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CONTRE ADIMANTUS, MANICHÉEN.Adimantus, s'appuyant sur certaines
contradictions apparentes entre divers passages de l'Ancien et du Nouveau Testament, en
concluait qu'ils n'avaient pu être dictés par un seul et même Dieu. Saint Augustin
prouve que ces passages sont dans un parfait accord. CHAPITRE PREMIER. LES PREMIÈRES PAROLES DE
LA GENÈSE. CHAPITRE II. LE REPOS DE DIEU. CHAPITRE III. LE SOMMEIL D'ADAM. CHAPITRE IV. LA MALÉDICTION DE CAÏN. CHAPITRE V. L'HOMME CRÉÉ A L'IMAGE DE
DIEU. CHAPITRE VI. HONNEUR DU AUX PARENTS. CHAPITRE VII. DIEU SE VENGEANT DU PÉCHÉ DES
PARENTS. CHAPITRE VIII. OEIL POUR OEIL, DENT POUR
DENT. CHAPITRE IX. DIEU PARLE ET APPARAIT AUX
HOMMES. CHAPITRE X. LA CONSTRUCTION DU
TABERNACLE. CHAPITRE XI. DIEU SE VENGE DE
L'IDOLATRIE. CHAPITRE XII. DE LA MANDUCATION DU SANG. CHAPITRE XIII. DU CULTE DES IDOLES. CHAPITRE XIV. DE LA GOURMANDISE. CHAPITRE XV. DES VIANDES IMPURES. CHAPITRE XVI. OBSERVATION DU SABBAT. CHAPITRE XVII. DE L'AMOUR DES ENNEMIS. CHAPITRE XVIII. DES BÉNÉDICTIONS
TEMPORELLES. CHAPITRE XIX. LES RICHESSES ET LA
PAUVRETÉ. CHAPITRE XX. RÉCOMPENSES TEMPORELLES. CHAPITRE XXI. MAUDIT SOIT LE
CRUCIFIÉ ! CHAPITRE XXII. UN PROFANATEUR DU SABBAT
CRUELLEMENT PUNI. CHAPITRE XXIII. BÉNÉDICTIONS PROMISES A LA
FAMILLE. CHAPITRE XXIV. LA FOURMI PROPOSÉE COMME
MODÈLE A L'HOMME. CHAPITRE XXV. DE LA FÉCONDITÉ
SPIRITUELLE. CHAPITRE XXVI. SI DIEU EST AUTEUR DU MAL. CHAPITRE XXVII. CONTINUATION DU MÊME
SUJET. CHAPITRE XXVIII. DIEU PEUT-IL ÊTRE VU EN
LUI-MÊME.
CHAPITRE PREMIER. LES PREMIÈRES PAROLES DE LA GENÈSE.« Au commencement Dieu créa le ciel et la terre », jusqu'à ces mots: « Et du soir et du matin se fit le premier jour (1) ». Dans leur folle extravagance les Manichéens ne craignent pas de mettre en contradiction ce chapitre de la Loi avec l'Evangile; ils soutiennent que dans la Genèse il est écrit que Dieu créa par lui-même le ciel, la terre et la lumière, tandis que dans l'Evangile il est dit que le monde a été créé par Notre-Seigneur Jésus-Christ : « Et le monde a été créé par lui, et le monde ne l'a pas connu (2) ». Je leur oppose une triple réfutation. Premièrement, dans ces paroles « Au commencement Dieu créa le ciel et la « terre », le chrétien reconnaît la Trinité elle-même, non-seulement le Père, mais aussi le Fils et le Saint-Esprit. En effet, nous ne croyons pas trois Dieux, mais un seul Dieu, Père, Fils et Saint-Esprit, tout en proclamant que le Père est véritablement Père, que le Fils est véritablement Fils, que le Saint-Esprit est véritablement Saint-Esprit. Il serait trop long de discuter- ici- cette unité imposante de la Trinité. Secondement ces mots : « Dieu dit : Que cela soit, et cela fut », nous prouvent clairement que c'est par le Verbe que tout a été fait. Or, le Verbe c'est le Fils du Père. Comment dès lors voir une contradiction entre cette parole de la Genèse : « Et Dieu dit : Que cela soit, et cela fut », et cette autre parole de l'Evangile : « Le monde a été fait par lui », c'est-à-dire par Notre-Seigneur. Jésus-Christ n'est-il pas en effet le Verbe du Père, par qui tout a été fait? Troisièmement enfin, si parce 1. Gen. I, I,15. 2. Jean, I, 10. que la Genèse ne dit pas que c'est par le Fils que Dieu a tout fait, on veut en conclure que le Fils est resté étranger à la création; il faut donc aussi conclure de l'Evangile que ce n'est pas par le Fils que Dieu nourrit les oiseaux, et donne au lis son vêtement (1), et accomplit une foule d'autres oeuvres semblables, que Notre-Seigneur attribue à son Père sans ajouter qu'il les réalise par son Fils? Les Manichéens vont plus loin encore. Citant ce passage de l'Apôtre relatif à Notre-Seigneur Jésus-Christ : « Il est le premier-né de toute créature : et tout a été fait par lui au ciel et sur la terre, les choses visibles et invisibles (2)», ils soutiennent qu'il est en contradiction avec le chapitre de la Genèse, où il est dit, sans aucune mention du Fils, que Dieu créa le monde. Se peut-il une erreur plus profonde ? Comment alors ne pas voir que l'Apôtre se met en contradiction avec lui-même, quand il dit, dans un autre endroit, en parlant de Jésus-Christ seul: « De qui tout procède, par qui tout a été « fait, en qui tout existe (3)?» Et cependant il ne nomme pas le Fils. Mais quoique son nom ne s'y trouve, pas, n'y est-il pas suffisamment désigné? Il en est de même pour le passage de la Genèse. Il n'y a donc pas plus de contradiction entre la Genèse et l'Evangile, qu'il n'y en a entre ces deux passages de l'Apôtre.
