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DES ERREURS OU
Ouvrage dans lequel, en faisant remarquer aux observateurs
lĠincertitude de leurs recherches, et leurs mprises continuelles, on leur
indique la route quĠils auraient d suivre, pour acqurir lĠvidence physique
sur lĠorigine du bien et du mal, sur lĠhomme, sur la nature matrielle, la
nature immatrielle, et la nature sacre, sur la base des gouvernements
politiques, sur lĠautorit des souverains, sur la justice civile et criminelle,
sur les sciences, les langues, et les arts.
Par un PhilÉ IncÉ
Premire partie
(Tome1)
A EDIMBOURG |
LĠouvrage
que jĠoffre aux hommes nĠest point un recueil de conjectures, ce nĠest point un
systme que je leur prsente, je crois leur faire un don plus utile. Ce nĠest
pas nanmoins la science mme que je viens leur apporter : je sais trop que ce
nĠest pas de lĠhomme que lĠhomme doit lĠattendre : cĠest seulement un rayon de
leur propre flambeau que je ranime devant eux, afin quĠil les claire sur les
ides fausses quĠon leur a donnes de la Vrit, de mme que sur les armes
faibles et dangereuses que des mains mal sres ont employes pour la dfendre.
JĠai
t vivement affect, je lĠavoue, en jetant les yeux sur lĠtat actuel de la Science ; jĠai vu
combien les mprises lĠont dfigure, jĠai vu le voile hideux dont on lĠa
couverte, et pour lĠintrt de mes semblables jĠai cru quĠil tait de mon
devoir de lĠarracher.
Sans
doute que pour une telle entreprise, il me faut plus que des ressources
ordinaires : mais, sans mĠexpliquer sur celles que
jĠemploie, il
suffira de dire quĠelles tiennent la nature mme des hommes, quĠelles ont toujours
t connues de quelques-uns dĠentre eux depuis lĠorigine des choses, et quĠelles ne seront
jamais retires totalement de dessus la Terre, tant quĠil y aura des Etres
pensants.
CĠest
l o jĠai puis lĠvidence et la conviction des vrits dont la recherche
occupe tout lĠUnivers.
Aprs
cet aveu, si lĠon mĠaccusait encore dĠenseigner une doctrine inconnue on ne
pourrait pas au moins me souponner dĠen tre lĠinventeur, puisque si elle
tient la nature des hommes, non seulement elle ne vient pas de moi, mais mme
il mĠet t impossible dĠen tablir solidement aucune autre.
Et
vraiment, si le lecteur ne prononce pas sur lĠouvrage, avant dĠen avoir aperu
lĠensemble et la liaison, sĠil se donne le temps de sentir le poids et
lĠenchanement des principes que je lui expose : il conviendra quĠils sont la
vraie clef de toutes les Allgories et des Fables mystrieuses de tous les
peuples, la source premire de toutes les espces dĠinstitutions, le modle
mme des lois qui dirigent lĠUnivers et qui constituent tous les Etres ;
cĠest--dire quĠils servent de base tout ce qui existe et tout ce qui
sĠopre, soit dans lĠhomme et par la main de lĠhomme, soit hors de lĠhomme et
indpendamment de sa volont ; et que par consquent, hors de ces principes, il
ne peut y avoir de vritable Science.
De
l, il connatra plus facilement encore, pourquoi lĠon voit parmi les hommes
une varit universelle de Dogmes et de systmes ; pourquoi lĠon aperoit cette
multitude innombrable de sectes philosophiques, politiques et religieuses, dont
chacune est aussi peu dĠaccord avec elle-mme quĠavec toutes les autres sectes
; pourquoi malgr les efforts que les chefs de ces diffrentes sectes font tous
les jours pour se former une doctrine stable sur les points les plus
importants, et pour concilier les opinions particulires, ils ne peuvent jamais
y parvenir ; pourquoi, nĠoffrant rien de fixe leurs Disciples, non seulement
ils ne les persuadent pas, mais ils les exposent mme se dfier de toute
science, pour nĠen avoir connu que dĠimaginaires ou de vicieuses ; pourquoi
enfin les Instituteurs et les observateurs montrent sans cesse dcouvert
quĠils nĠont ni la rgle, ni la preuve du vrai ; le lecteur conclura, dis-je,
que si les principes dont je traite, sont le seul fondement de toute vrit,
cĠest pour les avoir oublis, que toutes ces erreurs dvorent la Terre, et
quĠainsi il faut quĠon les y ait presque gnralement mconnus, puisque
lĠignorance et lĠincertitude y sont comme universelles.
Tels
sont les objets sur lesquels lĠhomme qui cherche connatre, pourra trouver
ici se former des ides plus saines et plus conformes la nature du germe
quĠil porte en lui-mme.
Cependant, quoique la Lumire
soit faite pour tous les yeux, il est encore plus certain que tous les yeux ne
sont pas faits pour la voir dans son clat. CĠest pour cela que le petit nombre
des hommes dpositaires des vrits que jĠannonce, est vou la prudence et
la discrtion par les engagements les plus formels.
Aussi
me suis-je promis dĠuser de beaucoup de rserve dans cet crit, et de mĠy envelopper
souvent dĠun voile que les yeux les moins ordinaires ne pourront pas toujours
percer, dĠautant que jĠy parle quelquefois de toute autre chose que de ce dont
je parais traiter.
Par
la mme raison, quoique je runisse sous le mme point de vue un nombre
considrable de sujets diffrents, peine ai-je montr lĠesquisse du vaste
tableau que je pouvais offrir ; nanmoins, jĠen dis assez pour donner penser
au plus grand nombre, sans en excepter ceux qui en fait de science, jouissent
de la plus haute clbrit.
Mais
nĠayant pour but que le bien de lĠhomme en gnral, et surtout ne voulant point
faire natre la discorde parmi les individus, je nĠattaque directement, ni
aucun des Dogmes reus, ni aucune des Institutions politiques tablies ; et
mme dans mes remarques sur les sciences et sur les diffrents systmes, je me
suis interdit tout ce qui pourrait avoir le moindre rapport avec des objets
trop particuliers.
De
plus, jĠai cru ne devoir employer aucune citation, parce que premirement, je
frquente peu les Bibliothques, et que les livres que je consulte ne sĠy trouvent pas ; en second lieu,
parce que des vrits qui ne reposeraient que sur des tmoignages, ne seraient
plus des vrits.
Il
est propos, je pense, dĠexposer ici lĠordre et le plan de cet ouvrage. On y
verra dĠabord quelques observations sur le bien et le mal, pourquoi les
systmes modernes ont confondu lĠun et lĠautre, et ont t forcs par l dĠen
nier les diffrences. Un coup dĠÏil jet rapidement sur lĠhomme, claircira
pleinement cette difficult, et apprendra pourquoi il se trouve encore dans la
plus profonde ignorance, non seulement sur ce qui lĠenvironne, mais encore sur
sa vritable nature. Les distinctions qui se trouvent entre ses facults, se
confirmeront par celles que nous ferons remarquer mme entre les facults des
Etres infrieurs ; par l nous dmontrerons lĠuniversalit dĠune double loi
dans tout ce qui est soumis au temps. La ncessit dĠune troisime loi
temporelle, sera encore bien plus clairement prouve en faisant voir que la
double loi est absolument dans sa dpendance.
Les
mprises qui ont t faites sur tous ces objets, dvoileront clairement la
cause de lĠobscurit, de la varit et de lĠincertitude qui se montrent dans
tous les ouvrages des hommes, de mme que dans toutes les Institutions, tant
civiles que sacres, auxquelles ils sont enchans ; ce qui apprendra quelle
doit tre la vraie source de la Puissance souveraine parmi eux, et celle de
tous les droits qui constituent leurs diffrents tablissements. Nous ferons
les mmes applications sur les principes reus dans les hautes sciences, et
principalement dans les mathmatiques o lĠorigine et la vritable cause des
erreurs paratront avec vidence.
Enfin,
nous rappellerons lĠhomme celui de ses attributs naturels qui le distingue le
mieux des autres Etres, et qui est le plus propre le rapprocher de toutes les
connaissances qui conviennent sa nature. Tous ces objets sont renferms dans
sept divisions, lesquelles quoique reposant toutes sur la mme base, offrent
cependant chacune un sujet diffrent.
Si
quelques-uns avaient peine admettre les principes que je viens rappeler aux
hommes, comme leur embarras ne viendrait que de ce quĠils auraient suivi leur
propre sens et non celui de lĠouvrage, ils ne doivent pas attendre de moi
dĠautres explications, dĠautant que pour eux, elles ne seraient pas plus
claires que lĠouvrage mme.
On sĠapercevra facilement, en lisant ces rflexions, que je me suis peu attach la forme, et que jĠai nglig les avantages de la diction ; mais si le lecteur est de bonne foi, il conviendra que je mĠen suis encore trop occup, car mon sujet nĠen avait pas besoin.
DES ERREURS & DE LA VRIT
1
De la cause des erreurs
CĠEST un spectacle bien affligeant, lorsquĠon veut
contempler lĠhomme, de le voir la fois tourment du dsir de connatre,
nĠapercevant les raisons de rien, et cependant ayant lĠaudace et la tmrit de
vouloir en donner tout. Au lieu de considrer les tnbres qui lĠentourent,
et de commencer par en sonder la profondeur ; il sĠavance, non seulement comme
sĠil tait sr de les dissiper, mais encore comme sĠil nĠy avait point
dĠobstacles entre la Science et lui : bientt mme sĠefforant de crer une Vrit, il
ose la mettre la place de celle quĠil devrait respecter en silence, et sur
laquelle il nĠa presque aujourdĠhui dĠautre droit, que de la dsirer et de
lĠattendre.
Et en effet, sĠil est absolument spar de la Lumire,
comment pourra-t-il seul allumer le flambeau qui doit lui servir de guide ? Comment
pourra-t-il, par ses propres facults, produire une Science qui lve tous ses
doutes ? Ces lueurs et ces apparences de ralit quĠil croit dcouvrir dans les
prestiges de son imagination, ne sĠvanouissent-elles pas au plus simple examen
? et aprs avoir enfant des fantmes sans vie et sans consistance, ne se
voit-il pas forc de les remplacer par de nouvelles illusions, qui bientt
aprs ont le mme sort, et le laissent plong dans les plus affreuses
incertitudes ?
Heureux, nanmoins, si sa faiblesse tait lĠunique cause de
ses mprises ! sa situation en serait beaucoup moins dplorable, car ne
pouvant, par sa nature, trouver de repos que dans la vrit, plus les preuves
seraient douloureuses, plus elles serviraient le ramener au seul but qui soit
fait pour lui.
Mais ses erreurs prennent encore leur source dans sa volont
drgle ; on voit que loin dĠemployer son avantage le peu de forces qui lui
restent, il les dirige presque toujours contre la Loi de son Etre : on voit,
dis-je, que loin dĠtre retenu par cette obscurit qui lĠenvironne, cĠest de sa
propre main quĠil se met le bandeau sur les yeux. Alors, nĠentrevoyant plus la
moindre clart, le dsespoir ou la frayeur lĠentranent, et il se jette
lui-mme dans des sentiers, dangereux qui lĠloignent jamais de sa vritable
route.
CĠest donc par ce mlange de faiblesses et dĠimprudences que
se perptue lĠignorance de lĠhomme ; telle est la source de ses inconsquences
continuelles ; en sorte que, consumant ses jours dans des efforts inutiles et
vains, on doit peu sĠtonner que ses travaux ne produisent aucuns fruits, ou ne
laissent aprs eux que de lĠamertume.
Toutefois lorsque je rappelle ici les carts et la marche
inconsidre de mes semblables, je suis bien loign de vouloir les avilir
leurs propres yeux ; le plus ardent de mes vÏux, au contraire, serait quĠils ne
perdissent jamais de vue la grandeur dont ils sont susceptibles. Puiss-je au
moins y contribuer en essayant de faire vanouir devant eux les difficults qui
les arrtent, en excitant leur courage, et en leur montrant la voie qui mne au
but de leurs dsirs !
Au premier coup dĠÏil que lĠhomme voudra jeter sur lui-mme,
il nĠaura pas de peine sentir, et avouer quĠil doit y avoir pour lui une
Science ou une Loi vidente, puisquĠil y en a une pour tous les Etres,
quoiquĠelle ne soit pas universellement dans tous les Etres, et puisque mme,
au milieu de nos faiblesses, de notre ignorance et de nos mprises, nous ne
nous occupons quĠ chercher la paix et la lumire.
Alors, quoique les efforts que lĠhomme fait journellement
pour atteindre au but de ses recherches, aient si rarement des succs, on ne
doit pas croire pour cela que ce but soit imaginaire, mais seulement que
lĠhomme se trompe sur la route qui y conduit, et quĠil est, par consquent,
dans la plus grande des privations, puisquĠil ne connat pas mme le chemin par
lequel il doit marcher.
De
la vrit
On peut donc convenir ds prsent que le malheur actuel de
lĠhomme nĠest pas dĠignorer quĠil y a une vrit, mais de se mprendre sur la
nature de cette vrit ; car ceux mmes qui ont prtendu la nier et la
dtruire, nĠont jamais cru pouvoir y russir sans avoir une autre vrit lui
substituer. Et en effet, ils ont revtu leurs opinions chimriques, de la
force, de lĠimmutabilit, de lĠuniversalit, en un mot, de toutes les
proprits dĠun Etre rel et existant par soi ; tant ils sentaient quĠune
Vrit ne saurait tre telle sans exister essentiellement, sans tre invariable
et absolument indpendante, comme ne tenant que dĠelle-mme la source de son
existence ; puisque, si elle lĠavait reue dĠun autre Principe, celui-ci
pourrait la replonger dans le nant ou lĠinaction dont il lĠaurait tire.
Ainsi, ceux qui ont
combattu la vrit, ont prouv par leurs propres systmes quĠils avaient lĠide
indestructible dĠune Vrit. Rptons-le donc, ce qui tourmente ici-bas la
plupart des hommes, cĠest moins de savoir sĠil y a une Vrit, que de savoir
quelle est cette Vrit.
Du
bien et du mal
Mais ce qui trouble ce
sentiment dans lĠhomme, et obscurcit si souvent en lui les rayons les plus vifs
de cette lumire, cĠest le mlange continuel de bien et de mal, de clarts et
de tnbres, dĠharmonie et de dsordres quĠil aperoit dans lĠUnivers et dans
lui-mme. Ce contraste universel lĠinquite, et rpand dans ses ides une
confusion quĠil a peine dmler. Afflig, autant que surpris, dĠun si trange
assemblage, sĠil veut lĠexpliquer, il sĠabandonne aux opinions les plus
funestes, en sorte que cessant bientt de sentir cette mme Vrit, il perd
toute la confiance quĠil avait en elle. Le plus grand service quĠon pt lui
rendre dans la pnible situation o il se trouve, serait donc de le persuader
quĠil peut connatre la source et lĠorigine de ce dsordre qui lĠtonne, et
surtout de lĠempcher dĠen rien conclure contre cette Vrit quĠil avoue, quĠil
aime, et dont il ne peut se passer.
Du
bon et du mauvais principe
Il est certain quĠen considrant les rvolutions et les
contrarits quĠprouvent tous les Etres de la Nature, les hommes ont d avouer
quĠelle tait sujette aux influences du bien et du mal, ce qui les amenait
ncessairement reconnatre lĠexistence de deux Principes opposs. Rien, en
effet, de plus sage que cette observation, et rien de plus juste que la consquence
quĠils en ont tire. Pourquoi nĠont-ils pas t aussi heureux lorsquĠils ont
tent dĠexpliquer la nature de ces deux Principes ? Pourquoi ont-ils donn
leur science une base trop troite qui les force de dtruire eux-mmes tout
instant, les systmes quĠils y veulent appuyer ?
CĠest quĠaprs avoir nglig les vrais moyens quĠils avaient
de sĠinstruire, ils ont t assez inconsidrs pour prononcer dĠeux-mmes sur
cet objet sacr, comme si, loin du sjour de la lumire, lĠhomme pouvait tre
assur de ses jugements. Aussi, aprs avoir admis les deux Principes, ils nĠont
pas su en reconnatre la diffrence.
Tantt ils leur ont accord une galit de force et
dĠanciennet qui les rendait rivaux lĠun de lĠautre, en les plaant au mme
rang de puissance et de grandeur.
Tantt, la vrit, ils ont annonc le mal comme tant
infrieur au bien en tout genre ; mais ils se sont contredits eux-mmes
lorsquĠils ont voulu sĠtendre sur la nature de ce mal et sur son origine.
Tantt ils nĠont pas craint de placer le mal et le bien dans un seul et mme
Principe, croyant honorer ce Principe en lui attribuant une puissance exclusive
qui le rend auteur de toutes choses sans exception, cĠest--dire, que par-l ce
Principe se trouve la fois pre et tyran, dtruisant mesure quĠil lve,
mchant, injuste force de grandeur, et devant par consquent se punir
lui-mme pour le maintien de sa propre justice.
A la fin, las de flotter dans ces incertitudes, sans pouvoir
trouver une ide solide, quelques-uns ont pris le parti de nier lĠun et lĠautre
Principe ; ils se sont efforcs de croire que tout marchait sans ordre et sans
loi, et ne pouvant expliquer ce que cĠtait que le bien et le mal, ils ont dit
quĠil nĠy avait ni bien ni mal.
Quand, sur cette
assertion, on leur a demand quelle tait donc lĠorigine de tous ces prceptes
universellement rpandus sur la terre, de cette voix intrieure et uniforme qui
force, pour ainsi dire, tous les peuples les adopter, et qui mme, au milieu
de ses garements, fait sentir lĠhomme quĠil a une destination bien
suprieure aux objets dont il sĠoccupe ; alors ces observateurs continuant
sĠaveugler, ont trait dĠhabitudes, les sentiments les plus naturels ; ils ont
attribu lĠorganisation et des lois mcaniques, la pense et toutes les
facults de lĠhomme; de-l ils ont prtendu, quĠen raison de sa faiblesse, les
grands vnements physiques avaient dans tous les temps produit en lui la
crainte et lĠeffroi ; quĠprouvant sans cesse sur son dbile individu la
supriorit des lments et des Etres dont il est entour, il avait imagin
quĠune certaine puissance indfinissable gouvernait et bouleversait, son gr,
la Nature ; dĠo il sĠtait fait une suite de principes chimriques de
subordination et dĠordre, de punitions et de rcompenses, que lĠducation et
lĠexemple avaient perptus, mais avec des diffrences considrables, relatives
aux circonstances et aux climats.
Fausse
doctrine sur les deux principes
Prenant ensuite pour preuve la varit continuelle des
usages et des coutumes arbitraires des peuples, la mauvaise foi et la rivalit
des Instituteurs, ainsi que le combat des opinions humaines, fruit du doute et
de lĠignorance, il leur a t facile de dmontrer que lĠhomme ne trouvait, en
effet, autour de lui, quĠincertitudes et contradictions, dĠo ils se sont crus
autoriss affirmer de nouveau quĠil nĠy a rien de vrai, ce qui est dire que
rien nĠexiste essentiellement ; puisque, selon ce qui a dj t expos,
lĠexistence et la vrit ne sont quĠune mme chose.
Voil cependant les moyens que ces Matres imprudents ont
employs pour annoncer leur doctrine et pour la justifier ; voil les sources
empoisonnes dĠo sont dcouls sur la terre, tous les flaux qui affligent
lĠhomme, et qui le tourmentent plus encore que ses misres naturelles.
Combien nous auraient ils donc pargn dĠerreurs et de
souffrances, si, loin de chercher la vrit dans les apparences de la nature
matrielle, ils se fussent dtermins descendre en eux-mmes ; quĠils eussent
voulu expliquer les choses par lĠhomme, et non lĠhomme par les choses, et
quĠarms de courage et de patience, ils eussent poursuivi, dans le calme de
leur imagination, la dcouverte de cette lumire que nous dsirons tous avec
tant dĠardeur. Peut-tre nĠeut-il pas t en leur pouvoir de la fixer du
premier coup dĠÏil ; mais frapps de lĠclat qui lĠenvironne, et employant
toutes leurs facults la contempler, ils nĠeussent pas song prononcer
dĠavance sur sa nature, ni vouloir la faire connatre leurs semblables,
avant dĠavoir pris ses rayons pour guides.
Lorsque lĠhomme, aprs avoir rsist courageusement,
parvient surmonter tout ce qui rpugne son tre, il se trouve en paix avec
lui-mme, et ds lors il lĠest avec toute la nature. Mais si, par ngligence,
ou lass de combattre, il laisse entrer en lui la plus lgre tincelle dĠun
feu tranger sa propre essence, il souffre et languit jusquĠ ce quĠil en
soit entirement dlivr.
CĠest ainsi que lĠhomme a reconnu dĠune manire encore plus intime,
quĠil y avait deux Principes diffrents, et comme il trouve avec lĠun le
bonheur et la paix, et que lĠautre est toujours accompagn de fatigues et de
tourments, il les a distingus sous les noms de Principe bon, et de Principe
mauvais.
De
la diffrence des deux principes
Ds lors, sĠil et voulu faire la mme observation sur tous
les Etres de lĠunivers, il lui aurait t facile de fixer ses ides sur la
nature du bien et du mal, et de dcouvrir par ce moyen quel est leur vritable
origine. Disons donc que le bien est, pour chaque tre, lĠaccomplissement de sa
propre loi, et le mal, ce qui sĠy oppose. Disons que chacun des Etres, nĠayant
quĠune seule loi, comme tenant tous une Loi premire qui est une, le bien, ou
lĠaccomplissement de cette loi, doit tre unique aussi, cĠest--dire, tre seul
et exclusivement vrai, quoiquĠil embrasse lĠinfinit des Etres.
Au contraire, le mal ne peut avoir aucune convenance avec
cette loi des Etres, puisquĠil la combat ; ds lors il ne peut plus tre
compris dans lĠunit, puisquĠil tend la dgrader, en voulant former une autre
unit. En un mot, il est faux, puisquĠil ne peut pas exister seul ; que malgr
lui la Loi des Etres existe en mme temps que lui, et quĠil ne peut jamais la
dtruire, lors mme quĠil en gne ou quĠil en drange lĠaccomplissement.
JĠai dit, quĠen sĠapprochant du bon Principe, lĠhomme tait,
en effet, combl de dlices, et par consquent, au-dessus de tous les maux ;
cĠest quĠalors il est entier sa jouissance, quĠil ne peut avoir ni le sentiment,
ni lĠide dĠaucun autre Etre ; et quĠainsi, rien de ce qui vient du mauvais
Principe ne peut se mler sa joie, ce qui prouve que lĠhomme est l dans son
lment, et que sa loi dĠunit sĠaccomplit.
Mais sĠil cherche un autre appui que celui de cette loi qui
lui est propre, sa joie est dĠabord inquite et timide ; il ne jouit quĠen se
reprochant sa jouissance, et se partageant un moment entre le mal qui
lĠentrane et le bien quĠil a quitt, il prouve sensiblement lĠeffet de deux
lois opposes, et il apprend par le mal-tre qui en rsulte, quĠil nĠy a point
alors dĠunit pour lui, parce quĠil sĠest cart de sa loi. Bientt, il est
vrai, cette jouissance incertaine se fortifie, et mme le domine entirement ;
mais loin dĠen tre plus une et plus vraie, elle produit dans les facults de
lĠhomme un dsordre dĠautant plus dplorable, que lĠaction du mal tant strile
et borne, les transports de celui qui sĠy livre, ne font que lĠamener plus
promptement un vide et un abattement invitable.
Voici donc la diffrence infinie qui se trouve entre les
deux Principes ; le bien tient de lui-mme toute sa puissance et toute sa
valeur ; le mal nĠest rien, quand le bien rgne. Le bien fait disparatre, par
sa prsence, jusquĠ lĠide et aux moindres traces du mal ; le mal, dans ses
plus grands succs, est toujours combattu et importun par la prsence du bien.
Le mal nĠa par lui-mme aucune force, ni aucuns pouvoirs ; le bien en a
dĠuniversels qui sont indpendants, et qui sĠtendent jusque sur le mal mme.
Ainsi, il est vident quĠon ne peut admettre aucune galit
de puissance, ni dĠanciennet entre ces deux Principes ; car un Etre ne peut en
galer un autre en puissance, quĠil ne lĠgale aussi en anciennet, puisque ce
serait toujours une marque de faiblesse et dĠinfriorit dans lĠun des deux
Etres de nĠavoir pu exister aussitt que lĠautre. Or, si antrieurement, et
dans tous les temps, le bien avait coexist avec le mal, ils nĠauraient jamais
pu acqurir aucune supriorit puisque, dans cette supposition, le mauvais
Principe tant indpendant du bon, et ayant par consquent le mme pouvoir, ou
ils nĠauraient eu aucune action lĠun sur lĠautre, ou ils se seraient
mutuellement balancs et contenus : ainsi, de cette galit de puissance, il
serait rsult une inaction et une strilit absolue dans ces deux Etres, parce
que leurs forces rciproques se trouvant sans cesse gales et opposes, il leur
eut t impossible lĠun et lĠautre de rien produire.
On ne dira pas que pour faire cesser cette inaction, un Principe
suprieur tous les deux aura augment les forces du bon Principe, comme tant
plus analogue sa nature ; car alors ce Principe suprieur serait lui-mme le
Principe bon dont nous parlons. On sera donc forc, par une vidence frappante,
de reconnatre dans le Principe bon, une supriorit sans mesure, une unit,
une indivisibilit, avec lesquelles il a exist ncessairement avant tout ; ce
qui suffit pour dmontrer pleinement que le mal ne peut tre venu quĠaprs le
bien. Fixer ainsi lĠinfriorit du mauvais principe, et faire voir son
opposition au Principe bon, cĠest prouver quĠil nĠy a jamais eu, et quĠil nĠy
aura jamais entre eux la moindre alliance, ni la moindre affinit ; car
pourrait-il entrer dans la pense, que le mal et jamais t compris dans
lĠessence et dans les facults du bien, auquel il est si diamtralement oppos
?
Mais cette conclusion
nous conduit ncessairement une autre, tout aussi importante, qui est de nous
faire sentir que ce bien, quelque puissant quĠil soit, ne peut cooprer en rien
la naissance et aux effets du mal ; puisquĠil faudrait, ou quĠavant lĠorigine
du mal, il y et eu dans le Principe bon quelque germe, ou facult mauvaise ;
et avancer cette opinion, ce serait renouveler la confusion que les jugements
et les imprudences des hommes ont rpandue sur ces matires ; ou il faudrait
que depuis la naissance du mal, le bien et pu avoir avec lui quelque commerce
et quelque rapport, ce qui est impossible et contradictoire. Quelle est donc
lĠinconsquence de ceux qui, craignant de borner les facults du bon Principe,
sĠobstinent enseigner une doctrine, si contraire sa nature, que de lui
attribuer gnralement tout ce qui existe, mme le mal et le dsordre ?
Le
mal, rsultat de la libert
Il nĠen faut pas davantage pour faire sentir la distance
incommensurable qui se trouve entre les deux Principes, et pour connatre celui
auquel nous devons donner notre confiance. Puisque les ides que je viens
dĠexposer, ne font que rappeler les hommes des sentiments naturels, et une
science qui doit se trouver au fond de leur cÏur ; cĠest, en mme temps, faire
natre en eux lĠesprance de dcouvrir de nouvelles lumires sur lĠobjet qui
nous occupe ; car lĠhomme tant le miroir de la vrit ; il en doit voir
rflchir, dans lui-mme, tous les rayons ; et en effet, si nous nĠavions rien
de plus attendre que ce que nous promettent les systmes des hommes, je
nĠaurais pas pris la plume pour les combattre.
Mais reconnatre lĠexistence de ce mauvais Principe,
considrer les effets de son pouvoir dans lĠUnivers et dans lĠhomme, ainsi que
les fausses consquences que les observateurs en ont tires, ce nĠest pas
dvoiler son origine. Le mal existe, nous voyons tout autour de nous ses traces
hideuses, quels que soient les efforts quĠon a faits pour nier sa difformit.
Or, si ce mal ne vient point du bon Principe, comment donc a-t-il pu natre ?
Certes, cĠest bien l
pour lĠhomme la question la plus importante et celle sur laquelle je dsirerais
convaincre tous mes Lecteurs. Mais je ne me suis point abus sur le succs, et
toutes certaines que soient les vrits que je vais annoncer, je ne serai point
surpris de les voir rejetes ou mal entendues par le plus grand nombre.
Origine
du mal
Quand lĠhomme, sĠtant lev vers le bien, contracte
lĠhabitude de sĠy tenir invariablement attach, il nĠa pas mme lĠide du mal ;
cĠest une vrit que nous avons tablie, et que nul Etre intelligent ne pourra
raisonnablement contester. SĠil avait constamment le courage et la volont de
ne pas descendre de cette lvation pour laquelle il est n, le mal ne serait
donc jamais rien pour lui ; et en effet, il nĠen ressent les dangereuses
influences, quĠ proportion quĠil sĠloigne du bon Principe ; en sorte quĠon
doit conclure de cette punition, quĠil fait alors une action libre ; car sĠil
est impossible quĠun Etre non libre sĠcarte par lui-mme de la Loi qui lui est
impose, il est aussi impossible quĠil se rende coupable et quĠil soit puni ;
ce que nous ferons concevoir dans la suite en parlant des souffrances des
btes.
Enfin, la puissance et toutes les vertus, formant lĠessence du bon
Principe, il est vident que la sagesse et la justice en sont la rgle et la
loi, et ds lors cĠest reconnatre que si lĠhomme souffre, il doit avoir eu le
pouvoir de ne pas souffrir.
Oui, si le Principe bon est essentiellement juste et
puissant, nos peines sont une preuve vidente de nos torts, et par consquent
de notre libert ; lors donc que nous voyons lĠhomme soumis lĠaction du mal,
nous pouvons assurer que cĠest librement quĠil sĠy est expos, et quĠil ne
tenait quĠ lui de sĠen dfendre et de sĠen tenir loign ; ainsi ne cherchons
pas dĠautre cause ses malheurs que celle de sĠtre cart volontairement du
bon Principe, avec lequel il aurait sans cesse got la paix et le bonheur.
Appliquons le mme
raisonnement au mauvais Principe ; sĠil sĠoppose videmment lĠaccomplissement
de la loi dĠunit des Etres, soit dans le sensible, soit dans lĠintellectuel,
il faut quĠil soit lui-mme dans une situation dsordonne. SĠil nĠentrane aprs lui
que lĠamertume et la confusion, il en est sans doute la fois, et lĠobjet et
lĠinstrument ; ce qui nous fait dire quĠil doit tre livr sans relche, au
tourment et lĠhorreur quĠil rpand autour de lui.
Le
mal, rsultat de la libert
Or, il ne souffre que parce quĠil est loign du bon
Principe ; car ce nĠest que ds lĠinstant quĠils en sont spars, que les Etres
sont malheureux. Les souffrances du mauvais Principe ne peuvent donc tre
quĠune punition, parce que la justice, tant universelle, doit agir sur lui,
comme elle agit sur lĠhomme ; mais, sĠil subit une punition, cĠest donc
librement quĠil sĠest cart de la Loi qui devait perptuer son bonheur ; cĠest
donc volontairement quĠil sĠest rendu mauvais. CĠest ce qui nous engage dire,
que si lĠAuteur du mal et fait un usage lgitime de sa libert, il ne se
serait jamais spar du bon Principe, et le mal serait encore natre ; par la
mme raison, si aujourdĠhui il pouvait employer sa volont son avantage, et
la diriger vers le bon Principe, il cesserait dĠtre mauvais, et le mal
nĠexisterait plus.
Ce ne sera jamais que
par lĠenchanement simple et naturel de toutes ces observations, que lĠhomme
pourra parvenir fixer ses ides sur lĠorigine du mal ; car, si cĠest en laissant
dgnrer sa volont, que lĠEtre intelligent et libre acquiert la connaissance
et le sentiment du mal, on doit tre assur que le mal nĠa pas dĠautre
principe, ni dĠautre existence que la volont mme de cet Etre libre ; que
cĠest par cette volont seule, que le Principe, devenu mauvais, a donn
originairement la naissance au mal, et quĠil y persvre encore aujourdĠhui :
en un mot, que cĠest par cette mme volont que lĠhomme a acquis et acquiert
tous les jours cette Science funeste du mal, par laquelle il sĠenfonce dans les
tnbres, tandis quĠil nĠtait n que pour le bien et pour la lumire.
De
la libert et de la volont
Si on a agit en vain tant de questions sur la Libert, et
quĠon les ait si souvent termines par dcider vaguement que lĠhomme nĠen est
pas susceptible, cĠest quĠon nĠa pas observ la dpendance et les rapports de
cette facult de lĠhomme avec sa volont, et quĠon nĠa pas su voir que cette
volont tait le seul agent qui pt conserver ou dtruire la libert ;
cĠest--dire, quĠon cherche dans la libert une facult stable, invariable, qui
se manifeste en nous universellement sans cesse, et de la mme manire, qui ne
puisse ni diminuer ni crotre, et que nous retrouvions toujours nos ordres,
quel que soit lĠusage que nous en avions fait. Mais comment concevoir une
facult qui tienne lĠhomme, et qui soit cependant indpendante de sa volont,
tandis que cette volont constitue son essence fondamentale ?
Et ne conviendra-t-on pas quĠil faut ncessairement, ou que la
libert nĠappartienne pas lĠhomme, ou quĠil puisse influer sur elle, par
lĠusage bon ou mauvais quĠil en fait, en rglant plus ou moins bien sa volont
?
Et en effet, lorsque les Observateurs veulent tudier la libert,
ils nous font bien voir quĠelle doit appartenir lĠhomme, puisque cĠest
toujours dans lĠhomme, quĠils sont obligs dĠen suivre les traces et les
caractres : mais sĠils continuent la considrer, sans avoir gard sa
volont, nĠest-ce pas exactement comme sĠils voulaient lui trouver une facult
qui ft en lui, mais qui lui ft trangre ; qui ft lui, mais sur laquelle
il nĠet aucune influence, ni aucun pouvoir ? Est-il rien de plus absurde et de
plus contradictoire ? Est-il tonnant quĠon ne trouve rien en observant de
cette manire, et sera-ce jamais dĠaprs des recherches aussi peu solides,
quĠon pourra prononcer sur notre propre nature ?
Si la jouissance de la Libert ne dpendait en rien de
lĠusage de la volont ; si lĠhomme ne pouvait jamais lĠaltrer par ses
faiblesses et ses habitudes drgles, je conviens quĠalors tous les actes en
seraient fixes et uniformes, et quĠainsi il nĠy aurait point, comme il nĠy
aurait jamais eu, de libert pour lui.
Mais si cette facult ne peut tre telle que les
observateurs la conoivent et voudraient lĠexiger, si sa force peut varier
tout instant, si elle peut devenir nulle par lĠinaction, de mme que par un
exercice soutenu et par une pratique trop constante des mmes actes, alors on
ne peut nier quĠelle ne soit nous et dans nous, et que nous nĠayons, par
consquent, le pouvoir de la fortifier ou de lĠaffaiblir ; et cela, par les
seuls droits de notre Etre et par le privilge de notre volont, cĠest--dire,
selon lĠemploi bon ou mauvais que nous faisons volontairement des lois qui nous
sont imposes par notre nature.
Une autre erreur qui a fait proscrire la libert par ces
observateurs, cĠest quĠils auraient voulu se la prouver par lĠaction mme qui
en provient ; en sorte quĠil faudrait, pour les satisfaire, quĠun acte pt la
fois, tre et nĠtre pas, ce qui tant videmment impossible, ils en ont conclu
que tout ce qui arrive a d ncessairement arriver, et par consquent, quĠil
nĠy avait point de libert. Mais ils auraient d remarquer que lĠacte, et la
volont qui lĠa conu, ne peuvent quĠtre conformes et non pas opposs ; quĠune
puissance qui a produit son acte ne peut en arrter lĠeffet ; quĠenfin, la
libert, prise mme dans lĠacception vulgaire, ne consiste pas pouvoir faire
le pour et le contre la fois, mais pouvoir faire lĠun et lĠautre
alternativement : or, quand ce ne serait que dans ce sens, lĠhomme prouverait
assez ce quĠon appelle communment sa libert, puisquĠil fait visiblement le
pour et le contre dans ses diffrentes actions successives, et quĠil est le
seul Etre de la nature qui puisse ne pas marcher toujours par la mme route.
Mais ce serait sĠgarer trangement que de ne pas concevoir
une autre ide de la libert ; car cette contradiction dans les actions dĠun
Etre, prouve, il est vrai, quĠil y a du drangement et de la confusion dans ses
facults, mais ne prouve point du tout quĠil soit libre, puisquĠil reste
toujours savoir, sĠil se livre librement ou non, tant au mal quĠau bien ; et
cĠest en partie pour avoir mal dfini la libert, que ce point est encore
couvert des plus paisses tnbres pour le commun des hommes.
Je dirai donc que la vritable facult dĠun Etre libre, est
de pouvoir par lui-mme, se maintenir dans la loi qui lui est prescrite, et de
conserver sa force et son indpendance, en rsistant volontairement aux
obstacles et aux objets qui tendent lĠempcher dĠagir conformment cette
Loi ; ce qui entrane ncessairement la facult dĠy succomber, car il ne faut
pour cela que cesser de vouloir sĠy opposer. Alors on doit juger si, dans
lĠobscurit o nous sommes, nous pouvons nous flatter de toujours parvenir au
but avec la mme facilit ; si nous ne sentons pas, au contraire, que la
moindre de nos ngligences augmente infiniment cette tche, en paississant le
voile qui nous couvre : ensuite portant la vue pour un moment sur lĠhomme en
gnral, nous dcouvrirons que si lĠhomme peut dgrader et affaiblir sa libert
tous les instants, de mme lĠespce humaine est moins libre actuellement
quĠelle ne lĠtait dans ses premiers jours, et plus forte raison quĠelle ne
lĠtait avant de natre.
Ce nĠest donc plus dans lĠtat actuel de lĠhomme, ni dans
ses actes journaliers, que nous devons prendre des lumires pour dcider de sa
vraie libert, puisque rien nĠest plus rare que dĠen voir aujourdĠhui des
effets purs et entirement indpendants des causes qui lui sont trangres ;
mais ce serait tre plus quĠinsens dĠen conclure quĠelle ne fut jamais au
nombre de nos droits. Les chanes dĠun esclave prouvent, je le sais, quĠil ne
peut plus agir selon toute lĠtendue de ses forces naturelles, mais non pas
quĠil ne lĠa jamais pu ; au contraire, elles annoncent quĠil le pourrait
encore, sĠil nĠet pas mrit dĠtre dans la servitude ; car, sĠil ne lui tait
pas possible de jamais recouvrer lĠusage de ses forces, sa chane ne serait
pour lui, ni une punition, ni une honte.
En mme temps, de ce que lĠhomme est si difficilement, si
obscurment et si rarement libre aujourdĠhui, on ne serait pas plus raisonnable
dĠen infrer que ses actions soient indiffrentes, et quĠil ne soit pas oblig
de remplir la mesure de bien qui lui est impose mme dans cet tat de
servitude ; car la privation de sa libert consiste en effet ne pouvoir, par
ses propres forces, obtenir la jouissance entire des avantages renferms dans
le bien pour lequel il a t fait, mais non pouvoir sĠapprocher du mal sans
se rendre encore plus coupable ; puisque lĠon verra que son corps matriel ne
lui a t prt que pour faire continuellement la comparaison du faux avec le
vrai, et que jamais lĠinsensibilit o le conduit chaque jour sa ngligence sur
ce point, ne pourra dtruire son essence ; ainsi, il suffit quĠil se soit
loign une fois de la lumire laquelle il devait sĠattacher, pour rendre la
suite de ses carts inexcusable, et pour quĠil nĠait aucun droit de murmurer de
ses souffrances.
Mais, faut-il le dire, si les observateurs ont tant balbuti
sur la libert de lĠhomme, cĠest quĠils nĠont pas encore pris la premire
notion de ce quĠest sa volont : rien ne le prouve mieux que leurs recherches
continuelles pour savoir comment elle agit : ne pouvant souponner que son
principe dt tre en elle-mme, ils lĠont cherch dans des causes trangres,
et voyant, en effet, quĠelle tait ici-bas si souvent entrane par des motifs
apparents ou rels, ils ont conclu quĠelle nĠagissait point par elle-mme, et
quĠelle avait toujours besoin dĠune raison pour se dterminer. Mais si cela
tait, pourrions-nous dire avoir une volont, puisque, loin dĠtre nous, elle serait
toujours subordonne aux diffrentes causes qui agissent sans cesse sur elle ?
NĠest-ce pas alors tourner dans le mme cercle, et renouveler la mme erreur
que nous avons dissipe relativement la libert ? En un mot, dire quĠil nĠy a
point de volont sans motifs, cĠest dire que la libert nĠest plus une facult
qui dpende de nous, et que nous nĠavons jamais t matres de la conserver.
Or, raisonner ainsi, cĠest ignorer ce que cĠest que la volont qui annonce
prcisment un Etre agissant par lui-mme, et sans le secours dĠaucun autre
Etre.
Par consquent, cette multitude dĠobjets et de motifs
trangers qui nous sduisent et nous dterminent si souvent aujourdĠhui, ne
prouve pas que nous ne puissions vouloir sans eux, et que nous ne soyons pas
susceptibles de libert, mais seulement quĠils peuvent prendre empire sur notre
volont, et lĠentraner quand nous ne nous y opposons pas. Car, avec de la
bonne foi, on conviendra que ces causes extrieures nous gnent et nous
tyrannisent ; or, comment pourrions-nous le sentir et lĠapercevoir, si nous
nĠtions pas essentiellement faits pour agir par nous-mmes, et non par
lĠattrait de ces illusions ?
Quant la manire dont la volont peut se dterminer
indpendamment des motifs et des objets qui nous sont trangers, autant cette
vrit paratra certaine quiconque voudra oublier tout ce qui lĠentoure, et
regarder en soi, autant lĠexplication en est-elle un abme impntrable pour
lĠhomme et pour quel que Etre que ce soit, puisquĠil faudrait pour la donner, corporiser
lĠincorporel ; ce serait de toutes les recherches la plus nuisible lĠhomme,
et la plus propre le plonger dans lĠignorance et dans lĠabrutissement, parce
quĠelle porte faux, et quĠelle use en vain toutes les facults qui sont en
lui. Aussi, le peu de succs quĠont eu les observateurs sur cette matire, nĠa
servi quĠ jeter dans le dcouragement ceux qui ont eu lĠimprudence de les
suivre, et qui ont voulu chercher auprs dĠeux des lumires que leur fausse
marche avait loignes. Le Sage sĠoccupe chercher la cause des choses qui en
ont une, mais il est trop prudent et trop clair pour en chercher celles qui
nĠen ont point, et la volont naturelle lĠhomme est de ce nombre, car elle
est cause elle-mme.
Par cette raison, ds quĠil lui reste toujours une volont,
et quĠelle ne peut se corrompre que par le mauvais usage quĠil en fait, je
continuerai le regarder comme libre, quoique tant presque toujours asservi.
Ce nĠest point pour lĠhomme aveugle, frivole et sans dsir,
que jĠexpose de pareilles ides ; comme il nĠa que ses yeux pour guides, il
juge les choses sur ce quĠelles sont, et non sur ce quĠelles ont t ; ce
serait donc inutilement que je lui prsenterais des vrits de cette nature,
puisquĠen les comparant avec ses ides tnbreuses, et avec les jugements de
ses sens, il nĠy trouverait que des contradictions choquantes, qui lui feraient
nier galement ce quĠil aurait dj conu, et ce quĠon lui ferait concevoir de
nouveau, pour se livrer ensuite au dsordre de ses affections, et suivre la loi
morte et obscure de lĠanimal sans intelligence.
Mais lĠhomme, qui se sera assez estim pour chercher se
connatre, qui aura veill sur ses habitudes, et qui ayant dj donn ses soins
carter le voile pais qui lĠenveloppe, pourrait tirer quelques fruits de ces
rflexions ; celui l, dis-je, peut ouvrir ce livre, je le lui confie de bon
cÏur, dans la vue de fortifier lĠamour quĠil a dj pour le bien.
Cependant, quels que
soient ceux entre les mains de qui cet crit pourra tomber, je les exhorte ne
pas chercher lĠorigine du mal ailleurs que dans cette source que jĠai indique,
cĠest--dire, dans la dpravation de la volont de lĠEtre ou du Principe devenu
mauvais. Je ne craindrai point dĠaffirmer quĠen vain ils feraient des efforts
pour trouver au mal une autre cause ; car, sĠil avait une base plus fixe et
plus solide, il serait ternel et invincible, comme le bien ; si cet Etre
dgrad pouvait produire autre chose que des actes de volont, sĠil pouvait
former des Etres rels et existants, il aurait la mme puissance que le
Principe bon ; cĠest donc le nant de ses Ïuvres qui nous fait sentir sa
faiblesse, et qui interdit absolument toute comparaison entre lui et le bon
Principe dont il sĠest spar.
Ancien
tat du mauvais principe
Ce serait tre encore bien plus insens, de chercher
lĠorigine du bien ailleurs que dans le bien mme ; car aprs tout ce quĠon
vient de voir, si des Etres dgrads, comme le mauvais Principe et lĠhomme, ont
encore le droit dĠtre la propre cause de leurs actions, comment pourrait-on
refuser cette proprit au bien, qui, comme tel, est la source infinie de
toutes les proprits, le germe mme et lĠagent essentiel de tout ce qui est
parfait ? Il faudrait donc nĠavoir pas le sens juste, pour aller chercher la cause
et lĠorigine du bien hors de lui, si elles ne sont et ne peuvent tre que dans
lui.
