? Quand on songe que, malgré toutes ces perfections, le chrétien ici-bas n’est qu’un Dieu commencé, quelle langue peut dire ses gloires, lorsque dans le ciel il sera un Dieu consommé ? « Bien-aimés, écrit saint Jean, dès maintenant, nous sommes les fils de Dieu ; et on n’a pas encore vu ce que nous serons ; nous savons seulement que, lorsqu’Il se montrera, nous serons semblables à Lui» (I ep. III, 2).

Pour apprécier, comme il convient, un superbe édifice, il ne suffit pas de connaître les riches matériaux dont il est composé, il faut savoir dans quelles proportions, avec quel art, d’après quels calculs ils ont été mis en œuvre. Nous venons d’énumérer les éléments qui entrent dans la formation du chrétien ou, pour rappeler une figure des saints livres, les matériaux employés par le Saint-Esprit dans la construction de son temple vivant. Mais ce n’est là qu’une partie des merveilles que nous devons admirer. Pour les connaître toutes, il faut étudier les mathématiques divines, d’après lesquelles a travaillé l’habile architecte.

Or, dans ce qui précède on a sans doute remarqué l’emploi du nombre dix et du nombre douze. Mais comment n’avoir pas été frappé de la répétition constante du nombre sept ? La structure du chrétien semble porter en grande partie sur ce nombre. S’il y a douze articles dans le symbole, douze fruits du Saint-Esprit et dix préceptes dans le décalogue, il y a sept sacrements, sept vertus mères, sept demandes dans le Pater, sept dons du Saint-Esprit, sept béatitudes, sept péchés capitaux, sept œuvres de charité corporelle et sept œuvres de charité spirituelle.

Croire que ce nombre est arbitraire serait une erreur. La sagesse infinie a présidé à la formation du monde spirituel, avec plus de soin, s’il est possible, qu’à la création du monde physique. Si ce nombre n’est pas arbitraire, s’il ne peut pas l’être, quelle en est la signification mystérieuse ? Pourquoi revient-il si souvent dans l’ouvrage le plus digne de Dieu ? Afin de répondre, il est nécessaire de balbutier quelques mots sur la science des nombres sacrés et du nombre sept en particulier.

Cette étude n’est pas une digression. N’avons-nous pas à suivre le Saint-Esprit dans Ses voies, et à faire admirer les calculs de l’adorable ouvrier, qui a fait toutes choses avec mesure, nombre et poids ? (Sap., XI, 21). D’ailleurs, aujourd’hui que le matérialisme ne voit plus dans les nombres que des chiffres, est-il hors de propos de rappeler, du moins en passant, une science familière aux premiers chrétiens, philosophique entre toutes, riche de profonds aperçus et resplendissante de magnifiques harmonies ?

 

 


CHAPITRE XXII

LES NOMBRES.

 

Importance et dignité de la science des nombres. - Sans le nombre, l’univers serait le chaos et l’homme une brute. - Dieu et l’homme font tout avec le nombre. - Les nombres sont les lois de l’ordre universel, les proportions géométriques d’après lesquelles et dans lesquelles tout a été fait. - Les nombres sacrés. Principaux nombres sacrés. - Le nombre trois, ses significations. - Son emploi dans l’ordre physique et dans l’ordre moral. - Le nombre quatre, sa signification et son emploi. - Ses multiples, douze et quarante. - Les grandes vérités qu’ils enseignent.

 

La science des nombres, qu’il ne faut pas confondre avec l’art du calcul, n’est pas une science imaginaire. Qui oserait taxer ainsi une science qui fut, dès la plus haute antiquité, l’objet de l’étude et de l’admiration des vrais philosophes ? Un des plus grands génies qui aient paru dans le monde, saint Augustin la cultivait avec une sorte de passion. Cette ardeur même était pour lui le thermomètre du savoir et le signe du génie. « A mesure, dit-il, que l’homme savant et l’homme d’étude se dégagent de la matérialité qui les enveloppe, plus ils voient clairement le nombre et la sagesse, et plus ils chérissent l’un et l’autre» (De lib. Arbitr., lib. II, c. XI, N. 31, 32. OPP. T. I, P. 875-976).

Ces paroles de l’illustre docteur signifient qu’aux yeux du génie épuré, les nombres, formant la partie la plus élevée de la science humaine, sont les bases de l’univers, les lois qui président à sa conservation. Fait par eux, par eux il subsiste, à eux il doit toute sa beauté. Regardez, continue le grand évêque, le ciel, la terre, la mer et tout ce qu’ils renferment ; ce qui brille au-dessus de votre tête, ou qui rampe à vos pieds, ou qui vole dans l’air, ou qui nage dans les eaux. Toutes ces choses sont belles, parce qu’elles ont des nombres ; ôtez les nombres, elles perdent à l’instant la beauté et la vie» (S Aug., De lit. arbitr., ubi suprà, p. 982).

Rien de plus vrai. Otez les nombres du firmament, et vous avez le choc et la ruine des astres. Otez le nombre de la terre, de la mer, des éléments, de toutes les créatures, vous n’avez plus ni ordre, ni harmonie, ni existence, puisque l’ordre, l’harmonie, l’existence, reposent essentiellement sur des nombres, c’est-à-dire sur des proportions calculées avec précision. A la place, qu’avons-nous ? Le chaos. Entre l’ordre et le chaos, entre la beauté et la laideur, entre la vie et la mort, entre l’harmonie et le désaccord, c’est le nombre seul qui constitue la différence.

Si les ouvrages de Dieu reposent sur le nombre, les ouvrages de l’homme, image de Dieu, reposent aussi sur le nombre. Tout ouvrier, tout artiste a devant les yeux de l’esprit un nombre, c’est-à-dire un ensemble de proportions auquel il conforme son ouvrage. Son intelligence travaille, sa main se fatigue, ses instruments se meuvent jusqu’à ce que l’ouvrage extérieur, sans cesse regardé à la lumière intérieure du nombre, arrive à la perfection et satisfasse l’esprit, juge interne, qui contemple le nombre, modèle de l’ouvrage.

N’y parvient-il pas ? vous avez une œuvre imparfaite. S’en écarte-t-il entièrement ? vous avez une chose monstrueuse, une chose sans nom, parce qu’elle est sans nombre. Otez, par exemple, le nombre d’une composition musicale, vous aurez des sons discordants, des cris confus. « Le nombre, dit le comte de Maistre, est la barrière évidente entre la brute et nous... Dieu nous a donné le nombre, et c’est par le nombre qu’Il se prouve à nous, comme c’est par le nombre que l’homme se prouve à son semblable. Otez le nombre, vous ôtez les arts, les sciences, la parole, et, par conséquent, l’intelligence. Ramenez-le, avec lui reparaissent ses deux filles célestes, l’harmonie et la beauté. Le cri devient chant, le bruit reçoit le rythme, le saut est danse, la force s’appelle dynamique et les traces sont des figures ». Non seulement les ouvrages de l’homme reposent, comme ceux de Dieu, sur le nombre, mais ils sont faits avec le nombre. Voyez ce qui met en mouvement les membres de l’ouvrier, c’est le nombre ; car ils se meuvent en cadence. Si vous rapportez au plaisir le mouvement cadencé de ses membres, vous avez la danse. Cherchez maintenant ce qui plaît dans la danse. Le nombre répondra : C’est moi. Contemplez la beauté des formes dans le corps : qui la constitue ? Les nombres qui demeurent fixés dans l’espace. La beauté du mouvement dans le corps, à quoi est-elle due ? Aux nombres qui se meuvent dans le temps. Il en est ainsi de tous les ouvrages de l’homme, comme de tous les ouvrages de Dieu. Le nombre et le nombre seul leur donne l’être et la beauté. (S. Aug., ubi suprà, p. 976. - Rupert, De operib. Sanctissimæ Trinitatis, lib. LXII ; De Spirit. sanct., lib. VII, c. XIV).

On le voit, la science des nombres renferme les lois de l’ordre universel, ainsi que la révélation des plus profonds mystères. C’est donc à juste titre que les plus beaux génies s’en sont préoccupés. Si, dans les temps modernes, elle est tombée en oubli, il faut l’attribuer à la faiblesse de la raison, conséquence inévitable du dépérissement de la foi. Le monde est plein de chiffreurs, nous n’avons plus de mathématiciens. On méprise la science des nombres, parce que, réduite à l’art matériel du calcul, elle est à la portée de tous. Quant à la vraie science des nombres, à la philosophie des nombres, en un mot, à la mathématique divine, on la dédaigne ; attendu qu’elle n’a pas une application immédiate aux intérêts de la vie animale et qu’elle ne peut être que le partage d’un petit nombre. (S. Aug., ubi supra, p. 875).

Chercher la science des nombres, n’est donc pas poursuivre une chimère. Mais qu’est-ce que le nombre ? Les nombres sont dans le temps et dans l’espace, mais ils ne sont ni le temps ni l’espace. Les nombres sont infinis, immuables, éternels. Il n’y a pas de puissance humaine qui puisse changer l’ordre des nombres ou en violer l’essence. Qui peut, par exemple, faire que le nombre qui suit un ne soit pas deux, ou que le nombre trois soit divisible en deux parties égales ? (S. Aug., De Musica, opp. t. I, p. II, p. 870 ; Id., De morib. Manich., c. XI, opp. t. I, p. II, p. 1170 ; De civ. Dei, lib. XII, c. XVIII).

Qu’est-ce donc que le nombre ? « Si vous voulez le savoir, répond saint Augustin, élevez-vous au-dessus des ouvrages de Dieu, dans lesquels le nombre resplendit de toutes parts. Élevez-vous au-dessus de l’âme humaine, qui a en elle la vue intérieure du nombre. Allez jusqu’à Dieu : là, dans le sanctuaire intime de la Sagesse elle-même, vous verrez le nombre éternel, type et source de tous les nombres. Mais la Sagesse elle-même existe-t-elle par le nombre, ou consiste-t-elle dans le nombre ? Je n’ose rien affirmer» (De liber. arbitr., ubi supra, p. 976).

Une chose est certaine : si le nombre, dans son essence, n’est pas la sagesse elle-même, réalisée dans les œuvres de Dieu, il en est l’expression la plus parfaite. Une autre chose est également certaine : il y a des nombres, surtout dans l’Écriture sainte, qui sont sacrés est pleins de mystères (S. Aug., Quæst. in Gen., c. CLIII, opp. t. III, p. 657). La tradition de tous les siècles et unanime sur ce point. Sacrés, c’est Dieu Lui-même qui les a fixés ; pleins de mystères, ils sont les lois vénérables de l’ordre moral et l’expression des rapports intimes entre l’homme et les créatures, entre Dieu et l’homme, entre le temps et l’éternité. A ce double titre, ils sont dignes d’un profond respect et d’une ardente étude.

Quels sont ces nombres mystérieux et sacrés ? On en compte une multitude. Dans la seule construction du Tabernacle, saint Augustin en signale plus de vingt, qui tous sont pleins de mystères (Serm. 83, c. VI, opp. t. V, p. I, p. 645. - S. Th., 2a 2ae, q. 87, art. I, corp). Il nous suffira d’en étudier quelques-uns. Les plus remarquables sont : le nombre trois, le nombre quatre, le nombre sept, le nombre dix, le nombre douze et leurs multiples.

Tant dans l’Ancien que, dans le Nouveau Testament, le nombre trois revient plus de 359 fois ; le nombre quatre, 165 fois ; le nombre sept, 347 fois ; le nombre dix, 239 fois ; le nombre douze, 177 fois ; le nombre quarante, 152 fois, et le nombre cinquante, 61 fois.

Si on fait attention que, de tous les livres connus, la Bible est le seul qui indique constamment et avec une précision, minutieuse en apparence, les nombres des choses, des mesures et des années ; que la Bible est l’ouvrage de la sagesse infinie ; que rien n’y est inutile ; que tout y est mystère et vérité ; que Dieu a tout fait avec nombre comment ne pas reconnaître dans cette répétition étonnante l’intention marquée de nous instruire ? Mais que nous enseignent les nombres sacrés ?

Suivant les Pères et saint Augustin en particulier, le nombre trois nous enseigne la sainte Trinité. En Dieu, il y a unité, trinité, indivisibilité. Le nombre trois est un et indivisible ; pour le partager, il faut le fractionner, c’est-à-dire le rompre et le détruire. De Dieu viennent tous les êtres. Du nombre trois, unité primordiale, découlent tous les nombres. Le Dieu un et trois a gravé son cachet sur toutes ses œuvres. De là, cet axiome de la philosophie traditionnelle : Toutes choses sont un et trois : Porro omnia unum sunt et tria.

 

Révélateur du Dieu Créateur, rédempteur et sanctificateur, le nombre trois se trouve presque à chaque page de l’Écriture. Bien mieux, le Dieu un et trois, Créateur, Rédempteur et Sanctificateur, a tout fait, Il fait tout encore avec le nombre trois. Dans l’ordre physique, par le nombre trois le monde est tiré du néant. Nous voyons le Père qui crée ; le principe ou le Fils par lequel Il crée ; le Saint-Esprit qui féconde le chaos. Par le nombre trois, le monde est sauvé. Noé qui doit le repeupler a trois fils : trinité terrestre, image frappante de la trinité créatrice.

Dans l’ordre moral, toute l’existence du peuple juif, figure de tous les peuples, porte sur le nombre trois. Sa naissance dans Isaac a lieu par le nombre trois. Pour l’annoncer à Abraham, trois personnages mystérieux apparaissent au patriarche, qui n’en adore qu’un seul. Trois mesures de farine sont employées à faire leur repas. La délivrance de l’Égypte se fait par le nombre trois. Moïse, sauveur du peuple, est caché par sa mère pendant trois mois. Les Hébreux demandent à Pharaon la permission de s’enfoncer dans le désert pendant trois jours.

La religion est établie sur le nombre trois. Chaque année Israël doit célébrer trois grandes solennités, dans l’unique temple de Jérusalem. Constamment il est prescrit d’offrir dans les sacrifices trois mesures de farine. Trois rangs de pierres polies supportent le parvis intérieur du temple de Salomon, trois rangs de pierres sciées le grand parvis. La mer d’airain repose sur trois bœufs tournés à l’orient, trois à l’occident, trois au midi, trois au septentrion : trinité qui supporte tout, qui est partout, qui voit tout.

La société, avec les divers événements qui la caractérisent, est réglée par le nombre trois. Ainsi, trois villes de refuge sont en deçà du Jourdain et trois au delà. Les espions de Josué se cachent trois jours dans les montagnes voisines de Jéricho. La prise de la ville et la conquête de la Palestine sont le résultat de cette retraite mystérieuse.

Par le nombre trois s’accomplissent les miracles consolateurs ou libérateurs de la nation sainte. Pour la combler de bénédictions abondantes, l’arche demeure trois mois dans la maison d’Obédédom. Élie se penche trois fois sur l’enfant de la veuve de Sarepta, afin de le rappeler à la vie. Avant d’être favorisé de ses grandes révélations, Daniel doit jeûner trois semaines de jours, et trois fois le jour se tourner vers Jérusalem pour adorer. Afin de forcer Nabuchodonosor à confesser publiquement le vrai Dieu, trois enfants sont jetés dans la fournaise. Un séjour miraculeux de trois jours dans les entrailles d’un monstre marin doit servir de lettre de créance à Jonas et préparer la conversion de Ninive. Avant de se présenter à Assuérus, Esther ordonne aux Juifs trois jours de jeûne. Elle est obéie, et, contre toute attente, Israël, sauvé de l’extermination, devient libre de rentrer dans la terre de ses pères.

Ces traits épars signalent le rôle continuel et souverain du nombre trois dans l’ancien monde. Non moins importante est la place qu’il tient dans le monde nouveau. L’incarnation du Verbe est comme la création du monde régénéré. L’auguste mystère s’accomplit par le nombre trois. Le Père couvre Marie, de Son ombre toute-puissante ; le Saint- Esprit forme l’humanité du Fils ; le Verbe S’incarne. Faut-il manifester le mystère régénérateur et faire connaître le Fils de Marie pour le Père du monde nouveau : le nombre trois reparaît avec éclat sur les bords du Jourdain. Le Verbe est baptisé, le Père le proclame Son Fils, le Saint-Esprit descend sous la forme d’une colombe.

Dans le cours de sa vie mortelle, le Rédempteur aura besoin de confirmer Sa mission. Qui Lui rendra témoignage au ciel et sur la terre, devant les anges et devant les hommes ? Le nombre trois. « Le Christ, est la vérité dit saint Jean, et Il y en a trois qui Lui rendent témoignage au ciel : le Père, le Verbe et le Saint-Esprit ; et il y en a trois qui Lui rendent témoignage sur la terre : l’esprit, l’eau et le sang» (Jean., V, 7, 8). Au Thabor, Il veut manifester Sa divinité : trois apôtres Lui servent de témoins. Au jardin des Olives, Il doit montrer dans toute sa réalité la nature humaine : trois apôtres encore Lui servent de témoins, et ces mêmes disciples pourront affirmer devant l’univers entier qu’Il est Dieu et homme tout ensemble. Enfin, l’heure est venue où Il doit sauver le monde par Son sang. C’est par le nombre trois que s’accomplira le mystère. Jésus demeure trois heures sur la croix et trois jours dans le tombeau.

Comment l’humanité participera-t-elle aux mérites du Rédempteur, et de fille d’Adam deviendra-t-elle fille de Dieu ?

Par le nombre trois. C’est au nom du Dieu un et trois que le monde nouveau prendra naissance dans les eaux baptismales, comme le monde ancien l’avait prise au nom du même nombre, dans les eaux primitives. Ces eaux régénératrices, qui les fera connaître aux nations ? Le nombre trois. Pierre est à Césarée : le vase mystérieux, qui lui annonce la ruine du mur qui sépare le juif et le gentil, descend trois fois du ciel, et trois hommes viennent chercher le pécheur galiléen, pour le prier de baptiser les incirconcis. Le monde est né, mais il faut qu’il vive. Il vivra du nombre trois. La foi, l’espérance, la charité, seront son aliment divin, jusqu’à la fin de son pèlerinage. Son éternelle demeure devra ses perfections mystérieuses au nombre trois. La Jérusalem céleste a trois portes à l’orient, trois à l’occident, trois au midi, trois au septentrion.

Pourquoi dans ces exemples, et dans cent autres qu’on peut citer, le nombre trois et non pas le nombre quatre, cinq, six, ou huit ? Nul ne peut dire que ce nombre est arbitraire ou forcé. Librement employé par une sagesse infinie, il renferme donc un mystère. Ce mystère, nous l’avons indiqué : le nombre trois est le signe révélateur de la Trinité. Employé dans les œuvres capitales du Tout-Puissant, la création, la rédemption, la glorification, il apprend à l’homme créé, racheté, glorifié, de qui il est l’ouvrage, sur quel type il a été formé et à qui il doit rendre gloire.

Si humble qu’elle soit, toute créature porte gravé sur elle le nombre trois, afin d’annoncer à tous, par ce cachet indélébile, quel est son auteur et son propriétaire. Ainsi que le cerf de César, dont le collier portait écrit : J’appartiens à César, ne me touchez pas ; la plante, comme l’animal, dit à l’homme : J’appartiens au Dieu un et trois, respectez-moi (S. Aug., Serm. 252, c. x, t. I, p. 1521).

Passons au nombre quatre. En se manifestant au dehors, la sainte Trinité produit les êtres créés, le temps et l’espace. C’est ce que représente le nombre quatre, qui suit immédiatement le nombre trois et qui en procède. A la différence du nombre trois, le nombre quatre est divisible. Telle est la condition du temps et des choses du temps. Néanmoins, comme il y a du trois dans chaque créature, il y a aussi dans chaque créature quelque chose d’indivisible et d’immuable : c’est l’être. De là vient que, si tout périt, rien n’est anéanti.

 

Par les quatre unités dont il se compose, le nombre quatre représente la matière, composée de quatre qualités : hauteur, longueur, largeur et profondeur ; le monde, divisé en quatre points cardinaux ; le temps, formé d’années dont chacune se décompose en quatre saisons. Le nombre quatre est donc la mesure et la loi des choses créées.

Au jugement des Pères, cette signification du nombre quatre, simple ou multiplié, est invariable dans l’Écriture. « Si le nombre trois est le signe de l’éternité, le signe de Dieu en trois personnes et de l’âme en trois facultés, le nombre quatre, dit saint Augustin, est le signe du temps et de la matière. Signe du temps ; l’année dont se composent les siècles se divise en quatre parties : le printemps, l’été, l’automne, l’hiver. Cette division n’est nullement arbitraire, attendu qu’elle marque des changements palpables dans la nature. L’Écriture compte aussi quatre vents, sur l’aile desquels se répandent, aux quatre coins du monde, et les graines des plantes, et la semence évangélique» (Enarrat. in ps. VI, t. IV, p. I, p. 32).

Admirons comment le nombre quatre complète l’enseignement du nombre trois. Révélateur de la Trinité et de l’éternité, le nombre trois dit à l’homme que Dieu seul est indivisible, immuable, éternel. Signe de la créature et du temps, le nombre quatre lui dit que le temps et tout ce qui est du temps est divisible, changeant, périssable ; que la terre est un lieu de passage ; que nous y sommes voyageurs et que la vie est une marche incessante vers l’immuable (1).

 

(1) Le temps, cette image mobile de l’immobile éternité.

