LA GENÈSE UNIVERSELLE

VI. - LA CITÉ SAINTE



     Depuis le premier cri d'appel poussé vers Dieu par Adam déchu, s'opère le lent travail d'édification de la Cité Sainte. Les patriarches, les prophètes, les âmes pieuses qui, pleines de foi, vécurent dans la crainte et l'amour du Seigneur, celles qui offrirent un asile sur cette terre ingrate aux archanges éblouissants de la Beauté et de la Sagesse, tous apportèrent leur pierre pour jeter les fondements de la Nouvelle Jérusalem où Dieu accomplit mystérieusement la résurrection du Phénix, c'est-à-dire la régénération de ses créatures. Avec Jésus-Christ, cette Église élaborée dans l'ombre, s'emplit d'une nouvelle Lumière et un Esprit nouveau obombra ses parvis : « Le Verbe de Dieu, Créateur de toutes choses, s'est fait chair et a habité parmi nous », dit Saint Jean. C'est, en effet, par son incarnation, sa vie, ses souffrances et sa mort, que le Christ a restitué à l'homme les moyens de salut qu'il avait perdus. Ce Grand-Œuvre a été parachevé sur la Croix et par la vertu du sang de l'Agneau divin, seule teinture propre à renouveler l'âme humaine en Dieu. Le Christ a triomphé de la mort, dans laquelle Adam nous avait jetés avec lui ; il a rompu les liens inférieurs qui nous retenaient captifs, il a rendu tous les hommes participants à la vie éternelle.

     Comme source unique de toute connaissance réelle, Jésus a répandu une lumière de sagesse et allumé la foi dans les âmes ; il a donné à ses disciples la plénitude de sa grâce et de sa force, de sorte qu'ils ont pu engendrer, en son nom, des enfants de Lumière, faisant - à son exemple - « toutes choses nouvelles » (Apoc.).

     C'est ainsi que se multiplient la vigne du Seigneur et l'huile spirituelle de la régénération, cette huile sainte dont furent ondoyés - au moment solennel de l'Incarnation, - le Ciel, la Terre et le séjour des morts.

     Cette Source spirituelle découle, sans cesse, sur toute terre « vierge », la Seule où Dieu puisse naître. C'est ainsi que le corps mystique du Christ s'accroît sans relâche, cellule par cellule ; et tous les membres de ce corps mystique sont animés de l'Esprit d'Amour

     C'est cet Esprit de la Loi Nouvellequi transmet à chacun le don particulier qui lui convient.

     Tous les saints participent à ces dons et rayonnent ardemment cette lumière où s'harmonisent la vérité et la vie, le savoir et l'être : « je suis avec vous jusqu'à la consommation des siècles », leur a dit Jésus. Il leur apparut après sa résurrection ; il fut leur compagnon de route, comme il l'est encore actuellement sous d'autres modes, leur enseignant sans cesse à opérer l'œuvre de régénération en eux et autour d'eux.

     Tous les amis de Jésus-Christ deviennent, par la Grâce, ce qu'il est par sa nature et, là où il n'est pas la « pierre d'angle », là, on ne cherche pas avant tout « le Royaume de Dieu et sa justice ».

     Le bonheur de la créature est l'unique objet du Créateur ; aussi Dieu, tout Amour, attire-t-il, en tous temps et en tous lieux, l'homme vers son Verbe, son Fils unique, qui est la Voie, la Vie et la Vérité. C'est Jésus qui ramène la créature égarée à l'éternelle félicité, laquelle réside seulement dans le sein du Père. La rénovation dans le Sauveur est le but où tout homme doit tendre, pour redevenir enfant de Dieu.

     La Nouvelle Jérusalem est l'état idéal de l'humanité, le séjour de l'intelligence pure, le lieu de la communion de toutes les formes sous l'égide du Formateur. Cette cité sainte nous montre dans l'Esprit pur la Source d'eau vive qui procède du trône de Dieu ; elle n'a pas de temple étant elle-même le temple du Saint-Esprit. Comme les murs de Thèbes au son de la lyre d'Amphion, ses pierres vivantes s'assemblent à la voix insondable du Verbe. C'est elle dont la lumière éclaire toutes les nations, dont elle est l'honneur et la gloire, quoique ces dernières ne sachent pas encore discerner la Source d'où cette lumière ruisselle - aveugles offrant leurs visages aux caresses des rayons solaires, mais ignorant le soleil même !

     C'est la Cité Sainte, que figure, dans l'avènement de l'homme-esprit, l'Arbre de vie, qui ombrage les sept cieux.

