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LE LIVRE
DU TABERNACLE SPIRITUEL



CHAPITRE LVII


DE L'HUILE SAINTE POUR L'ONCTION.

   Il nous faut entendre maintenant comment Moïse consacra Aaron et ses fils, afin qu'ils fussent prêtres selon la loi juive. Et tout d'abord voyons de quelle manière était composée l'huile, dont ils furent oints et sanctifiés.

   Le Seigneur dit donc à Moïse : « Prenez des aromates, à savoir cinq cents sicles de myrrhe de première qualité et de choix. » Or, chaque sicle, au poids du sanctuaire, valait une once, ce qui faisait cinq cents onces de myrrhe. Il dit encore : « Prenez aussi la moitié de cette mesure de cinname, soit deux cent cinquante onces, deux cent cinquante de canne et cinq cents de casse. Puis prenez une mesure appelée hin d'huile d'olive, c'est-à-dire un setier ; et ainsi composerez-vous l'huile sainte de l'onction. Ce parfum sera composé selon l'art du parfumeur, et vous en oindrez le tabernacle du témoignage, l'arche du testament, la table avec ses vases sacrés, le chandelier et tout ce qui lui appartient, l'autel des parfums et l'autel des holocaustes, avec tout ce qui est attaché au service des deux. Vous consacrerez toutes ces choses et elles seront sacro-saintes quiconque les touchera sera saint. Vous oindrez Aaron et ses fils, et vous les consacrerez, pour qu'ils me servent comme prêtres. Et vous direz aux enfants d'Israël : Telle doit être l'huile d'onction sainte, pour moi, d'âge en âge.

   On n'en répandra pas sur le corps d'un homme et vous n'en ferez pas une semblable de même composition ; c'est une chose sacrée et vous la regarderez comme telle. Quiconque en composera de semblable et en donnera à un étranger, sera retranché de son peuple (1). C'était donc là l'huile sainte d'onction, que Dieu ordonna à Moïse de composer, pour en oindre et consacrer les prêtres des juifs, selon le mode de l'ancienne loi. Or, cette huile était une figure de l'huile sainte, que le Christ a composée lui-même et qui doit durer éternellement, huile dont il nous a tous oints dans le Saint-Esprit, et particulièrement les prêtres de la loi nouvelle, d'une façon distincte et plus élevée que les autres hommes.


CHAPITRE LVIII

DE LA MYRRHE.


   Remarquez que la première plante aromatique, empruntée par Moïse pour l'onguent, était la myrrhe. Haute de cinq mesures, c'est-à-dire de la taille d'un homme, elle porte un fruit particulièrement vert, doux à l'odeur, mais dont le goût est fort amer. Les habitants de l'Arabie, où pousse cette plante, brûlent les jeunes rejetons qui sortent de sa tige, afin qu'elle croisse davantage et porte plus de fruit. Et ce fruit, qui porte le nom de myrrhe, est une sorte de gomme qui coule des branches, sous l'ardeur du soleil, lorsqu'on pratique des incisions dans l'écorce, Myrrhe veut dire en langue thioise amer ou amertume. Par l'arbre de myrrhe nous entendons Jésus-Christ, mortifié selon la chair ; car il dit lui-même : « Un bon arbre porte de bons fruits. (2) ». Et c'est pourquoi ses souffrances multiples sont le bon fruit dont nous vivons. Comme la myrrhe, elles sont vertes et agréables à la vue, et elles attirent les complaisances de son Père céleste. Leur odeur est extrêmement douce, elle guérit les malades et les blessés, elle ressuscite les morts, elle arrache à l'enfer les amis de Dieu et elle mène les vivants dans la gloire divine. Mais ces souffrances étaient de goût fort amer, car elles ne devaient se consommer que dans la mort.

   Voilà de la myrrhe de choix qui a coulé sous l'ardeur du soleil de l'amour divin et a été exprimée des blessures de l'arbre, c'est-à-dire du corps gracieux, tout meurtri, de Notre-Seigneur. Et cet arbre de myrrhe, Jésus-Christ, croît et porte des fruits abondants en Arabie, c'est-à-dire en ceux qui sont humbles, avisés, et qui tendent des pièges à leurs ennemis, les péchés : car Arabie signifie ces trois qualités. C'est pourquoi nous devons habiter en Arabie et planter au milieu de notre cour cet arbre de myrrhe, qui est Jésus-Christ et sa souffrance. Les jeunes pousses qui s'en échappent doivent être brûlées, ce qui veut dire que les pensées inspirées par sa Passion doivent être consumées par le feu de notre amour, par compassion, dévotion intime, action de grâces et louange : ainsi le fruit de sa Passion en nous grandit et s'accroît sans cesse.

   Sachez cependant que la contemplation des souffrances du Christ est, pour tous ceux qui ont un amour affectif, quelque chose de très violent et d'amer. De là vient que certains commençants sont trop pressés d'entreprendre, sans discrétion, des œuvres extérieures et de châtier trop durement leur corps. Il en résulte pour eux des maladies ou des troubles d'esprit, parfois les deux à la fois, ce qui est plus redoutable encore. Aussi devons-nous agir comme les gens de l'Arabie qui, par crainte des graves maux que pourrait engendrer pour eux la fumée âcre, dégagée par les jeunes rejetons enflammés de l'arbre de myrrhe, ont l'habileté d'y joindre la gomme d'un autre arbre appelé storax, dont l'odeur douce et suave les réjouit intérieurement et les garde de tous les maux.

   Or, on appelle storax aussi bien l'arbre que le fruit. C'est une plante molle et grasse, d'où s'écoule une liqueur blanche, douce comme le miel. Si cette liqueur coule jusqu'à terre, elle s'y mélange ; mais si elle demeure attachée à l'arbre ou aux branches, elle se durcit et devient rouge sous la chaleur du soleil : et toutes les fois qu'on la brûle, l'odeur qui s'en échappe est agréable pour tous.

   Nous apprenons par là qu'en nous appliquant à la Passion de Notre-Seigneur, nous devons contempler son humanité sensible telle qu'un arbre de myrrhe répandant la sève amère de ses souffrances ; mais en même temps fixer sa divinité féconde, toute débordante de richesse et d'opulence, et ruisselante, comme un arbre de storax, de l'éternelle liqueur de ses grâces. Car tout ce que nous sommes et tout ce que nous avons, à l'extérieur et à l'intérieur, ce sont de sa part libéralités et dons, purs et doux comme le miel, parce qu'ils découlent tous de sa bonté. Mais quand ces dons s'adressent à des hommes terrestres, ils sont souillés par eux, car ceux-ci ne servent point Dieu en eux-mêmes, ni avec les dons qu'ils ont reçus. Lorsque ces dons atteignent les branches de l'arbre, c'est-à-dire ceux qui sont amoureusement unis à Dieu, ils demeurent purs et prennent cette couleur rouge que leur donne l'ardeur de son amour éternel. À nous ensuite de les enflammer, à notre tour, du feu de notre amour, de sorte que s'en échappe un parfum si doux et si suave que tous en soient réjouis.

   Lors donc que nous nous appliquons ainsi à la Passion de Notre-Seigneur, nous demeurons maîtres de nous-mêmes et de notre sensibilité, à l'abri de tous les maux du péché.

   Si j'ai parlé de la plante aromatique de storax, ce n'est pas qu'elle fît partie de l'onguent sacré, mais c'est afin de vous faire comprendre comment vous devez vous appliquer à la Passion de Notre-Seigneur.



CHAPITRE LIX

DE LA CINNAME.


   La seconde plante aromatique, employée pour l'onguent sacré, était la cinname, que l'on trouve aux Indes et en Éthiopie. Elle porte de petites tiges rondes, semblables à celles du blé, revêtues d'une écorce pâle comme de la cendre et pas plus hautes que deux coudées, c'est-à-dire trois pieds. Les tiges les plus fines et les plus petites sont les meilleures, tandis que celles qui sont grosses et plus élevées ont moins de prix, et quand on les casse en deux, elles dégagent une sorte de poussière qui obscurcit l'air.

   Cette petite plante aromatique nous représente Notre-Seigneur Jésus-Christ, humilié au-dessous de tous. Les tiges rondes et couleur de cendre figurent les puissances de son âme et les sens de son corps, appliqués à un humble service jusqu'à la mort. Ces tiges avaient deux mesures de hauteur, la première représentant l'humble service auquel se livrait le Seigneur intérieurement, devant son Père ; la seconde celui qu'il accomplissait extérieurement, au regard de tous les hommes. Mais ses puissances appliquées intérieurement à servir Dieu, ce sont les tiges fines et précieuses, que l'on trouve dans les Indes. Or, ce mot Indes veut dire en langue thioise un signe plein de douceur ; car l'unité fruitive de l'essence divine est une douceur sans mesure, qui faisait signe au Christ d'entrer, avec tous ceux qui, comme lui, s'appliquent à l'humilité intérieure. Quant aux tiges épaisses et plus grosses, moins précieuses que les premières, c'étaient les humbles œuvres du Christ, pratiquées extérieurement, au service de tous. Elles étaient produites en Éthiopie, c'est-à-dire à travers les ténèbres de ce monde, selon le sens de ce mot. C'est pourquoi lorsque le Christ, arrivé à l'âge adulte, voulut mourir, ce fut comme son entrée en Éthiopie : le ciel s'obscurcit, les tiges étant brisées ; la noble plante aromatique fut déchirée en deux, les puissances supérieures de l'âme divisées des inférieures, les sens évanouis, l'âme séparée du corps ; la mort saisit la vie ; la vie vainquit la mort ; les apôtres avaient perdu la lumière ; l'ancienne loi avait vu disparaître la sienne ; le soleil cessa de briller et l'air fut rempli des ténèbres de l'ignorance : mais pour nous se leva le jour qui nous éclairera éternellement.

   Vous devez savoir aussi que l'aromate, tiré de la précieuse cinname, qui pousse aux Indes, est d'autant plus amer au goût qu'on le mélange à des choses plus douces. C'est pourquoi il figure l'homme intérieur et humble, qui se méprise d'autant plus lui-même qu'il est plus élevé par Dieu et par les créatures : plus Dieu le comble de ses biens, et plus il s'en estime indigne. De sorte que le plus humble est aussi de beaucoup le plus en sûreté parmi les hommes.

   La précieuse cinname dessèche et consume les humeurs malignes, fortifie l'estomac et le fait digérer la nourriture ; elle guérit le foie, purifie l'intérieur, assainit les yeux, adoucit les blessures faites par la morsure des bêtes. Enfin réduite en poudre et mélangée avec du vinaigre, elle enlève les taches du visage.

   Au point de vue spirituel, c'est la vraie humilité qui opère toutes ces choses : elle chasse et consume toutes les humeurs vicieuses, elle fortifie l'homme dans toutes les vertus et elle lui donne la faim et le désir de toutes bonnes œuvres ; elle refroidit les ardeurs des désirs désordonnés. Elle purifie l'homme intérieur, en l'affranchissant des sollicitudes multiples, et elle l'établit dans l'unité. Par elle les yeux de l'âme sont assainis, de façon qu'ils puissent contempler aisément la vérité.

   Si l'humilité habite l'homme intérieur, alors même que celui-ci serait atteint par la morsure des bêtes mauvaises, c'est-à-dire des œuvres grossières, s'il applique l'humilité à sa blessure, il sera guéri. Car un cœur humble et contrit, joint à une âme qui se détourne de toutes délices passa-gères, efface de notre visage intérieur toutes les taches du péché.



CHAPITRE LX

DU CALAME AROMATIQUE.

   La troisième plante aromatique, employée pour la composition de l'onguent sacré, porte le nom de calamus aromaticus. Elle est produite dans les Indes et se compose de plusieurs jets ou nœuds, comme le roseau ou le sureau. Elle est de couleur rouge et d'odeur fort douce ; mais le goût en est acide et un peu âpre : et lorsqu'on la brise, elle se sépare en plusieurs morceaux. Enfin, l'aromate qu'on en tire est de nature chaude.