 

Ce qu’il enseigne par lui-même, le nombre quatre continue de l’enseigner par ses multiples. Fécondé par le nombre trois il arrive à douze. Parmi tous les nombres, douze est un des plus sacrés. Il représente la création tout entière, le temps, l’espace, vivifiée par la sainte Trinité et appelée à la déification. Au jour du jugement, dit le Verbe créateur, rédempteur et sanctificateur, douze sièges seront préparés pour les douze apôtres, appelés à juger les douze tribus d’Israël.

« Que signifient ces douze sièges, demande saint Augustin ? Pourquoi le nombre douze et non pas un autre ? Le monde se divise en quatre parties, suivant les quatre points cardinaux. De ces quatre parties, les habitants sont appelés, perfectionnés et sanctifiés par la sainte Trinité. Comme trois fois quatre font douze, vous voyez pourquoi les saints appartiennent au monde entier, et pourquoi il y aura douze sièges préparés aux douze juges des douze tribus d’Israël. En effet, d’une part, les douze tribus d’Israël représentent non seulement l’universalité du peuple juif, mais de tous les peuples ; d’autre part, les douze juges représentent l’universalité des saints, venus des quatre parties du monde et appelés à juger les pécheurs, venus aussi des quatre parties du monde. Ainsi, par le nombre douze sont représentés tous les hommes, juges et jugés, rassemblés des quatre parties du monde devant le tribunal de l’Homme-Dieu» (Enarrat.. in ps. 49, c. 8, t. IV, p. 640).

Combien de fois, dans son mystérieux mais éloquent langage, le nombre douze rappelle ces grands dogmes de la création des hommes par la sainte Trinité, de leur vocation au baptême par la sainte Trinité et du compte qu’ils auront à rendre, au dernier jour, des trois facultés de leur âme qui en font l’image de la sainte Trinité ! Nous les voyons écrits dans les douze fils de Jacob ; dans les douze tribus d’Israël ; dans les douze fontaines du désert, où se désaltèrent les Israélites, pèlerins de la terre promise ; dans les douze pierres précieuses du rational, sur lesquelles est gravé le nom des douze tribus ; dans les douze mortiers d’or pour le service du tabernacle ; dans les douze burettes d’argent pour les libations ; dans les douze explorateurs de Moïse et dans les douze pierres déposées au fond du Jourdain.

Nous les trouvons plus clairs encore dans les douze apôtres ; dans les douze corbeilles pleines des fragments des pains miraculeux, et dans la célèbre vision de saint Pierre. «Le chef de l’Église universelle, dit saint Augustin, vit un vase semblable à un linceul descendant du ciel, soutenu par les quatre coins et dans lequel se trouvaient des animaux de toute espèce. La vision eut lieu trois fois. Ce vase soutenu par les quatre angles était la figure du monde, divisé en quatre parties, et qui devait être appelé tout entier à l’Évangile. Voilà pourquoi quatre Évangiles ont été écrits. Ce vase qui descend trois fois du ciel marque la recommandation que le Fils de Dieu fit à Ses apôtres, de baptiser toutes les nations au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit.

« De là aussi, le nombre de douze apôtres. Ce nombre n’est nullement arbitraire. Que dis-je ? il est tellement sacré, qu’il fallut le compléter après l’apostasie de Judas. Mais pourquoi douze apôtres, et rien que douze ? Parce que le monde, divisé en quatre parties, devait être appelé à l’Évangile au nom de la sainte Trinité. Or, quatre multiplié par trois donne douze : nombre de l’Église universelle, dans laquelle sont les juifs et les gentils, figurés par les animaux de toute espèce, contenus dans le vase mystérieux » (Enarrat. in ps. 103, t. IV, p. 1640).

Les mêmes vérités proclamées par le nombre douze, nous les voyons encore dans les douze juges du monde, et nous les verrons resplendissantes d’un éclat nouveau, dans les douze fondements en pierres précieuses et dans les douze portes de la Jérusalem future ; dans les douze fruits de l’arbre de vie, enfin dans les douze étoiles qui composent au ciel l’éternelle couronne de l’Église.

Ce n’est là, toutefois, qu’une partie des solennels enseignements donnés par le nombre quatre. Multiplié par le nombre dix, autre nombre sacré dont nous parlerons bientôt, quel ensemble de lois admirables et de révélations fécondes il offre à la méditation des esprits attentifs ! « Le nombre quarante, dit saint Augustin, marque la durée du temps pendant lequel nous travaillons sur la terre» (Ser. 252, c. x, t. I, p. I, p. 1521). Grand génie, que vous avez bien vu, et comme toute l’histoire vous rend témoignage !

Énergiques figures de la vie de l’homme ici-bas, de ses travaux et de ses souffrances, les eaux du déluge ne cessent de tomber sur la terre, pendant quarante jours et quarante nuits. Le périlleux voyage des explorateurs de Moïse dure quarante jours. Moïse lui-même jeûne quarante jours sur la montagne, avant de recevoir la loi. Peuple type de l’humanité, les Hébreux errent quarante ans dans le désert, avant de franchir le Jourdain. Pendant quarante jours, le géant Goliath insulte le camp d’Israël : figure transparente du démon, insultant l’Église, pendant toute la durée de son pèlerinage. David règne quarante ans : image du vrai David dont le règne embrasse la totalité du temps.

 

Nourri d’un pain miraculeux, Élie jeûne quarante jours et quarante nuits, avant d’arriver au sommet de la montagne de Dieu : c’est le chrétien fortifié par la grâce, en marche vers l’éternité. Le douloureux sommeil d’Ézéchiel pour l’expiation des péchés de Juda dure quarante jours, durée totale de la vie chrétienne, définie par le concile de Trente : une pénitence perpétuelle. Quarante coudées forment la longueur du temple. Un sursis de quarante jours est accordé à Ninive : c’est le temps donné au genre humain pour se réhabiliter. Avant la prise de Jérusalem par Antiochus, des cavaliers et des chariots, armés traversent les airs pendant quarante jours. Le grand pénitent du monde, le Verbe Incarné, jeûne quarante jours ; et après Sa résurrection Il reste sur la terre, instruisant Ses disciples, pendant quarante jours.

« Les trois grands jeûnes de quarante jours, continue saint Augustin, marquent toute la durée du monde et la condition de l’homme ici-bas. Moïse jeûnant quarante jours, c’est le genre humain sous la loi ; Élie jeûnant quarante jours, c’est le genre humain sous les prophètes ; Notre-Seigneur jeûnant quarante jours, c’est le genre humain sous l’Evangile. Or, comme la vie de l’homme sous l’Évangile doit durer jusqu’à la fin du temps, le jeûne de Notre-Seigneur a été perpétué par l’Église, afin d’avoir toute sa signification. Voyez comme il est bien placé ! quel temps plus convenable pour nous rappeler notre condition terrestre, en jeûnant et nous mortifiant, que les jours voisins de la passion du Sauveur ?» (Epist. clas. 2, c. xv, t. II, p. I, p. 207 ; Id., ser. 51, c. XXII, t. V, p. I, p. 429).

 

 


CHAPITRE XXIII

(SUITE DU PRÉCÉDENT)

 

Le nombre dix : ses mystères. - Limite infranchissable des nombres. - Ajouté au nombre quarante, ce qu’il signifie. - Preuves, dans l’emploi du nombre cinquante. - Multiplié par trois, sa belle signification. - Onze, nombre du désordre. - Preuves. - Raison du nombre soixante-dix fois sept fois. - Sept, nombre très mystérieux. - Ses applications. - Comme tout le reste de l’univers, le chrétien est fait avec nombre. - Il est fait avec le nombre sept et le nombre dix. - Beau passage de saint Augustin.

 

Le nombre quarante représente le temps avec ses divisions, ses successions, ses pénibles labeurs et ses luttes incessantes. Mais le temps n’est que le commencement de la vie, et pour le chrétien le vestibule de l’éternité bienheureuse. Quel nombre viendra rappeler à l’homme cette vérité consolante ? Le nombre dix ajouté au nombre quarante. Pas plus que les autres calculs sacrés, cette addition n’a rien d’arbitraire. Les plus grands génies en ont reconnu la profonde justesse. Suivant saint Thomas, le nombre dix est le signe de la perfection . Pourquoi ? Parce qu’il est la première et l’infranchissable limite des nombres. Au delà de dix, les nombres ne continuent pas, mais ils recommencent par un. (2a 2ae, q. 87, art. 1, cor. ; et p. III, q. 31, art. 8, cor).

Ainsi, en toutes choses, lorsqu’on est arrivé à la perfection, on ne continue pas, on recommence. L’horloger, par exemple, qui a fait une montre parfaite, ne continue pas d’y travailler, il en recommence une autre. Le fait du nombre dix, comme limite des nombres, est de tous les pays et de tous les temps. Quelle preuve plus évidente qu’il n’est ni arbitraire, ni d’invention humaine ? Il faut donc reconnaître qu’il est mystérieusement divin, et divinement mystérieux.

De là vient, au jugement des Pères, que dans l’Écriture le Saint-Esprit l’emploie si souvent, pour marquer la perfection en bien comme en mal. Au nom d’Isaac, Abraham envoie son serviteur Eliézer, avec dix chameaux chargés de présents, demander une épouse pour son fils : c’est le vrai Isaac, cherchant l’Église, la vraie Rébecca, et lui offrant comme cadeaux de noces ses dix commandements, principe de sa déification. Dix frères de Joseph vont chercher du blé en Égypte : c’est l’universalité des hommes demandant le pain de vie au véritable Joseph. Moïse reçoit de Dieu dix préceptes, ni plus ni moins : c’est la perfection de la loi.

Dix chandeliers d’or brillent au temple de Jérusalem : perfection de la lumière qui par les dix commandements éclaire l’Église, temple auguste dont celui de Jérusalem n’était que la figure. Le psaltérion de David a dix cordes : perfection de la louange. Dix lépreux se présentent à Notre-Seigneur : c’est tout le genre humain malade, implorant sa guérison. Le prince de l’Évangile distribue dix pièces de monnaie à ses serviteurs, pour les faire valoir pendant son absence : dix commandements sont donnés à tous les hommes pour les pratiquer et arriver à la perfection. La bête de l’Apocalypse a dix cornes symbole de sa terrible puissance ; et dix diadèmes sur la tête : signe de l’immense étendue de son empire

Pris seul et en lui-même, le nombre dix, limite infranchissable des nombres, est donc le signe de la perfection. Si on l’ajoute au nombre quarante, il conserve la même signification, mais elle devient plus évidente et s’applique à un ordre de choses plus élevé. Quarante et dix font cinquante : ce nombre marque la réunion du temps et de l’éternité . Laissons parler saint Augustin : « Le nombre quarante est la mesure du temps : époque de sueurs, de larmes, de travail, de souffrance et de douloureux pèlerinage dans le désert de la vie. Mais lorsque nous aurons bien accompli le nombre quarante, en marchant dans la voie des dix commandements, nous recevrons le denier promis aux bons ouvriers. Ainsi, au nombre quarante bien rempli, ajoutez la récompense du denier, composé de dix, et vousaurez le nombre cinquante. C’est la mystérieuse figure de l’Église du ciel, où Dieu sera loué, sans interruption, aux siècles des siècles. « Ces hymnes éternels, ces joies pures que nul ne pourra nous ravir, nous n’en jouissons pas encore. Néanmoins, nous en prenons un avant-goût, lorsque, pendant les cinquante jours qui suivent la résurrection du Sauveur, nous nous abstenons de jeûner et faisons retentir partout le joyeux alléluia» (Enarrat. in ps. 150, t. IV, p. II, p. 2411, 2412 ; ser. 252, c. XI, 1, p. 1521 ; Id., ser. 210, c. VI, p. 1342).

Toute l’Écriture confirme de la manière la plus éclatante l’explication de l’illustre docteur. L’arche, séjour de tout ce qui doit échapper à la mort, a cinquante coudées de large, et le tabernacle, image de l’Église par laquelle seront sauvés tous les élus, a cinquante anneaux pour fermer les courtines de pourpre qui l’enveloppent. Au moment de leur départ, les Hébreux captifs en Égypte immolent l’agneau pascal. Ils marchent quarante jours dans le désert, et après dix jours de halte au pied du Sinaï, par conséquent cinquante jours après leur délivrance, ils reçoivent la loi de crainte , écrite par Dieu Lui-même sur des tables de pierre et apportée de la montagne par Moïse. Arrive la nouvelle alliance. Le Fils de Dieu, le vrai agneau pascal, est immolé, et cinquante jours après, la loi de charité est donnée au monde par le Saint-Esprit Lui-même, qui l’écrit dans les cœurs.

La Pentecôte, c’est-à-dire la cinquantaine judaïque, gage de bonheur pour la synagogue, la Pentecôte chrétienne, gage de bonheur pour l’Église, et l’une comme l’autre figure et gage du bonheur de la Jérusalem future ! Cette mystérieuse concordance des nombres ravit d’admiration le grand évêque d’Hippone. « Qui ne préférerait, s’écrie-t-il, la joie que causent les mystères de ces nombres sacrés, lorsqu’ils resplendissent de l’éclat de la saine doctrine, à tous les empires du monde même les plus florissants ? Ne vous semble-t-il pas que les deux Testaments, comme les deux séraphins du tabernacle, chantent éternellement les louanges du Très-Haut et se répondent en disant : Saint, saint, saint est le Seigneur Dieu des armées» (Epist., class. II, c. XVI, t. II, p. 1, p. 208).

Le nombre cinquante, formé de dix et de quarante, renferme un autre mystère d’une ravissante beauté : magnæ significationis, comme dit encore saint Augustin. Le Rédempteur du monde ordonne aux apôtres de jeter leur filet à la droite de la barque. Ils obéissent et ils ramènent cent cinquante-trois gros poissons. Encore un coup, pourquoi ce nombre, et non pas un autre ? Quelle en est la signification ; car il en a une, attendu qu’il est déterminé par la Sagesse infinie ? Tous les hommes, continue saint Augustin, sont appelés par la Trinité, afin de vivre saintement le temps de la vie, représenté par le nombre quarante, et de recevoir la récompense marquée par le nombre dix. Or, le nombre cinquante, multiplié par trois, forme cent cinquante. Ajoutez le divin multiplicateur, la très sainte Trinité, tanquam multiplicaverit eum Trinitas, et vous avez cent cinquante-trois, qui est le nombre des poissons trouvés dans le filet, nombre parfait qui comprend la totalité des saints. (Sep. 252, c. XI, ubi supra).

Tels sont les nombres, ou les proportions géométriques, d’après lesquels a été faite, et dans lesquels est renfermée, la plus grande oeuvre de Dieu : le salut du genre humain. Mais par quels moyens les hommes parviennent-ils au salut ? ces moyens reposent-ils sur des nombres ? quels sont ces nombres ? Tout le monde connaît la parole du Verbe rédempteur : Si vous voulez entrer dans la vie, gardez les commandements. Or, les commandements sont au nombre de dix. Pour être du nombre des élus, il faut donc se tenir dans le nombre dix, comme dans un château fort, c’est-à-dire que les dix commandements doivent être la limite de nos pensées et de nos actions.

Mais de lui-même, l’homme ne peut accomplir les dix commandements ; il a besoin de la grâce. Qui la donne ? l’Esprit aux sept dons. Ainsi, pour faire un saint, il faut deux choses : les dix commandements et les sept dons du Saint-Esprit. Le salut repose donc sur le nombre dix et sur le nombre sept. Est-il étonnant que le chef-d’œuvre de la sagesse infinie repose sur le nombre, puisque les plus humbles créatures, le moucheron et le brin d’herbe, ont été faites avec nombre, poids et mesure ?

On vient de voir que le nombre dix et le nombre sept réunis forment et comprennent tous les élus, c’est-à-dire tous ceux qui accomplissent la loi avec l’aide du Saint-Esprit. Saint Augustin le montre plus clairement encore. «En effet, dit-il, si vous additionnez dix et sept, en ajoutant les uns aux autres les chiffres qui les composent, vous arrivez à cent cinquante-trois, et vous avez, comme il a été expliqué plus haut, la multitude innombrable des saints, marqués par les cent cinquante-trois poissons ». (

Si l’ordre moral, la vertu, la sainteté, reposent sur le nombre dix combiné avec le nombre sept, il en résulte que le signe du désordre moral ou du péché, c’est le nombre onze, et la totalité du désordre moral ou du péché, le même nombre multiplié par sept. Expliquons ce nouveau théorème de la géométrie divine. Puisque le nombre dix marque la perfection de la vertu sur la terre et de la béatitude dans le ciel, le nombre onze doit nécessairement indiquer le péché. Qu’est-ce, en effet, que le péché ? c’est une transgression de la loi. Comme son nom le dit, la transgression a lieu lorsqu’on sort de la limite du devoir, marquée par le nombre dix. Or, en sortant de dix, le premier nombre qu’on rencontre infailliblement, c’est onze. (S. Aug., ser..248, c. IV, t. V, p. I, p. 1499, Voici l’opération : 1+2+3+4+5+6+7+8+9+10+11+12+ 13+14+15+16+17=153).

Aussi, dans l’Évangile, le nombre onze n’est jamais multiplié par dix, mais par sept. Pourquoi n’est-il pas multiplié par dix ? parce que dix est le signe de la perfection et qu’il comprend la Trinité, représentée par trois ; et l’homme, représenté par sept, à cause de l’âme avec ses trois facultés et du corps avec ses quatre éléments. Or, la transgression ne peut appartenir à la Trinité. Pour multiplier onze, signe du péché, reste donc sept, à cause des péchés de l’âme et du corps. Les péchés de l’âme sont la profanation de ses trois facultés, comme les péchés du corps sont la profanation de ses quatre éléments.

Ce simple mot de la langue des nombres révèle, au grand jour, le sens, généralement incompris, des menaces tant de fois répétées dans Amos. Parlant par l’organe du prophète, Dieu dit : « Si Damas commet trois et quatre crimes, je ne lui pardonnerai pas. Si Gaza commet trois et quatre crimes, je ne lui pardonnerai pas. Si Tyr commet trois et quatre crimes, je ne lui pardonnerai pas. Si Edom commet trois et quatre crimes, je ne lui pardonnerai pas. Si les fils d’Ammon commettent trois et quatre crimes, je ne leur pardonnerai pas» (Amos, I, 3-13). Pourquoi le Seigneur pardonnera-t-il un et deux et ne pardonnera-t-il pas trois et quatre ? parce que trois et quatre, composant le nombre sept, marquent la transgression totale de la loi et la révolte complète de l’homme, composé d’une âme et d’un corps.

Ainsi, onze multiplié par sept marque la totalité de la transgression et la dernière limite du péché. Est-il besoin de répéter que ce mystérieux calcul n’a rien d’arbitraire ? C’est la vérité même qui l’emploie et qui nous en donne la signification. Pierre a reçu le pouvoir de remettre et de retenir tous les péchés. Il demande au divin Maître combien de fois il devra pardonner. Sans attendre la réponse, il s’empresse d’ajouter : Jusqu’à sept fois ? Non jusqu’à sept fois, reprend Notre-Seigneur : mais jusqu’à soixante-dix fois sept fois. (Matth., XVIII, 21, 22).

 

A moins d’accuser la Sagesse éternelle d’avoir parlé au hasard, il faut bien convenir que ce nombre a sa raison d’être. Quelle est cette raison, et pourquoi ce nombre et non pas un autre ? Moins eût été trop peu, plus eût été inutile. Moins eût été trop peu, puisque tous les péchés sont rémissibles et qu’on en obtient le pardon toutes les fois qu’on le demande avec sincérité. Plus eût été inutile, puisque soixante-dix fois sept fois indique l’universalité des péchés, ainsi que nous l’avons vu, et la perpétuité de la rémission, ainsi que nous allons le voir.

En effet, un nouveau trait de lumière nous révèle la signification du nombre soixante-dix-sept, en faisant briller dans toute sa splendeur l’adorable sagesse qui a tout disposé avec nombre. Saint Luc, traçant la généalogie du Rédempteur, compte en tout soixante-dix-sept générations. Ainsi, dans les conseils éternels, la descente du Fils de Dieu sur la terre a eu lieu au moment précis où soixante-dix-sept générations de pécheurs s’étaient écoulées, afin de montrer, par ce nombre mystérieux, qu’il était venu pour effacer l’universalité des péchés commis par le genre humain (S. Aug., ser. 83, c. IV, t. V, p. I, p. 644).

Nous avons expliqué le nombre sept combiné avec les nombres dix et onze, il reste à l’expliquer pris isolément. De tous les nombres sacrés, sept est, au jugement des Pères de l’Église, ces incomparables interprètes de l’Écriture, un de ceux qui renferment les plus nombreux et les plus profonds mystères : en voici quelques-uns.

Composé de trois, signe de la Trinité, et de quatre, signe du temps, le nombre sept représente le Créateur et la créature (S. Aug., ser. 252, c. X, ubi supra). Il les représente et dans leurs caractères généraux et dans leur nature intime, c’est-à-dire dans leur totalité. Totalité de l’homme, composé d’une âme avec trois facultés : mémoire, entendement, volonté ; et d’un corps avec les quatre éléments et les quatre qualités de la matière : longueur, largeur, hauteur et profondeur. Totalité de Dieu, la Sagesse septiforme qui a créé le monde, qui le conserve et qui le sanctifie (S. Aug., Enarrat., in ps. 50, t. IV, p. 2411, 2412).

Or, le Créateur et la créature comprennent tout ce qui est. Le nombre sept est donc la formule complète des êtres. Il exprime non seulement le fini et l’infini, mais encore la différence qui les distingue et les rapports qui les unissent. L’un est immuable, indivisible ; l’autre, changeant et divisible ; l’un est principe, l’autre effet (S. Aug. epist. class. 2, t. II, p. I, p. 196).