JĠen
ai dit assez pour faire concevoir lĠorigine du mal ; cependant lĠexpos que
jĠen ai fait, mĠoblige, premirement, donner quelques notions sur la nature
et lĠtat du mauvais Principe avant sa corruption ; secondement, prvenir une
difficult qui pourrait arrter ceux mmes qui passent pour les plus instruits
sur ces objets ; savoir, pourquoi lĠAuteur du mal ne fait aucun acte de
libert, pour se rconcilier avec le bon Principe ; mais je ne mĠarrterai
quĠun instant sur ces deux objets, pour ne pas interrompre ma marche, et pour
ne pas trop mĠcarter des bornes qui me sont prescrites.
En annonant que le Principe du mal sĠtait rendu mauvais
par le seul acte de sa volont, jĠai donn entendre quĠil tait bon avant
dĠenfanter cet acte. Or tait-il alors gal ce Principe suprieur que nous
avons reconnu prcdemment ? Non, sans doute ; il tait bon, sans tre son gal
; il lui tait infrieur, sans tre mauvais ; il tait provenu de ce mme
Principe suprieur, et ds lors il ne pouvait lĠgaler ni en force, ni en
puissance ; mais il tait bon, parce que lĠEtre qui lĠavait produit, tait la
bont et lĠexcellence mme ; enfin, il lui tait encore infrieur, parce que ne
tenant pas sa loi de lui-mme, il avait la facult de faire ou de ne pas faire
ce qui lui tait impos par son origine ; et par-l, il tait expos
sĠcarter de cette loi et devenir mauvais, tandis que le Principe suprieur,
portant en lui-mme sa propre loi, est dans la ncessit de rester dans le bien
qui le constitue, sans pouvoir jamais tendre une autre fin.
Quant au second
objet, jĠai donn connatre que si lĠAuteur du mal usait de sa libert pour
se rapprocher du bon principe, il cesserait dĠtre mauvais et de souffrir, et
que ds lors il nĠy aurait plus de mal ; mais on voit tous les jours par ses
Ïuvres quĠil est comme enchan sa volont criminelle, en sorte quĠil nĠen
produit pas un seul acte qui nĠait pour but de perptuer la confusion et le
dsordre.
Etat
actuel du mauvais principe
CĠest sur ce point que les fatalistes ont cru triompher,
prtendant que le mal porte en soi la raison et la ncessit de son existence ;
ils jettent ainsi les hommes dans le dcouragement et le dsespoir, puisque, si
le mal est ncessaire, il est impossible, jamais, dĠviter ses coups, et de
conserver aucune esprance de cette paix et de cette lumire qui fait lĠobjet
de tous nos dsirs et de toutes nos recherches ; mais gardons-nous dĠadopter
ces erreurs, et dtruisons les consquences dangereuses qui en sont les suites,
en exposant la vritable cause de la dure du mal.
En descendant en
nous-mmes, il nous sera ais de sentir que cĠest une des premires lois de la
Justice universelle, quĠil y ait toujours un rapport exact entre la nature de
la peine et celle du crime, ce qui ne se peut quĠen assujettissant le
prvaricateur des actes impuissants, semblables ceux quĠil a criminellement
produits, et par consquent opposs la loi dont il sĠest cart. Voil
pourquoi lĠAuteur du mal, sĠtant corrompu par le coupable usage de sa libert,
persvre dans sa volont mauvaise, de la mme manire quĠil lĠa conue,
cĠest--dire, quĠil ne cesse de sĠopposer aux actes et la volont du Principe
bon, et que, dans ces vains efforts, il prouve une continuit des mmes
souffrances, afin que, selon les lois de la justice, ce soit dans lĠexercice
mme de son crime quĠil rencontre sa punition.
Incompatibilit
du bien et du mal
Mais ajoutons encore quelques rflexions sur un sujet aussi
important.
Si le bon Principe
est lĠunit essentielle, sĠil est la bont, la puret et la perfection mme, il
ne peut souffrir en lui ni division, ni contradiction, ni souillure ; il est
donc vident que lĠAuteur du mal dt en tre entirement spar et rejet par
le seul acte dĠopposition de sa volont la volont du bon Principe ; en sorte
que ds lors il ne pt lui rester quĠune puissance et une volont mauvaise,
sans communication ni participation du bien. Ennemi volontaire du bon Principe,
et de la rgle unique, ternelle et invariable, quel bien, quelle loi
pouvait-il y avoir en lui hors de cette rgle, puisquĠil est impossible quĠun
seul et mme Etre soit la fois bon et mauvais, quĠil produise en mme temps
lĠordre et le dsordre, le pur et lĠimpur ? Il est donc ais de se convaincre,
que sa sparation entire dĠavec le bon Principe, lĠayant ncessairement
loign de tout bien, il ne fut plus en tat de connatre et de produire rien
de bon, et que dsormais il ne put sortir de sa volont que des actes sans
rgle et sans ordre, et une opposition absolue au bien et la vrit.
Des
deux tats de lĠhomme
CĠest ainsi quĠabm dans ses propres tnbres, il nĠest
susceptible dĠaucune lumire et dĠaucun retour au bon Principe ; car, pour
quĠil pt diriger ses dsirs vers cette vraie lumire, il faudrait auparavant
que la connaissance lui en ft rendue, il faudrait quĠil puisse concevoir une
bonne pense ; et comment trouverait-elle accs en lui, si sa volont et toutes
ses facults sont tout fait impures et corrompues ? En un mot, ds quĠil nĠa
par lui-mme aucune correspondance avec le bien, et quĠil nĠest en son pouvoir,
ni de le connatre, ni de le sentir, la facult et la libert dĠy revenir sont
toujours sans effet pour lui, cĠest ce qui rend si horrible la privation
laquelle il se trouve condamn.
La loi de la Justice sĠexcute galement sur lĠhomme,
quoique par des moyens diffrents ; ainsi, elle nous fournira de mme, des
lumires qui nous guideront dans les recherches que nous aurons faire sur
lui.
Il nĠy a personne de bonne foi, et dont la raison ne soit
pas obscurcie ou prvenue, qui ne convienne que la vie corporelle de lĠhomme
est une privation et une souffrance presque continuelles. Ainsi, dĠaprs les
ides que nous avons prises de la Justice, ce ne sera pas sans raison que nous
regarderons la dure de cette vie corporelle comme un temps de chtiment et
dĠexpiation ; mais nous ne pouvons la regarder comme telle, sans penser aussitt
quĠil doit y avoir eu pour lĠhomme un tat antrieur et prfrable celui o
il se trouve prsent, et nous pouvons dire, quĠautant son tat actuel est
born, pnible, et sem de dgots, autant lĠautre doit avoir t illimit et
rempli de dlices. Chacune de ses souffrances est un indice du bonheur qui lui
manque ; chacune de ses privations prouve quĠil tait fait pour la jouissance ;
chacun de ses assujettissements lui annonce une ancienne autorit ; en un mot,
sentir aujourdĠhui quĠil nĠa rien, cĠest une preuve secrte quĠautrefois il
avait tout.
Par le sentiment douloureux de lĠaffreuse situation o nous
le voyons aujourdĠhui, nous pouvons donc nous former lĠide de lĠtat heureux
o il a t prcdemment. Il nĠest pas prsent le matre de ses penses, et
cĠest un tourment pour lui que dĠavoir attendre celles quĠil dsire, et
repousser celles quĠil craint ; de-l nous sentons quĠil tait fait pour
disposer de ces mmes penses, et quĠil pouvait les produire son gr, dĠo il
est ais de prsumer les avantages inapprciables, attachs un pareil
pouvoir. Il nĠobtient actuellement quelque paix et quelque tranquillit que par
des efforts infinis et des sacrifices pnibles, de-l nous concluons quĠil
tait fait pour jouir perptuellement et sans travail, dĠun tat calme et
heureux, et que le sjour de la paix a t sa vritable demeure. Ayant la
facult de tout voir et de tour connatre, il rampe nanmoins dans les
tnbres, mais cĠest en frmissant de son ignorance et de son aveuglement ;
nĠest-ce pas une preuve certaine que la lumire est son lment ? Enfin, son
corps est sujet la destruction, et cette mort, dont il est le seul Etre qui
ait lĠide dans la nature, est le pas le plus terrible de sa carrire
corporelle, lĠacte le plus humiliant pour lui, et celui quĠil a le plus en
horreur ; pourquoi cette loi, si svre et si affreuse pour lĠhomme, ne nous
ferait-elle pas concevoir que son corps en avait reu une infiniment plus
glorieuse, et devoir jouir de tous les droits de lĠimmortalit ?
Or, dĠo pouvait provenir cet tat sublime qui rendait
lĠhomme si grand et si heureux, si ce nĠest de la connaissance intime et de la
prsence continuelle du bon Principe, puisque cĠest en lui seul que se trouve
la source de toute puissance et de toute flicit ? Et pourquoi cet homme
languit-il prsent dans lĠignorance, dans la faiblesse et dans la misre, si
ce nĠest parce quĠil est spar de ce mme Principe, qui est la seule lumire
et lĠunique appui de tous les Etres ?
CĠest ici quĠen rappelant ce que jĠai dit plus haut de la
justice du premier Principe, et de la libert des Etres provenus de lui, nous
sentirons parfaitement que si par une suite de son crime, le Principe du mal
subit encore les ptiments attachs sa volont rebelle, de mme les souffrances
actuelles de lĠhomme ne sont que des suites naturelles dĠun premier garement ;
de mme aussi cet garement nĠa pu provenir que de la libert de lĠhomme, qui
ayant conu une pense contre la Loi suprme, y aura adhr par sa volont.
DĠaprs la connaissance
des rapports, qui se trouvent entre le crime et les souffrances du mauvais
Principe, je pourrais, en suivant leur analogie, faire prsumer quelle est la
nature du crime de lĠhomme originel, par la nature de sa peine. Je pourrais
mme, par ce moyen, apaiser les murmures qui ne cessent de sĠlever, sur ce que
nous sommes condamns participer son chtiment, quoique nous nĠavions point
particip son crime. Mais ces vrits seraient mprises par la multitude, et
gotes dĠun si petit nombre, que je croirais faire une faute en les exposant
au grand jour. Je me contenterai donc de mettre les lecteurs sur la voie, par
un tableau figuratif de lĠtat de lĠhomme dans sa gloire, et des peines
auxquelles il sĠest expos, depuis quĠil en est dpouill.
Etat
primitif de lĠhomme
Il nĠy a point dĠorigine qui surpasse la sienne, car il est
plus ancien quĠaucun Etre de Nature, il existait avant la naissance du moindre
des germes, et cependant il nĠest venu au monde quĠaprs eux Mais ce qui
lĠlevait bien au-dessus de tous ces Etres, cĠest quĠils taient soumis
natre dĠun pre et dĠune mre, au lieu que lĠhomme nĠavait point de mre.
DĠailleurs, leur fonction tait tout fait infrieure la sienne ; celle de
lĠhomme tait de toujours combattre pour faire cesser le dsordre et ramener tout lĠUnit ; celle
de ces Etres tait dĠobir lĠhomme. Mais comme les combats que lĠhomme avait
faire, pouvaient tre trs dangereux pour lui, il tait revtu dĠune armure
impntrable, dont il variait lĠusage son gr, et dont il devait mme former des
copies gales et absolument conformes leur modle.
En outre, il tait muni dĠune lance compose de quatre mtaux si
bien amalgams, que depuis lĠexistence du monde, on nĠa jamais pu les sparer.
Cette lance avait la proprit de brler comme le feu mme ; de plus elle tait
si aigu que rien pour elle nĠtait impntrable, et si active quĠelle frappait
toujours en deux
endroits la fois. Tous ces avantages joints une infinit dĠautres dons
que lĠhomme avait reus en mme temps, le rendaient vraiment fort et
redoutable.
Le Pays o cet homme
devait combattre
tait couvert dĠune fort forme de sept arbres, qui avaient chacun seize racines
et quatre cent
quatre-vingt-dix branches. Leurs fruits se renouvelant sans cesse,
fournissaient lĠhomme la plus excellente nourriture, et ces arbres eux-mmes
lui servaient de retranchement, et rendaient son poste comme inaccessible.
Dgradation
de lĠhomme
CĠest dans ce lieu de
dlices, le sjour du bonheur de lĠhomme, et le trne de sa gloire, quĠil
aurait t jamais heureux et invincible ; parce quĠayant reu ordre dĠen
occuper le centre,
il pouvait de l observer sans peine tout ce qui se passait autour de lui, et
avait ainsi lĠavantage dĠapercevoir toutes les ruses et toutes les marches de
ses adversaires, sans jamais en tre aperu ; aussi, pendant tout le temps
quĠil garda ce poste, il conserva sa supriorit naturelle, il jouit dĠune paix
et gota une flicit qui ne peuvent sĠexprimer aux hommes dĠ prsent ; mais
ds quĠil sĠen fut loign, il cessa dĠen tre le matre, et un autre agent fut
envoy pour prendre sa place ; alors lĠhomme aprs avoir t honteusement
dpouill de tous ses droits, fut prcipit dans la rgion des pres et des
mres, o il reste depuis ce temps, dans la peine et lĠaffliction de se voir
ml et confondu avec tous les autres Etres de la Nature.
Peine
de lĠhomme
Il nĠest pas possible de concevoir un tat plus triste et
plus dplorable que celui de ce malheureux homme au moment de sa chute ; car
non seulement il perdit aussitt cette lance formidable laquelle nul obstacle
ne rsistait, mais lĠarmure mme dont il avait t revtu, disparut pour lui,
et elle fut remplace, pour un temps, par une autre armure qui, nĠtant point
impntrable comme la premire, devint pour lui une source de dangers
continuels, en sorte quĠayant toujours le mme combat soutenir, il fut
infiniment plus expos.
Cependant, en le punissant ainsi, son pre ne voulut pas lui
ter tout espoir et lĠabandonner entirement la rage de ses ennemis ; touch
de son repentir et de sa honte, il lui promit quĠil pourrait, par ses efforts,
recouvrer son premier tat ; mais que ce ne serait quĠaprs avoir obtenu dĠtre
remis en possession de cette lance quĠil avait perdue, et qui avait t confie
lĠagent par lequel lĠhomme tait remplac, dans le centre mme quĠil venait
dĠabandonner.
CĠest donc la recherche de cette arme incomparable, que
les hommes ont d sĠoccuper depuis, et quĠils doivent sĠoccuper tous les jours,
puisque cĠest par elle seule quĠils peuvent rentrer dans leurs droits, et
obtenir toutes les faveurs qui leur furent destines.
Il ne faut pas non
plus tre tonn des ressources qui restrent lĠhomme aprs son crime ;
cĠtait la main dĠun pre qui le punissait, et cĠtait aussi la tendresse dĠun
pre qui veillait sur lui, lors mme que sa Justice lĠloignait de sa prsence.
Car le lieu dont lĠhomme est sorti, est dispos avec tant de sagesse, quĠen
retournant sur ses pas, par les mmes routes qui lĠont gar, cet homme doit
tre sr de regagner le point central de la fort dans lequel seul il peut
jouir de quelque force et de quelque repos.
Voie
de sa rhabilitation
En effet, il sĠest gar en allant de quatre neuf, et jamais il ne pourra
se retrouver quĠen allant de neuf quatre. Au reste, il aurait tort de se plaindre de cet
assujettissement ; telle est la Loi impose tous les Etres qui habitent la
rgion des pres et des mres ; et puisque lĠhomme y est descendu
volontairement, il faut bien quĠil en ressente toute la peine. Cette loi est
terrible, je le sais, mais elle nĠest rien compare la Loi du nombre cinquante-six,
loi effrayante, pouvantable pour ceux qui sĠy exposent, car ils ne pourront
arriver soixante-quatre,
quĠaprs lĠavoir subie dans toute sa rigueur.
Telle est lĠhistoire allgorique de ce quĠtait lĠhomme dans
son origine, et de ce quĠil est devenu en sĠcartant de sa premire Loi ; jĠai
tch par ce tableau, de le conduire jusquĠ la source de tous ses maux, et de
lui indiquer, mystrieusement il est vrai, les moyens dĠy remdier. Je dois
ajouter que, quoique son crime et celui du mauvais Principe soient galement le
fruit de leur volont mauvaise, il faut remarquer nanmoins que lĠun et lĠautre
de ces crimes sont de nature trs diffrente, et que par consquent, ils ne
peuvent tre assujettis une gale punition, ni avoir les mmes suites ; parce
que dĠailleurs la Justice value jusquĠ la diffrence des lieux o leurs
crimes se sont commis. LĠhomme et le Principe du mal ont donc continuellement
leur faute devant les yeux, mais tous deux nĠont pas les mmes secours, ni les
mmes consolations.
JĠai donn entendre
prcdemment que le Principe du mal ne peut par lui-mme que persvrer dans sa
volont rebelle, jusquĠ ce que la communication avec le bien lui soit rendue.
Mais lĠhomme, malgr sa condamnation, peut apaiser la Justice mme, se
rconcilier avec la vrit, et en goter de temps en temps les douceurs,
comme si en quelque sorte, il nĠen tait pas spar.
Secours
accords lĠhomme
Il est vrai de dire nanmoins que le crime de lĠun et de
lĠautre, ne se punit que par la privation, et quĠil nĠy a de diffrence, que
dans la mesure de ce chtiment. Il est bien plus certain encore que cette
privation est la peine la plus terrible, et la seule qui puisse rellement
subjuguer lĠhomme. Car, on a eu grand tort de prtendre nous mener la
Sagesse, par le tableau effrayant des peines corporelles dans une vie venir ;
ce tableau nĠest rien, quand on ne les sent pas. Or, ces aveugles Matres ne
pouvant nous faire connatre quĠen ide les tourments quĠils imaginent, doivent
ncessairement faire peu dĠeffet sur nous.
Si au moins ils eussent pris soin de peindre lĠhomme les
remords quĠil doit prouver, quand il est mchant, il leur et t plus facile
de le toucher, parce quĠil nous est possible dĠavoir ici-bas le sentiment de
cette douleur. Mais combien nous eussent-ils rendus plus heureux, et nous
eussent-ils donn une ide plus digne de notre Principe, sĠils eussent t
assez sublimes pour dire aux hommes, que ce Principe tant amour, ne punit les
hommes que par lĠamour, mais en mme temps que nĠtant quĠamour, lorsquĠil leur
te lĠamour, il ne leur laisse plus rien.
CĠest par-l quĠils auraient clair et soutenu les hommes,
en leur faisant sentir que rien ne devrait plus les effrayer que de cesser
dĠavoir lĠamour de ce Principe, puisque ds lors ils sont dans le nant ; et
certes ce nant que lĠhomme peut prouver tout instant, si on le lui peignait
dans toute son horreur, serait pour lui, une ide plus efficace et plus
salutaire que celle de ces ternelles tortures, auxquelles malgr la Doctrine
de ces Ministres de sang, lĠhomme voit toujours une fin, et jamais de
commencement.
Les secours accords lĠhomme pour sa rhabilitation,
quelque prcieux quĠils soient, tiennent cependant des conditions trs
rigoureuses. Et vraiment plus les droits quĠil a perdu sont glorieux, plus il
doit avoir souffrir pour les recouvrer ; enfin tant assujetti par son crime
la loi du temps, il ne peut viter dĠen subir les pnibles effets, parce que
sĠtant oppos lui-mme tous les obstacles que le temps renferme, la loi veut
quĠil ne puisse rien obtenir quĠ mesure quĠil les prouve, et quĠil les
surmonte.
CĠest au moment de sa
naissance corporelle, quĠon voit commencer les peines qui lĠattendent. CĠest
alors quĠil montre toutes les marques de la plus honteuse rprobation ; il nat
comme un vil insecte dans la corruption et dans la fange ; il nat au milieu des
souffrances et des cris de sa mre, comme si cĠtait pour elle un opprobre de
lui donner le jour ; or quelle leon nĠest-ce pas pour lui, de voir que de
toutes les mres, la femme est celle dont lĠenfantement est le plus pnible et
le plus dangereux ! Mais peine commence-t-il lui-mme respirer, quĠil est
couvert de larmes et tourment par les maux les plus aigus. Les premiers pas
quĠil fait dans la vie, annoncent donc quĠil nĠy vient que pour souffrir, et
quĠil est vraiment le fils du crime et de la douleur.
Travaux
de lĠhomme
Si lĠhomme, au contraire, nĠet point t coupable, sa
naissance aurait t le premier sentiment du bonheur et de la paix. En voyant
la lumire, il en aurait clbr la splendeur par de vifs transports, et par
des tributs de louanges envers le Principe de sa flicit. Sans trouble sur la
lgitimit de son origine, sans inquitude sur la stabilit de son sort, il en
et got tous les dlices, parce quĠil en aurait connu sensiblement les
avantages. O homme, verse des larmes amres sur lĠnormit de ton crime, qui a
si horriblement chang ta condition ; frmis sur le funeste arrt qui condamne
ta postrit natre dans les tourments et dans lĠhumiliation, tandis quĠelle
ne devait connatre que la gloire, et un bonheur inaltrable.
Ds les premires annes de son cours lmentaire, la
situation de lĠhomme devient beaucoup plus effrayante, parce quĠil nĠa encore
souffert que dans son corps, au lieu quĠil va souffrir dans sa pense. De mme
que son enveloppe corporelle a t jusque l en butte la fougue des lments,
avant dĠavoir acquis la moindre des forces ncessaires pour se dfendre ; de
mme sa pense va tre poursuivie dans un ge o nĠayant pas encore exerc sa
volont, lĠerreur peut le sduire plus aisment, porter par mille sentiers ses
attaques jusquĠau germe, et corrompre lĠarbre dans sa racine.
Il
est certain que lĠhomme commence alors une carrire si pnible et si
prilleuse, que si les secours ne suivaient pour lui la mme progression, il
succomberait infailliblement ; mais la mme main qui lui a donn lĠtre, ne
nglige rien pour sa conservation ; mesure quĠil avance en ge, que les
obstacles se multiplient et sĠopposent lĠexercice de ses facults, mesure
aussi son enveloppe corporelle acquire de la consistance ; cĠest--dire, que
sa nouvelle armure se fortifie et devient plus puissante contre les attaques de
ses ennemis, jusquĠ ce quĠenfin le temple intellectuel de lĠhomme tant lev,
cette enveloppe devenue inutile, se dtruise, laissant lĠdifice dcouvert et
hors de toute atteinte.
Double
effet du corps de lĠhomme
Il est donc vident que ce corps matriel que nous portons,
est lĠorgane de toutes nos souffrances ; cĠest donc lui qui formant des bornes paisses
notre vue et toutes nos facults, nous tient en privation et en ptiment ;
je ne dois donc plus dissimuler que la jonction de lĠhomme cette enveloppe
grossire, est la peine mme laquelle son crime lĠa assujetti temporellement,
puisque nous voyons les horribles effets quĠil en ressent depuis le moment o
il en est revtu, jusquĠ celui o il en est dpouill ; et que cĠest par-l
que commencent et se perptuent les preuves, sans lesquelles il ne peut
rtablir les rapports quĠil avait autrefois avec la Lumire.
Mais malgr les tnbres que ce corps matriel rpand autour
de nous, nous sommes obligs dĠavouer aussi quĠil nous sert de rempart et de
sauvegarde contre les dangers qui nous environnent, et que sans cette
enveloppe, nous serions infiniment plus exposs.
Ce sont l, nĠen doutons point, les ides que les Sages en
ont eu dans tous les temps. Leur premire occupation a t de se prserver sans
cesse des illusions que ce corps leur prsentait. Ils lĠont mpris, parce
quĠil est mprisable par sa nature ; ils lĠont redout par les funestes suites
des attaques auxquelles il les exposait, et ils ont tous parfaitement connu
quĠil tait pour eux la voie de lĠerreur et du mensonge.
Mais lĠexprience
leur a appris aussi que cĠest le canal par o arrivent, dans lĠhomme, les
connaissances et les lumires de la Vrit ; ils ont senti, que puisquĠil nous
sert dĠenveloppe, et que nous nĠavons pas mme la pense nous, il faut bien
que nos ides venant toutes du dehors, sĠintroduisent ncessairement par cette
enveloppe, et que nos sens corporels en soient les premiers organes.
Origine
du matrialisme
Or, cĠest ce sujet que lĠhomme par la promptitude et la
lgret de ses jugements, a commenc se livrer des erreurs funestes qui
ont produit dans son imagination les ides les plus monstrueuses ; cĠest del,
dis-je, que les Matrialistes ont tir cet humiliant systme des sensations qui
ravale lĠhomme au-dessous de la bte, puisque celle-ci, ne recevant jamais la
fois quĠune seule sorte dĠimpulsion, nĠest pas susceptible de sĠgarer, au lieu
que lĠhomme tant plac au milieu des contradictoires, pourrait, selon cette
opinion, se livrer en paix indiffremment toutes les impressions dont il
serait affect.
Mais dĠaprs les
lumires de justice que nous avons dj reconnues en lui, il ne se peut que
nous adoptions ces opinions avilissantes. Nous avons dmontr que lĠhomme,
charg de sa conduite, est comptable de toutes ses actions ; je me garderai
bien prsent de lui laisser enlever un privilge aussi sublime, et qui
lĠlve si fort au-dessus de toutes les Cratures.
Systme
des sensations
Rien ne mĠempchera donc dĠassurer mes semblables, que
cette erreur est la ruse la plus adroite et la plus dangereuse qui ait pu tre
employe pour les arrter dans leur marche, et pour les garer. Ce serait pour
un voyageur une incertitude des plus dsesprantes, de rencontrer deux routes
opposes, sans connatre le lieu o lĠune et lĠautre aboutiraient. Cependant,
en observant le chemin quĠil aurait dj fait, se rappelant le point dĠo il
serait parti, et celui auquel il tend, il ferait peut-tre assez de
combinaisons pour se dterminer et pour choisir juste mais si quelquĠun se
prsentait lui, et lui disait quĠil est trs inutile de prendre tant de
peines pour dmler la vritable route, que celles qui sĠoffrent ses yeux
mnent galement au but, et quĠil peut suivre indiffremment lĠune ou lĠautre ;
alors, la situation du voyageur deviendrait bien plus fcheuse et plus
embarrassante que lorsquĠil tait rduit prendre conseil de lui-mme ; car
enfin il lui serait impossible de se nier lĠopposition quĠil verrait entre ces
deux routes ; et le premier sentiment qui devrait alors natre en lui, serait
de se dfier des conseils quĠon lui donne, et de se persuader quĠon veut lui
tendre un pige.
Voil cependant quelle est la position actuelle de lĠhomme,
relativement aux obscurits que les Auteurs du systme des sensations ont
rpandues sur sa carrire. Lui annoncer quĠil nĠa dĠautres lois que celles de
ses sens, et quĠil ne peut avoir dĠautre guide, cĠest lui dire quĠen vain
chercherait-il faire un choix parmi les choses quĠils lui prsentent, puisque
ces sens eux-mmes sont sujets varier dans leur action, et quĠainsi lĠhomme
ne pouvant pas en diriger les mobiles, essayerait inutilement dĠen diriger le
cours et les effets.
Mais, ainsi que le
voyageur, lĠhomme ne peut se refuser sa propre conviction ; il voit bien que
les sens amnent tout en lui, mais en mme temps, il est forc dĠavouer que
parmi les choses quĠils lui amnent, il y en a quĠil sent tre bonnes, comme il
y en a quĠil sent tre mauvaises.
Dangers
de ce systme
Quelle devrait donc tre sa dfiance contre ceux qui le voudraient
dtourner de faire un choix, en lui insinuant que toutes ces choses sont
indiffrences ou de mme nature ? Ne devrait-il pas en ressentir la plus vive
indignation, et se mettre en garde contre des matres aussi dangereux ?
CĠest cependant l, je le rpte, la plus commune tentative
qui se soit faite contre la pense de lĠhomme ; cĠest en mme temps la plus
sduisante, et celle dont le Principe du mal tirerait le plus dĠavantage ;
parce que sĠil pouvait nourrir lĠhomme dans la persuasion quĠil nĠy a point de
choix faire parmi les choses qui lĠenvironnent, il viendrait facilement
bout de faire passer jusquĠ lui, lĠhorrible incertitude et le dsordre dans
lequel il se trouve lui-mme plong par la privation o il est de toute loi.
Mais si la Justice veille toujours sur lĠhomme, il faut
quĠil ait en lui les moyens de dmler les stratagmes de son ennemi, et de
dconcerter, quand il le voudra, toutes ses entreprises ; sans quoi il ne
pourrait tre puni de sĠy laisser surprendre : ces moyens doivent tre fonds
sur sa propre nature, qui ne peut pas plus changer que la nature mme du
Principe dont il est provenu ainsi sa propre essence tant incompatible avec le
mensonge, lui fait connatre tt ou tard quĠon lĠabuse, et le ramne
naturellement la Vrit.
JĠemploierai donc ces
mmes moyens qui me sont communs avec tous les hommes, pour leur montrer le
danger et lĠabsurdit de cette opinion ennemie de leur bonheur, et qui nĠest
propre quĠ les abmer dans le crime et dans le dsespoir. JĠai suffisamment
prouv par nos souffrances, que nous tions libres ; ainsi je mĠadresserai aux
Matrialistes, et je leur demanderai comment ils ont pu sĠaveugler assez pour
ne voir dans lĠhomme quĠune machine ? Je voudrais au moins quĠils eussent eu la
bonne foi dĠy voir une machine active, et ayant en elle-mme son Principe
dĠaction, car si elle tait purement passive, elle recevrait tout et ne
rendrait rien.
Facult
inne dans lĠhomme
Alors, ds quĠelle manifeste quelque activit, il faut
quĠelle ait au moins en elle le pouvoir de faire cette manifestation, et je ne
crois pas que personne prtende que ce pouvoir-l nous vienne par les
sensations. Je crois en mme temps que sans ce pouvoir inn dans lĠhomme, il
lui serait impossible dĠacqurir ni de conserver la science dĠaucune chose, ce
qui sĠobserve sans aucun doute sur les Etres privs de discernement. Il est
donc clair que lĠhomme porte en lui la semence de la lumire et des vrits
dont il offre si souvent les tmoignages. Et faudraitil quelque chose de
plus pour renverser ces principes tmraires par lesquels on a prtendu le
dgrader ?
Je sais quĠ la premire rflexion, on pourra mĠopposer que
non seulement les btes, mais mme tous les Etres corporels, rendent aussi une
action extrieure, dĠo il faudra conclure que tous ces Etres ont aussi quelque
chose en eux, et ne sont pas de simples machines. Alors, me demandera-t-on,
quelle est la diffrence de leur Principe dĠaction dĠavec celui qui est dans
lĠhomme ? Cette diffrence sera facilement aperue de ceux qui voudront
lĠobserver avec attention, et mes lecteurs la reconnatront avec moi, en fixant
un moment leur vue sur la cause de cette mprise.
Il y a des Etres qui
ne sont quĠintelligents, il y en a qui ne sont que sensibles ; lĠhomme est la
fois lĠun et lĠautre. Voil le mot de lĠnigme. Ces diffrentes classes dĠEtres
ont chacune un Principe dĠaction diffrent, lĠhomme seul les runit tous les
deux ; et quiconque voudra ne les pas confondre, sera sr de trouver la
solution de toutes les difficults.
De
lĠancienne enveloppe de lĠhomme
Par son origine,
lĠhomme jouissait de tous les droits dĠun Etre intelligent, quoique cependant
il eut une enveloppe ; car, dans la rgion temporelle, il nĠy a pas un seul
tre qui puisse sĠen passer. Et ici, lĠayant dj fait assez entrevoir,
jĠavouerai bien que lĠarmure impntrable dont jĠai parl prcdemment, nĠtait
autre chose que cette premire enveloppe de lĠhomme. Mais pourquoi tait-elle
impntrable ? CĠest quĠtant une et simple, cause de la supriorit de sa nature,
elle ne pouvait nullement se dcomposer, et que la loi des assemblages
lmentaires nĠavait absolument aucune prise sur elle.
De
la nouvelle enveloppe de lĠhomme
Depuis sa chute,
lĠhomme sĠest trouv revtu dĠune enveloppe corruptible, parce quĠtant
compose, elle est sujette aux diffrentes actions du sensible, qui nĠoprent
que successivement, et qui par consquent se dtruisent les unes et les autres.
Mais, par cet assujettissement au sensible, il nĠa point perdu sa qualit
dĠEtre intelligent ; en sorte quĠil est la fois grand et petit, mortel et
immortel, toujours libre dans lĠintellectuel, mais li dans le corporel par des
lois indpendantes de sa volont ; en un mot, tant un assemblage de deux
Natures, diamtralement opposes, il en dmontre alternativement les effets,
dĠune manire si distincte, quĠil est impossible de sĠy tromper. Car, si
lĠhomme actuel nĠavait que des sens, ainsi que les systmes humains le
voudraient tablir, on verrait toujours le mme caractre dans toutes ses
actions, et ce serait celui de ses sens ; cĠest--dire, quĠ lĠgal de la bte,
toutes les fois quĠil serait excit par ses besoins corporels, il rendrait avec
effort, les satisfaire, sans jamais rsister aucunes de leurs impulsions,
si ce nĠest pour cder une impulsion plus forte, mais qui ds lors doit se
considrer comme agissant seule, et qui naissant toujours du sensible, dans les
sens, et tient toujours aux sens.
Deux
Etres dans lĠhomme
Pourquoi donc lĠhomme peut-il sĠcarter de la loi des sens ?
Pourquoi peut-il se refuser ce quĠils lui demandent ? Pourquoi, press par la
faim, est-il nanmoins le matre de refuser les mets les plus exquis quĠon lui
prsente, de se laisser tourmenter, dvorer, anantir mme par le besoin, et
cela la vue de ce qui serait le plus propre le calmer ? Pourquoi, dis-je, y
a-t-il dans lĠhomme une volont quĠil peut mettre en opposition avec ses sens,
sĠil nĠy a pas en lui plus dĠun Etre ? Et deux actions si contraires, quoique
se montrant ensemble, peuvent-elles tenir la mme source ?
En
vain on mĠobjecterait, prsent, que quand sa volont agit ainsi, cĠest
quĠelle est dtermine par quelque motif ; jĠai assez fait entendre, en parlant
de la libert, que la volont de lĠhomme tant cause elle-mme, devait avoir le
privilge de se dterminer seule et sans motif, autrement elle ne devrait pas
porter le nom de volont. Mais en supposant que dans le cas dont il sĠagit, sa
volont se dtermint en effet par un motif, lĠexistence des deux Natures de
lĠhomme nĠen serait pas moins vidente ; car il faudrait toujours chercher ce
motif ailleurs que dans lĠaction de ses sens, puisque sa volont la contrarie ;
puisque, lors mme que son corps cherche toujours exister et vivre. il peut
vouloir le laisser souffrir, sĠpuiser et sĠteindre. Cette double action de
lĠhomme est donc une preuve convaincante quĠil y a en lui plus dĠun principe.
Le
sensible dans la bte
Au contraire, les Etres qui ne sont que sensibles, ne
peuvent jamais donner des marques que de ce quĠils sont. Il faut, il est vrai,
quĠils aient le pouvoir de rendre et de manifester ce que les sensations
oprent sur eux ; sans cela, tout ce qui leur serait communiqu, serait comme
nul, et ne produirait aucun effet. Mais je ne crains point dĠerrer, en assurant
que les plus belles affections des btes, leurs actions les mieux ordonnes, ne
sĠlvent jamais au-dessus du sensible ; elles ont, comme tous les Etres de la
Nature, un individu conserver, et elles reoivent avec la vie, tous les
pouvoirs ncessaires cet objet, en raison des dangers auxquels elles doivent
tre exposes, selon leur espce, pendant le cours de leur dure, soit dans les
moyens de se procurer la nourriture, soit dans les circonstances qui
accompagnent leur reproduction, et dans tous les autres vnements qui se
multiplient et varient suivant les diffrentes classes de ces Etres, ainsi que
pour chaque individu. Mais je demande si jamais on a aperu dans les btes
quelque action qui nĠet pour unique but leur bien-tre corporel, et si elles
ont jamais rien manifest qui ft le vritable indice de lĠintelligence.
Ce qui trompe la plus grande partie des hommes cet gard,
cĠest de voir que parmi les btes, il y en a plusieurs qui sont susceptibles
dĠtre formes des actes qui ne leur sont point naturels ; elles apprennent,
elles se ressouviennent, elles agissent mme souvent en consquence de ce
quĠelles ont appris, et de ce que leur mmoire leur rappelle. Cette observation
pourrait en effet nous arrter, sans les principes que nous avons tablis.
JĠai dit que ds que
les btes manifestaient quelque chose au dehors, il fallait ncessairement
quĠelles eussent un Principe intrieur et actif, sans lequel elles
nĠexisteraient pas ; mais ce Principe, je lĠai annonc comme nĠayant que le
sensible pour guide, et la conservation du corporel pour objet. CĠest par ces
deux moyens que lĠhomme parvient dresser la bte ; il la frappe, ou il lui
donne manger, et par-l il dirige, sa volont, le Principe actif de
lĠanimal, qui ne tendant quĠau maintien de son Etre, se porte avec effort des
actes quĠil nĠaurait jamais pratiqus, sĠil et t laiss sa propre Loi.
LĠhomme, par la crainte, ou nourriture, le presse et lĠoblige tendre et
augmenter son action ; il est donc vident que ce Principe, tant actif et
sensible, est susceptible de recevoir des impressions ; sĠil peut recevoir des
impressions, il peut aussi les conserver, car il suffit pour cela, que la mme
impression se prolonge et continue son action. Alors, recevoir des impressions
et les conserver, cĠest prouver, en effet, que lĠanimal est susceptible
dĠhabitude.
De
lĠEtre actif dans la Bible
Nous pouvons donc,
sans danger, reconnatre que le Principe actif des btes est capable dĠacqurir
lĠhabitude de diffrents actes par lĠindustrie de lĠhomme ; car soit dans les
actes que la bte produit naturellement, soit dans ceux auxquels elle est
dresse, on ne voit aucune marche, ni aucune combinaison dans lesquelles le
sensible ne soit pour tout et le mobile de tout ; alors donc, quelques
merveilles que la bte tale mes yeux, je la trouverai certainement trs
admirable, mais mon admiration nĠira pas jusquĠ reconnatre en elle un Etre
intelligent, pendant que je nĠy vois quĠun Etre sensible ; car enfin le
sensible nĠest pas intelligent.
Des
habitudes dans la bte
Pour mieux sentir la diffrence de lĠAnimal avec lĠEtre
intelligent, faut-il considrer les classes qui sont au-dessous de ce mme
Animal, tels que le vgtal et le minral ? Ds que ces classes infrieures
oprent des actes extrieurs, comme la croissance, la fructification, la
gnration et autres, nous ne pourrons douter quĠelles nĠaient, aussi bien que
lĠAnimal, un Principe actif, inn en elles, et dĠo manent toutes ces
diffrentes actions.
Nanmoins, quoique
nous apercevions en elles une loi vive, qui tend avec force son
accomplissement, nous ne leur avons jamais vu produire les moindres signes de
douleur, de plaisir, de crainte, ni de dsir, toutes affections qui sont
propres lĠAnimal ; de-l nous pouvons dire, que de mme quĠentre lĠAnimal et
les Etres infrieurs, il y a une diffrence considrable dans les Principes,
quoiquĠils aient les uns et les autres la facult vgtative, de mme lĠhomme a
de commun avec lĠAnimal un Principe actif, susceptible dĠaffections corporelles
et sensibles, mais il en est essentiellement distingu par son Principe
intellectuel, qui anantit toute comparaison entre lui et la bte.
De
lĠintellectuel et du sensible
CĠest donc uniquement pour avoir t sduit par cet
enchanement universel, dans lequel un Etre tient toujours celui qui le suit,
et celui qui le prcde, quĠon a confondu les diffrents anneaux qui
composent lĠhomme actuel, et quĠon ne lĠa pas cru diffrent de ce Principe
infrieur et sensible, auquel il nĠest attach que pour un temps.
Quelle confiance
pouvons-nous avoir alors aux systmes que lĠimagination de lĠhomme a enfants
sur ces matires, quand nous les voyons poser sur une base aussi videmment
fausse ? Et quelle plus forte preuve pouvons-nous dsirer que celle du
sentiment et de lĠexprience ?
Manire
de distinguer les trois rgnes
A cette occasion, je vais entrer dans quelques dtails sur
la distinction et lĠenchanement des trois rgnes de la nature, pour tcher de nous
confirmer dans les principes que nous venons dĠtablir sur la diffrence des
Etres, malgr leur affinit. Je prviens nanmoins que ces discussions
devraient tre trangres lĠhomme, et que cĠest un malheur pour lui, dĠavoir
besoin de ces preuves pour se connatre, et pour croire sa propre nature ;
car elle porte en elle-mme des tmoignages bien plus vidents que ceux quĠil
peut trouver dans ses observations sur les objets sensibles et matriels.
Les sciences humaines ne fournissent aucune rgle sre pour
classer rgulirement les trois Rgnes ; on nĠy pourra jamais parvenir quĠen
suivant un ordre conforme la Nature ; en ce cas, il faut premirement mettre
au rang des Animaux les Etres corporels qui portent en eux toute lĠtendue du
Principe de leur fructification, qui par consquent nĠen ayant quĠun, nĠont pas
besoin dĠtre adhrents la terre, pour le faire agir, mais prennent leur
corporisation par la chaleur de la femelle de leur espce, soit quĠils
lĠacquirent dans le sein de cette mme femelle, ou par le feu extrieur
quĠelle leur communique, comme il arrive pour la fructification des ovipares,
soit quĠils lĠacquirent par la chaleur du soleil, ou par celle de tout autre
feu.
Secondement, il faut placer au rang des Vgtaux tout Etre
qui, ayant son matras dans la terre, fructifie ainsi par lĠaction de deux
agents, et manifeste une production, soit au dehors, soit au-dedans de cette
mme terre.
Enfin, on doit regarder comme Minraux tous les Etres, qui
ont galement leur matras dans la terre, et y prennent leur croissance et leur
vgtation, mais qui, provenant de lĠaction de trois agents, ne peuvent donner
aucun signe de reproduction, parce quĠils ne sont que passifs, et que les trois
actions qui les constituent, ne leur appartiennent pas en propre.
Ces rgles, une fois tablies, pour savoir si un Etre est
Vgtal ou Animal, il faut voir sĠil tire sa substance des sucs de la terre, ou
sĠil se nourrit de ses productions. SĠil est attach la terre, de manire
quĠil meure, lorsquĠil en est dtach, il nĠest que Vgtal. SĠil nĠest point
li cette mme terre, quoiquĠil se nourrisse de ses productions, il est
Animal, quel quĠait t le moyen de sa corporisation.
La diffrence, je le
sais, est infiniment plus difficile faire entre le Vgtal et le Minral,
quĠentre le Vgtal et lĠAnimal, parce quĠentre les Plantes et les Minraux, il
y a une si grande affinit, et ils ont tant de facults qui leur sont communes,
quĠil nĠest pas toujours ais de les dmler.
Progression
quaternaire universelle
Cette difficult vient de ce que la diffrence des genres de
tous les Etres corporels est toujours en proportion gomtrique Quaternaire. Or
dans lĠordre vrai des choses, plus le degr des puissances est lev, plus la
puissance est affaiblie, parce quĠalors elle est plus loigne de la puissance
premire, dĠo toutes les puissances subsquentes sont manes. Ainsi, les
premiers termes de la progression, tant plus voisins du terme radical, ont des
proprits plus actives, dĠo rsultent par consquent des effets plus
sensibles, et par-l plus faciles distinguer : et cette force, dans les
facults, diminuant, mesure que les termes de la progression se multiplient,
il est clair que les rsultats des derniers termes doivent nĠavoir que des
nuances en quelque sorte imperceptibles.
Voil pourquoi le Minral est plus difficile distinguer du
Vgtal, que le Vgtal de lĠAnimal ; car cĠest dans le Minral que se trouve
le dernier terme de la progression des choses cres.
Il faut appliquer le mme principe tous les Etres qui
semblent intermdiaires entre les diffrents rgnes, et qui paraissent les
lier, parce que la progression du nombre est continue, sans borne et sans
aucune sparation ; mais, pour connatre parfaitement la puissance dĠun terme
quelconque de la progression dont il sĠagit, il faudrait au moins connatre une
des racines, et cĠest une des choses que lĠhomme perdit, lorsquĠil fut priv de
son premier tat ; en effet, il ne connat aujourdĠhui la racine dĠaucun
nombre, puisquĠil ne connat pas la premire de toutes les racines, ce que lĠon
verra par la suite.
Il faut galement appliquer le principe de la progression
Quaternaire, aux Etres qui sont au-dessus de la Matire, parce quĠil sĠy fait
apercevoir avec la mme exactitude, et dĠune manire encore plus marque, en ce
quĠils sont moins loigns du premier terme de cette Progression ; mais peu de
gens me comprendraient dans lĠapplication que jĠen pourrais faire cette
Classe, aussi mon dessein et mon devoir mĠempchent dĠen parler ouvertement.
Si lĠhomme avait une Chymie, par laquelle il pt, sans
dcomposer les corps, connatre leurs vrais Principes, il verrait que le feu
est le propre de lĠAnimal, lĠeau le propre du Vgtal, et la terre le propre du
Minral ; alors il aurait des signes encore plus certains pour reconnatre la
vritable nature des Etres, et ne serait plus embarrass, pour discerner leur
Rang et leur classe.
Union
des trois lments
Je ne mĠarrte pas lui faire observer que ces trois
Elments, qui doivent servir de signes pour dmler les diffrents Rgnes, ne
peuvent pas exister chacun sparment et indpendamment des deux autres ; je
prsume que cette notion est assez commune pour ne devoir pas rappeler ici que
dans lĠAnimal, quoique le feu y domine, lĠeau et la terre y doivent exister
ncessairement, et ainsi des deux autres Rgnes, o le Principe dominant est de
toute ncessit accompagn des deux autres Principes. Il nĠy a pas, jusquĠau
mercure mme, sur qui cette observation ne sĠapplique avec la mme justesse, quoique
certains Alchimistes ne lui trouvent point de feu ; mais ils devraient faire
attention que le mercure minral nĠa encore reu que la seconde opration, et
quĠainsi, quoiquĠil ait en lui, comme tout Etre corporel, un feu lmentaire,
cependant ce feu nĠest pas sensible, jusquĠ ce quĠun feu suprieur vienne
lĠagiter, et cĠest l la troisime opration que je dmontrerai ncessaire pour
complter toute corporisation ; voil pourquoi le mercure, quoique avec un feu
lmentaire, est cependant le corps de la nature le plus froid.