   Par cette troisième plante aromatique, qui s'appelle calame, nous entendons l'obéissance intérieure, dans laquelle vécut et mourut Notre-Seigneur Jésus-Christ. Car, comme cette plante, il avait les Indes pour demeure, les Indes dont le nom signifie un signe de douceur et le Christ vivait pleinement docile aux signes et commandements de son Père céleste, aussi bien que de tous les hommes de bonne volonté. C'était pour lui une douceur intérieure, car il a dit lui-même : « Ma nourriture est de faire la volonté de mon Père (3). » Ainsi vivait-il dans un signe de douceur.

   Le mot Iodes veut dire encore un exemple qui éclaire, et l'obéissance du Christ à son Père, en paroles et en œuvres, est pour nous un exemple lumineux que nous devons suivre en toute obéissance. Si, en effet, cette noble plante de calame possède plusieurs jets réunis ensemble par des nœuds, c'est que tous les saints et tous les hommes vertueux se sont noués à Notre-Seigneur Jésus-Christ et sont devenus ses membres, grâce à l'obéissance ; car sans elle, nul homme en âge de raison ne peut plaire à Dieu, le Christ lui-même ayant fait servir à l'obéissance toutes ses puissances, tous ses membres et toutes ses actions.

   Le calame a une couleur rouge vif, ce qui signifie que toute obéissance doit être exercée avec la charité, comparable à l'éclat de la couleur rouge. Il remplit l'air d'une odeur suave, car l'on compare l'obéissance d'un homme vertueux à une vigne en fleurs, dont le parfum répandu dans les airs met en fuite les serpents. Ainsi, par notre obéissance, pouvons-nous chasser tous nos ennemis, ces serpents d'enfer qui, par désobéissance, perdirent leur beauté céleste et furent frappés de peine éternelle. Nos premiers parents désobéirent à leur tour et pour cela, chassés du Paradis, tombèrent en grande misère et nous tous avec eux. Mais Marie, la Mère de Dieu, initia à l'obéissance notre vie à tous, lorsqu'elle dit : « Voici la servante du Seigneur, qu'il me soit fait selon votre parole (4) » Et Jésus-Christ, son Fils chéri, par son obéissance, nous a ouvert les cieux, à tous, et il a rempli les airs, entre nous et son Père céleste, d'une odeur si suave qu'il n'est aucun pécheur, si soufflé soit-il, qui ne puisse trouver grâce devant lui, pourvu qu'il devienne obéissant à Dieu et à la sainte Église.

   La noble plante de calame est d'un goût un peu âpre ; de même Notre-Seigneur Jésus-Christ, disposé selon l'esprit à mourir et à accomplir la suprême obéissance, souhaitait-il, selon la tendance naturelle du corps, continuer à vivre ; de sorte que son obéissance était douleur et amertume dans la partie sensible de son âme. Néanmoins le corps dut se soumettre à l'esprit et ainsi accomplir toute obéissance et c'est ce que nous devons faire nous-mêmes.

   Lorsque l'on veut briser le calame, il se fend et se déchire en plusieurs endroits ; ainsi lorsque les juifs voulurent mettre à mort Notre-Seigneur, son corps fut tout déchiré de nombreuses blessures. Voulons-nous obéir à Dieu et à notre raison supérieure, il nous faut comme briser et distribuer à l'intérieur notre cœur, ainsi que nos œuvres à l'extérieur, pour obéir à tous ceux qui le réclament.

   Enfin l'onguent que l'on tire du calame est de nature chaude ; et de même l'obéissance de Notre-Seigneur a-t-elle allumé sur la terre le feu de son amour, qui ne s'éteint jamais.


CHAPITRE LXI

DE LA CASSE.

   La quatrième plante aromatique, que Moïse fit entrer dans la composition de l'onguent sacré, est la casse d'Arabie. D'écorce rude, elle porte des feuilles de couleur rouge pourpre et donne des fleurs d'agréable parfum. La vertu de l'onguent qui en sort ressemble à celle de la cinname, quoique de moindre force : aussi faut-il, en médecine, en doubler la dose.

   Cette quatrième plante nous représente Notre-Seigneur Jésus-Christ, répandant son précieux sang. Si elle pousse en Arabie, cela veut dire que Notre-Seigneur Jésus-Christ est apparu tout humble, mais en même temps plein de sagesse et vainqueur de tous ses ennemis. La plante de casse a une écorce dure et épaisse ; et c'est de même que Notre-Seigneur Jésus-Christ enveloppait totalement et recouvrait son corps et sa vie dans sa propre volonté, qui comme une forte écorce, empêchait qu'on ne lui fît rien qu'il ne voulût lui-même.

   Les feuilles de la plante sont de couleur rouge pourpre, figurant les multiples blessures reçues par Notre-Seigneur à la flagellation et au couronnement d'épines ; mais les fleurs odoriférantes représentent les cinq grandes plaies, qui ont porté pour nous le fruit de vie ; car le parfum de telles fleurs était si doux que le Père céleste en fut blessé d'amour pour nous et qu'il ne peut plus l'oublier. Poursuivant ses grâces, nous sommes sûrs de les trouver, si nous lui rappelons les plaies de son Fils. Et c'est pourquoi, de ces nobles fleurs, qui sont ses cinq plaies, nous recueillons un onguent et un remède pour tous les maux, ce sont les sept sacrements.

   Ainsi vous ai-je décrit les quatre plantes aromatiques, employées par Moïse dans la composition de l'onguent sacré.


CHAPITRE LXII

DE L'HUILE D'OLIVE.

   Le Seigneur voulut encore joindre à ces plantes, de l'huile produite par l'olivier. L'arbre s'appelle olea et son fruit olive, et ce qui coule de ce fruit, c'est l'huile. Par l'olivier nous entendons le Père dans la divinité ; par son fruit le Fils, Notre-Seigneur Jésus-Christ, Dieu et homme ; par l'huile qui coule du fruit, l'amour et la grâce qui viennent de la divinité et de l'humanité. Car l'olivier est, dans l'Écriture, un arbre noble et renommé, qui signifie la paix ; or, le Père nous a donné son Fils comme un fruit de paix éternelle ; et le Fils, par le Saint-Esprit, s'est livré lui-même au pressoir des juifs, d'où il s'est écoulé en huile sainte, capable de nous rendre tous saints et bienheureux, pourvu que nous le souhaitions.

   Voyez maintenant comment la réalité s'accorde avec la figure. Lorsque Moïse dut faire la composition de l'onguent sacré, il prit des rameaux des quatre plantes aromatiques, du poids qui lui avait été commandé par Dieu, à savoir cinq cents onces de myrrhe, cinq cents de casse, et moitié moins de calame et de cinname, ce qui faisait cinq cents onces de ces deux ensemble, dont l'odeur et la force dominent dans la composition. Puis il prit de l'huile d'olive, de la quantité d'une mesure ou hin, ce qui équivaut au moins à un setier, ou au plus à six, en d'autres termes à douze livres, le setier valant deux livres. C'est la large mesure d'huile qui fut choisie par Moïse et il y mit à macérer les branches aromatiques, jusqu'à ce qu'elles lui eussent donné toute leur force et leur parfum. Puis il fit exprimer des branches tout le liquide et toute l'huile, formant ainsi l'onguent de l'onction, un sacrement de l'ancienne loi, destiné à oindre et consacrer le tabernacle et les prêtres, selon la figure.

   Le poids des branches aromatiques était de quinze cents onces, douze onces valant une livre : de sorte qu'il y en avait cent vingt-cinq livres pour douze d'huile d'olive. Or, vous savez que cent vingt livres constituaient le poids le plus lourd du sanctuaire, celui du chandelier. Le poids des aromates le dépassait donc encore de cinq livres, sans compter l'huile, dont il y avait douze livres.


CHAPITRE LXIII

DE LA SIGNIFICATION DE L'HUILE SAINTE.

   Voici comment la réalité répond à cette figure : lorsque Notre-Seigneur Jésus-Christ naquit dans notre nature, il fit comme une composition destinée à sanctifier tous les hommes, prenant dès lors la myrrhe de sa Passion, puis la casse odoriférante de son sang versé le huitième jour, à la circoncision, enfin la cinname et le calame de son humilité et obéissance intérieures. Réunissant le tout, il le plongea dans l'huile de son amour et de sa miséricorde. Lorsque l'heure vint d'employer son onguent, il se livra au pressoir et il y souffrit jusqu'à la mort, répandant tout son sang. Ceci correspondait au poids le plus lourd, c'est-à-dire aux mille onces des deux premiers parfums. Mais son humilité et son obéissance, toutes deux vertus intérieures, quoique plus légères de poids, étaient néanmoins supérieures en noblesse et en puissance. C'étaient les cinq cents onces des deux derniers parfums. Les ayant mêlés tous les quatre avec l'huile de sa miséricorde, il paya ainsi notre dette au poids le plus lourd du sanctuaire.

   Néanmoins il nous reste encore assez de ses mérites et de l'huile de sa grâce ; car l'onguent intérieur composé pour nous est si riche en sainteté, qu'il a rempli de grâce le ciel et la terre, depuis le premier homme jusqu'au dernier ; et sans lui nul ne peut atteindre la sainteté. L'onguent extérieur composé par Moïse, pour la consécration des prêtres et du tabernacle, tirait de l'onguent intérieur toute sa valeur, car il en était la figure. C'est ce que comprit en esprit le prophète Isaïe, bien des années avant la venue du Seigneur et il prophétisa comme si l'événement était déjà accompli, disant : « Vraiment, il a porté nos langueurs et notre peine ; il a été blessé à cause de notre injustice et broyé pour nos péchés. La conduite glorieuse de notre paix est sur lui, et c'est par ses meurtrissures que nous sommes guéris (5)


CHAPITRE LXIV

COMMENT MOISE BÉNIT ET CONSACRA LE
TABERNACLE ET LES PRÊTRES.

   Les prêtres de l'ancienne loi furent consacrés en la manière indiquée par le Seigneur à Moïse, lorsqu'il lui dit : « Prenez un jeune taureau, parmi les bêtes qui sont habituées à travailler, et deux béliers sans défaut ; puis des pains sans levain, des gâteaux sans levain pétris à l'huile, et des galettes sans levain arrosées d'huile : vous ferez le tout de fleur de farine de froment, vous les mettrez dans une seule corbeille et vous les offrirez en même temps que le jeune taureau et les deux béliers. Vous ferez avancer Aaron et ses fils à l'entrée du tabernacle du témoignage, et, lorsque vous aurez lavé avec de l'eau le père et ses fils, vous revêtirez Aaron de ses habits, le vêtement de lin, la tunique, l'ephod et le rational ; l'ephod serré de la ceinture ; vous lui mettrez la mitre sur la tête et la lame sacrée sur la mitre ; et vous répandrez l'huile de l'onction sur sa tête, et il sera ainsi consacré. Puis vous ferez approcher ses fils et vous les revêtirez de tuniques de lin ; vous ceindrez d'une ceinture Aaron et ses fils, vous leur mettrez la mitre et ils seront mes prêtres, pour l'exercice perpétuel et sacré des vertus.

   » Après leur avoir consacré les mains, vous amènerez le jeune taureau devant le tabernacle du témoignage. Aaron et ses fils poseront leurs mains sur sa tête ; puis vous l'égorgerez sous les regards du Seigneur, à côté de la porte du tabernacle du témoignage. Vous prendrez du sang du taureau et avec votre doigt vous en mettrez sur les cornes de l'autel ; tandis que vous verserez le reste du sang à côté de sa base. Quant à la graisse qui recouvre les intestins, le réseau du foie et les deux rognons avec la graisse qui les entoure, vous les offrirez pour être brûlés sur l'autel. Mais vous consumerez par le feu, hors du camp, la chair du taureau, sa peau et ses excréments, car c'est un sacrifice pour le péché.

   » Vous prendrez l'un des béliers, et Aaron et ses fils poseront leurs mains sur sa tête ; vous égorgerez ce bélier, puis vous prendrez de son sang et le répandrez sur l'autel. Vous couperez ce bélier par morceaux et, ayant lavé les entrailles et les jambes, vous les mettrez sur les morceaux et sur sa tête, et vous ferez brûler tout le bélier dans le feu de l'autel. Cette offrande au Seigneur est un holocauste d'agréable odeur.