Dans sa signification naturelle, le nombre sept est donc une protestation permanente contre tous les systèmes erronés du panthéisme ou de l’éternité de la matière et du rationalisme ou de l’indépendance de l’homme. Avec l’universalité des êtres, le nombre sept marque encore la totalité du temps. Rien de plus clair, puisque sept jours allant et revenant sans interruption composent les mois, les années et les siècles (Id., ser. 114, t. V, p. I, p. 822).

Des significations fondamentales du nombre sept, résultent les applications si fréquentes que le Saint-Esprit en fait dans l’Écriture. Ces applications deviennent autant de révélations, riches d’enseignements et resplendissantes de beautés. Ainsi, dans le but de repeupler le monde, Dieu ordonne à Noé de faire entrer dans l’arche sept paires d’animaux purs. Lorsque tout est prêt pour la vengeance, il accorde encore sept jours de répit aux coupables. Quand les eaux du déluge ont diminué, Noé attend sept jours avant de lâcher une seconde fois la colombe, puis sept autres jours avant de la lâcher une troisième fois.

Pour jurer son alliance solennelle avec Abimélech, Abraham immole sept agneaux. Jacob sert sept ans pour obtenir Rachel : image du vrai Jacob travaillant pendant les sept âges du monde pour conquérir la vraie Rachel, l’Église son épouse. Les épis pleins et les vaches grasses, symbole de la pleine abondance de l’Égypte, sont au nombre de sept. Les funérailles de Jacob durent sept jours : éloquente représentation de la vie de l’homme dans la vallée des larmes. Les Juifs mangent le pain azyme pendant sept jours, durant lesquels le pain levé doit être exclu de leurs maisons sous peine de mort : mortification complète du corps et de l’âme, pour entrer en communication avec Dieu par la manducation de l’agneau pascal.

Le chandelier du tabernacle a sept branches : chaleur et lumière universelle de l’Esprit aux sept dons. Les mains des prêtres doivent être consacrées pendant sept jours. Avant de recevoir la victime, l’autel doit être purifié pendant sept jours et aspergé sept fois. La purification des souillures dure sept jours. Aux trois fêtes solennelles, le peuple juif, type de tous les autres, doit offrir sept agneaux. Sept semaines d’années forment le Jubilé. Sept nations ennemies occupent la terre promise. Ce n’est qu’après les avoir anéanties que les Juifs seront les paisibles possesseurs de la terre de bénédiction : belle figure des sept péchés capitaux, dont la destruction peut seule nous mettre en possession de la paix de la conscience et de la béatitude éternelle.

Si, comme on n’en saurait douter, le nombre sept n’est pas employé arbitrairement dans les mystères de la vraie religion, il faut s’attendre à voir le démon s’en servir souvent dans les pratiques de son culte (1). Or, ce grand singe de Dieu, plus instruit que nous des profonds mystères du nombre sept, veut que ses prêtres ne deviennent tels qu’en immolant sept béliers. Afin de réussir dans ses évocations, Balaam ordonne à Balac d’élever sept autels, et il veut pour victimes sept veaux et sept agneaux. Aujourd’hui encore, sept ablutions de l’idole forment le rit sacré de l’adoration solennelle chez les Indiens.

Constamment les sept agneaux reviennent dans tous les sacrifices : double image et de la totalité des péchés et de l’efficacité toute-puissante du sang de l’agneau véritable pour les effacer. Ainsi, pour apaiser le Seigneur terriblement irrité, Ézéchias fait immoler sept taureaux, sept béliers, sept boucs et sept agneaux. Au retour de la captivité, afin d’expier tous les péchés de la nation, on immole soixante-dix-sept agneaux. Purifié, Israël peut marcher contre ses ennemis qui fuiront devant lui par sept chemins : déroute complète.

 

(1) Les pythagoriciens appelaient le nombre sept le nombre vénérable, venerabilis numerus. Apud Serrarium Bibl., c. XII, p. 7. M. Varron nous apprend que nul autre n’était plus sacré chez les païens : M. Varro in primo librorum qui inscribuntur Hebdomades, vel De imaginibus, septenarii numeri virtutes potestatesque multas varias que dieit. Aul. Gell., lib. Ill, c. x.

 

Comme le Saint-Esprit est l’âme du monde et que son influence septiforme se fait sentir à toute créature, pour l’éclairer, la purifier, la glorifier, le nombre sept lui appartient d’une manière particulière. Il forme, on peut le dire, la proportion géométrique de toutes ses opérations. De là vient l’usage si fréquent qui en est fait dans l’Ancien et dans le Nouveau Testament.

Sept prêtres, avec sept trompettes, font tomber les murs de Jéricho : les sept dons du Saint-Esprit renversant l’empire du démon. Dans les sept tresses de ses cheveux réside la force de Samson : les sept dons du Saint-Esprit, force du chrétien, martyr de la guerre ou martyr de la paix. Sept chœurs de musique accompagnent l’arche d’alliance dans sa marche triomphale, et David chante les louanges de Dieu sept fois le jour : hymnes éternels des saints, réunis autour de Dieu, et sauvés par les sept dons du Saint-Esprit.

Sept ans sont employés à la construction du temple : l’Église bâtie par l’Esprit aux sept dons, pendant toute la durée du septénaire, qu’on appelle le temps. Sept conseillers dirigent le roi de Perse, qui envoie Esdras reconstruire le temple de Jérusalem : les sept dons du Saint-Esprit reposant sur Notre-Seigneur, envoyé par son Père pour reconstruire le véritable temple de la véritable Jérusalem. Sept anges sont debout devant le trône de Dieu, et sept colonnes soutiennent le palais de la Sagesse : deux figures également transparentes des sept dons du Saint-Esprit, soutiens de l’Église et princes des adorations éternelles. Sept yeux sont gravés sur la pierre angulaire des murs de Jérusalem : sept dons du Saint-Esprit sur Notre-Seigneur, pierre angulaire de l’Église du temps et de l’Église de l’éternité. Sept bergers conduiront le divin bercail, lorsque le rédempteur l’aura formé : sept dons du Saint-Esprit conducteurs des habitants de la Cité du bien.

Sept années de folie et d’habitation parmi les bêtes sont infligées à Nabuchodonosor : punition adéquate des sept péchés capitaux. Sept lions sont dans la fosse où est jeté Daniel : sept péchés capitaux autour du chrétien dans la vallée des larmes. L’Évangile nomme sept mauvais démons : sept esprits des péchés capitaux. Sept pains nourrissent quatre mille hommes dans le désert : les sept dons du Saint-Esprit, nourriture spirituelle du monde entier (S. Aug., ser. 95, n. 2, p. 728). Dirigés par le Saint-Esprit, les apôtres établissent sept diacres : universalité des œuvres de charité spirituelle et corporelle.

Saint Jean adresse l’Apocalypse à sept Églises : nombre de la totalité. Le Fils de Dieu lui apparaît dans le ciel environné de sept chandeliers d’or : les sept dons du Saint-Esprit, rayonnant du Verbe Incarné. La grande bête a sept têtes à sept yeux : sept péchés capitaux, avec leur redoutable puissance sur le monde physique et sur le monde moral. Sept anges sonnent successivement de la trompette : sept tonnerres se font entendre, et, avant d’expirer, le monde coupable est frappé de sept plaies : terribles prophéties de l’universalité des signes de mort et des fléaux réservés aux derniers jours.

Il est temps de terminer cette esquisse de la science des nombres et d’en faire l’application directe au chrétien. Il est la construction du Saint-Esprit, et nous connaissons les riches matériaux dont il se compose. Dépendant d’un architecte infiniment habile, ces matériaux, nul n’en peut douter, ont été mis en œuvre d’après un plan préconçu ; tout plan repose sur des calculs, sur des proportions, par conséquent sur des nombres. Une pareille vérité est incontestable. D’une part, l’univers entier dépose qu’il a été fait avec nombre, poids et mesure, c’est-à-dire dans des proportions géométriques d’une précision et d’une harmonie parfaites. D’autre part, le chrétien est le chef-d’œuvre du Saint-Esprit ; il faut en conclure à fortiori que des calculs admirables de justesse ont présidé à sa construction.

Quels sont les calculs, ou mieux, les nombres spéciaux d’après lesquels a été bâti le chrétien, sur lesquels il repose, qui sont comme la charpente de l’édifice, et la mesure de ses proportions ? Le chrétien a été fait avec les deux nombres les plus sacrés, le nombre sept et le nombre dix. Par eux il subsiste ; le monde finira lorsque la somme de ces deux nombres mystérieux, combinés ensemble et multipliés par la Trinité, sera complète. Rappelons en preuve le beau passage (le saint Augustin : « L’Esprit, auteur des dons sanctificateurs, est désigné par le nombre sept, et Dieu, auteur du décalogue, par le nombre dix. Pour faire un chrétien, il faut réunir ces deux choses. Si vous avez la loi, sans le SaintEsprit, vous n’accomplirez pas ce qui est commandé. Mais lorsque, aidé de l’Esprit aux sept dons, vous aurez conformé votre vie au décalogue, vous serez bâti et vous appartiendrez au nombre dix-sept. Appartenant à ce nombre, vous vous élevez, en additionnant, au nombre cent cinquante-trois. Arrive le jugement, et vous serez à la droite pour être couronné, non à la gauche pour être condamné» (Sem. 250, c. VII et VIII, t. V, p. I, p. 1502, 1503).

 

 



CHAPITRE XXIV

LA CONFIRMATION.

 

Étude détaillée des éléments dont se compose le chrétien. - La confirmation : place qu’elle occupe. -   Ce qu’elle donne de plus que le baptême. - Enseignement catholique : le pape saint Melchiade ; les conciles de Florence et de Mayence. - Effets de la confirmation : grâce sanctifiante, grâce sacramentelle, caractère, accroissement des vertus. - Définition des habitudes. - Des vertus. - Vertus naturelles et surnaturelles : vertus infuses et vertus acquises. - Vertus cardinales. Différences entre les vertus naturelles et les vertus surnaturelles.

 

Le chrétien peut maintenant s’admirer ; mais il doit surtout se respecter : Agnosce, o christiane, dignitatem tuam. Temple vivant du Saint-Esprit, il connaît les précieux matériaux dont il est construit, et les nombres mystérieux d’après lesquels ils ont été employés. Mais une connaissance générale ne suffit pas. Il faut analyser avec détail chacun des éléments de cette création divine, incomparablement plus belle et plus digne de nos études que le monde physique avec toutes ses magnificences. Afin de rester dans les limites naturelles de notre sujet, nous ne parlerons ni des sacrements en général, ni du symbole, ni du décalogue, ni de l’oraison dominicale, bien que toutes ces parties de la divine construction soient des dépendances et des effets de la grâce (Nous les avons expliqués dans le Catéchisme de persévérance). La confirmation, les vertus, les dons, les béatitudes, les fruits composent le domaine direct du Saint-Esprit. Tel est le champ, plus riche que toutes les mines de la Californie, qui s’ouvre à notre exploration.

Il est de foi qu’en nous donnant la grâce, les sacrements nous donnent le Saint-Esprit avec tous ses dons. S’ensuit-il que la confirmation soit inutile ? Déjà nous avons répondu négativement, et donné la preuve sommaire de notre réponse. Il faut la développer et dire la fin spéciale, ou, si l’on veut, la raison d’être de la confirmation. « Les sacrements de la nouvelle loi, répéterons-nous avec saint Thomas, ne sont pas établis seulement pour remédier au péché et perfectionner la vie surnaturelle, mais encore pour produire des effets spéciaux de grâce. Ainsi, partout où un effet particulier de grâce se présente, là se trouve un sacrement» (III p., q. 71, art. 1, corp).

En venant au monde, l’homme ne possède que la vie naturelle ; il lui faut la vie surnaturelle. Le baptême la lui donne. Telle est la fin spéciale de ce sacrement. La faiblesse physique et morale est le propre de l’enfance. Si, avec l’âge, il ne fortifiait son corps et son âme, l’homme ne deviendrait pas homme. Il en est de même du chrétien. La force lui est d’autant plus nécessaire, qu’il est né soldat. Destiné à des luttes incessantes, sa vie se définit : la guerre (Job, VII, 1). L’antique Israël est sa vivante image. Des bords de la mer Rouge, tombeau de leurs tyrans, les Hébreux traversent, en livrant de continuels combats, le désert qui les sépare de la terre promise. Sept nations puissantes leur en disputent la possession : voilà le chrétien.

Sorti des eaux baptismales, où il a été délivré de l’esclavage du démon, il lui faut, pour arriver au ciel, sa patrie, traverser le désert de la vie, les armes à la main. La lutte ne sera pas contre des êtres de chair et de sang, comme lui ; mais contre des ennemis bien autrement redoutables, les princes de l’air, les sept puissances du mal. Évidemment il a besoin d’armes et d’un maître d’armes. C’est dans la confirmation que le Saint-Esprit se donne à lui comme tel.

« En descendant dans les eaux du baptême, dit le pape saint Melchiade, le Saint-Esprit leur communique dans sa plénitude la grâce qui donne l’innocence ; dans la confirmation, il apporte une augmentation de grâce. Dans le baptême, nous sommes régénérés à la vie ; dans la confirmation, nous sommes préparés à la lutte. Dans le baptême, nous sommes lavés ; dans la confirmation, nous sommes fortifiés» (Apud S. Th., III p., q. 71, art. 1, corp).

Le vicaire de Jésus-Christ est l’écho fidèle du divin maître. A qui Notre-Seigneur réserve-t-Il le miraculeux changement des apôtres en des hommes nouveaux, et le changement non moins admirable des fidèles en martyrs héroïques ? N’est ce pas au Saint-Esprit ? Descendu directement du ciel sur les premiers, Il se donne aux seconds par l’imposition des mains des apôtres, c’est-à-dire par la confirmation. «Je vais, disait-il aux uns et aux autres, envoyer l’Esprit du Père. Restez dans la ville jusqu’à ce que vous soyez revêtus de la force d’en haut. Soyez sans inquiétude, c’est l’Esprit-Saint Lui-même qui parlera par votre bouche et qui vous donnera une éloquence si puissante, que vos adversaires n’auront rien à répliquer» (Jean., XX, 16. - Luc, XXIV, 49 ; XX, 15).

Comme son nom l’indique, la confirmation est donc le sacrement de la force. Qu’elle soit établie pour la communiquer au chrétien et faire de lui un soldat généreux, l’Église catholique n’a jamais cessé de l’enseigner par ses conciles, et l’histoire de le prouver par des faits éclatants. De là, cette déclaration solennelle du concile de Florence, c’est-à-dire de l’Orient et de l’Occident, réunis sous la présidence du Saint-Esprit lui-même : «L’effet du sacrement de confirmation est de donner le Saint-Esprit, comme principe de force, ainsi qu’Il fut donné aux apôtres le jour de la Pentecôte, afin que le chrétien confesse hardiment le nom de Jésus-Christ.

Le concile de Mayence n’est pas moins explicite : «Suivant la promesse du Seigneur, le Saint-Esprit, que nous recevons au baptême pour la purification du péché, Se donne à nous dans la confirmation avec une augmentation de grâce, qui a pour effet de nous protéger contre les attaques de Satan ; de nous éclairer, afin de mieux comprendre les mystères de la foi ; de nous donner le courage de confesser hardiment Jésus-Christ et de nous fortifier contre les vices. Tous ces biens, le Seigneur a formellement promis de les donner aux fidèles par le Saint-Esprit qu’il devait envoyer. Toutes ces promesses ont été accomplies sur les apôtres le jour de la Pentecôte, ainsi que leurs actes en offrent l’éclatant témoignage» (Conc. Mogunt., 1549, c. XVII).

Chaque jour encore elles s’accomplissent sur les fidèles, dans les quatre parties du monde, par le sacrement de confirmation. La raison en est que le Saint-Esprit demeure toujours avec l’Église et que Ses faveurs nécessaires pour la former, ne le sont pas moins pour la conserver. Or, en se communiquant par la confirmation, le Saint-Esprit opère plusieurs grandes merveilles dans le chrétien, Sa créature privilégiée.

La première est une nouvelle infusion de la grâce sanctifiante. «La mission ou la donation du Saint-Esprit, enseigne saint Thomas, n’a jamais lieu sans la grâce sanctifiante dont le Saint-Esprit Lui-même est le principe. Il est donc manifeste que la grâce sanctifiante est communiquée par la confirmation. Dans le baptême et dans la pénitence, cette grâce fait passer l’homme de la mort à la vie. Dans les autres, et dans la confirmation en particulier, elle augmente, elle affermit la vie déjà existante. Ce sacrement perfectionne l’effet du baptême et de la pénitence, en ce sens qu’il donne au pénitent une rémission plus parfaite de ses péchés. Si un adulte, par exemple, se trouve en état de péché, sans le savoir ou même s’il n’est pas parfaitement contrit et qu’il s’approche de la confirmation de bonne foi, il reçoit par la grâce de ce sacrement la rémission de ses péchés» (III p., q. 71, art. 7, corp. et ad 1).

La seconde est la grâce sacramentelle. Outre la grâce sanctifiante, chaque sacrement donne une grâce spéciale, en rapport avec le but du sacrement qui la confère : on l’appelle grâce sacramentelle. Dans le sacrement de confirmation, c’est une grâce de force. Ainsi, la grâce sacramentelle ajoute quelque chose à la grâce sanctifiante proprement dite. (S. Thom. ubi supra, ad 3).

Dans la confirmation, elle ajoute la force, nécessaire au chrétien : force de mémoire, pour retenir, sans les oublier jamais, les grandes vérités catholiques, base et boussole de la vie ; force d’entendement, pour comprendre la religion dans ses dogmes et dans ses préceptes dans le détail de ses pratiques et dans son magnifique ensemble ; dans ses bienfaits et dans son histoire, afin que toutes ces choses n’aient dans notre estime et dans notre admiration ni supérieur ni rival. Force de volonté, pour tenir haut et ferme le drapeau catholique, malgré les désertions des faux frères, les persécutions du monde, les attaques incessantes de l’enfer et les sollicitations intérieures des penchants corrompus. Force de toutes les facultés, de manière à les armer et à les monter à la hauteur de la grande lutte, dont l’âme est l’enjeu et le ciel la récompense. (S. Th., III p., q. 71, art. 1, ad 4, et art. 1, corp).

La troisième est le caractère . En matière de sacrements, on appelle caractère un pouvoir spirituel destiné à faire certaines actions dans l’ordre du salut (S. Th., ibid., art. 5, corp). Ce caractère est une grâce. Cette grâce est donnée dans le but de distinguer ceux qui la reçoivent de ceux qui ne la reçoivent pas. Toute grâce agit sur l’essence même de l’âme. Le caractère sacramentel est donc intérieur, inhérent à l’âme et par conséquent inamissible.

De là vient que les sacrements qui l’impriment ne peuvent être réitérés. « Il y a trois sacrements, dit le concile de Florence, le baptême, la confirmation et l’ordre, qui impriment dans l’âme un caractère, c’est-à-dire un signe spirituel, distinctif et indélébile». Et le concile de Trente : « Si quelqu’un dit que dans les trois sacrements, le baptême, la confirmation et l’ordre, il n’est pas imprimé dans l’âme un signe spirituel et indélébile qui empêche de les réitérer, qu’il soit anathème» (Conc. Florent. decret. Union - Sess. VII, 7).

Le caractère étant une force, un pouvoir, il produit des effets réels, en rapport avec sa nature et les besoins de l’homme. Ainsi, le caractère du baptême distingue le chrétien de l’infidèle, et lui communique tout ensemble la force d’accomplir ce qui est nécessaire à son salut personnel, et de confesser sa croyance par la réception des autres sacrements auxquels il donne droit. (S. Th., III p., q. 72, art. 5, corp. et ad 2).

Mais il ne suffit pas de communiquer à l’homme la vie divine avec les moyens de la conserver, en vivant solitairement. Il faut, d’une part, que cette vie aille en se développant, comme la vie naturelle ; d’autre part, que le chrétien soit armé contre les dangers extérieurs, attendu que l’homme est fait pour vivre en société. Par le caractère qu’elle imprime, la confirmation satisfait à toutes ces exigences. Du chrétien elle fait un soldat. En lui, elle augmente la vie de la grâce reçue au baptême et l’élève à la perfection. Il en résulte que le confirmé peut faire, dans l’ordre du salut, certaines actions différentes de celles dont le baptême l’a rendu capable (S. Th., III p., q. 72, art. 12, corp).

Ces actions nouvelles sont en rapport avec la condition du chrétien, sorti de l’enfance, et au moment d’entrer dans la grande mêlée qu’on appelle la vie sociale. Sans doute, la lutte contre les ennemis invisibles est la condition de toute âme baptisée, du jour où elle s’éveille à la raison. Mais combattre les ennemis visibles de la foi ne commence que plus tard, dans l’adolescence et au sortir du foyer domestique. Ces ennemis sont les persécuteurs de la vérité : païens, impies, libertins, corrupteurs, blasphémateurs, hommes et femmes de toute condition, race innombrable, qui ne sont pas ou qui ne sont plus chrétiens, et qui ne veulent pas qu’on le soit.

Contre eux, le sacrement de confirmation revêt le chrétien de la force nécessaire, pour soutenir noblement les combats extérieurs de la vertu. On le voit par l’exemple des apôtres. Ils ont reçu le baptême, et néanmoins ils se tiennent cachés dans le Cénacle jusqu’au jour de la Pentecôte. Une fois confirmés, ils sortent de leur retraite et, sans craindre ni les hommes ni l’enfer, ils annoncent partout la doctrine de leur maître. Ni les promesses, ni les menaces, ni les coups, ni les chaînes, ni les prisons, ni les tortures, ni la mort, n’ébranlent leur courage. Il en est de même des martyrs.

