CHAPITRE  II
 

LES MISSIONS DU VERBE

« Le Christ de par Dieu, a été fait pour nous sagesse, justice, sanctification, rédemption ».
  (Ière COR. I, 30)
 

I

LE LOGOS ET LA CREATION


    Les évangiles nous enseignent, et cet enseignement est confirmé par l’expérience intérieure de noter vie spirituelle, que l’homme qui est né de Marie, a  été crucifié sous Ponce-Pilate et est ressuscité le troisième jour, était l’Envoyé de Dieu, non pas un docteur ou un prophète comme tous ceux qui l’avaient précédé en Israël, mais le propre fils du Béni, engendré de sa Substance, descendu dans le monde pour laver dans la teinture de son sang l’humanité corrompue par la faute d’Adam, à la fois Rédempteur et Sanctificateur, mais aussi Celui qui viendra à la fin des temps juger les vivants et les morts pour la résurrection.

    Que le fils de Dieu, le Verbe lui-même, ait-pu s’incarner, prendre chère dans un corps humain et vivre d’une vie humaine, n’est-ce pas la preuve évidente qu’il y a antinomie, opposition fondamentale, hétérogénéité absolue entre la nature divine et la  nature humaine ? Que, de plus, le Verbe incarné ait parlé un langage humain intelligible à tous   ceux qui  l’ont entendu, n’est-ce pas aussi la  preuve évidente qu’il n’y a pas un abîme, un écart infranchissable entre la pensée divine et le langage humain ? Et, s’il en est ainsi, ne sommes-nous pas autorisés à conclure, par réciprocité, que la nature humaine et le langage humain possèdent quelques traits par où ils se raccordent à la nature divine et à la pensée divine, puisque la nature et le langage de l’homme se sont révélés aptes à recevoir la vie d’un Dieu, à exprimer la pensée d’un Dieu ?

    Faisons un pas de plus : Ce Dieu, qui s’est incarné et a parlé un langage humain, ce n’est pas le Père, mais le Fils, il y a donc une sorte d’appropriation spéciale du Fils à l’égard de la nature humaine, une accommodation, pour ainsi dire, de la nature divine dans le Fils à la nature humaine. Et quelle raison plus profonde peut-on donner de cette accommodation, sinon précisément d’admettre que c’est le Fils qui a créé l’homme à son image et à sa ressemblance ? Mais le Fils n’est-il pas à son tour l’Image du Père (1) ? C’est donc sous le même angle que nous devons envisager à la fois l’Incarnation, la Création et la Génération éternelle du Verbe en Dieu.

    Une première remarque s’impose : le Fils est l’unique engendré du Père ; en dehors du Fils il n’y a pas proprement de génération en Dieu. Or ce fils est engendré comme Verbe ou Logos, donc comme Intelligence éternelle et infinie. Puisque l’engendré est Intelligence ou Verbe, que peut être le générateur ou le Père sinon une pensée, éternelle et infinie, qui, en se pensant elle-même dans l’immanence de sa Substance, engendre sa Parole ? C’est donc parce que Dieu le Père est essentiellement Pensée et rien que Pensée que son acte éternel de fécondité a produit et n’a produit qu’une Intelligence, un Verbe (2).
    Ajoutons que c’est seulement dans le Verbe et par le Verbe que cette pensée divine, éternelle et infinie, se manifeste et devient en quelque sorte extérieure à elle-même, comme en une Figure qui l’objective ou une Image qui la représente. « Ce qu’il y a d’invisible dans le Fils, disait Saint Irénée, c’est le Père ; ce qu’il y a de visible dans le Père, c’est le Fils » (3). Personne n’a vu le Père, si ce n’est le Fils qui est venu le révéler au monde ; mais ceux qui ont vu le Fils ont vu le Père : c’est donc bien que le Fils est l’image du Père. Or la raison d’être d’une image, ce n’est pas seulement de reproduire exactement les traits de l’objet ou de la personne dont elle est l’image ; c’est d’être à son tour un objet de vision, de manifester dans une forme ou une figure qui lui soit adéquate celui dont elle est la représentation. En ce sens il est juste de dire que l’image dépend de son modèle. Tout ce que possède le Père, le Fils le possède aussi ; mais le Fils n’a rien de plus que ce qu’a le Père ; et, parce qu’il le révèle, il ne peut que répéter ce qu’il a appris du Père et faire la volonté de celui qui l’a envoyé. C’est d’ailleurs pour ce motif qu’il est témoin fidèle et que son témoignage est véridique.