   » Vous prendrez ensuite le second bélier, et Aaron et ses fils poseront leurs mains sur sa tête ; et après l'avoir égorgé, vous prendrez de son sang et vous en mettrez sur l'extrémité de l'oreille droite d'Aaron et de ses fils, sur le pouce de la main droite et sur le gros orteil de leur pied droit. Et vous répandrez le sang sur l'autel, tout autour. Puis, lorsque vous aurez pris du sang sur l'autel et de l'huile d'onction, vous en aspergerez Aaron et ses vêtements, ainsi que ses fils et leurs vêtements. Quand ils seront ainsi consacrés avec leurs vêtements, vous prendrez la graisse du bélier et sa queue, la graisse qui enveloppe les entrailles, le réseau du foie, les deux rognons et la graisse qui les entoure, avec l'épaule droite, car c'est un bélier de consécration.

   » Vous prendrez aussi, dans la corbeille des pains de proposition, un pain d'une espèce, un de l'autre espèce, pétri avec de l'huile, et le troisième pain de la troisième espèce. Et vous mettrez toutes ces choses aux mains d'Aaron et de ses fils, et vous les sanctifierez, en les élevant vers le Seigneur. Puis les reprenant de leurs mains vous les brûlerez entièrement sur l'autel, en agréable odeur devant le Seigneur, car c'est une offrande qui lui appartient. Vous prendrez la poitrine du bélier, qui aura servi à la consécration d'Aaron, et vous la sanctifierez et l'élèverez devant le Seigneur et ce sera la portion d'Aaron. Vous sanctifierez la poitrine consacrée et l'épaule que vous avez séparée du bélier, qui ont servi à l'initiation d'Aaron et de ses fils. Et ces choses tomberont en partage à Aaron et à ses fils, de droit perpétuel, de la part des fils d'Israël : car elles sont prélevées pour inaugurer le sacrifice pacifique qu'ils offrent à Dieu.

   Les vêtements sacrés d'Aaron seront ensuite pour ses fils, et ils les porteront quand ils seront oints et auront leurs mains consacrées. Sept jours durant, celui de ses fils qui sera grand-prêtre à sa place les portera et ainsi revêtu il entrera dans le tabernacle du témoignage, afin d'accomplir son service dans le sanctuaire.

   » Vous prendrez le bélier de la consécration et vous ferez cuire sa chair dans un lieu saint, et Aaron et ses fils en mangeront. Ils mangeront aussi, à l'entrée du tabernacle du témoignage, les pains qui sont dans la corbeille, afin que ce soit un sacrifice d'expiation et que les mains de ceux qui l'offrent soient sanctifiées. Nul étranger n'en mangera, car ce sont choses saintes. S'il reste quelque chose de la chair consacrée ou des pains jusqu'au matin, vous brûlerez ces restes au feu, et on ne les mangera pas, parce qu'ils sont sanctifiés.

   » Vous ferez ainsi à l'égard d'Aaron et de ses fils, selon tous les ordres que je vous ai donnés. Vous consacrerez leurs mains durant sept jours, et vous offrirez chaque jour un jeune taureau en sacrifice pour le péché. Et vous purifierez l'autel, en offrant l'hostie d'expiation, et vous l'oindrez pour le consacrer. Durant sept jours vous ferez l'expiation pour l'autel et vous le consacrerez et il sera sacro-saint. Quiconque le touchera sera sanctifié.

   » Voici ce que vous offrirez sur l'autel : deux agneaux d'un an, chaque jour, à perpétuité, un agneau le matin de bonne heure, et l'autre le soir, un dixième de mesure de fleur de froment arrosée d'huile d'olive broyée au pressoir ; pour un agneau, il y aura, comme mesure d'huile, un quart de la mesure qu'on appelle hin et même quantité de vin pour la libation. Vous offrirez le second agneau le soir, de la même manière que la première offrande, selon que nous l'avons dit, en odeur de suavité. Ceci est un sacrifice au Seigneur à offrir perpétuellement dans vos générations (6).

   Le Seigneur dit encore à Moïse : « Tenez-vous aux portes du tabernacle du témoignage devant le Seigneur, là où je me tiendrai pour parler avec vous. Là je commanderai aux enfants d'Israël et l'autel sera sanctifié en mon honneur. Et je sanctifierai le tabernacle du témoignage avec l'autel, et Aaron avec ses fils, afin qu'ils me servent comme prêtres. Et je vivrai au milieu des enfants d'Israël, et je serai leur Dieu : et ils sauront que je suis leur Seigneur et leur Dieu, qui les a fait sortir de la terre d'Égypte, pour demeurer parmi eux, moi leur Seigneur et leur Dieu (7) »

   Moïse fit donc comme le Seigneur le lui avait ordonné. Toute l'assemblée s'étant réunie devant les portes, il dit : « Voici ce que le Seigneur a ordonné de faire. » Et aussitôt il fit approcher Aaron et ses fils ; et après les avoir lavés, il revêtit le grand-prêtre d'une robe de lin, le ceignit d'une ceinture, lui mit une tunique d'hyacinthe, et par-dessus, l'ephod, qu'il serra d'une ceinture. Il y joignit le rational, où étaient inscrits les noms : Doctrine et Vérité ; et il lui couvrit la tête de la mitre, au-dessus de laquelle, contre le front, il plaça la lame d'or consacrée, comme le Seigneur l'avait ordonné ; et il prit l'huile d'onction, pour en oindre le tabernacle et tout ce qui lui appartenait. Pour consacrer l'autel, il l'aspergea sept fois et y fit les onctions, ainsi que sur tous ses ustensiles ; et il sanctifia d'huile le bassin et sa base ; enfin il versa l'huile sur la tête d'Aaron, pour l'oindre et le consacrer. Et après avoir fait approcher ses fils, il les revêtit de robes de lin, les ceignit d'une ceinture, et leur mit la mitre, comme le Seigneur l'avait ordonné (8).


CHAPITRE LXV

DU SACRIFICE DE LA NOUVELLE LOI.

   Telle était donc la manière de consacrer et de sacrifier dans l'ancienne loi, ainsi que Moïse l'avait établi selon le précepte du Seigneur : et cette manière était agréable à Dieu, jusqu'au temps où le Christ institua le sacrement de son corps et s'offrit lui-même en digne sacrifice sur l'autel de la croix. C'est alors que, par sa mort et ses mérites, il composa l'huile sainte qui sert à nous oindre tous, tandis que l'huile de Moïse perdait sa vertu. Car à l'apparition des nouveaux sacrements, qui apportaient avec eux vérité et vie, les anciens devaient disparaître, parce qu'ils n'étaient que figures et signes de la vérité à venir, dans laquelle nous vivons maintenant.


CHAPITRE LXVI

DE LA RÉSURRECTION ET DES APPARITIONS DU CHRIST.

   Ainsi donc, lorsque le Christ eut composé, en sa mort, l'huile sainte destinée à nous tous, et qu'il fut ressuscité pour la gloire de son Père, pour la sienne propre et celle de tout son peuple ; voulant consacrer ses prêtres les apôtres, il vint à eux les portes fermées et se tenant au milieu d'eux, il leur dit : « La paix soit avec vous ! » et leur montrant ses mains, son côté et ses pieds, il ajouta : « Voyez mes mains et mes pieds ; c'est bien moi. Touchez-moi et considérez qu'un esprit n'a ni chair ni os, comme vous voyez que j'en ai (9). » Puis il leur dit de nouveau : « La paix soit avec vous ! Comme mon Père m'a envoyé, moi aussi je vous envoie. » Et alors il souffla sur eux et dit : « Recevez le Saint-Esprit. Ceux à qui vous remettrez les péchés, ils leur seront remis ; et ceux à qui vous les retiendrez, ils leur seront retenus (10) » Mais ici saint Thomas manquait, et c'est pourquoi, lorsque huit jours après, ils étaient de nouveau tous réunis et Thomas avec eux, Notre-Seigneur vint de nouveau à eux, les portes fermées et il dit : « La paix soit avec vous ! » Puis s'adressant à saint Thomas il lui dit : « Mets ici ton doigt et regarde mes mains ; approche aussi ta main et mets-la dans mon côté ; et ne sois pas incrédule, mais croyant (11). »

   Ensuite il se manifesta de nouveau à ses disciples sur la mer, où ils faisaient la pêche, et s'adressant à saint Pierre il lui dit : « Simon, fils de jean, m'aimes-tu plus que les autres apôtres ? Simon de jean (ce qui signifie : tu es obéissant, et : fils de la grâce de Dieu), m'aimes-tu plus que ceux-ci ? » Trois fois il répéta la même demande, et trois fois saint Pierre répondit qu'il l'aimait ; car auparavant il l'avait renié trois fois : et trois fois Notre-Seigneur lui ordonna de paître ses brebis, c'est-à-dire son peuple. C'est ce qu'il fit par sa doctrine, par sa vie et aussi par sa mort. Et le Christ lui prédit alors sa mort, et il l'établit comme prince et chef au-dessus des autres apôtres et du monde entier (12).

   Notre-Seigneur se montra encore à tous ses apôtres en Galilée, sur la montagne du Thabor et leur parla ainsi « Tout pouvoir m'a été donné au ciel et sur la terre c'est pourquoi, allez, enseignez tous les hommes, et baptisez-les au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit ; et apprenez-leur à observer tout ce que je vous ai ordonné. Voici que je suis avec vous tous les jours, jusqu'à la fin du monde (13) », c'est-à-dire par sa grâce et par le sacrement de son corps sacré.

   Enfin, au moment de remonter au ciel, il se montra à tous ses apôtres, alors qu'ils étaient à table et il leur dit : « Je vous enverrai celui qui a été promis par mon Père. Demeurez ici jusqu'au jour où vous serez revêtus d'une force d'en haut ; et parcourez ensuite toute la terre et prêchez l'Évangile à toute créature, c'est-à-dire à tous les hommes. Celui qui croit et est baptisé sera sauvé ; celui qui ne croit pas sera damné. (14) »


CHAPITRE LXVII

DE L'ASCENSION DE NOTRE-SEIGNEUR.


   Notre-Seigneur conduisit ensuite ses disciples hors de la ville, sur le mont des Oliviers, entre Jérusalem et Béthanie ; et élevant les mains, il les bénit pour l'éternité. Et lorsqu'il les eut bénis, il se sépara d'eux et entra dans une nuée lumineuse, et il s'éleva par ses propres forces, au-dessus de tous les anges, jusqu'au ciel supérieur. Et ayant adoré, dit saint Luc, les disciples retournèrent à Jérusalem avec une grande joie. Et ils étaient continuellement dans le temple, louant et bénissant Dieu (15).

   Ayant ainsi vu Jésus leur consolateur s'élever au ciel, ils ne purent l'oublier ; mais ils allèrent à sa suite avec un désir inassouvi, un attrait de tout leur être et un amour intime. Et ils jeûnaient, veillaient, priaient, ayant sans cesse l'humble désir de recevoir le consolateur qu'il avait promis de leur envoyer.


CHAPITRE LXVIII

DE LA PENTECÔTE.


   Dix jours après, c'est-à-dire le cinquantième jour après la Résurrection, qui est notre jour de Pentecôte, ils étaient tous assemblés dans la ville de Jérusalem, sur la montagne de Sion, en cette maison même où ils avaient mangé l'agneau pascal avec Notre-Seigneur, et reçu de lui sa chair et son sang en nourriture et breuvage. Ils avaient coutume de s'assembler dans cette maison ; lorsqu'ils y furent ainsi tous réunis, un grand bruit vint du ciel, comme d'un vent violent, qui remplit toute la maison où ils se trouvaient. Alors parurent comme des langues de feu divisées et reposant sur chacun, et ils furent tous remplis du Saint-Esprit, c'est-à-dire de l'amour de Dieu. Et cet amour amena avec soi le Père et le Fils, et ainsi reçurent-ils la sainte Trinité.

   Nous l'apercevons dans les trois signes extérieurs que Dieu leur montra : ils entendirent un grand bruit de vent, et ils furent remplis de la puissance du Père, qui leur enleva crainte et anxiété, de sorte qu'ils ne redoutaient plus personne et que, par sa puissance, ils pouvaient toutes choses. Ils virent des langues divisées sur chacun d'eux. Par là nous entendons la sagesse du Fils, qu'ils reçurent afin qu'ils pussent comprendre toute vérité, enseigner et vivre toutes les vertus, et parler toutes les langues, en quelque pays qu'ils aillent. Enfin, le feu, qu'ils voyaient reposer sur la tête de chacun, nous apprend qu'ils reçurent l'amour de Dieu, en telle force, que jamais, ni dans le temps ni dans l'éternité, il ne pût être éteint.