La quatrième est l’accroissement des vertus. Pour comprendre cette nouvelle opération, il faut descendre avec le flambeau de la philosophie et de la foi, jusque dans les profondeurs de la nature de l’homme et du chrétien. Dans le chrétien il y a deux vies ; la vie humaine et la vie divine ; toutes deux se développent sur des lignes parallèles ; toutes deux, unies par des lois de conservation et par des rapports de similitude, accusent l’unité de principe et l’unité de but.

Comme le chêne avec toute sa puissance de végétation, d’accroissement et de solidité, se trouve en germe dans le gland ; ainsi, dans le germe de vie humaine, et dans le germe de vie divine, déposés en nous, se trouvent en principe les forces qui, plus tard, se manifesteront par des actes et s’épanouiront en habitudes, d’où dépendra le développement de l’homme et du chrétien.

Il n’est personne qui n’admire dans les plantes ce travail de végétation et d’accroissement : pourrions-nous le suivre avec moins d’intérêt dans notre double nature d’hommes et de chrétiens ? En découvrir le secret dans le plus humble végétal, est la joie du savant et le triomphe de la science. Quel triomphe plus noble, quelle joie plus vive de le surprendre en nous-mêmes ! Le moyen d’arriver à ce résultat est de nous faire une idée juste de ce qu’on entend par habitudes et par vertus ; par vertus infuses et par vertus acquises ; par vertus naturelles et par vertus surnaturelles.

On appelle habitude, une disposition ou une qualité de l’âme, bonne ou mauvaise. Elle est bonne, si elle est conforme à la nature de l’être et à sa fin ; mauvaise, si elle est contraire à l’une ou à l’autre. L’habitude, étant une force ou un principe d’action, donne lieu à des actes bons ou mauvais. Ainsi, l’habitude d’agir avec réflexion est bonne ; car elle est conforme à la nature de l’être raisonnable. Au contraire, l’habitude d’excéder dans le sommeil, dans le boire ou le manger, est mauvaise ; car elle tend à mettre au-dessus ce qui doit être au-dessous, le corps au-dessus de l’âme (S. Th., 1a, 3ae, q. 49, art. 4, corp. - d., art 3, corp. - Id. id., ad 1).

La vertu est une habitude essentiellement bonne (Id., q. 55, art. 4 et 3, corp). Cette définition montre toute la différence qui existe entre l’habitude proprement dite et la vertu. La première est bonne ou mauvaise et porte au bien ou au mal. La seconde est essentiellement bonne et ne peut porter qu’au bien. De là, cette autre définition de saint Augustin : « La vertu est une bonne qualité ou habitude de l’âme qui fait vivre bien, que nul ne peut employer à mal, et que Dieu a mise en nous, sans nous» (De lib. arbit., lib. XI, c. XVIII).

Dans l’ordre purement naturel, on distingue les vertus infuses et les vertus acquises. Les premières, comme dit saint Augustin, sont en nous, sans nous ; mais il est évident que par les actes souvent réitérés, ces bonnes qualités acquièrent à la longue une grande énergie. Ainsi développées, elles s’appellent vertus acquises. Pas plus ici qu’ailleurs, l’homme ne doit s’attribuer ce qui appartient à Dieu. Dans l’ordre naturel, comme dans l’ordre surnaturel, c’est toujours sur un fond divin qu’il travaille. Les semences des vertus acquises sont en lui, sans lui. Son seul mérite est dans la culture qu’il donne aux dons du Créateur. Et encore les actes qui résultent de sa coopération n’atteignent jamais la perfection du principe d’où ils émanent : semblables au ruisseau dont l’eau est toujours moins pure que celle de la source même. (S. Th., 1a, 2ae, q. 63, art. 4, corp. ; et art. 4, ad 3. 2).

Procédant de principes purement naturels, c’est-à-dire n’étant que l’épanouissement de la vie humaine, les vertus naturelles infuses ou acquises ont pour terme la perfection naturelle. Leur demander d’élever l’homme à une fin surnaturelle, c’est-à-dire de le conduire à la perfection de sa vie divine, serait absurde. La raison en est claire comme le jour. En toutes choses, les moyens doivent être proportionnés à la fin ; donc le naturel ne peut produire le surnaturel. Cependant le surnaturel est la fin pour laquelle l’homme a été créé. Comment y parviendra-t-il ? Avec sa lucidité ordinaire saint Thomas va nous donner la réponse.

« Il y a dans l’homme, dit le Docteur angélique, deux principes moteurs : l’un intérieur, c’est la raison ; l’autre extérieur, c’est Dieu (1a 2ae, q. 63, art. 4, corp). Le premier, générateur des vertus purement humaines, met l’homme en état d’agir, dans bien des cas, conformément à la droiture et à l’équité naturelle. Mais cela ne suffit pas ; l’homme est appelé à vivre d’une vie divine. De cette seconde vie, le Saint-Esprit lui-même est le principe. La grâce qu’il répand dans l’âme, au moment du baptême, est un élément divin, d’où procèdent des vertus surnaturelles, comme les vertus naturelles procèdent de la raison ou de l’élément humain. Ces vertus prennent le nom de vertus surnaturelles infuses. Elles ne sont pas la grâce, pas plus que les vertus naturelles ne sont la raison, pas plus que l’acte n’est la puissance : pas plus que l’effet n’est la cause» (S. Th., 1a, 2ae, q. 110, art. 3, ad 3).

Eu égard à la vie divine qui est en nous et de laquelle nous devons vivre, afin d’arriver à notre fin dernière, ces vertus surnaturelles sont aussi et plus nécessaires que les vertus purement naturelles ou humaines. « La vertu, dit saint Thomas, perfectionne l’homme et le rend capable d’actes en rapport avec sa félicité. Or, il y a pour l’homme deux sortes de félicité ou de béatitude : l’une, proportionnée à sa nature d’homme, et à laquelle il peut parvenir par les forces de sa nature, mais non sans le secours de Dieu, non tamen absque adjutorio divino ; l’autre, supérieure à la nature, à laquelle l’homme ne peut parvenir que par des forces divines ; car elle est une certaine participation de la nature même de Dieu. Les éléments constitutifs de la nature humaine, ne pouvant élever l’homme à cette seconde béatitude, il a fallu que Dieu surajoutât des éléments nouveaux, capables de conduire l’homme à la béatitude surnaturelle, comme les éléments naturels le conduisent à une béatitude naturelle» (S. Th., 1a ,2ae, q. 64, art. 4, corp).

Tous ces éléments sont compris dans le mot grâce, le plus profond, sans contredit, et le plus beau de la langue religieuse. Or, en tête des vertus, nées de la grâce, sont les trois vertus théologales : la foi, l’espérance et la charité. Premiers épanouissements de la vie divine, elles nous mettent, comme il convient, en rapports surnaturels avec Dieu, notre fin dernière, et leur objet immédiat. (Id., id).

La foi déifie l’intelligence, mise en possession de certaines vérités surnaturelles que la lumière divine lui fait connaître. L’espérance déifie la volonté, en la dirigeant vers la possession du bien surnaturel, connu par la foi. La charité déifie le cœur, qu’elle pousse à l’union avec le bien surnaturel, connu par la foi et désiré par l’espérance. (Id., id., art. 3, corp).

Ce n’est pas seulement avec Dieu que le chrétien doit vivre dans des rapports surnaturels, c’est encore avec luimême, avec ses semblables, avec la création tout entière. Comment remplira-t-il cette obligation ? Du principe vital surnaturel qui est en lui sortent nécessairement, comme un nouveau jet, les quatre grandes vertus morales : la prudence, la justice, la force, la tempérance.

Nous disons nécessairement ; la raison en est que Dieu n’agit pas avec moins de perfection dans les ouvrages de la grâce, que dans les ouvrages de la nature. Or, dans les ouvrages de la nature on ne trouve pas un seul principe actif, qui ne soit accompagné des moyens nécessaires à l’accomplissement de ses actes propres. Ainsi, toutes les fois que Dieu crée un être quelconque, il le pourvoit des moyens de faire ce à quoi il est destiné. Mais il est de fait que la charité, prédisposant l’homme à sa fin dernière, est le principe de toutes les bonnes œuvres qui y conduisent. Il faut donc qu’avec la charité soient infuses et que de la charité sortent toutes les vertus, nécessaires à l’homme pour accomplir ses devoirs, non seulement envers le Créateur, mais envers la créature. (Viguier, Inslit., etc., c. XIII, p. 408).

Les quatre vertus morales, étant comme le pivot sur lequel roulent les rapports de l’homme avec tout ce qui n’est pas Dieu, ont reçu le nom de vertus cardinales (S. Th., 1a, 2ae, q. 63, art. 3, corp). C’est avec raison : par elles sont animées, dirigées, informées surnaturellement nos pensées, nos paroles, nos affections et nos actes, dans l’ordre domestique et dans l’ordre social. La première est la prudence. Cette mère des vertus morales, qui les dirige, comme une mère dirige ses filles, se définit : Une vertu qui, en toutes choses, nous fait connaître et faire ce qui est honnête, et fuir ce qui ne l’est pas (Ferraris, Bibtioth., etc., art. Virtus, n. 97). Cette définition, admise également par la philosophie et par la théologie, montre qu’il n’y a pas de vertu morale sans la prudence.

En effet, dit saint Thomas, bien vivre, c’est bien agir. Il ne suffit pas de connaître ce qui est à faire, il faut connaître encore la manière de le faire. Ceci suppose le choix judicieux des moyens. A son tour, ce choix, ayant rapport à la fin qu’on veut atteindre, suppose une fin honnête et les moyens convenables d’y parvenir : toutes choses qui appartiennent à la prudence. Si vous les supprimez, il n’y a plus de vertu. La précipitation, l’ignorance, la passion, le caprice, deviennent le mobile des actions : la vertu même sera vice. Donc sans la prudence il n’y a pas de vertu possible» (S. Bernard., serm. 30 super Cant).

Apprenons de là quel royal cadeau le Saint-Esprit fait à l’âme, en lui donnant la prudence par le baptême, et en la développant par la confirmation. Apprenons-le encore du besoin continuel que nous avons de cette vertu : elle s’applique à tout. Aussi, on distingue la prudence personnelle, qui apprend à chacun la manière de remplir ses devoirs envers luimême, envers son âme et envers son corps. La prudence domestique, qui enseigne au père à diriger sa famille. La prudence politique, qui apprend aux rois à gouverner les peuples, de manière à les conduire à la fin pour laquelle Dieu les a créés. La prudence législative, à laquelle les législateurs doivent les lois équitables et les règlements salutaires. Ennemie de la prudence de la chair, de l’astuce, du mensonge, de la fraude, de la sollicitude exagérée des choses temporelles, la prudence, fille de la grâce, est la gloire exclusive des habitants de la Cité du bien. Elle fait leur bonheur, et, si le monde actuel marche de révolutions en révolutions, si tout y est mécontentement, instabilité, fièvre d’or et fièvre de jouissances, il faut l’attribuer à la perte de la prudence chrétienne et au règne de la prudence satanique. La seconde vertu morale qui sort de la grâce, comme le fruit sort de l’arbre, et qui mûrit au soleil de la confirmation, c’est la justice. La Justice est une vertu qui fait rendre à chacun ce qui lui appartient (Communs apud Theo). Éclairée par la prudence, la justice surnaturelle respecte avant tout les droits de Dieu. Propriétaire incommutable de tout, Dieu a droit à tout et sur tout, par conséquent au culte intérieur et extérieur de l’homme et de la société. Ici, la justice se manifeste par la vertu de religion, qui comprend l’adoration, la prière, le sacrifice, le vœu et l’accomplissement fidèle des préceptes, relatifs au culte direct du Créateur.

Elle respecte les droits du prochain, riche ou pauvre, faible ou fort, inférieur ou supérieur. À elle le monde doit la fin de l’exploitation de l’homme par l’homme, du meurtre de l’enfant, de l’esclavage, du despotisme brutal, qui pesa sur tous les peuples avant la rédemption, et qui pèse encore sur toutes les nations étrangères aux bienfaits de l’Évangile. Elle apprend à l’homme à se respecter lui-même, son âme et ses droits, son corps et les siens, sa vie, sa mort et jusqu’à sa tombe. Elle lui apprend, enfin, à respecter les créatures, en les gouvernant avec équité, c’est-à-dire conformément à leur fin ; en esprit de dépendance, comme un bien d’autrui ; avec crainte, comme devant rendre compte de l’usage qu’il en aura fait. Qu’on imagine ce que deviendrait le monde, sous l’empire de Ia justice surnaturelle !

La troisième vertu cardinale, c’est la force. Sans elle la prudence et la justice seraient des lettres mortes. Ce n’est pas assez d’avoir la connaissance du bien, ni même la volonté, il faut en avoir le courage. Le courage est fils de la force. La force est une vertu qui tient l’âme en équilibre entre l’audace et la crainte. L’audacieux pèche par excès, le méticuleux par défaut, le fort tient le milieu entre l’un et l’autre (Apud Ferraris, Biblioth., etc., art. Virtus, n. 120). La force a un double rôle, actif et passif. Actif, en face du devoir elle brave les dangers ; passif, à l’adversité elle oppose la patience. La magnanimité ou la grandeur d’âme, la confiance, le sang-froid, la constance, la persévérance, la résignation, l’activité, sont filles de la force. Toute cette famille, surnaturalisée par la grâce, élève le caractère de l’homme à son plus haut degré de noblesse, en même temps qu’elle enfante dans la vie privée, comme dans la vie publique, les actes admirables qu’on cesse d’admirer depuis que le Saint-Esprit, répandu sur le monde, les a rendus si communs. Est-il besoin d’ajouter que, à raison des circonstances présentes, la force doit être la grande vertu des chrétiens ? force pour mettre par le nombre, la grandeur et la sainteté de leurs œuvres, un contrepoids aux iniquités du monde ; force héroïque pour résister aux attaques exceptionnelles dont ils sont l’objet ; force pour souffrir les outrages inouïs, prodigués à tout ce qu’ils ont de plus sacré et de plus cher.

La quatrième vertu cardinale est la tempérance. C’est une vertu qui règle l’usage du boire et du manger, qui réprime la concupiscence, et modère les plaisirs des sens (Ferraris, ubi suprà, n. 130).

Comme ses trois sœurs, la tempérance est mère d’une noble et nombreuse famille. La sobriété, l’abstinence, la chasteté, la continence, la virginité, la pudeur, la modestie, la clémence, l’humilité, l’amabilité, sont ses filles. Qu’elles vivent dans un homme, et cet homme devient le type du beau moral, la personnification de l’ordre.

Éclairée par la prudence, réglée par la justice, soutenue par la force, l’âme commande au corps, et son commandement, exécuté avec exactitude, éloigne tout ce qui dégrade la nature humaine. Loin de l’homme tempérant, la gourmandise, l’ivrognerie, la crapule, l’impureté, la folle prodigalité, le luxe ruineux, les plaisirs séducteurs ; en un mot, le honteux esclavage de l’esprit sous le despotisme de la chair.

Telle est la quatrième vertu à laquelle le Saint-Esprit communique, par la confirmation, une nouvelle énergie. Nous laissons à dire si la tempérance, dans toutes ses applications, est une vertu nécessaire au chrétien moderne, condamné à vivre au milieu d’un monde constitué tout entier sur l’intempérance.

Bien qu’il soit fort difficile, en beaucoup de cas, de distinguer le naturel et le surnaturel, la raison et la grâce, ce double moteur des actes humains, comme parle saint Thomas ; néanmoins la distinction est réelle. Constamment admise par la théologie catholique, elle est fondée sur le principe incontestable d’une double vie dans le chrétien. Vie purement naturelle, comme créature, destinée à une fin naturelle, et pourvue des moyens d’y parvenir. Vie surnaturelle, comme fils adoptif de Dieu, destiné à une fin surnaturelle et pourvu des moyens de l’atteindre ; vie surnaturelle, impérieusement obligatoire, pour tous les hommes dans l’ordre actuel de la Providence.

Il en résulte que la prudence, la justice, la force, la tempérance, sont aussi des vertus naturelles infuses ; mais, entre la prudence, la justice, la force, la tempérance surnaturelles, grande est la différence. Différence dans le principe : les premières procèdent de la raison ; les secondes, de la grâce. Différence dans le but : les premières nous mettent en rapports naturels et purement humains avec leur objet ; les secondes en rapports surnaturels et divins. Différence dans l’efficacité : les premières sont inutiles au salut ; les secondes nous y conduisent. Différence dans leur dignité : les premières se règlent d’après les lumières de la raison, les secondes d’après les lumières du Saint-Esprit. Les premières font l’honnête homme ; les secondes, le chrétien. Or, entre l’honnête homme et le chrétien, est toute la différence qui sépare l’insecte qui rampe, et l’oiseau qui vole.

Un seul trait nous en fait juger. La tempérance naturelle ou philosophique, par exemple, se borne à réprimer la concupiscence du boire et du manger, de manière à prévenir tout excès capable de nuire à la santé et de troubler la raison ; c’est le terre à terre de la vertu. La tempérance surnaturelle va plus loin. Elle conduit l’homme à châtier son corps et à le réduire en servitude par l’abstinence du boire, du manger et de ce qui peut flatter les sens. C’est la vérité de la vertu, l’affermissement de l’ordre, par la subordination complète de la chair à l’esprit, et de l’esprit à Dieu. Il en est de même des autres vertus. (S, Th., 1a, 2ae, q. 63, art. 4, corp).

La différence entre les vertus naturelles et les vertus surnaturelles nous est connue. Mais en quoi ces dernières diffèrent-elles des dons du Saint-Esprit ? Cette question est, sans contredit, une des plus importantes que nous ayons à traiter. Nettement résolue, elle jette une grande lumière sur la nature des opérations successives, par lesquelles le SaintEsprit développe en nous l’être divin ; montre l’enchaînement qui les unit sans les confondre, et fait ressortir avec éclat l’action nécessaire de chacune. Les chapitres suivants seront consacrés à l’étude de ce merveilleux travail, dont la connaissance appellera sur nos lèvres l’exclamation du Prophète : «Admirable est Dieu dans Ses saints, et Il est saint dans toutes Ses œuvres ». (Ps.67-68).

 

 



CHAPITRE XXV

DONS DU SAINT-ESPRIT.

 

Définition. - Explication détaillée de chaque mot. - Ce qu’il y a de commun et de distinct entre les vertus et les dons. - Fonction propre des dons du Saint-Esprit. Ils sont nécessaires au salut. - Nécessaires comme principes généraux du mouvement surnaturel. - Nécessaires comme éléments de lumière, de force et de défense. - Ils sont tous nécessaires, et d’une égale nécessité.

 

Une cinquième merveille de la confirmation est le développement des dons du Saint-Esprit. Nous disons le développement, attendu que, par le baptême, tous les dons du Saint-Esprit, avec le Saint-Esprit lui-même, résident déjà dans le chrétien, fidèle conservateur de la grâce. C’est ainsi que tous les éléments de la vie naturelle sont dans l’enfant, encore au berceau. Par la confirmation, les dons du Saint-Esprit participent au développement général, imprimé à la vie divine, en vertu de ce sacrement si bien nommé le sacrement de la force. Afin de donner une idée plus juste de ces nouvelles richesses de la grâce, il faut avant tout répondre à plusieurs questions d’un intérêt fondamental.

Que faut-il entendre par les dons du Saint-Esprit ? Qu’y a-t-il de commun entre les dons et les vertus ? Qu’y a-t-il de distinct ? Les vertus et les dons tendent-ils au même but ? Quel est l’objet spécial des dons ? Sont-ils aussi nécessaires que les vertus ? Le sont-ils tous ?

La réponse découlera de la définition détaillée des dons du Saint-Esprit en général, et de chacun en particulier.

D’après saint Thomas : Les dons du Saint-Esprit sont des habitudes surnaturelles qui nous disposent à obéir promptement au Saint-Esprit (1). Chaque mot de cette définition veut être expliqué ; car il renferme un trésor de lumières.

 

(1) Dona Spiritus sancti sunt quidam habitus quibus homo perficitur ad prompte obediendum Spiritui sancto. 1a, 2ae, q. 68, art. 3, corp. Dona sunt quædam hominis perfectionnes, quibus homo disponitur ad hoc quod bene sequatur instinctum divinum. Ibid., art. 2, corp. En développant un peu cette définition, on peut dire : Les dons du Saint-Esprit sont des habitudes ou des inclinaisons inhérentes à l’âme, distinctes des vertus surnaturelles infuses, nécessaires pour opérer le bien, et inséparables les unes des autres.

 

Dons . Pour caractériser les grâces dont il est ici question, la langue catholique les appelle dons du Saint-Esprit, c’est à-dire faveurs par excellence de la troisième personne de l’auguste Trinité. Mais quoi ? Les brillantes qualités des anges et des hommes, les magnificences de la terre et des cieux ne sont-elles pas, sans exception, des bienfaits du Saint-Esprit ? Assurément. «Il n’y a pas, dit saint Basile, une créature visible ou invisible, qui ne doive au Saint-Esprit ce qu’elle possède.» Et saint Cyrille de Jérusalem : « Le Saint-Esprit est le maître, le directeur et le sanctificateur universel. Tous ont besoin de Lui, Élie et Isaïe parmi les hommes, Gabriel et Michel parmi les anges» (Catech., XV). Pourtant, aucune de ces faveurs n’est appelée don du Saint-Esprit. Qu’est-ce à dire, sinon que les dons du Saint-Esprit surpassent en excellence toutes les merveilles créées, humaines et angéliques, visibles et invisibles, toutes les vertus naturelles infuses ou acquises, et toutes les vertus morales surnaturelles. Ils appartiennent donc, dans le degré le plus élevé, à un ordre de richesse dont la moindre parcelle vaut mieux que l’univers entier. (S. Th., 1 a 2ae, q. 113, art. 9, ad 2).