CHAPITRE II. LE REPOS DE DIEU.1. Nous lisons : « Dieu accomplit le sixième jour toutes les oeuvres qu'il avait faites, et il se reposa le septième jour après avoir achevé tous ses ouvrages (4)». Ce passage est également 1. Matt. VI,
26-30. 2 . 83 attaqué par les Manichéens. Dire avec la Genèse que le septième jour Dieu se reposa après toutes les oeuvres qu'il avait faites, c'est évidemment contredire ce mot de l'Evangile : « Mon Père agit jusque maintenant (1) ». Une telle assertion est une pure calomnie. En effet, dans l'Evangile, le Seigneur réfute l'erreur des Juifs qui croyaient que Dieu se repose tellement depuis le septième jour, qu'il est dans une inactivité absolue. Mais ce repos n'est autre chose que la cessation de l'action créatrice, sans que l'on puisse en conclure aucunement que Dieu ait abandonné l'administration du monde. Il n'est pas dit que Dieu se reposa de ses oeuvres de manière à ne plus faire quoi que ce fût; mais seulement : « Dieu se reposa de toutes les oeuvres qu'il avait créées». L'action de Dieu n'a plus pour objet la création, puisque la création est terminée, mais le gouvernement et la conservation de l'univers; et telle est l'action continuelle dont Jésus-Christ nous atteste l'existence. Du reste, ce repos ne peut être considéré comme une pause après un travail; Dieu cesse de créer la nature ries choses, mais en exerçant sur elle un travail incessant de gouvernement et de conservation. 2. C'était donc dénaturer les observances du sabbat, de penser avec les Juifs que l'on devait suspendre même le travail que nécessitent la santé et la conservation de l'homme. Voilà pourquoi dans d'autres circonstances encore le Seigneur leur reproche ces exagérations, soit par la parabole du boeuf qui tombe dans un puits, soit par la parabole de l'âne que l'on délie pour le conduire se désaltérer au torrent (2). Le sabbat n'a pas été détruit par les chrétiens, seulement il ne fut plus observé charnellement; les saints l'interprétant spirituellement y ont vu l'image du repos auquel le Sauveur nous convie par ces paroles : « Venez à moi, vous qui travaillez et je vous rendrai la force. Prenez mon joug et apprenez de moi que je suis doux et humble de coeur; et vous trouverez le repos de vos âmes. Car mon joug est doux et mon fardeau est léger (3) ». C'est ce sabbat ou ce repos que la sainte Ecriture symbolisait, et que les Juifs ne comprenaient pas; ils n'en avaient que l'ombre, tandis que le corps, c'est-à-dire la vérité devait nous en être révélée. De même donc que ce repos de Dieu nous est mentionné 1. Jean, V, 17. 2. Luc, XIV, 5, XIII, 15. 3. Matt. XI, 28-30. aussitôt après la création du monde, de même ce repos, qui nous est promis, ne nous sera accordé qu'après les travaux de cette vie, si ces travaux sont justes; nous n'en jouirons qu'au septième jour, c'est-à-dire dans la dernière partie du siècle. Mais il serait trop long de développer cette pensée. Concluons seulement que loin de contredire l'Ancien Testament, le Seigneur nous place uniquement dans la nécessité de le comprendre; il ne détruit pas le sabbat au point d'anéantir la figure qui y était renfermée, il nous révèle plutôt le mystère qui y était caché.
CHAPITRE III. LE SOMMEIL D'ADAM.1. Nous lisons dans la Genèse : « Dieu dit aussi : Il n'est pas bon que l'homme soit seul, faisons-lui une aide. Et Dieu envoya à Adam un profond sommeil, et lorsqu'il fut endormi, il tira une de ses côtes, dont il forma Eve qu'il présenta à Adam, et Dieu dit : L'homme abandonnera son père et sa mère et s'attachera à sa femme (1)». Les Manichéens prétendent que ce passage est en contradiction avec le Nouveau Testament, où nous lisons que Dieu forma la femme et l'unit au premier homme; ensuite l'Evangile met sur les lèvres de Notre-Seigneur les paroles suivantes : «Celui qui quittera sa maison, ou son épouse, ou ses parents, ou ses frères, ou ses enfants, pour le royaume de Dieu, recevra au centuple dès cette vie, et après la mort il possédera la vie éternelle (2)». Cette attaque m'étonnerait de la part des Manichéens, mais je ne dois plus m'étonner de rien depuis qu'il a été dit : « Leur méchanceté les a aveuglés». Du reste, combien de fois le Nouveau Testament ne formule-t-il pas la nécessité d'aimer son épouse? Au lieu de dire que l'Ancien Testament est en contradiction avec cette maxime du Sauveur, qui conseille d'abandonner sa femme pour le royaume des cieux, il serait plus facile de dire que le Nouveau Testament est en contradiction avec lui-même. Et en cela quel crime peut-il y avoir? Avant d'accuser témérairement, il serait beaucoup mieux d'exercer son intelligence et de chercher à comprendre ce qui, pour des ignorants, paraît une contradiction. 1. Gen. II, 18-24. 2. Matt. XIX, 29 ; Marc, X, 29-30 ; Luc, XVIII, 29-30. 84 2. Les Juifs demandaient au Seigneur si, moyennant un écrit de répudiation, il était permis de renvoyer sa femme. Jésus leur répondit : « N'avez-vous pas lu que Celui qui a créé l'homme les a faits homme et femme; et il a dit : En conséquence l'homme abandonnera son père et sa mère pour s'attacher à sa femme, et ils seront deux dans une seule chair? Ils ne sont donc plus deux, mais une seule chair. Donc ce que Dieu a uni, que l'homme ne le sépare pas. Ils lui dirent : « Pourquoi donc Moïse a-t-il commandé de donner un écrit de répudiation et de renvoyer sa femme? Jésus leur dit: C'est à raison de la dureté de votre coeur que Moïse vous a permis de renvoyer vos épouses ; mais il n'en était pas ainsi au commencement. Je vous dis: Quiconque répudiera sa femme, si ce n'est pour cause de fornication, la rend adultère ; et s'il en épouse une autre, il commet l'adultère (1) ». Se pourrait-il une confirmation plus formelle de l'Ancien Testament, en réponse à l'ignorance des Juifs ? En même temps le Sauveur justifie Moïse, en déclarant que c'est uniquement à cause de la dureté de leur coeur qu'il leur permit le divorce. Prétendra-t-on mettre l'Évangile en contradiction avec lui-même ? Peut-être les Manichéens vont-ils alléguer que ce chapitre n'est qu'une addition faite par ceux qui ont interpolé les saintes Écritures ; c'est là en effet la dernière ressource qu'ils emploient d'ordinaire quand ils ne savent plus que répondre. Mais alors pourquoi n'en dirait-on pas autant du passage qu'ils citent en le mettant sur les lèvres du Seigneur: « Quiconque abandonnera sa maison, ou son épouse, ou ses parents, ou ses enfants pour le royaume des cieux », etc... ? L'erreur les aveugle tellement, qu'ils ne comprennent pas que les moyens qu'ils emploient pour se justifier ne tendent à rien moins qu'à renverser tout l'édifice de la foi chrétienne. Or, la foi et l'enseignement de l'Église catholique nous affirment que ces deux passages sont la vérité même, qu'ils ont été révélés par Dieu et qu'ils n'impliquent aucune contradiction; car c'est Dieu qui forme l'union de l'homme et de la femme, comme c'est lui qui autorise de quitter sa femme pour conquérir le royaume des cieux. Parce que Jésus-Christ a ressuscité les morts et leur a donné la vie, est-ce que la vie 1. Matt. XIX, 3-9. elle-même ne doit plus être abandonnée pour le royaume des cieux ? Oui, sans doute, c'est Dieu qui unit la femme à son mari, et cependant, si besoin est, la femme doit être quittée pour le royaume des cieux. Ce besoin n'existe pas toujours, car l'Apôtre a dit: « Si un chrétien a une épouse infidèle et que celle-ci consente à habiter avec lui, qu'il ne la renvoie pas (1) ». Cela signifie que si elle ne consent pas à habiter avec lui, c'est-à-dire si elle a en horreur la foi chrétienne, si elle ne peut le supporter parce qu'il est chrétien, il doit la quitter pour le royaume des cieux; c'est encore la décision du même Apôtre « Si la partie infidèle s'éloigne, qu'on la laisse, car l'épouse ou l'époux chrétiens ne sont pas condamnés à la servitude en ce point ». Si donc quelqu'un renonce au royaume des cieux plutôt que de renvoyer une femme qui ne peut tolérer un mari chrétien, le Seigneur le désapprouve; de même si, au moyen du libelle de répudiation, un homme répudie sa femme sans aucune cause de fornication, ou sans se proposer le royaume des cieux, Dieu le condamne. Il n'y a donc aucune contradiction entre ces deux chapitres évangéliques, ni entre l'Évangile et l'Ancien Testament. Partout, en effet, nous voyons que la femme est unie à son mari, dans le but que tous deux méritent la possession du royaume des cieux; d'un autre côté et par la même raison, il est ordonné de renvoyer la femme, si elle est pour son mari un obstacle à posséder le royaume des cieux. 3. De là cet avertissement donné par l'Apôtre aux deux époux : « Aimez vos épouses, comme Jésus-Christ a aimé son Eglise, car il s'est livré à la mort pour elle. Que les femmes soient soumises à leurs maris comme au Seigneur » ; car l'Église est soumise à Jésus-Christ. Cette pensée n'est-elle pas celle qui est exprimée dans l'Ancien Testament, et dont ces malheureux se raillent témérairement: «Voilà pourquoi l'homme quittera son père et sa mère, pour s'attacher à son épouse, et ils seront deux dans une seule chair? » C'est de ce mystère que parle l'Apôtre en ces termes : « Ce sacrement est grand, je dis en Jésus-Christ et en son Église ». Il ajoute : « Cependant, que chaque mari aime sa femme comme lui-même; et que la femme craigne respectueusement son mari (2) ». Ailleurs il attribue 1. I Cor. VII, 12. 2. Ephes.