   Sachez que le Christ donna son Esprit à ses apôtres trois fois et de trois manières : avant de mourir il le leur donna, pour qu'ils fissent des miracles, comme guérir les malades, chasser les démons, ressusciter les morts. C'étaient là des œuvres corporelles, parce qu'ils n'aimaient encore Notre-Seigneur que d'un amour sensible et affectif. Une deuxième fois il leur donna son Esprit, après sa Résurrection, afin qu'ils accomplissent les œuvres spirituelles, comme baptiser, remettre les péchés et enseigner la vérité ; car leur amour spirituel dépassait alors l'amour sensible. Une troisième fois, il leur donna son Esprit, après son Ascension, et c'était pour qu'ils accomplissent des œuvres divines et fussent un avec Dieu ; car ils possédaient alors Dieu par amour et ils étaient possédés par lui dans le même amour.

   De cette façon leur amour devint triple ; ils aimaient Dieu de tout leur cœur, d'un amour sensible et affectif ; ils l'aimaient de toute leur âme et de toutes leurs forces, d'un amour spirituel et raisonnable ; ils l'aimaient enfin de toutes leurs pensées, d'un amour divin, se perdant eux-mêmes dans l'unité.

   Ainsi reçurent-ils le Saint-Esprit si abondamment, qu'à leur tour ils le donnèrent aux autres ; et ils devinrent si riches de Dieu, que saint Pierre seul, en ce même jour, convertit à la fois des milliers d'hommes. Ils furent de cette façon sacrés et oints du Saint-Esprit, car cet Esprit-Saint est lui-même l'onguent sacré que le Christ nous a mérité par sa mort. C'est pourquoi nous sommes tous baptisés et oints dans la mort du Christ et dans le Saint-Esprit ; mais non pas tous de même façon : car il y a beaucoup de degrés dans la sainteté.

   Nous voyons, en effet, que le Christ consacra douze pontifes, en la personne de ses apôtres, tandis que des autres soixante-douze disciples il fit autant de prêtres et ils reçurent tous l'onction du Saint-Esprit. Mais dans les pontifes il versa si abondamment son Esprit, que de leur intérieur cet Esprit se répandit à l'extérieur par toute la terre, et que nous pouvons encore en jouir nous-mêmes. Le Christ d'ailleurs n'employa aucune autre huile ni chrême, lorsqu'il consacra ses pontifes et ses prêtres ; mais c'est en raison de la révérence et de la dignité des sacrements, que la sainte Église ordonna depuis, pour leur administration, des rites qui n'étaient pas usités tout d'abord. Lorsque Moïse consacra Aaron, le grand-prêtre, et ses fils, il répandit l'huile sur la tête d'Aaron en si grande abondance, qu'elle coulait sur sa barbe, et de sa barbe jusqu'à la frange de son vêtement. C'était là une figure de l'abondance si riche avec laquelle les apôtres reçurent l'Esprit, au jour de la Pentecôte. Aussi lorsque l'on consacre des évêques, on verse sur leur tête le saint chrême en grande abondance, afin qu'ils reçoivent le Saint-Esprit, de telle sorte que tout le monde puisse être instruit et perfectionné par leur sainteté.



CHAPITRE LXIX

DE LA DIFFÉRENCE ENTRE LES SACREMENTS DE
LA SYNAGOGUE ET CEUX DE LA SAINTE ÉGLISE.


   Vous devez remarquer qu'il y a une grande différence entre les sacrements de la synagogue et ceux de la sainte Église. Et c'est ce qui nous est enseigné par l'onguent, que l'on employait dans l'ancienne loi, pour consacrer et oindre les prêtres ; car bien qu'il fût composé avec de l'huile et fût d'odeur suave, il était âcre et amer au goût, en tant que figure prophétique de la venue de Notre-Seigneur, de sa Passion et de sa mort. Aussi la sainteté que cet onguent donnait aux prêtres était-elle comme le désir de l'exilé dans l'attente de la venue du Christ, car leurs sacrifices et tout leur culte consistaient en signes, en figures et en énigmes symboliques. Ainsi vivaient-ils tous dans une sorte d'exil, et celui-là était plus saint qui en ressentait davantage l'amertume. Dans cet exil vivaient patriarches, prophètes et prêtres ; mais, par la foi et l'espérance, ils recevaient de Dieu et de son onction comme une odeur suave de leur délivrance et de leur rachat : de sorte qu'ils demeuraient patients, mêlant leur vie exilée et ses pratiques amères à l'huile de l'amour de Dieu.

   Mais aujourd'hui l'onguent sacré, qui en grec est appelé chrême, sert à la consécration des pontifes et des rois chrétiens ; et il est composé d'huile d'olive et de baume mêlés ensemble. Pour l'huile, nous entendons le Saint-Esprit et par le baume, les dignes mérites de l'humanité de Notre-Seigneur. Ce sont ces dignes mérites qui nous ont obtenu le don du Saint-Esprit, et c'est le Saint-Esprit qui a donné aux mérites de l'humanité de Notre-Seigneur leur dignité. De ces deux éléments joints ensemble a été composé l'onguent intérieur qu'ont reçu les apôtres et que reçoivent encore les bons prêtres. Car c'est le trésor de la sainte Église, avec lequel les prêtres servent Dieu et qu'ils dispensent à chacun, selon que l'exigent son état et ses besoins. Jésus-Christ, en effet, le Fils de Dieu, est, selon sa divinité, comme un olivier fécond, écoulant sans cesse en nous l'huile de son amour éternel ; et selon son humanité, il est comme un plant de balsamier répandant continuellement en nous le baume précieux de ses mérites. Tel est l'onguent intérieur qui est composé pour nous, aussi bien que pour les juifs et pour tous ceux qui doivent être sauvés : car Jésus-Christ est le salut de tous. C'est pourquoi saint Paul dit : « De même que tous les hommes meurent en Adam, de même redeviennent-ils vivants dans le Christ, chacun à son rang (16) : » les premiers en suivant la loi de nature, les autres la loi écrite, et nous-mêmes la loi de l'Évangile.

   Aussi saint Matthieu et avec lui saint Marc montrent-ils ceux qui précédaient et ceux qui suivaient invoquant tous le Christ : « Nous vous prions, sauvez-nous, hosanna ! Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur. Et béni soit le royaume à venir de David notre père. Nous vous prions, hosanna dans les hauteurs (17) ! »

   Ce sont les cris que faisaient entendre les Juifs qui allaient à la rencontre de Notre-Seigneur, en dehors de Jérusalem, avec des rameaux d'olivier et des palmes. Et maintenant encore c'est ainsi que prie et chante la sainte Église, à chaque messe, pour la venue du Seigneur dans le Sacrement : nous sommes ceux qui suivent, tandis que les juifs marchaient en avant. Tous, du premier jusqu'au dernier, nous avons besoin de l'onction intérieure de Notre-Seigneur pour être sanctifiés. Mais autre était la sanctification que recevaient les juifs, autre est celle que nous recevons maintenant ; car ils vivaient et servaient selon la figure et nous autres selon la vérité. Aussi tandis que cette onction nous donne richesse, abondance et jouissance intérieures, elle leur donnait à eux de désirer, d'attendre comme en exil et de soupirer. Car ce qu'ils espéraient est advenu et nous l'avons présent. C'est pourquoi l'onguent extérieur, qui servait à les sanctifier, devait être extrait avec grand travail ; tandis que le baume dont on fait notre onguent, coule facilement pour nous, dès qu'on touche l'arbre.

   Vous devez savoir que le balsamier ressemble au cep de vigne : on le cultive et on le lie comme la vigne et il doit pousser sur de hautes montagnes. Ses feuilles ressemblent à celles de la plante appelée rue ; elles demeurent toujours vertes et lorsqu'on fait une incision dans l'écorce avec le fer ou un os aiguisé, il s'en écoule une liqueur précieuse, qu'on appelle baume ; c'est un parfum plus noble que tous les autres et l'odeur en est très douce. Ce baume précieux conserve à l'homme sa jeunesse ; toute plaie ou blessure est préservée par lui d'infection ; et il est de nature si chaude que l'homme qui le tient dans sa main, exposé aux rayons du soleil, n'en peut soutenir la chaleur.

   Nous pouvons entendre tout cela spirituellement de l'humanité de Notre-Seigneur ; elle nous est, en effet, comme un sarment de vigne, d'où s'écoule en nous le vin de la joie éternelle ; elle nous est aussi comme un plant de balsamier, qui nous donne le baume de notre santé spirituelle. Ce plant de balsamier qui est le Christ doit être cultivé sur les hautes montagnes, c'est-à-dire en ceux qui d'un esprit libre sont élevés au-dessus de tous les cieux. Ils comptent toutes choses comme chétives, estimant grandement le Christ ; et plus ils les abaissent jusqu'au néant et les considèrent intérieurement comme rien, plus aussi le Christ croîtra et grandira en eux, et eux en lui, et pas davantage. Les feuilles de notre balsamier demeurent toujours vertes, car la gloire de Dieu, dont le Christ est orné, ne peut périr : toujours elle demeure intacte et d'aspect resplendissant aux yeux de tous les saints.

   Ce même plant de balsamier fut un jour élevé et lié au bois de la croix ; l'écorce en fut blessée par les clous de fer et par la lance aiguë ; et de ces incisions s'écoula le baume précieux qui devait guérir tous les péchés. L'odeur de ce baume était si pleine de douceur qu'elle pénétra le ciel, la terre et les enfers : et jamais elle ne pourra s'évanouir. Aujourd'hui encore, les ouvertures demeurent au plant précieux de balsamier, et nous devons y approcher, non le fer, mais les os aiguisés de nos puissances intérieures. Car de même que les os portent le corps, de même l'âme est portée par l'amour et le désir, et c'est par là que nous devons nous approcher des plaies de Notre-Seigneur. Plus ces os de l'amour et du désir seront aigus, plus profondément ils pénétreront dans les plaies, et plus abondamment et suavement coulera en nous le baume de la grâce. Ce baume nous préserve du péché et nous conserve ainsi en jeunesse, et il coule en nous toujours de nouveau, lorsque nous touchons les plaies, nous renouvelant sans cesse. Si la tentation mauvaise nous atteint au dedans, ou si quelque mal nous blesse, dès que le baume peut toucher nos blessures, il les empêche de s'infecter et il les guérit aussitôt. Il a une odeur si douce, là où il s'écoule des ouvertures, qu'il peut guérir tous les maux, ressusciter les morts de l'enfer et enivrer les vivants, en les faisant s'oublier eux-mêmes et se délecter d'amour dans l'habitation des plaies de Notre-Seigneur. C'est ainsi que fait la colombe, qui souhaite toujours habiter dans les trous des rochers, car le Christ est le rocher, qui doit sans cesse nous servir de demeure. Des ouvertures de ce rocher coule pour nous toute suavité ; et c'est pourquoi Moïse, bien des années avant la naissance de Notre-Seigneur, disait de nos pratiques spirituelles comme si elles s'étaient passées sous ses yeux : « Ils suçaient le miel du rocher et l'huile de la pierre la plus dure (18). » C'est en effet au rocher, qui est l'humanité de Notre-Seigneur, que nous devons toujours emprunter le baume précieux de ses mérites ; et il nous sera plus doux que le miel. À la pierre la plus dure, c'est-à-dire à sa nature divine, nous irons puiser l'huile qui est le Saint-Esprit : et le Saint-Esprit nous sera un abîme de toute suavité. Sans cesse nous aurons devant les yeux l'humanité sainte de Notre-Seigneur, élevée au-dessus de tout et unie au Verbe éternel du Père, en clarté divine.

   Et néanmoins, c'est dans cette même humanité que le Christ s'offre à la complaisance de son Père, avec toutes ses œuvres et avec tous ceux qui doivent lui appartenir, du premier homme jusqu'au dernier. Il veut que nous en ressentions le bienfait et qu'éternellement nous offrions avec lui ce sacrifice. Ainsi devons-nous présenter le Christ humble, obéissant, rempli de toutes les vertus, vivant et mourant pour la gloire de son Père, à cause de nous. Nous l'offrirons comme un vase précieux, tout plein du noble baume de ses dignes mérites, et aussi comme notre propre trésor qui nous a rachetés et délivrés.