Expliquons ce mystère. Le don de Dieu par excellence, le don principe de tous les dons, c’est le Saint-Esprit Lui-même. De là vient qu’Il est appelé Don de Dieu : Donum Dei. Une fois communiqué personnellement à l’homme, ce don de Dieu s’épanche et se distribue dans toutes les puissances de l’âme, comme le sang dans toutes les veines du corps. Il les anime, Il les divinise ; Il devient le principe générateur d’une vie aussi supérieure à la vie naturelle, que le ciel est élevé au-dessus de la terre. La raison en est que la vie naturelle nous est commune avec les animaux, avec les païens et avec tous les pécheurs ; tandis que la vie dont nous sommes redevables au Saint-Esprit nous assimile aux saints, aux anges, à Dieu.

Comment mesurer l’étendue d’un pareil bienfait ? Donner la vie naturelle à un ange et à des millions d’anges, à un homme et à des millions d’hommes, à un être quelconque et à des millions d’êtres, rendre la vue à un aveugle et à des millions d’aveugles ; l’ouïe à un sourd et à des millions de sourds ; le mouvement à un paralytique et à des millions de paralytiques : voilà, sans contredit, des bienfaits, d’immenses bienfaits.

Mais, ramasser dans la poussière souillée où il rampe ce vermisseau qu’on appelle l’homme ; puis, à cet être néant, communiquer la vie même de Dieu ; remplir son entendement de lumière divine, son cœur de sentiments divins, sa volonté de forces surhumaines, pour accomplir le bien et pour vaincre le mal : voilà encore des bienfaits ; et des bienfaits supérieurs aux premiers.

A ces éléments de vie divine, à ces forces surnaturelles, imprimer une impulsion puissante et soutenue qui, pendant une longue suite d’années et de combats, leur fasse produire des actes parfaits de toutes les vertus, tels que Dieu Lui-même peut montrer aux hiérarchies angéliques le chrétien qui les accomplit, et leur dire avec une sorte d’orgueil ; C’est là Mon fils bien-aimé, l’objet de toutes Mes complaisances : n’est-ce pas le bienfait des bienfaits, le don qui couronne tous les dons ? En le décrivant, nous venons de décrire les dons du Saint-Esprit et leur excellence incomparable. Ils sont plus que la vie naturelle, plus que la vie surnaturelle, plus que les grandes vertus de prudence, de justice, de force, de tempérance surnaturelle ; ils en sont les divins moteurs. (S. Th., 1a 2ae, q. 68, art. 4, ad 3 ; et art. 8, corp).

Dons du Saint-Esprit ; et non du Père ou du Fils. Chefs-d’œuvre de la charité, les dons ne peuvent être attribués qu’au Saint-Esprit, la charité même de Dieu, l’amour consubstantiel, l’amour en personne, éternellement vivante et éternellement infinie. Comme il n’y a dans la nature physique qu’un seul soleil, principe de chaleur et de vie ; ainsi dans le monde moral il n’y a qu’un principe sanctificateur, le Saint-Esprit. Moyens supérieurs de sanctification, les dons venus de lui nous conduisent à Lui. Or, sanctifier, c’est unir. Si, analysant les conseils de Dieu, vous les réduisez à leur plus simple expression, vous trouverez un but unique : ramener toutes choses à l’unité.

D’une part, Dieu étant un et uniquement bon ne peut avoir dans Ses oeuvres d’autre but que l’unité et l’unité béatifiante. D’autre part, l’homme, composé d’une double nature, est la mystérieuse soudure du monde spirituel et du monde matériel. En unissant l’homme à lui d’une union surnaturelle, Dieu le sanctifie ; car Il l’unit de la manière la plus intime à la sainteté par essence. Du même coup, Il sanctifie l’universalité de Ses œuvres et redevient tout en toutes choses. Ainsi se trouve rétablie, avec une gloire nouvelle, l’unité primitive, brisée par la révolte de l’ange et par la désobéissance de l’homme. Qu’ils soient un, comme nous sommes un. Ce mot d’une profondeur infinie résume dans ses causes, dans ses moyens et dans son but l’Incarnation du Fils, la mission du Saint-Esprit, toutes les riches combinaisons du plan divin, dans l’ordre surnaturel et dans l’ordre naturel, dans le monde des anges et dans le monde des hommes, dans le temps aussi bien que dans l’éternité. (Eph., IV, 12. Ibid., 13).

La définition ajoute que les dons du Saint-Esprit sont des habitudes , c’est-à-dire des qualités ou inclinations inhérentes à l’âme. Si quelque chose peut encore rehausser à nos yeux le prix de ces dons divins, c’est de savoir qu’ils ne sont ni des grâces passagères, ni des mouvements transitoires et de circonstance, mais bien des habitudes, c’est-à-dire des qualités permanentes. Inséparables du Saint-Esprit, ils sont dans l’âme aussi longtemps que le Saint-Esprit lui-même y réside, et Il y réside tant qu’il n’en est pas banni par le péché mortel.

De cette consolante vérité nous avons l’infaillible assurance. Parlant à ses frères de tous les lieux et de tous les siècles, le Verbe Incarné disait : « Si vous M’aimez, gardez Mes commandements, et le Saint-Esprit demeurera chez vous et Il sera en vous» (Joan. XIV, 15-17). Or, le Saint-Esprit n’est pas dans les hommes sans Ses dons. Il y est avec tous Ses dons, ou Il n’y est pas : semblable au soleil, qui ne peut être nulle part sans sa lumière, sa chaleur et es principes de fécondité (S. Th., 1a, 2ae, q. 68, art. 3, corp). Posséder les dons du Saint-Esprit et avec eux tout ce qu’il y a de plus riche dans les trésors de la grâce, quel bonheur et quelle gloire ! Les perdre, quelle honte et quel malheur ! Où trouver un motif plus puissant de garder à tout prix la grâce sanctifiante et de la recouvrer promptement, quoi qu’il puisse en coûter d’efforts et de larmes, si on venait à la perdre ?

Surnaturelles , par conséquent qui nous perfectionnent. Tout ce qui est divin perfectionne ce qui ne l’est pas. Les dons du Saint-Esprit, étant divins, perfectionnent l’âme humaine et toutes ses puissances. Mais quel est le genre de perfection qu’ils lui communiquent ? Comme les dons, les vertus théologales et les vertus cardinales sont aussi des habitudes, des habitudes permanentes, venues du Saint-Esprit et perfectionnant l’homme. Ainsi, sous le rapport de l’origine et de la fin, nulle différence entre les dons et les vertus surnaturelles, pas plus qu’entre les feuilles, les fleurs et les fruits, considérés dans l’arbre qui les porte, dans la sève qui les abreuve, dans la chaleur qui les mûrit. Mais, comme il y a différence de fonctions entre les feuilles, les fleurs et les fruits, de même en est-il entre les dons et les vertus. Reste à dire en quoi consiste cette différence.

Les vertus surnaturelles : la foi, l’espérance, la charité, la prudence, la justice, la force, la tempérance, sont des forces divines, communiquées à l’âme pour opérer le bien surnaturel. Le don est l’impulsion qui met ces forces en mouvement. Telle est la manière dont il nous perfectionne, par conséquent la différence radicale qui le distingue des vertus. Ce point de doctrine est capital . Écoutons saint Thomas : « Afin de bien saisir la distinction qui existe entre les dons et les vertus, il faut nous reporter au langage de l’Écriture. Elle désigne les dons du Saint-Esprit, non pas sous le nom de dons, mais sous le nom d’Esprits. Sur lui reposera, dit Isaïe, l’Esprit de sagesse et d’intelligence, etc. Ces paroles font comprendre très clairement que les sept dons du Saint-Esprit sont en nous, par l’effet d’une inspiration divine, ou plutôt sont le souffle même du Saint-Esprit en-nous. Or, inspiration veut dire impulsion venue du dehors. (Corn. a Lap., in Is. XI, 2).

« Riche de vertus surnaturelles, l’âme a besoin d’un moteur qui les mette en action. Des forces surnaturelles ne pouvant être mises en mouvement par un moteur naturel, il en résulte que le Saint-Esprit est le moteur nécessaire des forces surnaturelles, déposées dans l’âme par le baptême. Or, c’est par les sept dons ou les sept esprits que se traduit l’impulsion de l’Esprit sanctificateur. Aussi ses dons sont appelés dons, non seulement parce qu’ils sont répandus en nous par ce divin Esprit ; mais encore parce qu’ils ont pour but de rendre l’homme prompt à agir sous l’influence divine. Il s’ensuit que le don, en tant qu’il diffère de la vertu infuse, peut se définir : ce qui est donné de Dieu pour mettre en mouvement la vertu infuse» (1a, 2ae, q. 68, art 1, corp. ; id., ad 3 ; id., art. 2, corp. ; id., art. 8, corp).

Une comparaison rend sensible cette distinction fondamentale. Ce que la sève est à l’arbre, les vertus infuses le sont à l’âme baptisée. Pour qu’un arbre croisse et porte des fruits, il est nécessaire que la sève soit mise en mouvement par la chaleur du soleil, afin de circuler dans toutes les parties de l’arbre, depuis les racines jusqu’à l’extrémité des branches. Il en est de même à l’égard du chrétien. Par le baptême, il possède la sève des vertus surnaturelles ; mais, s’il veut croître et porter des fruits, il faut que cette sève divine soit mise en mouvement et circule dans toutes les puissances de son être.

Quel est le soleil dont la vive chaleur peut seule mettre en activité cette sève précieuse ? Nous l’avons dit, c’est l’Esprit aux sept dons. Maintenant la question de la supériorité des dons sur les vertus, ou des vertus sur les dons,  s’explique d’elle-même. Les dons sont inférieurs aux vertus théologales. Ces vertus, en effet, attachent l’âme à Dieu, tandis que les dons ne font que la mouvoir vers lui. Mais les dons sont supérieurs aux vertus morales, parce que les vertus morales ne font qu’enlever les obstacles qui éloignent de Dieu, taudis que les dons dirigent véritablement et meuvent vers Dieu. (S. Th., 1a 2ae, q. 63, art. 4, ad 3 ; et art. 8, corp).

La définition finit en disant : Qui nous disposent à obéir promptement au Saint-Esprit. L’ignorance ou la connaissance imparfaite du bien, la pesanteur naturelle, les liens des affections terrestres, quelquefois la crainte de la peine, le respect humain, la dissipation de l’esprit, la faiblesse du cœur, l’égarement de la volonté et mille autres obstacles, nous rendent sourds ou indociles aux inspirations du Saint-Esprit. De là, un cercle infranchissable d’imperfections et de lâchetés, le sommeil des forces divines cachées au fond de l’âme, comme des sucs latents dans le sein de la terre. Toutes ces choses, humiliantes et coupables, qui peuplent l’Église de petites âmes, pleines de petites pensées, caractérisent tristement la vie et préparent des angoisses pour la mort.

Vienne le Saint-Esprit avec Ses dons. C’est le feu dont la vive lumière éclaire l’entendement et dont la chaleur échauffe le cœur ; c’est le vent véhément du cénacle qui brise toutes les résistances ; c’est l’électricité divine qui, circulant dans toutes les facultés de l’âme, les anime, les ébranle, les pousse vers le monde supérieur, et, rendant le chrétien supérieur à lui-même, le fait travailler à sa perfection personnelle, ainsi qu’au salut de ses frères, non pas lentement, mais activement ; non pas superficiellement, mais solidement ; non pas accidentellement, mais constamment. A cette impulsion le monde doit les apôtres, les martyrs, les missionnaires, les saints et les saintes de toutes les conditions, comme il lui devra les nobles vainqueurs ou les nobles victimes des derniers temps.

Définir les dons du Saint-Esprit, c’est en montrer la nécessité ; nous venons de le faire. Insistons néanmoins sur ce point essentiel, et établissons par des preuves directes que les dons du Saint-Esprit sont absolument nécessaires au salut.

Voilà, il faut le dire, ce qu’il importe plus que jamais de savoir et, par conséquent, d’enseigner, attendu que les gens du monde ne le savent nullement et que la plupart même des fidèles ne le savent guère. A cette ignorance il faut attribuer le peu de cas qu’on fait des dons du Saint-Esprit, le peu d’importance qu’on attache au sacrement de confirmation et le peu de soin qu’on apporte à en conserver les fruits. L’Esprit de sagesse et de vie ainsi méconnu, faut-il s’étonner que le monde moderne aille à la dérive et à la mort ?

Afin de rendre sensible l’indispensable nécessité des dons du Saint-Esprit, les Pères de l’Église emploient diverses comparaisons. A celle de l’arbre, que nous avons développée, ils ajoutent les suivantes : « De même, dit quelque part saint Augustin, que l’œil le plus sain ne peut voir, si un rayon de lumière ne vient le frapper ; ainsi l’homme parfaitement justifié ne peut accomplir les actes de la vie chrétienne, s’il n’est poussé par le mouvement du Saint-Esprit» (Vid Lib. de natura et gracia).

Saint Basile, déjà cité, ajoute : « On peut comparer l’homme à un navire. Si parfaitement construit qu’on suppose un navire et si bien pourvu qu’il soit d’agrès et de matelots, il ne peut marcher sans le souffle du vent. Ainsi de l’homme. Possédât-il la grâce sanctifiante et toutes les vertus infuses à un haut degré, il ne peut, sans le mouvement du Saint-Esprit faire un seul acte surnaturel, pas même prononcer le nom de Jésus. » Or, le mouvement du Saint-Esprit est l’effet de ses dons. Ainsi, ce que le vent est au navire, les dons du Saint-Esprit le sont à l’âme.

Résumant la doctrine des Pères, saint Thomas donne la raison fondamentale de cette nécessité. « Dieu, dit-il, perfectionne les œuvres de l’homme de deux manières : par la lumière naturelle, qui est la raison, et par la lumière surnaturelle venue des vertus théologales. Mais cette seconde manière est imparfaite, puisque même avec ces vertus nous ne connaissons et n’aimons Dieu qu’imparfaitement. La raison en est que nous ne les possédons que d’une manière incomplète et non pas de nous-mêmes. Or, tout être qui ne possède pas complètement et de lui-même un principe d’action ne peut agir de lui-même, suivant ce principe : il faut qu’il soit mu du dehors.

« Ainsi, le soleil, qui est pleinement lumineux, peut éclairer par lui-même. Mais la lune, dans laquelle la lumière ne réside que d’une manière imparfaite, ne peut éclairer si elle-même ne l’est pas. Ainsi encore, le médecin qui connaît parfaitement son art peut agir de lui-même, tandis que l’élève, imparfaitement instruit, ne le peut pas. Il faut qu’il reçoive la direction de son maître (1). Telle est la condition de l’homme. En tout ce qui est du domaine de la raison et qui tend à une fin naturelle, l’homme, aidé de Dieu, peut agir de lui-même par les lumières de la raison.

« Il en est autrement s’il est question de sa fin surnaturelle. N’étant informée qu’imparfaitement par les vertus théologales, la raison nous y fait tendre ; mais son impulsion ne suffit pas. Il faut le mouvement du Saint-Esprit. L’Écriture l’enseigne clairement : Ceux qui sont conduits par le Saint-Esprit, dit saint Paul, ceux-là sont les fils de Dieu et ses héritiers. Et le prophète royal : C’est votre Esprit qui me conduira dans la terre du bonheur. Ainsi, nul ne peut entrer dans l’héritage du ciel, à moins d’y être poussé et conduit par le Saint-Esprit. Il suit de là que les dons du Saint-Esprit sont absolument nécessaires au salut» (1a, 2ae, q. 68, art. 2, corp. ; et ad 2).

 

(1) C’est un axiome des sciences physiques, comme des sciences morales, que le second agent ne peut agir que par la vertu du premier : nullum agens secundum agit, nisi virtute primi

 

Toute cette belle et profonde doctrine de l’Ange de l’école doit se résumer ainsi : par les vertus théologales et morales, l’homme n’est pas tellement perfectionné dans ses rapports avec sa fin dernière, qu’il n’ait toujours besoin d’être poussé par le mouvement supérieur du Saint-Esprit. (S. Th., ubi supra).

Nécessaires comme principes généraux du mouvement surnaturel, les dons du Saint-Esprit le sont encore à plusieurs titres particuliers. Ils sont nécessaires pour connaître le bien, nécessaires pour l’opérer, nécessaires pour éviter le mal : en sorte qu’ils sont tout à la fois lumière, force et protection. D’où il résulte que les regarder comme un souffle fécond, comme une simple impulsion sans vertu propre, serait une erreur. On doit les tenir pour autant de perfections actives et vivifiantes ajoutées aux vertus et aux puissances de l’âme : Dona sunt quædam hominis perfectiones. (Ibid., art. 2, corp).

 

Lumière : ils sont nécessaires pour connaître le bien : Si perfectionnée qu’elle soit par les vertus théologales et par les autres vertus infuses, la raison ne peut connaître tout ce qu’elle doit connaître, ni dissiper toutes les illusions dont elle peut être la victime, ni toutes les erreurs dans lesquelles elle peut tomber. Elle a besoin de Celui dont la science est infinie et qui par Sa présence la délivre de toute illusion, de toute folie, de toute ignorance, de toute inaptitude à connaître et à comprendre. Ce perfectionnement nécessaire est dû au Saint-Esprit et à Ses dons. (Id., art. 2, ad 3).

Force : ils sont nécessaires pour opérer le bien. La grâce sanctifiante habituelle ne suffit pas pour nous faire opérer le bien, pas plus que le sang, principe de la vie, ne suffit pour nous faire vivre : il faut qu’il soit mis en circulation. Or, c’est le don du Saint-Esprit qui communique à la grâce habituelle l’impulsion qui la met en mouvement et la rend efficace. En ce sens, le don du Saint-Esprit est tout à la fois habituel et actuel. Habituel, il demeure dans l’âme en état de grâce. Actuel, il l’inspire, il l’aide, il la fortifie, il la pousse, suivant le besoin du moment, soit à pratiquer le bien, soit à résister au mal. (S. Th., 1a, 2ae, q. 100, art. 9, ad 2 et ad 3).

Protection : il nous défend contre nos ennemis. Le don ou l’opération du Saint-Esprit ne se borne pas à nous diriger et à nous fortifier, il nous protège. L’homme en état de grâce en a besoin pour être soutenu contre les assauts de l’ennemi. C’est pourquoi il doit dire toujours : Ne nous induisez pas en tentation. Mais aussi, avec la grâce sanctifiante et les dons du Saint-Esprit, le chrétien est un être parfait. Il n’a pas seulement la vie divine, il possède encore tous les moyens de la développer, toutes les armes pour la défendre. « Les vertus et les dons, ajoute saint Thomas, suffisent pour exclure les péchés et les vices, dans le présent et dans l’avenir, en ce sens qu’ils empêchent de les commettre. Quant aux fautes passées, l’homme en trouve le remède dans les sacrements. (S. Th., III p., q. 62, art. 2, ad 2). Désormais, il reste bien établi que les dons du Saint Esprit, soit comme principes de mouvement surnaturel, soit comme éléments de lumière, de force et de défense, sont aussi nécessaires au salut que le mouvement à la vie, la chaleur à la sève, le vent au navire, la vapeur à la locomotive. Mais sont-ils tous nécessaires au même degré ? Sans aucun doute.

« Parmi les dons du Saint-Esprit, dit la théologie catholique, la sagesse tient le premier rang, la crainte le dernier. Or, l’une et l’autre sont nécessaires au salut. Nul n’est aimé de Dieu, dit l’Écriture, sinon celui qui habite avec la sagesse, et nul ne peut être sauvé sans la crainte. Donc les dons intermédiaires sont également nécessaires au salut : Ergo etiam alia dona media sunt necessaria ad salutem. (S. Th., 1a, 2a, q. 68, art. 4). De plus, sans le Saint-Esprit, le salut est impossible. Or, le Saint-Esprit est inséparable de Ses dons. Il est dans l’âme avec tous Ses dons, ou Il n’y est pas du tout. La conséquence est que les sept dons du Saint-Esprit sont nécessaires au salut d’une égale nécessité : Septem dona sunt necessaria ad salutem» Ibid., art. 3, ad 1).

 

 



CHAPITRE XXVI

(SUITE DU PRÉCIDENT)

 

Nombre des dons du Saint-Esprit. - Inséparabilité. - Perpétuité. - Dignité. - Ordre des dons en Notre- Seigneur. - Ils commencent par la sagesse et finissent à la crainte. - Raison de cet ordre. - Manifestation de chaque don du Saint-Esprit dans la vie de Notre-Seigneur. - En no us, les dons commencent par la crainte et finissent à la sagesse. - Raison de cet ordre. - Loi du monde moral. - Nécessité de la connaître et de la suivre. - Effets généraux des dons du Saint-Esprit sur l’humanité.