CĠest, je le rpte,
uniquement pour dfendre la nature de lĠhomme, que je me suis laiss entraner
tous ces dtails. JĠai voulu montrer ceux qui lĠavilissent, en le
confondant avec les btes, quĠils tombent, son sujet, dans une mprise qui
nĠest pas pardonnable, mme sur les Etres purement lmentaires, puisque dĠun
Rgne lĠautre, nous trouvons des diffrences infinies, quoique tous ces
Rgnes aient des parits et des similitudes fondamentales.
Supriorit
de lĠhomme
Nous voyons que dans toutes les classes, lĠinfrieure nĠa
rien de ce qui se manifeste dĠune manire particulire dans la suprieure.
Ainsi, ds que dans les Etres corporels, au-dessous de lĠhomme, nous nĠavons
aperu aucune des marques de lĠintelligence, nous ne pouvons lui refuser quĠil
ne soit ici-bas le seul favoris de cet avantage sublime, quoique, par sa forme
lmentaire, il se trouve assujetti au sensible, et toutes les affections
matrielles de la bte.
Ceux donc qui ont
essay de dpouiller lĠhomme de ses plus beaux droits, en se fondant sur son
assujettissement et sa liaison lĠEtre corporel qui lĠenveloppe, nĠont
prsent, pour preuve, quĠune vrit que nous reconnaissons comme eux, puisque
nous savons tous quĠil ne reoit aucune lumire que par les sens. Mais, pour
nĠavoir pas port plus loin leur observation, ils sont rests dans les
tnbres, et y ont entran la multitude. Dans la malheureuse condition de
lĠhomme actuel, aucune ide ne peut en effet se faire sentir en lui, quĠelle ne
soit entre par les sens ; en sorte quĠil faut convenir encore, que ne pouvant
pas toujours disposer des objets et des Etres qui actionnent ses sens, il ne
peut, par cette raison, tre responsable des ides qui naissent en lui ; de
faon que reconnaissant, comme nous lĠavons fait, un Principe bon et un
Principe mauvais, et par consquent un Principe de penses bonnes et un
Principe de penses mauvaises, on ne doit pas tre surpris que lĠhomme se
trouve expos aux unes et aux autres, sans pouvoir se dispenser de les sentir.
De
la pense de lĠhomme
CĠest l ce qui a
fait croire aux Observateurs que nos penses et toutes nos facults
intellectuelles nĠavaient point dĠautre origine que nos sens. Mais,
premirement, ayant confondu en un seul les deux Etres qui composent lĠhomme
dĠaujourdĠhui, nĠayant pas aperu en lui ces deux actions opposes, qui en
manifestent si clairement les diffrents Principes, ils ne reconnaissent en lui
quĠune seule sorte de sens, et font vaguement driver tout, de sa facult de
sentir. Cependant, aprs tout ce que nous avons dit, il nĠy aurait quĠ ouvrir
les yeux, pour convenir que lĠhomme actuel ayant en lui deux Etres diffrents
gouverner, et que ne pouvant en effet connatre les besoins de lĠun et de
lĠautre que par la sensibilit, il fallait bien que cette facult ft double,
puisquĠil tait double lui-mme ; aussi quel sera lĠhomme assez aveugle, pour
ne pas trouver en lui une facult sensible relative lĠintellectuel, et une
facult sensible relative au corporel ? Et ne faut-il pas convenir que cette
distinction, prise dans la Nature mme, aurait clairci toutes les mprises ?
Je dois dire nanmoins, que dans cet ouvrage, jĠemploierai le plus souvent ces
mots de sens et de sensible, dans lĠacception corporelle, et que lorsque je parlerai
du sensible intellectuel, ce sera de manire quĠon ne puisse pas confondre lĠun
avec lĠautre.
Des
sens de lĠhomme
Secondement, sous quelque point de vue que les Observateurs
eussent considr la facult sensible de lĠhomme, sĠils avaient mieux pes leur
systme, ils auraient vu que nos sens sont bien, la vrit, lĠorgane de nos
penses, mais quĠils nĠen sont pas lĠorigine ; ce qui fait sans doute une trop
grande diffrence pour quĠon soit excusable de ne lĠavoir pas aperue.
Oui, telle est notre peine, quĠaucune pense ne puisse nous
parvenir immdiatement, et sans le secours de nos sens qui en sont les organes
ncessaires dans notre tat actuel ; mais si nous avons reconnu dans lĠhomme un
Principe actif et intelligent qui le distingue si parfaitement des autres
Etres, ce Principe doit avoir en lui-mme ses propres facults ; or la seule,
dont lĠusage nous soit rest dans notre pnible situation, cĠest cette volont
inne en nous, dont lĠhomme a joui pendant sa gloire et dont il jouit encore
aprs sa chute. Comme cĠest par elle quĠil sĠest gar, cĠest par la force de
cette volont seule quĠil peut esprer dĠtre rtabli dans ses premiers droits
; cĠest elle qui le prserve absolument des prcipices o lĠon veut le plonger,
et de croire ce nant auquel on voudrait rduire sa nature : cĠest par elle,
en un mot, que nĠtant pas le matre dĠempcher que le bien et le mal se
communiquent jusquĠ lui, il est cependant responsable de lĠusage quĠil fait de
cette volont, par rapport lĠun et lĠautre. Il ne peut faire quĠon ne lui
offre, mais il peut choisir, et choisir bien ; et je nĠen donnerai pas, pour le
moment, dĠautres preuves, sinon quĠil souffre, et quĠil est puni quand il
choisit mal.
Le lecteur intelligent, pour qui jĠcris, ne peut pas ignorer
que la peine et les souffrances, dont je veux parler, sont dĠune nature bien
diffrente des maux passagers, corporels ou conventionnels, les seuls qui
soient connus de la multitude.
Toutes les attaques,
que lĠon a portes contre la dignit de lĠhomme, ne sont donc plus dĠaucune
valeur pour nous, ou bien il faudrait renverser les premiers et les plus fermes
fondements de la Justice que nous avons poss prcdemment, ainsi que les
notions invariables que nous savons tre communes tous les hommes, et quĠaucun
Etre intelligent et raisonnable ne pourra jamais rvoquer en doute.
Droits
de lĠhomme sur sa pense
Je ne mĠarrte point examiner si dans la conduite
ordinaire de lĠhomme, sa volont attend toujours une raison dcisive pour se
dterminer, ou si elle est dirige par lĠattrait seul du sentiment ; je la
crois susceptible de lĠun et de lĠautre mobile ; et je dirai que pour la
rgularit de sa marche, lĠhomme ne doit exclure ni lĠun ni lĠautre de ces deux
moyens, car autant la rflexion sans le sentiment le rendrait froid et
immobile, autant le sentiment sans la rflexion serait sujet lĠgarer.
Mais, je le rpte, ces questions sont trangres mon
sujet, et je les crois abusives et infructueuses ; ainsi je laisse la
Mtaphysique de lĠEcole chercher comment la volont se dtermine et comment
elle agit ; il suffit lĠhomme de reconnatre que cĠest toujours librement, et
que cette libert est un malheur de plus pour lui et la raison de toutes ses
souffrances, quand il abandonne les Lois qui doivent la diriger. Revenons
notre sujet.
Quoique nous ayons
reconnu que tous les Etres avaient ncessairement quelque chose en eux, sans
quoi ils nĠauraient ni vie, ni existence, ni action, nous nĠadmettrons pas pour
cela quĠils aient tous la mme chose. Quoique cette Loi dĠun Principe inn soit
unique et universelle, nous nous garderons bien de dire que ces Principes
soient gaux et agissent uniformment dans tous les Etres, puisque au contraire
nos observations nous font connatre une diffrence essentielle entre eux ; et
surtout entre les Principes inns dans les trois Rgnes matriels et le
principe sacr dont lĠhomme est le seul favoris parmi tous les Etres qui
composent cet Univers.
Grandeur
de lĠhomme
Car cette supriorit
du Principe actif et intelligent de lĠhomme ne doit plus nous tonner, si nous
nous rappelons la proprit de cette progression Quaternaire qui fixe le rang
et les facults des Etres, et qui ennoblit leur essence, en raison de ce quĠils
sont plus voisins du premier terme de la progression. LĠhomme est la seconde
Puissance de ce premier terme gnrateur universel ; le Principe actif de la
matire nĠest que le troisime ; en faut-il davantage pour reconnatre que lĠon
ne peut absolument admettre entre eux aucune galit.
Mprises
sur lĠhomme
La source des
systmes injurieux lĠhomme vient donc de ce que leurs Auteurs nĠont pas
distingu la nature de nos affections. DĠun ct, ils ont attribu notre Etre
intellectuel, les mouvements de lĠEtre sensible, et de lĠautre ils ont confondu
les actes de lĠintelligence avec des impulsions matrielles, bornes dans leurs
principes comme dans leurs effets. Il nĠest pas tonnant quĠayant ainsi
dfigur lĠhomme, ils lui trouvent des ressemblances avec la bte, et quĠils ne
lui trouvent que cela ; il nĠest pas tonnant, dis-je, que par ce moyen,
touffant dans lui toute notion, toute rflexion, loin de lĠclairer sur le
bien et le mal, ils le tiennent sans cesse dans le doute et dans lĠignorance
sur sa propre nature, puisquĠils effacent ses yeux les seules diffrences qui
pourraient lĠen instruire.
Moyens
dĠviter ces mprises
Mais, aprs avoir enseign, comme nous lĠavons fait, que
lĠhomme tait la fois intelligent et sensible, nous devons observer que ces
deux facults diffrentes doivent ncessairement sĠannoncer en lui par des
signes et des moyens diffrents, et que les affections qui leur sont
particulires, nĠtant nullement les mmes, ne peuvent en aucune manire se
prsenter sous la mme face ! Le principal objet de lĠhomme devrait donc tre
dĠobserver continuellement la diffrence infinie qui se trouve entre ces deux
facults et entre les affections qui leur sont propres ; et comme elles sont
unies dans presque toutes ses actions, rien ne doit lui paratre plus important
que de distinguer avec prcision ce qui appartient lĠune ou lĠautre.
En effet, pendant le court intervalle de la vie corporelle
de lĠhomme, la facult intellectuelle se trouvant jointe la facult sensible,
ne peut absolument rien recevoir que par le canal de cette facult sensible ;
et son tour, la facult infrieure et sensible doit toujours tre dirige par
la justesse et la rgularit de la facult intelligente. On voit par consquent
que dans une union aussi intime, si lĠhomme cesse de veiller un instant, il ne dmlera
plus ses deux natures, et ds lors il ne saura o trouver les tmoignages de
lĠordre et du vrai.
De plus, chacune de ces facults tant susceptible de
recevoir en son particulier des impressions bonnes et des impressions
mauvaises, lĠhomme est expos, chaque instant, confondre non seulement le
sensible avec lĠintellectuel, mais encore ce qui peut tre avantageux ou
nuisible lĠun ou lĠautre.
Universalit
de ces mprises
JĠexaminerai les suites et les effets de ce danger attach
la situation actuelle de lĠhomme ; je dvoilerai les mprises o sa ngligence
discerner ses diffrentes facults lĠa entran, tant sur le Principe des
choses, que sur les ouvrages de la Nature, et sur ceux qui sont sortis de ses
propres mains et de son imagination ; Sciences divines, intellectuelles et
physiques, Devoirs civils et naturels de lĠhomme, arts, Lgislations,
tablissements et Institutions quelconques, tout rentre dans lĠobjet dont je
mĠoccupe. Je ne crains point mme de dire que je regarde cet examen comme une
obligation pour moi, parce que, si lĠignorance et lĠobscurit o nous sommes
sur ces points importants, ne sont pas de lĠessence de lĠhomme, mais lĠeffet
naturel de ses premiers carts et de tous ceux qui en sont provenus, il est de son
devoir de chercher retourner vers la lumire quĠil a abandonne, et si ces
connaissances taient son apanage avant sa chute, elles ne se sont point
absolument perdues pour lui, puisquĠelles dcoulent sans cesse de cette source
inpuisable o il a pris naissance : en un mot, si malgr lĠtat dĠobscurit o
il languit, lĠhomme peut toujours esprer apercevoir la Vrit, et sĠil ne lui
faut pour cela que des efforts et du courage, ce serait la mpriser, que de ne
pas faire tout ce qui est en nous pour nous rapprocher dĠelle.
LĠusage continuel que je fais dans cet ouvrage, des mots facults, actions, causes, principes, agents, proprits, Vertus,
rveillera sans doute le mpris et le ddain de mon sicle pour les qualits
occultes. Cependant il serait injuste de donner ce nom cette doctrine,
uniquement parce quĠelle nĠoffre rien aux sens. Ce qui est occulte pour les
yeux du corps, cĠest ce quĠils ne voient point ; ce qui est occulte pour
lĠintelligence, cĠest ce quĠelle ne conoit point ; or, dans ce sens, je
demande sĠil est quelque chose de plus occulte pour les yeux et pour
lĠintelligence, que les notions gnralement reues sur tous les objets que je
viens dĠannoncer ? Elles expliquent la Matire par la Matire, elles expliquent
lĠhomme par les sens, elles expliquent lĠAuteur des choses par la Nature
lmentaire. Ainsi les yeux du corps ne voyant que des assemblages cherchent en
vain les Principes lmentaires quĠon leur annonce, et ne pouvant jamais les
apercevoir, il est clair quĠon les a tromps.
LĠhomme voit dans ses sens le jeu de ses organes, mais il
nĠy reconnat point son intelligence. Enfin la Nature visible prsente aux yeux
lĠouvrage dĠun grand Artiste, mais nĠoffrant point lĠintelligence la raison
des choses, elle laisse ignorer la Justice du Matre, la tendresse du Pre et
tous les conseils du Souverain ; de faon quĠon ne peut nier que ces
explications ne soient absolument nulles et sans vrit, puisquĠelles ont
toujours besoin dĠtre remplaces par de nouvelles explications.
Alors, si je ne mĠattache quĠ loigner de tous ces objets
les enveloppes qui les obscurcissent, si je ne porte la pense des hommes que
sur le vrai Principe en chaque chose, ma marche est donc moins obscure que
celle des Observateurs ; et en effet, sĠils ont vraiment de la rpugnance pour
les qualits occultes, ils devraient commencer par changer de route ; car trs
certainement il nĠen est pas de plus occulte et de plus tnbreuse que celle
dans laquelle ils voudraient nous entraner.
2
Source universelle des erreurs
TOUT ce que jĠai dit de lĠhomme, considr dans son origine
et dans sa premire splendeur, de sa volont impure qui lĠen a fait dchoir, et
de lĠaffligeante situation o il sĠest plong, se trouve confirm par les
observations que nous allons faire sur sa conduite et sur les opinions quĠil
enfante journellement.
On peut faire les
mmes Observations sur la puret originelle, la dgradation et les tourments
actuels du Principe qui sĠest rendu mauvais ; la marche de tous ces carts est
uniforme ; les premires erreurs, celles qui les ont suivies et celles qui
suivront ont eu et auront perptuellement les mmes causes ; en un mot, cĠest
toujours la volont mauvaise, quĠil faut attribuer les faux pas de lĠhomme et
de tout autre Etre revtu du privilge de la Libert ; car, je lĠai dj dit,
pour dmontrer que le principe dĠune action quelconque est lgitime, il en faut
considrer les suites ; si lĠEtre est malheureux, coup sr, il est coupable,
parce quĠil ne peut tre malheureux, sĠil nĠest libre.
Des
souffrances de la bte
On aurait pu, sans doute, mĠarrter cette proposition, en
mĠopposant les souffrances de la bte, mais lĠobjection ne mĠa point chapp ;
et comme je puis ici la rsoudre sans interrompre mon sujet, jĠy vais
travailler avant dĠentrer en matire.
Je sais quĠen qualit dĠEtre sensible, la bte souffre, et
quĠainsi lĠon peut en quelque sorte la regarder comme malheureuse ; mais je
prie dĠobserver si le titre de malheureux nĠappartiendrait pas avec plus de
raison aux Etres, qui connaissant quĠils devraient tre heureux par leur
nature, prouvent intrieurement le dsespoir de ne lĠtre pas. Dans ce sens,
il ne pourrait convenir la bte, qui est sa place ici-bas, et qui nĠest pas
faite pour un autre bien-tre que celui de ses sens ; lors donc que ce
bien-tre est drang, elle souffre, sans doute, comme Etre sensible, mais elle
ne voit rien au-del de ses souffrances ; elle les supporte, elle travaille
mme les faire cesser, seulement par lĠaction de sa facult sensible, et sans
avoir pu juger quĠil y ait pour elle un autre tat ; cĠest--dire, quĠelle nĠa
point ce qui fait le malheur de lĠhomme, ce remords et cette ncessit de
sĠattribuer comme lui, ses souffrances. Eh ! comment le pourrait-elle ? Elle
nĠagit point, on la fait agir.
Cependant il reste toujours savoir pourquoi elle souffre,
et pourquoi elle est prive si souvent de ce bien-tre sensible qui la rendrait
heureuse sa manire. Je pourrais rendre raison de cette difficult, sĠil
mĠtait permis de mĠtendre sur la liaison des choses, et de faire voir
jusquĠo le mal a gagn par les carts de lĠhomme ; mais cĠest un point que je
ne ferai jamais quĠindiquer, et pour le prsent, il suffira de dire que la
Terre nĠest plus vierge, ce qui lĠexpose, elle et ses fruits, tous les maux
quĠentrane la perte de la Virginit.
Nous pouvons donc dire avec raison quĠil ne peut y avoir
dĠEtre vraiment malheureux que lĠEtre libre, quoi jĠajouterai que si cĠest
librement que lĠhomme sĠest plong dans les peines et dans les douleurs, cette
mme Libert lui impose lĠobligation continuelle de travailler rparer son
crime ; car plus il se ngligera sur ce point, plus il se rendra coupable, et
par consquent plus il se rendra malheureux. Reprenons notre sujet.
Pour nous guider dans
lĠimportant examen que nous nous sommes proposs, et qui entre essentiellement
aujourdĠhui dans la tche de lĠhomme, remarquons que la cause principale de
toutes nos erreurs dans les Sciences, est de nĠavoir pas observ une Loi de
deux actions distinctes qui se montre universellement dans tous les Etres de la
Cration, et jette souvent lĠhomme dans lĠincertitude.
De
la double action
Nous ne devons cependant pas tre tonns de voir que chaque
Etre ici-bas, soit assujetti cette double action, puisque nous avons reconnu
prcdemment deux Natures trs distinctes ou deux Principes opposs dont le
pouvoir sĠest manifest ds le commencement des choses, et se fait sentir
continuellement dans la Cration entire.
Or, de ces deux principes, il ne peut y en avoir quĠun qui
soit rel et vraiment ncessaire, attendu quĠaprs UN, nous ne connaissons plus
rien. Ainsi, le second Principe, quoique ncessitant lĠaction du premier dans
la cration, ne peut certainement avoir ni poids, ni nombre, ni mesure, puisque
ces Lois appartiennent lĠEssence mme du premier Principe. LĠun stable,
permanent, possde la vie en lui-mme, et par lui-mme ; lĠautre irrgulier et
sans lois, nĠa que des effets apparents et illusoires pour lĠintelligence qui
voudrait sĠy laisser tromper.
Ainsi, comme nous le laissons entrevoir, si cĠest une raison
double qui a fait donner la naissance et la vie temporelle lĠUnivers, il est
indispensable que les corps particuliers suivent la mme loi, et ne puissent,
ni se reproduire, ni subsister sans le secours dĠune double action.
Toutefois, la raison double qui dirige les corps et toute la
matire, nĠest pas la mme que cette raison double qui provient de lĠopposition
des deux Principes ; celle-ci est purement intellectuelle, et ne prend sa
source que dans la volont contraire de ces deux Etres. Car, lorsque lĠun ou
lĠautre agit sur le sensible et sur le corporel, cĠest toujours dans des vues
intellectuelles, cĠest--dire, pour dtruire lĠaction intellectuelle qui lui
est oppose. Il nĠen est pas de mme de la double action qui assujettit la
Nature ; elle nĠest attache quĠaux Etres corporels, pour servir tant leur
reproduction quĠ leur entretien ; elle est pure en ce quĠelle est dirige par
une troisime action qui la rend rgulire ; en un mot, cĠest le moyen
ncessaire tabli par la source de toutes les puissances pour la construction
de tous ses ouvrages matriels.
Cependant, quoique dans cette raison double attache tout
ce qui est corporel, il nĠy ait rien dĠimpur, et que ni lĠun ni lĠautre terme nĠen
soit mauvais, il y en a un nanmoins qui est fixe et imprissable, lĠautre
nĠest que passager et momentan, et par-l mme nĠest pas rel pour
lĠintelligence, quoique ses effets le soient pour les yeux du corps.
Ce sera donc nous
avancer beaucoup que de parvenir distinguer la nature et les rsultats de ces
deux diffrents termes, ou de ces deux diffrentes Lois qui soutiennent la
cration corporelle ; parce que si nous apprenons reconnatre leur action
dans toutes les choses temporelles, ce sera un moyen de plus de la dmler dans
nous-mmes. En effet, on ne conoit pas combien les mprises qui se font
journellement sur notre Etre, tiennent de prs celles qui se font sur les
Etres corporels et sur la Matire, et celui qui aurait lĠintelligence pour
juger les corps, aurait bientt celle qui lui est ncessaire pour juger
lĠhomme.
Des
recherches sur la Nature
La premire erreur qui se soit introduite en ce genre, est
dĠavoir fait de la Nature matrielle, une classe et une tude part. Quoique les
hommes aient vu que cette branche tait vivante et active, ils lĠont regarde
comme tant spare du tronc ; et force de sĠarrter ce dangereux examen,
le tronc leur a paru son tour si loign de la branche, quĠils nĠont plus
senti le besoin quĠil existt, ou du moins sĠils en ont reconnu lĠexistence,
ils nĠont vu en lui quĠun Etre isol dont la voix se perd dans lĠloignement,
et quĠil est mme inutile dĠentendre pour concevoir et accomplir le cours et
les Lois de cette Nature matrielle.
Si nous nous bornons comme eux considrer cette Nature en
elle-mme et comme agissant sans la mdiation dĠun Principe extrieur, nous
pourrions bien, il est vrai, apercevoir ses lois sensibles et apparentes, mais
nous ne pourrions pas dire que notre notion fut complte, puisquĠil nous
resterait toujours connatre son Principe rel qui nĠest visible quĠ
lĠintelligence, par lequel tout ce qui existe est ncessairement gouvern, et
dont les Lois sensibles et apparentes ne sont que les rsultats.
DĠun autre ct, si pendant notre sjour parmi les Etres de
cette Nature matrielle, nous voulions les loigner entirement de nos
recherches, pour nous efforcer dĠatteindre celle du principe invisible, nous
aurions craindre de nous tenir trop levs au-dessus du sentier que nous
devons suivre, et par l de ne point parvenir au but de nos dsirs, et de
nĠobtenir quĠune partie des lumires qui nous sont destines.
Nous devons sentir
les inconvnients de ces deux excs ; ils sont tels, quĠen nous livrant lĠun
ou lĠautre, nous pouvons tre assurs de nĠavoir aucune russite, et si nous
ngligeons lĠune des deux Lois pour rechercher lĠautre, nous ne pourrons avoir
de toutes les deux quĠune fausse ide, parce que leur liaison actuelle est
indispensable, quoique nĠayant pas toujours t manifeste ; enfin, vouloir
aujourdĠhui sĠlever au Principe premier, suprieur et invisible, sans
sĠappuyer sur la Matire, cĠest lĠoffenser et le tenter ; et vouloir connatre
la Matire en excluant ce Principe premier et les Vertus quĠil emploie pour la soutenir,
cĠest la plus absurde des impits.
De
la Matire et de son Principe
Ce nĠest pas que les hommes ne soient destins avoir un
jour une parfaite connaissance du Principe premier sans tre obligs dĠy
joindre lĠtude de la Matire, de mme que depuis leur chute il y a eu un temps
o ils taient entirement assujettis cette Loi de Matire, sans quĠils
pussent songer lĠexistence du Principe premier. Mais pendant ce passage
intermdiaire qui nous est accord, tant placs entre les deux extrmes, nous
ne devons perdre de vue ni lĠun ni lĠautre, si nous ne voulons pas nous garer.
La seconde erreur, cĠest que depuis que lĠhomme est enchan
dans la Rgion sensible, il a cherch, la vrit, le Principe de la Matire, parce
quĠil ne peut douter quĠelle en ait un ; mais comme dans cette recherche il a
confondu les deux Lois, il a voulu que le Principe de la Matire fut aussi
palpable que la Matire elle-mme. Il a voulu soumettre lĠun et lĠautre la
mesure de ses yeux corporels.
Or, une mesure corporelle ne peut sĠappliquer que sur
lĠEtendue : lĠEtendue nĠest quĠun assemblage, et par consquent un Etre compos
; et si lĠhomme sĠobstinait croire que le Principe de lĠEtendue ou de la
Matire, est la mme chose que la Matire, il faudrait donc que ce Principe ft
tendu et compos comme elle ; alors il est vrai que les yeux de son corps en
pourraient calculer les dimensions, toutefois selon les bornes de ses facults,
et sans en tre plus avanc. Car pour mesurer juste, il faudrait quĠil et une
base ses mesures, et il nĠen a point. Mais certes, nous sommes bien loigns
dĠavoir une pareille ide du principe de la Matire, dĠaprs celle que nous
avons dĠun principe en gnral.
Tous ceux qui ont voulu expliquer ce que cĠest quĠun
principe, nĠont pu sĠempcher de dire quĠil doit tre indivisible,
incommensurable et absolument diffrent de ce que la Matire prsente nos
yeux. Les Mathmaticiens mmes et les Gomtres, quoique nĠagissant que par
leurs sens, et nĠayant que lĠtendue pour objet, viennent lĠappui de cette
dfinition ; car tout matriel quĠest ce point mathmatique dont ils font la
base de leur travail, ils sont obligs de le revtir de toutes les proprits
de lĠEtre immatriel ; sans cela, leur science nĠaurait pas encore de
commencement.
Ainsi, un Etre
indivisible et incommensurable, tel que nous sentons que doit se concevoir tout
Principe, quĠest-il autre chose pour nous quĠun Etre simple ? Et, certes, nous
ne pouvons douter que les apparences matrielles ne soient au contraire
divisibles et soumises la mesure sensible ; par consquent, la Matire nĠest
donc point un Etre simple ; par consquent, elle ne peut donc tre son principe
elle-mme ; il serait donc absurde de vouloir confondre la Matire avec le
principe de la Matire.
De
la divisibilit de la Matire
Je dois, ce sujet, faire remarquer les obscurits o cette
fausse manire de considrer les corps a entran la multitude. Le Vulgaire a
cru quĠen mutilant, divisant et subdivisant la Matire, il mutilait, divisait
et subdivisait en effet le Principe et lĠessence de la Matire ; et croyant que
les bornes seules de ses organes corporels lĠempchaient dĠaller aussi loin que
sa pense dans cette opration, il a imagin que cette division tait essentiellement
possible audel de ce quĠil pouvait oprer lui-mme, et il a cru que la
Matire tait divisible lĠinfini ; de l, il lĠa regarde comme
indestructible, et par consquent, comme ternelle.
CĠest absolument pour avoir confondu la Matire avec le
principe de la Matire, que ces erreurs ont t presque universellement
adoptes. En effet, diviser les formes de la Matire, ce nĠest pas diviser son
essence, ou, pour mieux dire, dsunir les parties diverses dont tous les corps
sont composs, ce nĠest pas diviser, ce nĠest pas dcomposer la Matire, parce
que chacune des parties matrielles provenant de cette division, demeure
intacte dans son apparence de Matire, par consquent dans son essence, et dans
le nombre des principes qui constituent toute la Matire.
Par quel trange aveuglement lĠhomme a-t-il donc pu croire
quĠen diversifiant les dimensions des corps, il divisait rellement la Matire
?
NĠest-il pas ais de voir que toutes les oprations de
lĠhomme en ce genre se bornent transposer, dsunir ce qui tait joint ; et
pour que sa main pt dcomposer la Matire, ne faudrait-il pas que ce ft lui
qui lĠet compose ?
Je ne vois donc ici
que la faiblesse et les bornes des facults de lĠhomme, qui est arrt par la
force invincible des principes de la Matire ; car nous savons quĠil peut
varier son gr les figures et les formes corporelles, parce que ces formes ne
sont quĠun assemblage de particules diffrentes, et nĠont par cette raison
aucune des proprits de lĠUnit ; mais enfin, il nĠy a pas une seule de ces
particules quĠil puisse anantir, parce que si le Principe qui les soutient
nĠest point compos, il ne peut tre sujet aucune division dans son essence ;
et dans ce sens, non seulement la Matire nĠest pas divisible lĠinfini, selon
lĠide commune, mais il nĠest pas mme possible que la main de lĠhomme commence
ou opre sur elle la premire et la moindre des divisions ; nouvelle preuve
pour dmontrer que ce Principe corporel est un et simple, et par consquent
quĠil nĠest point Matire.
Bornes
des mathmatiques
Ce que jĠai dit de la mthode des Mathmaticiens, a d faire
sentir la diffrence quĠil y a de leur marche celle de la Nature. La Science
Mathmatique nĠoffrant entre leurs mains quĠune copie trompeuse de la vraie
Science, nĠa pour base et pour rsultats que des relations, sur lesquelles
ayant une fois fix leurs suppositions, les consquences se trouvent justes et
convenables lĠobjet quĠils se proposent ; en un mot, les Mathmaticiens ne
peuvent pas sĠgarer, parce quĠils ne sortent pas de leur enceinte, et quĠils
ne font que tourner sur un pivot ; alors tous leurs pas les ramnent au point
dĠo ils sont partis. En effet, quelque lev que soit leur difice, on voit
quĠil est gal dans toutes ses parties, et quĠil nĠy a pas la moindre
distinction entre les matriaux qui servent de fondement, et ceux dont ils
btissent les plus hauts tages ; aussi que nous apprennent-ils ?
La Nature, au
contraire, ayant pour Principe un Etre vrai et infini, produit des faits qui
lui ressemblent, et quoique ces faits soient lĠenveloppe dont elle se couvre
nos yeux, quoiquĠils soient passagers, ils sont si multiplis, si varis, si
actifs, que nous voyons assez clairement que la source en doit tre
inpuisable. Mais on verra dans la suite de cet Ouvrage, de plus amples
observations sur la Science Mathmatique, et sur lĠemploi quĠon aurait d en
faire pour parvenir la connaissance de la Nature et de ce qui est au-dessus.
Des productions et de leurs principes
Nous joindrons ici une autre vrit qui appuiera toutes
celles que nous avons tablies pour prouver combien la Matire est infrieure
au Principe qui lui sert de base et qui la produit.
Je prie dĠabord les observateurs dĠexaminer, sĠil nĠest pas
certain universellement, et dans tout ordre de gnration quelconque, que la
production ne peut jamais tre gale son Principe gnrateur. Cette vrit se
ralise continuellement dans lĠordre des gnrations matrielles, quoique
ensuite venant crotre, les fruits et les productions de cette classe,
galent et mme surpassent en force et en grandeur lĠindividu qui les a
engendrs ; parce que la classe de ces individus tant soumise la Loi du
temps, lĠancien individu dprit en mme temps que son fruit sĠavance vers le
terme de sa croissance et de sa perfection.
Mais dans le moment de la gnration, ce fruit est
ncessairement infrieur lĠindividu dĠo il est provenu, puisque cĠest de lui
quĠil tient sa vie et son action.
Dans quelque classe que nous fassions nos recherches, je ne
crains point dĠassurer que nous trouverons lĠapplication de cette vrit ; dĠo
nous pouvons dire hardiment, que cĠest avec raison que nous lĠavons annonce
comme universelle ; ds lors il faudra convenir aussi quĠelle est applicable
la Matire, relativement son principe, parce que si nous pouvons voir natre
la Matire, nous ne pouvons nier quĠelle nĠait t engendre ; et si elle a t
engendre, elle est ainsi que tous les Etres, infrieure son principe
gnrateur.
CĠest tre dj bien avanc
que dĠavoir reconnu la supriorit du Principe de la Matire sur la Matire, et
de sentir quĠils ne peuvent tre tous deux de la mme nature ; par-l nous nous
trouvons couvert des jugements hasardeux quĠon a os prononcer sur cet objet,
et qui par le crdit des Matres qui en ont t les organes, sont devenus comme
autant de Lois pour la plupart des hommes : par-l on est dispens de croire
comme eux, que la Matire est ternelle et imprissable. En distinguant la
forme du Principe, nous saurons que lĠune peut varier sans cesse, pendant que
lĠautre reste toujours le mme, et on nĠaura plus de peine reconnatre la fin
et le dprissement de la Matire dans la succession des faits et des Etres que
la Nature expose nos yeux, tandis que le Principe de cette Matire nĠtant
point Matire, demeure inaltrable et indestructible.
De
la reproduction des formes
Cette succession de faits, et ce renouvellement continuel
des Etres corporels a entran les Observateurs de la Nature dans dĠautres
opinions aussi fausses que les prcdentes, et qui les exposent aux mmes
inconsquences. Ils ont vu les corps sĠaltrer, se dcomposer et disparatre de
devant eux ; mais en mme temps, ils ont vu que ces corps taient sans cesse
remplacs par dĠautres corps ; alors ils ont cru que ceux-ci taient forms des
dbris des anciens corps, et quĠtant dissous, les diffrentes parties dont ils
taient composs, devaient entrer leur tour, dans la composition des
nouvelles formes ; de-l ils ont conclu que les formes prouvaient bien une
mutation continuelle, mais que leur Matire fondamentale demeurait toujours la
mme.
Ensuite, ignorant la vritable cause de lĠexistence et de
lĠaction de cette Matire, ils nĠont pas vu pourquoi elle nĠaurait pas toujours
t en mouvement, et pourquoi elle nĠy serait pas toujours, ce qui leur a fait
dcider de nouveau quĠelle tait ternelle.
Mais si, levant les
yeux dĠun degr, ils eussent reconnu les vrais principes des corps, et quĠils
leur eussent attribu la stabilit quĠils ont cru voir dans leur prtendue
Matire fondamentale, nous nĠaurions pas leur reprocher cette nouvelle
mprise ; nous voyons comme eux les rvolutions et les mutations des formes ;
nous reconnaissons aussi que les principes des corps sont indestructibles et imprissables
; mais ayant montr, comme nous lĠavons fait, que ces principes nĠtaient point
Matire, dire quĠils sont imprissables, ce nĠest pas dire que la Matire ne
prit point.
Immuabilit
de leurs principes
CĠest ainsi quĠen distinguant les corps dĠavec leurs
principes, les observateurs auraient vit lĠerreur dangereuse quĠils
sĠefforcent en vain de pallier, et quĠils se seraient bien gards dĠattribuer
lĠternit et lĠimmortalit lĠEtre matriel qui frappe leurs sens. Je suis
dĠaccord avec eux sur la marche journalire de la Nature ; je vois natre et
prir toutes les formes, et je les vois remplaces par dĠautres formes ; mais
je me garderai bien dĠen conclure, comme eux, que cette rvolution nĠait point
eu de commencement, et quĠelle ne doive point avoir de fin, puisquĠelle ne
sĠopre en effet, et ne se manifeste que sur les corps qui sont passagers, et
non sur leurs Principes qui nĠen reoivent jamais la moindre atteinte.
LorsquĠon aura bien conu lĠexistence et la stabilit de ces Principes, indpendamment
et sparment des corps, il faudra bien convenir quĠils ont pu exister avant
ces corps, et quĠils pourront encore exister aprs eux.
Je ne joindrai pas ce raisonnement des preuves sur
lesquelles on refuserait de me croire, mais elles sont de nature quĠil nĠest
pas plus en mon pouvoir dĠen douter que si jĠeusse t prsent la formation
des choses.
DĠailleurs la loi
numrique des Etres est un tmoignage irrvocable ; UN existe et se conoit
indpendamment des autres nombres ; et aprs les avoir vivifis pendant le
cours de la Dcade, il les laisse derrire lui et revient son Unit.
Des
manations de lĠUnit
Les principes des corps tant uns, peuvent donc se concevoir
seuls et spars de toute forme de matire, au lieu que les moindres particules
de cette matire ne peuvent subsister, ni se concevoir sans tre soutenues et
animes par leur Principe ; de mme que nous concevons lĠUnit numrique, comme
pouvant subsister part des autres nombres, quoique aucun des nombres
subsquents lĠUnit ne puisse trouver accs dans notre entendement, si ce
nĠest comme lĠmanation et le produit de cette unit.
En un mot, si nous voulons appliquer ici la maxime
fondamentale qui a t tablie ci-devant, sur lĠingalit qui existe
ncessairement entre lĠEtre gnrateur et sa production, nous verrons, que si
les Principes de la Matire sont indestructibles et ternels, il est impossible
que la Matire jouisse des mmes privilges.
Cependant cette assertion dĠune ingalit ncessaire entre
lĠEtre gnrateur et sa production, aurait pu laisser quelque inquitude sur la
nature de lĠhomme, qui ayant pris naissance dans une source indestructible,
devrait comme infrieur son Principe, nĠavoir pas le mme avantage, et tre
par consquent susceptible de destruction. Mais une simple rflexion dissipera
ce doute.
Des
Etres secondaires
Quoique la Matire et lĠhomme aient galement leur principe
gnrateur, il sĠen faut de beaucoup quĠils aient le mme. Le Principe
gnrateur de lĠhomme est lĠUnit ; cette Unit possdant tout en soi,
communique aussi ses productions une existence totale et indpendante ; en
sorte quĠelle peut bien, comme chef et principe, tendre ou resserrer leurs
facults ; mais elle ne peut pas leur donner la mort, parce que ses ouvrages
tant rels, ce qui est, ne peut pas ne pas tre.
Il nĠen est pas ainsi de la Matire qui, tant le produit
dĠun Principe secondaire, infrieur et subordonn un autre Principe, est
toujours dans la dpendance de lĠun et de lĠautre ; de manire que le concours
de leur action mutuelle est absolument ncessaire pour la continuation de son
existence ; car il est constant, que lorsque lĠune des deux vient cesser, les
corps sĠteignent et disparaissent.
Or, la naissance et
la fin de ces diffrentes actions se manifeste assez clairement dans la Nature
corporelle, pour nous dmontrer que la Matire ne peut pas tre durable.
DĠailleurs, reconnaissant, comme nous le devons faire, que lĠaction de lĠUnit,
ou du Principe premier, est perptuelle et indivisible, nous ne pourrions sans
la plus grossire erreur, attribuer la mme perptuit dĠaction aux Principes
secondaires qui enfantent la Matire. CĠest pourquoi lĠAuteur des choses ne
peut pas faire que le Monde soit ternel comme lui ; car ce ne serait pas
rendre le Monde ternel que de lui faire succder dĠautres Mondes, comme ce
sera toujours en sa puissance, puisque chacun de ces Mondes ne pouvant tre que
lĠÏuvre dĠun Principe secondaire, serait ds lors ncessairement prissable.
De
la gnration des corps
Examinons actuellement un autre systme relatif notre
sujet. On a enseign, quĠaprs la dissolution des Etres corporels, les dbris
de ces corps taient employs faire partie de la substance des autres corps.
Assurment, les observateurs de la Nature se sont tromps dans cette doctrine,
ainsi que dans les consquences quĠils en ont tires. Car, dire que les corps
se forment les uns des autres, et ne sont que divers assemblages successifs des
mmes matriaux, cĠest une erreur aussi grande que de prtendre que la Matire
est ternelle. Ils se seraient bien gards dĠavancer de pareilles opinions,
sĠils avaient pris plus de prcautions pour marcher srement dans la
connaissance de la Nature.
Les Principes universels de la Matire sont des Etres
simples ; chacun dĠeux est un, ainsi quĠil rsulte de nos observations, et de lĠide que nous
avons donne dĠun Principe en gnral : les principes inns de la moindre
particule de matire doivent donc avoir la mme proprit ; chacun dĠeux sera
donc un et
simple, comme les principes universels de cette mme Matire : il ne peut y
avoir de diffrence entre ces deux sortes de principes, que dans la dure et
dans la force de leur action, qui est plus longue et plus tendue dans les
principes universels que dans les principes particuliers. Or lĠaction propre
dĠun principe simple est ncessairement simple et unique elle-mme, et ne peut
avoir, par consquent, quĠun seul but remplir ; elle a en elle tout ce quĠil
lui faut pour lĠentier accomplissement de sa loi ; enfin, elle nĠest susceptible
ni de mlange, ni de division.
Celle du principe universel matriel a donc les mmes
facults, et quoique les rsultats qui en proviennent, se multiplient,
sĠtendent et se subdivisent lĠinfini, il est certain que ce Principe universel
nĠa quĠun seul Ïuvre faire, et quĠun seul acte oprer. Lorsque son Ïuvre
sera rempli, son action doit cesser, et tre retire par celui qui lui avait
ordonn de la produire ; mais pendant toute la dure du temps, il est assujetti
faire le mme acte et manifester les mmes effets.
Il en est ainsi des principes inns des diffrents corps
particuliers ; ils sont soumis la mme loi dĠunit dĠaction, et lorsque la
dure en est accomplie, elle leur est galement retire.
Alors, si chacun de ces principes nĠa quĠune seule action,
et quĠ la fin de cette action, ils doivent tous rentrer dans leur source
primitive, nous ne pouvons avec raison attendre dĠeux de nouvelles formes, et
nous devons conclure que les corps que nous voyons natre successivement,
tirent leur origine et leur substance dĠautres Principes, que de ceux dont nous
avons vu lĠaction suspendue dans la dissolution des corps quĠils avaient
produits. Nous sommes donc obligs de chercher ailleurs la source dĠo doivent
natre ces nouveaux corps.
Mais o pourrons-nous mieux la trouver que dans la force et
lĠactivit de cette double loi, qui constitue la Nature universelle corporelle,
et qui se montre en mme temps sous mille faces diffrentes dans la production
et les progrs des corps particuliers ?
Nous savons, en effet, que cette terre que nous habitons, ne
pourrait exister et se conserver, si elle nĠavait en elle un principe vgtatif
qui lui est propre ; mais quĠil faut ncessairement quĠune cause extrieure, qui
nĠest autre chose que le Feu cleste ou plantaire, ragisse sur ce Principe
pour que son action se manifeste.
Il en est de mme des corps particuliers ; chacun de ces
corps provient dĠune semence, dans laquelle rside un germe ou principe inn,
dpositaire de toutes ses proprits et de tous les effets quĠil doit produire.
Mais ce Germe resterait toujours dans lĠinaction, et ne pourrait manifester
aucune de ses facults, sĠil nĠtait aussi ractionn par une cause extrieure
igne, dont la chaleur le met porte dĠagir sur tous les Etres corporels qui
lĠenvironnent, lesquels, leur tour, pntrant son enveloppe, lĠaiguillonnent,
lĠchauffent, et le disposent soutenir lĠaction de la cause extrieure, pour
la manifestation de ses propres fruits et de ses propres Vertus.
Et en effet, la cause extrieure igne, oprant la raction,
aurait bientt surmont lĠaction des Principes individuels, et dtruit leurs
proprits, si le secours des Etres alimentaires ne venait renouveler leur
force, et les mettre en tat de rsister la chaleur dvorante de cette cause
extrieure. CĠest pour cela que si lĠon expose la chaleur, des Germes privs
dĠaliments, ils se consument dans leur berceau, sans avoir produit la moindre
partie de leur action ; cĠest pour cela aussi que des germes, qui ont t
porte de commencer le cours de leur croissance, seraient encore plutt
consums et dtruits, sĠils venaient manquer des aliments qui leur sont
ncessaires pour se dfendre de lĠactivit continuelle de la raction igne,
parce quĠalors cette raction, ayant dj pntr jusquĠau germe, y peut
dĠautant mieux dployer sa force destructive.
On voit par-l que les aliments, dont nous parlons, sont
eux-mmes un second moyen de raction, que la Nature emploie pour lĠentretien et
la conservation de ses ouvrages ; mais on le verra encore mieux dans la suite.
Telle est donc cette double loi universelle, qui prside
la naissance et aux progrs des Etres corporels. Le concours de ces deux
actions leur est absolument ncessaire, pour quĠils puissent vivre sensiblement
nos yeux ; savoir, la premire action inne en eux, ou lĠaction intrieure,
et lĠaction seconde ou extrieure, qui vient agiter et ractionner la premire,
et jamais parmi les choses matrielles, un corps ne sĠest form que par ce
moyen.
Appliquons la constitution de lĠUnivers ce que nous avons
dit de la Terre ; nous pouvons le regarder comme un assemblage dĠune multitude
infinie de germes et de Semences, qui toutes ont en elles le principe inn de
leurs lois et Proprits, selon leur classe et selon leur espce, mais qui
attendent, pour engendrer et se reproduire au-dehors, que quelque cause
extrieure vienne les aider et les disposer la gnration. Ce serait mme l,
o lĠon trouverait lĠexplication dĠun phnomne qui tonne la multitude,
savoir, pourquoi on trouve des vers dans des fruits sans piqre, et des animaux
vivants dans le cÏur des pierres ; cĠest, parce que les uns et les autres
placs par la Nature, ou parvenus par filtration dans ces sortes de matras, y
ont trouv, ou y ont reu, par la mme voie de filtration, des sucs propres
oprer sur eux la loi ncessaire de raction. Mais ne nous loignons pas de
notre sujet.