   À son tour le Christ nous offre à son Père céleste, comme le fruit qu'il s'est acquis en mourant pour nous : et dans ce double sacrifice le Père prend ses délices éternelles. De cette façon nous faisons monter devant la face de Dieu l'humanité de Notre-Seigneur et toujours nous l'y trouvons unie à Dieu : mais à proprement parler c'est le Christ qui se porte là lui-même, plutôt que nous ne l'y portons ; car il s'y porte selon son mode, et nous le portons selon le nôtre. Toutes les fois que nous avons accès vers Dieu, c'est le Christ qui vit en nous et nous meut selon le mode et la mesure de notre amour : aussi peut-il toujours croître et grandir en nous. Car une augmentation de grâces accompagne toujours cet accès vers Dieu, ainsi qu'une croissance en amour ; et le Christ vit d'autant plus en nous, qu'il nous dispense plus de grâce. Et pour nous, nous vivons d'autant plus en lui, que notre amour se tourne vers lui.

   De même donc que le baume précieux, exposé aux rayons du soleil, devient en nos mains si brûlant que nous ne pouvons en supporter la chaleur ; de même, si nous voulons brûler d'amour divin, il nous faut poser devant nous l'humanité du Christ, avec toutes ses œuvres, et l'offrir à l'honneur et à la complaisance de son Père, comme un vase précieux rempli de notre baume. Ainsi rencontrerons-nous le Christ en sa divinité, qui, comme une clarté éternelle, éclate en son humanité et en toutes les œuvres qu'il y a accomplies. Portant alors devant nous ces œuvres, comme notre baume et notre offrande propre, nous serons inondés des rayons du soleil divin, attirés par eux en haut sous l'action de leur chaleur, jusqu'à en être, par le moyen des œuvres de Notre-Seigneur, comme extraits de nous-mêmes et attirés au sommet de notre être créé. Là nous trouvons le Christ dans sa divine clarté et nous y puisons l'huile qui est l'Esprit-Saint. Car ce divin Esprit est comme une huile bouillonnante qui jaillit et s'écoule dans le baume des mérites de Notre-Seigneur Jésus-Christ, de sorte que l'huile est toujours jointe au baume. La confection de cet onguent précieux a été ordonnée par le Christ en lui-même, et c'est par lui et de lui que l'onguent atteint tous ses membres vivants, ce que nous devrions tous être comme il convient.

   C'est ainsi que nous sommes oints et consacrés, comme le furent les apôtres, qui, fortifiés par le Seigneur, s'en allèrent prêcher et baptiser, tandis que Dieu coopérait à leurs efforts et confirmait leur vie et leurs paroles, par des signes merveilleux et des miracles.

   Vous connaissez maintenant la consécration des prêtres dans l'ancienne loi et dans la nouvelle, en conformité avec ce que Dieu avait ordonné pour Aaron et ses fils.


CHAPITRE LXX


DE NEUF DÉFAUTS QUI RENDENT INDIGNE DU
SACERDOCE.


   Tous les descendants d'Aaron ne pouvaient pas néanmoins devenir prêtres. Exception était faite pour les aveugles, les boiteux, ceux qui avaient une difformité du nez, les bossus, les infirmes de hernie, les teigneux, ceux qui présentaient des taches noires sur le visage ou sur le corps. Tels étaient les défauts corporels que l'on pouvait apercevoir de ses yeux, et il y en avait neuf principaux.

   De sorte que quiconque en était atteint ne pouvait pas recevoir la sainte onction du sacerdoce, ni exercer un ministère dans le tabernacle de Dieu.

   De même y a-t-il neuf espèces de péchés, qui sont des défauts spirituels : et celui qui est entaché de l'un d'entre eux ne peut recevoir l'huile du Saint-Esprit, de sorte que même s'il recevait la consécration, ou s'il l'avait déjà reçue, il ne serait pas digne de servir au saint autel de Dieu.


CHAPITRE LXXI

DU PREMIER DÉFAUT.


  Le premier de ces défauts est la cécité spirituelle, qui peut être de trois sortes. Sont aveugles tout d'abord les ignorants, qui sont si peu clercs, qu'ils ne pourraient exercer le ministère auquel sont tenus les prêtres. On ne doit donc pas les ordonner et ils ne doivent pas chercher à l'être, car ils sont trop aveugles.

   En second lieu, il y a les insensés par nature, privés du discernement de la raison et incapables de distinguer entre les vertus et les vices.

   Sont encore aveugles les orgueilleux, qui recherchent et souhaitent d'être élevés au-dessus des autres, et qui préfèrent être servis plutôt que de servir eux-mêmes. Ils sont tous aveuglés spirituellement dans leur orgueil ; car le sacerdoce et toutes les autres dignités sont des charges pour le service d'autrui ; et plus ce service est grand et offert à tous, plus il est noble et élevé. C'est bien ce que nous pouvons constater dans le Christ, qui s'est fait le serviteur de tous. Aussi le pape se nomme-t-il le serviteur des serviteurs de Dieu : et il doit le réaliser en sa personne pour imiter le Christ.

   L'orgueil est donc le premier défaut qui aveugle l'homme.



CHAPITRE LXXII

DU DEUXIÈME DÉFAUT.



   Le second défaut est une marche boiteuse, qui peut être aussi de trois sortes. Ils sont boiteux premièrement ceux qui veulent servir à la fois Dieu et le monde, et plaire à l'un et à l'autre : ils boitent des deux côtés.

   Sont encore boiteux ceux qui, délaissant Dieu, souhaitent la richesse du monde qu'ils lui préfèrent ils boitent du côté gauche.

   En troisième lieu sont boiteux ceux qui se recherchent eux-mêmes en toutes choses, accomplissant leurs bonnes œuvres comme des serviteurs à gage, en vue de leur propre salaire. Ils ont plus confiance en leurs œuvres qu'en la fidélité de Dieu, et s'ils n'en attendaient récompense, ils ne le serviraient pas : ils boitent du côté droit.

   En ces trois façons de boiter est renfermée toute avarice, le second défaut qui rend l'homme indigne de recevoir le Saint-Esprit et d'être uni à Dieu.



CHAPITRE LXXIII


DU TROISIÈME, QUATRIÈME ET CINQUIÈME DÉFAUT.


   Les trois défauts qui suivent entachaient ceux qui avaient le nez difforme, qu'il fût trop grand, trop petit ou de travers. Par chacun de ces trois défauts nous entendons un vice qui entrave l'homme et l'empêche de parvenir à la vraie foi et à la connaissance distincte de toutes les vertus.

   La difformité d'un nez trop grand signifie le contentement de soi-même, qui fait que l'on demeure attaché à ses habitudes, sans comparer sa vie et ses œuvres à ce qui est juste devant Dieu. L'on devient ainsi plus éloigné de la crainte divine, satisfait de sa foi, de son orthodoxie et de sa confiance en Dieu. De là une certaine lenteur et présomption au service de Dieu et l'oubli de l'honneur qui lui est dû.

   Ceux qui ont cette difformité du nez aspirent trop d'air à la fois, c'est-à-dire qu'ils prennent trop de confiance en eux-mêmes, oubliant le vrai amour et l'espérance. C'est pourquoi ils sont lents à donner à Dieu ce que réclame la justice.

   Le nez trop petit, c'est le défaut de ceux qui, zélés extérieurement pour toutes bonnes œuvres, demeurent toujours néanmoins non satisfaits en eux-mêmes et n'osent se confier en Dieu pour tout ce qui leur est nécessaire. Ils sont trop craintifs, car n'aspirant pas suffisamment l'air de l'entière confiance, ils restent en défaut vis-à-vis de la bonté divine.

   Le nez de travers appartient à ceux qui volontairement doutent de quelque point de la foi ou de quelque pratique de la sainte Église : ils estiment leur propre opinion plus que les paroles des saints et ils se mettent au-dessus de tous. Leur difformité les empêche d'aspirer l'air sain : ils manquent de la clarté divine, mettent trop de lenteur à renoncer à leur amour-propre et à se soumettre à la vérité divine. Manquant d'amour de Dieu, ils en arrivent à douter volontairement de leur foi.



CHAPITRE LXXIV


DU SIXIÈME DÉFAUT.


   Le sixième défaut visait ceux qui portaient une bosse sur le dos. C'est la caractéristique de l'avare, qui, au sens spirituel, est chargé de sa richesse comme d'une bosse sur son dos, où il ne peut l'apercevoir. Aussi son gain lui paraît-il toujours médiocre, car il manque tout autant de ce qu'il possède que de ce qu'il n'a pas. Jaloux d'épargner toujours et de garder son bien pour plus tard, il ne souffre pas de le dépenser pour l'honneur de Dieu ; il le refuse aussi au soutien du prochain ; et il se prive lui-même du profit qu'il en pourrait tirer pour son salut éternel, allant jusqu'à épargner au détriment de son propre corps. Vil aux yeux de Dieu, dont il ne cherche pas la gloire, il l'est aussi aux yeux des hommes, demeurant peu sociable et insensible ; et comme il lui en coûterait d'avoir des amis, il n'en a guère.

   Mais surtout l'avare, comme tout pécheur, se hait soi-même, car il préfère servir le diable dans son péché et encourir la peine éternelle, qu'obéir à Dieu par la vertu et obtenir ensuite la vie éternelle dans la joie.

   Cependant, selon saint Paul, l'avarice ou amour des biens terrestres dépasse tous les autres péchés, comme étant une servitude vis-à-vis des idoles et des démons (19). Car de même que le juste s'attache à Dieu par amour avec tant de fermeté, qu'il demeure fixé en lui pour l'éternité, de même l'avare, par un amour déréglé, s'attache-t-il si fort aux biens terrestres, que nul, sinon Dieu seul, ne peut l'en arracher. Lorsque, en effet, richesse et avarice se rencontrent chez l'homme, c'est comme une bosse spirituelle si bien fixée en lui, qu'on ne saurait l'enlever ni par force naturelle, ni par habileté quelconque. C'est comme quelqu'un qui aurait vieilli dans cette infirmité et dont la complexion serait devenue telle, qu'il serait impossible de lui supprimer sa difformité, sans le rendre plus malade ou même le faire mourir. Il doit demeurer courbé vers la terre et d'autant plus qu'il vieillit davantage, rendu incapable, à moins d'un grand effort, de regarder le ciel. C'est pourquoi Notre-Seigneur dit qu'il est difficile pour ceux qui possèdent des richesses d'entrer dans le royaume des cieux, ajoutant qu'il est plus aisé à un chameau de passer par le trou d'une aiguille, qu'à un riche de pénétrer ciel. Il vrai qu'il dit aussi : « Ce qui est impossible aux hommes est toujours possible à Dieu (20) » Aussi l'avare, comme tout autre pécheur, s'il voulait reconnaître sa misère et se faire violence pour élever ses yeux vers le ciel, et implorer de la toute-puissance divine pitié et secours, perdrait-il la bosse qui le rend difforme. Notre-Seigneur dit en effet lui-même qu'étroit est le chemin qui conduit à la vie (21), et la porte du ciel est si étroite qu'un bossu ne saurait y pénétrer.

   Tel est le sixième défaut qui rend l'homme indigne de recevoir le Saint-Esprit et de devenir prêtre.



CHAPITRE LXXV

DU SEPTIÈME DÉFAUT.


   Le septième défaut était celui des infirmes de hernie, dont les intestins s'affaissent. Par là on entend l'homme colère et l'envieux, chez qui les entrailles se rompent ; car ils se détachent de leur prochain qu'ils devaient toujours garder dans les liens de l'amour. Ainsi celui qui laisse tomber quelqu'un de son amour, déchire les liens qu'il devait conserver, il n'aime pas et se livre à la colère et à l'envie. Nous devons, en effet, faire vivre dans les entrailles de la charité, tous les hommes, mauvais ou bons, ignorant qui est réprouvé ou sauvé. Nous les portons et nous souhaitons qu'ils soient tous renfermés dans les entrailles de Notre-Seigneur Jésus-Christ et de la miséricorde divine, ainsi que saint Paul nous l'enseigne (22).