V, 25, 22, 31-33. 85 clairement à Dieu créateur et providence, la nature et l'union des deux sexes: « Cependant, que la femme ne soit point sans son mari, ni le mari sans sa femme, dans le Seigneur. Car comme la femme procède de l'homme, de même l'homme vient de la femme : mais tout vient de Dieu (1) ». Pour peu que les Manichéens étudient ces textes, ils cesseront de vouloir en imposer aux ignorants par des rapprochements trompeurs de textes qu'ils mettent fallacieusement en contradiction les uns avec les autres; ils comprendront enfin que tout, dans l'Ancien comme dans le Nouveau Testament, a été inspiré et dicté par le souffle unique du Saint-Esprit. 4. Dans l'Ancien Testament le prophète Isaïe déroule les plus belles promesses en faveur de la virginité; dans le Nouveau Testament, le Seigneur la comble de semblables éloges quand, parlant de la virginité volontaire, embrassée pour le royaume des cieux, le Seigneur ajoute : « Que celui qui peut comprendre, comprenne (2) ». Voici les paroles d'Isaïe « Le Seigneur dit aux eunuques qui observent mes commandements, qui accomplissent ma volonté et qui sont dignes de mon alliance : Je leur réserverai dans ma demeure et dans mon palais une place distinguée, plus belle que celle des enfants et des filles; je leur donnerai un nom éternel qui ne se ternira jamais (3) ». Sans doute Dieu, dans ses décrets éternels sur la distribution des temps, avait condamné le peuple de l'Ancien Testament à marcher dans les ombres et les figures en attendant la venue du Sauveur; cependant les enseignements et les prophéties de l'Ancien Testament étaient assez clairs et assez complets pour qu'on puisse affirmer que l'on trouve dans ce Testament au moins le germe de toute la doctrine apostolique avec ses promesses et ses préceptes divins les plus relevés et les plus sublimes. Disons seulement que les saintes Ecritures demandent, non pas des accusateurs téméraires et orgueilleux, mais des lecteurs intelligents et pieux.
CHAPITRE IV. LA MALÉDICTION DE CAÏN.Nous lisons dans la Genèse : « Le Seigneur dit à Caïn : Qu'avez-vous fait? La voix du 1. I Cor. XI, 11, 12. 2. Matt. XIX, 12.
3. Isaïe, LVI, 4, 5. sang de votre frère crie de la terre jusqu'à moi. Vous serez maintenant maudit sur la terre qui a reçu le sang de votre frère lorsque votre main l'a répandu. Il vous faudra cultiver la terre et elle ne vous donnera que des fruits stériles (1) ». Ce chapitre, qui nous annonce que Caïn, maudit de Dieu, sera puni par la stérilité de la terre, n'échappe pas aux calomnies des Manichéens. En essayant de le mettre en contradiction avec l'Evangile, ils me paraissent voir dans leurs auditeurs ou leurs lecteurs plutôt des animaux aveugles que des hommes; ils abusent cruellement de l'ignorance profonde et du déplorable aveuglement de leurs adeptes. En effet, à ce passage de la Genèse ils opposent ces lignes de l'Evangile, où le Sauveur parlant à ses disciples leur dit : « Ne vous inquiétez pas du lendemain; car ce lendemain se suffira à lui-même. Voyez les oiseaux du ciel, ils ne sèment point, ils ne moissonnent point, ils n'entassent rien dans des greniers (2) ». Est-ce que nous allons comparer Caïn fratricide aux disciples de Jésus-Christ? parce que ce meurtrier a mérité que la terre lui fût stérile, faut-il conclure que la même stérilité devait frapper ceux qui, en suivant Notre-Seigneur Jésus-Christ, se préparaient à la prédication de l'Evangile? Ces deux chapitres, l'un de la Genèse, l'autre de l'Evangile, loin d'être en contradiction, ont entre eux la corrélation la plus parfaite. Qu'un frère, meurtrier de son frère, voie ses travaux sur la terre frappés de la stérilité la plus complète, quoi de plus juste? mais que des hommes qui, par le ministère de la parole, travaillaient à la délivrance de leurs frères, n'aient pas à s'occuper du lendemain, que la terre pour eux féconde leur prodigue ses dons, quoi de plus naturel? Si les Manichéens sont saisis d'horreur parce que la terre devient stérile pour un criminel maudit de Dieu ; pourquoi, dans le Nouveau Testament, ne pas avoir en horreur la malédiction lancée par Notre-Seigneur contre le figuier stérile (3), sans que son maître fût coupable de cette stérilité ? S'ils entendent avec bonheur Jésus invitant ses disciples à ne pas se tourmenter du lendemain, parce que Dieu prendra soin de leur nourriture, pourquoi ne pas se réjouir également de cette sentence prophétique : « Jetez en Dieu toute votre sollicitude et il vous 1. Gen. IV,
10, 12. 2. Matt. VI, 34, 26. 3. Matt. XXI, 19. 86 nourrira (1) ? » Comment donc ces malheureux ne comprennent-ils pas que les oracles divins qu'ils abhorrent dans l'Ancien Testament, sont si réellement la vérité même que nous les rencontrons dans le Nouveau Testament? Ce que celui-ci loue et enseigne, l'autre le prêche également: il est donc évident pour tout homme sensé que les deux Testaments présentent entre eux l'accord le plus parfait.