 

On ne saurait trop le répéter, sans les dons du Saint-Esprit, l’homme est privé de mouvement surnaturel. Il ne peut convenablement ni connaître le bien, ni l’opérer, ni éviter le mal, ni s’ouvrir les portes du ciel. Mais quel est le nombre de ces dons, plus précieux que tout l’or du monde, plus nécessaires mille fois que la vie naturelle ? L’Écriture nous donne la réponse. Parlant de Notre-Seigneur, le second Adam, le prophète Isaïe s’exprime en ces termes : « Et sur Lui reposera l’Esprit du Seigneur : l’Esprit de sagesse et d’intelligence ; l’Esprit de conseil et de force ; l’Esprit de science et de piété, et l’Esprit de la crainte du Seigneur Le remplira» (XI, 2, 3). Ce qui s’est accompli dans le Verbe Incarné doit s’accomplir dans chacun de ses frères. Au jour du baptême, tout chrétien reçoit les sept dons du Saint-Esprit.

Pourquoi ces dons divins sont-ils au nombre de sept et non pas au nombre de six ou de huit ? Rappelons-nous que les dons du Saint-Esprit ont pour but d’imprimer le mouvement aux vertus. Or, il y a sept vertus : trois théologales et quatre cardinales. Ces vertus comprennent toutes les forces, principes d’actes surnaturels. Ces forces reposent toutes dans l’entendement et dans la volonté. L’entendement doit saisir la vérité, s’en nourrir et la transmettre ; la volonté, l’aimer et la réduire en actes.

Pour connaître la vérité d’une connaissance utile, l’entendement a besoin des dons d’intelligence, de conseil, de sagesse et de science. Les dons de piété, de force et de crainte sont les auxiliaires indispensables de la volonté, dans l’amour et la pratique du bien (Corn. a Lap., in ls., XI, 3). Ainsi, les dons du Saint-Esprit atteignent toutes les facultés de l’âme, toutes les vertus intellectuelles et morales, et les suivent dans leurs actes, de quelque nature qu’ils soient. (S. Th., 1a, 2ae, q. 68, art. 4, corp).

Sous une figure d’une profonde vérité, saint Grégoire montre la même raison du nombre sept. « Dieu, dit-il, a créé le monde et l’a rendu parfait en sept jours. Image de Dieu, l’homme est créateur. A chaque jour de sa création spirituelle, correspond un don du Saint-Esprit. Tous ensemble accomplissent et perfectionnent les travaux, tant de la vie active que de la vie contemplative ». (S. Bonav., Opusc., de septem donis, etc., p. 237, edit. in-fol., Lugd. 1619). Il en résulte que le nombre sept est celui qui convient aux dons du Saint-Esprit : plus serait inutile, moins pas assez. A cette précision merveilleuse, comment ne pas reconnaître l’infinie sagesse qui, dans l’ordre moral non moins que dans l’ordre physique, fait tout avec nombre ?

 

Elle brille d’un nouvel éclat, si on considère, comme nous le ferons plus tard, que les dons du Saint-Esprit sont opposés aux sept péchés capitaux. Ces sept péchés ou, pour mieux dire, ces sept Esprits mauvais en veulent aux sept vertus ou puissances de l’homme, ainsi qu’à son entendement et à sa volonté, c’est-à-dire qu’ils attaquent l’homme dans tout son être. Pour lutter avec succès contre ces sept puissances infernales, sept forces divines étaient nécessaires à l’homme. Il les trouve, ni plus ni moins, dans les sept dons du Saint-Esprit. Nouveau trait de sagesse et de bonté : ce brillant cortège de perfections surnaturelles, cette puissante cohorte d’auxiliaires divins est indissoluble. Les dons du Saint-Esprit sont inséparables les uns des autres. « Aucune vertu morale, dit le prince de la théologie, ne peut exister dans l’homme sans la prudence. Toutes se réunissent dans cette vertu, qui les dirige suivant les lumières de la raison. Il en est ainsi du chrétien. Toutes ses vertus, toutes les forces de son âme sont excitées et régies par les dons du Saint-Esprit.

Nouveau trait de sagesse et de bonté : ce brillant cortège de perfections surnaturelles, cette puissante cohorte d’auxiliaires divin est indissoluble . Les dons du Saint-Esprit sont inséparables les uns des autres. « Aucune vertu morale, dit le prince de la théologie, ne peut exister dans l’homme sans la prudence. Toutes se réunissent dans cette vertu, qui les dirige suivant les lumières de la raison. Il en est aussi du chrétien. Or, le Saint-Esprit habite en nous par la charité. Ainsi, comme les vertus morales sont mises en faisceau par la prudence, les dons du Saint-Esprit se trouvent liés ensemble dans la charité. Celui donc qui a la charité possède les sept dons du Saint-Esprit, et celui qui la perd les perd tous les sept ; mais il les recouvre en recouvrant la grâce. (1a, 2ae, q. 58, art. 4, corp. ; et q. 68, art. 5, corp). Telle est, pour le dire en passant, la raison du nombre sept, si souvent reproduit dans les pénitences canoniques et dans les indulgences accordées par l’Église. (S. Anton., Summa theolog., p. IV, lit. X, c. I, p. 152, edit. in-4 Venet, 1861). Non seulement les dons du Saint-Esprit sont inséparables ; ils sont encore tellement permanents, qu’ils survivent même à la mort. Moyens nécessaires de sanctification dans l’exil, ils deviennent dans la patrie des sources de gloire et de béatitude. « Les dons du Saint-Esprit, continue saint Thomas, peuvent être considérés dans leur objet actuel ou dans leur essence. En tant qu’ils résident dans l’homme voyageur, ils ont pour objet les oeuvres de la vie active, c’est-à-dire la pratique des différents devoirs auxquels le salut est attaché. Sous ce rapport ils ne demeurent pas dans le ciel. La fin étant obtenue, les moyens n’ont plus de raison d’être.

« Il en est autrement, si on les considère dans leur essence. En effet, il est de leur essence de perfectionner l’âme, de manière à la rendre docile à l’impulsion divine. Or, dans le ciel cette docilité sera complète. Là, Dieu sera tout en toutes choses, et l’homme parfaitement soumis à Dieu. Ainsi, non seulement les dons du Saint-Esprit, principes de cette docilité, subsisteront dans le ciel ; mais, incomparablement plus parfaits qu’ici-bas, ils brilleront dans les élus d’un éclat splendide et seront la mesure de leur bonheur et de leur gloire. (1a, 2ae, q. 68, art. 6, corp).

Cet éclat ne sera pas le même pour tous les dons ; car tous n’ont pas la même excellence. Tous, il est vrai, sont des pierres précieuses qui formeront la couronne des élus ; mais dans le ciel, comme sur la terre, toutes les pierres précieuses n’ont ni le même prix ni la même splendeur. Le rubis, l’émeraude, la topaze, le diamant, ont chacun sa beauté spécifique et un éclat différent. Qu’une excellence relative, une dignité hiérarchique distingue les dons du Saint-Esprit, rien n’est plus facile à prouver.

Ces dons correspondent aux vertus, c’est-à-dire que chaque don a pour but de mettre en mouvement une vertu particulière et de l’ennoblir, en lui faisant produire des actes, promptement, facilement, constamment, sous l’impulsion du Saint-Esprit. Or, il y a une différence de dignité entre les vertus. Sans parler des vertus théologales, les premières de toutes, les vertus intellectuelles sont supérieures aux vertus morales ; et parmi les vertus intellectuelles, les vertus contemplatives sont préférables aux vertus actives. La cause en est que les premières perfectionnent la plus noble faculté de l’homme, la raison ; tandis que les secondes ne perfectionnent que la volonté.

C’est une nécessité qu’il en soit de même parmi les dons ; car plus noble est la chose à mouvoir, plus noble doit être le moteur ; plus parfaite est la faculté à perfectionner, plus parfait doit être le principe perfectionnant. « Ainsi, ajoute saint Thomas, dans les dons, la sagesse et l’intelligence, la science et le conseil sont préférés à la piété, à la force et à la crainte. Parmi ces trois derniers, la piété est préférée à la force, et la force à la crainte ; comme la justice elle-même est préférée à la force, et la force à la tempérance. Telle est la supériorité relative des dons, pris en eux-mêmes.

« Considérés sous le rapport des actes, la force et le conseil sont préférés à la science et à la piété, parce que la force et le conseil s’exercent dans les cas difficiles ; la piété et même la science, dans les cas ordinaires. On voit que la dignité des dons correspond à l’ordre dans lequel ils sont énumérés, partie simplement, en tant que la sagesse et l’intelligence sont préférées à tous ; partie suivant leur ordre d’application, en tant que le conseil et la force sont préférés à la science et à la piété» (S. Th., 1a, 2ae, q, 68, art. 7, corp).

Mais dans quel ordre les dons du Saint-Esprit sont-ils énumérés ? On trouve deux manières de les compter : l’une descendante, qui commence par la sagesse et finit par la crainte ; l’autre ascendante, qui commence par la crainte et finit par la sagesse. Lorsqu’il les répand sur Notre-Seigneur, le Saint-Esprit nomme Ses dons par ordre de dignité ; sur nous, par ordre de nécessité. De Notre-Seigneur il est dit : Sur Lui reposera l’esprit de sagesse, et Il sera rempli de l’Esprit de la crainte du Seigneur. De nous il est dit : La crainte est le commencement de la sagesse. Pourquoi cette double échelle ?

Le Verbe Incarné est la sagesse éternelle ; et le premier don communiqué à son âme est la sagesse. Par là, le Saint-Esprit a voulu montrer que cette humanité sainte, étant sans péché ni imperfection, participe de prime abord à l’attribut suprême de la personne divine, à laquelle elle est unie. Le dernier don nommé par le Saint-Esprit, c’est la crainte. Le siège de la crainte est surtout dans la partie inférieure de l’âme, c’est-à-dire dans le point qui met Notre-Seigneur en contact immédiat avec notre pauvre humanité. Et le Saint-Esprit a voulu nous apprendre que la crainte est le premier degré de l’échelle qui doit nous élever jusqu’à Dieu, la Sagesse infinie. Tel est l’ordre suivant lequel le Saint-Esprit se communique au Dieu-homme, l’innocence même et le réparateur de l’innocence.

 

Quant à nous, nous recevons les dons du Saint-Esprit dans l’ordre inverse ; on le conçoit (S. Bonav., ubi supra, p. 241). Chargé de misère et de péchés, le premier sentiment que l’homme doit éprouver devant Dieu, c’est la crainte. Voilà pourquoi la crainte est le premier don qu’il reçoit, et la sagesse le dernier auquel il parvient. Dans le Verbe Incarné, le Saint-Esprit, pour arriver jusqu’à nous, descend de la sagesse à la crainte, et, pour nous relever jusqu’à notre Frère aîné, il nous fait remonter de la crainte à la sagesse.

Si on veut que le chrétien connaisse l’enchaînement et la dignité relative des dons du Saint-Esprit, tel est l’ordre qu’il importe de suivre en les expliquant. Il est d’autant plus rationnel, que les dons du Saint-Esprit sont directement opposés aux péchés capitaux. Or, l’orgueil est le père de tous les autres : Initium omnis peccati est superbia ; il est aussi le premier qu’on explique. La crainte en est le remède, comme nous le montrerons. C’est donc par la crainte que doit commencer l’explication des dons du Saint-Esprit.

Comme il est facile de le voir, ces deux ordres, dont l’un descend et l’autre monte, renferment de grands enseignements et de belles harmonies. Ni les uns ni les autres n’ont échappé au regard pénétrant des docteurs de l’Église. « Par le nombre sept, dit saint Augustin, les dons nous révèlent le Saint-Esprit qui, en descendant à nous, commence par la sagesse et finit par la crainte ; tandis que nous, pour monter jusqu’à lui, nous commençons par la crainte et finissons par la sagesse ; car la crainte du Seigneur est le commencement de la sagesse» (Serm. 448, c. IV, opp. t. V, p. I, d. 1499).

Et ailleurs : « Lorsque le prophète Isaïe célèbre les sept dons merveilleux du Saint-Esprit, il commence par la sagesse et arrive à la crainte, descendant du sommet jusqu’à nous, afin de nous apprendre à monter. Il part du point où nous voulons parvenir et il parvient au point d’où nous devons commencer. Sur lui reposera, dit-il, l’Esprit du Seigneur, l’Esprit de sagesse et d’entendement, l’Esprit de conseil et de force, l’Esprit de science et de piété, l’Esprit de la crainte du Seigneur. Ainsi, comme le Verbe Incarné, non en diminuant, mais en nous enseignant, descend depuis la sagesse jusqu’à la crainte ; de même nous devons monter, en avançant depuis la crainte jusqu’à la sagesse. La crainte, en effet, est le commencement de la sagesse. Elle est cette vallée des pleurs dont parle le prophète lorsqu’il dit : Il a disposé des ascensions clans son cœur, au fond de la vallée des larmes.

« Cette vallée, c’est l’humilité. Or, quel est l’humble, sinon celui qui craint Dieu et qui, à cause de cette crainte, fait couler de son cœur des larmes de confession et de pénitence ? Dieu ne méprise pas un cœur contrit et humilié. Qu’il ne craigne donc pas de demeurer dans le fond de la vallée. Dans ce cœur contrit et humilié, Dieu a préparé des ascensions, par lesquelles nous nous élevons jusqu’à Lui. Où se font ces ascensions ? Dans le cœur, dit le prophète, in corde. D’où faut-il monter ? Du fond de la vallée des pleurs. Où faut-il monter ? Au lieu que Dieu lui-même a préparé, in locum quem disposuit. Quel est ce lieu ? Le lieu du repos et de la paix, où habite, resplendissante de lumière, l’immortelle Sagesse.

« Ainsi, pour nous instruire, Isaïe descend par degrés, depuis la sagesse jusqu’à la crainte, c’est-à-dire depuis le séjour de la paix éternelle, jusqu’au fond de la vallée des pleurs, passagers comme le temps. Il veut nous apprendre, pauvres pénitents qui pleurons et qui gémissons, à ne pas demeurer dans les gémissements et dans les larmes ; mais à monter de cette triste vallée jusqu’à la montagne spirituelle, au sommet de laquelle est bâtie la sainte Jérusalem, notre mère, où nous ,jouirons d’une joie sans mélange et sans fin. Telle est la raison pour laquelle Il place au premier rang la sagesse, c’est-à-dire la vraie lumière de l’âme, et au second l’intelligence. Comme s’Il répondait à ceux qui Lui demandent, de quel point il faut partir pour arriver à la sagesse, Il dit : De l’intelligence. Et pour parvenir à l’intelligence ? Du conseil. Et au conseil ? De la force. Et à la force ? De la science. Et à la science ? De la piété. Et à la piété ? De la crainte. Donc à la sagesse, depuis la crainte ; de la vallée des pleurs, jusqu’à la montagne de la paix» (Serm. 247, c. III, opp. t. V, p. 1987).

Dans la manière dont Isaïe parle du don de crainte en Notre-Seigneur, l’abbé Rupert nous fait admirer la profonde condescendance du Verbe Incarné, devenu le sauveur et le précepteur du genre humain. Voici ses paroles : « Le prophète dit : Et l’Esprit de la crainte du Seigneur Le remplira. Il est digne de remarque qu’en parlant des six premiers dons, Isaïe dit constamment : Sur Lui reposera l’Esprit du Seigneur, l’Esprit de sagesse, l’Esprit d’intelligence, et ainsi des autres. Pourquoi, arrivé au septième, change-t-il le mot et dit-il : L’Esprit de crainte Le remplira ? Comprenons le mystère : Dieu a voulu montrer à l’univers cet étonnant spectacle, le créateur de l’homme, le Dieu de l’éternité, descendant jusqu’au point duquel doit partir l’homme pécheur, pour sortir de l’abîme du vice et se délivrer des chaînes infernales du péché.

« En effet, le commencement de la sagesse est la crainte du Seigneur. C’est jusque-là que le Créateur est descendu. L’Esprit de la crainte de Dieu le remplira, dit le prophète. Qu’il ait dit : Sur lui reposera l’Esprit de sagesse et d’intelligence, il n’y a rien d’étonnant. Toutes ces magnifiques qualités conviennent à la majesté d’un Dieu. Mais quel est l’ange ou l’homme qui ne soit pas stupéfait, en voyant le Seigneur descendre jusqu’à la crainte du Seigneur ; le Maître souverain et redouté du ciel et de la terre, rempli de crainte, non pas en partie, mais pleinement et dans toute l’étendue que des hommes inspirés du Saint-Esprit peuvent donner au mot plénitude ? » (De Spir. sanct., lib. 1, c. XXV).

Telle est la mystérieuse échelle que le Verbe, conduit par le Saint-Esprit, a descendue pour arriver jusqu’à nous, et que nous-mêmes devons monter pour parvenir jusqu’à Lui. Un instant arrêtons-nous à considérer ce double mouvement de descente et d’ascension. Intéressante par elle-même, cette étude a trois grands avantages. Le premier : de vérifier par des faits l’énumération hiérarchique d’Isaïe ; le second : de nous orienter dans l’exercice des dons du Saint-Esprit ; le troisième : de mettre au jour les effets généraux des dons du Saint-Esprit sur le genre humain.

1° Vérifier l’énumération hiérarchique d’Isaïe. San s doute, la vie du Verbe fait chair est une manifestation soutenue de l’Esprit, qui reposait sur lui. On y trouve néanmoins des circonstances, où brille d’un éclat plus marqué chaque don de l’Esprit septiforme, et dans l’ordre même de l’énumération prophétique.

Jésus entre dans sa vie publique, et le premier don qui brille en Lui, c’est la sagesse. A peine sorti des eaux du Jourdain, l’Esprit le pousse au désert. Là, Il jeûne quarante jours et quarante nuits ; permet au démon de venir Le tenter, afin d’avoir occasion de le vaincre ; repousse ses attaques par des paroles divines, admirablement choisies, et prélude ainsi à toutes les victoires que Lui et Ses disciples, de tous les siècles et de tous les pays, remporteront sur l’éternel tentateur.

Où est l’homme dont la vie présente une sagesse comparable à celle-là ?

Revenu parmi les hommes, un de ses premiers actes est d’entrer dans la synagogue de Nazareth ; Il Se lève pour faire la lecture des livres saints. On Lui a donné Isaïe ; Il l’ouvre et tombe sur ce passage : « L’Esprit du Seigneur est sur Moi ; Il M’a consacré par Son onction pour évangéliser les pauvres, pour guérir ceux qui ont le cœur brisé, pour annoncer aux captifs leur délivrance, et aux aveugles le recouvrement de la vue, pour soulager les opprimés et prêcher l’année de grâce du Seigneur et le jour de la justice» (Luc., IV, 17-19). Et, quand il eut fermé le livre, il ajouta : Aujourd’hui, cette parole de l’Écriture que vous venez d’entendre est accomplie. Elle est accomplie ; car le prophète parle de miracles de l’ordre moral, et en Moi et par Moi vous allez voir s’opérer tous ces miracles.

Trouver immédiatement ce passage d’Isaïe et en donner le sens précis, n’est-ce pas le triomphe du don d’Intelligence ?

Voici le don de conseil. Soupçonnant l’incrédulité de Ses auditeurs, Il va leur faire entendre que ces miracles ne sont pas pour eux. «En vérité Je vous le dis ; il y avait beaucoup de veuves au temps d’Élie en Israël, quand le ciel fut fermé trois ans et six mois, et qu’une grande famine se fit sentir par toute la terre. Or, à aucune d’elles Élie ne fut envoyé, mais à une femme veuve, en Sarepta des Sidoniens. Et il y avait plusieurs lépreux en Israël au temps du prophète Élisée, et aucun d’entre eux ne fut guéri, mais Naaman Syrien» (Luc., IV, 25-27). Connaissance claire et révélation précise des décrets éternels sur les Juifs et sur les gentils, tout est dans ces paroles. Sur les lèvres du Sauveur elles disent : Par votre orgueil ; Juifs, vous fermerez sur vos têtes le ciel de la miséricorde ; toute la pluie de grâces, tombée sur vous par le ministère de Moïse et des prophètes, va prendre sa direction vers les gentils ; et votre lèpre, que vous ne voudrez pas guérir, sera la guérison de la lèpre des nations, dont l’Esprit aux sept dons sera le purificateur et le médecin. Le don de Conseil peut-il briller d’un éclat plus vif ?

Le don de Force n’est pas plus difficile à trouver. Irrités de la preuve qu’Il venait de leur donner du don de conseil, les Juifs s’emparent du Verbe Incarné et Le conduisent au sommet de la montagne, sur laquelle leur ville était bâtie, afin de le précipiter ; mais Il leur coula dans les mains et S’éloigna tranquillement. Ce n’était là que le prélude d’actes plus éclatants du don de force.

Chasser le fort armé de sa citadelle, briser les liens de la mort, se ressusciter lui-même à la gloire, qu’est-ce que cela, sinon le don de Force, élevé à sa plus haute puissance ?

Chaque pas du Sauveur dans Sa vie publique est marqué par le don de Science. Que dis-je ? on le voit resplendir comme un rayon de lumière divine, dans l’obscurité de Sa vie cachée. Pourrions-nous oublier l’étonnement causé à tous les vieux docteurs de la loi, par les questions et les réponses de cet enfant de douze ans ? Mais comme le soleil devient plus éclatant à mesure qu’il avance sur l’horizon, avec les années le don de Science brille dans Jésus, d’une splendeur nouvelle. A la fête des Tabernacles, Il monte à Jérusalem. Devant la foule réunie dans le temple Il enseigne Sa doctrine. L’admiration éclate de toutes parts et se traduit par ces mots : Comment sait-Il les Écritures, puisqu’il ne les a point apprises ?