    Comment cette Image, qui est la manifestation du Dieu invisible, sera-t-elle visible elle-même ? Une image ne peut apparaître, devenir visible que dans la lumière. Mais l’Esprit-Saint n’est-il pas précisément la Lumière de Dieu ? Si le Fils est l’Image du Père, il ne peut l’être que dans l’Esprit : c’est dans la Lumière de l’Esprit que le Fils est l’Image du Père (4). Et nous comprenons ainsi pourquoi le Fils seul est Image et non pas l’Esprit ; et aussi pourquoi il faut trois personnes dans la substance éternelle pour fermer le cercle où se meut la vie intérieure de Dieu.

    Ajoutons que le Fils est engendré de la Substance du Père, car c’est seulement selon la nature ou la substance que s’accomplit toute génération ; mais le Fils ne peut être Image qu’autant que le Père veut la Lumière dans laquelle il réfléchira l’Image de sa propre substance. Si, par conséquent, le Fils est engendré de la substance du Père, l’Esprit-Saint ne sera pas engendré : il procédera et il procédera, non pas de la substance, mais de l’éternelle volonté du Père. Cette procession s’effectuera, toutefois, dans la substance même du Père ; sinon l’Image qui doit se manifester dans cette Lumière ne pourrait plus être dite engendrée de la Substance du père (5).

        D’un autre côté, il faut dire que l’Esprit procède également du Fils, car le Fils n’est pas une image muette, un reflet dans un miroir, une peinture immobile sur un tableau. Parce qu’il est né de la Substance divine, il est Vie et il porte en lui la splendeur du Père. De même qu’il est fécondité de la Vie, il est donc rayonnement de Lumière ; et la Lumière que veut le Père pour manifester son Image, c’est la Lumière même dont rayonne cette image. La Lumière du Père est aussi la Lumière du Fils et cette Lumière qui les enveloppe tous deux dans la splendeur de la gloire, c’est probablement l’Esprit-Saint. Et cet Esprit, à son tour, sera justement qualifié de Don, puisque c’est le don de la Lumière qui constituera la grâce sanctifiante et fera des élus les enfants du Père et les frères du Fils premier-né.

    Ce caractère « révélateur » des deux Personnes divines, Fils et Saint-Esprit, comme Image et Lumière de l’Invisible, explique leurs missions, c’est à dire leur aptitude à être envoyées ; car, si elles manifestent la substance du Dieu caché, ce n’est pas seulement pour Lui, qui se possède de toute éternité, c’est aussi pour l’Univers qu’il a Créé et auquel il envoie sa parole et son Don. De même en effet que, en sa qualité de Don, l’Esprit a une face tournée vers les créatures, le Fils, en sa qualité d’Image, est la cause exemplaire de toute la création : le Fils et l’Esprit sont, selon l’expression de Saint Irénée, « les deux mains du Père ».

    En ce qui concerne plus particulièrement le Fils, le fait que c’est Lui et non pas le Père qui s’est manifesté aux hommes (6) nous a déjà fait entrevoir une solution au problème de la création. En effet, si le Père demeure pour nous dans la vie présente le Dieu invisible et caché, il n’en est pas moins vrai que les Anges ne cessent dans le Ciel d’apercevoir sa face (7). N’en soyons pas surpris ; nous savons que le monde évangélique émane directement du Père et que nous n’aurons à notre tour la vision du Père qu’après la résurrection, lorsque nous serons entrés en possession de notre corps de gloire, parce que, revêtus de ce corps, nous pourrons être admis dans le Royaume de Dieu. Si donc nous avons reçus la visite du Fils en un corps de chair, c’est parce que l’Univers des choses créées émane de Lui et non pas directement du Père : les mondes de Vie sont l’œuvre du Fils. Si ces mondes de Vie, créés à l’origine des Temps, sont devenus, par la faute de l’homme coupable, des mondes de dissolution et de mort, ils n’en restent pas moins dans la sphère de domination du Verbe ; mais les conditions de son Incarnation, telle qu’elle avait été conçue dans les primitifs desseins de Dieu, en ont été modifiées : du Christ glorieux qu’il devait être, il est devenu le Christ douloureux qui s’est offert en sacrifice pour la rédemption des pêcheurs (8).