   Mais vous devez savoir que colère et envie s'opposent à cette charité dans leur être et dans leurs effets. Car la charité est un amour de bienveillance que fait naître le Saint-Esprit. Elle attache l'homme, selon l'ordre, à Dieu et au prochain, demeurant fondée dans l'humilité et chassant tout péché. Elle est le principe et la fin de tous les commandements, la vie de toutes les vertus, la force en tout combat spirituel. Récompense éternelle de ceux qui remportent la victoire, elle est une condition nécessaire pour plaire à Dieu.

   À la charité s'opposent la colère et l'envie, fruits de l'orgueil et de l'amour désordonné de soi-même. Ces deux péchés mettent le trouble dans les rapports de l'homme avec Dieu et avec son prochain ; car celui que domine la colère porte en son âme amertume et malice, désir de vengeance et impatience à rien supporter. La colère et l'emportement poussent l'homme à l'invective et à l'injure, au blasphème contre Dieu et à l'irrévérence envers le prochain en manières, en paroles, en actes ou en signes quelconques.

   Il nous faut entendre sur ce point la sentence de Notre-Seigneur, lorsqu'il disait : « Celui qui a de la haine contre son frère sera punissable par le jugement (23) » ; c'est-à-dire sera contraint dans le secret, entre lui et Dieu, de se blâmer et de se condamner. Mais, s'il montre à son frère quelque signe de courroux, alors il est justiciable du conseil ; ce qui signifie qu'il doit se réconcilier avec son frère et rechercher ses bonnes grâces dans la mansuétude, avec bonté. Enfin, si cet homme va jusqu'à mépriser son prochain et le couvrir d'opprobres en paroles ou en actes, en dehors de toute utilité pour ce dernier, alors il est justiciable du feu éternel, dit Notre-Seigneur ; car la colère met en fuite l'Esprit-Saint, dont le lien est fixé dans la paix.

   Voulez-vous être à l'abri de cette colère ? Il vous faut apprendre à garder le silence en toute contrariété et à conserver toujours devant les yeux la Passion de Notre-Seigneur. Dans vos réponses, parlez avec douceur ; car qui s'adonne à la colère et à l'emportement, donne occasion à la haine et à l'envie, qui sont péchés d'enfer. Cela fait ressembler au démon, qui porte envie à tout ce qui nous est bon et se réjouit de tout ce qui peut nous nuire.

   Or, l'homme méchant et envieux agit de même, portant souvent envie aux dons du Seigneur qu'il aperçoit chez autrui, jugeant mal ce qui est bon, exagérant encore ce qui semble mauvais. Il est rempli de fiel, ne pense de bien de personne et ne veut pas le rencontrer chez les autres ; car la malice de certains est si grande, qu'ils pensent voir leur cour et tout leur être se déchirer et se consumer, lorsque le prochain reçoit un honneur et une prospérité, qu'ils ne peuvent lui soustraire.

   L'envieux s'oppose à Dieu et à toute vertu ; alors qu'il devrait se réjouir, il se contriste ; au lieu de bien se trouver, il dépérit ; et là où est la vie, il tombe dans la mort. Parce qu'il n'aime pas, toutes choses tournent contre lui et pour son plus grand mal.

   L'envie engendre médisance, trahison, faux témoignage, jugement erroné, homicide et maints autres péchés graves. L'envieux est facilement colère, et l'homme colère, lorsqu'il est en courroux, est dévoré d'envie, car colère et envie vont ensemble, comme partant d'un même fond d'orgueil.

   Tel est le septième défaut qui repousse le Saint-Esprit et rend indigne du sacerdoce et de tout honneur. Il est double et ne peut être expulsé que par le contraire. Ce qui consiste à détester, en nous-mêmes et en tous, le péché et l'inclination au péché, mais à aimer tous les hommes et nous-mêmes, pour la louange et le service de Dieu éternellement. Ainsi s'exerce l'amour, tandis que sont vaincus la haine et l'envie ; et de là naît en nous une sainte colère, qui nous fait déplorer sans cesse notre manque de vertu et gémir de ce que Dieu soit si mal connu et si peu aimé de nous et de toutes les créatures. C'est là une juste colère, qu'on peut appeler sainte, parce qu'elle prend sa racine dans l'amour et que l'amour naît d'elle. L'un et l'autre se soutiennent et c'est une double vertu qui s'oppose au double défaut.



CHAPITRE LXXVI


DU HUITIÈME DÉFAUT.


   Vient ensuite le huitième défaut, qui entachait ceux dont la tête était atteinte de la teigne. Par ceci on entend les deux vices de gourmandise et d'impureté, qui, plus que tous les autres, souillent la tête de l'homme, c'est-à-dire sa pensée libre destinée à se tenir élevée pour contempler Dieu et le posséder en toute pureté : ces deux péchés la font descendre vers la vie animale, de sorte que l'homme se détourne tellement, qu'il n'a plus de goût ni pour Dieu, ni pour aucune vertu.

   Lorsque, en effet, la convoitise du corps vient à dominer la pensée de l'homme, sa tête en est souillée, parce que les images sensibles et les penchants charnels le divisent et l'impressionnent. De là il en arrive à un manque de sens et un aveuglement tels, qu'il perd la connaissance et le goût de tout bien spirituel. Il s'engloutit dans la volupté de la nature d'une façon si aveugle, qu'il pense ne plus pouvoir se tourner vers Dieu.

   C'est ce que nous apercevons bien dans l'Évangile pour celui qui, ayant pris femme, se déclare incapable d'accepter l'invitation au repas du soir. De même Notre-Seigneur nous apprend-il que le riche, qui mangeait et buvait chaque jour splendidement, et portait des habits précieux et moelleux, fut enseveli dans l'enfer. Saint Paul pleurait aussi de tels gens, les appelant des ennemis de la croix de Notre-Seigneur ; leur fin, dit-il, sera une ruine, car ils ont leur ventre pour dieu. Et il ajoute : « Ceux qui ne goûtent que les choses terrestres, verront leur joie et leur gloire changées en confusion et en honte (24) » C'est pourquoi il faut considérer avec attention ces deux péchés. La gourmandise, dit saint Augustin, est un désir insatiable et glouton de nourriture et de boisson ; et de là vient une avidité vorace à manger et à boire. Et le gourmand ne se contente pas de ce qui est nécessaire à la nature ; mais il lui faut des mets recherchés et délicats, et il peut à peine attendre qu'ils soient prêts. Souvent il dépasse la mesure, attiré plus par le goût de la nourriture que par une faim véritable, et cherchant à se délecter plutôt qu'à réparer ses forces. C'est la source d'intempérance et de désordre, de bavardages et de paroles vaines, de mensonges et de mauvaises plaisanteries, gaieté désordonnée, avidité insatiable, mœurs grossières, sensualité effrénée et aveuglement de la raison, engourdissement extérieur et intérieur au service de Dieu, alourdissement de l'esprit, vaines imaginations, ivrognerie, ignorance, toutes sortes enfin d'impuretés.

   Si ces choses ne sont pas toujours péchés mortels, cependant, naissant de la racine de gourmandise, elles sont toujours grandement à redouter. De plus, si l'on ne résiste pas à la gourmandise et à tout ce qui en naît, l'on succombe facilement à l'impureté et la souillure en est doublée.



CHAPITRE LXXVII


DE L'IMPURETÉ.


   Il y a impureté chaque fois, que cédant à la nature révoltée et lâche, on se complaît volontairement en des imaginations ou en des actes impurs. Lorsque la délectation consentie s'attarde à ces choses et n'y résiste pas, le péché est commis à l'intérieur. Mais si de la délectation on passe à l'acte, le péché s'aggrave. Il est encore entretenu par tout ce qui peut entraîner à l'impureté, regards, paroles, sollicitations déshonnêtes, désordre de la conduite et des sens. C'est pourquoi Notre-Seigneur disait : « Quiconque regarde une femme avec convoitise (c'est-à-dire avec le désir volontaire de se livrer à l'impureté), il a déjà péché avec elle dans son cœur (25) ».

   Il y a donc toujours péché grave à se livrer à ces choses avec délectation, ou dans le dessein d'entraîner autrui dans le mal. Mais la faute sera d'autant plus grande que l'acte commis excitera davantage et portera au péché. De même la sainteté des lieux ou des personnes, les circonstances particulières, rendent plus grave la matière.



CHAPITRE LXXVIII


DES SUITES FUNESTES ET DU REMÈDE DE L'IMPURETÉ.


   Ce vice est nuisible à l'homme de mainte façon. Il outrage Dieu en soufflant son temple qui est l'âme. Il satisfait les démons, qui trouvent repos en l'impureté. Il nuit au corps et scandalise le prochain. Il perd l'âme et la met au service de la chair et des sens. C'est pourquoi saint Grégoire nous signale huit conséquences funestes auxquelles est entraîné l'homme impur.

   La première est un aveuglement de la raison et de l'intelligence ; la seconde est l'oubli de la mort et de l'enfer ; la troisième, l'inconstance dans la réflexion et le désir, qui le cèdent au caprice. En quatrième lieu, il y a prédominance de l'amour-propre, qui porte l'homme à souhaiter vivre longtemps, afin de pouvoir longtemps aussi se livrer à sa volonté propre et à son plaisir. En cinquième lieu, l'on voit cet homme compromettre ses biens, son honneur, sa vie même en des aventures, dans le seul but de poursuivre sa convoitise impure. Il va sixièmement jusqu'à la haine de Dieu, qui punit ceux qui s'adonnent à ces plaisirs, vers lesquels ils ont un penchant désordonné. Une septième conséquence du vice impur, c'est la recherche et l'amour du monde, qui font désirer honneur, richesse, santé et force, tout ce qui, en un mot, peut aider dans le temps à mener une vie voluptueuse.

   La huitième conséquence enfin et la pire de toutes, c'est le désespoir de posséder jamais la vie éternelle. Car l'homme impur n'ose se confier en Dieu, ni s'abandonner à lui, pour en obtenir grâce ou gloire.

   Il résulte de tout cela qu'un homme adonné à l'impureté ou à la gourmandise n'est pas digne du sacerdoce, car il préfère au service du Seigneur celui de sa propre chair et de ses impuretés.

   Mais quiconque veut, pour l'honneur de Dieu et son propre salut, devenir sobre et chaste, ou le demeurer, devra aimer tout ce qui peut servir ce propos, et fuir au contraire tout ce qui lui est nuisible. En garde sur ses yeux, ses oreilles ses démarches, il évitera toutes les occasions capables de l'entraîner au mal ; et il ne se fiera pas à lui-même, se souvenant des chutes d'un homme saint comme David, d'un sage comme Salomon, d'un fort comme Samson. Fuyant l'oisiveté, il s'occupera toujours à quelque œuvre bonne, à l'extérieur ou à l'intérieur. Il imposera à son corps une contrainte et le châtiera par de sages pénitences, dans la mesure de ses forces. Aidé de la pensée fréquente de la mort et du juste jugement de Dieu, il devra résister toujours dès le principe, avec prudence et énergie, à la tentation. Et ainsi pourra-t-il vaincre l'impureté.



CHAPITRE LXXIX


DU REMÈDE CONTRE LA
GOURMANDISE.


   Pour combattre la gourmandise, l'on devra penser aux exemples des saints et à leur enseignement, à leur tempérance et à leur sobriété dans le boire et le manger. Aux repas, on dira peu de chose, ou on se taira complètement, méditant comment les anges et les saints sont nourris au ciel de la gloire de Dieu. Que l'on considère aussi comment le pauvre, à qui Dieu suffit, se contente de peu. Vient-on, sous l'empire de la faim, à se porter avec plaisir vers la nourriture, ce n'est pas péché. Et si la nature se délecte dans la nourriture que l'on doit prendre par nécessité, ce n'est pas non plus péché, car tout homme bien portant le ressent. Mais manger et boire pour le besoin, en même temps que pour la délectation et le plaisir naturel, c'est alors une faute qu'on appelle vénielle, car l'on ne peut agir que pour l'honneur de Dieu et la nécessité de la nature. C'est pourquoi, lorsque nous prenons extérieurement notre nourriture, nous devrions à l'intérieur chercher une autre nourriture qui consiste en de saintes méditations et en la parole intime de Dieu. Cela s'appelle être nourris intérieurement et extérieurement. Car le Seigneur dit que l'homme ne se nourrit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu. Il faudrait donc se rendre intérieurement affranchi de préoccupations et libre d'images, saint Paul disant que la parole intérieure est vivante et qu'elle opère aisément, étant plus pénétrante qu'un glaive à deux tranchants, divisant l'âme de l'esprit, c'est-à-dire l'homme intérieur de l'extérieur ; et ainsi devons-nous être divisés, de façon que nous mangions et buvions sans péché.