CHAPITRE V. L'HOMME CRÉÉ A L'IMAGE DE DIEU.1. Nous lisons dans le Genèse: « Faisons l'homme à notre image et à notre ressemblance (2) ». Dans ce passage, où il est dit que l'homme fut créé à l'image et à la ressemblance de Dieu, les Manichéens trouvent une contradiction avec ces paroles de l'Evangile, adressées par le Sauveur aux Juifs : « Vous êtes les enfants du démon et vous voulez accomplir les désirs de votre père : il fut homicide dès le commencement et ne persévéra pas dans la vérité, parce que la vérité n'est pas en lui (3)». Ailleurs, les Juifs sont appelés race de serpents et de vipères (4). Nos hérétiques ne veulent pas comprendre que les paroles de la Genèse s'appliquent à l'homme avant son péché, et qu'alors il fut créé à l'image et à là ressemblance de Dieu; tandis que ce mot de l'Evangile : «Vous êtes les enfants du démon », s'applique aux pécheurs et aux infidèles. En effet, les saintes Ecritures prennent ce nom de fils dans trois acceptions différentes : d'abord à raison de la nature; c'est ainsi que l'on dit d'Isaac qu'il est le fils d'Abraham, ainsi que les Juifs qui descendaient de la même origine: ensuite, à raison de la doctrine, en sorte que le maître devient le père de celui qu'il enseigne ; c'est en ce sens que l'Apôtre appelle ses enfants ceux qui ont reçu de lui l'Evangiles: enfin à raison de l'imitation, c'est ainsi que l'Apôtre dit de nous que nous sommes les enfants d'Abraham, parce que nous imitons sa foi (5). Or, les Juifs rebelles et pécheurs méritent à un double titre la dénomination d'enfants du démon ; d'abord parce qu'ils ont appris de lui l'erreur et l'impiété, car c'est du démon que l'Apôtre dit : « Il agit maintenant dans les enfants de l'impiété (6) » ; ensuite, parce qu'ils l'imitent, et c'est ce qui est 1. Ps. LIV, 23. 2. Gen. I, 26. 3. Jean, VIII, 41. 4. Matt. III, 7, XXIII, 33. 5. II Cor. IV, 14, 15. 6. Gal. III, 7. 7. Ephes. II, 2. spécialement désigné par ces mots: « Il n'a pas persévéré dans la vérité » ; de leur côté, les. Juifs n'ont pas persévéré dans la vérité de la loi qui leur avait été donnée, c'est le Seigneur lui-même qui nous l'atteste: « Si vous croyiez à Moïse vous me croiriez aussi, car il a écrit de moi (1)». Enfin, ce sont aussi leurs péchés qui leur ont attiré la dénomination de race de serpents et de vipères. 2. Ce n'est pas la Genèse seule, mais aussi l'Apôtre, qui proclame que l'homme a été fait à l'image de Dieu: « L'homme, dit-il, ne doit point se voiler la tête, puisqu'il est l'image et la gloire de Dieu; la femme est la gloire de l'homme (2) ». Et afin que nous comprenions clairement que ce n'est pas en raison de l'ancienne corruption du péché, mais à raison de sa conformation spirituelle, que l'homme a été créé à l'image de Dieu, le même Apôtre nous avertit de dépouiller l'habitude du péché, c'est-à-dire le vieil homme, pour revêtir la vie nouvelle de Jésus-Christ, qu'il appelle l'homme nouveau. Il donne à ce changement le nom- de rénovation, afin de nous faire mieux comprendre que cette vie surnaturelle avait été perdue précédemment. Voici ses paroles: « Dépouillant le vieil homme avec ses actes, revêtez l'homme nouveau, qui est renouvelé en vous, pour vous amener à la connaissance de Dieu, qui a créé l'homme à son image (3)». Les véritables enfants de Dieu, ce sont donc les hommes qui ont été renouvelés à son image, et lui sont devenus semblables, jusqu'à aimer leurs ennemis; car le Seigneur nous ordonne d'aimer nos ennemis, si nous voulons ressembler à notre Père, qui est au ciel (4). Or, Dieu lui-même, dans l'Ecriture, nous enseigne que nous avons reçu ce pouvoir: « Il leur a donné le pouvoir de devenir enfants de Dieu (5)». Quant aux enfants du démon, ce sont les hommes qui imitent son orgueil impie, perdent les clartés et la splendeur de la sagesse et ne croient pas à la vérité; c'est à eux que le Seigneur adresse ce reproche: « Vous êtes les enfants du démon », etc. Le prophète fait écho à cet oracle évangélique: « J'ai dit: Vous êtes des dieux et les enfants du Très-Haut; quant à vous, vous mourrez comme de simples hommes, vous tomberez comme l'un des princes (6) ». 1. Jean, V, 46. 2. I Cor. XI, 7. 3. Coloss. III, 9, 10. 4. Matt. V, 44, 45. 5. Jean, I, 12. 6. Ps. LXXXI, 6, 7.
87 CHAPITRE VI. HONNEUR DU AUX PARENTS.Nous lisons dans l'Exode: « Honore ton père et ta mère (1)» . A ce passage relatif au respect dû aux parents, les Manichéens opposent les paroles suivantes, adressées par le Sauveur à un homme qui lui demandait d'aller d'abord ensevelir son père: « Laissez les morts ensevelir leurs morts; quant à vous, venez et annoncez le royaume de Dieu (2) ». Il faut supposer ici ce qui a été dit plus haut, quand il s'agissait de se séparer d'une épouse. De même donc que cette séparation ne doit se faire que pour le royaume de Dieu, c'est aussi à cause de la prédication du royaume de Dieu, que nous devons honorer nos parents et que nous ne leur manquons pas de respect en les quittant. Si cette maxime de l'Evangile était en contradiction avec l'Ancien Testament, cette contradiction s'appliquerait aussi à l'Apôtre saint Paul, qui ordonne aux enfants d'honorer leurs parents, et aux parents d'aimer leurs enfants (3). Le Seigneur serait également en contradiction avec lui-même, une telle supposition serait un crime car, dans une circonstance, s'adressant à celui qui lui demandait ce qu'il faut faire pour entrer dans la vie éternelle, il lui répondit: « Si vous voulez entrer dans la vie éternelle, observez les commandements», et parmi ces commandements, il rappelle celui-ci : « Honorez votre père et votre mère ». C'est en accomplissant ces commandements, que l'on développe en soi l'amour de Dieu, et c'est dans l'amour que réside toute la perfection. En effet, l'amour du prochain n'est qu'un degré de la charité envers Dieu. Voilà pourquoi, quand ce jeune homme eut répondu qu'il avait observé tous les commandements, le Sauveur ajouta qu'il ne lui manquait plus qu'une chose pour être parfait, vendre tout ce qu'il avait, en donner le prix aux pauvres et marcher à sa suite (4). Il suit de là que le respect des parents doit être observé dans le degré qui lui est propre; cependant si les parents deviennent un obstacle à l'acquisition de l'amour divin, il est hors de doute qu'on doit s'en séparer. L'Ancien Testament porte : « Celui qui dit à son père ou à sa mère : « Je ne vous connais pas, ou celui qui ne reconnaît pas ses enfants, prouve qu'il connaît 1. Ex. XX, 12. 2. Luc, IX, 59, 60. 3. Ephes.