Voyons donc prsent
quelle part les corps et les dbris des corps peuvent avoir la formation et
lĠaccroissement des autres corps ; ils peuvent augmenter les forces des Etres
corporels, et les soutenir contre la raction continuelle du Principe extrieur
ign ; ils peuvent mme contribuer, par leur propre raction, la
manifestation des facults des Germes, et en faire oprer les proprits. Mais
ce serait aller contre les Lois de la Nature, et mconnatre lĠessence dĠun
Principe en gnral, que de croire quĠils pourraient sĠimmiscer dans la
substance de ces Germes. Ils peuvent, je le rpte, en tre le soutien et
lĠaiguillon, mais jamais ils ne feront portion de leur essence. Les
observations suivantes en seront la preuve.
De
la destruction des corps
Nous avons tabli prcdemment que les principes des corps
ne sont point Matire, mais des Etres simples ; quĠen cette qualit, ils
doivent avoir en eux tout ce qui est ncessaire leur existence, et quĠils
nĠont rien emprunter des autres Etres. Ils nĠen emprunteraient pas mme le
secours de cette raction extrieure, dont nous venons de parler, si par
lĠinfriorit de leur nature, ils nĠtaient assujettis la double Loi qui
rgit tous les Etres lmentaires. Car il y a une Nature, o cette double Loi
nĠest pas connue, et o les Etres reoivent la naissance sans le secours
dĠEtres secondaires, et par les seules vertus de leur Principe gnrateur ;
cĠest celle par o lĠhomme a pass autrefois. Mais, afin que notre marche soit
plus sre, ne comptons pour rien la thorie, jusquĠ ce que lĠexprience vienne
la justifier ; et dĠabord observons ce qui se passe dans la destruction des
corps.
Cette destruction ne peut avoir lieu que par la cessation de
lĠaction du Principe inn, producteur de ces corps, puisque cette action est
leur vritable base et leur premier appui ; or ce Principe ne peut cesser
dĠagir, que lorsque la Loi qui lĠasservissait lĠaction, est suspendue, parce
quĠalors tant dlivr de ses chanes, il se spare de ses productions et
rentre dans sa source originelle. Car tant que cette Loi oprerait, jamais
lĠenveloppe ne pourrait cesser dĠtre sous sa forme naturelle et individuelle ;
et si cette forme est sujette se dcomposer, ce ne peut tre que parce que la
Loi de la raction tant retire, le Principe inn dans cette forme, et qui la
fait exister, en liant ensemble les trois lments dont elle est compose, se
spare de ces lments, et les abandonne leurs propres Lois ; alors, ces Lois
tant opposes les unes aux autres, les lments qui sĠy trouvent livrs, se
combattent, se divisent, et se dtruisent enfin tout fait nos yeux.
CĠest ainsi quĠinsensiblement les corps meurent,
disparaissent, et sĠanantissent. Je ne vois donc plus dans un cadavre quĠune
matire sans vie, prive du Principe inn qui en avait produit et qui en
soutenait lĠexistence ; je ne vois dans ces dbris, que des parties qui sont
encore soutenues par la prsence des actions secondaires que le Principe inn
avait manes dans ce corps pendant la dure de sa propre action ; car ces
manations secondaires sont rpandues dans les moindres particules corporelles,
mais elles se sparent elles-mmes successivement de leurs enveloppes
particulires, aprs que leur Principe producteur a abandonn le corps entier,
dont leur runion formait lĠassemblage.
QuĠest-ce donc, quĠun corps priv de la vie pourra dans le
cours de sa dissolution, communiquer aux nouveaux corps, dont il seconde la
croissance et la formation ? Sera-ce le Principe dominant ? Mais il nĠexiste
plus dans le cadavre, puisque ce nĠest que par la retraite de ce Principe, que
le corps est devenu cadavre. DĠailleurs chaque Germe, ayant son propre Principe
inn et dpositaire de toutes ses facults, il nĠa pas besoin de la runion
dĠun autre Principe. En un mot, deux Etres simples ne pouvant jamais se runir,
ni confondre leur action ; leur assemblage, bien loin de concourir la vie des
nouveaux corps, ne ferait quĠen occasionner le dsordre et la destruction,
puisquĠil nĠest pas possible de placer deux centres dans une circonfrence,
sans la dnaturer.
Dira-t-on que les parties matrielles du corps qui se
dissout, se runissent et passent dans lĠessence des Germes ? Mais nous venons
de voir, que chaque Germe est anim par un Principe, qui renferme en lui tout
ce qui est ncessaire son existence. DĠailleurs, ne voyons-nous pas toutes
les parties du cadavre se dissoudre successivement, et ne pas laisser aprs
elles la moindre trace ? Ne savons-nous pas que cette dissolution particulire
ne sĠopre, que par la sparation des manations secondaires, qui taient
demeures dans le cadavre, et que nous pouvons regarder chacune comme le centre
de la partie quĠelle occupait ; mais alors nous ne pourrons nous dispenser de
reconnatre que les corps, que les parties des corps, que tout lĠUnivers nĠest
quĠun assemblage de Centres, puisque nous voyons par gradation les corps se
dissiper entirement. Or, si tout est centre, et si tous les centres
disparaissent dans la dissolution, que restera-t-il dĠun corps dissous, qui
puisse faire partie de lĠexistence et de la vie des nouveaux corps ?
CĠest donc une
erreur, de croire que les Principes, soit gnraux, soit particuliers, des
Etres corporels qui se dissolvent, aillent, aprs sĠtre spars de leur
enveloppe, animer de nouvelles formes, et que recommenant une nouvelle
carrire, ils puissent vivre successivement plusieurs fois. Si tout est simple,
si tout est un dans la Nature et dans lĠessence des Etres, il en doit tre de
mme de leur action, et chacun dĠeux doit avoir sa tche particulire, simple
et unique comme lui, autrement il y aurait faiblesse dans lĠAuteur des choses,
et confusion dans ses ouvrages.
De
la digestion
Mais, prenant la digestion animale pour exemple, on
mĠobjectera sans doute, que dans la dissolution des aliments qui se fait par
cette digestion, la plus grande quantit en passe dans le sang, dans la lymphe,
et dans les autres fluides de lĠindividu, et que del, se portant dans toutes
les parties du corps, lĠanimal en reoit lĠentretien et la subsistance ; alors
on me demandera comment il se pourrait, que ces aliments ne fissent que
fortifier lĠaction et la vie de lĠanimal qui les reoit, sans lui communiquer
la moindre partie dĠeux-mmes, et sans que le feu inn en eux ne pntrt le
Principe et lĠEssence de cet individu, pour sĠy unir et en accrotre
lĠexistence.
Je rponds cela,
que trs certainement le seul emploi des aliments est de soutenir la vie et
lĠaction de lĠindividu qui les a dvors ; il ne peut les recevoir comme des
nouveaux Principes pour lui, ni comme une augmentation de son Etre, mais comme
les agents dĠune raction qui lui est ncessaire pour dployer ses forces et
conserver son action temporelle ; et quoique aucun Etre corporel ne puisse se
passer de cette raction, il nĠy en a point dans qui elle nĠait sa mesure ; car
il est constant, que si le Principe contenu dans lĠaliment pouvait sĠunir au
Principe du corps qui sĠen nourrit, il nĠy aurait plus de mesure dans la Loi
dĠaction, par laquelle ce dernier aurait t constitu.
De
la Rintgration des corps
Nous le savons par exprience et par les ravages que causent
dans lĠanimal les crudits et les viandes mal cuites et mal saignes ; nous
savons, dis-je, combien une raction trop vive est contraire la vie
corporelle ; et nous ne pouvons nier que les Animaux qui sont destins par leur
nature, dvorer dĠautres Animaux, ne soient plus froces et plus cruels,
quĠils nĠaient, dis-je, un caractre plus avide et plus destructeur, que les
Animaux qui ne se nourrissent que de Vgtaux. CĠest que les premiers prouvent
une raction excessive, en recevant avec les chairs dont ils vivent, une grande
quantit de Principes animaux secondaires, et quĠils emploient tous les efforts
de lĠaction inne en eux, pour oprer, avant le temps, la dissolution des
enveloppes de ces Principes ; mais ceux-ci ne se trouvant point alors dans leur
menstrue naturelle, emploient aussi toute leur force pour rompre ces chanes
trangres, et retourner leur source primitive.
Pendant ce combat, lĠindividu prouve une effervescence qui
lĠagite et lĠentrane des actes dsordonns, et il ne peut tre rendu un
tat plus tranquille, quĠaprs que lĠenveloppe de ces Principes secondaires est
dissoute et quĠils ont rejoint leur Principe gnrateur.
CĠest ce sujet, que
nous devons blmer, en passant, lĠusage de la plupart des Nations, qui ont cru
honorer les Morts, soit en conservant leurs cadavres, soit en les consumant par
le feu. LĠune et lĠautre de ces pratiques est galement insense et contraire
la Nature. Car la vraie menstrue des corps, cĠest la terre, et la main des
hommes nĠayant pu produire ces corps, elle ne devait pas tenter, ni dĠen
dterminer, ni dĠen prolonger la dure, laissant chacun de leurs Principes,
le soin de suspendre son action suivant sa Loi, et de se runir dans son temps
sa source.
De
la femme
Je ne puis me dispenser non plus de mĠarrter un moment sur
cette Proposition, que la vraie menstrue des corps cĠest la terre. CĠest dans elle, en
effet, que doit se dcomposer principalement le corps de lĠhomme ; mais le
corps de lĠhomme prend sa forme dans le corps de la femme ; lorsquĠil se
dcompose, il ne fait donc que rendre la terre, ce quĠil a reu du corps de
la femme. La terre est donc le vrai Principe du corps de la femme, puisque les
choses retournent toujours leur source, et ces deux Etres tant si analogues
lĠun lĠautre, on ne peut nier que le corps de la femme nĠait une origine
terrestre ; nous rappelant ensuite quĠelle a t la premire origine corporelle
de lĠhomme, nous verrions sensiblement pour quelle raison la femme lui est
universellement infrieure.
Mais on sĠest trangement
gar, lorsquĠon a cru pouvoir porter cette diffrence au-del de la forme
ou des facults corporelles. La femme, quant au Principe intellectuel, a la
mme source et la mme origine que lĠhomme ; car cet homme nĠtant condamn
quĠ la peine et non la mort, il fallait prs de lui un Etre de sa nature, et
malheureux comme lui, qui par ses infirmits et sa privation, le rappela la
sagesse, en retraant continuellement ses yeux les suites amres de ses
garements : dĠailleurs lĠhomme nĠest point le pre de lĠEtre intellectuel de
ses productions, comme lĠont enseign des doctrines fausses et dĠautant plus
funestes, quĠelles se sont appuyes sur des comparaisons prises dans la
Matire, telles que les intarissables manations du feu lmentaire ; mais dans
tout ceci est un Mystre que je ne croirai jamais assez enseveli. Reprenons la
chane de nos observations.
De
la vgtation
Il y a un fait que les Naturalistes ne manqueront pas de mĠopposer,
cĠest celui des liqueurs colores quĠils font passer dans quelques plantes,
parvenant ainsi varier la couleur des fleurs, et mme changer absolument
celle qui leur appartenait par la Nature. Ma rponse sera simple, et tiendra
tout ce que jĠai dit sur la digestion.
Toute plante a son Principe inn comme les autres corps ;
les sucs, qui lui tiennent lieu dĠaliments, ne peuvent rien ajouter ce
Principe ; mais ils lui servent de dfense contre la raction de la cause
extrieure igne qui sans eux surmonterait et consumerait bientt, par sa
chaleur, les forces et lĠaction des Principes individuels. Alors on doit
sentir, par le nombre infini des diffrentes substances qui peuvent servir
dĠaliments aux Etres corporels, quelle varit de raction ils sont exposs.
Il est vrai quĠil nĠy en a quĠune seule qui soit rellement propre chaque
espce : mais la Nature des choses prissables, comme les corps, et les
rvolutions continuelles auxquelles ils sont soumis, les exposent en recevoir
dĠtrangres, qui affaiblissent, qui contraignent leurs facults, et mme qui
les dtruisent tout fait, quoique le Principe de lĠEtre soit indestructible.
Ces ractions sont
opres, comme on le sait, par des Etres secondaires, qui sont aussi
dpositaires dĠun Principe qui leur est propre. Ce Principe ne peut oprer de
raction, soit par lui-mme, soit par les Principes particuliers mans de lui,
quĠils ne soient tous revtus de leur enveloppe corporelle, puisque tous les
Etres simples ne sont ici-bas quĠ cette condition. Il est donc certain que
lĠenveloppe de ces Principes secondaires passe, ainsi quĠeux, dans la masse
corporelle des Plantes et des Animaux, pour leur servir dĠaliment, et pour les
aider rsister lĠaction de la cause extrieure igne. Il est certain quĠils
y portent aussi leur couleur et toutes leurs proprits. Mais, quoiquĠils
passent dans ces diffrents individus, nous ne pourrons jamais admettre quĠils
sĠy confondent, et quĠils fassent partie de leur substance.
Des
aliments
Pour que ces enveloppes alimentaires parvinssent sĠunir
avec la substance de lĠindividu qui sĠen empare, il faudrait que leurs
Principes pussent rciproquement se confondre. Mais nous avons vu que ces
Principes, tant des Etres simples, la runion en est impossible, et puisque
les enveloppes nĠont de proprits que par leur Principe, la runion des
enveloppes est donc impossible aussi. Les aliments sont donc toujours des
substances trangres, quoique ncessaires lĠEtre qui les reoit, car on sait
quĠils ne lui sont profitables, quĠautant quĠil en opre la dissolution.
Je pense quĠon nĠaura pas de peine convenir quĠil ne peut
y avoir aucune espce de mlange, avant que cette dissolution soit commence
or, si la dissolution ne peut sĠoprer, sans avoir t prcde de la retraite
des Principes inns, si elle nĠest en elle-mme que division et destruction,
comment se ferait-il que lĠindividu qui opre cette destruction, pt tre
confondu avec lĠenveloppe mme quĠil dtruit ?
En effet, si les aliments et les Principes quĠils
renferment, pouvaient se confondre avec la substance et les Principes des Etres
quĠils ractionnent, ils pourraient galement leur tre substitus, et en
prendre la place ; alors il serait facile de dnaturer entirement les
individus et les espces ; il se pourrait quĠayant chang une fois la classe et
la nature dĠun Etre, on en ft autant sur toutes les classes qui existent, dĠo
proviendrait une confusion gnrale, qui empcherait que nous fussions jamais
srs du rang et de la place que les Etres doivent occuper dans lĠordre des
choses.
Aussi la Loi, par
laquelle la Nature a constitu ses productions, se refuse-t-elle absolument
ces tentatives chimriques ; elle a donn chacun des Etres corporels un
Principe inn particulier, qui peut tendre, et qui tend souvent son action
au-del de la mesure ordinaire, par le secours des ractions forces, et dĠun
matras plus favorable, mais qui ne peut jamais perdre, ni changer son essence.
Ce Principe, tant le producteur et le pre de son enveloppe, ne peut sĠen
sparer, que lĠenveloppe nĠentre aussitt en dissolution, et ne se dtruise
insensiblement ; et il est de toute impossibilit, quĠun autre Principe ou un
autre Pre, vienne habiter cette enveloppe, et lui servir de soutien, car dans
la Nature corporelle, il nĠy a point dĠadultres, ni de Fils adoptifs, attendu
quĠil nĠy a rien de libre.
Du
mlange des corps
Chaque Etre simple ou Principe a donc son existence part,
et par consquent, une action et des facults individuelles, qui sont aussi incommunicables
que son existence.
QuĠon ne mĠobjecte point, que dans le mlange des liqueurs
et des corps susceptibles de se lier, on aperoit des effets uns et simples,
dont aucun de ces corps nĠtait capable en particulier ; car je ne craindrai
point dĠassurer que, dans ces amalgames, lĠaction et la raction des divers
Principes les uns sur les autres ne produisent des rsultats uns et simples
quĠen apparence, et cause de la faiblesse de nos organes, et que ces
rsultats sont, en effet, combins et produits par lĠaction propre et
particulire chacun des Principes rassembls.
Si cĠest un mlange de divers corps, qui ne soient
susceptibles ni dĠaction, ni de raction sensible les uns sur les autres, mais
ayant chacun eux leur proprit particulire de couleur, saveur, ou autre ;
il rsulte de leur assemblage une troisime proprit, qui nĠest rellement
quĠun produit apparent des deux premires, lesquelles se trouvent mles et
combines, mais point du tout unies et confondues. Car on ne me niera pas que
dans ce fait, les Principes et leurs enveloppes restent parfaitement distincts
et spars, et quĠil nĠy a que la faiblesse de nos sens qui puisse nous
empcher dĠapercevoir sparment les actions propres et particulires chacun
de ces corps. On ne voit donc autre chose ici quĠune multitude de corps de mme
espce, entasss ou rassembls avec une multitude de corps dĠespce diffrente,
mais conservant toujours leur existence, leurs facults, et leur action propre
et individuelle.
Si cĠest un corps solide jet dans un fluide qui lui soit
analogue, le fluide en surmonte la force et les proprits, il en dtache les
parties, il les divise, il dtruit leur solidit apparente et sensible, il le
dissout et parat sĠen emparer. Par le moyen de cette dissolution, le fluide
nous prsente, en effet, des rsultats, quĠil tait impossible de dcouvrir
sparment dans lĠune ou lĠautre des substances qui ont form lĠassemblage.
Mais pourra-t-on en conclure quĠil sĠy fasse aucun mlange des Principes, et
nĠest-il pas certain quĠil nĠy a l quĠune simple extension de lĠaction du
Principe dominant sur celle du Principe infrieur ; extension qui diminue et
cesse mme, lorsque le Principe suprieur en force a actionn une quantit
suffisante des corps quĠon a exposs son action, et y a consum tout le
pouvoir qui tait en lui ?
Si cĠest un corps solide qui sĠempare dĠun fluide, et qui
lĠabsorbe ; ou deux fluides, qui par leur mlange, produisent des corps solides
ou des amalgames indissolubles en apparence ; enfin, si ce sont des corps, qui
dĠabord ne prsentaient en particulier ni force, ni proprits, mais qui, par
leur assemblage, produisent des effets surprenants, des flammes ardentes, des
feux, des bruits, des couleurs vives et brillantes ; pourrait-on jamais dmontrer
quĠil y ait dans aucun de ces faits, runion, confusion ou communication dĠun
Principe avec un autre Principe ? Puisque, si la force du Principe dominant nĠa
fait que suspendre lĠaction du Principe le plus faible, sans en dtruire
lĠenveloppe, alors il se peut que lĠArt parvienne encore a les sparer, et
les remettre lĠun et lĠautre en leur premier tat ; ce qui est une preuve
invincible de la Vrit que je viens dĠtablir.
Si,
toujours sans dtruire les enveloppes, le Principe suprieur en forces nĠa fait
que diviser des assemblages, et si rendant les parties constituantes de ces
masses leur libert et leur tnuit naturelle, il les a seulement
repousses par lĠvaporation, alors les Principes individuels de mme nature,
qui taient auparavant rassembls, se trouvent, il est vrai, disperss a et
l, sur la terre et dans les airs, mais sans avoir rien communiqu, ni perdu de
leurs facults, de leur substance, ou de leur action.
Mais, si au contraire le Principe dominant a par sa force et
sa puissance dcompos lĠenveloppe mme du Principe infrieur ; sĠil lĠa
dissoute et dtruite, alors lĠaction du Principe infrieur est anantie, et
bien loin quĠen terminant ainsi sa carrire, ce Principe ait pu sĠunir, ou
communiquer son action au Principe dominant, cĠest que dans ce fait, lĠaction
mme du Principe dominant se trouve borne sa premire activit, si elle nĠa
t altre, ou puise, sans retour, par sa propre victoire.
Des
semences vermineuses
Enfin, la confusion et la continuit dĠaction du mme
Principe dans diffrentes formes successives, ne se trouve pas davantage dans
la naissance des vers et autres insectes qui paraissent la putrfaction des
cadavres ; le Principe de lĠexistence de ces animalcules est galement dans
leur propre semence : car nos corps, comme tous ceux de la Cration, sont
lĠassemblage dĠune multitude infinie de germes destructeurs, et de semences
vermineuses qui nĠattendent, pour se produire et pour engendrer, quĠune
raction et des circonstances convenables.
Tant que nos corps subsistent dans la plnitude de leur vie
et de leur action, le Principe dominant qui les dirige tenant toute lĠenveloppe
dans lĠquilibre, en empche la dissolution, et contient lĠaction de ces germes
destructeurs. Mais, quand ce Principe dominant vient abandonner cette
enveloppe, alors les Principes secondaires nĠayant plus de lien, se sparent
naturellement et laissent le champ ouvert tous ces animalcules ; ils aident
mme leur naissance et leur accroissement, par une raction et une chaleur
propre leur faire percer leur enveloppe sminale.
Alors, les dbris du
cadavre servent de pture ces insectes, et passent en eux comme les aliments
passent par la digestion dans tous les corps vivants ; dans les uns et dans les
autres, mme dissolution, mme emploi des Principes inns ; mais, ni dans les
uns, ni dans les autres, le Principe du corps dissous ne passe dans le corps
vivant pour lĠanimer ; car, je lĠai assez tabli, chaque Etre a la vie en soi,
et nĠa besoin que dĠune cause extrieure, pour mettre en action et soutenir son
propre principe.
Unit
dĠaction dans les principes
Il est donc vident que, dans les actes les plus cachs des
Etres corporels, tels que la formation, la naissance, lĠaccroissement et la
dissolution, les Principes ne se mlangent et ne se confondent jamais avec les
Principes.
Les aliments ne sont
donc que des moyens de raction propres garantir les corps vivants de lĠexcs
de lĠaction igne qui dvore et dissout successivement ces Etres alimentaires,
comme elle dissoudrait sans eux le corps vivant lui-mme. Ainsi ils ne sont
pas, comme le croient les Observateurs et la multitude aprs eux, des matriaux
dont lĠEtre qui se forme doive tre compos, puisque cet Etre a tout en lui
avec la vie, que les Etres alimentaires tant dissous nĠont plus rien ; et que
ce qui pourrait leur rester se perd continuellement mesure que les Principes
particuliers se sparent de leur enveloppe, et vont se runir leur source
originelle.
Faux
systme sur la matire
Ainsi, cette mutation apparente des formes ne doit plus nous
sduire, jusquĠ nous faire croire que les mmes Principes recommencent une
nouvelle vie ; mais nous resterons persuads que les nouvelles formes que nous
voyons sans cesse natre et se reproduire sous nos yeux, ne sont que les
effets, les rsultats et les fruits de nouveaux Principes qui nĠavaient point
encore agi ; et nous aurons srement de lĠAuteur des choses, lĠide qui lui
convient, lorsque nous dirons que tout tant simple, tout tant neuf dans ses
ouvrages, tout doit y paratre pour la premire fois.
CĠest par de telles vrits que nous dmontrons de nouveau,
combien lĠopinion de lĠternit de la Matire est contraire aux Lois de la
Nature. Car, non seulement ce ne sont pas les mmes Principes inns qui
demeurent continuellement chargs de la reproduction successive des corps ;
mais il est certain quĠun Principe quelconque ne peut avoir quĠune seule
action, et par consquent, quĠun seul cours. Or, il est assez visible que le
cours des Etres particuliers qui composent la Matire est born, puisquĠil nĠy
a pas un instant o nous nĠen apercevions la fin, et que le temps nĠest
sensible que par leur continuelle destruction.
Mais il ne faut plus tre tonns des erreurs qui ont rgn
jusquĠ prsent sur cet objet, et si nous adoptions les opinions dont elles
sont les suites, il nĠy aurait point de termes nos garements. Les
Observateurs, ayant peine fait un pas pour distinguer la Matire dĠavec le
Principe qui soutient et engendre cette Matire, donnent lĠune ce qui
nĠappartient quĠ lĠautre. Ils regardent leur Matire premire, comme tant
toujours et essentiellement la mme, recevant seulement et sans cesse une
multitude de formes diffrentes ; ainsi, la confondant avec son Principe agent,
intrieur, inn, ils nous disent que nĠy ayant quĠune seule Essence dans la
Matire, il ne peut y avoir quĠune seule action universelle dans cette Matire
; et que, par consquent, la Matire est permanente et indestructible.
Je les prie
dĠapprofondir ce que jĠai dit au commencement de cet ouvrage, sur lĠorigine et
la nature du bien et du mal. JĠai fait voir quĠil rpugne tout homme de sens,
dĠadmettre que des proprits diffrentes aient la mme source. Appliquons donc
ceci aux diffrentes proprits que la Matire manifeste nos yeux, et voyons
sĠil est vrai quĠil nĠy ait quĠune seule essence matrielle.
Diversit
des essences matrielles
Je demande si lĠaction du feu est semblable celle de lĠeau
; si lĠeau agit comme la terre, et si nous ne voyons pas dans ces lments des
proprits non seulement diffrentes, mais mme tout fait opposes ;
cependant ces lments, quoique tant plusieurs, sont vraiment la base et le
fondement de toutes les enveloppes matrielles. Il nous est donc impossible
dĠadopter avec les Observateurs, quĠil nĠy ait quĠune seule essence dans les
corps, lorsque nous voyons leurs proprits se montrer si diffremment ; loin
donc, ainsi quĠils le prtendent, que la mme Matire soit continuellement
employe dans la successive rvolution des formes, il nĠen est seulement pas
deux, dans lesquelles on puisse raisonnablement lĠadmettre.
Je ne cesserai donc de rpter que lĠessence des corps nĠest
point unique, comme ils le croient ; que toutes les formes sont le rsultat de
leurs Principes inns, qui ne peuvent manifester leur action que sous la Loi
gnrale de trois lments, essentiellement diffrents par leur nature ; quĠun
rsultat de cette espce ne peut tre considr comme un Principe, attendu que
nĠtant point un,
il est expos varier, et il dpend de lĠaction plus ou moins forte de lĠun ou
lĠautre de ces lments ; quĠainsi la Matire ne peut tre stable et
permanente, ni passer successivement dĠun corps lĠautre, mais que ces corps
proviennent tous de lĠaction dĠun Principe nouveau et par consquent diffrent.
En un mot, cette diffrence de tous les Principes inns est
assez sensible, si lĠon observe que toutes les classes et tous les Rgnes de la
Nature corporelle sont marqus par des caractres frappants et distinctifs : si
lĠon observe, dis-je, lĠopposition qui rgne entre la plupart des classes et
des espces ; cĠest l ce qui fera convenir que ces Principes inns et agents
des divers corps, sont ncessairement diffrents. Car pour que le Principe
agent, intrieur et inn des corps ft le seul, ou le mme, dans toute la
Nature, il faudrait quĠil agt partout, et quĠil repart continuellement et
dĠune manire uniforme dans les divers corps.
Mais, aprs avoir
reconnu cette diffrence individuelle des Principes, rappelons-nous avec quelle
prcision et quelle exactitude chacun dĠeux opre lĠaction particulire qui lui
est impose, et nous complterons par-l lĠide que nous avons dj donne de
ces Principes des Etres corporels, en disant quĠils ne peuvent point tre un
assemblage, comme les essences de la matire, mais quĠils sont des Etres
simples, dpositaires de leur Loi et de toutes leurs facults ; des Etres
dpositaires dĠune seule action, comme tout Etre simple ; cĠest--dire des
Etres indestructibles, mais dont lĠaction sensible doit finir, et finit tout
instant, parce quĠils ne sont prposs que pour agir dans le temps, et pour
composer le temps.
Du
systme des dveloppements
Je nĠai plus quĠune lgre remarque faire aux Observateurs
de la Nature sur un mot quĠils emploient, en traitant des corps. Ils en
annoncent la naissance et lĠaccroissement sous le nom de dveloppement. Nous ne pouvons leur
passer cette expression ; parce que, sĠil tait vrai que les corps ne fissent
que se dvelopper, il faudrait quĠils fussent entiers dans leurs germes ou dans
leurs Principes. Or, si ces corps taient essentiellement et rellement
contenus dans les Principes, ils en feraient disparatre leur qualit primitive
dĠEtre simple ; alors ils ne seraient plus indivisibles, ni par consquent
revtus de lĠimmortalit, ou il faudrait pour la conserver aux Principes, la
conserver aussi aux Etres corporels qui y seraient renferms ; ce serait
accorder ce que nous avons ni jusquĠ prsent, et contredire grossirement ce
que nous avons tabli.
Si les Observateurs ne veulent pas sĠexposer aux
consquences les plus absurdes, il faut donc quĠils sĠaccoutument ne point
regarder la croissance des Etres corporels comme un dveloppement, mais comme
lĠÏuvre et lĠopration du Principe inn, producteur des essences matrielles
qui les dispose et les conforme selon la Loi particulire quĠil porte avec lui.
Je sais que ceux qui je mĠadresse, sont bien loin de souponner une pareille
doctrine, et quĠils seront peu disposs lĠadmettre ; car rien nĠest plus
oppos leurs penses et la manire dont ils ont envisag la Nature jusquĠ
prsent ; cependant je leur prsente ces Vrits avec confiance, et dans la
conviction o je suis quĠils nĠen peuvent mettre aucune autre la place.
Je ne sais pas mme comment, en admettant la croissance de
lĠEtre corporel par le dveloppement, ils ont pu sĠarrter un moment lĠide
que jĠai combattue plus haut, sur le passage et la runion des parties
diffrentes dĠun corps dans un autre corps ; car, si le germe ne fait que se
dvelopper, il faut donc quĠil ait en lui toutes ses parties ; or, sĠil a
toutes ses parties, pourquoi aurait-il besoin des parties dĠun autre corps pour
se former ?
Mais, quĠon ne croie
pas pouvoir tourner lĠargument contre moi, et dire que si je nie que toutes les
parties dont la formation est ncessaire la corporisation complte dĠun Etre
matriel, soient contenues dans son germe, cĠest convenir quĠil doit recevoir
du dehors les matriaux de son accroissement ; ce qui serait, sans doute trs
contraire aux Vrits que jĠai tch dĠexposer sur la Nature. Cette Nature est
vivante partout, elle a en elle le mobile de tous ses faits, sans avoir besoin
que les germes renferment en eux lĠassemblage abrg de toutes les parties qui
doivent un jour leur servir dĠenveloppe. II ne leur faut que la facult de les
produire, et ils lĠont. Ds lors, sĠils ont cette facult, tous les autres
expdients quĠon a invents pour expliquer la croissance et la formation des
Etres corporels, deviennent superflus ; car les Observateurs nĠy avaient eu
recours quĠaprs avoir mconnu dans la Matire, le Principe inn de sa vie et
de son action, et quĠaprs avoir ainsi imagin quĠelle tait essentiellement
morte et strile. Un mot de plus achvera de proscrire entirement cette ide
de dveloppement des Etres corporels ; cĠest que sĠil avait lieu, il nĠy aurait
point de monstres, puisque tout aurait t cr rgulier ; et que sĠil nĠy
avait quĠun dveloppement, lĠAuteur des choses nĠaurait plus rien faire. Or
nous sommes loin de croire quĠil puisse, ni lui, ni tout ce quĠil a produit,
demeurer dans lĠinaction.
Rcapitulation
Je bornerai l mes observations sur la manire dfectueuse
dont les hommes ont considr lĠessence de la nature corporelle ; jĠose croire
que sĠils veulent mditer ce que je leur ai annonc, ils avoueront que cĠest
pour nĠavoir pas distingu la Matire dĠavec son Principe, quĠils se sont si
souvent gars ; et dĠaprs ce que je viens de dire sur la formation des Etres
la mutation continuelle des formes, la distinction des essences dĠavec leur
Principe inn, les proprits et la simplicit de ce Principe, tant dans le
particulier que dans lĠuniversel, et sur lĠunit de son action qui nĠest
ordonne que pour un temps, ils conviendront que les Principes des diffrents
Etres corporels ne se confondent point, ni ne se communiquent point, par la
raison quĠils sont indivisibles ; quĠtant indivisibles, ils ne peuvent jamais
se dissoudre ; quĠils sont distincts entre eux, tant par la nature particulire
de leur action, que par le terme de sa dure ; ce qui sĠannonce par la
destruction des lments qui composent la Matire ; quĠil rsulte de-l une
infinit de combinaisons corporelles successives, dĠo les Observateurs ont
trop lgrement conclu que les corps se succdant sans cesse, la matire qui
leur sert de base est imprissable. Car, loin de la regarder comme ternelle,
ils doivent convenir avec nous, quĠil nĠy a pas un seul instant o elle ne se
dtruise, puisque dans elle une action fait toujours place lĠautre. Ils ne se
flatteront plus alors, comme les Alchymistes, dĠune revivification continuelle
qui les mette eux et tous les corps lĠabri de la dissolution ; car, si
lĠexistence des corps nĠa quĠune dure limite, ce terme une fois arriv, il
serait impossible de retarder leur destruction, sans y joindre un nouveau
Principe, celui qui est prt sĠen sparer ; or nous avons vu que ceci ne
pouvait arriver dans lĠordre mme naturel des choses ; les hommes
croiraient-ils donc leurs pouvoirs suprieurs la Nature et aux Lois qui
constituent les Etres ?
Ainsi, ayant appris distinguer la Matire dĠavec le
Principe qui lĠengendre, et ayant reconnu les diffrentes actions qui se
manifestent dans cette Matire, ils ne croiront plus toutes ces identits
chimriques qui leur ont fait insensiblement tout confondre, mme le bien et le
mal. Portons actuellement notre vue sur des objets plus levs.
3
Enchanement des erreurs
SĠIL tait possible quĠune erreur ne ft pas toujours la source
dĠune infinit dĠautres erreurs, je semis peu sensible celles que je viens de
combattre, concernant le Principe, et les Lois de la Matire ; car la
connaissance de ces objets nĠtant pas dĠune grande importance, de pareilles
mprises ne peuvent pas tre bien dangereuses par elles-mmes. Mais, dans
lĠtat des choses, ces Erreurs se tiennent entre elles comme les Vrits; et de
mme que nos preuves contre les faux raisonnements des hommes se sont
mutuellement servies dĠappui, de mme leurs opinions sur les corps, et les
fragiles consquences quĠils en ont tires, ont en effet pour eux, les suites
les plus funestes, parce quĠelles sont essentiellement lies avec des choses
dĠun ordre suprieur.
Aprs avoir confondu dans les corps particuliers, la Matire
avec le Principe de la Matire, les hommes, gars au premier pas, nĠont plus
t en tat, ni de dcouvrir la vritable essence de cette Matire, ni de
discerner le Principe qui la soutient et qui lui donne lĠaction et la vie;
ayant ainsi assimil les deux natures qui constituent toute la rgion
lmentaire, ils nĠont pas eu lĠide de chercher sĠil y en avait une diffrente
et suprieure.
En effet, nous avons vu quĠils se sont exposs cette vicieuse
alternative, ou de donner au Principe les bornes et les sujtions de la
Matire, ou de donner la Matire les droits et les proprits du Principe.
Ds lors le Principe des corps et les parties grossires qui les constituent,
nĠtant pour eux quĠune seule et unique chose ; ils sont facilement parvenus,
en raisonnant de la mme manire, confondre aussi ces corps et leur Principe,
avec des Etres dĠune Nature indpendante de la Matire.
Ainsi, dĠchelons en chelons, ils ont bientt tabli une
galit universelle entre tous les Etres, en sorte quĠil faudrait admettre avec
eux, ou que la Matire est elle-mme la cause de tout ce qui sĠopre, ou que la
cause qui fait oprer la Matire nĠest pas plus intelligente que les Principes
que nous avons reconnu dans cette Matire ; ce qui revient absolument au mme.
Car, donner la Matire, comme ils le font, des proprits aussi tendues,
cĠest annoncer quĠelle a tout en elle ; or, si elle a tout en elle, quelle
ncessit y a-t-il quĠun Etre intelligent veille sur elle et la dirige,
puisquĠelle peut se diriger elle-mme ? Alors, que serait-ce donc que cet tre
intelligent, si les hommes lui refusent la connaissance et lĠaction sur cette
Matire ? Et lui ter ce pouvoir, ne serait-ce pas lui ter lĠintelligence,
puisquĠil y aurait quelque chose au-dessous de lui, qui lui serait inconnu, et
quĠil ne pourrait concevoir.
Voil le cercle troit dans lequel des hommes imprudents
voudraient renfermer nos connaissances et nos lumires.
Je sais que la plupart dĠentre eux ont aperu les suites
dangereuses de leurs principes, et que sĠils sĠy laissent entraner, cĠest
moins par conviction et par got, que par dfaut de prcautions, mais ils nĠen
sont pas moins blmables de sĠtre exposs ces inconsquences. LĠhomme est
tout moment susceptible de sĠgarer, surtout quand il veut seul porter la vue
sur des objets dont son exil obscurcit en lui la connaissance. Nanmoins,
malgr sa privation, il y a des Erreurs quĠil est coupable de ne pas viter.
Celles dont il sĠagit sont de ce nombre, et avec un peu de
bonne foi et les principes que nous avons tablis, il est impossible que les
Auteurs de pareils systmes leur trouvent encore quelque vraisemblance.
Je pourrais mĠen tenir ce que jĠai dj dit sur la
diffrence des Etres sensibles et des Etres intelligents, et aux preuves que
jĠai donnes que les plus rares facults dĠun Etre corporel, ne peuvent pas
sĠlever au-del du sensible, ainsi que je lĠai fait remarquer dans les
Animaux, qui tiennent le premier rang parmi les trois Rgnes de la Nature ;
confrontant ensuite les mouvements et la marche des Animaux, avec les facults
dĠun autre ordre que nous avons dcouvertes si videmment dans lĠhomme, nous ne
pourrions plus douter dsormais que cet homme ne soit un Etre intelligent; nous
ne pourrions nier galement quĠil nĠy ait dĠautres Etres dous de cette facult
dĠintelligence, puisque nous avons vu que dans lĠtat o lĠhomme se trouve
prsent, il nĠa rien lui, et quĠil est oblig dĠattendre tout du dehors,
jusquĠ la moindre de ses penses.
De plus, nous
rappelant que parmi les penses qui lui sont communiques, il ne peut se
dispenser dĠavouer quĠil nĠy en ait qui rpugnent sa nature, et dĠautres qui
y sont analogues, en sorte quĠil ne saurait raisonnablement les attribuer un
seul et mme Principe, nous aurions dj suffisamment prouv lĠexistence de
deux Principes extrieurs lĠhomme, et par consquent, extrieurs la
Matire, puisquĠelle est infiniment au-dessous de lui.
Droits
des tres intelligents
Alors, je le rpte, on, ne pourrait refuser lĠintelligence
ces deux Principes opposs, puisque dans lĠtat de rprobation que nous
subissons, ils sont les seuls par qui nous puissions sentir notre intelligence.
Or, sĠils sont intelligents, il faut quĠils connaissent et conoivent tout ce
qui est au-dessous dĠeux; car sans cela ils ne jouiraient pas de la moindre des
facults de lĠintelligence; sĠils connaissent et conoivent ce qui est
au-dessous dĠeux, il ne se peut que, comme Etres actifs, ils ne sĠen occupent,
soit pour dtruire, si cĠest le Principe mauvais; soit pour conserver, si cĠest
lĠEtre bon.
Par-l nous pourrions dmontrer aisment que la Matire ne
va pas toute seule. Mais cĠest dans elle-mme quĠil en faut chercher les
preuves, pour dissuader ceux qui lui ont attribu une activit essentielle sa
Nature.
Nous avons tabli les
Principes de la Matire, tant gnraux que particuliers, comme renfermant en
eux la vie et les facults corporelles qui doivent en provenir. Nous avons
ajout que, malgr cette proprit indestructible et inne dans ces Principes,
ils ne pourraient jamais rien produire, sĠils nĠtaient ractionns et
rchauffs par les Principes ardents extrieurs, destins mettre en action
leurs facults, et cela en vertu de cette double Loi qui assujettit tout Etre
corporel, et qui prside toutes les actions et toutes les gnrations de la
Matire.
Du
principe du mouvement
CĠest dj sans doute une marque de faiblesse et
dĠassujettissement dans le Principe de lĠEtre corporel, dĠavoir la vie en soi,
et de ne pouvoir de soi-mme la mettre en action. Cependant nous ne pouvons
douter que ce Principe de vie inn dans le germe de tout Etre corporel, ne soit
au-dessus des Principes ardents extrieurs, qui nĠemploient sur lui quĠune
simple raction secondaire, sans pouvoir rien lui communiquer dĠessentiel son
existence. Alors, si ces Principes ardents sont infrieurs au Principe de vie
quĠils viennent ractionner, ils peuvent encore moins que lui, se mettre
dĠeux-mmes en action.
Ce serait en vain quĠon parcourrait le cercle de la
rvolution des Etres corporels, pour y trouver le premier Principe de cette
action; et si lĠon finissait par dire que ces Etres se ractionnant
mutuellement, nĠont pas besoin dĠune autre cause pour produire ce qui est en
eux, on serait oblig dĠadmettre, que dĠabord le premier mouvement aurait t
communiqu ce cercle dans lequel ils sont renferms; car les Principes les
plus actifs parmi les Principes corporels, ne pouvant rien, sans la raction
dĠun autre Principe, comment ceux qui leur sont infrieurs pourraient-ils se
passer de cette raction ? On voit par l, quĠ quelque point du cercle quĠon
fasse commencer la premire action, il est de toute ncessit que cette action
commence.
Je demande donc aux Observateurs de bonne foi, sĠils
conoivent prsent que ce commencement dĠaction puisse se trouver dans la
Matire, et appartenir sa Nature; et si au contraire, elle ne leur dmontre
pas physiquement sa dpendance originelle par cette Loi irrvocable, qui soumet
le Principe de sa reproduction journalire, au concours et lĠaction dĠun
autre Principe.
Ils doivent dĠautant
moins douter de cette Vrit, que les moyens quĠils emploient pour la dtruire,
sont, au contraire, ce qui sert le mieux lĠtayer. QuĠon mette, disent-ils,
telles et telles matires ensemble, et on y apercevra bientt de la
fermentation, de la putrfaction et une production ; mais si ces matires
pouvaient seules se rapprocher les unes des autres, serait-il ncessaire de les
mettre ensemble ? Alors, si ces manipulations particulires ne peuvent avoir
lieu, sans le secours dĠune main trangre, lĠuniversel ne sera-t-il pas dans
le mme cas, puisque sa nature nĠtant pas diffrente de celle de toutes les
parties de la Matire, il nĠa rien de plus quĠelles, et ne peut se conduire par
une autre loi ?
Mobile
de la Nature
Ainsi, je crois pouvoir annoncer la ncessit dĠune cause
intelligente et active par elle-mme, qui ait communiqu la premire action
la Matire, comme elle la lui communique continuellement dans les actes
successifs de sa reproduction et de sa croissance, et dans tous les effets
quĠelle manifeste nos yeux. Non seulement on ne peut concevoir que cette
Matire ne tienne pas son origine dĠune Cause qui soit hors dĠelle, mais on
voit que mme aujourdĠhui, il faut ncessairement quĠil y ait une cause qui
dirige sans cesse toutes les actions de cette Matire, et quĠil nĠy a pas un
seul instant o elle pt vivre et se soutenir, si elle tait abandonne
elle-mme, et prive de ses Principes de raction.
Enfin, sĠil a fallu une Cause pour donner la premire action
la Matire, sĠil faut encore et toujours le concours de cette Cause pour
entretenir la Matire, il nĠest plus possible de se former lĠide de cette
Matire, sans avoir la fois celle de sa Cause, qui seule la fait tre ce
quĠelle est, et sans laquelle elle ne peut pas avoir un moment dĠexistence : et
de mme que je ne puis concevoir la forme dĠun corps, sans le Principe inn qui
lĠa produite, de mme je ne puis concevoir lĠactivit des Corps et de la
Matire sans une cause physique, mais immatrielle, active et intelligente la
fois, suprieure aux Principes corporels, et qui leur donne ce mouvement et
cette action que je vois en eux, mais que je sais ne pas leur appartenir essentiellement.
Ceci peut suffire pour expliquer tous les Phnomnes
rguliers de la Nature, o reconnaissant pour chef et pour guide, une Cause
suprieure, qui nous ne pouvons refuser lĠintelligence, nous regarderons
lĠordre et lĠexactitude qui rgnent dans lĠUnivers, comme un effet et une suite
naturelle de lĠintelligence de cette mme Cause.
Alors, rien ne nous
tonnera plus dans cette Nature, toutes ses oprations et mme la destruction
des Etres, nous paratront simples et conformes sa Loi, parce que la mort
nĠest point un nant, mais une action, et que le temps qui compose cette
Nature, nĠest quĠun assemblage et une succession dĠactions, tantt cratrices
et tantt destructrices. En un mot, nous devons nous attendre trouver partout
dans lĠUnivers, le caractre et les tmoignages de la Sagesse qui lĠa construit
et qui le soutient.
Des
dsordres de la Nature
Mais, autant cette Vrit se fait sentir la pense de
lĠhomme, autant il est frapp des dsastres et de la confusion quĠil aperoit
si souvent dans la Nature ; qui donc attribuer ce contraste ? Serait-ce
cette Cause active et intelligente, qui est le vritable Principe de la
perfection des choses corporelles ? Il nĠest pas possible de sĠarrter un
instant cette ide; et il rpugne absolument de penser que cette Cause
puissante agisse la fois pour elle-mme et contre elle-mme.
Que ce spectacle difforme ne lui enlve donc aucun de nos
hommages, et nĠaffaiblisse point notre vnration pour elle. Aprs ce quĠon a
vu sur la double Loi intellectuelle, cĠest--dire, sur lĠopposition des deux
Principes, nous devons savoir qui on peut attribuer les maux et les dsordres
de la Nature, quoique ce ne soit pas encore ici le lieu de parler des motifs
qui les font oprer.
Mais la purile
dfiance de ces Vrits est un des obstacles qui a le plus retard les progrs
de nos connaissances et de la lumire; cĠest la principale cause des Erreurs,
o les ides des hommes les ont entrans sur ces objets, et de lĠincertitude
de tous les raisonnements quĠils ont fait pour expliquer la Nature des choses.