Peut-on mieux proclamer le don de Science ?

Continuant de descendre les degrés, de l’échelle mystérieuse, le Verbe rédempteur arrive au don de Piété. Personne n’ignore ce que révèlent les touchantes paraboles du bon Samaritain ; du Père de famille qui convie à Son festin les pauvres, les infirmes, les aveugles et les boiteux ; de la drachme et de la brebis perdues.

Mais la parabole de l’enfant prodigue, n’est-elle pas l’inimitable chef-d’œuvre du don de Piété ? Enfin, nous touchons au don de Crainte. Parce qu’il marque au genre humain le premier pas qu’il doit faire pour s’élever à Dieu, ce don paraît le dernier et dans les derniers moments du divin Maître. Il est comme le vestige encore chaud, dans lequel l’homme doit commencer par mettre le pied. Ce vestige ineffaçable est empreint au jardin des Olives. Voyez-vous le fort d’Israël, saisi tout à coup de crainte, d’ennui et de tristesse, tombant à genoux et disant : Père, s’il est possible, que ce calice passe loin de Mes lèvres ? Le voyez-vous dans les frissons de l’agonie, couvert d’une sueur de sang et réduit, pour ne pas succomber, à accepter le secours d’un ange consolateur ?

A la crainte mortelle, ajoutez la soumission la plus respectueuse et la plus entière aux ordres paternels, et dites si jamais le don de Crainte s’est révélé avec une pareille perfection ! (Voir Rupert, De Spir. sanct., lib. I, c. XXI).

2° Nous orienter dans l’exercice, ou la pratique, d es dons du Saint-Esprit. Nous connaissons les degrés par lesquels le Verbe divin est descendu du sommet des collines éternelles, jusqu’au fond de la vallée des pleurs. Afin d’accomplir le mouvement contraire, quels sont ceux que nous devons suivre ? Le savoir est pour nous d’un intérêt capital. C’est par les dons du Saint-Esprit que le Verbe a sauvé l’homme et créé un monde nouveau. (Luc., IV, 17 ; Hebr., IX, 14). Image du Verbe et petit monde, c’est par les mêmes dons, et par eux uniquement, que le chrétien peut et doit se sauver et faire de lui un monde nouveau. Sous sa main sont les moyens de succès. Comment les mettre en oeuvre ? Devant ses yeux est l’échelle à gravir. Avoir la prétention de s’élever de prime saut jusqu’à l’échelon supérieur serait folie. Il faut donc commencer par poser le pied sur le plus bas. Ce dernier échelon, nous l’avons vu, c’est la crainte. Le Sauveur nous y attend et nous donne la main. Le même Esprit qui L’a fait descendre jusque-là commence par nous élever aussi jusque là. Telle est sa première opération.

Écoutons saint Bernard. « C’est avec raison, dit-il, que la crainte de Dieu est appelée le commencement de la sagesse. En effet, Dieu commence à Se faire goûter à l’âme lorsqu’il lui apprend à craindre et non à savoir : car craindre, c’est goûter : Timor, sapor est. Or, le goût rend sage, comme la science rend savant. Craignez-vous la justice et la puissance de Dieu ? vous goûtez Dieu juste et puissant. Sagesse vient de saveur. Voilà pourquoi la crainte, commencement de la sagesse, répand dans les profondeurs de l’être une saveur multiple qui régénère toute la famille intérieure de l’âme, purifie son royaume, le pacifie et le sanctifie» (Serm. 23 in Cantic).

L’affirmation du grand mystique est d’autant plus vraie, que le don de Crainte ne produit pas la crainte servile, mais la crainte filiale : crainte respectueuse, résignée et confiante, semblable à celle de l’Homme-Dieu au jardin de Gethsémani.

La crainte est donc le premier degré de notre ascension vers Dieu, la première condition de notre rachat, la première loi de notre régénération. L’Église le sait. Elle qui n’ignore aucun des secrets de l’ordre moral, commence toujours le salut de ses enfants par la crainte. A ses yeux, le travail de régénération ou de création nouvelle imposé à l’homme se divise en trois périodes qu’elle nomme la vie purgative, la vie illuminative et la vie contemplative. A chacune correspondent quelques-uns des dons du Saint-Esprit. La crainte est le premier fondement de la vie purgative, et la vie purgative est le commencement de la régénération.

Aussi, lisez tous les auteurs ascétiques, ces officiers du génie dans la guerre spirituelle : pas un qui ne donne aux plans d’attaque et de défense la crainte pour premier centre d’opérations. Écoutez tous les prédicateurs de retraites et de missions, ces capitaines expérimentés qui font manœuvrer toutes les forces spirituelles, contre les puissances ennemies du salut : pas un qui ne commence la bataille sans mettre en avant les fins dernières de l’homme, sources éternelles de la crainte.

Interprètes du Saint-Esprit, les uns et les autres ne font qu’appliquer la loi immuable, qui pose la crainte comme principe de la sagesse. Par l’organe infaillible du concile de Trente, l’Esprit sanctificateur décrit Lui-même la manière dont Il opère la justification des pécheurs. La crainte de la justice de Dieu leur donne le branle ; de la crainte ils passent à la considération de la miséricorde : cette considération les conduit à la confiance que Dieu leur pardonnera en vue des mérites de Son Fils. Alors ils commencent à L’aimer comme source de toute justice, et à détester leurs péchés. (Sess. IV, c. VI).

Il est donc bien établi que c’est par le don de crainte que l’homme se met en contact avec la sagesse éternelle, et qu’il commence l’œuvre de sa nouvelle création. Cette création, chef-d’œuvre des sept dons du Saint-Esprit, fut, comme toutes les œuvres de la grâce, figurée dans la création du monde matériel. De même que le premier jour de la semaine primitive appelle le second, et le second le troisième, jusqu’au dernier ; ainsi le premier don du Saint-Esprit, mis en œuvre, conduit au second, et celui-ci à tous les autres, jusqu’au septième, la sagesse, qui est le repos parfait. Arrivé là, l’homme peut dire, comme Dieu Lui-même, en contemplant Son ouvrage : Il vit tout ce qu’il avait fait, et il le trouva très bien. (S. Aug., De doctr. christ., c. VII). Comme nous avons expliqué ailleurs la suite de cet admirable travail, nous n’y reviendrons pas.

3° Effets généraux des dons du Saint-Esprit sur le genre humain. De Notre-Seigneur les dons du Saint-Esprit font un Dieu-homme. Du chrétien ils font un homme-Dieu. La première chose que les apôtres, organes du Saint-Esprit, prêchent aux représentants du genre humain, réunis sur la place du Cénacle, c’est la pénitence : Pœnitentiam agite. Or, la pénitence est inséparable du don de crainte. Par ce don, l’humanité unie au Verbe Incarné ne tarde pas à recevoir de Sa plénitude, de la plénitude de Sa Piété, de la plénitude de Sa Science, de la plénitude de Sa Force, de la plénitude de Son Conseil, de la plénitude de Son Intelligence, de la plénitude de Sa Sagesse. Nous en recevons suivant la capacité de nos âmes et la mesure de notre fidélité. En Lui est la source, en nous le ruisseau ; en Lui le foyer, en nous l’étincelle ; en Lui l’Esprit aux sept dons dans toute leur abondance ; en nous une partie de cette abondance. Voilà pourquoi, remarque saint Chrysostome, le prophète ne dit pas : Je donne Mon Esprit, mais : Je répandrai de Mon Esprit sur toute chair. (Exposit., in Ps. 44, n. 2, opp. t. V, p. I, p. 195).

Et pourtant, voyez ce que produit dans le monde cette goutte de grâce, cette étincelle du Saint-Esprit ! « La terre entière en reçoit l’influence, en éprouve la commotion. Tombée d’abord sur la Palestine, elle gagne l’Égypte, la Phénicie, la Syrie, la Cilicie, l’Euphrate, la Mésopotamie, la Cappadoce, la Galatie, la Scythie, la Thrace, la Grèce, la Gaule, l’Italie, toute la Libye, l’Europe, l’Asie et même l’Océan. Qu’est-il besoin d’un plus long discours ? Autant de terre que le soleil éclaire, autant cette grâce en parcourt, et cette grâce et cette étincelle du Saint-Esprit remplit le monde de science. Par elle s’accomplissent les miracles, par elle les péchés sont remis. Toutefois, cette grâce étendue à tant de régions n’est qu’une partie et une arrhe du Don lui-même. Il a déposé dans nos cœurs, dit l’Apôtre, une arrhe de l’Esprit, c’est-à-dire de Son opération, car l’Esprit ne se divise pas.

Que dire de la source ? A l’un est donné par l’Esprit le discours de la sagesse ; à l’autre le discours de la science par le même Esprit ; à l’autre la foi ; à l’autre la grâce des guérisons ; à l’autre le don des miracles par le même .Esprit ; à l’autre la prophétie ; à l’autre le discernement des Esprits ; à l’autre le don des langues . Tous ces dons, la grâce reçue au baptême les étend à toutes les nations. Voilà ce que fait une goutte du Saint-Esprit. Que ce soit une goutte seulement, le prophète le déclare en disant : Je répandrai de Mon Esprit. Voyez donc quelle est la puissante fécondité de la grâce du Saint-Esprit, qui, depuis si longtemps, suffit au monde entier, et qui, ne connaissant ni frontières ni diminution, comble le genre humain d’ineffables richesses, sans s’appauvrir elle-même» (Ubi supra).

Avant l’illustre patriarche de Constantinople, le grand Tertullien avait célébré la rapide déification du genre humain par l’Esprit aux sept dons. Pour lui, ce miracle était la preuve irréfutable de la divinité du Verbe fait chair, de qui le monde avait reçu l’Esprit régénérateur. « Les apôtres, dit-il dans son magnifique langage, furent les porte-voix du Saint-Esprit, et leurs paroles ont retenti à tous les échos de l’univers. A qui toutes les nations du globe ont-elles jamais cru ? Au Christ, et au Christ seul. C’est devant Lui que toutes les portes des villes se sont ouvertes, devant Lui que toutes les serrures se sont brisées et que les valves d’airain ont roulé sur leurs gonds, pour Lui donner passage. Sans doute ces miracles appartiennent à l’ordre moral, et il faut les entendre en ce sens que les cœurs des habitants de la terre, assiégés, fermés, possédés par le démon, ont été délivrés et ouverts par la foi du Christ. Mais ces miracles n’en sont pas moins réels, puisque dans tous les lieux habite aujourd’hui le peuple chrétien. Or, qui peut étendre Son règne à l’univers entier, si ce n’est le Christ, Fils de Dieu, annoncé comme devant régner éternellement sur toutes les nations ?

«Salomon a régné, mais dans les frontières de la Judée, depuis Dan jusqu’à Bersabée. Darius a régné sur les Babyloniens et les Perses, mais non au delà. Pharaon a régné sur les Égyptiens, mais seulement sur eux. Nabuchodonosor a régné depuis l’Inde jusqu’à l’Éthiopie ; plus loin, son empire était inconnu. Alexandre le Macédonien a régné, mais sur une partie de l’Asie seulement. Que dirai-je des Romains ? Ils entourent leur empire de stations militaires, et à ces barrières vivantes finit leur puissance. Quant au Christ, Son royaume et Son nom s’étendent partout. Partout Il est cru, partout adoré, partout Il commande, se donnant à tous sans acception de personne, pour tous égal ; pour tous roi, pour tous juge, pour tous Dieu et Seigneur. Affirme tout cela sans hésiter, puisque tu le vois de tes yeux» (Lib. adv. Judæos, c. VII).

Frappé du même spectacle, saint Grégoire s’écrie : «L’Esprit invisible S’est rendu visible dans Ses serviteurs. Leurs miracles prouvent Sa présence. Personne ne peut fixer le disque éblouissant du soleil à son lever ; mais nous pouvons voir le sommet des montagnes qu’il dore de ses feux et nous savons qu’il est sur l’horizon. Puisque nous ne pouvons contempler en Lui-même le Soleil de justice, voyons les montagnes qu’Il fait resplendir de Sa lumière, les saints apôtres dont les vertus et les miracles annoncent à la terre entière le lever du divin Soleil. S’Il est invisible en Lui-même, nous voyons les montagnes qu’Il éclaire. La vertu de la Divinité en Elle-même, c’est le soleil dans le ciel ; la vertu de la Divinité dans les hommes, c’est le soleil sur la terre. Contemplons donc le soleil sur la terre, puisque nous ne pouvons le contempler dans le ciel» (Homil. XXX in Evang).

Le genre humain, tiré de la barbarie païenne, et établi dans la pleine lumière de l’Évangile : tels sont les effets généraux des dons du Saint-Esprit. Disons-le en passant, devant ce fait toujours ancien et toujours nouveau, que sont les objections de l’incrédule contre le christianisme ? Ce que sont les raisonnements de l’aveugle-né contre l’existence du soleil, ce que sont les paroles de l’insensé contre la certitude des axiomes de géométrie. Comment ce grand fait s’est-il accompli dans l’humanité ? Comme il s’accomplit dans chaque homme. Il a commencé par le don de crainte, qui lui-même a appelé tous les autres.

Que prêche Jean-Baptiste, le précurseur de la lumière ? La crainte. « Faites de dignes fruits de pénitence. Déjà la cognée est mise à la racine de l’arbre tout arbre qui ne porte pas de bons fruits sera coupé et jeté au feu» (Luc, III, 8). Et Pierre, le premier interprète du Rédempteur devant les Juifs : « Faites pénitence et que chacun de vous soit baptisé au nom de Jésus-Christ, en rémission de vos péchés, et vous recevrez le don du Saint-Esprit» (Act., II, 38). Et Paul, son apôtre devant les gentils : « Dieu annonce maintenant aux hommes que tous, en tous lieux, fassent pénitence» (Act., XVII, 30). Ainsi, partout le don de crainte en première ligne. Le commencement de la sagesse, c’est la crainte : tell e est la loi immuable de la rédemption

Par la raison contraire, la perte de la crainte est le commencement de la ruine. Comment le monde chrétien secoue-t-il le joug du christianisme ? Comment arrive-t-il même à ce degré d’aberration, de nier l’évidence des faits

évangéliques ? En perdant les dons du Saint-Esprit. Dans quel ordre les perd-il ? Dans le même ordre où il les reçoit. Le premier perdu, comme le premier reçu, c’est la crainte.

Que penser d’une époque qui n’a plus la crainte de Dieu ? Les dons du Saint-Esprit étant inséparables, une époque qui perd la crainte de Dieu est une époque qui perd la sagesse, qui perd l’intelligence, qui perd le conseil, qui perd la force de la vertu. C’est une é poque qui se trouve livrée aux sept esprits contraires, à l’esprit d’orgueil, à l’esprit d’avarice, à l’esprit de luxure, à l’esprit d’iniquité sous tous les noms et sous toutes les formes. Où va-t-elle ? Comment s’étonner de ce que nous voyons ? Comment ne pas pressentir ce que nous verrons ?

Si la crainte est le commencement de la sagesse, l’ absence de crainte est le commencement de la folie. Ici, la folie est le prélude du crime sans remords citez les individus, et de catastrophes sans nom pour les peuples. S’il ne veut pas périr, que le monde revienne donc à la crainte : c’est la première loi de sa conservation, la première, condition de son bonheur. (Ps. 32 et 111).

 

 



CHAPITRE XXVII

LE DON DE CRAINTE.

                  

Les sept dons du Saint-Esprit opposés aux sept péchés capitaux. - Lumineux aperçu. - Ce qu’est le don de crainte. - Ses effets ; respect de Dieu, horreur du péché. - Sa nécessité : il nous donne la liberté en nous délivrant de la crainte servile. - De la crainte mondaine. - De la crainte charnelle. - Il nous arme contre l’es prit d’orgueil.- Ce qu’est l’orgueil et ce qu’il produit.

 

Lorsqu’il fait connaître à la terre les dons du Saint-Esprit, Isaïe ne les appelle pas Dons, mais Esprits. Saint Thomas nous a montré la parfaite justesse de ce langage. Il prouve que les dons du Saint-Esprit sont comme le souffle permanent de l’Esprit septiforme, qui met en mouvement toutes les vertus et toutes les puissances de l’âme. Un des derniers représentants de la grande théologie du moyen âge, saint Antonin, conserve la même dénomination. « Les sept dons du Saint-Esprit, dit cet illustre docteur, sont les sept Esprits envoyés par toute la terre contre les sept Esprits mauvais dont parle l’Évangile. L’Esprit de crainte chasse l’esprit d’orgueil. L’Esprit de piété chasse l’esprit d’envie. L’Esprit de science chasse l’esprit de colère. L’Esprit de conseil chasse l’esprit d’avarice. L’Esprit de force chasse l’esprit de paresse. L’Esprit d’intelligence chasse l’esprit de gourmandise. L’Esprit de sagesse chasse l’esprit de luxure» (Sum. theo., IV p., tit. X, c. I, § 4).

 

Ce lumineux aperçu nous découvre et la nature intime des sept dons du Saint-Esprit, et le rôle nécessaire qu’ils remplissent, et la place immense qu’ils occupent dans l’œuvre de la rédemption humaine. D’un seul mot, le saint archevêque révèle et justifie tout le plan de notre ouvrage. En effet, deux esprits opposés se disputent l’empire du monde. Quoi qu’il fasse, l’homme vit nécessairement sous l’empire du bon ou du mauvais esprit. Jésus-Christ, ou Bélial : il n’y a pas de milieu. Telles sont les vérités, fondements de toute philosophie, lumière de toute histoire, que nous ne cessons de démontrer. Or, suivant la révélation du Verbe Lui-même, le mauvais Esprit, Satan, marche accompagné de sept autres esprits plus méchants que lui. Ces esprits nous sont connus et par leurs noms et par leurs œuvres.

Par leurs noms, la langue catholique les appelle l’esprit d’orgueil, l’esprit d’avarice, l’esprit de luxure, l’esprit de gourmandise, l’esprit d’envie, l’esprit de colère, l’esprit de paresse.

Par leurs œuvres, ils sont les inspirateurs et les fauteurs de tous les péchés, de tous les désordres privés et publics, de toutes les hontes, de toutes les bassesses, par conséquent la cause incessante de tous les maux du monde. Qui de nous n’a pas été en butte à leurs attaques ? Qui, plus d’une fois, n’a pas senti leur maligne influence ? Cruels, rusés, infatigables, nuit et jour ils nous assiègent et nous harcèlent. Abandonné à lui-même, il est évident que l’homme est trop faible pour soutenir la lutte ; témoin l’histoire des particuliers et des peuples qui se soustraient à l’influence du Saint-Esprit.

Aussi, un des dogmes les plus consolants de la religion est celui qui nous montre l’Esprit du bien, venant au secours de l’homme avec sept esprits, ou sept puissances opposées aux sept forces de l’Esprit du mal. Ces sept esprits auxiliaires nous sont également connus par leurs noms et par leurs œuvres.

Par leurs noms, ils s’appellent : l’esprit de crainte de Dieu, l’esprit de conseil, l’esprit de sagesse, l’esprit d’intelligence, l’esprit de piété, l’esprit de science et l’esprit de force.

Par leurs œuvres, ils sont les inspirateurs de toutes les vertus publiques et privées, les promoteurs de tous les dévouements, de tout ce qui honore et embellit l’humanité, par conséquent la cause incessante de tous les biens du monde (S. Basil., De Spir. Sanct., p. 66). Pour tout redire en deux mots, le genre humain est un grand Lazare, frappé de sept blessures mortelles ; un soldat débile, nuit et jour aux prises avec sept ennemis formidables. L’Esprit aux sept dons devient l’infaillible médecin du Lazare, en lui apportant les sept remèdes exigés par ses plaies ; l’auxiliaire victorieux du soldat, en mettant à sa disposition sept forces divines opposées aux sept forces infernales.

En dessinant avec cette netteté la condition de l’homme ici-bas, la théologie catholique, qui est aussi la vraie philosophie, peut-elle donner une intelligence plus claire des sept dons du Saint-Esprit, en faire mieux sentir l’absolue nécessité et inspirer aux nations, comme aux particuliers, une crainte plus sérieuse de les perdre ?

Il reste à expliquer chacun de ces dons merveilleux en lui-même et dans son opposition spéciale à l’un des péchés capitaux. Le premier qui se présente, c’est la crainte. Afin d’en donner une connaissance pratique, nous allons répondre à trois questions. Qu’est-ce que le don de crainte ? quels en sont les effets ? quelle en est la nécessité ?

1° Qu’est-ce que le don de crainte ? La crainte est un don du Saint-Esprit qui nous fait craindre Dieu, comme un Ppre, et fuir le péché parce qu’il lui déplaît (Viguier, Instit., etc., c. XIII, 416). Cette crainte précieuse n’est ni la crainte servile, ni la crainte mondaine, ni la crainte charnelle. Quoique Dieu en soit l’objet, elle n’est pas contraire à l’espérance.

L’espérance a un double objet, le bonheur futur et les moyens d’y parvenir. Double aussi est l’objet de la crainte : le mal que l’homme redoute, et ce qui peut l’occasionner. Dans le premier cas, Dieu, étant la bonté infinie, ne peut être l’objet de la crainte ; dans le second, il peut l’être. En effet, il peut, à cause de nos fautes, nous punir et nous séparer de lui pendant l’éternité. En ce sens, Dieu peut et doit être craint. Tel est le don de crainte en lui-même. Le voici dans ses rapports avec l’âme.