VI, 2-4; Colos. III, 20, 21.
4. Matt. XIX, 17-21. votre alliance (1) ». Si donc le Nouveau Testament commande l'amour pour les parents, et si l'Ancien ordonne de les abandonner dans certaines circonstances, il est clair qu'un parfait accord règne entre ces deux dépôts de la révélation.
CHAPITRE VII. DIEU SE VENGEANT DU PÉCHÉ DES PARENTS.1. Nous lisons dans l'Exode: « Je suis le Dieu zélateur, faisant retomber sur les enfants, jusqu'à la troisième et la quatrième génération, les péchés des parents qui m'ont haï (2) ». Les Manichéens prétendent que le contraire est proclamé dans l'Evangile par le Sauveur lui-même : « Soyez bons comme votre Père céleste, qui fait lever son soleil sur les justes et sur les pécheurs (3) » ; et ailleurs: « Non-seulement vous pardonnerez sept fois à votre frère coupable, mais jusqu'à septante-sept fois (4) ». Cependant quand je demande à ces hérétiques si Dieu ne punit pas ses ennemis, ils se sentent troublés. Car ils enseignent eux-mêmes que Dieu prépare une prison éternelle à la nation des ténèbres, nation qu'ils disent être l'ennemie de Dieu. Bien plus, ils n'hésitent pas à avouer que Dieu punira même ses membres et les confondra avec cette nation des ténèbres. Mais se trouvent-ils en face des chapitres de l'Ancien et du Nouveau Testament, Pour mieux tromper les simples, et afin de mettre en contradiction ces chapitres, ils s'adjugent aussitôt une bonté excessive. Qu'ils nous apprennent donc quels sont ceux à qui le Seigneur dira un jour: «Allez au feu éternel, qui a été préparé pour le démon et ses anges (5)», eux qui soutiennent qu'il pardonne à tous et qu'il ne réprouve personne ! Concluons donc que ce n'est que justice de la part de Dieu de faire retomber les péchés des parents sur les enfants qui le haïssent. Ces derniers mots nous font comprendre que les enfants seront punis pour les péchés mêmes de leurs parents, s'ils les imitent dans leur vie criminelle. Ce châtiment n'est pas de la cruauté, mais simplement de la justice, puisqu'ils ne sont punis que pour leur iniquité même, suivant cette parole du Prophète : « Le Saint-Esprit, qui enseigne toute science, fuit le déguisement, il se 1. Deut. XXXIII, 9. 2. Exod. XX, 5. 3. Matt. V, 45.
4. Matt. XVIII, 22. 5. 88 tire des pensées qui sont sans intelligence, et si liniquité survient, il se retire (1) » ; en d'autres termes: l'homme sera puni par l'iniquité même dont il se rendra coupable, quand l'Esprit-Saint se sera retiré de lui. Et dans un autre passage: « Ils ont ces pensées et ils se « sont égarés, parce que leur propre malice les a aveuglés (2) ». Et encore: « Chacun est enchaîné dans les liens de ses propres péchés (3) ».Ces passages de l'Ancien Testament sont confirmés par celui-ci de l'Apôtre : « Dieu les a abandonnés aux concupiscences de leur coeur (4) ». Cet accord des deux Testaments prouve que Dieu n'est pas cruel et que c'est sévir contre soi-même que de se livrer au péché. 2. Quand Dieu annonce qu'il poursuivra sa vengeance jusque sur la troisième ou la quatrième génération, il indique uniquement que depuis Abraham, le père du peuple juif, il s'est écoulé quatre âges successifs, que saint Matthieu distingue parfaitement (5). Le premier, depuis Abraham, s'étend jusqu'à David; le second, depuis David jusqu'à la captivité de Babylone; le troisième, depuis la captivité de Babylone jusqu'à la venue de Jésus-Christ; enfin le quatrième embrasse toute la suite des siècles jusqu'à la fin du monde; cet âge embrasse pour ainsi dire la vieillesse du monde et sera le plus long de tous. Ces âges sont désignés par le mot générations, quoique chaque âge renferme plusieurs générations. .Le troisième commence à la captivité de Babylone et va jusqu'à la venue du Sauveur; pendant le quatrième, c'est-à-dire depuis l'arrivée du Messie, la nation juive a été arrachée de son propre sol, et voilà ce qui nous explique comment il est dit que Dieu poursuit sa vengeance contre les péchés des parents jusqu'à la troisième et la quatrième génération des enfants, et en cela, il n'y a que justice, puisque ces enfants, plutôt que de marcher dans la justice, ont préféré suivre la voie criminelle tracée par leurs parents. D'un autre côté, le prophète Ezéchiel nous montre clairement que les péchés du père ne sont aucunement attribués à l'enfant (6). 3. Quant à cette maxime de l'Évangile « Soyez bons comme votre Père céleste, qui fait lever son soleil sur les justes et les pécheurs», elle n'est nullement en contradiction avec 1. Sag. I, 5. 2. l'Ancien Testament. Nous devons y voir une pressante invitation de Dieu à nous livrer à la pénitence, suivant cette parole de l'Apôtre « Ignorez-vous que la patience de Dieu vous invite à la pénitence ? » Toutefois gardons-nous d'en conclure que Dieu s'abstiendra de punir ceux qui, toujours selon le même apôtre, « s'amassent un trésor de colère pour le jour de la vengeance et de la révélation du juste jugement de Dieu, qui rendrait chacun selon ses oeuvres (1) ». Cette patience et cette bonté de Dieu, le Prophète les proclame en ces termes : « Vous les épargnez tous, parce que tout vient de vous et que vous aimez les âmes (2) ». Et combien d'autres circonstances dans lesquelles les deux Testaments célèbrent à l'envi la miséricorde et la justice de Dieu ! 4. Ce qui les trouble, serait-ce ce mot : « Je suis jaloux? » Qu'ils se troublent donc aussi de ces paroles de l'Apôtre: « Je suis jaloux de vous, de toute la jalousie de Dieu, car je vous ai fiancés à un seul homme, pour faire de vous une vierge chaste de Jésus-Christ (3)». La sainte Écriture, empruntant notre mode de langage, prouve ainsi que l'on ne peut rien dire qui soit digne de Dieu. S'agit-il de sa majesté souveraine, toute expression pour la dépeindre reste impuissante, parce qu'elle surpasse infiniment toutes les ressources du langage. De même donc que l'on nomme jalousie la sollicitude dont les maris entourent la chasteté de leurs femmes, l'Écriture désigne aussi sous ce nom la puissance et la justice que Dieu déploie pour réprouver et punir la fornication des âmes. Une âme se rend coupable de cette fornication, quand elle prend en horreur la fécondité de la sagesse et qu'elle aspire à enfanter les jouissances mensongères et corrompues du siècle. 5. En disant que l'on doit pardonner à son frère, non pas sept fois, mais septante-sept fois, le Sauveur suppose que le coupable se repent de sa faute. Il se venge du péché, mais c'est contre ceux qui le haïssent, et non contre ceux qui se réconcilient par la pénitence. N'a-t-il pas dit par son prophète : « Je ne veux pas la mort du pécheur, mais qu'il se convertisse et qu'il vive (4)?» Soit donc qu'il s'agisse de la patience avec laquelle Dieu invite à la pénitence, soit qu'il s'agisse du pardon qu'il accorde à ceux qui se convertissent, 1. 89 soit enfin qu'il s'agisse de la justice avec laquelle il punit ceux qui ne veulent pas se repentir, on voit clairement que sur tous ces points les deux Testaments n'offrent pas l'ombre même d'une contradiction, ce qui prouve qu'ils sont tous deux le fruit de la même inspiration.