Cause
distincte de la matire
SĠils se fussent mieux appliqus considrer les deux
divers Principes quĠils taient forcs de reconnatre, ils auraient aperu la diffrence
et lĠopposition de leurs facults et de leurs actions, ils auraient vu que le
Mal est absolument tranger au Principe du bien; agissant par son propre
pouvoir sur les productions temporelles de ce Principe, avec lesquelles il est
emprisonn, mais nĠayant aucune action relle sur le bien mme, qui plane
au-dessus de tous les Etres, soutient ceux qui par leur nature, ne peuvent se
soutenir eux-mmes, et laisse agir et se dfendre ceux qui il a accord le
privilge de la Libert. Ils auraient vu, dis-je, quoique la Sagesse ait
dispos les choses, de manire que le mal soit souvent lĠoccasion du bien, cela
nĠempche pas que dans le moment o ce mal agit, il ne soit mal, et que ds
lors on ne puisse en aucune faon attribuer son action au Principe du Bien.
Ce serait donc l ce qui pourrait aider encore nous
convaincre de la fragilit des systmes des hommes, et nous confirmer dans les
principes o nous sommes, que ce nĠest quĠen distinguant la vritable nature et
les vritables Proprits des diffrents Etres, quĠon peut parvenir sĠen
former une ide juste; mais il est temps de retourner notre sujet.
Si les observations que nous venons de faire sur les Lois
qui dirigent la formation des corps, nous ont fait dcouvrir la ncessit dĠune
Cause suprieure et intelligente; si nous avons vu que les deux agents
infrieurs, savoir, le Principe premier, inn dans les germes, et le Principe
secondaire, oprant la raction, ne sont pas suffisants par eux-mmes, pour
produire la moindre corporisation ; cĠest la Nature mme et la Raison qui nous
enseignent ces vrits, et il nĠest plus permis dĠen douter.
Je
dois nanmoins fortifier cette doctrine par une observation simple, qui lui
donnera beaucoup plus de poids et dĠautorit ; je ferai donc remarquer que la
cause active, suprieure, universelle, temporelle, intelligente, ayant en cette
qualit la connaissance et la direction des Etres infrieurs, a sur eux une
influence qui sĠaugmentera sans doute infiniment nos yeux, si nous observons
que cĠest par son action que tous les Etres corporels ont pris originairement
leur forme, et que cĠest aussi par cette action quĠils sĠentretiennent et se
reproduisent comme sĠils sĠentretiendront et se reproduiront par elle pendant
toute la dure du temps.
Les facults dĠun
Etre si puissant doivent srement sĠtendre toutes les Ïuvres quĠil dirige,
il doit tre tel quĠil puisse veiller tout, prsider tout, cĠest--dire,
embrasser toutes les parties de son ouvrage.
Des
causes temporelles
Nous devons donc prsumer quĠil a lui-mme dirig la
production de la substance qui sert de fondement aux corps, comme il a dirig
ensuite la corporisation de cette mme substance ; et que son pouvoir et son
intelligence sĠtendent lĠessence des corps, ainsi quĠaux actions qui les ont
forms. Simple dans sa Nature et dans son action, comme tous les Etres simples,
ses facults doivent se montrer par tout sous le mme caractre, et quoiquĠil y
ait une distinction entre la production des germes de la Matire et la
corporisation des formes qui en sont provenues, il ne se peut cependant que la
Loi qui a dirig lĠune et lĠautre, soit diffrente, autrement il y aurait
diversit dĠaction ; ce qui rpugne absolument tout ce que nous avons
observ.
Car nous avons indiqu prcdemment, que les essences ou les
lments dont les corps sont universellement composs, taient au nombre de trois, cĠest
par le nombre de trois
que sĠest manifeste la Loi qui a dirig la production des lments ; il faut
donc que ce soit aussi par le nombre de trois que se manifeste la Loi qui a dirig et
qui dirige la corporisation de ces mmes lments. CĠest la ncessit de
lĠaction simple dans un Etre simple, qui commence nous faire sentir cette
analogie ; mais, quand lĠuniformit de cette Loi se trouve confirme par le
plus svre examen, et par le fait mme, alors elle devient pour nous une
ralit.
Ce serait, en effet, profaner lĠide quĠon doit avoir de la
Cause intelligente, que de ne pas reconnatre son action vidente sur des Etres
qui ne peuvent pas sĠen passer un instant. Car, confondre cette Cause
intelligente avec les causes infrieures de tous les actes et de tous les
produits corporels, cĠest la mme chose que de lĠexclure ; alors, cĠest donc
vritablement remettre la Matire la seule direction de ces causes ou de ces
actions infrieures.
Or nous avons vu que ces causes et ses actions infrieures
taient rduites au nombre de deux, savoir celle inne dans tous les germes, et celle provenant
de lĠagent second, qui est employ ncessairement dans tout acte de
reproduction corporelle. Alors, quĠon examine de nouveau si jĠai eu tort de
dire quĠil serait impossible dĠobtenir aucune production par ces deux causes
remises elles-mmes.
Si elles sont gales, elles seront dans lĠinaction ; sĠil y
en a une suprieure lĠautre, la suprieure surmontera lĠinfrieure, et la
rendra nulle ; alors il nĠy en aurait quĠune qui pourrait agir.
Mais nous savons avec toute lĠvidence possible, quĠune
seule cause ne peut suffire pour la formation dĠaucun Etre corporel, et
quĠoutre lĠAction ou le Principe inn dans tous les germes, il faut
ncessairement, et sans quĠon puisse jamais sĠen passer, une action secondaire
qui en fasse oprer la production ; de mme quĠil faut que cette cause
secondaire les actionne pendant toute leur dure. Nous savons, dis je, que sans
le concours de ces deux causes ou de ces deux actions, il est impossible
quĠaucun Etre corporel reoive la naissance et la corporisation et quĠil
conserve la vie : cependant nous voyons clairement, que si ces deux causes
taient remises leur propre action, rien ne se ferait, puisque lĠune
surmontant lĠautre, demeurerait seule.
NĠest-ce pas alors le fait mme qui mĠapprend la ncessit
de cette troisime cause, dont la prsence et lĠintelligence servent diriger
ces deux causes infrieures, maintenir entre elles lĠquilibre et le concours
mutuel, sur lesquels la Loi de la Nature corporelle est tablie.
Il me suffira donc de
rappeler ce que jĠai dit ci-dessus. JĠai tabli quĠil y avait une Loi par
laquelle tous les Principes des corps taient soumis la raction dĠautres
Corps ou Principes secondaires ; nĠtait-ce pas dj mettre les Observateurs
porte de reconnatre les deux agents distincts, employs la corporisation de
tout Etre de forme ? JĠai montr ensuite, que sans une cause suprieure et
intelligente, ces deux agents infrieurs ne pourraient pas produire la moindre
des corporisations, puisquĠil leur faut une action premire, et que nous
nĠavons pu la trouver en eux.
Du Ternaire universel
La ncessit dĠun agent suprieur dans le temporel est donc
ainsi dmontre ; et tout nous enseignant quĠil y a une cause physique,
immatrielle et intelligente, qui prside tous les Faits que nous prsente la
Matire, la runion de toutes ces preuves doit oprer en nous la plus ferme
conviction. Revenons au nombre ternaire par lequel cette cause a manifest sa Loi dans les
lments.
Je sais quĠon ne sĠaccordera pas dĠabord avec moi sur ce que
jĠai enseign que les Elments nĠtaient quĠau nombre de trois, tandis quĠon en
reconnat quatre universellement. On aura t surpris de mĠentendre parler de
la Terre,
de lĠEau
et du Feu,
sans que jĠaie rien dit de lĠAir. Je dois donc expliquer pourquoi il ne faut admettre, en effet,
que trois Elments, et pourquoi lĠair nĠen est point un.
La
Nature indique quĠil nĠy a que trois dimensions dans les corps ; quĠil nĠy a
que trois divisions possibles dans tout Etre tendu ; quĠil nĠy a que trois
figures dans la Gomtrie ; quĠil nĠy a que trois facults innes dans quelque
Etre que ce soit ; quĠil nĠy a que trois Mondes temporels ; quĠil nĠy a que
trois degrs dĠexpiation pour lĠhomme, ou trois Grades dans la vraie F.M. ; en
un mot, que sous quelque face quĠon envisage les choses cres, il est
impossible dĠy trouver rien au dessus de trois.
Or, cette Loi, se montrant universellement avec tant
dĠexactitude, pourquoi ne serait-elle pas la mme dans le nombre des Elments
qui sont le fondement des corps ? Et pourquoi se serait-elle fait connatre
dans les rsultats de ces Elments, si eux-mmes nĠy avaient pas t assujettis
? Il faut donc le dire, cĠest la fragilit des corps qui indique celle de leur
base, et qui sĠoppose ce quĠon leur donne quatre lments pour essence ; car,
sĠils taient forms de quatre lments, ils seraient indestructibles, et le monde serait
ternel ; au lieu que nĠtant forms que de trois, ils nĠont point dĠexistence permanente,
parce quĠils nĠont point en eux lĠUnit ; ce qui sera trs clair pour ceux qui
connaissent les vritables Lois des nombres.
Ainsi, ayant dmontr prcdemment lĠtat dĠimperfection et
de caducit de la Matire, cĠest une ncessit de trouver cette mme caducit
dans les substances qui la composent, et une preuve que son nombre ne peut pas
tre parfait, puisquĠelle ne lĠest pas elle-mme.
Je ne puis me dispenser de mĠarrter un moment, et de
prvenir ici les alarmes que mes expressions pourraient rpandre dans plusieurs
esprits. JĠannonce le nombre trois comme fragile et prissable : alors, que deviendra donc ce Ternaire si
universellement rvr, quĠil y a eu des Nations qui nĠont jamais compt
au-del de ce nombre ?
Je dclare que personne ne respecte plus que moi ce Ternaire
sacr ; je sais que sans lui, rien ne serait de ce que lĠhomme voit et de ce
quĠil connat ; je proteste que je crois quĠil a exist ternellement et quĠil
existera jamais, et il nĠy a aucune de mes penses qui ne me le prouve ;
cĠest mme l o je prendrai ma rponse lĠobjection prsente, et jĠose dire
mes semblables que, malgr toute la vnration quĠils portent ce Ternaire,
lĠide quĠils en ont, est encore au dessous de celle quĠils en devraient avoir
; je les engage tre trs rservs dans leurs jugements sur cet objet. Enfin,
il est trs vrai quĠil y a trois en un, mais il ne peut y avoir un en trois, sans que celui qui serait
tel ne ft sujet la mort. Ainsi mon Principe ne dtruit rien, et je puis sans
danger reconnatre la dfectuosit de la Matire, fonde sur la dfectuosit de
son nombre.
JĠengage encore plus ceux qui me liront faire une distinction
absolue entre le Ternaire
sacr, et le Ternaire
des actions employes aux choses sensibles et temporelles ; il est certain que
le Ternaire
employ dans les choses sensibles nĠa pris naissance, nĠexiste, et nĠest
soutenu que par le Ternaire suprieur ; mais, comme leurs facults et leurs actions
sont videmment distinctes, il ne serait pas possible de concevoir comment ce Ternaire est
indivisible et au-dessus du temps, lorsquĠon en voudrait juger par celui qui
est dans le temps ; et comme celui-ci est le seul quĠil nous soit permis de
connatre ici-bas, je ne dis presque rien de lĠautre dans cet ouvrage.
Voil pourquoi il
serait contraire mon intention quĠon insrt quelque chose de mon expos, et
quĠon en fit la moindre application sur le plus sublime objet de mes hommages,
moins que ce ne ft pour constater dĠautant plus la supriorit et
lĠindivisibilit de ce Ternaire sacr. Revenons aux Elments.
LĠAir
JĠai enseign que lĠAir nĠtait pas au nombre des Elments, parce
quĠon ne peut, en effet, regarder comme Elment particulier, ce fluide grossier
que nous respirons, qui enfle ou resserre les corps, selon quĠil est plus ou
moins charg dĠeau ou de feu.
Il y a sans doute dans ce fluide un Principe que nous devons
appeler Air.
Mais il est incomparablement plus actif et plus puissant, que les Elments
grossiers et terrestres dont les corps sont composs ; ce qui se confirme par
mille expriences. Cet Air est une production du Feu, non de ce Feu matriel
que nous connaissons, mais du Feu qui a produit le Feu et toutes les choses
sensibles. LĠAir, en un mot, est absolument ncessaire pour lĠentretien et la
vie de tous les temps lmentaires, il ne subsistera pas plus longtemps quĠeux
; mais nĠtant point Matire, comme eux, on ne peut le regarder comme Elment,
et par consquent, il est vrai de dire quĠil ne peut entrer dans la composition
de ces mmes corps.
Quelle sera donc sa destination dans la Nature ? Nous ne
craindrons pas de dire quĠil nĠest prpos que pour communiquer aux Etres
corporels les forces et les vertus de ce Feu qui les a produits. Il est le char
de la vie des Elments, et ce nĠest que par son secours quĠils peuvent recevoir
le soutien de leur existence ; car sans lui toutes les circonfrences rentreraient
dans le centre dĠo elles sont sorties.
Mais en mme temps quĠil coopre le plus lĠentretien des
corps, il faut remarquer quĠil est aussi lĠagent principal de leur destruction,
et cette Loi universelle de la Nature ne doit plus nous tonner, puisque la
double action qui constitue lĠUnivers corporel, nous apprend quĠune de ces
actions ne peut jamais y dominer quĠau dtriment de lĠautre.
CĠest pour cela que lorsque les Etres corporels ne jouissent
pas de toutes les vertus particulires, il est trs ncessaire de les prserver
de lĠAir, si lĠon veut les conserver. CĠest pour cela que lĠon couvre trs
soigneusement toutes les blessures et toutes les plaies, parmi lesquelles il
sĠen trouve quelquefois, auxquelles il ne faut dĠautres remdes que de les garantir
de lĠaction de lĠAir ; cĠest pour cela aussi que les Animaux de toute espce se
mettent couvert pendant le sommeil, parce quĠalors lĠAir agirait plus
fortement sur eux, que pendant la veille, o ils ont toutes leurs forces pour
rsister ses attaques, et nĠen retirer que les avantages ncessaires leur
conservation.
Si, outre ces proprits de lĠAir, on veut voir encore mieux
sa supriorit sur les Elments, il suffira dĠobserver que, lorsque lĠon
parvient, autant quĠil est possible, le sparer des corps, il conserve
toujours sa force et son lasticit, aussi violentes et aussi longues que
soient les oprations quĠon peut faire sur lui ; ds lors on doit le
reconnatre comme inaltrable ; ce qui ne convient aucun des autres Elments,
qui tombent tous dissolution, lorsquĠils sont spars les uns et autres ;
cĠest donc, par toutes ces raisons runies, que nous devons le placer au dessus
des Elments, et ne pas le confondre avec eux.
Cependant lĠon pourrait ici me faire une objection ; quoique
je ne place point lĠAir au nombre des Elments, je lĠattache nanmoins
lĠentretien des corps, et je ne lui donne pas plus de dure quĠ eux ; cela
fait donc ncessairement un Principe de plus dans la constitution des Etres
corporels ; ils ne seront donc plus Ternaires, comme je lĠai annonc. Examinant
ensuite lĠanalogie que jĠai tablie entre la Loi de la constitution des corps
et le nombre des agents qui en font oprer la corporisation, on pourrait en
conclure que je suis forc dĠaugmenter aussi le nombre de ces agents.
Sans doute. Il existe une Cause au dessus des trois causes
temporelles dont jĠai parl, puisque cĠest elle qui les dirige, et qui leur
communique leur action. Mais cette Cause qui domine sur les trois autres, ne se
fait connatre quĠen les manifestant nos yeux. Elle se renferme dans un
sanctuaire impntrable tous les Etres assujettis au temporel, et sa demeure,
ainsi que ses actions, tant absolument hors du sensible, nous ne pouvons la
compter avec les trois causes employes aux actions de la corporisation de la
Matire et toute autre action temporelle.
CĠest cette mme raison qui nous empcherait encore
dĠadmettre lĠAir au nombre des Elments, quoique les Elments et les Corps
quĠils engendrent ne puissent vivre un instant sans lui ; car, quoique son
action soit ncessaire pour lĠentretien des Corps, il nĠest pas soumis la vue
corporelle, comme le sont les Corps et les Elments. Enfin, dans la
dcomposition des Corps, nous trouvons visiblement lĠEau, la Terre et le Feu,
et quoique nous sachions indubitablement que lĠAir y existe, nous ne lĠy
pouvons jamais voir, parce que son action est dĠun autre ordre et dĠune autre
classe.
Ainsi on trouve
toujours une parfaite analogie entre les trois actions ncessaires
lĠExistence des Corps et le nombre des trois Elments constitutifs ; puisque
lĠAir est dans lĠordre des Elments, ce que la Cause premire et dominante est
dans lĠordre des actions temporelles qui oprent la corporisation ; et de mme
que cette Cause nĠest point confondue avec les trois actions dont il sĠagit,
quoiquĠelle les dirige ; de mme lĠAir nĠest point confondu avec les trois
Elments, quoiquĠil les vivifie. Nous sommes donc bien fonds admettre la
ncessit de ces trois actions, comme nous ne pouvons nous dispenser de
reconnatre les trois Elments.
Division du corps humain
Je vais ce sujet entrer dans quelques dtails sur les
rapports universels de ces trois Elments avec les Corps et les facults des
Corps ; ce qui nous mettra sur la voie de faire des dcouvertes dĠun autre
genre, et de nous confirmer dans la certitude de tous les principes que
jĠexpose.
La distinction gnralement reue parmi les anatomistes, est
celle qui divise le corps humain en trois parties, savoir, la tte, la poitrine
et le bas ventre. Sans doute, que cĠest la Nature mme qui les a dirigs dans
cette division, et que par un instinct secret, ils justifient eux-mmes ce que
jĠai dire sur le nombre, ainsi que sur les diffrentes actions des trois
diffrents Principes lmentaires.
Premirement, nous trouvons que cĠest dans le bas Ventre que
sont contenus et travaills les Principes sminaux, qui doivent servir la
reproduction corporelle de lĠhomme. Or, comme on sait que lĠaction du mercure
est la base de toute forme matrielle quelconque, il est ais de voir que le
Ventre infrieur ou le bas Ventre, nous offre vraiment lĠimage de lĠaction de
lĠElment mercuriel.
Secondement, la Poitrine renferme le cÏur ou le foyer du
sang, cĠest--dire, le Principe de la vie ou de lĠaction des Corps. Mais on
sait aussi, que le feu ou le soufre est le Principe de toute vgtation et de
toute production corporelle ; le rapport de la Poitrine ou du second Ventre,
lĠElment sulfureux, se trouve donc par l assez clairement indiqu.
Quant la troisime division, ou la Tte ; elle contient la
source et la substance primitive des nerfs, qui dans les Corps animaux sont les
organes de la sensibilit ; mais il est connu que la proprit du sel est
galement de rendre tout sensible ; il est donc clair quĠil y a une parfaite
analogie entre leurs facults, et quĠainsi la Tte a un rapport incontestable
avec le troisime Elment ou le sel ; ce qui convient parfaitement avec ce que
les Physiologistes nous enseignent sur le sige et la source du fluide nerveux.
Cependant quelque justes que soient ces divisions, et
quelque certains quĠen soient les rapports avec les trois Elments, il faudrait
avoir la vue bien borne pour nĠy apercevoir que cela. Car, outre cette
facult, attache la Tte, de porter en elle le Principe et lĠagent de la
sensibilit, ne pourrait-on pas voir quĠelle est doue de tous les organes par
lesquels lĠAnimal peut distinguer les objets qui lui sont salutaires ou
nuisibles, et quĠainsi elle est charge spcialement de veiller la
conservation de lĠindividu ? Ne pourrait-on pas voir que dans la Poitrine,
outre le foyer du sang, on y trouve encore le rcipient de lĠeau, ou ces
viscres spongieux qui ramassent lĠhumidit arienne, et la communiquent au feu
ou au sang pour en temprer la chaleur ?
Alors, sans avoir besoin de recourir la Tte pour
dcouvrir nos trois Elments, on les apercevrait clairement tous trois dans les
deux Ventres infrieurs ; pour la Tte, quoique lmentaire elle-mme, tant par
les organes dont elle est doue, que par le rang quĠelle occupe, elle se
trouverait dominer sur eux, occuper le centre du triangle, et le maintenir en
quilibre ; et par l, on viterait cette erreur gnrale, par laquelle on
confond le suprieur avec lĠintrieur, et lĠactif avec le passif, puisque la distinction
en est crite clairement jusque sur la Matire. Mais ces objets sont trop
levs, pour tre entirement exposs aux yeux de la multitude.
Voil ce que lĠAnatomie nĠa pas envisag, parce quĠtant
isole par lĠhomme, comme toutes les autres Sciences, ceux qui la professent
ont cru pouvoir considrer sparment les Corps et les parties des Corps, et
ils se sont persuads que les divisions quĠils imaginaient nĠavaient aucun
rapport avec des Principes dĠun ordre suprieur.
Cependant cĠtait dans la division que je viens de montrer,
quĠils eussent trouv une image sensible du Quaternaire, cĠest--dire, de ce
nombre sans lequel on ne peut rien connatre, puisque, selon quĠon le verra
dans la suite, il est lĠemblme universel de la perfection.
Mais je nĠen dirai
pas davantage pour le prsent sur ce nombre, pour ne pas trop mĠcarter de mon
sujet, je me contenterai de lĠavoir fait entrevoir, et je vais exposer dĠautres
Vrits relatives lĠarrangement des diffrents Principes lmentaires dans le
Corps de lĠhomme, ainsi que dans tous les autres Corps.
LĠHomme, miroir de la Science
Lorsque les Observateurs ont dsir avec tant dĠardeur de
connatre lĠorigine des choses il tait inutile quĠils allassent chercher au
dehors et loin dĠeux, il fallait jeter les yeux sur eux-mmes, les Lois de leur
propre Corps leur eussent indiqu celles qui ont donn la naissance tout ce
qui lĠa reue ; ils auraient vu que lĠaction oppose, qui se passe dans la
Poitrine entre le soufre et le sel, ou le feu et lĠeau, soutient la vie du
Corps, et que si lĠun ou lĠautre de ces agents vient manquer, le Corps cesse
de vivre.
Appliquant ensuite
cette observation tout ce qui existe corporellement, ils auraient reconnu que
ces deux Principes font de mme par leur opposition et leur combat, la vie et
la rvolution corporelle de toute la Nature ; il nĠen faut pas davantage pour
sĠinstruire ; lĠhomme a dans lui tous les moyens, ainsi que toutes les preuves
de la Science, et il nĠaurait besoin que de sĠexaminer lui-mme, pour savoir comment
les choses ont pris leur origine.
Harmonie des lments
Mais on remarquera quĠil est absolument ncessaire que deux
agents, aussi ennemis lĠun de lĠautre, aient un Mdiateur qui serve de barrire
leur action, et qui les empche rciproquement de se surmonter, puisque ds
lors tout finirait ; ce Mdiateur, cĠest le Principe mercuriel, la base de
toute corporisation, et avec lequel les deux autres Principes concourent au
mme but, cĠest lui qui, tant rpandu partout avec eux, les oblige partout
agir selon lĠordre prescrit, cĠest--dire, oprer et entretenir les formes.
CĠest l cette harmonie par laquelle les Corps des Animaux
prouvent, sans souffrir, lĠaction de lĠeau par les poumons, et lĠaction du feu
par le sang, parce que la Loi, dont le mercure est dpositaire, prside
toutes ces actions, et en mesure lĠtendue.
Par cette mme harmonie la Terre reoit lĠaction des fluides
par sa surface, et lĠaction du feu par son centre, et cela, sans en prouver de
drangements, puisque cĠest la mme Loi qui la dirige.
Je nĠai pas besoin de rpter, que dans ces deux exemples,
la vraie proprit du fluide est de modrer lĠardeur du feu, qui sans cela
sortirait de ses limites, comme il parat dans toutes les effervescences du
sang des Animaux, et dans toutes les ruptions du feu terrestre. Car on sent
que si ces diffrents feux nĠtaient temprs par un fluide, qui pntre
jusquĠau centre mme, ils ne connatraient point de bornes leur action, et embraseraient
successivement tous les Corps et la Terre entire.
CĠest pour cela que
lĠAnimal respire, et que la terre est sujette au flux et reflux de sa partie
Aquatique ; parce que par la respiration, lĠAnimal reoit un fluide qui humecte
son sang, indpendamment de celui quĠil reoit des aliments et des boissons ;
et que par le flux et reflux, la terre reoit dans toutes ses parties lĠhumide
et le sel ncessaire pour arroser son soufre, ou son Principe de Vgtation.
Mprises des observateurs
Je ne parle point de la manire dont les plantes et les
minraux reoivent leur humide ; ds quĠils sont attachs la terre, il est
naturel quĠils se nourrissent des aliments, et de la digestion de leur mre ;
car mme pour les arroser, o prendrait-on de lĠeau qui ne ft pas elle ?
Laissons nos lecteurs faire ici des comparaisons avec tout
ce quĠils ont vu sur la cause active et intelligente ; laissons-les observer,
que si tout part de la mme main, il est prsumer que la loi intellectuelle
et la loi corporelle ont la mme marche, chacune dans leur classe et dans
lĠaction qui leur est propre. Laissons-les dcouvrir enfin que si partout il y
a du Volatil, partout il faut du Fixe pour le contenir. Pour nous, continuons
montrer pourquoi de si belles analogies sont presque toujours oublies par les
Observateurs.
CĠest que loin dĠavoir discern des agents et des Lois de
deux classes diffrentes, ils nĠont pas mme discern, comme nous lĠavons vu,
les agents et les Lois diffrentes dans la mme classe, cĠest quĠen sparant
tout, et examinant chaque objet part, ils les ont vu seuls et isols, et
nĠont pas t assez sages et assez intelligents, pour souponner les rapports
quĠils avaient avec dĠautres objets.
Si, par exemple, ils
sont encore la recherche dĠune explication satisfaisante sur le flux et
reflux dont je viens de parler, cĠest uniquement parce quĠils sont toujours
dans cette funeste habitude de diviser les sciences, et de considrer chaque
Etre sparment.
Des lois de la Nature
Car sĠils nĠavaient pas destitu la Matire de son Principe,
en la confondant avec lui ; sĠils nĠavaient pas loign de ce mme Principe une
Loi suprieure, active et intelligente, temporelle et physique, qui doit en
rgler toute la marche, ils auraient vu quĠaucun Etre corporel ne pouvant sĠen
passer, la Terre y tait assujettie comme tous les corps ; ils auraient vu que
cĠtait sur cette Terre que sĠoprait en nature cette double loi indispensable
pour lĠexistence de tout Etre corporis matriellement.
Mais de ces deux lois, nous avons vu lĠune rsider
essentiellement, dans le Principe corporel de tout Etre de forme, soit gnral,
soit particulier, et la seconde provenir du dehors ; il faut donc que cette
seconde loi soit extrieure la Terre, ainsi quĠ tous les autres corps,
quoiquĠelle soit absolument ncessaire son existence, comme elle lĠest la
leur.
Nous reconnatrons donc ici, comme dans le double mouvement
du cÏur de lĠhomme animal, la prsence de deux Agents lis violemment lĠun
lĠautre, dirigs par une cause physique suprieure, et manifestant chacun
leur tour leur action sensible aux yeux corporels.
On
sait que cette manifestation a lieu dans les quadratures de la Lune, temps
auquel lĠaction Solaire, se fait sentir sur la partie saline universelle.
Quoique nous ne puissions connatre ces deux Agents que par
leur action sensible, comme nous ne connaissons les Principes des corps, que
par leur production corporelle ou leur enveloppe, nous serions inexcusables de
douter de leur pouvoir, puisque leurs effets le dmontrent dĠune manire aussi
irrvocable.
Ainsi ce phnomne du flux et reflux nĠest quĠun effet en
grand de cette double loi, laquelle tout ce qui est corps de matire est
ncessairement assujetti.
JĠajouterai que
puisque nous voyons tant de rgularit dans la marche et dans tous les actes de
la Nature, et que nous sentons en mme temps que les Etres corporels qui la
composent, ne sont pas susceptibles dĠintelligence, il faut quĠil y ait pour
eux dans le temporel, une main puissante et claire qui les dirige, main
active place au dessus dĠeux par un principe vrai comme elle, par consquent
indestructible, vivant par soi, et que la loi qui mane de lĠun et de lĠautre,
soit la rgle et la mesure de toutes les lois qui sĠoprent dans la Nature corporelle.
Routes de la Science
Je sais que toutes videntes que soient ces vrits, ds
quĠelles sont hors des sens, elles trouveront difficilement accs auprs des
Observateurs de mon temps, parce que sĠtant ensevelis dans le sensible, ils
ont perdu le tact de ce qui ne lĠest pas.
Nanmoins, comme la route quĠils prennent, les claire sans
doute beaucoup moins que celle que je leur indique, je ne cesserai de les
engager chercher plutt la raison des choses sensibles dans le Principe, que
de chercher le Principe dans les choses sensibles ; car sĠils cherchent un
Principe Vrai et rel, comment le trouver dans lĠapparence ? SĠils cherchent un
Principe immatriel, comment le trouver dans un corps ? SĠils cherchent un
Principe indestructible, comment le trouver dans un assemblage ? En un mot,
sĠils cherchent un Principe vivant par soi, comment le trouver dans un Etre qui
nĠa quĠune vie dpendante, laquelle doit cesser aussitt que son acte passager
sera rempli ?
Mais je nĠaurais quĠune seule chose dire ceux qui
poursuivraient encore une recherche aussi chimrique : SĠils veulent absolument
que leurs sens comprennent, quĠils commencent donc par trouver des sens qui
parlent, car cĠest le seul moyen de leur faire avoir de lĠintelligence.
Cette preuve deviendra
dans la suite un Principe fondamental, et cĠest elle qui fera concevoir aux
hommes le vritable moyen de parvenir aux connaissances qui doivent tre le
seul objet de leurs dsirs ; mais en attendant, ne ngligeons pas de jeter les
yeux sur les diffrentes parties de la Nature, qui pourront le mieux persuader
aux Observateurs, la certitude des diffrentes lois que nous leur exposons ;
cĠest l o ils se convaincront eux-mmes de la Vrit des Causes qui sont au
dessus de leurs sens, puisquĠils en verront la marche crite dĠune manire si
palpable dans les choses sensibles.
Du Mercure
Le Mercure, ainsi que je lĠai dit plus haut, sert
universellement de mdiateur au feu et lĠeau, qui comme ennemis
irrconciliables, ne pourraient jamais agir de concert sans un Principe
intermdiaire, parce que ce Principe intermdiaire participant de la nature de
lĠun et de lĠautre, les rapproche en mme temps quĠil les spare, et fait ainsi
tourner toutes leurs proprits lĠavantage des Etres corporels.
Aussi dans la Nature, il y a, comme dans les corps
particuliers, un Mercure arien qui spare le feu provenant de la partie
terrestre, dĠavec le fluide qui doit se rpandre sur la Terre, parce quĠavant
que ce fluide y parvienne, le Mercure arien le purifie, et le dispose ne
communiquer la Terre que des proprits salutaires, ce qui produit la qualit
bienfaisante de la rose, et sa supriorit sur le serein et sur le brouillard,
qui ne sont que des fluides mal purs.
CĠest donc en raison de cette proprit universelle, que le
Mercure tient dans tous les corps, le milieu entre les deux Principes opposs,
le feu et lĠeau, faisant en cela dans la formation et la composition des corps,
ce que la Cause active et intelligente fait dans tout ce qui existe, lorsquĠelle
maintient lĠquilibre entre les deux lois dĠaction et de raction qui
constituent tout lĠUnivers.
Tant que le Mercure
occupe cette place, le bien-tre de lĠindividu est assur, parce que cet
lment tempre la communication du feu avec lĠeau ; quand au contraire ces
deux derniers Principes peuvent surmonter ou rompre leur barrire, et quĠils se
joignent, cĠest alors quĠils se combattent avec tout la force qui est dans leur
nature, et quĠils produisent les plus grands dsordres, et les plus grands
drangements dans lĠindividu dont ils formaient lĠassemblage ; parce que dans
le choc de ces deux agents, il faut toujours que lĠun des deux surmonte
lĠautre, et dtruise par l lĠquilibre.
Du tonnerre
Le Tonnerre est pour nous lĠimage la plus parfaite de cette
Vrit. On sait quĠil se forme des exhalaisons salines et sulfureuses de la
Terre, lesquelles tant tires de leur sjour naturel par lĠaction du Soleil,
de mme que pousses au dehors par le feu terrestre, sĠlvent dans les airs,
o le Mercure arien sĠen empare et les enveloppe peu prs comme le charbon
amalgame et enveloppe le soufre et le salptre dans la poudre artificielle.
Ici, ce Mercure arien ne se place point entre les deux
Principes qui forment lĠexhalaison, parce quĠil serait trop actif pour y
sjourner, et quĠtant dĠune classe suprieure la leur, ils ne peuvent pas
ensemble constituer un corps. Mais il les enveloppe et les renferme par sa
tendance naturelle la forme sphrique et circulaire, et par la proprit
inhrente en lui, de tout lier, de tout embrasser.
En mme temps, il a une autre facult trs remarquable,
cĠest celle de se diviser dĠune manire incomprhensible, de faon quĠil nĠy a
pas jusquĠau plus petit globule de ces exhalaisons sulfureuses et salines, qui
nĠen rencontre une quantit suffisante pour lui servir dĠenveloppe, et cĠest
lĠamas de tous ces globules qui forme les nuages, ou le matras des foudres.
Or, dans cette formation, nous ne pouvons nous dispenser de
reconnatre nos deux agents trs parfaitement distincts, savoir, le sel et le
soufre, et en outre lĠimage de lĠagent suprieur, ou ce Mercure arien qui lie
les deux autres. Nous voyons donc dj clairement la ncessit de toutes ces
diffrentes substances, pour cooprer un assemblage quelconque, et cĠest la
Matire seule qui nous la fait connatre.
Mais il ne suffit pas de trouver l les vrais signes de tous
les Principes qui ont t tablis sur les lois universelles des Etres, il faut
les trouver encore dans les diffrentes actions, et dans la diversit des
rsultats qui proviennent des mlanges de ces substances lmentaires.
Ne considrons pour le moment les nuages o se forme la
foudre, que comme lĠunion de deux sortes de vapeurs, les unes terrestres, les
autres ariennes ; or, trs certainement si aucun autre agent ne les
chauffait, et ne les faisait fermenter, jamais nous nĠy verrions dĠexplosion.
Il est donc de toute ncessit dĠadmettre encore une chaleur extrieure qui se
communique aux deux substances renfermes dans lĠenveloppe mercurielle, et qui
divise avec clat tous les globules salins et sulfureux, renferms dans ces
nuages ; cette chaleur extrieure est un tmoignage sensible de tous les
Principes que nous avons poss prcdemment, et dont nos lecteurs feront
aisment ici lĠapplication.
Mais pour la leur rendre encore plus facile, il ne sera pas
inutile dĠexaminer les diffrentes proprits du sel et du soufre dans
lĠexplosion de la foudre, parce que nous pourrons par l donner quelques ides
sur les deux Lois principales de la Nature, dĠautant que le sel et le soufre
sont les organes et les instruments de ces deux lois.
La chaleur extrieure agit, ainsi quĠon lĠa vu, sur la masse
des matires qui composent la foudre ; elle en dissout lĠenveloppe mercurielle,
qui par sa nature est susceptible dĠune division considrable ; alors elle
communique jusquĠaux deux substances intrieures, et enflamme la partie
sulfureuse, qui pousse et carte avec force la partie saline, dont la jonction
avec elle tait contraire sa vritable loi, et formait une maladie dans la
Nature.
Dans cette explosion, le Mercure se trouve si
prodigieusement divis, que tout ce quĠil contenait rentre en libert ; quant
lui, aprs avoir reu cette entire dissolution, il tombe avec le fluide sur la
surface terrestre, et cĠest pour cela que lĠeau de pluie a plus de proprits
que les autres eaux, parce quĠelle est plus charge de Mercure, et que ce
Mercure est infiniment plus pur que le Mercure terrestre.
Toute la rvolution sĠopre donc sur les deux autres
substances, cĠest--dire, sur celles qui dans la Nature corporelle sont les
signes des deux Lois et des deux Principes incorporels. Aussi cĠest sur les
diffrents mlanges de ces deux substances que sont appuys tous les effets que
nous voyons produire au tonnerre.
On sait en effet, que le feu tant le Principe de toute
action lmentaire, ramasse les vapeurs terrestres et clestes, dont se forme
la foudre ; cĠest lui aussi qui les fait fermenter, et qui ensuite en opre la
dissolution ; cĠest donc au feu que lĠon doit attribuer lĠorigine, ainsi que
lĠexplosion de la foudre.
Quant au bruit qui provient de lĠexplosion de la foudre, on
ne peut lĠattribuer quĠau choc de la partie saline sur les colonnes dĠair,
parce que le feu par lui-mme ne peut rendre aucun bruit, ce que lĠon voit
aisment, quand il agit en Libert ; et, quoique le feu soit le principe de
toute action lmentaire, aucune de ces actions ne serait sensible dans la
Nature sans le sel ; couleur, saveur, odeur, son, magntisme, lectricit,
lumire, tout se montre et parat par lui ; cĠest pour cela que nous ne pouvons
douter quĠil ne soit aussi lĠinstrument du bruit du tonnerre, dĠautant que plus
la foudre est charge de parties salines, plus ses coups et ses clats sont
violents.
Nous ne pouvons douter aussi que le sel nĠinflue sur la
couleur des clairs, qui est beaucoup plus blanche quand il y domine, que
lorsque cĠest le soufre qui lĠemporte.
Enfin, il est si vrai que le sel est lĠinstrument de tous
les effets sensibles, que la foudre est beaucoup plus dangereuse quand elle
abonde en sels, parce que son explosion tant plus violente proportion, opre
des chocs plus rudes et des ravages plus effrayants.
DĠailleurs, cette explosion par lĠabondance du sel, se fait
presque toujours dans la partie infrieure du nuage, comme tant la plus
grossire, la moins expose la chaleur, et par consquent, la plus
susceptibles dĠtre congele ; ce qui produit les grles.
Au contraire, lorsque la foudre abonde en soufre, son bruit
nĠest pas aigu, ni brusque ; ses clairs sont de couleur rouge, et son
explosion parvient rarement communiquer jusquĠ nous ses effets, parce
quĠelle se fait alors communment par en haut, vu la faiblesse du nuage dans
cette partie, et la proprit naturelle au feu, qui est de monter.
Voil pourquoi il est reu que le tonnerre tombe tous les
coups, quoique cependant nous nĠen ayons pas toujours la preuve oculaire. Voil
pourquoi aussi la connaissance des matires dont la foudre est charge, doit
apprendre sur quelles parties de la Terre elle peut tomber, parce quĠelle tend
toujours vers les matires qui lui sont analogues ; sans que cependant on
puisse dterminer pour cela, quel est le point fixe o elle tombera, parce
quĠil faudrait connatre entirement sa direction, et que dans le choc et
lĠopposition de toutes ces matires diffrentes, la direction change tous les
instants.
CĠest donc l o nous voyons clairement lĠeffet de la double
action de la Nature. Cependant tous ces diffrents chocs, si confus en
apparence, nous offrent, lorsquĠils sont observs de prs, ainsi que toutes les
autres actions corporelles, la loi fixe dĠune cause qui les dirige, et cĠest
dans cette tendance des matires de la foudre, vers les matires analogues, que
cette cause nous manifeste principalement sa puissance et sa proprit.
En effet, si la direction de la foudre tait vers une partie
de la surface terrestre, dĠo elle pt perdre sa communication avec les
colonnes ariennes charges des mmes matires, elle finirait et sĠteindrait
lĠendroit de sa chute, lorsque toute sa matire serait consume. CĠest pour
cette raison que la foudre ne se relve jamais, quand elle tombe dans des eaux
profondes, parce quĠalors la libre communication avec lĠAir lui est interdite,
et quĠelle ne trouve point l de manires qui lui conviennent.
Mais, quand sa direction la conduit des colonnes dĠair,
charges de matires qui lui sont analogues, elle les enfile et les suit, en
augmentant plus ou moins ses forces, selon quĠelle trouve plus ou moins se
nourrir. Ainsi elle peut, au moyen de toutes ces colonnes dont est compos
lĠAtmosphre, parcourir trs promptement diffrentes routes, et mme les plus
opposes les unes aux autres ; ainsi elle doit se dtourner, quand elle trouve
des matires qui lui sont contraires, ou un lieu dont lĠAir nĠaurait point
dĠissue, parce que cet Air tant impntrable, lui oppose une rsistance
invincible ;en un mot, elle ne doit sĠarrter que quand elle ne rencontre plus
de ces matires dont elle puisse sĠalimenter ; et lorsquĠelle semble tre au moment
de cesser son cours, si elle en rencontre de nouvelles, elle reprend des
forces, et produit de nouveaux effets.
Voil ce qui rend sa marche si irrgulire en apparence, et
gnralement si incomprhensible ; cependant, dans cette irrgularit mme, on
ne peut nier quĠil nĠexiste une Loi, puisque tous les Principes quĠon a vus
ci-devant, nous lĠenseignent, et que tous les rsultats nous le prouvent ; il
nĠy a donc pas un seul moment o cette Nature soit livre elle-mme, et o
elle puisse faire un pas, sans la cause prpose pour la gouverner.
Je nĠai plus quĠun mot dire sur le sujet que je viens de
traiter. LĠon a cru communment que celui qui verrait lĠclair nĠaurait rien
craindre de la foudre. Voyons jusquĠ quel point il faut ajouter foi cette
ide.
SĠil nĠy avait quĠune seule colonne dans lĠAir et quĠune
seule explosion de la foudre, il est sr que celui qui aurait vu lĠclair
nĠaurait rien craindre du coup qui accompagne cet clair, parce que le Temps
cleste est si prompt quĠil ne peut tre aperu sur la Terre.
Mais, comme les
colonnes ariennes, charges de matires analogues la foudre, sont en grand
nombre, lĠon peut avoir vit lĠexplosion de la premire, et nĠtre pas couvert
de lĠexplosion de la seconde, ni de toutes celles qui successivement seront
enflammes aprs lĠclair aperu, puisque la foudre peut prolonger son cours ;
autant quĠelle rencontrera de ces colonnes propres lĠalimenter.
Prservatifs contre le tonnerre
Alors, un homme qui aurait eu le temps de voir lĠclair,
aurait tort de se croire en sret pour cela, jusquĠ ce que la chane de
toutes les explosions qui doivent se faire dans le coup actuel, soit parcourue.
Cependant il nĠest pas moins vrai que cette opinion a un
fondement rel, et quĠil y a une face sous laquelle on ne peut pas la
contester. Car, de mme quĠil nĠy a point dĠclair sans explosion, de mme, et
plus forte raison, nĠy a-t-il point dĠexplosion sans clair ; or, ds que
lĠintervalle entre lĠun et lĠautre, est presque nul, quĠun homme soit frapp
la premire explosion ou . la dernire, il est constant quĠil ne pourra jamais
avoir vu lĠclair de celle des explosions dont le coup le frappe.
Ce sont-l ces observations naturelles, qui toutes frivoles
quĠelles soient en elles-mmes, mĠont paru cependant les plus propres peindre
aux yeux de lĠhomme, lĠuniversalit du Principe auquel il doit sĠattacher, sĠil
veut connatre ; jĠajouterai seulement quĠaprs tout ce que jĠai expos au Lecteur,
il lui sera ais de sentir quel est le moyen de se prserver du tonnerre. Ce
serait de rompre les colonnes dĠair dans tous les sens, cĠest--dire, celles
qui sont horizontales, comme celles qui sont perpendiculaires, et de chasser
aux extrmits, la direction de la foudre, parce quĠalors, en se tenant au
centre, on ne peut pas craindre quĠelle en approche.
Je nĠen dirai pas la
raison, ce serait mĠcarter de mon devoir ; je la laisserai donc dcouvrir mes
Lecteurs ; mais je les prierai de rflchir sur ce quĠils viennent de lire des
diffrentes proprits et actions des Elments, ainsi que des Lois qui les
dirigent, lors mme de la plus grande confusion apparente ; ils en concluront
sans doute, que quoiquĠils ne puissent apercevoir les causes et les agents
dpositaires de ces Lois, il leur est impossible dĠen nier lĠExistence.
Poursuivons notre carrire, et prouvons par lĠhomme mme la ralit des Causes
suprieures, ou distinctes du sensible.
Rapports des lments lĠHomme
Les dtails qui ont prcds, sur lĠanalogie des trois
Elments avec les trois diffrentes parties du corps de lĠhomme, sont
susceptibles par rapport lui-mme, dĠexplications dĠun ordre bien plus digne
de lui, et qui doivent lĠintresser davantage en ce quĠelles sont directement
relatives son Etre, et quĠelles lui montreront la diffrence de ses facults
sensibles et de ses facults intellectuelles, ou si lĠon veut, de ses facults
passives et de ses facults actives.
Les tnbres o les
hommes sont gnralement sur ces objets, nĠont pas peu contribu toutes les
erreurs que nous leur avons vu faire sur leur propre nature, et cĠest pour
nĠavoir pas aperu les disparits les plus frappantes, quĠils nĠont pas encore
les premires notions de leur Etre.
Erreurs principales
Car la vraie raison pour laquelle ils se sont crus
semblables aux btes, cĠest, nĠen doutons point, quĠils nĠont pas discern
leurs diverses facults. Ainsi, ayant confondu les facults de la Matire, avec
celles de lĠintelligence, ils nĠont reconnu dans lĠhomme quĠun seul Etre, et
ds lors, quĠun seul Principe et que la mme Essence dans tout ce qui existe ;
de faon que pour eux lĠhomme, les btes, les pierres, toute la Nature ne
prsente que les mmes Etres, distincts seulement par leur organisation et par
leurs formes.