   C'est pourquoi, dans les ordres religieux, on a coutume de lire au réfectoire des sermons ou autres livres agréables à entendre, afin que les frères soient attirés à l'intérieur par un goût spirituel, tandis qu'ils donnent à leur corps ce qui lui est nécessaire.

   Contemplons aussi la pauvreté jointe à la richesse de Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui alors qu'on lui donnait en nourriture et en breuvage le fiel et le vinaigre, avec beaucoup d'opprobres, se repaissait à l'intérieur de gloire éternelle, dans la vision béatifique. C'est pourquoi les saints se contentaient de peu à l'extérieur, afin de pouvoir posséder intérieurement dans le Christ gloire éternelle. Et c'est ce que nous devons faire nous-mêmes, si nous voulons les imiter.

   Voyez enfin comment la gourmandise devient péché grave. Lorsque l'homme mange et boit, non pour assouvir sa faim ni par besoin, oubliant l'honneur de Dieu, et ne poursuivant que la délectation et les délices de la nature, il s'abaisse vers la jouissance qu'il prend en la nourriture et il se jette sur cette nourriture comme un animal sans raison sur sa proie. Il s'y livre sans fin, jouissant le plus qu'il peut, et oubliant la faim et le besoin, il s'engloutit lui-même, sous l'empire de son goût, dans une délectation désordonnée. Sa raison s'y aveugle, son esprit s'en imprègne, et en devient l'esclave, car il s'est mis au service
de la chair. Tout livré aux sens, il s'abaisse vers la sensualité et se plonge dans les délices impurs.

   C'est la racine d'une vie toute bestiale et de tous les péchés accomplis par volupté charnelle. Aussi longtemps que ce vice demeure, l'homme est privé de la grâce de Dieu et est indigne de l'honneur sacerdotal.



CHAPITRE LXXX


DU NEUVIÈME DÉFAUT.


   Vient enfin le neuvième et dernier défaut, qui empêchait ceux qui portaient des taches rugueuses sur le corps ou sur le visage, de recevoir le sacerdoce selon la loi juive.

   Au sens spirituel, le visage de l'homme c'est sa conscience ; et de même que l'on reconnaît les gens extérieurement au visage, de même les distingue-t-on intérieurement à la différence de leurs mœurs et de leurs actions. Le Christ nous l'a appris lui-même en disant « Vous les reconnaîtrez à leurs fruits (26). » Mais l'on doit y regarder attentivement, car ceux qui savent feindre recouvrent toujours leur face d'une apparence de vertu. Dieu cependant les voit à découvert, car il connaît tout secret des cours. C'est pourquoi si l'homme garde sur le visage de sa conscience quelque tache noire de péché mortel, il n'est point digne de Dieu et il ne mérite aucun honneur dans la sainte Église. Si même il doute que tel ou tel acte posé par lui soit entaché de faute grave, il doit purifier sa conscience, selon son pouvoir, sous peine d'y introduire une gêne qui troublerait à jamais son regard intérieur.

   L'homme doit encore être prêt à se plier à toute volonté de Dieu sur lui, qu'il y ait à agir ou à s'abstenir ; faute de quoi toute intimité ou aisance serait impossible entre lui et Dieu. Son visage intérieur, sous l'influence des bonnes œuvres, devra être si plaisant, que nul n'en ressente de froissement, mais au contraire que tous y trouvent motif de devenir meilleurs. Car qui scandalise par sa conduite ou sa mauvaise renommée la communauté du peuple n'est pas digne du sacerdoce ; sa figure est tachée aux yeux des hommes. C'est pourquoi Notre-Seigneur a dit : « Malheur à l'homme par qui arrive le scandale (27). »

   La vie du prêtre, en effet, devrait l'emporter tellement en perfection sur celle du commun des hommes, que son visage intérieur fût plus beau à contempler et plus riche en vertus que celui de tous. Quiconque veut donc posséder ce visage intérieur agréable et sans tache, c'est-à-dire une âme pure, qui plaise à Dieu et aux hommes, il doit se lever avec empressement et se purifier de toute tache du péché. À cette âme le Seigneur dit dans le Cantique ou Livre de l'Amour : « Lève-toi, mon amie, ma toute belle, ma colombe, qui reposes au creux du rocher, dans l'ouverture de la muraille autour de la vigne (28). » Les creux du rocher, ce sont les plaies de Notre-Seigneur, et l'ouverture dans la muraille qui entoure la vigne, c'est la plaie ouverte en son côté sacré ; car c'est par la vertu de ces plaies que le pécheur pourra se lever et se purifier des taches du péché. Et Notre-Seigneur dit encore : « Montre-moi ta face, ta voix retentit à mes oreilles, lorsque tu déplores et confesses tes péchés : alors ta voix est douce, et ta face est parfaitement belle (29). » Plus loin, au même livre, il ajoute : « O mon amie, tu es toute belle et il n'y a en toi aucune tache (30). »

   Ainsi tout pécheur doit-il se lever et faire disparaître toute tache laissée par le péché. Sans quoi il n'est pas digne de l'union avec Dieu, ni de devenir ou d'être prêtre. Nous avons vu, en effet, que la loi juive excluait du sacerdoce quiconque portait extérieurement une tache en son corps. Alors même qu'il était de race sacerdotale, il ne pouvait recevoir l'onction sainte, ni entrer dans le tabernacle de Dieu, pour offrir sous ses yeux des sacrifices. Cependant ce n'étaient là que sacrifices de taureaux ou de brebis, de parfums et autres choses semblables, que l'on brûlait en l'honneur de Dieu. Tandis que notre sacrifice, c'est la très digne mort de Notre-Seigneur, son corps sacré et son sang précieux, offerts en l'honneur de Dieu et pour les péchés de tous les hommes qui seront sauvés. C'est pourquoi tout prêtre, à qui est confié un tel office, devrait être, plus que tous les autres, pur d'âme et de corps : son service serait alors vraiment agréable à Dieu, sa vie honorable et utile pour lui-même et pour tous.

   Afin de mieux comprendre de quelle manière un prêtre peut réaliser cette pureté et mener une vie qui soit honorable pour Dieu en même temps qu'utile au prochain, il nous faut considérer attentivement comment Moïse consacra Aaron et ses fils, selon l'ordre de Dieu ; quels sacrifices aussi furent offerts à cette occasion ; car ces choses étaient des figures de la pureté et de la sainteté dont nous devons être revêtus nous-mêmes, selon la très chère volonté de Dieu. Ainsi que je l'ai dit plus haut, on leur lava les mains et les pieds, puis ils furent revêtus d'ornements sacrés et ils reçurent l'onction d'huile sainte. Nous avons vu la signification de ces cérémonies et il nous faut chercher maintenant celle des sacrifices qui les accompagnèrent.



CHAPITRE LXXXI

COMMENT LE CHRIST NOUS LAVE À NOUS-MÊMES
 LES MAINS ET LES PIEDS, PUIS NOUS
 DONNE LA CONSÉCRATION.


   Moïse, nous l'avons dit, pour consacrer Aaron et ses fils, leur lava d'abord les mains et les pieds, puis il revêtit Aaron, comme un pontife, de huit ornements et ses fils de quatre. Les deux autels furent aspergés d'eau sept fois ; puis l'huile sainte servit à les oindre et à les consacrer, ainsi que le tabernacle et tout ce qui lui appartenait. Moïse prit ensuite de cette même huile pour la répandre sur la celles de ses fils, selon le commandement du Seigneur.

   Un jeune taureau fut alors amené par eux devant la porte du tabernacle, et posant leurs mains sur sa tête, ils l'offrirent à Dieu pour leurs péchés. Ensuite Moïse immola ce taureau en la présence du Seigneur, devant le tabernacle, au côté nord de l'autel ; et trempant son doigt dans le sang de la victime, il en aspergea les quatre cornes de l'autel, afin de le purifier et de le consacrer. Le reste du sang fut répandu tout entier à la base de l'autel ; quant à la graisse qui couvre les intestins, à la membrane du foie, aux deux reins et à la graisse qui les entoure, Moïse les offrit en holocauste sur l'autel de Dieu ; tandis qu'il livra au feu, loin du peuple, toute la chair, la peau et les excréments, selon que l'avait ordonné le Seigneur, car c'était un sacrifice pour le péché (31).

   Moïse, nous l'avons dit plus haut, représentait le Christ. Si donc nous voulons offrir un sacrifice digne de Dieu, c'est le Christ qui doit tout d'abord purifier nos mains et nos pieds, c'est-à-dire nos œuvres et nos désirs, ainsi que l'indiquait le bassin placé à l'entrée du tabernacle. Puis les diverses vertus doivent nous servir d'ornements, chacun selon notre état. Nos deux autels, qui sont l'unité de notre cœur et la liberté de notre volonté, seront purifiés sept fois par le Christ, qui en fera disparaître toutes les taches provenant de péchés mortels. Son baume sacré, qui est le Saint-Esprit uni aux mérites de sa mort précieuse, lui servira à oindre et consacrer nos deux autels, l'unité de notre cœur et notre libre volonté. Car il faut bien savoir que tous les fidèles sont en Jésus-Christ un seul cœur et une seule volonté, ainsi que nous l'apprend la figure. Pour tous les juifs, en effet, il n'y avait qu'un seul autel des holocaustes, ce qui signifie l'unanimité de tous nos cœurs. De même l'unique autel d'or nous montre-t-il que nous devons tous vivre en une seule volonté, un seul amour, une seule liberté dans le Christ Jésus : et c'est alors que le Christ répandra l'onction et la consécration sur tout ce qui appartient à notre tabernacle, c'est-à-dire sur toutes les bonnes œuvres accomplies dans la foi chrétienne, et qui reçoivent de ses mérites leur propre sainteté. Son huile sainte est répandue sur la tête d'Aaron, qui représente le sommet de notre esprit, et elle coule en toutes nos puissances, jusqu'au bord même de notre vêtement, notre sensibilité corporelle. De cette façon nos mains, c'est-à-dire nos œuvres, sont sanctifiées.

   L'on peut entendre aussi par Aaron saint Pierre et les autres apôtres, qui reçurent en abondance l'huile sainte, comme pontifes, ainsi qu'il a été dit plus haut.

   Nous allons voir maintenant quels sacrifices accompagnèrent la consécration.



CHAPITRE LXXXII


CE QUE SIGNIFIENT LES SACRIFICES QU'OFFRIRENT
 AARON ET SES FILS, LORSQU'ILS FURENT CONSACRES PRÊTRES.
ET PREMIÈREMENT DU SACRIFICE DU TAUREAU.


   Aaron et ses fils et tous ceux qui devenaient prêtres dans l'ancienne loi, devaient lorsqu'on, les consacrait, offrir à Dieu un jeune taureau pour leurs péchés. Par là nous apprenons que tous ceux qui deviennent prêtres, sous la loi chrétienne, doivent offrir à Dieu leur propre corps par une vie d'austère pénitence. Le jeune taureau, offert en sacrifice, est, en effet, pris parmi les bêtes de somme et il figure notre chair vouée au travail, que nous devons toujours amener devant la porte du tabernacle, c'est-à-dire devant Dieu et sous les yeux de notre raison. Lui imposer les mains, c'est la soumettre à la volonté libre, dans le dessein d'imiter le Christ par la pénitence et la retenue, en résistant à tout ce qui flatte la chair d'une façon illicite. Le Christ alors, comme pontife suprême, immolera la victime, qui représente notre chair, afin qu'elle soit soumise à l'esprit. Car pour vaincre la délectation sensible, il nous faut la vertu divine, que nous n'avons pas de nous-mêmes. C'est pourquoi tous nos sacrifices doivent être offerts au côté nord de notre autel, et en présence de Dieu ; car si nous voulons vaincre, nous devons avoir Dieu présent en toute lutte et c'est au côté nord, c'est-à-dire à notre gauche, que le Christ immolera notre vie animale, en l'honneur de son Père. Cette immolation nous sera comme un bouclier et une protection contre tous nos ennemis ; car c'est du nord que viennent. toute lutte et tout mal, dit la sainte Écriture (32).