CHAPITRE VIII. OEIL POUR OEIL, DENT POUR DENT.Nous lisons dans l'Exode : « Oeil pour oeil, dent pour dent (1) ». Les Manichéens, à la vue de ces signes de vengeance permis parla loi, s'indignent et soutiennent que le contraire est clairement enseigné dans l'Evangile. En effet, le Sauveur a dit lui-même : «Vous savez qu'il a été dit aux anciens : Oeil pour oeil, dent pour dent; et moi, je vous dis de ne point opposer la violence à celui qui vous fait du mal; si quelqu'un vous frappe sur une joue, présentez-lui l'autre; quiconque veut disputer contre vous et vous enlever votre tunique, abandonnez-lui votre manteau (2) ». Sur cette matière, nous signalons en effet une différence entre les deux Testaments, en affirmant néanmoins qu'ils sont révélés par un seul et même Dieu. D'abord il n'était que trop naturel à des hommes charnels, de porter la vengeance beaucoup plus loin que ne l'avait été l'injure dont ils se plaignaient; voilà pourquoi on établit comme premier degré de douceur que la vengeance ne dépasserait pas la mesure de l'offense. C'était assez dans certaines circonstances, pour que l'offensé, qui d'abord ne pouvait supporter l'injure, se sentît porté à la pardonner. Le Sauveur, par les enseignements de l'Evangile, apporta une augmentation de grâce qui devait produire une paix plus solide entre les hommes; il ajouta donc un second degré pour parvenir à la douceur, en promettant que celui qui jusque-là n'avait appris qu'à proportionner la vengeance à l'injure, se trouverait heureux de faire une condonation pleine et entière de l'outrage reçu. Dans l'Ancien Testament, le Prophète annonce déjà ce pardon généreux : « Seigneur mon Dieu, si j'ai fait cela, si l'iniquité est dans mes mains, si j'ai rendu le mal pour le mal (3) ». Un autre prophète dit de l'homme qui supporte patiemment les injures, sans chercher à en tirer vengeance : « Il présentera sa face à 1. Exod. XXI, 24. 2. Matt. V, 38, 40. 3. Ps. VII, 4, 5. celui qui le frappe, il sera rassasié d'opprobres (1) ». De là on peut conclure que la défense portée contre les hommes charnels, de pousser la vengeance plus loin que l'injure, et le pardon absolu et sans condition sont, non-seulement prescrits par le Nouveau Testament, mais encore prédits dans l'Ancienne Alliance.
CHAPITRE IX. DIEU PARLE ET APPARAIT AUX HOMMES.1. Il est écrit que Dieu parla à Adam et à Eve, au serpent, à Caïn et aux patriarches (2) ; il apparut même à plusieurs, et se montra visiblement à eux. Ces faits se trouvent consignés dans différentes pages des saintes Ecritures. Or, les Manichéens s'indignent contre ces récits, et prétendent qu'ils sont contraires au Nouveau Testament, où nous lisons: «Personne n'a jamais vu Dieu, si ce n'est son Fils unique qui est dans le sein du Père; c'est lui qui nous a parlé du Père (3) ». Il dit encore aux Juifs : « Vous n'avez pas entendu sa voix, et vous n'avez pas vu sa face, et vous n'avez pas sa parole en vous, parce que vous n'avez pas cru à Celui qu'il a envoyé (4)» . A cette objection, nous répondons que ces paroles de l'Evangile : « Personne n'a jamais vu Dieu, si ce n'est le Fils qui est dans le sein du Père et qui nous a parlé de lui », résolvent à elles seules toute la question. En effet, le Fils, qui est le Verbe de Dieu, non-seulement dans ces derniers temps, où il apparut aux hommes revêtu de notre humanité, mais dès la création et souvent depuis, a révélé à qui il l'a voulu les secrets du Père, soit par le langage, soit par les apparitions, soit par l'intermédiaire de la puissance angélique, soit par l'entremise de toute autre créature. Or, il est certain qu'il est la vérité en tout, qu'il est le fondement de tout, que tout obéit à ses ordres et lui est soumis. Et cependant en tant qu'il est Dieu, en tant qu'il est le Verbe du Père, coéternel à son Père, immuable et l'auteur de la création tout entière, il ne peut être vu que par un coeur parfaitement pur et simple. Voilà pourquoi, dans certains passages, l'Ecriture nous dit qu'un ange apparut, quand c'est Dieu lui-même qui apparaissait (5). Ainsi, dans la lutte que soutint Jacob, il n'est question que de l'apparition d'un ange (6). Le 1. Thren. III, 30. 2. Gen. III, IV, XIII, etc. 3. Jean, I, 18.