    Si la création de l’Univers est l’œuvre du Fils, ne serait-elle pas déjà, en un certain sens, une première Incarnation du Verbe ? Parce qu’il est en dehors de Dieu, comme un objet de vision en face du voyant, l’Univers est nécessairement d’une autre nature que Dieu ; sinon il serait en Lui. Or Dieu est essentiellement Pensée ; l’Univers sera donc objet de pensée et c’est dans ce caractère d’objectivité que réside le fondement métaphysique de l’étendue ou de la matière. Mais l’objectivité de l’univers, si elle en fonde la matérialité, appartient, dans sa réalité intrinsèque et par son origine, à l’ordre de l’Intelligible : elle doit être fondée, à son tour, dans une Intelligence. Et, si cette Intelligence est le Verbe divin, centre du monde intelligible, source de tous les possibles, foyer de vie universelle, le monde de l’étendue nous apparaîtra, dans sa racine, comme une objectivation de la Pensée de Dieu, telle qu’elle est représentée dans l’Intelligence éternelle et infinie du Verbe.

    Ainsi le monde de l’étendue n’est pas autre chose, en suprême analyse, que l’extériorisation dans l’espace infini, qui est le Rien, de tout l’intelligible contenu dans le Verbe à l’état de possible immanent ; il est, à la lettre, une incarnation de ce Verbe, le Christ cosmique (9). L’homme Jésus sera une seconde incarnation du Verbe, mais renfermée dans les limites d’un corps de chair ; et la figure de ce Christ humain sera l’exact équivalent de la figure du Christ cosmique, s’il est vrai que le microcosme est identique en essence au macrocosme et que l’Adam terrestre a été créé à l’image de l’Adam céleste.

 ---------------------------------------------------------------------------------------------------
(1)  « Imago Dei invisibilis » (Coloss. I, 15).

(2)  Cf. sur ce point nos Thèses pour une conception de la vie de l’esprit. Paris. 1929

(3)  Adv. Hoeres. IV. 6, 6 « Le Père, dit encore St. Irénée, est pour nous invisible et indéterminable. Mais son Logos le connaît, et, tandis que le Père est inénarrable, le Logos nous le raconte. Le Fils révèle la connaissance du Père par sa manifestation. La connaissance du Père est la manifestation du Fils, car toutes choses sont manifestées par le Logos » (loc. Cit. P 3).

(4)  « Il est impossible, dit St Basile, de voir l’Image du Dieu invisible, sinon dans l’illumination de l’Esprit. N’est-il pas impossible de séparer se l’image la lumière même de l’image, puisqu’en même temps qu’on voit les objets on voit de toute nécessité la lumière qui les fait voir ? Concluons donc : d’une part, c’est par l’illumination de l’Esprit que nous voyons la splendeur de la gloire de Dieu ; d’autre part, c’est par l’empreinte que nous sommes élevés jusqu'à la connaissance de Celui dont cette empreinte est la rigoureuse effigie ». (Lettre à St Amphiloque sur l’Esprit P 64).

(5)  C’est par l’opération du Saint-Esprit que le Fils s’incarnera dans le sein de la Vierge ; c’est aussi par l’opération du Saint-Esprit que le Fils a été éternellement engendré du Père comme son Image et l’empreinte de sa substance. C’est enfin par l’opération du Saint-Esprit que le christ s’incarnera mystiquement dans chacune des âmes humaines pour une nouvelle naissance.

(6)  Les Théophanies de l’Ancien Testament ne doivent-elles pas dès lors être attribuées au Fils, comme l’a soutenu toute la patristique, jusqu'à la seconde moitié du IV e siècle ?

(7)   Mathieu, XVIII, 10.

(8)  Cf. sur ces points notre Discours sur le Mystère du Royaume de Dieu. Paris, 1928.

(9)  « Dans la sphère de l’éternel et du divin, dit Soloviev, le Christ est l’éternel centre spirituel de l’organisme universel » (Leçons sur l’Humanité-Dieu, trad. Severac).
 


retour