   Dans le sang de notre sacrifice le Christ, pontife souverain, trempera son doigt et il en aspergera les quatre cornes de notre autel, qui deviendra dès lors tout entier pur et saint. Par le doigt de Notre-Seigneur Jésus-Christ nous entendons sa touche puissante, qui nous meut intérieurement. Le sang alimente notre vie naturelle, qui doit être soumise à la touche du Seigneur, de façon que, revêtus de sa force, nous puissions vaincre l'attrait désordonné de la chair et du sang. Mais c'est là une œuvre qui est plus sienne que nôtre si nous sommes dociles, comme nous le devons, à sa touche intime, il y aura comme un refroidissement et une mort de notre sang, selon la nature ; et ce sera pour nous comme un sacrement, où le Christ trempera son doigt, c'est-à-dire auquel il communiquera sa vertu. Puis il en aspergera les quatre cornes de notre autel, en d'autres termes nos quatre vertus morales, l'ornement extérieur de notre vie. Dès lors notre autel, qui représente l'unité de notre cœur, sera pur et saint.

   Le reste du sang sera versé par le Christ à la base de notre autel ; ce qui signifie la mise à mort complète de notre vie animale. Par là sera fixée et sanctifiée notre dévotion, la base de notre autel, et sans cette mise à mort, nous ne pouvons trouver ni posséder en nous unité ni dévotion.

   Le sacrifice du taureau, que Dieu avait ordonné aux Juifs, signifie donc l'offrande de notre propre corps, qui pratique abstinence et pénitence pour nos péchés.



CHAPITRE XXXIII

DE LA GRAISSE QUI COUVRAIT LES INTESTINS DE LA MEMBRANE DU FOIE,   
DES DEUX REINS ET DE LA
GRAISSE QUI LES RECOUVRAIT.


   Du jeune taureau offert pour le péché les juifs devaient, selon l'ordre de Dieu, prélever toute la graisse couvrant les intestins, la membrane du foie, les deux reins et la graisse qui les recouvrait, afin de les brûler sur l'autel.

   Au point de vue spirituel, la victime du sacrifice c'est notre corps mortifié et offert à Dieu en une vie austère et pénitente. La graisse des intestins, le foie et les reins représentent en nous les délectations et le goût qui viennent des vertus, de l'amour et du sentiment intérieur et tout cela, Dieu veut que nous le brûlions sur l'autel en son honneur.

   De même que la vie naturelle se conserve dans les intestins de notre corps, au moyen de la nourriture extérieure et de l'harmonie avec les éléments, de même c'est dans les puissances de notre âme, qui sont comme les intestins spirituels, qu'est conservée notre vie surnaturelle, par la nourriture intérieure de la grâce de Dieu, jointe aux œuvres saintes et à la concorde de volonté avec Dieu.

   Ce qui engraisse notre corps, par le moyen de la nourriture extérieure, doit être offert à Dieu et comme brûlé par la pénitence. Quant aux délectations et goûts intérieurs, qui font croître notre esprit, au moyen des vertus et de la nourriture de la grâce, il nous faut aussi les offrir en retour et en faire holocauste en l'honneur de Dieu ; principalement ce que représente la membrane du foie, c'est-à-dire la délectation d'amour, car l'amour comporte toujours le goût.

   Le foie, vous le savez, donne naissance à toute la chaleur du corps, car c'est comme une source de feu. Sa chaleur transforme nourriture et boisson en chair et en sang. Elle est portée jusqu'au cerveau, aux yeux et à tous les sens. C'est le foie qui donne vie et couleur à tous les membres ; il répand son influence sur des sentiments comme l'amour et le désir, le goût et le sentir. Mais si l'on vit selon la chair et le sang, c'est-à-dire selon les exigences de la nature, l'on ne peut posséder le royaume de Dieu. C'est pourquoi nous devons nous séparer de la délectation, représentée par la membrane du foie, c'est-à-dire de l'amour naturel, et en faire un holocauste en l'honneur de Dieu. Cela nous permettra de demeurer libres et désencombrés.

   Je découvre encore en nous un lieu brûlant, qui ressemble au foie, et c'est notre puissance affective. Le feu qui y réside s'appelle charité et c'est un don de Dieu. Il donne aux vertus ordre et couleur, et il fait régner en nous une vie surnaturelle, qui est éternelle. L'enveloppe de cette puissance affective d'où naît l'amour, c'est la joie spirituelle, que nous devons, comme une graisse intérieure, offrir en holocauste à l'honneur de Dieu. Elle est produite par la grâce de Dieu et les exercices intérieurs d'amour. Sans cesse elle profite et s'accroît sous l'influence d'un sérieux exercice d'amour : et plus cette graisse est abondante, plus le feu de l'amour grandit ; car c'est sur la petite grille de l'ardent désir, en l'unité du cœur, que doit brûler sans cesse la graisse de la joie spirituelle. Si nous y cherchions repos et satisfaction, notre amour actuel cesserait et nous perdrions la vraie joie ; mais en élevant nos yeux intérieurs et nos cœurs vers Dieu, au-dessus de tout ce qui peut flatter le goût et donner satisfaction dans le temps, la joie et le feu de l'amour croissent toujours, et notre offrande devient de plus en plus agréable à Dieu. Les reins de la victime figuraient le foyer de toute impureté, et c'est pourquoi le Seigneur avait ordonné dans l'ancienne loi qu'on les brûlât sur l'autel pour le péché, avec la graisse qui les recouvre, pour marquer que les prêtres doivent s'abstenir, pour l'amour et l'honneur de Dieu, de tout ce qui est impur et de toute délectation qui s'y rap-porte. Quiconque agit ainsi offre en holocauste les reins et la graisse attenante, et c'est la vraie offrande pour le péché.

   Disons encore qu'on ne peut prendre repos et demeure en quelque goût et sentiment intérieurs, quels qu'ils soient ; mais on doit brûler tout cela dans le feu de l'amour de Dieu. L'indication en était donnée dans l'ancienne loi, où Dieu avait prescrit qu'à jamais la graisse intérieure des victimes telles que bœufs, moutons et chèvres, lui fût offerte, non pas consommée par les hommes, mais brûlée toute en l'honneur de Dieu. Quant à la graisse qui était mêlée à la chair, on pouvait la manger ou s'en servir.

   Par là nous recevons l'enseignement que toute offrande de nous-mêmes doit être triple. Nous devons nous offrir à Dieu comme des bêtes de somme laborieuses, par pénitence et abstinence, dans l'exercice rigoureux de toutes bonnes œuvres ; puis en toute innocence et douceur, comme des moutons tout simples, en supportant ce qui nous est contraire ; enfin, comme la chèvre, en ayant une vue perçante et un chaud désir de toute vertu.

   La graisse unie à la chair, qui peut être mangée, c'est la délectation et la joie spirituelles, qui accompagnent les exercices des bonnes œuvres, et dont il est permis de jouir. Plus même l'on ressent de délectation et de jouissance en ces exercices, plus ils deviennent précieux et agréables devant Dieu, pourvu qu'on n'y cherche pas son repos, mais que croisse toujours la disposition vivante de faire plus encore. Mais la graisse la plus intime de toutes nos vertus et de toutes nos bonnes œuvres, c'est notre libre adhésion intérieure à Dieu : lorsque nous la lui offrons, il l'enflamme toujours du feu de son amour ; et c'est alors que nous ressentons plus de délectation et de joie. Voyez, cette graisse délicate anéantit et consume tous les péchés et surpasse toutes les vertus, et elle n'est autre chose qu'une ardente flamme d'amour qui monte sans cesse et brûle en l'honneur de Dieu. Dans l'exercice de toute vertu nous pouvons la reconnaître, mais comme elle les dépasse toutes, nous ne trouvons plus qu'elle, bien qu'elle demeure l'ornement de toute vertu.

   C'est là cette graisse la plus intérieure, que Dieu ordonne pour toujours de brûler entièrement en son honneur. Elle couvre et enveloppe le plus intime de nous-mêmes : nous ne pouvons en nous l'amener à l'extérieur, mais c'est elle qui nous attire en elle à l'intérieur. Car elle ne peut descendre, mais au contraire elle nous fait monter jusqu'à elle. Nous ne pouvons nous en servir, mais elle se sert de nous pour nous pousser à toutes les vertus, dont elle est la source. Elle n'est pas mêlée à la chair, c'est-à-dire avec nos exercices ; et c'est pourquoi elle ne peut être ni consommée, ni utilisée ; mais elle nous engloutit et consomme en elle-même, demeurant une perpétuelle offrande qui monte et brûle en l'honneur de Dieu.



CHAPITRE LXXXIV


DE LA PEAU DES VICTIMES.


   Le Seigneur avait ordonné que la peau des victimes, avec la chair et la fiente, fût brûlée loin du peuple, dans un lieu pur. La peau, dans le sacrifice que nous offrons, c'est l'œuvre extérieure de pénitence, qui est présentée à Dieu en holocauste, loin du peuple, c'est-à-dire toujours cachée à ses regards, afin que nous ne soyons pas tentés de vaine gloire. Cela est nécessaire pour les commençants, mais aussi pour tous ceux qui ne sont pas encore morts au monde et à eux-mêmes : leurs œuvres doivent être accomplies en secret, de peur qu'ils ne perdent leur récompense. C'est pourquoi le Seigneur voulait que la chair fût brûlée avec la peau ; ce qui signifiait que, dans toutes nos bonnes œuvres, nous devons avoir l'intention d'éviter et de fuir la louange et l'éloge du monde. Car de même que la chair, qui est intérieure, est recouverte de la peau, de même l'intention intime est-elle cachée derrière les bonnes œuvres. C'est pourquoi nous devons offrir intention et œuvres uniquement à Dieu : et c'est ainsi que se fait l'offrande de la chair et de la peau. Accomplir ses bonnes œuvres en secret, tout en souhaitant qu'elles soient connues, pour en retirer de la louange, c'est bien brûler la peau, mais non pas pour Dieu ; car l'intention n'est pas sincère et l'offrande ne peut être agréable à Dieu, ni porter des fruits.

   Si donc nous voulons être de vrais serviteurs de Dieu et faire digne pénitence de nos péchés, nous ne devons pas chercher satisfaction en nous-mêmes, ni viser à plaire à autrui. Chacun doit au contraire être mécontent de soi-même et se prosterner devant le Seigneur, disant avec le publicain : « O Dieu, soyez-moi propice, pauvre pécheur.

   C'est ainsi qu'on se justifie, dit le Seigneur (33).




(1) Ex., XXX, 23-33.
(2) MATTH, VII, 17.
(3) JOA., iv 34.
(4) Luc., I, 38.
(5) Is., LIII, 5.
(6) Ex., XXIX, I-42.
(7) Ibid., 42-46.
(8) LEV., VIII, 4-13.
(9) Luc., XXIV, 36-39.
(10) JOA., XX, 21-23.
(11) Ibid., XX, 26.
(12) JOA., XXI.
(13) MATTH., XXVIII, 18-20.
(14) Luc., XXIV, 49.
(15) Luc., XXIV, 52-53.
(16) COR.. XV, 22, 23.
(17) MATTH., XXI, g ; Mc., XI, 10.
(18) DEUT., XXXII, 13.
(19) Cf, EPH., V, 5 ; COL., III, 5.
(20) MATTH., XIX, 23-26 Mc., X, 24-27.
(21) MATTH, VII, 14.
(22) PHIL., I, 7-8.
(23) MATTH., V, 22.
(24) PHIL., III, 18 -19.
(25) MATTH., V, 8.
(26) MATTH., VII, 20.
(27) MATTH., XVIII, 7.
(28) CANT., II, 10-14.
(29) Ibid., II, 14.
(30) Ibid., IV, 7.
(31) Ex., XXIX, 14.
(32) Cf. JEREM., I, 14 ; IV, 6. « Ab Aquilone pandetur malum super omnes habitatores terrae.
(33) LUC., XVIII, 13.


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