4. Id. V, 37, 38. 5. Gen. XVIII, 1, 2.
6. Id. XXXII, 24-30. 90 Seigneur apparut à Moïse dans le buisson ardent (1); plus tard il lui parla encore dans le désert, après la sortie d'Égypte, en lui donnant la Loi sur le Sinaï (2). Mais soit qu'il s'agisse du buisson ardent où Moïse reçut sa mission, soit du Sinaï où il reçut la Loi, saint Etienne, dans les Actes des Apôtres, se contente de dire qu'un ange apparut à Moïse (3). J'insiste sur ce point afin de dissiper l'erreur de ceux qui oseraient soutenir que le Verbe de Dieu, par qui tout a été fait, peut être circonscrit dans un espace, et apparaître visiblement, sans emprunter la forme d'aucune créature visible. En effet, de même que c'est la présence réelle du Verbe de Dieu dans un prophète qui permet à celui-ci cette formule : Dieu a dit, puisque le Verbe de Dieu, Jésus-Christ, proclame la vérité par l'organe du prophète; de même c'est lui qui parle dans l'ange, quand celui-ci annonce la vérité. On peut donc dire alors et en toute justice : Dieu a dit; Dieu est apparu; comme aussi : L'ange a dit, l'ange est apparu. D'un côté, on envisage la personne même de Dieu sous la forme de l'ange; de l'autre on a particulièrement en vue la créature, qui n'est alors qu'un instrument docile. C'est dans ce sens que l'Apôtre a dit de lui-même : « Voulez-vous mettre à l'épreuve Jésus-Christ qui parle en moi (4) ? » 2. On s'étonnera peut-être que, dans l'Ancien Testament, Dieu parle même aux pécheurs, à Adam, à Eve, ou au serpent. Mais dans le Nouveau Testament ne voyons-nous pas le Seigneur s'entretenir avec l'homme insensé et cupide : « Insensé, votre âme vous sera enlevée cette nuit; pour qui donc tous ces trésors que vous avez amassés?» La vérité ne cesse de retentir aux oreilles des pécheurs; or, quel que soit l'organe dont elle se serve, elle n'a jamais d'autre origine que Celui qui est la vérité même. Ces paroles adressées aux Juifs : « Et vous n'avez pas entendu sa voix », signifient donc que ces hommes endurcis n'ont pas encore accompli ce qui leur était commandé. « Vous n'avez pas vu sa face », et en effet cette vision n'est pas possible sur la terre. « Et sa parole ne demeure pas en vous », car là où habite la parole de Dieu, Jésus-Christ habite, et Jésus-Christ a été rejeté par les Juifs. Le Sauveur venait de s'écrier : « Mon et Père, glorifiez-moi de cette gloire que je 1. Exod. III, 2. 2. possédais en vous, avant que le monde fût créé » ; aussitôt retentit cette voix du ciel « Et je l'ai glorifié et je le glorifierai (1) ». Une multitude de Juifs ont entendu cette voix, et cependant on ne peut pas dire qu'ils l'ont écoutée, puisqu'ils ont refusé de croire. Ainsi nous ne nous étonnons pas que le Verbe, c'est-à-dire le Fils unique de Dieu, quand il nous révèle les secrets de son Père, se manifeste, tantôt par lui-même, tantôt par le moyen des créatures, tantôt par la parole, tantôt par une apparition, ce qui n'empêche nullement qu'il puisse être vu, et son Père en lui, par le coeur pur : « Bienheureux ceux qui ont le coeur pur, parce qu'ils verront Dieu (2) ». Pourquoi s'étonnerait-on davantage du parfait accord qui règne entre les témoignages des deux Testaments?
CHAPITRE X. LA CONSTRUCTION DU TABERNACLE.Le Seigneur Dieu dit à Moïse : « Ordonnez aux enfants d'Israël : prenez les prémices que tout homme doit m'offrir et que vous me destinez, c'est-à-dire de l'or, de l'argent, de l'airain, de la pourpre, de l'écarlate, du lin fin, des poils de chèvre, des peaux de mouton teintes en rouge, des bois en entier, de l'huile pour entretenir les lampes, des parfums, des pierres précieuses, c'est-à-dire des bérils ; et construisez un tabernacle par lequel je pourrai habiter avec vous (3) ». A ce sujet les Manichéens soulèvent une question et prétendent que ce passage de l'Écriture est contraire à ce que le Seigneur dit dans l'Évangile : « Vous ne jurerez ni par le ciel, parce qu'il est le trône de Dieu, ni par la terre, parce qu'elle est l'escabeau de ses pieds (4) ». Ils établissent ensuite, à grands frais d'éloquence, l'argumentation suivante : Comment ce Dieu, dont le ciel est le trône, et la terre l'escabeau, peut-il habiter dans un tabernacle construit avec de l'or, de l'argent, de l'airain, de la pourpre, des poils de chèvre et des peaux d'animaux? Ils invoquent, comme preuve, le témoignage de saint Paul, qui déclare que Dieu habite une lumière inaccessible (5). Nous posons à notre tour la même question en l'appuyant de passages de l'Ancien et du Nouveau Testament. Nous y 1. Jean, XII, 28, XVII, 5. 2. Matt. V, 8. 3. Exod. XXV, 2, 8.
4. Matt. V, 34, 35. 5. I Tim. VI,
16. 91 lisons : « Le ciel est mon trône, et la terre l'escabeau de mes pieds; quelle demeure me construisez-vous, ou quel sera le lieu de mon repos? Est-ce que toutes ces oeuvres ne sont pas sorties de ma main (1) ? » Voilà donc dans l'Ancien Testament des paroles qui prouvent que Dieu n'habite pas dans les temples construits de main d'homme, et cependant le Fils de Dieu, faisant un fouet avec des cordes, chassa du temple ceux qui vendaient ou achetaient des boeufs et des colombes, et renversa les tables des changeurs en s'écriant: « La maison de mon Père sera appelée une maison de prière, et vous en avez fait une caverne de voleurs (2)». Si donc on s'obstine à opposer l'un à l'autre ces deux chapitres pour tromper les ignorants, si l'on soutient que dans l'Ancien Testament, Dieu, avec le ciel pour trône, et la terre pour escabeau, nous est représenté si grand qu'il ne peut habiter dans un temple fait de main d'homme, tandis que l'Evangile nous montre ce même Dieu fixant son séjour dans des demeures bâties par les hommes; est-ce que, forcés par l'évidence, les Manichéens ne conviendront pas enfin que cette demeure construite par les hommes à la gloire de Dieu n'a pas, dans les deux Testaments, une signification particulière? Ne comprendront-ils jamais que ces deux Testaments proclament hautement que si Dieu habite dans ces temples de main d'homme, il ne peut y être ni contenu ni enfermé ?