     Or, l'Esprit d'Amour et la Cité Sainte son épouse nous crient : Venez !... Que celui qui a soif s'abreuve ! Que celui qui veut connaître la source de vie et la félicité éternelle vienne à nous !....

     Ici, l'Époux et l'épouse font sortir toute affirmation de la négation, toute vie de la mort, comme Dieu fait sortir la création du néant. Ici, esprits purs, anges, apôtres, tribus de l'ancien et du nouvel Israël, nous attendent tous pour nous ouvrir les portes.

     Les saints nous offrent l'exemple de la transformation et du renouvellement de toutes choses dans cette Cité de Jésus. Là, l'on ne connaît ni la mort, ni la douleur, ni la guerre, ni cet interminable piétinement des plus faibles par les plus forts, qui est le propre des mondes déchus.

     C'est au moyen de la Nouvelle Jérusalem que s'accomplira la destruction des troupes de l'Adversaire et que l'Esprit rendra à l'homme l'intelligence des choses vraies.

     En attendant son instauration glorieuse, c'est en elle que s'opère la communion indissoluble de toutes les créatures entre elles et avec le Très-Haut, lorsque l'Amour véritable s'est allumé dans leur cœur. Car là, tout est Amour, et c'est le lieu où s'accomplit intégralement la Loi de Moyse et des prophètes - la Loi du Verbe.

     Tout a été dit, concernant l'Amour : l'amour est sincère, patient, doux, exorable, indulgent à toute faute ; plus fort que la mort, il possède tout en renonçant à tout ; il est la science universelle, la perfection absolue, par laquelle nous demeurons en Dieu et Dieu en nous ; il est l'essence du corps vivifiant du Christ, l'atmosphère irrespirable au pervers de la Cité Sainte (comme l'amour-propre, son antithèse, est l'atmosphère de l'homme déchu irrespirable aux saints). Il est enfin le signe distinctif - le seul absolument probant - des vrais membres de Jésus-Christ : « À cela on reconnaîtra que vous êtes mes disciples »...

     Oui, tout a été dit, mais tout est à redire : parler de l'Amour est aisé, le pratiquer est difficile. C'est pourquoi l'acheminement vers l'amour divin, son « école élémentaire », l'amitié, est une école à peu près déserte : peu de professeurs, encore moins d'élèves... « Rien n'est plus commun que le mot, rien n'est plus rare que la chose » remarquaitle malicieux fabuliste. Or, comment celui qui n'a pas suivi cette école élémentaire a-t-il le front d'évoquer ce suprême Collège où s'enseigne l'Amour divin ? Comme le disait Confucius. « Quand on n'est pas encore capable de rendre service aux hommes, comment pourrait-on servir les esprits ? ». À plus forte raison, comment pourrait-on servir la Divinité ?

     Aussi, pour l'homme-matière, l'adhésion intellectuelle aux plus nobles définitions de l'amour n'entraîne comme conséquence aucun acte de charité vraie.

     Mais pour le nouveau-né à la vie spirituelle, imitateur fidèle de son Maître, l'Amour n'est plus une théorie, c'est le moteur central de toutes ses actions, la force invincible qui lui fait supporter les mépris et les outrages dont le monde l'accable. Ainsi chemine-t-il vers la régénération. Par celle-ci, c'est la propre nature du Sauveur qui germe dans l'homme, c'est le Christ qui l'anime de sa propre vie et qui déploie en lui ses possibilités infinies. Jésus, dans les Évangiles, nous enseigne la méthode la plus directe de l'enfantement de l'Homme-Esprit, par ses paroles et par son exemple. En quelques traits vigoureux, il dessine la Voie du disciple : abnégation de soi-même, renoncement à ce qui est périssable, aide au prochain, amour sacrificiel : « Est un véritable ami, celui qui donne sa vie pour ses amis », le tout résumé dans ce simple conseil : « Prenez votre croix et suivez-moi ! »

     C'est seulement après ce travail difficile que mous pouvons saisir ce que signifie l'adoration « en Esprit et en Vérité », car cette adoration n'appartient qu'à celui qui s'attache à la Vérité et demeure en elle, qu'à l'homme intérieur régénéré par l'Esprit-Saint. Les créatures régénérées sont comme des temples vivants, dans lesquels l'Esprit du Christ offre lui-même le Sacrifice divin. Et tous ces temples de l'Esprit, unis par la divine puissance de l'Amour, n'en forment qu'un dans le Royaume : la Jérusalem céleste
 
 
 

Madame D...