Dans les sept jours de la création, les docteurs de l’Église ont vu la figure des sept dons du Saint-Esprit. Comme chaque jour de la semaine primitive, le Verbe faisait sortir des éléments, préparés par le Saint-Esprit, une nouvelle créature ; ainsi, dans la semaine qu’on appelle la vie, chaque don du Saint-Esprit embellit le monde moral, l’homme, d’une nouvelle merveille. A l’arrivée de chaque don du Saint-Esprit dans une âme, on peut en toute vérité appliquer la parole du prophète : Vous enverrez votre esprit, et tout sera créé, et vous renouvellerez la face de la terre. Ainsi, pour l’homme comme pour le monde, la venue du souffle divin est une heure solennelle de création et de régénération. Justifions cette belle harmonie et commençons par le don de crainte.

L’homme déchu est tellement enfoncé dans les sens, qu’il passe à côté des plus hautes vérités de l’ordre moral sans les voir, ou, s’il les entrevoit, il en est à peine touché. Mais lorsque l’esprit de crainte de Dieu descend en lui, il se passe dans son âme quelque chose qui ressemble à un coup de tonnerre dans une nuit obscure. Ce coup, qui fait tout trembler, est précédé d’un éclair qui déchire les noirs nuages et éclaire l’horizon. Ainsi en est-il dans le cœur de l’homme, lorsque l’Esprit de crainte de Dieu y fait son entrée. Lumière soudaine, il dissipe les ténèbres et montre dans leur clarté la grandeur de Dieu et la laideur du péché. Force, il produit dans l’âme une commotion qui l’ébranle profondément. « Il regarde la terre, dit le prophète, et il la fait trembler» (Cette terre est le cœur de l’homme. De cette terre, soudainement illuminée et vivement ébranlée, on voit sortir, comme deux plantes immortelles un profond respect pour Dieu, une horreur extrême du péché. Nous allons les connaître en étudiant la seconde question.

2° Quels sont les effets du don de crainte de Dieu ? Comme il vient d’être indiqué, le don de crainte produit deux effets : le respect pour Dieu et l’horreur du péché. (Vig., ubi suprà).

Respect pour Dieu : non pas respect ordinaire, respect de raison plutôt que de cœur, mais respect profond, universel, pratique. Aux yeux de l’âme, remplie de l’esprit de crainte, Dieu seul est grand. Devant sa majesté disparaît toute majesté ; devant son autorité, toute autorité ; devant ses droits, tout droit ; devant son service, tout service ; devant sa parole, toute parole ; devant ses promesses, toute promesse ; devant ses menaces, toute menace ; devant ses jugements, tout jugement.

 

Cette majesté infinie, elle ne la contemple pas seulement en elle-même, elle la voit réfléchie dans toutes les puissances établies de Dieu : puissances religieuses et puissances sociales ; puissance paternelle et puissance civile, puissances supérieures et puissances inférieures. Elle la voit dans tout ce qui porte le cachet divin : l’homme et le monde.

De là, respect de l’Église, respect des saintes Écritures, respect de la tradition, respect des cérémonies, des temples, des jours et des choses de Dieu. Respect de l’âme et de chacune de ses facultés ; respect du corps et de chacun de ses sens ; respect du prochain, de sa foi, de ses mœurs, de sa vie, de sa réputation, de ses biens, de sa faiblesse, de sa pauvreté, respect de sa vieillesse, de sa supériorité et de ses droits acquis.

Respect des créatures. Pour l’élève du chrême, alumns chrismatis, toutes sont sacrées ; toutes viennent de Dieu, appartiennent à Dieu ; doivent retourner à Dieu. Il use de toutes et de chacune : en esprit de dépendance, car aucune n’est sa propriété ; en esprit de crainte, car il faudra rendre compte de tout ; en esprit de reconnaissance, car tout est bienfait, même l’air que nous respirons. Comme on voit, le don de crainte de Dieu est le fondateur de ce qu’il y a de plus nécessaire au monde, et surtout au monde actuel : la religion du respect.

Horreur du péché. Grâce au don de crainte, l’âme se trouve subitement dans un autre état : elle ne se connaît plus. Les grands dogmes de la majesté de Dieu et de l’énormité du péché, de la mort, du jugement, du purgatoire et de l’enfer, naguère pour elle dans l’obscurité ou dans mi demi-jour, brillent d’un éclat si vif, qu’elle s’écrie avec sainte Catherine de Sienne : « Si je voyais d’un côté une mer de feu, et de l’autre le plus petit péché, je me jetterais plutôt mille fois dans le feu, que de commettre ce péché. »

Étonné de n’avoir pas toujours vu ce qu’il voit, affligé de n’avoir pas toujours senti ce qu’il sent, le chrétien, enrichi du don de crainte de Dieu, s’écrie, dans toute la sincérité de son étonnement et dans toute la vivacité de son regret : Qui ne vous craindra, Seigneur, et qui osera vous offenser ; vous, seul grand, seul saint, seul bon, seul puissant ; vous, maître souverain de la vie et de la mort, juge suprême des rois et des peuples ; vous, qui révisez tous les jugements et jugez les justices mêmes ; vous, entre les mains de qui il est horrible de tomber ; Dieu vivant, qui, après avoir fait mourir le corps, pouvez précipiter l’âme dans l’enfer ; vous qui, ne pouvant souffrir la vue même de l’iniquité, la poursuivez, depuis six mille ans, de châtiments épouvantables, dans les anges et dans les hommes, et qui la punirez de supplices effrayants, pendant toute l’éternité ? Tels, et plus énergiques, sont les sentiments de l’âme pénétrée de l’Esprit de crainte de Dieu. Si rien n’est plus noble, rien n’est plus indispensable.

 

3° Quelle est la nécessité du don de crainte ? C’es t demander s’il est nécessaire à l’homme de devenir sage et d’opérer le salut de son âme. Or, la crainte est la première condition de la sagesse et du salut ((Ps. 110. - Philip., II,12).

C’est demander s’il est nécessaire à l’homme de ne rien perdre de ce qui, le faisant homme, l’empêche de se confondre avec l’animal. Or, la crainte de Dieu fait l’homme et tout l’homme. (Eccl., XII, 13). C’est demander, enfin, s’il est nécessaire à l’homme de conserver sa liberté et sa dignité d’homme et de chrétien. En effet, il faut bien qu’on le sache, l’Esprit de crainte de Dieu est le seul principe de la liberté, le seul gardien de la dignité humaine. La raison en est que seul il nous délivre de toute autre crainte. Quel qu’il soit, l’homme est exposé à trois sortes de craintes : la crainte servile ; la crainte mondaine ; la crainte charnelle. Une seule suffit pour faire de l’homme, empereur ou roi, un esclave et un esclave dégradé.

La crainte servile est celle qui fait respecter Dieu par peur et fuir le péché à cause des châtiments (Viguier, c. XIII, p. 414). L’amour de soi en est le principe : de sa nature cet amour n’est pas mauvais, car il n’est pas contraire à la charité. Il n’est pas contraire à la charité, puisqu’en vertu même de la charité, l’homme doit s’aimer, après Dieu, plus que les autres ; par conséquent craindre et s’épargner le mal de l’âme et du corps. Née de cet amour personnel, la crainte servile n’est donc pas mauvaise par elle-même. Aussi, en pénétrer les pécheurs est une des principales fonctions des prophètes.

« Encore quarante jours, crie Jonas aux Ninivites, et Ninive sera détruite» (Jon., III, 4). Et Dieu approuva leur pénitence, bien que née de la crainte servile. « Race de vipères, dit saint Jean-Baptiste aux Juifs endurcis, qui vous a appris à fuir la colère future ? Déjà la cognée est à la racine de l’arbre. Tout arbre qui ne produit pas de bons fruits sera coupé et jeté au feu» (Matth., III, 10 ; Luc., III, 7-9). Notre-Seigneur Lui-même, combien de fois n’a-t-Il pas attaqué cette fibre de la crainte servile, pour amener les pécheurs à la pénitence ! Tantôt c’est l’enfer avec ses brasiers éternels et ses ténèbres extérieures, qu’Il leur rappelle ; tantôt, c’est la parabole du figuier stérile et du mauvais riche, qu’Il met sous leurs yeux ; tantôt Il frappe leurs oreilles de ces foudroyantes paroles : « Si vous ne faites pénitence, vous périrez tous sans exception » (Luc., XIII, 3).

La crainte servile n’est donc pas mauvaise de sa nature. Elle devient telle, lorsque l’homme, mettant sa fin en lui-même, ne respecte Dieu et n’évite le péché qu’à raison de son intérêt personnel. Essentiellement contraire à la charité, une pareille disposition constitue la servilité de la crainte et fait l’esclave. Elle dit équivalemment : Si Dieu n’avait pas de foudres et si l’enfer n’existait pas, je pécherais.

C’est le raisonnement de l’esclave qui craint le fouet, mais qui n’aime pas son maître ; du Juif idolâtre au pied du Sinaï ; des païens de la Samarie, appelés les prosélytes des lions ; d’Antiochos le scélérat, en face des terreurs de la mort ; de tant de chrétiens qui foulent aux pieds les lois de Dieu et de l’Église, parce qu’ils ne voient aucune sanction pénale à leurs prévarications ; ou qui s’en abstiennent, lorsqu’ils croient l’entrevoir, et uniquement parce qu’ils croient l’entrevoir. Inutile d’insister sur ce qu’il y a de honteux et de coupable dans la crainte servile. (Viguier, ubi supra).

La crainte mondaine est celle qui fait appréhender la perte des biens du monde, des richesses, des dignités, des honneurs et autres semblables (S. Anton., p. IV, tit. XIV, c. II, p. 228). Innocente de sa nature, elle cesse de l’être lorsqu’elle porte à pécher, pour éviter de perdre ces avantages temporels. L’histoire est pleine des cruautés, des lâchetés, des bassesses, des trahisons, des empoisonnements, des assassinats, des ventes de conscience, des crimes de tout genre que la crainte mondaine a fait commettre.

 

Pharaon voit les enfants d’Israël se multiplier ; il craint pour son royaume, et il ordonne de faire périr tous les fils nouveau-nés des Hébreux. Jéroboam, roi d’Israël, craint que les dix tribus, allant adorer le vrai Dieu à Jérusalem, n’échappent à sa domination. Il les entraîne dans l’idolâtrie, et sous peine de mort, les enfants d Abraham se prosterneront devant les veaux d’or, depuis Dan jusqu’à Bersabée. Hérode apprend des mages la naissance du roi des Juifs. La crainte de perdre sa couronne lui fait égorger tous les petits enfants de Bethléem et des environs. Au temps de la Passion, les grands prêtres ont peur des Romains, et pour ne pas perdre leurs dignités, leur fortune, leur puissance, ils décrètent la mort du Fils de Dieu. Pilate reconnaît et proclame l’innocence de Notre-Seigneur, il résiste même à la fureur des Juifs. Mais Pilate a peur de perdre l’amitié de César et, en la perdant, de perdre sa place : Pilate trahit sa conscience et livre le sang du Juste.

Pas un royaume de l’antiquité et des temps modernes qui ne présente quelques-unes et même un grand nombre de ces iniquités publiques, de ces illustres ignominies, filles de la crainte mondaine. Si on descend à un ordre moins élevé, comment dire les honteuses flatteries, les abdications de conscience et de caractère, les coupables intrigues, les injustices, les crucifiements de la vérité, les dévouements hypocrites des Pilates au petit pied, des Giézi cupides et couverts de lèpre, toujours si nombreux aux époques comme la nôtre, où tout se vend parce que tout s’achète. (S. Ambr., apud S. Anton., lit. XIV, c. II, p. 130).

Descendons encore et demandons à ces multitudes de jeunes gens, d’hommes et même de femmes, pourquoi ils tournent le dos à la religion et abandonnent jusqu’à leurs devoirs les plus sacrés : la fréquentation des sacrements, la sanctification du dimanche ? pourquoi ils sourient à des paroles, se conforment à des modes et se soumettent à des usages que leur conscience désavoue ? Pas un de ces transfuges qui ne soit forcé de s’avouer l’esclave du respect humain, c’est-à-dire de la crainte mondaine.

La crainte charnelle est la crainte des incommodités corporelles, des maladies et de la mort. Renfermée dans de justes limites, cette crainte n’a rien de répréhensible ; elle devient coupable lorsque, pour éviter les maux du corps, elle porte à sacrifier, en péchant, les biens de l’âme. (S. Anton., ubi suprà, c. III, p. 131). Rien de plus coupable, rien de plus dégradant, rien de plus commun que la crainte charnelle, prise dans le mauvais sens.

Rien de plus coupable. Le Sauveur est garrotté, emmené dans la maison de Caïphe et livré sans protection aux indignes traitements de la soldatesque. Tu es disciple de cet homme, disent à Pierre les valets du grand prêtre. A ces mots, la crainte charnelle s’empare de Pierre. Il craint pour lui-même le sort de son maître ; et Pierre devient renégat, renégat public et blasphémateur. Combien de Pierre dans la suite des siècles ! Rien de plus dégradant. C’est dans la bouche de l’esclave de la crainte charnelle que trouvent leur vraie place les paroles du prophète : « La frayeur de la mort est tombée sur moi ; la terreur et le tremblement sont venus sur moi et j’ai été couvert de ténèbres» ( La vue des supplices, et même des instruments de supplice, la crainte de la douleur, l’appréhension de la mort, font perdre la tête. Dans cet état, dénégations, protestations, serments, promesses, rien de si indigne que ne soit prêt à faire et que ne fasse l’esclave de la crainte charnelle. Pour sauver le moins, il sacrifie le plus ; pour éviter des peines passagères, il se dévoue à des peines éternelles ; pour préserver son corps, il livre son âme et perd son âme et son corps.

Rien de plus commun. Même dans les cas ordinaires d’infirmités et de maladies, de quoi n’est pas capable l’esclave de la crainte charnelle ? Ne l’a-t-on pas vu, et ne le voit-on pas encore tous les jours recourir à des moyens honteux et illicites, soit pour prévenir des incommodités corporelles, soit pour recouvrer une santé que le maître de la vie trouve bon de ne pas lui laisser tout entière ? Que sont, aujourd’hui plus que jamais, toutes ces adorations de la chair, toute cette mollesse de mœurs et d’éducation, toutes ces lâchetés devant le devoir, toutes ces horreurs de la peine et de la mortification, toutes ces recherches antichrétiennes du luxe et du bien-être, toutes ces consultations médicales de mediums plus que suspects ? Les fruits de la crainte charnelle.

Nous délivrer de ces honteuses tyrannies, est le premier bienfait du don de crainte de Dieu. La crainte servile, avec l’égoïsme qui l’inspire, avec les défiances et les sombres terreurs qui l’accompagnent, disparaît devant la crainte filiale. Trouvant en lui-même le témoignage qu’il est l’enfant de Dieu, celui qui la possède craint Dieu, comme un fils craint son père. Toujours sa crainte est accompagnée de confiance et d’amour. Pas même après ses fautes, ce double sentiment jamais ne l’abandonne : c’est le prodigue revenant à son père.

Quant à la crainte mondaine et à la crainte charnelle, elles n’ont plus sur lui d’empire illégitime. La crainte filiale les domine, les absorbe, ou même les bannit entièrement. Il ne craint, il ne regrette, il ne déplore sérieusement qu’une chose, le péché. Il le craint, il le regrette, il le déplore non par intérêt égoïste, mais par amour de Dieu et par respect pour sa majesté. La conclusion est que le seul beau caractère, le seul indépendant, c’est le chrétien qui craint Dieu et Dieu seul. En d’autres termes, la vraie formule de la liberté et de la dignité de l’homme est ce vers célèbre :

Je crains Dieu, cher Abner, et n’ai point d’autre crainte.

Au point de vue purement humain, veut-on comprendre la nécessité et les avantages du don de crainte de Dieu ? Il suffit de se rappeler que l’homme, tel qu’il soit, ne peut vivre sans crainte. S’il ne craint pas Dieu, il craint la créature. Or, tout homme qui craint la créature est un esclave. Sa liberté, sa dignité, sa conscience même appartient à celui dont il a peur : hors de Dieu, l’être redouté n’est et ne peut être qu’un tyran. Voilà ce que devrait comprendre et ce que ne comprend pas l’homme, qui a la prétention de devenir libre en secouant le joug de Dieu.

Voilà ce que devrait comprendre et ce que ne comprend pas notre siècle. Pour conquérir la liberté, il est en fièvre de révolutions. Elles se multiplient, et chacune lui rive plus solidement au cou et aux pieds les chaînes de l’esclavage. Cet esclavage deviendra de plus en plus dur, de plus en plus honteux, de plus en plus général, à mesure que le monde comprendra moins que le don de crainte de Dieu est le principe de la liberté morale, et que la liberté morale est mère de toutes les autres. Où est le Saint-Esprit, là est la liberté, ubi Sppiritus Dei, ibi libertas : elle n’est que là. Un second bienfait de l’Esprit de crainte est de nous armer contre l’Esprit d’orgueil. (S. Bonav., De septem donis, etc., p. 238. - S. Anton., t. -X, c. I, p. 152).

Si le Saint-Esprit a ses sept dons, sanctificateurs de l’homme et du monde, le démon a aussi ses sept dons, corrupteurs de l’homme et du monde. Chaque don de Satan est la négation ou la destruction d’un don parallèle du Saint-Esprit ; et, dans leur ensemble, les dons sataniques forment la contrepartie adéquate de l’économie de notre déification. Il en résulte que la lutte à outrance de ces esprits contraires est toute la vie de l’humanité. Un instant assistons à cette lutte dont nous sommes l’enjeu.

Le premier don que le Saint-Esprit nous communique, c’est la crainte. Que fait le don de crainte ? Avant tout, il nous rend petits sous la puissante main de Dieu. Du sentiment intime de notre néant et de notre culpabilité, jaillit l’humilité.

Mère et gardienne de toutes les vertus, mater custosque virtutum, l’humilité, à son tour, produit la défiance de nousmêmes, de notre jugement, de notre volonté ; la vigilance sur notre cœur et sur nos sens ; la ferveur dans nos rapports avec Dieu ; la modestie, la douceur, l’indulgence à l’égard du prochain ; toutes ces dispositions, filles du don de crainte, sont le fondement de l’édifice que viennent achever, en se superposant, les autres dons du Saint-Esprit. (S. Anselm., De Similitud., c. CXXX).

Par là il demeure évident que l’esprit de crainte, nous constituant dans la vérité, devait nous être donné le premier, et que le premier enseignement sorti de la bouche du Rédempteur devait être l’enseignement de l’humilité. (Matth., V, 3, et II, 29).

En vertu de l’antagonisme perpétuel, que nous avons tant de fois signalé, il ne demeure pas moins évident que la première goutte de virus que Satan nous distillera dans l’âme sera le contraire de l’humilité. Quelle sera-t-elle ? L’Orgueil. Pourquoi l’orgueil ? Parce que le démon est le père du mensonge et que l’orgueil c’est le mensonge. Que fait l’orgueil ? Il nous déplace du vrai et nous constitue dans le faux. Faux à l’égard de nous-mêmes : nous ne sommes rien, et l’orgueil nous persuade que nous sommes quelque chose ; il nous enfle, il nous élève, il nous inspire d’injustes préférences, et il nous remplit de confiance et de complaisance en nous-mêmes.

Faux à l’égard de Dieu et du prochain. Plus l’orgueil nous grandit à nos propres yeux, plus il affaiblit en nous le sentiment de nos besoins et la connaissance de nos devoirs. Pour l’orgueilleux, plus de prière sérieuse, plus de vigilance sévère et soutenue, plus de conseils demandés ou acceptés ; plein de lui-même, il sait tout, il a tout vu, il se suffit en tout : lui et toujours lui.

Présomptueux, tranchant, hautain, rampant devant le fort, despote à l’égard du faible, égoïste, querelleur, cruel, disputeur, haïssable à tous et ingouvernable, il devient la preuve vivante de cette vérité : que l’orgueil est la déformation la plus radicale de la nature humaine. (Eccli., XXX, 24. - Prov., XII, 2. - Prov., XII, 10. - Prov., XII, 15. - Prov., XIII, 1. - Id., XIII,

10. - Eccli., x, 7).

Cette déformation conduit à la dissolution de tous les liens sociaux et donne naissance à la religion du mépris, négation adéquate de la religion du respect. L’adepte de cette religion satanique méprise tout : Dieu, Ses commandements, Ses promesses et Ses menaces ; l’Église, sa parole, ses droits et ses ministres ; les parents, leur autorité, leur tendresse, leurs cheveux blancs ; l’âme, le corps et toutes les créatures. De la vie il use et abuse, comme s’il en était propriétaire et propriétaire irresponsable. Telle fut la religion du monde païen ; telle redevient inévitablement celle du monde actuel, à mesure qu’il perd le don de crainte de Dieu. Religion du respect, ou religion du mépris : l’alternative est impitoyable.

Cependant il est écrit que l’humiliation suit l’orgueil, comme l’ombre suit le corps            (Prov., XI,        2).

Humiliation intellectuelle, le jugement faux, l’erreur, l’illusion. Humiliation morale, l’impureté avec ses hontes. Humiliation publique, Aman expire sur une potence haute de cinquante coudées ; Nabuchodonosor devient bête. Humiliation sociale, pendant toute son existence, l’antiquité païenne se débat entre le despotisme et l’anarchie. Humiliation religieuse, le monde et l’homme païens sont inévitablement prosternés aux pieds d’idoles immondes et cruelles. Délivrer l’humanité de pareilles ignominies, n’est-ce rien ? Qui l’en délivre? Le don de crainte de Dieu. Faut-il demander s’il est nécessaire, surtout aujourd’hui ?