Je ne rpterai pas
ici ce qui a t dit au commencement de cet Ouvrage, sur la diffrence des
actions innes dans les Etres, de mme que sur la diffrence de toute Matire
et de son Principe, dĠo lĠon a pu connatre trs clairement, quelle a t
lĠErreur de ceux qui ont confondu toutes ces choses. Mais je commencerai par
prier mes Lecteurs dĠobserver avec des yeux attentifs, ce qui se passe dans les
btes, auxquelles convient, aussi bien quĠ lĠhomme animal, la division de la
forme en trois parties distinctes, et de voir si chacune de ces trois divisions
ne pourrait pas nous indiquer rellement des facults diffrentes, quoique
appartenantes au mme Etre, et quoique ayant toutes les matriel pour objet et
pour fin.
Du poids, du nombre et de la mesure
Qui ne sait, en effet, que tout est constitu par poids, par nombre et par
mesure ?
Or le poids nĠest pas le nombre, le nombre nĠest pas la mesure, et la mesure
nĠest ni lĠun ni lĠautre, et, quĠil me soit permis de le dire, le nombre est ce
qui enfante lĠaction, la mesure est ce qui la rgle, et le poids est ce qui lĠopre. Mais ces trois
mots, quoique applicables universellement, ne doivent pas sans doute, signifier
la mme chose, dans lĠAnimal et dans lĠHomme intellectuel ; nanmoins il faut
que si les trois parties des corps animaux sont constitues par ces trois
Principes, nous en trouvions sur elles lĠapplication.
Aussi, cĠest par le moyen des organes de la tte, que
lĠAnimal met en jeu le Principe de ses actions ; ce qui fait quĠon doit
appliquer le nombre
cette partie.
Le cÏur, ou le sang, prouve une sensation plus ou moins
forte, en raison de la force plus ou moins grande, et de la constitution de
lĠindividu ; or, cĠest lĠtendue de cette sensation qui dtermine lĠtendue de
lĠaction dans le sensible ; cĠest donc pour cela que la mesure peut convenir la seconde
division du corps animal.
Enfin, les intestins oprent cette mme action, qui dans
lĠAnimal, selon la Loi paisible de la Nature, doit se borner la digestion des
aliments dans lĠestomac, et la fermentation des semences reproductives dans
les reins. CĠest pour cette raison que le poids doit se rapporter cette troisime
partie, qui avec les deux autres, constituent essentiellement tout Animal.
PuisquĠil est certain
que nous ne pouvons nous dispenser de sentir la nature diffrente de ces trois
sortes dĠactions, nous devons reconnatre ncessairement une diffrence
essentielle entre les facults qui les manifestent. Cependant nous ne pouvons
nier que ces diffrentes facults ne rsident dans le mme Etre ; nous sommes
donc obligs dĠavouer, que quoique cet Etre ne forme quĠun seul individu, il
est vident nanmoins, que dans lui tout nĠest pas gal, que la facult qui
vgte nĠest pas celle qui le rend sensible ; que celle qui le rend sensible,
nĠest pas celle qui lui fait oprer et excuter ses actions en raison de sa
sensibilit, et que chacun de ses actes porte avec lui un caractre
particulier.
Diffrentes actions dans lĠAnimal
Appliquons lĠhomme la mme observation, et nous pourrons
alors le prserver de la confusion horrible dans laquelle on prtend
lĠentraner. Car, si lĠon aperoit que dans lui le poids, le nombre et la
mesure reprsentent des facults non seulement diffrentes entre elles, mais
mme encore infiniment suprieures celles que ces trois Lois nous ont
dmontr dans la Matire, nous pourrons en conclure lgitimement que lĠEtre qui
sera dou de ces facults, sera trs diffrent de lĠEtre corporel, et alors on ne
serait plus excusable de confondre lĠun avec lĠautre.
On conviendra srement sans peine, que quant aux fonctions
corporelles, les trois distinctions que nous avons faites se peuvent appliquer
aux corps de lĠhomme, comme tout autre Animal, parce quĠil est Animal en
cette partie. Il peut, comme les Animaux, manifester par le secours des organes
de la tte, ses facults et ses fonctions Animales. Il prouve ; comme eux, ses
sensations dans le cÏur, et comme eux il prouve dans le ventre infrieur, les
effets auxquels les lois corporelles assujettissent tous les Animaux pour leur
soutien et pour leur reproduction.
Ainsi, dans ce sens, le poids, le nombre et la mesure lui
appartiennent aussi essentiellement et de la mme manire, quĠ tout autre
Animal.
Mais il nĠest plus
possible de douter que ces trois signes nĠavaient dans lĠhomme des effets dont
toutes les proprits de la Matire nĠoffrent pas la moindre trace.
Diffrentes actions dans lĠIntellectuel
Car, premirement, quoique nous soyons convenus que toutes
les penses de lĠhomme actuel ne lui venaient que du dehors, on ne peut nier
cependant que lĠacte intrieur et le sentiment de cette pense, ne se passent
au dedans et indpendamment des sens corporels. Or cĠest donc dans ces actes
intrieurs que nous trouverons parfaitement lĠexpression de ces trois signes,
le poids,
le nombre
et la mesure,
dĠo proviennent ensuite tous les actes sensibles auxquels lĠhomme se dtermine
en consquence de sa Libert.
Le premier de ces signes est le nombre, que nous appliquons la pense,
comme le Principe et le sujet sans lequel aucun des actes subsquents nĠaurait
lieu.
Aprs cette pense, nous trouvons dans lĠhomme une volont
bonne ou mauvaise, et qui fait seule la rgle de sa conduite et de sa conformit
la justice ; aussi rien ne nous parat mieux convenir cette volont que le
second signe, ou la mesure.
En troisime lieu, de
cette pense et de cette volont, il rsulte un acte qui leur est conforme, et
cĠest cet acte pris comme rsultat, que lĠon doit appliquer le troisime
signe ou le poids
; cet acte nanmoins se passe dans lĠintrieur, comme la pense et la volont ;
il est vrai quĠil enfante son tour un acte sensible, qui doit faire rpter
aux yeux du corps, lĠordre et la marche de tout ce qui sĠest pass dans
lĠintelligence ; mais comme la liaison de cet acte intrieur cet acte
sensible qui en provient, est le vrai mystre de lĠhomme, je ne pourrais mĠy
arrter plus longtemps sans indiscrtion et sans danger ; et si jĠen parle dans
la suite, lorsque je traiterai des langues, ce ne pourra jamais tre quĠavec
rserve.
Des deux natures de lĠhomme
Cela nĠempche pas quĠon ne reconnaisse avec moi dans
lĠhomme intrieur ou intellectuel, le poids, le nombre et la mesure, images des
lois par lesquelles tout est constitu, et alors quoique nous ayons aussi
reconnu ces trois signes dans la Bte, nous nous garderons bien de faire aucune
comparaison entre elle et lĠHomme, puisque dans la Bte, ils nĠoprent
uniquement et ne peuvent oprer que sur les sens, au lieu que dans lĠHomme, ils
oprent sur ses sens et sur son intelligence, mais dĠune manire particulire
chacune de ces facults, et relativement au rang quĠelles occupent lĠune par
rapport lĠautre.
Si lĠon persistait nier
ces deux facults dans lĠHomme, je ne demanderais ceux qui les contestent,
que de jeter les yeux sur eux-mmes, ils y verraient que les diffrentes
parties de leurs corps o elles se manifestent, sont un indice frappant de la
diffrence de ces facults.
Des deux natures universelles
Quand lĠHomme veut considrer quelque objet de raisonnement,
quĠil se propose la solution de quelque difficult, nĠest-ce pas dans la tte
que se fait tout le travail ?
Quand au contraire, il prouve des sentiments de quelque
nature quĠils soient, et quel quĠen soit lĠobjet, ou intellectuel, ou sensible,
nĠest-ce pas dans le cÏur que se fait connatre tout le mouvement, toute
lĠagitation, toutes les sensations de joie, de plaisir, de peine, de crainte,
dĠamour, et toutes les affections dont nous sommes susceptibles ?
Ne sentons-nous pas aussi, combien les actes qui se passent
dans chacune de ces parties, sont opposs, et que sĠils nĠtaient rapprochs
par un lien suprieur, ils seraient par eux-mmes irrconciliables ?
CĠest donc l cette diffrence manifeste qui doit de nouveau
convaincre lĠhomme quĠil y a en lui plus dĠune nature.
Or si lĠhomme, malgr son tat de rprobation, trouve encore
en lui une nature suprieure sa nature sensible et corporelle, pourquoi nĠen voudrait-il
pas admettre une semblable dans le sensible universel, mais galement distincte
et suprieure lĠUnivers, quoique prpose particulirement pour le gouverner.
Sige de lĠme corporelle
CĠest aussi l o nous apprendrons ce que nous devons penser
dĠune question qui inquite communment les hommes ; savoir, dans quelle partie
du corps le Principe actif, ou lĠme, est plac, et quel est le lieu qui lui
est fix pour tre le sige de toutes ses oprations.
Dans les Etres corporels et sensibles, le Principe actif est
dans le sang, qui, comme feu, est la source de la vie corporelle ; alors
dĠaprs ce qui a t dit, en parlant des diffrentes facults des Etres, nous
ne pouvons nier que son sige principal ne soit dans le cÏur, dĠo il tend son
action dans toutes les parties du corps.
QuĠon ne soit plus arrt par la difficult de ceux qui ont
dit que si lĠme corporelle tait dans le sang, elle se diviserait, et
sĠchapperait en partie, lorsque lĠanimal perdrait du sang ; car elle affaiblit
seulement par l son action, en ce quĠelle perd les moyens de lĠexercice ; mais
elle nĠen souffre en elle mme aucune altration, puisque tant simple, elle
est ncessairement indivisible.
Ce que nous appelons,
la mort des corps, nĠest donc autre chose que la fin totale de cette action qui
se trouve prive de ses vhicules secondaires, comme dans les puisements ; ou
trop contrainte, comme dans les maladies dĠhumeurs ; ou enfin trop libre, et
par l tant intercepte ou interrompue, comme dans les blessures qui attaquent
les parties indispensablement ncessaires la vie du corps.
Sige de lĠme intellectuelle
Quoique jĠannonce que la vie, ou lĠme corporelle, rside
dans le sang, nanmoins je dois en passant, faire remarquer que le sang est
insensible ; observation qui pourra faire connatre aux hommes la diffrence
quĠil y a entre les facults de la Matire, et les facults du Principe de la
Matire, et qui les empchera de confondre deux Etres aussi distincts.
LĠhomme tant semblable aux animaux par la vie corporelle et
sensible, tout ce que lĠon vient de voir sur le Principe actif animal, peut lui
convenir quant cette partie seulement. Mais quant son Principe
intellectuel, comme il nĠtait point fait pour habiter la Matire, cĠest une
des plus grandes mprises que les hommes aient faites, que de lui chercher son
berceau dans la Matire, et de vouloir lui assigner une demeure fixe, et un
lien pris parmi des assemblages corporels, comme si une portion de matire
impure et prissable pouvoir servir de barrire un Etre de cette nature.
Il est bien plus
vident quĠen qualit dĠEtre immatriel, ce nĠest quĠavec un Etre immatriel
quĠil peut avoir de la liaison et de lĠaffinit, et lĠon conoit quĠavec tout
autre Etre la communication serait impraticable.
Liaison de lĠintellect au sensible
Aussi cĠest sur le
Principe immatriel corporel de lĠhomme, et non sur aucune portion de sa
matire, que repose son Principe intellectuel : cĠest l quĠil est li pour un
temps par la main suprieure qui lĠy a condamn ; mais par sa nature, il domine
sur le Principe corporel, comme le Principe corporel domine sur le corps, et
nous nĠen devons plus douter, en ce que cĠest dans la partie suprieure, ou
dans la tte, que nous avons montr ci-devant quĠil manifestait toutes ses facults
; en un mot, il se sert de ce Principe pour lĠexcution sensible de ces mmes
facults ; et tel eu le moyen de discerner clairement le sige et lĠemploi des
deux diffrents Principes de lĠhomme.
Cependant, quoique par sa Nature et par sa place, le
Principe corporel soit infrieur, cĠest par sa liaison avec lui que lĠhomme
prouve dans son Etre intellectuel tant de souffrances, tant dĠinquitudes,
tant de privations, et cette terrible obscurit qui lui fait enfanter tant
dĠerreurs. CĠest par cette liaison, quĠil est forc de subir lĠaction des sens
de ce aujourdĠhui absolument ncessaire, pour obtenir la jouissance des
vritables affections qui sont faites pour lui.
Mais, comme cette
voie est variable et incertaine, et quĠelle ne rend pas toujours la lumire
dans toute sa clart, lĠhomme nĠen retire pas les avantages et les
satisfactions dont sa nature le rendrait susceptible.
Des difformits et des maladies
De l vient que les drangements, soit naturels, soit accidentels,
que le Principe sensible et corporel peut prouver, sont trs nuisibles au
Principe intellectuel, en ce quĠils affaiblissent la fois, et lĠinstrument de
ses actions, et lĠorgane de ses affections.
Ces faits ont paru si favorables aux Matrialistes, quĠils
ont cru pouvoir les donner comme un appui solide leur systme, cĠest--dire,
quĠayant fond les facults intellectuelles de lĠhomme sur sa constitution
corporelle, ils les ont fait dpendre absolument du bon ou du mauvais tat, o
son corps pourrait tre selon le cours variable de la Nature.
Mais aprs tout ce quĠon a vu sur la Libert de lĠhomme, et
sur la diffrence des deux Etres qui le composent, ces objections nĠont plus
aucune valeur ; lĠhomme nĠest point tenu la jouissance entire de toutes les
facults qui pourraient appartenir sa nature intellectuelle, puisque, par
leur origine mme, tous les hommes nĠen reoivent pas la mme mesure, et
puisque mille vnements indpendants de leur volont, peuvent dranger tout
instant, leur constitution corporelle ; mais il est coupable lorsquĠil laisse
dprir par sa faute les facults qui lui sont accordes. Tous ne sont pas ns
pour avoir le mme Domaine ; mais tous rpondent de lĠemploi de celui qui leur
est chu.
Ainsi, quelque drangement, quelque irrgularit quĠun homme
prouve dans sa constitution corporelle et dans ses facults intellectuelles,
ne le croyons pas pour cela lĠabri de la Justice, parce que, quelque petit
que soit le nombre et la valeur des facults qui lui restent, il en devra
toujours compte, et il nĠy a que lĠhomme dans la folie, de qui la vraie Justice
ne puisse rien exiger, parce quĠalors cette Justice le tient elle-mme sous son
flau.
Ne croyons pas non plus avec nos adversaires que ces
drangements et ces irrgularits corporelles, nĠaient dĠautre Principe que la
Loi aveugle par laquelle ils prtendent expliquer la Nature. Nous montrerons
par la suite combien le conduite de lĠhomme, dans sa vie corporelle, sĠtend
jusque sur sa postrit ; nous montrerons en outre dans son lieu, quelles sont
les immenses facults du Principe ou de cette cause temporelle, attache de
toute ncessit la direction de lĠUnivers.
Ainsi, en rflchissant sur la nature de cette cause
temporelle universelle, qui non seulement prside essentiellement aux corps,
mais qui devrait mme aussi tre toujours la boussole des actions des hommes,
il sera facile de voir si rien dans cette rgion corporelle peut arriver qui
nĠait un motif et un but.
Nous croirons bien plutt que toutes ces difformits, tous
ces accidents auxquels nous sommes exposs, tant dans notre Etre corporel, que
dans notre Etre intellectuel, ont incontestablement un principe ; mais que nous
ne le connaissons pas toujours, parce quĠon le cherche dans la Loi morte de la
Matire, au lieu de le chercher dans les lois de la justice, dans lĠabus de
notre volont, ou dans les garements de nos anctres.
Je laisse lĠhomme aveugle et lger, murmurer sur cette
Justice, qui tend la punition des garements des pres sur leur postrit. Je
ne lui apporterai point pour preuve cette Loi physique, par laquelle une source
impure communique son impuret ses productions, parce que cette Loi si
connue, est fausse, abusive, lorsquĠon lĠapplique ce qui nĠest pas corps. Il
nĠest pas corps. Il verrait encore moins que si cette Justice peut affliger les
Enfants par les Pres, elle peut aussi blanchir et laver les Pres par les
Enfants ; ce qui devrait suffire pour suspendre tous nos Jugements sur elle,
tant que nous ne serons pas admis son Conseil.
Ce coup dĠÏil
prudent, juste et salutaire, est une des rcompenses de la Sagesse mme ;
comment le donnerait-elle donc ceux qui croient pouvoir se passer de sa
lumire, et qui se persuadent nĠavoir pas besoin dĠautre guide que leurs
propres sens, et les notions grossires de la multitude ?
Effets de lĠamputation
La question que je viens de traiter sur le lieu que lĠme
occupe dans le corps, me mne naturellement une autre tout aussi intressante
sur le Principe corporel, et qui occupe galement les Observateurs ; cĠest de
savoir pourquoi lorsquĠun homme est priv, par accident, de lĠun de ses
membres, il prouve pendant quelques temps des sensations qui lui semblent tre
dans le membre dont il ne jouit plus.
Si lĠme ou le Principe corporel tait divisible, comme il
faudrait lĠinsrer des opinions des Matrialistes, il est certain quĠaprs
lĠamputation dĠun membre, jamais un homme ne pourrait souffrir dans cette
partie, parce que les portions du Principe corporel, qui auraient t spares
en mme temps que le membre amput, ne conservant plus de liaison avec leur
source sĠteindraient dĠelles-mmes, et ne pourraient plus donner aucun
tmoignage de sensibilit.
CĠest encore moins dans ce membre amput que nous devons
chercher le Principe de cette sensibilit, puisquĠau contraire, ds lĠinstant
de sa sparation, il nĠest plus rien pour le corps dont il est spar.
CĠest donc uniquement dans le Principe corporel lui-mme,
que nous pourrons trouver la cause du fait dont il sĠagit, et nous rappelant
toutes les Vrits que nous avons tablies, nous dirons que dans lĠassemblage
de lĠhomme actuel, de mme que son Principe corporel sert dĠinstrument et
dĠorgane aux facults de son Etre intellectuel, de mme son corps sert dĠorgane
et dĠinstrument aux facults de son Principe corporel.
Nous avons vu que si ce Principe corporel prouvait des
drangements dans les organes principaux du corps, qui sont fondamentalement
ncessaires lĠexercice des facults intellectuelles, il pouvait arriver que
le Principe intellectuel en souffrt ; mais on ne croira pas, je lĠespre, que
cette souffrance puisse aller jusquĠ altrer lĠEssence de ce Principe
intellectuel, ni le diviser dĠaucune manire ; on sait que par sa nature
dĠEtre simple il demeure toujours le mme ; tout ce quĠon lui voit prouver
alors, cĠest un drangement dans ses facults, et cela, parce que lĠorgane qui
devait lui servir les exercer et lui faire parvenir la raction
intellectuelle extrieure dont il ne peut se passer, nĠtant point dans son tat
de perfection, lĠaction de ces facults intellectuelles devient nulle, ou
reflue sur lĠEtre intellectuel lui-mme.
Dans le premier cas, cĠest--dire, lorsque lĠaction des
facults devient nulle, lĠEtre intellectuel ne dmontre que la privation ; ce
qui est le commencement de lĠimbcillit et de la dmence, mais il nĠy a point
de peine alors, aussi est-il reconnu que la folie ne fait point souffrir.
Dans le second cas, cĠest--dire, lorsque cette action
reflue sur le Principe, il montre de la confusion, du dsordre, et un mal-tre
qui est une vritable souffrance intellectuelle, parce que ce Principe, qui ne
tend quĠ exercer son action, se trouve born et resserr dans lĠemploi de ses
facults.
Il en est absolument de mme pour la souffrance corporelle
dans le cas de la privation dĠun membre. Le corps doit servir dĠorgane au
Principe corporel qui lĠanime ; si ce corps reoit quelque mutilation
considrable, il est certain que lĠorgane tant tronqu, le Principe corporel
ne peut plus faire excuter ses facults dans toute leur tendue, parce que
lĠaction de la facult qui avait besoin du membre amput pour avoir son effet,
ne trouvant plus dĠagent qui corresponde avec elle, devient nulle, ou reflue
sur elle-mme ; cĠest alors quĠelle occasionne une confusion et des douleurs
trs sensibles dans le Principe corporel dĠo elle est mane, dĠautant que
lĠamputation dĠun membre donne entre des actions extrieures et
destructives, qui repoussent avec encore plus de promptitude lĠaction du
Principe corporel, et la font retourner vers son centre.
Malgr cette souffrance, nous ne devons donc point admettre
de dmembrement dans le Principe corporel, ni dans aucune sorte de Principes,
et nous reconnatrons simplement que tout Etre corporel ayant besoin dĠorganes
pour faire excuter son action, doit souffrir quand ces organes sont drangs,
parce quĠalors ils ne peuvent pas rendre lĠeffet qui leur est propre.
Il nĠest pas tout
fait inutile de remarquer que ceci ne peut avoir lieu que sur les quatre
membres extrieurs, ou sur les quatre correspondances du corps ; car des trois
parties principales qui composent le buste, aucune ne peut tre supprime sans
que le corps ne prisse.
Des trois actions temporelles
Reprenons en peu de mots les divers objets que je viens de traiter.
JĠai fait voir par les diffrentes proprits des Elments, plusieurs actions
diffrentes dans la composition des corps ; jĠai fait voir quĠoutre les deux
actions opposes et innes dans ces corps, il y avait une Loi suprieure par
laquelle elles taient rgies, mme dans leurs plus grands chocs et dans leur
plus grande confusion ; jĠai fait voir ensuite que cette Loi suprieure se
trouvait mme aujourdĠhui dans lĠhomme, en qui elle tait distincte du
sensible, quoique tant attache au sensible ; nous ne pouvons donc plus nier
quĠil nĠy ait trois actions ncessairement employes la conduite des choses
temporelles, en similitude des trois Elments dont les corps sont composs.
De ces trois actions ordonnes
par la premire Cause, pour diriger la formation des Etres corporels, lĠune est
cette Cause temporelle, intelligente et active qui dtermine lĠaction du
Principe inn dans les germes, par le moyen dĠune action secondaire, ou dĠune
raction sans laquelle nous avons reconnu quĠil ne se ferait aucune
reproduction ; et sans doute, tout ce que lĠon a vu, a fait sentir assez
clairement lĠexistence et la ncessit de cette Cause intelligente, dont
lĠaction suprieure doit diriger les deux actions infrieures.
Source de lĠignorance
Comment se fait-il donc que les hommes lĠaient mconnu, et
quĠils aient cru pouvoir marcher sans elle dans la connaissance de la Nature ?
On en voit maintenant la raison. CĠest quĠils ont dnatur les nombres qui
constituent ces actions, comme ils ont dnatur ceux qui constituent les
Elments ; car dĠun ct, dans ce qui est trois, ils nĠont reconnu que deux : de
lĠautre, ils ont cru voir quatre, dans ce qui nĠest que trois ; cĠest--dire, quĠen considrant les
deux actions passives des corps, ils ont perdu d vue la Cause active et
intelligente, en sorte quĠils ont assimil et confondu lĠaction et les facults
de cette cause avec celles des deux actions infrieures, comme ils ont assimil
la facult passive des trois Elments la facult active de lĠair, qui est un
des plus forts Principes de leur raction. Ds lors ces nombres tant ainsi
dfigurs, les Observateurs nĠont plus aperu le rapport qui se trouvait entre
le ternaire des Elments et le ternaire des actions qui oprent la
corporisation universelle et particulire.
Ce rapport leur ayant chapp, et tant ainsi devenu nul
pour eux, ils nĠont plus senti la ncessit et la supriorit de cette action
de la cause intelligente sur les deux actions infrieures qui servent de base
toute production corporelle ; ils ont pris les unes pour les autres, toutes ces
causes et ses actions diffrentes, ou plutt ils nĠen ont fait quĠune.
Et comment auraient-ils pu se prserver de cette erreur, puisquĠils
avaient commenc par confondre la Matire avec le Principe de la Matire, et
que donnant cette Matire toutes les proprits de son Principe, il ne leur
en a pas cot davantage de lui attribuer aussi toutes les proprits et les
actions des Causes suprieures qui sont indispensablement ncessaires son
existence.
Mais on doit voir
prsent, que mconnatre la puissance et la ncessit dĠune troisime cause,
cĠest se priver du seul appui qui reste aux hommes pour expliquer la marche de
la Nature ; cĠest lui donner dĠautres Lois que celles quĠelle a reues ; cĠest
lui attribuer ce qui nĠest pas en elle ; en un mot, cĠest admettre, ce qui non
seulement nĠest pas vraisemblable, mais ce qui est hors de toute possibilit.
Ncessit dĠune troisime cause
Aussi, qui ignore ce
que les hommes ont mis en place de cette Cause indispensable ? Qui ne sait les
purils raisonnements quĠils ont employs pour expliquer sans elle les Lois de
la Matire, et pour asseoir le systme de lĠUnivers ? Aveugles sur lĠorigine
des choses, sur lĠobjet de la Cration, sur sa dure, sur son action, toutes
les explications quĠil en ont donnes, sont le langage du doute et de
lĠincertitude, et toute leur doctrine est moins une Science quĠune question
continuelle.
Du hasard
Lorsque, par la seule force de leur raison, ils ont pu faire
eux-mmes, ces observations, et apercevoir le besoin indispensable dĠun
Principe qui serve de guide la Nature ; ou ils ont cherch ce Principe dans
lĠEtre premier lui-mme, et nĠont pas craint de le ravaler nos yeux, en ne
sparant point son action de celles des choses sensibles ; ou ils sĠen sont
tenus une sentiment lger sur la ncessit dĠun agent intermdiaire entre cet
Etre premier et la Matire, et ne se donnant pas le temps de considrer quelle
pouvait tre cette cause intermdiaire, ils lĠont dsigne confusment sous le
nom de cause aveugle, fatalit, hasard et autres expressions, qui tant
destitues de vie et dĠaction, ne pouvaient jamais quĠaugmenter les tnbres o
lĠhomme est plong aujourdĠhui.
Ils nĠont pas vu quĠils taient eux-mmes la source de
toutes ces obscurits ; que ce hasard enfin tait engendr par la seule volont
de lĠhomme, et nĠavait lieu que dans son ignorance : car il ne peut nier que
les lois qui constituent tous les Etres, devraient avoir des effets invariables
et une influence universelle ; mais quand il en drange lĠaccomplissement dans
les classes soumises son pouvoir, ou quand il sĠaveugle lui-mme, il ne voit
plus ces lois indestructibles, et ds lors il conclut quĠelles nĠexistent pas.
Cependant, ce ne sera jamais dans les actes et dans les
Ïuvres de la Cause premire quĠil pourrait admettre le hasard, puisque cette
cause tant la source unique et intarissable de toutes les lois et de toutes
les perfections, il faut que lĠordre qui rgne autour dĠelle soit invariable
comme sa propre essence.
Ce ne serait pas plus dans les Ïuvres de la Cause temporelle
intelligente, que ce hasard pourrait se concevoir, parce quĠtant charge
spcialement de lĠÏuvre temporel de la Cause premire, il est impossible que
cet Ïuvre ne tende sans cesse son but, et ne surmonte tous les obstacles.
Ce ne peut donc tre que dans les faits particuliers de la
Nature corporelle, ainsi que dans les actes de la volont de lĠhomme que nous
pouvons cesser de voir de la rgularit, et des rsultats toujours infaillibles
et toujours prvus. Mais si lĠhomme nĠoubliait jamais combien ces faits
particuliers et sa volont sont intimement lis, sĠil avait toujours prsent
la pense quĠil a t tabli pour rgner sur lui-mme et sur la rgion
sensible, il conviendrait quĠen remplissant sa destination, non seulement il
pourrait dcouvrir ces lois universelles qui gouvernent les rgions
suprieures, et quĠil a si souvent mconnues ; mais mme il sentirait que le
pouvoir de ces lois jamais imprissables, sĠtendrait jusque sur son Etre,
ainsi que sur les faits particuliers de sa rgion tnbreuse, cĠest--dire,
quĠil nĠy aurait plus de hasard pour lui, ni pour aucun des faits de la Nature.
Alors, quand il apercevrait du drangement dans les actes
particuliers de cette Nature, ou quand il ignorerait les causes qui les font
oprer, et les rgles qui les dirigent, il ne pourrait plus attribuer ce
dsordre et cette ignorance, quĠ sa ngligence et lĠusage faux de sa volont
qui nĠaura pas employ tous ses droits, ou qui en aura fait valoir de
criminels.
Mais pour acqurir lĠintelligence de ces vrits, il faut
avoir plus de confiance que nĠen ont les observateurs dans la grandeur de
lĠhomme et dans la puissance de sa volont, il faut croire que sĠil est au
dessus des Etres qui lĠenvironnent, ses vices, comme ses vertus doivent avoir
un rapport et une influence ncessaire sur tout son Empire.
Convenons donc que lĠignorance et la volont drgle de
lĠhomme, sont les seules causes de ces doutes o nous le voyons flotter tous
les jours. CĠest ainsi quĠayant laiss effacer en lui lĠide dĠun ordre et
dĠune loi qui embrasse tout, il leur a substitu la premire chimre que lui a
prsent son imagination ; car dans son aveuglement mme il cherche toujours un
mobile la Nature ; cĠest ainsi quĠil renouvelle sans cesse cette coupable
erreur, par laquelle, aprs avoir volontairement sem lĠincertitude et le
hasard autour de lui, il est assez injuste et assez malheureux que de les
imputer son Principe.
Ceux mmes qui nĠont pas ni que les choses corporelles ont
eu un commencement, ne leur ont pas donn dĠautre cause que le hasard ;ne
sachant pas quĠil y et une raison premire leur existence, ou ne prsumant
pas mme quĠune cause hors dĠelles, et pu sĠen occuper assez pour la faire
oprer et cependant, convaincus que cette existence avait commenc, ils ont
renferm tout la fois dans les seules proprits des corps, la vertu active
et inne en eux qui les anime, et la Loi suprieure qui leur a ordonn de
natre.
Ils ont suivi le mme ordre dans lĠexplication quĠils ont
donne de la Loi qui soutient lĠexistence de ces mmes Etres corporels ; et
cela devait tre ainsi. Aprs en avoir tabli lĠorigine sur une base imaginaire
et fausse, il fallait bien que le reste de lĠÏuvre y ft conforme ; ainsi selon
eux, les corps vivent par eux-mmes, comme cĠest par eux-mmes quĠils sont ns.
Quant ceux qui prtendent que la Matire et les Etres
corporels ont toujours exist, leur erreur est infiniment plus grossire et
plus outrageante pour la Vrit. Ces deux Doctrines ont galement mconnu la
Loi et la raison premire des choses, mais lĠune a seulement enseign quĠon
pouvait se passer dĠune cause active et intelligente pour expliquer leur
origine, lĠautre a avili cette Cause, en lui galant le Principe actif des
Etres corporels, et en ne la croyant pas suprieure, ni plus ancienne que la
Matire.
Les Observateurs ne sĠen sont pas tenus l ; car aprs avoir
pos des Principes aussi obscurs sur la marche et la nature des choses, aprs
sĠtre renferms dans un cercle aussi troit, ils ne sont vus comme forcs dĠy
ramener tous les phnomnes et tous les vnements que nous voyons arriver dans
lĠUnivers. CĠest, selon eux, un Etre sans intelligence et sans but, qui a tout
fait, et qui fait tout continuellement ; et comme il nĠy a que deux causes qui
soient les instruments de ce qui sĠopre, ds quĠils ont trouv ces deux causes
dans les Etres corporels, ils se sont crus dispenss dĠen chercher une
suprieure.
Il est heureux que la
Nature ne se soumette point la pense des hommes ; toute aveugle quĠils la
supposent, elle les laisse raisonner, et elle agit. CĠest mme la fois un
bonheur inapprciable pour eux, et le plus beau caractre de la grandeur de
lĠEtre physique et temporel qui les gouverne, que la marche de cette Nature
soit aussi ferme et aussi intrpide ; car tant impntrable aux systmes des
hommes, et leur en dmontrant la faiblesse par sa constance suivre sa Loi,
elle les forcera peut-tre un jour dĠavouer leurs erreurs, de quitter les
sentiers obscurs o ils se tranent, et de chercher la Vrit dans une source
plus lumineuse.
De la troisime cause
Mais pour prvenir lĠinquitude de mes semblables, qui pourraient
croire que cette Cause active et intelligente dont je leur parle, est un Etre
chimrique et imaginaire, je leur dirais quĠil y a des hommes qui lĠont connue
physiquement, et que tous la connatraient de mme, sĠils mettaient leur
confiance en elle, et quĠils prissent plus de soin dĠpurer et de fortifier
leur volont.
Je dois avertir
cependant que je ne prends pas ce mot physique, dans lĠacceptation vulgaire qui
nĠattribue de ralit et dĠexistence quĠaux objets palpables aux sens
matriels. Les moindres rflexions sur tout ce qui est contenu dans cet
Ouvrage, suffiront pour faire voir combien on est loign de savoir le sens du
mot physique,
quand on lĠapplique aux apparences matrielles.
Remarque sur les deux principes
Avant de passer un autre sujet, je mĠarrterai un moment
pour aplanir une difficult qui pourrait natre, quoique je lĠaie dj rsolue
en quelque sorte. JĠai annonc, dans le commencement de cet Ouvrage,
lĠexistence de deux Principes opposs qui se combattent lĠun et lĠautre, et
quoique jĠaie assez dmontr lĠinfriorit du mauvais Principe lĠgard du
Principe bon, il se pourrait que dĠaprs les observations quĠon vient de voir
sur la nature corporelle, on crt ces deux Principes ncessaires lĠexistence
lĠun et lĠautre, comme on a vu que les deux causes infrieures renfermes dans
les Etres corporels, taient absolument ncessaires pour leur faire oprer une
production.
Pour viter cette mprise, il suffira de se rappeler que
jĠai annonc que tout produit, tout Ïuvre, tout rsultat dans la Nature
corporelle, ainsi que dans tout autre classe, tait toujours infrieur son
Principe gnrateur. Cette infriorit assujettit la nature corporelle ne
pouvant se reproduire, sans lĠaction de ces deux causes que nous avons reconnues
en elle, et qui annoncent sa faiblesse et sa dpendance.
Or, si cette cration temporelle tire son origine du
Principe suprieur et bon, comme nous nĠen pouvons pas douter, ce Principe doit
montrer sa supriorit en tout, et lĠun de ses attributs principaux, cĠest
dĠavoir absolument tout en lui except le mal, et de nĠavoir besoin que de
lui-mme et de ses propres facults pour oprer toutes ses productions. Quel
sera donc alors lĠtat du mauvais principe, si ce nĠest de servir manifester
la grandeur et la puissance du Principe bon, que tous les efforts de ce
Principe mauvais ne pourront jamais branler.
Ainsi il nĠest plus possible de dire que le mauvais Principe
ait t et soit universellement ncessaire lĠexistence et la manifestation
des facults du bon Principe ; quoique comme influant sur lĠexistence du temps,
ce mauvais Principe soit ncessaire pour occasionner la naissance de toutes les
manifestations temporelles ; car comme il y a des manifestations qui ne sont
point dans le temps, et que le Principe mauvais ne peut sortir du temporel, il
est bien clair que le Principe bon agit sans lui ; ce que lĠon verra plus en
dtail dans la suite.
Que les hommes apprennent donc ici distinguer de nouveau,
les Lois et les facults du Principe unique, universellement bon, et vivant par
lui-mme, dĠavec celles de lĠEtre infrieur matriel qui ne tient rien de soi,
et qui ne peut vivre que par des secours extrieurs.
Enchanement des vrits
Je crois avoir fait entrevoir suffisamment mes semblables,
le peu de fondement des opinions humaines sur tous les points dont je me suis
occup jusquĠ prsent. Aprs les avoir mis sur la voie pour leur apprendre
distinguer les corps dĠavec le Principe inn dans ces corps ; aprs avoir fix
leurs yeux sur la simplicit lĠunit et lĠimmatrialit de ce Principe
indivisible, incommunicable, qui ne souffre aucun mlange, et qui demeure
toujours le mme quoique la forme quĠil produit et dont il sĠenveloppe soit
soumise une continuelle variation, ils pourront reconnatre avec vidence que
la Matire tant dans une dpendance incontestable, et cependant agissant par
des lois rgulires, les deux causes infrieures qui oprent sa reproduction et
tous les actes de son existence ne peuvent absolument se passer de lĠaction
dĠune Cause suprieure et intelligente, qui les commande pour les faire agir,
et qui les dirige pour les faire agir avec succs.
Par consquent ils avoueront que les deux causes infrieures
doivent tre soumises aux lois de la Cause suprieure et intelligente, pour que
les temps et lĠuniformit soient observs dans tous leurs actes ; pour que les
rsultats de toutes leurs diffrentes actions ne soient pas nuls, informes, et
incertains, et pour que nous puissions nous rendre raison de lĠordre qui y rgne
universellement.
Ils nĠauront pas de peine convenir ensuite que cette Cause
suprieure nĠtant assujettie aucune des lois de la Matire, quoiquĠelle soit
prpose pour la conduire, en doit tre entirement distincte ; que le moyen de
parvenir la connaissance de lĠune et de lĠautre, est de les prendre chacune
dans sa classe ; dĠen tudier les facults particulires ; de les rapprocher
dans le mme tableau, mais pour en dmler les diffrences et non pour les
confondre ; de faire cette distinction sur tous les autres Etres de la Nature,
et sur ses moindres parties, o les yeux du corps et de lĠintelligence nous
apprennent quĠil y a toujours deux Etres ensemble, et que cĠest la violence qui
les a runis ; mais cependant de ne jamais perdre de vue que ce lien ne les
unit lĠun lĠautre que pour un temps ; et de ne pas regarder cette union comme
ayant toujours exist, et comme devant exister jamais, puisquĠau contraire
nous la voyons cesser tous les jours.
Ce sont toutes ces observations qui rendront lĠhomme prudent
et sage, et qui lĠempcheront de sĠabandonner en insens dans des sentiers
inconnus, dĠo il ne peut se tirer quĠen rtrogradant, ou en se livrant au
dsespoir, lorsquĠil sent quĠil est trop avanc et que le temps lui manque. CĠest
l ce qui lui fera viter lĠcueil o la plupart des hommes sont entrans,
lorsque tant seuls et dans les tnbres, ils osent prononcer sur leur propre
nature et sur celle de la Vrit. Nous verrons dans ce qui va suivre, les
frquentes chutes, qui en ont t, et qui en sont tous les jours les suites.
Nous verrons que la plupart de leurs souffrances ont pris l leur source, de
mme que cĠest pour tre dchus de leur premier tat de splendeur, quĠils sont
exposs aujourdĠhui sĠenfoncer de plus en plus dans lĠopprobre et dans la
misre.
4
Tableau
allgorique
QUELQUES hommes levs dans lĠignorance et dans la paresse,
tant parvenus lĠge mr, entreprirent de parcourir un grand Royaume ; mais
comme ils nĠtaient conduits que par une vaine curiosit, ils firent peu
dĠefforts pour connatre les vrais moyens par lesquels ce pays tait gouvern.
Ils nĠavaient ni assez de courage, ni assez de crdit pour sĠintroduire chez
les Grands de lĠEtat, qui auraient pu leur dcouvrir les ressorts cachs du Gouvernement
; ainsi ils se contentrent dĠerrer de villes en villes, dĠy promener leurs
regards incertains dans les places et les lieux publics, o voyant le peuple
tumultueusement assembl, et comme abandonn lui-mme, ils ne prirent aucune
ide de lĠordre et de la sagesse des lois qui veillaient secrtement la
sret et au bonheur des habitants : ils crurent que tous les citoyens
galement oisifs, y vivaient dans une entire indpendance.
En effet, ce quĠils avaient aperu, ne prsentait ni rgle,
ni loi, leur esprit peu clair ; en sorte que ne consultant que leurs yeux,
ils furent bien loigns de connatre que des hommes suprieurs par leur rang
et par leurs pouvoirs y gouvernaient cette multitude qui sĠagitait confusment
devant eux ; il se persuadrent que nĠy ayant point de Lois dans le pays quĠils
parcouraient, il nĠy avait point de chef ; ou que sĠil y en avait un, il tait
sans autorit et sans action.
Flatts de cette
indpendance, et ne prvoyant aucune suite dangereuse leurs actions, ils les
regardrent bientt comme arbitraires et indiffrentes, et crurent pouvoir
sĠabandonner leurs caprices ; mais ils ne tardrent pas tre les victimes
de leur Erreur et de leurs Jugements inconsidrs ; car les vigilants
Administrateurs de lĠEtat, instruits de leurs dsordres, les privrent de la
Libert, et les resserrrent si troitement quĠils languirent dans la plus
profonde obscurit, sans savoir si jamais la lumire leur serait rendue.
Imprudence des observateurs
Voil exactement quelle a t la conduite et le sort de ceux
qui ont os par eux-mmes juger de lĠHomme et de la Nature ; toujours occups
dĠtudes inutiles et frivoles, leur vue sĠest rtrcie par lĠhabitude, et ne
pouvant parcourir toute lĠtendue de la carrire, ils se sont arrts aux
apparences des objets ; en sorte que bornant l leurs regards, ils ont ignor,
ou ni tout ce quĠils nĠont pu apercevoir. Ils nĠont vu dans les corps que
leurs enveloppes, et ils les ont transformes en Principes. Ils nĠont vu dans
les Lois de ces corps que deux actions, ou deux causes infrieures, et ils se
sont hts de rejeter la Cause suprieure active et intelligente, dont ils
avaient confondu les oprations avec celles des deux autres causes.
Ensuite, se croyant bien assurs de leurs consquences, ils
ont fait du tout un Etre matriel hypothtique, sur lequel ils ont eu
lĠimprudence de mesurer tous les Etres de la Nature quĠils avaient entirement
dfigure ; et cĠest dĠaprs ce modle, ainsi mutil, quĠils ont os dessiner
lĠHomme.
Et vraiment, on ne peut plus douter quĠils nĠaient fait
son gard, les mmes mprises quĠils avaient faites auparavant sur toute la
Nature. Non seulement ils nĠont pas mieux distingu, dans son corps, que dans
les autres Etres corporels, le Principe dĠavec lĠapparence ou lĠenveloppe et
nĠen ont pas mieux connu, ni suivi la marche et les Lois ; mais, aprs avoir
pris le change sur ce point, ils ont encore confondu cette enveloppe corporelle
de lĠhomme avec son Etre intellectuel et pensant, comme ils avaient confondu le
Principe inn dans tous les corps, avec la cause active et intelligente qui les
dirige.
Ainsi, nĠayant pas
dml dĠabord la cause suprieure, dĠavec les facults innes dans lĠEtre
corporel ; ayant ensuite confondu les facults des deux diffrents Etres qui
composent lĠhomme dĠaujourdĠhui, il leur a t impossible dĠy reconnatre
lĠaction de cette mme Cause active et intelligente, qui en mme temps quĠelle
communique tous les pouvoirs la Nature, donne lĠhomme par son intelligence,
toutes les notions du bien quĠil a perdu. CĠest pourtant avec cette ignorance,
que non seulement ils ont t assez tmraires pour prononcer sur lĠEssence et
la Nature de lĠhomme, mais encore, quĠils ont voulu expliquer tous les
contrastes quĠil prsente, et tablir la base de ses Ïuvres.
Danger des erreurs sur lĠHomme
Quand lĠhomme ne sĠest tromp que sur la Nature lmentaire,
nous avons vu que ses Erreurs nĠavaient que des lgres suites ; car ses
opinions ne pouvant influer sur la marche des Etres, leurs Lois invariables
sĠexcutent sans cesse avec la mme prcision, quoique lĠhomme en ait dnatur
et mconnu le Principe. Mais il nĠen sera jamais ainsi de ses mprises sur
lui-mme, et elles lui seront toujours invitablement funestes, parce quĠtant
dpositaire de sa propre Loi, il ne peut se mprendre sur elle, ni lĠoublier,
quĠil nĠagisse directement contre lui-mme, et quĠil ne se fasse un prjudice
manifeste ; en un mot ; sĠil est vrai quĠil soit heureux, lorsquĠil reconnat
et suit les Lois de son Principe, ses maux et ses souffrances sont une preuve
vidente de ses Erreurs et des faux pas qui en ont t les suites.
Voyons donc ce qui rsultera de cet Etre ainsi dfigur, et
sĠil pourra se soutenir, tant priv de son principal appui ?
Il nous sera facile de prsumer les consquences de cet
examen, si nous nous rappelons ce que nous avons dit de lĠtat o serait la
Nature, laisse lĠaction passive des deux Etres infrieurs, qui sont
ncessaires dans toute reproduction corporelle. Ces deux Etres, on le sait,
nĠtant que passifs, ne peuvent jamais rien produire par eux-mmes, si la cause
active et intelligente ne leur donne lĠordre et le pouvoir dĠoprer ce quĠils
ont en eux.
Or, sĠil tait possible de supposer dans ces agents
infrieurs une volont, en leur laissant toujours la mme impuissance, il est
vident que sĠils prtendaient mettre cette volont en action, sans le concours
de la Cause active dont ils dpendent ncessairement, leurs Ïuvres seraient
informes, et nĠannonceraient quĠune confusion choquante.
Maintenant, ce que nous ne pourrions pas dire de ces agents
infrieurs, qui sont dpourvus de volont, appliquons-le lĠhomme qui en a une
lui, et apprenons mieux dcouvrir encore les malheureux effets des erreurs
que nous nous sommes proposs de combattre.
LĠhomme est prsent compos de deux Etres, lĠun sensible,
lĠautre intelligent. Nous avons laiss entendre que dans son origine il nĠtait
pas sujet cet assemblage, et que jouissant des prrogatives de lĠEtre simple,
il avait tout en lui, et nĠavait besoin de rien pour se soutenir, puisque tout
tait renferm dans les dons prcieux quĠil tenait de son principe.
Nous avons fait voir ensuite quelles taient les conditions
svres et irrvocables auxquelles la Justice avait attach la rhabilitation
de lĠhomme criminel par le faux usage de sa volont ; nous avons vu, dis-je,
quels sont les cueils affreux et sans nombre, dont il est sans cesse menac,
en habitant la rgion sensible qui est si contraire sa vritable nature. En
mme temps nous avons reconnu que le corps quĠil porte prsent, tant de la
mme classe que les choses sensibles, forme en effet autour de lui un voile
tnbreux, qui cache sa vue la vraie lumire, et qui est tout la fois la
source continuelle de ses illusions et lĠinstrument de ses nouveaux crimes.
Dans son origine, lĠhomme avait donc pour Loi de rgner sur
la rgion sensible, comme il le doit encore aujourdĠhui, mais, comme il tait
alors dou dĠune force incomparable, et quĠil nĠavait aucune entrave, tous les obstacles
disparaissaient devant lui.
AujourdĠhui, il nĠa presque plus les mmes forces, ni la
mme Libert, et cependant il est infiniment plus prs du danger, de faon que
dans le combat quĠil a maintenant soutenir, on ne peut exprimer le
dsavantage auquel il est expos.
Oui, telle est lĠaffreuse situation de lĠhomme actuel.
Lorsque lĠArrt foudroyant eut t prononc contre lui, il ne lui resta de tous
les dons quĠil avait reus, quĠune ombre de Libert, cĠest--dire, une volont
presque toujours sans force et sans empire. Tout autre pouvoir lui fut t, et
sa runion avec un Etre sensible le rduisit nĠtre plus quĠun assemblage de
deux causes infrieures ; en similitude de celles qui rgissent tous les corps.
Je dis en similitude et non en galit, parce que lĠobjet
des deux natures de lĠhomme est plus noble ; et leurs proprits bien
diffrentes ; mais, quant lĠcre et lĠexercice de leurs facults, elles
subissent lĠune et lĠautre absolument la mme Loi, et les deux causes
infrieures qui composent, lĠhomme dĠaujourdĠhui, nĠont pas, pour ainsi dire,
plus de force par elles-mmes, que les deux causes infrieures corporelles.
LĠhomme, il est vrai, en qualit dĠEtre intellectuel, a
toujours sur les Etres corporels lĠavantage de sentir un besoin qui leur est
inconnu ; mais il ne peut pas mieux quĠeux sĠen procurer seul le soulagement :
il ne peut pas mieux par lui-mme vivifier ses facults intellectuelles, quĠils
nĠont pu animer leur Etre ; cĠest--dire, quĠil ne peut pas mieux quĠeux se
passer de la cause active et intelligente, sans laquelle rien de ce qui est
dans le temps ne peut agir efficacement.
Quels fruits lĠhomme pourrait-il donc produire aujourdĠhui,
si dans lĠimpuissance que nous lui connaissons, il croyait nĠavoir dĠautre Loi
que sa propre volont, et sĠil entreprenait de marcher sans tre guid par
cette Cause active et intelligente dont il dpend malgr lui, et de laquelle il
doit tout attendre, ainsi que les Etres corporels parmi lesquels il est si
tristement confondu ?
Il est certain quĠalors ses propres Ïuvres nĠauraient aucune
valeur, ni aucune force, puisquĠelles seraient destitues du seul appui qui
puisse les soutenir ; et les deux causes infrieures dont il se trouve
actuellement compos, se combattant sans cesse en lui, ne feraient que
lĠagiter, et lĠabmer dans la plus fcheuse incertitude.
Semblable aux deux lignes dĠun angle quelconque, qui peuvent
bien se mouvoir chacune en sens contraire, sĠcarter, se rapprocher, se
confondre, et se placer lĠune sur lĠautre, mais qui ne peuvent jamais produire
aucune espce de figure, si lĠon nĠy joint une troisime ligne ; car cette
troisime ligne est le moyen ncessaire qui fixe lĠinstabilit des deux
premires, qui dtermine leur position, qui les distingue sensiblement lĠune de
lĠautre, qui constitue enfin une figure, et sans contredit la plus fconde de
toutes les figures.
Voil cependant
quelles sont journellement les fausses tentatives de lĠhomme ; cĠest de
travailler une Ïuvre impossible, cĠest--dire, de vouloir former une figure
avec deux lignes, en se concentrant dans lĠaction des deux causes infrieures
qui composent aujourdĠhui sa nature, et en sĠefforant continuellement
dĠexclure cette Cause suprieure, active et intelligente, dont il ne peut
absolument se passer. Ainsi, malgr lĠvidence du besoin quĠil en a, il va se
jetant loin dĠelle, dĠillusions en illusions, sans pouvoir jamais trouver le
point qui doit le fixer, parce quĠil nĠy a point dĠÏuvre parfaite sans le
concours de ce troisime Principe ; et si lĠon en veut savoir la raison, cĠest
que ds lĠinstant quĠon est trois, on est quatre.
Des diverses institutions
Rflchissant alors sur lĠincertitude affreuse o il se
trouve, il est tonn du dsordre qui accompagne tous ses pas, et bientt il
nie lĠExistence de ce Principe dĠordre et de paix quĠil a mconnu par
ngligence ou par mauvaise foi.
Mais quelquefois aussi, entran par la force de la Vrit,
il murmure contre ce mme Principe quĠil avait dĠabord rejet, et par l nous
dmontre lui-mme la certitude de tout ce que nous avons dit sur les variations
et les inconsquences de toute Etre, dont les facults ne sont pas runies et
fixes par leur lien naturel.
Loin de croire que toutes les mprises de lĠhomme portent la
moindre atteinte cette Cause dont il sĠloigne, nous devons tre actuellement
assez instruits sur sa nature, pour savoir quĠil souffre seul de ses garements
; puisquĠen qualit dĠEtre libre, il est le seul qui puisse tre coupable ;
nous devons savoir que lorsque cette Cause inaltrable dans ses facults, comme
dans son Essence, tend ses rayons jusquĠ lĠhomme, ils le purifient et nĠen
sont point souills.
Nous allons donc
poursuivre notre marche, et claircir les difficults qui arrtent les
Observateurs, quand ils veulent seuls et sans guide, jeter les yeux sur toutes
les institutions de la Terre, soit celles que les hommes ont tablies
eux-mmes, soit celles qui ils attribuent une origine plus releve. CĠest
bien l o ces hommes aveugles, ne sachant pas 'dmler ce quĠil y a
dĠarbitraire, et ce quĠil y a de rel, ont fait de lĠun et de lĠautre un
monstrueux assemblage, capable dĠobscurcir les notions les plus lumineuses.
CĠest aussi, nĠen doutons point, un des objets les plus intressants pour lĠhomme,
et dans lequel il lui importe essentiellement de ne point faire de mprises,
puisque cĠest l o il doit apprendre . rgler les facults qui le composent.
Source des fausses observations
Examinons pourquoi, par les observations que les hommes ont
faites sur les diffrentes pratiques, usages, coutumes, lois, religions,
cultes, qui ont dans tous les temps vari chez les diffrentes Nations, ils ont
t induits penser quĠil nĠy avait rien de vrai, et que tout tant arbitraire
et conventionnel parmi les hommes, ce serait une illusion dĠadmettre des
devoirs remplir, et quelque ordre naturel et essentiel qui dt leur servir de
flambeau.
SĠil tait vrai que tout ft conventionnel, comme ils le
prtendent, ils auraient raison dĠen tirer cette consquence, parce quĠalors,
nĠy ayant pour eux aucune distinction entre le bien et le mal, tous leurs pas
deviendront indiffrents, et personne ne serait fond les rappeler des
rgles de conduite. Mais si la mprise vient de ce que les Observateurs nĠont
pas dml dans lĠhomme les deux facults qui le constituent ; sĠils ont
confondu dans lui lĠintelligence et le sensible, et quĠils aient appliqu au
premier toutes les variations et les disparits auxquelles le second se trouve
assujetti ; sĠils ont mis le complment ces erreurs, en confondant mme la
Cause active et intelligente avec les facults particulires de lĠhomme,
pourrions-nous donner quelque croyance une doctrine aussi peu approfondie, et
aussi fausse ?
Telle est cependant la marche quĠils ont suivie;
cĠest--dire, quĠils nĠont presque jamais port leur vue au-del du sensible ;
or, cette facult sensible tant borne, et prive du pouvoir ncessaire pour
se diriger elle-mme, ne prsentera jamais que des preuves ritres de
varit, de dpendance et dĠincertitude ; cĠest donc par elle uniquement, et
par elle remise sa propre Loi, que doivent sĠintroduire toutes les
diffrences que nous pouvons remarquer ici-bas.
En effet, toutes les branches de lĠordre civil et politique
qui runit les diffrents Peuples, ont-elles dĠautre but que la Matire ? La
partie morale mme de tous leurs tablissements sĠlve-t-elle au del de cet
ordre humain et visible ? Il nĠy a pas jusquĠ leurs institutions les plus
vertueuses quĠils nĠaient rduites dĠeux-mmes des rgles sensibles, et des
Lois extrieures, parce que dans toutes ces choses, les Instituteurs ayant
march seuls et sans guide, cĠest lĠunique terme o ils aient pu porter leurs
pas.
La facult
intellectuelle de lĠhomme nĠest donc absolument pour rien dans de pareils
faits, et moins encore dans les observations dont ils ont t si souvent
lĠobjet. Ainsi nous devons bien nous garder dĠadopter les jugements qui en sont
provenus, avant dĠavoir examin jusquĠo sĠtendent leurs consquences, et
sĠils sont applicables tout. Car sans cela, il nous serait impossible de les
admettre, puisquĠune Vrit doit tre universelle.
De lĠinstitution religieuse
Commenons par
observer lĠinstitution la plus respecte et la plus universellement rpandue
chez tous les Peuples, celles quĠils regardent avec raison comme ne devant pas
tre lĠouvrage de leurs mains. Il est bien clair, par le zle avec lequel toute
la terre sĠoccupe de cet objet sacr, que tous les hommes en ont en eux lĠimage
et lĠide. Nous apercevons chez toutes les Nations une uniformit entire sur
le Principe fondamental de la Religion ; toutes reconnaissent un Etre
suprieur, toutes reconnaissent quĠil faut le prier, toutes le prient ; toutes
sentent la ncessit dĠune forme leur prire, toutes lui en ont donn une ;
et jamais la volont de lĠhomme nĠa pu anantir cette vrit, ni en mettre
dĠautres la place.
Des fausses religions
Cependant les soins que les diffrents Peuples se donnent
pour honorer le premier Etre, nous prsentent, comme toutes les autres
institutions, des diffrences et des changements successifs et arbitraires,
dans la pratique comme dans la thorie ; encore que parmi toutes les Religions,
on nĠen connat pas deux qui lĠhonorent de la mme manire. Or, je le demande,
cette diffrence pourrait-elle avoir lieu, si les hommes avaient pris le mme
guide, et quĠils nĠeussent pas perdu de vue la seule lumire qui pouvait les
clairer, et les concilier ? Et cette lumire est-elle autre chose que cette
Cause active et suprieure qui devrait tenir lĠquilibre entre leurs facults
sensibles et intellectuelles, et sans laquelle il leur est impossible de faire
un seul pas avec justesse ?
CĠest donc elle qui doit nourrir dans lĠhomme lĠide
primitive dĠun Etre unique et universel, ainsi que la connaissance des Lois
auxquelles cet Etre assujettit la conduite des hommes envers lui, lorsquĠil
leur permet de lĠapprocher. CĠest donc en sĠloignant de cette lumire, que
lĠhomme demeure livr ses propres facults, et alors ces facults mme sĠaffaiblissent,
et sĠeffacent presque entirement en lui ; lĠobscurit les recouvre dĠun voile
si pais, que sans le secours dĠune main bienfaisante, il ne pourrait jamais
sĠen dlivrer.
Et cependant, quoique lĠhomme soit alors abandonn
lui-mme, il est toujours oblig de voyager. CĠest ce qui fait, quĠau milieu de
cette terrible ignorance, tant toujours tourment de lĠide et du besoin de
cet Etre, dont il sent quĠil est spar, il tourne vers lui des yeux
incertains, et lĠhonore selon sa pense ; et quoiquĠil ne sache plus si
lĠhommage quĠil offre, est vraiment celui que cet Etre exige, il prfre en
rendre un, tel quĠil le conoit, la secrte inquitude et au regret de nĠen
point rendre du tout.
Tel est, en partie, le Principe qui a form les fausses Religions,
et qui a dfigur celle que toute la Terre aurait d suivre ; alors
pourrons-nous tre surpris de voir si peu dĠuniformit dans les usages pieux de
lĠhomme et dans son culte ; de lui voir produire toutes ces contradictions,
toutes ces pratiques opposes, tous ces rites qui se combattent, et qui en
effet, ne prsentent rien de vrai la pense. NĠest-ce pas l o lĠimagination
de lĠhomme nĠayant plus de frein, tout est lĠouvrage de son caprice et de son
aveugle volont ? NĠest-ce pas l, par consquent, o tout doit paratre
indiffrent la raison, puisquĠelle ne voit plus de rapports entre le Culte,
et lĠEtre auquel les Instituteurs et leurs partisans veulent lĠappliquer ?
Mais je demande si la plupart de ces diffrences, et mme de
ces contrarits palpables, tombent sur autre chose que sur ce qui est soumis
aux yeux corporels de lĠhomme, cĠest--dire, sur le sensible. Alors, que
pourrait-on en conclure contre le Principe, dont elles ne sĠoccupent mme pas ?
Ce Principe ne serait-il pas tout aussi inaltrable et aussi intact, quand la
pense tnbreuse de lĠhomme introduirait des varits jusque dans la thorie
et dans les dogmes ; puisque, tant que lĠhomme nĠest pas clair de son seul
flambeau, et soutenu de son seul appui, il ne peut pas avoir plus de certitude
de la puret de sa doctrine, que de la justesse de ses actions ; et enfin, de
quelque nature que soient ses erreurs, pourront-elles jamais rien contre la
Vrit ?
Si lĠerreur poursuit
les Observateurs et les rend aveugles, cĠest donc toujours faute de distinguer
lĠhomme ainsi dmembr, et qui nĠemploie quĠune partie de lui-mme, dĠavec
lĠhomme qui se sert de toutes ses facults ; cĠest faute de distinguer la
source dfigure dĠo lĠhomme tire ses productions informes, dĠavec celle o il
aurait d puiser, quĠon nous lĠannonce comme incapable de rien connatre de
fixe et dĠassur.
Vrits indpendantes de lĠHomme
Voyons nanmoins jusquĠo le pouvoir particulier de lĠhomme
peut sĠtendre, lorsquĠil est remis lui-mme, ne lui accordons que les droits
qui lui appartiennent, et examinons sĠil nĠy a rien au-del de ce quĠil fait de
ce quĠil connat.
Premirement, nous avons vu, que malgr tous leurs
raisonnements sur la Nature, les hommes taient obligs de se soumettre ses
Lois ; nous avons assez fait connatre que les Lois de cette Nature taient
fixes et invariables, quoique par une suite des deux actions qui sont dans
lĠUnivers, leur accomplissement ft souvent drang.
Voil dj une vrit sur laquelle tout lĠarbitraire de lĠhomme
nĠa pas la moindre prise. Il nĠest plus temps de mĠobjecter ces sensations, ces
impressions de toute espce, que font les diffrents corps sur nos sens, et qui
varient dans chaque individu, dĠo la multitude sĠest crue fonde nier quĠil
y et quelque rgle dans la Crature. Nous avons prvenu lĠobjection en
annonant que la Nature ne pouvait agir que par relation.
Nous pourrions encore fortifier ce principe, en disant que
cette Loi de relation nĠest pas plus soumise lĠarbitraire de lĠhomme que la
Nature elle-mme, et que nous ne sommes pas les matres dĠen changer en rien
les effets ; car les dtourner et les prvenir, ce nĠest point du tout les
changer, cĠest au contraire confirmer dĠautant plus leur stabilit.
Nous savons donc dj avec vidence, quĠil est dans la
Nature corporelle, une Puissance suprieure lĠhomme, et qui lĠassujettit
ses Lois ; nous ne pouvons plus douter de son existence, quoique les soins que
lĠhomme a pris pour connatre et expliquer cette Puissance, lui aient si rarement
fait obtenir des lumires et des succs satisfaisants.
Secondement, rappelons-nous comment nous avons dmontr la
faiblesse et lĠinfirmit de la Nature, relativement aux Principes dĠo elle a
tir son origine, et dĠo elle tire journellement sa subsistance et sa
raction, nous verrons alors que si lĠhomme est soumis cette Nature ; plus
forte raison le sera-t-il aux Principes suprieurs qui la dirigent et qui la
soutiennent ; et quoiquĠil ait aussi peu conu leur puissance que celle de la
Nature, sa propre raison lĠempcherait dĠen nier lĠexistence, quand son
sentiment ne viendrait pas lĠappui.
Que produira donc tout ce quĠil pourra faire, imaginer,
dire, instituer contre les Lois de ces Principes suprieurs ? Loin quĠils en
soient le plus lgrement altrs, ils ne font que montrer davantage leur force
et leur puissance, en laissant lĠhomme qui sĠen loigne, livr ses propres
doutes et aux incertitudes de son imagination, et en lĠassujettissant ramper
tant quĠil voudra les mconnatre.
Il ne faut rien de plus que ces observations pour prouver
lĠinsuffisance de lĠhomme qui ne prend que le sensible pour rgle et pour guide
; car, si lĠimpuissance que nous remarquons dans la Nature corporelle, nous
empche absolument de lui attribuer les faits quĠelle opre : si lĠhomme par sa
propre raison peut parvenir sentir la ncessit indispensable du concours
dĠune Cause active, sans laquelle les Etres corporels nĠauraient aucune action
visible, il nĠa donc besoin que de lui-mme pour avouer lĠexistence de cette
Cause active et intelligente, et pour parvenir del la Cause premire et
unique, qui a produit hors dĠelle toutes les causes temporelles destines
lĠaccomplissement de ses Ïuvres, et lĠexcution de ses volonts.
JĠai annonc, cette Cause active et intelligente comme ayant
une action universelle, tant sur la Nature corporelle que sur la Nature
pensante. CĠest, en effet, la premire des causes temporelles, et celle sans
laquelle aucun des Etres existants dans le temps, ne peut subsister ; elle agit
sur eux par la Loi mme de son essence, et par les droits que lui en donne sa
destination dans lĠUnivers. Aussi, soit que les Etres qui habitent cet Univers
la conoivent ou non, il nĠen est pas un seul qui nĠen reoive des secours, et
puisquĠelle est active et intelligente, il faut que les Etres pensants
participent ses faveurs, comme les Etres qui ne le sont pas.
Voil donc pourquoi jĠai dit que tous les Peuples de la
terre avaient reconnu ncessairement un Etre suprieur. Ils nĠont pas fait
toutes les distinctions que je viens dĠtablir entre les diffrentes causes ;
ils nĠont pas distingu cette Cause active et intelligente, de la Cause
premire qui est absolument spare du sensible et du temps ; souvent mme ils
lĠont confondue avec les causes infrieures de la Cration, auxquelles ils ont
quelque fois adress leurs hommages ; aussi nĠont-ils pas reu de leur culte
les secours quĠils auraient pu en attendre, si leur marche et t plus
claire. Mais ce sujet nous mnerait beaucoup trop loin.
Bornons-nous donc faire observer que lĠaction de cette
Cause active et intelligente, ayant t universelle, lĠhomme a d, par le
sentiment et par la rflexion, parvenir en reconnatre la ncessit ; et de
quelque manire quĠil lĠait envisage, il nĠa pu se tromper que sur la
vritable nature de cette Cause, mais jamais sur son existence.
LĠhomme sĠtant fait cet aveu, nĠa pu se dispenser de
poursuivre sa marche ; son sentiment et ses propres rflexions lĠont dirig
dans le second pas, comme ils lĠavaient fait dans le premier quoique se
conduisant encore par lui-mme dans ce nouveau sentier, il nĠait pas pu y
trouver plus de certitude, ni des lumires plus videntes.
Mais enfin, quelles quĠaient t ses dcouvertes ; aprs
avoir reconnu une Cause suprieure dans la Nature, aprs avoir mme reconnu
quĠelle tait suprieure sa pense, il nĠa pu sĠempcher dĠavouer quĠil
devait y avoir des Lois par lesquelles elle agissait sur ce qui lui tait
soumis, et que si les Etres qui devaient tout attendre dĠelle ne remplissaient
pas ces Lois, ils ne pouvaient esprer aucune lumire, aucune vie, aucun
soutien.
Il tait entran
ces consquences, par ses observations sur la marche de la Nature corporelle
mme, laquelle il est attach ; il voyait, par exemple, que sĠil en
transgressait les Lois, pour les temps et les procds de la culture, la terre
ne lui rendait que des productions imparfaites et mal saines ; il voyait que
sĠil nĠobservait lĠordre des Saisons, et une prcision exacte dans toutes ses
combinaisons, les rsultats en taient sans fruit et sans succs. CĠest l ce
qui lĠinstruisait sensiblement que cette Nature corporelle tait dirige par
des Lois, et que ces Lois tenaient essentiellement la Cause active et
intelligente, dont tous les hommes sentent la ncessit.
De la diversit des religions
Faisant ensuite la mme rflexion par rapport son Etre
pensant, il a bien senti que ne pouvant rien sans la Cause premire, il tait
de son intrt, de mettre tous ses soins se la rendre favorable ; il a conu
que puisque cette Cause pouvait veiller sur lui et sĠintresser son propre
bien, elle devait avoir tabli des moyens pour le prserver du mal ; que par
consquent, les actes qui taient avantageux aux hommes, devaient plaire
cette Cause, et que ceux qui pouvaient leur nuire, nĠtaient point conformes
sa Loi, qui est de rendre heureux tous les Etres, quĠainsi ils ne pouvaient
mieux faire que dĠagir toujours selon son dsir et sa volont.
Mais lĠhomme ne pouvant seul approfondir, si le culte quĠil
imaginait, avait un rapport certain, tant avec lui-mme, quĠavec lĠEtre premier
quĠil voulait honorer, chacun adoptait son gr les moyens quĠil croyait les
plus propres se le rendre favorable, et tous les Peuples, qui ne se sont
conduits que par eux-mmes dans la recherche de cette institution, ont tabli
celle que leur imagination, ou quelque circonstance particulire avaient fait
natre dans leur pense.
Voil la raison pour
laquelle toutes les Nations de la terre ont t divises, soit dans les crmonies
de leur culte, soit dans lĠide et lĠimage quĠelles se sont forme de celui qui
doit tre lĠobjet de ce culte. Voil aussi pourquoi, malgr leur division sur
les formalits de ce mme culte, elles sont toutes dĠaccord sur la ncessit
dĠen rendre un ; et cela, parce que toutes ont connu lĠexistence dĠun Etre
suprieur, et que toutes ont senti le besoin et le dsir de lĠavoir pour appui.
Du zle sans lumire
Si les hommes ainsi
livrs eux-mmes, avaient pu apporter autant de vertu et de bonne foi que de
zle, dans ces tablissements, chacun dĠeux et suivi en paix le culte quĠil
aurait adopt, sans dprimer ceux o il aurait aperu des diffrences. Mais
comme le zle sans lumire ne mne que plus promptement lĠerreur, ils ont
donn exclusivement la prfrence leur ouvrage ; le mme principe qui les
avait fait marcher seuls pour sĠtablir un culte, les a conduits regarder ce
culte comme le seul vritable ; ils ont cru en remplir encore mieux les
devoirs, en nĠen laissant subsister aucun autre ; ils se sont fait un mrite
auprs de leur idole, de se combattre et de se perscuter mutuellement, parce
que dans leurs vues tnbreuses, ils avaient joint leur propre cause la
sienne, et il nĠy a presque pas eu de Nation qui nĠait cru honorer lĠEtre suprieur,
en proscrivant les cultes diffrents de celui quĠelle avait choisi.
CĠest l, comme on le sait, une des principales causes des
guerres, soit gnrales, soit particulires, et des dsordres que lĠon voit
tous les jours troubler les diverses classes qui composent les Corps
politiques, et mme renverser les Empires les mieux affermis, quoiquĠil y ait
en eux une infinit dĠautres causes de division assez connues et trop futiles
pour que je mĠoccupe dĠen faire, ni lĠnumration, ni lĠexamen dans cet Ouvrage.
Or, toutes ces erreurs et tous ces crimes que les hommes ont
fait au nom de leur Religion, viennent-ils dĠune autre source que de ce quĠils
se sont mis la place de la main claire qui devait les conduire, et quĠils ont
cru tre guids par un Principe vrai, pendant quĠils ne lĠtaient que par
eux-mmes.
Il faut donc conclure dĠabord de ce qui vient de prcder,
que tous les hommes, par lĠunique secours de leurs rflexions, et par la voix
de leur sentiment intrieur, nĠont pu sĠempcher de reconnatre lĠexistence
dĠun Etre suprieur quelconque, de mme que la ncessit dĠun culte envers lui
; cĠest une ide que lĠhomme ne peut effacer en lui-mme, quoiquĠelle
sĠobscurcisse si souvent dans le plus grand nombre.
Et certes, nous
devons en tre peu surpris, puisquĠil y en a qui ont laiss sĠteindre en eux
lĠide mme de leur Etre, et en qui les facults intrieures se sont tellement
affaiblies, quĠils se sont crus mortels et prissables.
Du mobile de lĠHomme
Mais il faut conclure galement que si cette ide de
lĠexistence dĠun Etre suprieur et de la ncessit dĠun culte, est dans
lĠessence de lĠhomme, cĠest aussi le dernier terme o il puisse parvenir tout
seul ici-bas : ce sont l les uniques fruits qui puissent provenir de sa
facult sensible, et de sa facult intellectuelle livres leurs propres
efforts. Ce sentiment est un germe fondamental dans lĠhomme ; mais si aucune
puissance ne vient ractionner ce germe, il ne peut rien manifester de solide,
et coup sr ses productions nĠauront aucune consistance, de mme que les
germes des Etres corporels demeureraient sans action et sans production, si une
Cause active et intelligente nĠen dirigeait la raction et gnralement tous
les actes qui les concernent.
Nous nous persuaderons bien plus encore de la vrit de
cette pense, quand nous rflchirons sur la nature et les proprits de la
Cause intelligente et active ; elle est distincte de la Cause premire, elle en
est le premier agent, elle ne donne point les germes aux Etres corporels, mais
elle les anime ; elle ne donne point les facults intellectuelles et sensibles
lĠhomme, mais elle les dirige et les claire. En un mot, tant la premire,
et la souveraine de toutes les Causes temporelles, elle est charge seule de
les conduire, et il nĠy en a pas une qui puisse se passer de son secours, et
qui ne lui soit assujettie.
Si cĠest donc par elle exclusivement que les choses se
manifestent, rien sans elle ne pourra devenir sensible ; or, ne pouvant ici-bas
connatre
que par le sensible, comment y russirons-nous, si cette mme Cause active et
intelligente nĠagit pas elle-mme avec nous, et nĠopre pas ce quĠelle seule
peut oprer dans lĠUnivers ?
Nous voyons donc
alors quelle est la ncessit absolue que les deux facults de lĠhomme soient
toujours guides et soutenues par cette Cause temporelle, universelle ; elle ne
donnera point lĠhomme lĠide de lĠEtre premier dont elle est la premire
Cause agissante, mais elle fera connatre lĠhomme les facults de cet Etre
premier, en les manifestant par des productions sensibles ; elle ne donnera pas
non plus lĠhomme lĠide dĠun culte envers cet Etre premier, mais elle
claircira ses ides sur cet objet, et en lui rendant sensibles les facults de
cet Etre premier, elle lui rendra galement sensibles les moyens sr de
lĠhonorer.
De lĠunit dans le culte
CĠest l que je vois cesser tous les doutes de lĠhomme, et
toutes les variations qui en sont les suites : cette Cause active et
intelligente tant prpose pour actionner et diriger tout, ne peut manquer de
concilier tout, lorsque son pouvoir sera employ ; et le seul et unique moyen
que lĠhomme ait de ne se pas tromper, cĠest de ne lĠexclure dĠaucun de ses
actes, dĠaucune de ses institutions, dĠaucuns de ses tablissements, comme elle
nĠest exclue dĠaucun des actes rguliers de la Nature. Alors lĠhomme sera, sr
de connatre les vrais rapports de ce quĠil cherche ; il nĠy aura plus de
disparit entre les Religions des Peuples, puisquĠils auront tous la mme
lumire, il nĠy aura plus entre eux de difficults sur les dogmes, ni sur le
culte, puisquĠil connatront la raison premire des choses ; en un mot, tout
sera dĠaccord, parce que chacun marchera selon la vritable Loi.
Nous ne pouvons donc plus douter que la raison de toutes ces
diffrences que les nations nous offrent dans leurs dogmes et dans leur culte,
ne vienne de ce que dans leurs institutions, elles ne se sont pas appuyes de
cette Cause active et intelligente qui seule devait les conduire, et qui
pouvait seule les runir ; nous ne pouvons plus douter, dis-je, que sa Lumire
ne soit le seul point de ralliement ; que hors dĠelle il nĠy ait dĠautre espoir
que lĠerreur et la souffrance, et que ce ne soit elle qui convienne
essentiellement et par nature, cette vrit invincible que hors le centre il
nĠy a rien de fixe.
On ne me souponnera pas, je lĠespre, dĠaprs cet expos,
de vouloir tablir lĠgalit et lĠindiffrence entre les divers cultes qui sont
en usage parmi les Peuples de la terre, et bien moins encore de vouloir
enseigner lĠinutilit dĠun culte. Au contraire, jĠannonce quĠil nĠy a pas un
Peuple qui nĠen ait senti la ncessit, jĠannonce encore que ce culte doit
exister aussi longtemps quĠil y aura des hommes sur la terre ; mais que tant
quĠils ne seront pas soutenus par un appui qui leur soit commun, il est
invitable quĠils soient diviss, et par consquent, il sera impossible quĠils
atteignent le but quĠils se proposent. Ainsi, non seulement je maintiens la
ncessit dĠun culte, mais je fais voir encore plus clairement la ncessit
dĠun seul culte, puisque cĠest un seul Chef, ou une seule Cause qui doit le
diriger.
On ne doit pas non
plus me demander actuellement, quel est celui de tous les cultes tablis, qui
est le vritable culte ; le principe que je viens de poser doit servir de
rponse toutes les questions sur cet objet. Le culte qui sera dirig par
cette Cause active et intelligente, sera ncessairement juste et bon : le culte
o elle ne prsidera pas, sera certainement nul ou mauvais : voil la rgle.
CĠest ceux qui, parmi les diffrentes nations, sont chargs dĠinstruire les
hommes et de les conduire dans la carrire, confronter leurs statuts et leur
marche avec la Loi que nous leur prsentons ; notre but nĠest pas de juger les
cultes tablis, mais dĠen mettre les Chefs et les Ministres en tat de se juger
eux-mmes.
Incertitudes de lĠHomme
Je dois mĠattendre une objection toute naturelle,
relativement cette Cause active et intelligente que jĠai fait connatre comme
Chef principal et unique de tout ce qui doit sĠoprer gnralement dans
lĠUnivers. Les hommes peuvent bien convenir de la ncessit de lĠaction de
cette Cause sur les Etres corporels ; ils ne peuvent pas mme douter quĠelle
nĠait lieu, par la rgularit et lĠuniformit des rsultats qui en proviennent
: mais, me dira-t-on, quand mme ils en viendraient convenir aussi de la
ncessit de lĠaction de cette Cause, pour diriger toute la conduite des
hommes, quels moyens auraient-ils pour savoir quand elle y prside ou non? Car
leurs dogmes et leurs tablissements en ce genre, nĠayant pas la moindre
uniformit, il leur faut absolument une autre Loi que celle de lĠopinion, pour
sĠassurer quĠils sont dans le vrai chemin.
CĠest ici que lĠhomme
montre sa faiblesse et son impuissance, et cĠest en mme temps par l quĠil
donne dĠautant plus de force ce que nous avons dit ; car, si lĠhomme pouvait
par lui-mme choisir et fixer son culte, le pouvoir de la Cause active et
intelligente, que je reconnais comme indispensable, deviendrait alors superflu
pour cet objet.
Rgle de lĠHomme
Si cependant cette Cause active et intelligente ne pouvait
jamais tre connue sensiblement par lĠhomme, il ne pourrait jamais tre sr
dĠavoir trouv la meilleure route, et de possder le vritable culte, puisque
cĠest cette Cause qui doit tout oprer, et tout manifester ; il faut donc que
lĠhomme puisse avoir la certitude dont nous parlons, et que ce ne soit pas
lĠhomme qui la lui donne ; il faut que cette Cause elle-mme offre clairement
lĠintelligence et aux yeux de lĠhomme, les tmoignages de son approbation ; il
faut enfin, si lĠhomme peut tre tromp par les hommes, quĠil ait des moyens de
ne pas se tromper lui-mme, et quĠil ait sous la main des ressources dĠo il
puisse attendre des secours vidents.
Les Principes que jĠai si souvent tablis, nous prouvent
assez la certitude de ce que jĠavance. NĠavons-nous pas dj reconnu plusieurs
fois que lĠhomme tait libre ? Comme tel, nĠest-il pas responsable des effets
bons ou mauvais qui doivent rsulter de son choix parmi les penses bonnes ou
mauvaises qui lui parviennent ? En serait-il responsable, sĠil nĠavait en lui
la facult de les dmler sans erreur ? Nous voyons donc que de tous les actes
quĠil enfante, il nĠen est aucun quĠil ne soit tenu essentiellement de
confronter avec sa rgle, et que, tant quĠil nĠen verra pas la conformit avec
cette rgle, il ne sera absolument sr de rien.
Or, quelle peut tre cette rgle, sinon lĠaveu et lĠadhsion
de la Cause active et intelligente, qui tant prpose pour diriger tous les
Etres soumis au temps, doit visiblement mettre lĠquilibre, entre les
diffrentes facults de lĠhomme, comme elle le met parmi les diffrentes
actions des Etres corporels, ou de la Matire.
Car, si elle est prpose pour diriger les facults de
lĠhomme, plus forte raison doit-elle en diriger les actions ? Et, parmi ces
actions, certes, la moins indiffrente est celle par laquelle il doit observer
fidlement les Lois qui peuvent lui concilier le Principe premier, et le
rapprocher de cet Etre auquel il sent universellement quĠil doit des hommages.
Et, si la Cause active et intelligente est le soutien infaillible qui doit
tayer lĠhomme dans tous ses pas, si elle est la lumire sre qui doit diriger
tous les actes de son Etre pensant, il est de toute ncessit que ce guide
universel vienne prsider lĠinstitution du culte de lĠhomme, comme toutes
ses autres actions, et quĠil y prside dĠune manire qui mette sa voix et son
tmoignage lĠabri de toute incertitude.
La question nĠest pas
encore rsolue, je le sais ; et dire quelle est la ncessit que la Cause
active et intelligente fixe elle-mme les Lois de nos hommages envers le
premier Principe, ce nĠest pas prouver quĠelle le fasse. Mais, aprs avoir
annonc dĠo lĠhomme devait tirer cette preuve, on ne peut plus attendre
dĠautres indications de ma part. Je ne citerai pas mme ma propre et
personnelle exprience, quelque confiance que jĠy doive apporter. Il y a eu un
temps o je nĠaurais ajout aucune foi des vrits que je pourrais certifier
aujourdĠhui. Je serais donc injuste et inconsquent de vouloir commander la
persuasion de mes Lecteurs ; non, je ne crains pas de le rpter, je dsire
sincrement quĠaucun dĠeux ne me croie sur ma parole, parce que, comme homme,
je nĠai point de droits la confiance de mes semblables ; mais je serais au
comble de ma joie, si chacun dĠeux pouvait prendre une assez grande ide de
lui-mme et de la Cause qui veille sur lui, pour esprer que par sa
persvrance et ses efforts, il lui serait possible de sĠassurer de la vrit.
Des dogmes mystrieux
Je sais que par des vues sages et hors de la porte du
vulgaire, les Chefs et les Ministres de presque toutes les Religions en ont
annonc les dogmes avec prudence, et surtout avec une rserve quĠon ne peut
assez louer ; pntrs sans doute de la sublimit de leurs fonctions, ils ont
senti combien la multitude devait en rester loigne, et cĠest srement pour
cela, quĠtant dpositaires de la clef de la Science, ils ont mieux aim amener
les Peuples avoir pour elle une vnration tnbreuse, que dĠen exposer les
secrets la profanation.
SĠil est vrai que ce soient l leurs motifs, je ne peux les
blmer. LĠombre et le silence sont les asiles que la vrit prfre ; et ceux
qui la possdent, ne peuvent prendre trop de prcautions pour la conserver dans
sa puret ; mais ne puis-je leur reprsenter quĠils auraient d craindre aussi
de lĠempcher de se rpandre, quĠils sont prposs pour la faire fructifier,
pour veiller sa dfense, et non pour lĠensevelir ; enfin, que la renfermer
avec trop de soin, cĠest peut-tre lui faire manquer son but, qui est de
sĠtendre et de triompher ?
Je croirais donc quĠils auraient agi trs sagement, sĠils
avaient approfondi davantage ce mot Mystre, dont ils ont fait un rempart leurs
religions. Ils pouvaient bien tendre des voiles sur les points importants, en
annoncer le dveloppement comme le prix du travail et de la constance, et
prouver par l leurs proslytes, en exerant la fois leur intelligence et
leur zle ; mais ils ne devaient pas rendre ces dcouvertes si impraticables
que lĠUnivers en ft dcourag ; ils ne devaient pas rendre inutiles les plus
belles facults de lĠEtre pensant, qui ayant pris naissance dans le sjour de
la lumire, tait dj assez malheureux de ne plus habiter auprs dĠelle, sans
quĠon lui tt encore lĠesprance de lĠapercevoir ici-bas ; en un mot, jĠaurais
leur place, annonc un Mystre comme une vrit voile, et non comme une
vrit impntrable, et jĠai le bonheur dĠavoir la preuve que cette dfinition
aurait mieux valu.
Rien ne mĠempchera donc de persvrer dans les principes
que je mĠefforce de rappeler aux hommes, et dĠassurer mes semblables que non
seulement la Cause active et intelligente doit ncessairement les diriger dans
tous leurs actes, et par consquent dans ceux qui ont rapport au culte, mais
encore, quĠil est en leur pouvoir de sĠen assurer par eux-mmes, et cela dĠune
manire qui ne leur laisse point de doutes.
En effet, il ne faut quĠobserver la conduite des diffrentes
Nations, pour apercevoir quĠelles ont toutes regard leur culte comme tant
fond sur la base que je viens dĠtablir. Ne sait-on pas avec quelle ardeur
elles ont dfendu leurs crmonies et leurs dogmes religieux ? Chacune dĠelle
nĠa-t-elle pas soutenu sa Religion, avec autant de zle et dĠintrpidit, que
si elle et eu la certitude que la vrit mme lĠavait tablie ?
Que dis-je, ce nom de vrit nĠest-il pas le rempart de
toutes les Sectes et de toutes les Opinions ? NĠa-t-on pas vu les Ministres
mmes des plus grandes abominations, sĠenvelopper de ce nom sacr, sachant bien
que par l ils en imposeraient plus srement aux peuples ? Pourquoi donc cette
marche serait-elle si universelle, si le Principe nĠen tait pas dans lĠhomme ?
Pourquoi, mme dans ses faux pas, chercherait-il sĠappuyer dĠun nom qui en
impose, sĠil ne connaissait pas intrieurement que ce nom est puissant, et
quĠil en a besoin ? Et en mme temps, pourquoi annoncerait-il que ses pas sont
dirigs par la vrit, sĠil ne sentait pas quĠils le peuvent tre ?
Nous croyons ces
observations suffisantes, pour convaincre nos Lecteurs de la ncessit et de la
possibilit du concours dĠune Cause active et intelligente dans toutes les
actions des hommes, et principalement dans la connaissance et la pratique des
Lois qui doivent diriger leurs hommages envers le premier Etre, que nul dĠentre
eux ne peut avoir mconnu de bonne foi.
De lĠextrieur des religions
Ainsi, ds que par leur nature, la Loi leur est impose de ne
jamais marcher sans cet appui, et que dĠaprs tous les Principes quĠon vient de
voir, il leur est possible de lĠobtenir, il est clair quĠils erreront sans
cesse, et seront exposs toutes sortes de dangers, lorsquĠils voudront agir
par eux-mmes. Alors ils seront bien plus condamnables encore de sĠannoncer aux
autres hommes, comme tant guids par cette vraie lumire, quand ils nĠen
auront pas la certitude.
Mais, quelles que
soient ce sujet leurs Erreurs ou leur mauvaise foi, quelques bizarreries quĠils
puissent introduire dans leurs institutions religieuses, nous devons assez
reconnatre prsent comme je lĠai dj dit, quĠon nĠen peut pas conclure
quĠil nĠy ait ni rgle, ni vrit pour lĠhomme. Nous devons voir bien plutt,
que les mprises des hommes en ce genre, ne peuvent tomber sur dĠautres objets,
que sur lĠextrieur et le sensible de leurs Religions, et quĠtant infrieurs
et absolument subordonns lĠEtre premier, toutes les opinions et toutes les
contradictions quĠils pourront enfanter, ne lui porteront jamais la moindre
atteinte.
De la morale
CĠest l la premire
consquence que lĠon doit insrer de tout ce quĠon vient de lire sur la
diversit des Religions et des cultes. Par l lĠhomme sage et accoutum
percer lĠenveloppe des choses, ne doit plus se laisser sduire par la varit
des tablissements de cette espce, ni tre branl par les contradictions
universelles des hommes sur cet objet. Il doit voir actuellement quelle en est
la source, et ne pas douter que si lĠhomme porte en lui lĠide du premier Etre,
il doit aussi avoir un moyen fixe et uniforme de lui tmoigner quĠil le commit
et quĠil lui rend hommage, moyen qui doit tre un et aussi inaltrable que cet
Etre mme, quoique les hommes se mprennent chaque jour sur la nature de lĠun
et de lĠautre.
CĠest l en mme
temps o nous pouvons voir le peu de confiance que mritent ceux qui prtendent
prouver une religion par la Morale, et combien ils sont dignes du peu de succs
quĠils ont ordinairement. Car la Morale, quoique tant un des premiers devoirs
de lĠhomme actuel, nĠa pas toujours t enseigne par des Matres assez
clairs pour lĠappliquer juste ; elle a presque toujours t borne au
sensible corporel, et ds lors elle a d varier selon les lieux, et selon les
diffrentes habitudes dans lesquelles lĠhomme aura fait consister sa vertu :
dĠailleurs cette Morale nĠtant jamais que lĠaccessoire de la Religion, lors
mme quĠelle est le plus perfectionne, la vouloir employer pour preuve, cĠest
annoncer la fois, et quĠon ne connat pas les vritables preuves, et quĠil y
en a ncessairement qui portent ce titre.
De lĠanciennet de la religion
Je ne crois pas inutile, non plus, de faire observer que
cĠest par l que pchent les Doctrines modernes, qui rduisent toutes les Lois
de lĠhomme la Morale, et toute sa Religion des actes dĠhumanit, ou au
soulagement des malheureux dans lĠordre matriel, cĠest--dire, cette vertu
si naturelle et si peu remarquable, dont mon sicle essaie dĠtayer ses
systmes, et qui concentrant lĠhomme dans des Ïuvres purement passives, nĠest
plus quĠun voile lĠignorance, et perd tout son prix aux yeux du Sage. Cette
vertu est sans doute au nombre de nos obligations, et personne ne doit la
ngliger sous aucun prtexte ; mais on ne bornerait pas exclusivement tous nos
devoirs, des actes temporels et sensibles, si on ne sĠtait pas persuad que
les choses sensibles et lĠhomme sont du mme rang et de la mme nature.
Aprs le rsultat que nous venons dĠapercevoir, nous devons
en attendre un second, qui peut nous aider combattre et renverser une autre
erreur, laquelle les Observateurs se sont laisss entraner sur le mme
sujet, et qui tient naturellement la mme source.
En effet, si selon eux, la connaissance dĠun Etre suprieur,
objet dĠun culte, ainsi que celle de la ncessit de ce culte, nĠtaient point
innes dans lĠhomme, il sĠensuivrait que lĠorigine et la naissance des
institutions religieuses seraient tout fait indcises ; il serait alors dĠune
difficult insurmontable de savoir de quelle manire, ou dans quel temps, elles
auraient t imagines, parce quĠalors les hommes nĠayant pour rgle et pour
Loi que les rvolutions continuelles de la Nature, ou les impulsions de leur
caprice et de leur volont, chaque instant aurait pu tre lĠpoque dĠune
nouvelle Religion, comme chaque instant aurait pu anantir les plus anciennes,
et successivement dtruire toutes celles qui sont en honneur sur la terre.
Dans cette supposition, il serait trs certain que les
institutions dont nous parlons, nĠtant plus que lĠouvrage de la faiblesse ou
de lĠintrt, non seulement lĠhomme vrai pourrait les mpriser, mais mme il
devrait employer ses efforts, pour en effacer jusquĠ la moindre trace dans
lui-mme et dans tous ses semblables.
Mais, aprs avoir
assur tous nos principes, en les fondant, comme nous lĠavons fait, sur la
nature de lĠhomme, aprs avoir reconnu lĠuniversalit dĠune base fondamentale
toutes les Religions des peuples, on devrait tre suffisamment persuad que ce
sentiment nat avec lĠhomme, et ds lors toute difficult devrait cesser sur
lĠorigine de cette ide dĠun Etre suprieur et du culte qui lui est d.
De lĠaffinit des tres pensants
On ne verrait plus dans lĠaccord et la conformit des ides
des Peuples sur ces deux points, que les fruits naturels de ce germe
indestructible, inn dans tous les hommes, et qui leur a parl dans tous les
temps, quoique nous ne puissions nier les usages bizarres et faux quĠil en ont
presque toujours faits ; on ne peut dire autant des Lois uniformes quĠils
devraient tous observer dans leur culte ; car, quoique par une funeste suite de
leur Libert, ils loignent et mconnaissent presque continuellement la Cause
physique suprieure, prpose pour diriger ce culte, ainsi que toutes leurs autres
actions, on verrait bientt quĠils nĠont jamais t privs de la facult de la
sentir et de lĠentendre, puisque ds lors quĠils sont lis au temps, cette
Cause active et intelligente, qui veille essentiellement sur le temps, nĠa
jamais pu les perdre de vue, comme eux-mmes auraient encore cet avantage son
gard, sĠils nĠtaient les premiers la fuir et lĠabandonner.
Si nous voulons nous convaincre encore mieux des rapports
qui se trouvent entre lĠhomme et ces vrits lumineuses, dont nous lĠannonons
comme dpositaire, nous nĠavons quĠ rflchir sur la nature de la pense ;
nous verrons bientt quĠtant simple, unique et immuable, il ne peut y avoir
quĠune seule espce dĠEtres qui en soient susceptibles, parce que rien nĠest
commun parmi des Etres de diffrente nature ; nous verrons que si lĠhomme a en
lui cette ide primitive dĠun Etre suprieur, et dĠune Cause active et
intelligente qui excute ses volonts, il doit tre de la mme Essence que cet
Etre suprieur et que la Cause qui correspond de lĠun lĠautre ; nous verrons,
dis-je, que la pense leur doit tre commune, tandis que tous les Etres qui ne
pourront recevoir aucune communication de cette pense, ni en donner le moindre
tmoignage, seront exclus ncessairement de la classe de ceux dont nous
parlons.
Et cĠest bien par l que lĠhomme pourrait acqurir des
lumires sur lui-mme, en apprenant se distinguer de tous les Etres passifs
et corporels qui lĠenvironnent. Car, quelque effort quĠil emploie pour se faire
entendre de quelquĠun dĠeux, sur les principes de la justice, sur la
connaissance dĠun Etre suprieur et des autres objets qui sont du ressort de sa
pense, il nĠapercevra dans cet Etre corporel et sensible aucun signe, aucune
dmonstration qui lui annonce quĠil en ait t entendu. Tout ce quĠil pourra
obtenir, et non encore de tous les animaux, cĠest de leur faire concevoir et
excuter les actes de sa volont, sans toutefois quĠils en comprennent la
raison ; encore faudrait-il, pour la perfection de ce commerce, que lĠhomme pt
se rappeler leur langage naturel dont il a perdu la connaissance ; car les
moyens factices dont il se sert aujourdĠhui pour y suppler, ne sont que des
preuves de son impuissance, et ne servent quĠ lui montrer que la grandeur ne
consiste pas dans lĠindustrie, mais dans la force et dans lĠautorit.
Lorsque lĠhomme au contraire, cessant de fixer les yeux sur
les Etres sensibles et corporels, les ramne sur son Etre propre, et que dans
le dessein de le connatre, il fait usage avec soin de sa facult
intellectuelle ; sa vue acquiert une tendue immense, il conoit et touche,
pour ainsi dire, des rayons de lumire quĠil sent bien tre hors de lui, mais
dont il sent aussi toute lĠanalogie avec lui-mme ; des ides neuves descendent
dans lui, mais il est surpris, tout en les admirant, de ne les point trouver
trangres. Or, y verrait-il tant de rapports avec lui-mme, si leur source et
la sienne nĠtaient pas semblables ? Se trouverait-il si lĠaise et si
satisfait, la vue des lueurs de vrit qui se communiquent lui, si leur
Principe et le sien nĠavaient pas la mme essence ?
CĠest l ce qui nous
fait reconnatre que la pense de lĠhomme tant semblable celle de lĠEtre
premier, et celle de la Cause active et intelligente, il doit y avoir eu
entre eux une correspondance parfaite ds le moment de lĠexistence de lĠhomme.
Alors, si cĠest vraiment sur cette affinit ncessaire entre tout Etre pensant,
que sont fondes toutes les Lois qui doivent diriger lĠhomme, tant dans la
connaissance de lĠEtre suprieur, que dans celle du culte quĠil doit lui
rendre, nous pouvons voir prsent, avec vidence, quelle a d tre lĠorigine
de la Religion parmi les hommes, et si elle nĠest pas aussi ancienne
quĠeux-mmes.
Diffrence entre les tres immatriels
Cependant, la similitude que je viens de faire entrevoir
entre tous les Etres qui sont dous de la pense, exige que je fasse remarquer
en ce moment une distinction importante qui chappe la plus grande partie des
hommes, ce qui les retient dans dĠpaisses tnbres, et les expose aux mprises
les moins excusables.
En effet, sĠils accordent la pense un Etre immatriel,
tel que lĠhomme, et quĠon leur avoue, comme je lĠai fait, que le Principe de la
Matire est immatriel, ils voudront aussi que ce Principe ait la pense, et ne
concevront pas que lĠon puisse la lui refuser.
DĠun autre ct, si je refuse la pense au Principe
immatriel de la Matire, ils ne sauront plus sĠils ne doivent pas la refuser
aussi au Principe immatriel de lĠhomme, parce quĠils ne voient dans ces deux
diffrents Etres immatriels, quĠune mme nature, et par consquent, que les
mmes proprits. Mais cĠest toujours la mme erreur qui les abuse ; cĠest
toujours pour ne vouloir pas dmler deux natures aussi distinctes, quĠils se
laissent aller aux plus grands carts sur cet objet. Rappelons–les donc
aux premiers Principes sur lesquels nous nous sommes dj appuys.
Tous les Etres immatriels proviennent mdiatement ou
immdiatement, de la mme source, et cependant ils ne sont pas gaux. Nous ne
pouvons douter de cette ingalit des Etres, puisque lĠhomme, qui est un Etre
immatriel, reconnat ncessairement au dessus de lui, des Etres immatriels
auxquels il doit des hommages et des soins assidus, comme tant dans leur
dpendance ; il reconnat que quoiquĠil soit semblable ces Etres immatriels,
par sa nature immatrielle et par sa pense, cependant il est infiniment
infrieur eux, en ce quĠil peut perdre lĠusage de ses facults et sĠgarer,
au lieu que les Etres qui le dominent sont couvert de ce funeste danger.
De mme, le Principe
de la Matire est immatriel et indestructible comme le Principe immatriel de
lĠhomme, mais ce qui met entre eux une distinction hors de tout rapport, cĠest
que lĠun a la pense et que lĠautre ne lĠa point, et cela parce que, comme je
viens de le dire, lĠEtre immatriel de lĠhomme provient immdiatement de la
source des Etres, au lieu que lĠEtre immatriel de la Matire nĠen provient que
mdiatement.
Diffrence entre les tres pensants
Je ne crois pas faire dĠindiscrtion en avouant que cĠest un
nombre qui les distingue, ce qui sera expliqu ci-aprs. Je crois en mme temps
rendre un service essentiel mes semblables, en les engageant croire des
Etres immatriels qui ne pensent point. Car plusieurs Observateurs de mon temps
ont cru nĠtre plus Matrialistes, ds quĠils ont pu parvenir admettre et
reconnatre comme moi, un Principe immatriel dans la Matire. Mais le
Matrialisme consistera-t-il uniquement nĠavoir pas une connaissance
parfaite, ni une ide juste de la Matire et de son Principe ; et le vrai
Matrialiste nĠest-il pas plutt, et ne sera-t-il pas toujours celui qui mettra
dans la mme classe et au mme rang, le Principe immatriel de lĠhomme
intellectuel, et le Principe immatriel de la Matire.
Je ne puis donc trop recommander de ne pas confondre les
vraies notions que nous portons en nous sur ces objets, et de croire des
Etres immatriels qui ne pensent point ; cĠest une distinction et une vrit
qui doit rsoudre toutes les difficults quĠon a leves sur cet objet.
Si cependant il restait encore des doutes sur la Pense, que
jĠai prsente comme devant tre commune et uniforme dans tous les Etres
distincts de la Matire et du sensible, et que, pour appuyer ces doutes, on objectt
cette diffrence si remarquable parmi les facults intellectuelles des hommes,
que chacun dĠeux parat nĠtre pas en ce genre ,partag plus galement que dans
les facults corporelles et sensibles ; je conviendrais avec eux qui auraient
cette incertitude, quĠen effet, juger dĠaprs la diffrence universelle que
lĠon aperoit dans les facults intellectuelles des hommes, il parat difficile
croire quĠils puissent tous avoir une gale ide de leur Etre, ainsi que du
culte auquel ils sont tenus envers lui.
Mais nous nĠavons jamais prtendu que les ides de tous,
fussent gales sur cet objet, il nous suffit quĠelles soient semblables. Il
nĠest pas ncessaire, il nĠest pas mme possible que tous les hommes sentent
galement leur Principe, mais il constant que tous le sentent, et quĠil nĠy en
a aucun qui nĠen ait une ide quelconque. Cet aveu est tout ce que nous
souhaitons de leur part, et cĠest la cause active et intelligente faire le
reste.
Ce ne sera point trop mĠcarter de mon sujet, que de mĠarrter
un instant sur la diffrence naturelle que nous apercevons dans les facults
intellectuelles de lĠhomme, et il sera utile dĠapprendre connatre ce
quĠelles auraient t dans son origine premire, sĠil se ft maintenu dans sa
gloire, et ce quĠelles sont aujourdĠhui quĠil en est descendu.
Quand mme lĠhomme aurait conserv tous les avantages de son
premier tat, il est certain que les facults intellectuelles de chacun des
hommes de sa postrit auraient annonc des diffrences, parce que ces facults
tant toutes le signe du Principe premier dont ils manent, et ce Principe
tant toujours neuf, quoique toujours le mme, les signes qui le reprsentent,
doivent manifester par eux-mmes sa nouveaut continuelle, et faire connatre
par l dĠautant plus sa fcondit. Mais, loin que ces diffrences eussent
produit une imperfection, ni caus des peines et des humiliations parmi les
hommes, aucun dĠeux ne sĠen fut seulement aperu ; trop occups jouir, ils
nĠauraient pas eu le loisir de comparer, et quoique les mesures de leurs
facults nĠeussent pas t gales, elles auraient chacune satisfait abondamment
ceux qui elles auraient t rparties.
Dans lĠtat actuel de lĠhomme, au contraire, outre ces mmes
ingalits originelles qui ont toujours lieu, il est sujet celles qui
proviennent des Lois de la rgion sensible quĠil habite ; ce qui rend bien plus
pnible encore lĠexercice de ses facults premires, et en multiplie lĠinfini
les diffrences. Cependant, nĠtant point condamn la mort, ou la privation
perptuelle de ces mmes facults premires, la rgion lmentaire ne fait que
lui prsenter un obstacle de plus, et il a toujours lĠobligation indispensable
de travailler la surmonter ; enfin aujourdĠhui, comme dans son premier tat,
la mesure de ses dons serait suffisante, sĠil avait toujours la ferme
rsolution de les employer son profit.
Mais qui ne sait que loin de tirer avantage de ces
obstacles, et de les faire tourner sa gloire, lĠhomme les augmente encore par
lĠusage faux de sa volont, par les gnrations irrgulires, par lĠignorance
o sĠil sĠenfonce tous les jours sur les choses qui lui conviennent, ou qui lui
sont contraires, ainsi que par une multitude dĠautres causes qui occasionnent
sans cesse le dprissement de ces mmes facults, et qui les dnaturent au
point de les rendre presque mconnaissables.
Aussi, dans cet tat de dgradation o lĠhomme se laisse
entraner, il perd la vritable notion des privilges qui lui appartiennent,
son cÏur se vide, et ne connaissant plus ses vraies jouissances, il se
rabaisse, et ne sĠestime plus que sur des diffrences conventionnelles, qui
nĠexistent que dans sa volont drgle, mais auxquelles il sĠattache avec
dĠautant plus dĠardeur, quĠayant laiss chapper son seul appui, il nĠa plus rien
qui le soutienne.
Cependant, malgr ces
diffrences originelles, multiplies encore, soit par les cueils de la rgion
sensible, soit par les vicieuses habitudes des hommes, pourrons-nous jamais
dire que lĠhomme ait chang de nature, pendant que nous avons vu que les Etres
corporels mmes ne sauraient en changer, malgr la multitude des rvolutions,
auxquelles leur propre Loi et la main de lĠhomme peuvent les assujettir ?
Tribut impos lĠHomme
Or, sĠil est de la nature et de lĠessence des hommes dĠavouer
un Etre suprieur, et de sentir quĠtant attachs la rgion sensible, il doit
y avoir un moyen sensible de lui faire parvenir leurs hommages, il est certain
que, malgr tous leurs garements, la Loi ne saurait jamais varier pour eux.
Ils pourront rendre leur tche plus longue et plus difficile, comme ils le font
en effet tous les jours par leur aveuglement et leur imprudence, mais ils ne se
dispenseront jamais de lĠobligation de la remplir. Soit que lĠun se trouve plus
charg que lĠautre par sa nature, soit quĠil le devienne par sa propre faute,
il faudra nanmoins que le tribut de chacun se paie, et ce tribut nĠest autre
chose, de la part de lĠhomme, que le sentiment, lĠaveu et le juste emploi des
facults qui le constituent.
Alors, quelque
dfigur que soit lĠhomme, nous devons toujours trouver en lui sa Loi premire,
puisque sa nature est toujours la mme ; nous devons toujours le trouver
semblable lĠEtre qui lui communique la pense, puisque cette pense ne peut
correspondre quĠentre des Etres de mme nature ; nous devons, dis-je, le
reconnatre comme insparablement li lĠide de son Principe, et celle des
devoirs qui lĠattachent lui, puisque tant convenus que ces ides sont
universelles parmi les hommes, nous nĠavons pas pu nier quĠelles ne naissent et
quĠelles ne vivent perptuellement avec eux.
Erreur sur lĠorigine de la religion
CĠest pour cela que nous avons port jusquĠ lĠorigine mme
de lĠhomme, lĠpoque de la naissance de sa Religion.
Quel cas pouvons-nous faire alors des opinions imprudentes
et insenses, qui ont fait natre cette institution sacre, de la crainte et de
la timidit des hommes ? Comment de pareilles faiblesses leur pourraient-elles
donner une ide aussi sublime que celle dĠun guide qui peut les clairer et les
soutenir tous leurs pas, si le germe nĠen tait pas dans leur sein ? Et,
puisquĠils portent ce germe en eux-mmes, pourquoi lui chercher une autre
origine ?
Non, sans doute, on ne dira plus que les effrayantes
rvolutions de la Nature auront donn naissance cette ide dans lĠhomme. Tout
au plus, auraient-elles t un des moyens propres ranimer dans lui les
facults prcieuses qui sĠy sont si souvent assoupies ; mais jamais elles ne
lui auront communiqu le germe de ces facults, puisque ce nĠest que par l
quĠil est homme.
Bien moins encore, lui auraient-elles donn, toutes les
lumires et toutes les connaissances ncessaires lĠentier accomplissement des
devoirs relatifs sa Religion et son culte, puisquĠen mme temps que lĠhomme
sent que ces lumires lui manquent, il sent quĠil ne peut les tenir que dĠune
Cause intelligente, qui tant au dessus de lui, est plus forte raison
au-dessus de la Nature matrielle. Or, si lĠhomme, malgr sa misre et sa
privation, est encore par son essence au dessus de cette mme Nature
matrielle, quels sont donc les secours et les lumires quĠil pourrait en
attendre ?
On voit par l quels mdiocres fruits toutes les rvolutions
de la Rgion lmentaire ont pu produire dans lĠhomme, et combien il serait
draisonnable dĠy chercher la source de ses vertus et de sa grandeur.
Ce nĠest pas, comme je viens de le dire, que les terribles
vnements auxquels la Nature lmentaire est expose, nĠaient servi souvent
rveiller les facults intellectuelles engourdies dans lĠhomme, en le rappelant
la fois lĠide de lĠEtre premier, et la ncessit de lĠhonorer.
Je veux mme que dans la fcheuse situation o il sĠest
trouv frquemment, et qui a d devenir encore plus affreuse par lĠignorance
laquelle il sĠest presque toujours abandonn, il ait choisi parmi les objets
pars autour de lui, ceux qui lui ont paru les plus puissants, et quĠil leur
ait adress des vÏux pour en obtenir des secours contre les malheurs qui le
menaaient ; je veux quĠayant ainsi fait choix de ses Dieux, il leur ait encore
rendu un culte sensible et quĠil leur ait offert des sacrifices ; je veux que
la mme mprise ayant eu lieu diversement en diffrentes parties de la Terre,
selon que lĠhomme y aura t plus ou moins effray, ait t l une des causes
qui ont produit la varit qui se trouve entre toutes les Religions.
Que pourrait-on statuer dĠaprs cela qui ft contraire au
principe que je dfends ? Ne voit-on pas quel a t le mobile de ces
Institutions ; ne voit-on pas quel en est le frivole objet ? Ne voit-on pas
enfin que ceux mmes qui les ont tablies, ne pouvant se cacher lĠinfirmit de
leurs Idoles, ont cherch les tayer en en multipliant le nombre, que souvent
ils les ont rpudies pour les remplacer ensuite leur gr, et quĠils ont montr
la mme inconstance dans le choix des moyens quĠils avaient employs pour se
les rendre favorables. Or, si cĠtait une lumire fixe qui les et dirigs, ils
seraient eux et leurs Ïuvres couvert de toutes ces contradictions.
Il est donc vident que ceux qui ont observ de pareils
faits, en ont port beaucoup trop loin les consquences. De ce que la crainte
et la superstition ont fait natre des institutions Religieuses en diffrents
lieux, ou, ce qui est encore plus vrai, ont introduit des varits dans les
Religions dj tablies, il ne serait pas juste de conclure que telle a t la
source de toutes les Religions, et que cĠest l o lĠhomme a puis les
principes et les notions qui lui sont communes universellement avec ses
semblables. Mais il nĠest pas absolument impossible de montrer encore plus
clairement la cause de cette erreur, et de la mettre entirement dcouvert.
NĠai-je pas annonc lĠhomme comme tant un assemblage de
facults sensibles et de facults intellectuelles ? NĠa-t-on pas d concevoir
par l que ses facults sensibles lui tant communes avec les btes, il
devenait ds lors susceptible dĠhabitudes comme elles ; mais aussi que ces
habitudes, tenant toutes au sensible, ne pouvaient natre que par le secours
des causes et des moyens sensibles.
NĠa-t-on pas d concevoir, au contraire, que les facults
intellectuelles de lĠhomme tant dĠun ordre suprieur aux causes sensibles, ne
pouvaient pas tre commandes par ces causes sensibles, et quĠil leur fallait,
pour les mouvoir et les animer, la raction dĠune cause et dĠun agent dĠun
autre ordre, cĠest--dire, qui ft de la mme nature que lĠEtre intellectuel de
lĠhomme.
CĠest donc l que se trouve la solution du problme ; il
fallait distinguer les Ïuvres sensibles de lĠhomme dĠavec ses ides premires
qui nĠappartiennent quĠ son Etre intellectuel ; il fallait voir que le climat,
la temprature et tous les accidents plus ou moins considrables de la Nature
matrielle et sensible pouvait bien oprer sur les mÏurs, les habitudes et les
actions extrieures de lĠhomme, quĠils pouvaient mme par la liaison de lĠhomme
au sensible, oprer passivement sur ses facults intellectuelles ; mais que le
concours de toutes les rvolutions lmentaires quelconques ne lui donneraient
jamais la moindre ide dĠune Cause suprieure, ni des points fondamentaux que
nous avons dcouverts en lui ; puisquĠen un mot toutes les causes que nous
examinons dans ce moment, tant par leur nature, dans lĠordre sensible, ne
peuvent oprer activement que sur le sensible, et jamais ainsi sur
lĠintellectuel.
Alors nous ne
verrions dans tous ces fruits de la faiblesse et de la crainte de lĠhomme,
quĠun usage faux et une application insense de ses facults intellectuelles ; mais
nous nĠy verrions jamais leur origine. Car si lors mme que ces facults
intellectuelles agissent sur le sensible, elles le font simplement mouvoir, et
ne le crent pas, quoiquĠelles lui soient suprieures ; plus forte raison le
sensible leur tant infrieur, elles en pourront tre affectes, lorsquĠil
agira sur elles, mais elles nĠen recevront jamais la naissance et la vie.
Germe intellectuel de lĠHomme
Nous rentrons donc de nouveau dans notre principe, qui a t
de placer lĠexistence de la Religion au premier moment de lĠexistence de
lĠhomme.
Si, aprs de semblables dmonstrations, ceux qui ont avanc
lĠopinion contraire, persistaient encore la soutenir, et vouloir que
lĠhomme et trouv dans des causes infrieures et sensibles, la source des notions
et de toutes les lumires dont nous annonons quĠil porte le germe en lui-mme
; nous nĠaurions, pour renverser absolument leur systme, quĠune seule chose
leur demander : savoir, pourquoi, si selon eux, les rvolutions de la Nature
matrielle ont donn aux hommes une Religion, les Btes nĠont-elles pas aussi
la leur ; car elles ont t prsentes, comme les hommes, toutes ces
rvolutions.
Cessons donc de nous
arrter une pareille opinion, et attachons-nous plutt reconnatre tout le
prix du germe qui a t plac dans nous-mmes ; attachons-nous sentir que si
ce germe prcieux doit nous rendre des fruits sans nombre, quand il aura reu
sa culture naturelle
; il ne pourra aussi annoncer que la confusion et le dsordre, quand il recevra
des cultures
trangres. Enfin, nĠattribuons quĠ ces fausses cultures, les incertitudes que lĠhomme a
montres dans tous les pas quĠil a faits sans son guide.
Premire religion de lĠHomme
Mais je pressens la curiosit de mes Lecteurs sur cette
culture naturelle, sur les effets invariables de la Cause active et
intelligente que jĠai reconnue comme la lumire indispensable de lĠhomme ; en
un mot, sur cette Religion et ce culte unique, qui dĠaprs les principes que
jĠai exposs, ramneraient tous les cultes la mme loi.
Quoique jĠaie annonc que ce nĠtait point de la main de son
semblable que lĠhomme devait attendre les preuves et les tmoignages certains
de ces vrits ; il peut au moins en recevoir le tableau, et je me propose de
le lui prsenter.
Je ne lui cacherai cependant pas tous les efforts que je me
fais moi-mme pour lĠentreprendre. Je ne jette point les yeux sur la science,
que je ne sois couvert de honte, en voyant tout ce que lĠhomme a perdu, et je
voudrais que rien de moi ne st ce que je sais, car je ne trouve rien en moi
qui en soit digne ; cĠest pour cette raison que je ne puis jamais mĠexprimer
sur ces objets que par des symboles.
La Religion de lĠhomme dans son premier tat, tait soumise
un culte, comme elle lĠest encore aujourdĠhui, quoique la forme en fut
diffrente ; la principale Loi de cet homme tait de porter continuellement sa
vue depuis lĠOrient
jusquĠ lĠOccident,
et depuis le Nord
jusquĠau Midi
; cĠest--dire, de dterminer les latitudes et les longitudes dans toutes les parties de
lĠUnivers.
CĠest par l quĠil avait une connaissance parfaite de tout
ce qui sĠy passait, quĠil purgeait de malfaiteurs tout son empire, quĠil
assurait la route aux voyageurs bien intentionns, et quĠil tablissait lĠordre
et la paix dans tous les Etats soumis sa domination ; par l aussi, il
manifestait pleinement la puissance et la gloire de la Cause premire qui
lĠavait charg de ces sublimes fonctions, et cĠtait lui rendre les hommages
les plus dignes dĠelle, et les seuls capables de lĠhonorer et de lui plaire ;
car tant Une
par essence, elle nĠa jamais eu dĠautre objet que de faire rgner son Unit,
cĠest--dire, de faire le bonheur de tous les Etres.
Cependant, si lĠhomme nĠet pas t second dans lĠexercice
de lĠemploi immense qui lui tait confi, il nĠaurait pu seul en embrasser
toutes les parties : aussi avait-il autour de lui des Ministres fidles qui
excutaient ses ordres avec prcision et clrit : il pensait, ses Ministres
lisaient ses volonts, et les crivaient avec des caractres si nets et si
expressifs quĠils taient couvert de toute quivoque.
La premire Religion
de lĠhomme tant invariable, il est, malgr sa chute, assujetti aux mmes
devoirs ; mais comme il a chang de climat, il a fallu aussi quĠil changet de
Loi pour se diriger dans lĠexercice de sa Religion.
Seconde religion de lĠHomme
Or, ce changement nĠest autre chose que de sĠtre soumis
la ncessit dĠemployer des moyens sensibles pour un culte qui ne devait jamais
les connatre. Nanmoins comme ces moyens se prsentent naturellement lui, il
nĠa que trs peu de soins donner pour les chercher, mais beaucoup plus, il
est vrai, pour les faire valoir et sĠen servir avec succs.
Premirement, il ne
peut faire un pas sans rencontrer son Autel ; et cet Autel est toujours garni de Lampes qui
ne sĠteignent point, et qui subsisteront aussi longtemps que lĠAutel mme.
En second lieu, il porte toujours lĠencens avec lui, en sorte quĠ tous les
instants il peut se livrer aux actes de sa Religion.
Mais avec tous ces avantages, il est effrayant de songer
combien lĠhomme est encore loign de son terme, combien il a de tentatives
faire avant de parvenir au point de pouvoir remplir entirement ses premiers
devoirs ; et mme encore quand il y serait parvenu, resterait-il toujours dans
une sujtion irrvocable et qui lui ferait sentir jusquĠ la fin la rigueur de
sa condamnation.
Cette sujtion est de
ne pouvoir absolument rien de lui-mme, et dĠtre toujours dans la dpendance
de cette Cause active et intelligente qui peut seule le remettre sur la voie
quand il sĠgare ; qui peut seule lĠy soutenir, et qui doit diriger aujourdĠhui
tous ses pas, en sorte que sans elle non seulement il ne peut rien connatre,
mais quĠil ne peut pas mme tirer le moindre fruit de ses connaissances et de
ses propres facults.
De la lecture et de lĠcriture
En outre, ce nĠest plus comme pendant sa gloire o il lisait
jusquĠaux penses les plus intimes de ses Suprieurs et de ses Sujets, et o il
pouvait, en consquence, commercer avec eux selon sa volont. Mais dans
lĠhorrible expiation laquelle il sĠest expos, il ne peut se flatter de
rtablir ce commerce quĠil ne commence par apprendre crire ; heureux ensuite sĠil se trouve
dans le cas dĠapprendre lire, car il y a bien des hommes, et mme des plus clbres par
leurs connaissances, qui passent leur vie sans avoir jamais lu.
Ce nĠest pas que
quelques-uns nĠaient lu sans avoir jamais crit ; mais ce sont l des privilges
particuliers, et la Loi gnrale est de commencer par crire ; au lieu que lĠhomme, dans son
premier tat, pouvait son gr sĠoccuper continuellement la lecture. Or,
comme lĠexpiation de lĠhomme doit se passer dans le temps, cĠest cette Loi du
temps qui lĠassujettit une gradation pnible et indispensable dans le
recouvrement de ses droits et de ses connaissances, tandis que dans sa premire
origine, rien ne se faisait attendre, et que chacune de ses facults rpondant
toujours ses besoins, agissait sur le champ selon son dsir.
Du Livre de lĠHomme
Ces avantages inexprimables taient attachs la possession
et lĠintelligence dĠun Livre sans prix, qui tait au nombre des dons que
lĠhomme avait reus avec la naissance. Quoique ce Livre ne contnt que dix
feuilles, il renfermait toutes les lumires et toutes les Sciences de ce qui a
t, de ce qui est et de ce qui sera ; et le pouvoir de lĠhomme tait si tendu
alors, quĠil avait la facult de lire la fois dans les dix feuilles du Livre
et de lĠembrasser dĠun coup dĠÏil.
Lors de sa dgradation, le mme Livre lui est bien rest,
mais il a t priv de la facult de pouvoir y lire aussi facilement, et il ne
peut plus en connatre toutes les feuilles que lĠune aprs lĠautre. Cependant
il ne sera jamais entirement rtabli dans ses droits quĠil ne les ait toutes tudies
; car, quoique chacune de ces dix feuilles contienne une connaissance
particulire et qui lui soit propre, elles sont nanmoins tellement lies,
quĠil est impossible dĠen possder une parfaitement, sans tre parvenu les
connatre toutes ; et quoique jĠaie dit que lĠhomme ne pouvait plus les lire
que successivement, aucun de ses pas ne serait assur, sĠil ne les avait
parcourues en entier, et principalement la quatrime, qui sert de point de
ralliement toutes les autres.
CĠest une vrit sur laquelle les hommes ont peu fix leur
attention, cĠest cependant celle quĠil leur tait infiniment ncessaire
dĠobserver et de connatre : car ils naissent tous le Livre la main ; et si
lĠtude et lĠintelligence de ce Livre sont prcisment la tche quĠils ont
remplir, on peut juger de quel intrt il est pour eux de nĠy pas faire de
mprise.
Mais leur ngligence sur cet objet a t porte un point
extrme ; il nĠen est presque pas parmi eux qui aient remarqu cette union
essentielle des dix feuilles du Livre, par laquelle elles sont absolument
insparables. Les uns se sont arrts la moiti de ce Livre, dĠautres la
troisime feuille, dĠautres la premire ; ce qui a produit les Athes, les
Matrialistes et les Distes ; quelques-uns en ont bien aperu la liaison, mais
ils nĠont pas saisi la distinction importante quĠil y avait faire entre
chacune de ces feuilles, et les trouvant lies, ils les ont crues gales et de
la mme nature.
QuĠen est-il arriv ? CĠest que se bornant lĠendroit du
Livre quĠils nĠavaient pas eu le courage de passer, et sĠappuyant sur ce quĠils
ne parlaient cependant que dĠaprs le Livre, ils ont prtendu quĠils le
possdaient tout entier, et se croyant par l infaillibles dans leur doctrine,
ils ont fait tous leurs efforts pour le persuader. Mais ces vritables isoles,
ne recevant aucune nourriture, ont bientt dpri entre les mains de ceux qui
les avaient ainsi spares, et il nĠest plus rest ces hommes imprudents
quĠun vain fantme de Science, quĠils ne pouvaient donner comme un corps
solide, ni comme un Etre vrai, sans avoir recours lĠimposture.
CĠest de l prcisment dĠo sont sorties toutes les erreurs
que nous aurons examiner dans la suite de ce Trait, ainsi que toutes celles
que nous avons dj releves sur les deux Principes opposs, sur la nature et
les Lois des Etres corporels, sur les diffrentes facults de lĠhomme, sur les
principes et lĠorigine de sa Religion et de son culte.
On verra ci-aprs sur quelle partie du Livre sont tombes
principalement les mprises ; mais, avant dĠen venir l, nous complterons
lĠide quĠon doit avoir de ce Livre incomparable, en donnant le dtail des
diffrentes Sciences et des diffrentes proprits, dont chacune de ses
feuilles renfermait la connaissance.
La premire traitait
du Principe universel, ou du Centre, dĠo manent continuellement tous les
Centres. La seconde, de la Cause occasionnelle de lĠUnivers ; de la double Loi
corporelle qui le soutient ; de la double Loi intellectuelle, agissant dans le temps
; de la double nature de lĠhomme, et gnralement de tout ce qui est compos et
form de deux actions.
La troisime de la base des Corps ; de tous les rsultats et
des productions de tous les Genres, et cĠest l que se trouve le nombre des
Etres immatriels qui ne pensent point.
La quatrime, de tout ce qui est actif ; du Principe de
toutes les Langues, soit temporelles, soit hors du temps ; de la Religion et du
culte de lĠhomme, et cĠest l que se trouve le nombre des Etres immatriels qui
pensent.
La cinquime, de lĠIdoltrie et de la putrfaction.
La sixime, des Lois de la formation du Monde temporel, et
de la division naturelle du Cercle par le rayon.
La septime, de la cause des Vents et des Mares ; de
lĠchelle gographique de lĠhomme ; de sa vraie Science et de la source de ses
productions intellectuelles ou sensibles.
La huitime, du nombre temporel de celui qui est le seul appui,
la seule force et le seul espoir de lĠhomme, cĠest--dire, de cet Etre rel et
physique, qui a deux noms et quatre nombres, en tant quĠil est la fois actif et intelligent, et que
son action sĠtend sur les quatre Mondes. Elle traitait aussi de la Justice et
de tous les pouvoirs lgislatifs ; ce qui comprend les droits des Souverains,
et lĠautorit des Gnraux et des juges.
La neuvime, de la formation de lĠhomme corporel dans le
sein de la femme, et de la dcomposition du triangle universel et particulier.
La dixime enfin tait la voie et le complment des neuf
prcdentes. CĠtait sans doute la plus essentielle, et celle sans laquelle
toutes les autres ne seraient pas connues, parce quĠen les disposant toutes dix
en circonfrence, selon leur ordre numrique, elle se trouve avoir le plus
dĠaffinit avec la premire, dont tout mane ; et si lĠon veut juger de son importance,
que lĠon sache que cĠest par elle que lĠAuteur des choses est invincible, parce
que cĠest une barrire qui le dfend de toutes parts, et que nul Etre ne peut
passer.
Ainsi, comme lĠon voit renfermes dans cette numration,
toutes les connaissances o lĠhomme peut aspirer, et les Lois qui lui sont
imposes, il est clair quĠil ne possdera jamais aucune Science, ni quĠil ne
pourra jamais remplir aucun de ses vrais devoirs, sans aller puiser dans cette
source ; nous savons aussi actuellement quelle est la main qui doit lĠy
conduire, et que si par lui-mme il ne saurait faire un pas vers cette source
fconde, il peut tre sr dĠy parvenir, en oubliant sa volont, et laissant
agir celle de la Cause active et intelligente qui doit seule agir pour lui.
Flicitons-le donc de pouvoir encore trouver un tel appui
dans sa misre ; que son cÏur se remplisse dĠesprance, en voyant quĠil peut
mme aujourdĠhui dcouvrir sans erreur, dans ce prcieux Livre, lĠessence et
les proprits des Etres, la raison des choses, les Lois certaines et
invariables de sa Religion et du culte quĠil doit ncessairement rendre
lĠEtre premier ; cĠest--dire, quĠtant la fois intellectuel et sensible, et
nĠy ayant rien qui ne soit lĠun ou lĠautre, il doit connatre les rapports de
lui-mme avec tout ce qui existe.
Car, si ce Livre nĠa
que dix feuilles, et que cependant il contienne tout, rien ne peut exister sans
appartenir par sa Nature lĠune des dix feuilles. Or, il nĠy a pas un Etre qui
nĠindique lui-mme quelle est sa classe et laquelle des dix feuilles il
appartient. Chaque Etre nous offre donc par l les moyens de nous instruire de
tout ce qui le concerne. Mais, pour se diriger dans ces connaissances, il faut
savoir distinguer les Lois vraies et simples qui constituent la nature des
Etres, dĠavec celles que les hommes supposent et leur substituent tous les
jours.
Erreurs sur le Livre de lĠHomme
Venons cette partie du Livre, dont jĠai annonc que lĠon
avait le plus abus. CĠest cette quatrime feuille qui a t reconnue comme
ayant le plus de rapport avec lĠhomme, en ce que cĠest l o taient crits ses
devoirs et les vritables Lois de son Etre pensant, de mme que les prceptes
de sa Religion et de son culte.
En effet, en suivant avec exactitude, avec constance et avec
une intention pure, tous les points qui y taient clairement noncs, il
pouvait obtenir des secours de la main mme qui lĠavait puni, sĠlever au
dessus de cette Rgion corrompue, dans laquelle il est relgu par
condamnation, et retrouver des traces de cette ancienne autorit, en vertu de
laquelle il dterminait autrefois les latitudes et les longitudes pour le maintien de lĠordre
universel.
Mais, comme cĠest cette quatrime feuille quĠtaient
attachs de si puissantes ressources, cĠest aussi, comme nous lĠavons dit, sur
cette partie du Livre, que ses erreurs devaient tre les plus importantes ; et
en effet si lĠhomme nĠen et point nglig les avantages, tout serait encore
heureux et en paix sur la Terre.
La premire de ces erreurs a t de transposer sur cette
quatrime feuille, et dĠy substituer la cinquime, ou celle qui traite de
lĠidoltrie ; parce quĠalors lĠhomme dfigurant les Lois de sa Religion, ne
pouvait en retirer les mmes fruits, ni les mmes secours que sĠil et
persvr dans le vrai culte. Au contraire, ne recevant que les tnbres pour
rcompense, il sĠy ensevelissait au point de ne plus mme dsirer la lumire.
Telle fut la marche de ce Principe, dont nous avons dit au
commencement de cet Ouvrage, quĠil sĠtait fait mauvais par sa propre volont ;
telle a t celle du premier homme, et telle a t celle de plusieurs de ses
descendants, surtout parmi les Nations qui prennent leur Orient au Sud de la Terre.
CĠest l cette erreur ou ce crime, qui ne se pardonne point,
et qui, au contraire, subit indispensablement les punitions les plus
rigoureuses ; mais la multitude des hommes est couvert de ces garements ;
car ce nĠest quĠen marchant que lĠon tombe, et le plus grand nombre ne marche
point ; cependant, comment avancer sans marcher ?
La seconde erreur est dĠavoir pris une ide grossire des
proprits attaches cette quatrime feuille, et dĠavoir cru pouvoir les
appliquer tout ; car, en les attribuant des objets auxquels elles ne
pouvaient convenir, il tait impossible de rien trouver.
Aussi, qui ne sait quel est le peu de succs de ceux qui
fondent la Matire sur quatre Elments, qui nĠosent refuser la pense aux
btes, qui sĠefforcent de faire quadrer le calcul Solaire avec le calcul
Lunaire, qui cherchent la longitude sur la Terre et la quadrature du cercle ;
en un mot, qui tentent tous les jours une infinit de dcouvertes de cette
nature, et dans lesquelles ils nĠont jamais de rsultats satisfaisants, comme
nous continuerons le faire voir dans la suite de ce Trait ? Mais, cette
erreur nĠtant pas dirige directement contre le Principe universel, ceux qui
la suivent, nĠen sont punis que par lĠignorance, et elle ne demande point
dĠexpiration.
Il y en a une troisime, par laquelle, avec cette mme
ignorance, lĠhomme sĠest cru trs lgrement en possession des avantages sacrs
que cette quatrime feuille pourrait en effet lui communiquer ; dans cette
ide, il a rpandu parmi ses semblables les notions incertaines quĠil sĠest
faites de la Vrit, et a tourn sur lui les yeux des Peuples, qui ne devaient
les porter que vers le premier Etre, vers la Cause Physique active et
intelligente, et vers ceux qui par leurs travaux et leurs Vertus avaient obtenu le droit de la
reprsenter sur la Terre.
Cette erreur, sans
tre aussi funeste que la premire, est cependant infiniment plus dangereuse
que la seconde, parce quĠelle donne aux hommes une ide fausse et purile de
lĠAuteur des choses, et des sentiers qui mnent lui ; parce quĠenfin chacun
de ceux qui ont eu lĠimprudence et lĠaudace de sĠannoncer ainsi, ont pour ainsi
dire, tabli autant de Systmes, autant de dogmes et autant de Religions. Or,
ces tablissements dj peu solides par eux-mmes, et par le vice de leur
Institution, nĠont pu manquer dĠprouver encore des altrations, de faon
quĠtant obscurs et tnbreux, ds le moment de leur origine, ils ont par la
longueur des temps, dcouvert pleinement leur difformit.
Origine de la diversit des
religions
Joignons donc les normes abus qui ont t faits des
connaissances renfermes dans la quatrime feuille de ce Livre dont nous
naissons tous dpositaires ; joignons la confusion qui en est provenue, tout
ce que nous avons observ sur lĠignorance, la crainte et la faiblesse des
hommes ; et laissant l les symboles, nous aurons lĠexplication et lĠorigine de
cette multitude de Religions et de cultes en usage parmi les nations.
Nous ne pourrons que les mpriser, sans doute, en apercevant
cette varit qui les dfigure, et cette opposition mutuelle qui en dcouvre la
fausset ; mais lorsque nous ne perdrons pas de vue que ces diffrences et ces
bizarreries nĠont jamais pu tomber que sur le sensible, lorsque nous nous
rappellerons que lĠhomme par sa pense, tant lĠimage et la similitude du
premier Etre pensant, apporte avec lui toutes ses Lois, nous reconnatrons
alors que sa Religion nat galement avec lui-mme ; que loin quĠelle ait t
en lui une suite de lĠexemple, du caprice, de lĠignorance, et de la frayeur
quĠont pu lui inspirer les catastrophes de la Nature, ce sont, au contraire,
toutes ces causes qui lĠont si souvent dfigure, et ont amen lĠhomme au point
de se dfier mme du seul remde quĠil et ses maux. Nous reconnatrons bien
mieux encore quĠil est le seul qui souffre de ses variations et de ses
faiblesses ; que la source de son Existence et la voie qui lui est accorde
pour y parvenir, nĠen seront jamais moins pures, et quĠil sera toujours sr de
trouver un point de runion qui lui soit commun avec ses semblables, quand il
portera les yeux vers cette source, et vers la seule lumire qui doit lĠy
conduire.
Telles sont les ides que nous devons avoir de la vritable
Religion de lĠhomme, et de toutes celles qui ont usurp ce nom sur la terre. Maintenant
cherchons la cause des erreurs que les Observateurs ont faites dans la
Politique ; car, aprs avoir considr lĠhomme en lui-mme, et
relativement son Principe, il parat trs important de le considrer dans ses
relations avec ses semblables.
Fin du premier volume
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Table
des chapitres de ce premier volume
Introduction
|
Chapitre 1 |
|
De la cause des erreurs |
|
De la vrit |
|
Du bien et du mal |
|
Du bon et du mauvais principe |
|
Fausse doctrine sur les deux principes |
|
De la diffrence des deux principes |
|
Le mal, rsultat de la libert |
|
Origine du mal |
|
Le mal, rsultat de la libert |
|
De la libert et de la volont |
|
Ancien tat du mauvais principe |
|
Etat actuel du mauvais principe |
|
Incompatibilit du bien et du mal |
|
Des deux tats de lĠhomme |
|
Etat primitif de lĠhomme |
|
Dgradation de lĠhomme |
|
Peine de lĠhomme |
|
Voie de sa rhabilitation |
|
Secours accords lĠhomme |
|
Travaux de lĠhomme |
|
Double effet du corps de lĠhomme |
|
Origine du matrialisme |
|
Systme des sensations |
|
Dangers de ce systme |
|
Facult inne dans lĠhomme |
|
De lĠancienne enveloppe de lĠhomme |
|
De la nouvelle enveloppe de lĠhomme |
|
Deux tres dans lĠhomme |
|
Le sensible dans la bte |
|
De lĠtre actif dans la Bible |
|
Des habitudes dans la bte |
|
De lĠintellectuel et du sensible |
|
Manire de distinguer les trois rgnes |
|
Progression quaternaire universelle |
|
Union des trois lments |
|
Supriorit de lĠhomme |
|
De la pense de lĠhomme |
|
Des sens de lĠhomme |
|
Droits de lĠhomme sur sa pense |
|
Grandeur de lĠhomme |
|
Mprises sur lĠhomme |
Moyens dĠviter ces mprises 27
Universalit
de ces mprises
Chapitre 2
Source universelle des erreurs Des souffrances de la bte
De la double action
Des
recherches sur la nature
De
la matire et de son principe
De
la divisibilit de la matire
Bornes des mathmatiques
Des productions et de leurs principes
De la reproduction des formes
Immuabilit de leurs principes
Des manations de lĠunit
Des tres secondaires
De la gnration des corps
De la destruction des corps
De la digestion
De la rintgration des corps
De la femme
De la vgtation
Des aliments
Du mlange des corps
Des semences vermineuses
Unit dĠaction dans les principes
Faux systme sur la matire
Diversit
des essences matrielles
Du
systme des dveloppements Rcapitulation
Chapitre
3
Enchanement des erreurs
Droits des tres intelligents
Du principe du mouvement
Mobile de la nature
Des dsordres de la nature
Cause distincte de la matire
Des
causes temporelles
Du
ternaire universel
LĠair
Division
du corps humain
LĠHomme,
miroir de la science
Harmonie des lments
Mprises des observateurs
Des lois de la nature
Routes de la science
Du mercure
Du
tonnerre
Prservatifs
contre le tonnerre
Rapports
des lments lĠhomme
Erreurs principales
Du poids, du nombre et de la mesure
Diffrentes actions dans lĠanimal
Diffrentes actions dans lĠintellectuel
Des deux natures de lĠhomme
Des deux natures universelles
Sige de lĠme corporelle
Sige de lĠme intellectuelle
Liaison de lĠintellect au sensible
Des
difformits et des maladies
Effets
de lĠamputation
Des
trois actions temporelles
Source
de lĠignorance
Ncessit
dĠune troisime cause
Du
hasard
De
la troisime cause
Remarque
sur les deux principes
Enchanement
des vrits
Chapitre
4
Tableau
allgorique
Imprudence
des observateurs
Danger
des erreurs sur lĠhomme
Des
diverses institutions
Source
des fausses observations
De
lĠinstitution religieuse
Des
fausses religions
Vrits
indpendantes de lĠhomme
De
la diversit des religions
Du
zle sans lumire
Du
mobile de lĠhomme
De
lĠunit dans le culte
Incertitudes
de lĠhomme
Rgle
de lĠhomme
Des
dogmes mystrieux
De
lĠextrieur des religions
De
la morale
De
lĠanciennet de la religion
De
lĠaffinit des tres pensants
Diffrence
entre les tres immatriels
Diffrence
entre les tres pensants
Tribut
impos lĠhomme
Erreur
sur lĠorigine de la religion
Germe
intellectuel de lĠhomme
Premire
religion de lĠhomme
Seconde
religion de lĠhomme
De
la lecture et de lĠcriture
Du
livre de lĠhomme
Erreurs
sur le livre de lĠhomme
Origine
de la diversit des religions