CHAPITRE XI. DIEU SE VENGE DE L'IDOLATRIE.Nous lisons dans l'Exode : «Vous n'adorerez pas des dieux étrangers »; et ailleurs: « Votre Dieu sera appelé un Dieu jaloux, car il est jaloux d'une grande jalousie (3) ». En s'indignant contre cette parole : « Vous n'adorerez a pas des dieux étrangers », les Manichéens prouvent assez clairement qu'ils ont réellement un faible pour la pluralité des dieux. Pourquoi s'en étonner, quand on les voit dans leur secte énumérer avec complaisance les membres nombreux de la grande famille des dieux? N'en sont-ils pas arrivés au culte et à l'adoration des choses visibles qu'ils ont substituées à la souveraine vérité? Voilà pourquoi ils repoussent avec indignation cette parole de 1. Isa. LXVI, 1. 2. Jean, II; 15, 16 ; Matt, XXI, 13, 13. 3. Exod. XX, 5, XXXIV, 14. l'Exode : « Vous n'adorerez pas des dieux étrangers ». Et dans cette parole ils trouvent la raison de celles-ci : « Votre Dieu est appelé un Dieu jaloux, car il est jaloux d'une grande jalousie ». Comment donc aimerions-nous un Dieu jaloux, à qui la jalousie seule inspire de nous défendre d'adorer des dieux étrangers? Ils trouvent ainsi dans ces paroles une contradiction formelle avec ce passage de l'Evangile : « Père juste, le monde ne vous connaît pas (1) ». Comme si Dieu ne pouvait être juste qu'autant qu'il veut bien nous permettre d'adorer des dieux étrangers. Ils soutiennent donc qu'un Dieu juste et un Dieu jaloux, ce sont là deux choses absolument inconciliables; et avec ce raisonnement ils trompent une foule de malheureux qui ne comprennent pas que toute espérance de salut pour nous, ne nous peut venir que de cette jalousie même de Dieu. En effet, cette expression ne nous révèle autre chose que la divine Providence qui ne peut souffrir qu'une âme se livre impunément à la fornication de l'impiété, selon cette parole du Prophète : « Vous perdrez tous ceux qui se rendent coupables de fornication contre vous (2) ». De même que cette expression: La colère de Dieu, signifie non pas le trouble de l'âme, mais le pouvoir de tirer vengeance du mal; de même la jalousie en Dieu n'est nullement ce cruel tourment qu'un époux éprouve à l'égard de son épouse ou une épouse à l'égard de son époux, mais uniquement cette calme et absolue justice qui éloigne le bonheur de toute âme qui se laisse corrompre par des opinions fausses et criminelles. Comment n'auraient-ils pas horreur de ces paroles, eux qui ne voient aucune parole qui puisse s'appliquer dignement à l'ineffable majesté de Dieu ? A leurs yeux ce que l'on peut faire de plus honorable pour Dieu, c'est de garder à son sujet le plus profond silence. Le Saint-Esprit lui-même, pour donner aux hommes une idée de l'infinie, majesté de Dieu, n'a pas hésité à employer ces expressions qui, chez les hommes, sont l'indice du vice, afin de nous faire comprendre que tout ce -que nous pouvons dire de plus digne de Dieu, est toujours une offense réelle à sa majesté infinie, d'où il suit que le silence est la seule manière de l'honorer. Si j'examine la jalousie dans l'homme, je trouve qu'elle produit une perturbation qui déchire le cur. Et cependant 1. Jean, XVII, 25. 2. Ps. LXXII, 27. 92 quand je recherche la cause de cette impression, je la trouve dans l'horreur qu'inspire à un époux l'adultère de son épouse; voilà pourquoi la jalousie se rencontre surtout dans le mariage. Supposons maintenant que le mari soit heureux par lui-même, tout-puissant et juste, il pourrait punir le péché de son épouse, sans aucun tourment de sa part, avec une entière facilité et sans commettre aucune injustice. Et cependant si nous voulions exprimer, cette action dans un langage humain, tout insuffisant qu'il est, le mot jalousie serait le seul qui pourrait rendre notre pensée. Reproche-t-on à Cicéron, qui cependant savait parler latin, cette parole qu'il adresse à César : « Parmi vos vertus, la plus admirable, la plus belle, c'est votre miséricorde (1) ? » Et cependant le mot miséricorde signifie un cur que la misère d'autrui rend malheureux. En conclura-t-on que la vertu rend le coeur malheureux ? Cicéron ne pourrait-il pas répondre à ses accusateurs que sous le nom de miséricorde, il a voulu exprimer la clémence? Il suffit donc, pour la correction du langage, de se servir des expressions qui se rapprochent du sens propre. J'en ai cherché une preuve dans Cicéron, parce que toute la difficulté actuelle est une pure question de mots. Les écrivains sacrés se sont, avant tout, préoccupés de l'idée, tandis que les auteurs profanes s'attachent de préférence à la qualité des termes. J'ouvre donc l'Evangile et tous les livres du Nouveau Testament; et partout ils exaltent la miséricorde de Dieu. Pourquoi ces misérables Manichéens ne soutiennent-ils pas que la miséricorde ne peut s'appliquer à Dieu, puisque son coeur ne saurait être malheureux? De même donc que la miséricorde en Dieu n'implique pas nécessairement que son coeur soit malheureux, de même Dieu peut être jaloux sans ressentir aucun des effets que cette émotion produit dans l'homme; et pour parvenir au silence divin nous subissons facilement les conditions du langage humain. Soutiendront-ils que la jalousie et la justice sont incompatibles, même en Dieu? Alors qu'ils m'expliquent ces paroles du Nouveau Testament: « Je vous jalouse de la jalousie de Dieu (3) », ou bien cette expression empruntée par l'Evangile aux anciens : « Le zèle de votre maison me dévores ? » Qu'ils 1. Pro Ligario, à la fin. 2. II Cor. XI, 2. 3. Jean, II, 17 ; Ps. LVIII, 10. lisent aussi ces paroles de l'Ancien Testament: « Dieu est juste, il a aimé la justice, sa face a vu l'équité (1) », et qu'ils jugent eux-mêmes de quel droit ils prônent si haut l'incompatibilité des deux Testaments, quand dans le Nouveau nous trouvons formulée la jalousie de Dieu, et dans l'Ancien sa justice? Pour tout homme sensé, au contraire, l'unité la plus parfaite, l'accord le plus complet prouvent, dans les saintes Ecritures, l'action unique et toute-puissante du Saint-Esprit.
CHAPITRE XII. DE LA MANDUCATION DU SANG.1. L'Ecriture porte que l'on ne doit point manger le sang, parce qu'il est l'âme de la chair (2). A cette ordonnance de la loi, les Manichéens opposent ce passage de l'Evangile, où Notre-Seigneur déclare que nous ne devons pas craindre ceux qui tuent le corps, mais qui ne peuvent nuire à notre âme (3). Voici leur raisonnement: Si le sang est l'âme, comment soutenir que les hommes n'ont aucun pouvoir sur l'âme, quand on les voit exercer sur le sang un empire absolu? ils le recueillent, l'offrent en nourriture aux chiens et aux oiseaux, le répandent, et le mêlent à l'ordure et à la boue. Tout fiers de cette découverte, les hérétiques demandent avec ironie, comment, si le sang c'est l'âme, on ose affirmer que l'homme ne peut tuer l'âme, quand nous le voyons exercer sur le sang une puissance aussi arbitraire? Ils s'appuient encore sur cette parole de saint Paul: « La chair et le sang ne posséderont pas le royaume de Dieu (4) », et concluent : si, comme Moïse l'affirme, le sang est l'âme, aucune âme ne peut donc posséder le royaume de Dieu. A cette calomnie je réponds d'abord en les priant de me montrer la page de l'Ancien Testament où il est écrit que l'âme humaine n'est autre chose que le sang. Jamais ils ne rencontreront ce blasphème dans l'Ecriture, malgré les tortures qu'ils lui font subir, dans le but, sans doute, de la rendre inintelligible. Que si rien de pareil n'est dit de l'âme humaine, que nous importe d'apprendre des Manichéens, que l'âme des animaux peut être tuée, ou ne saurait posséder le royaume de Dieu? Mais parce qu'ils sont épris d'une belle sollicitude pour l'âme des 1. Ps. X, 8.
2. Deut. XII, 23. 3. Matt. X,
28. 4. I Cor. XV, 50. 93 animaux (n'admettent-ils pas que les âmes des hommes, quoique raisonnables, à force de circonvolutions, deviennent des âmes d'animaux? ) ils doivent conclure que le royaume des cieux leur est fermé à eux-mêmes, s'ils admettent qu'il le soit pour l'âme des animaux. 2. Mais pourquoi cette insulte lancée à la face du peuple d'Israël par Adimantus, l'un des disciples de Manès et que l'on regarde comme un des grands docteurs de la secte? Attribuant au peuple juif cette erreur absurde de croire que l'âme n'est rien autre chose que le sang, il plaisante en leur disant que les âmes de leurs ancêtres ont été dévorées par les serpents, ou consumées par le feu, ou desséchées dans les déserts et dans les gorges des montagnes. J'accorde même que tout cela est vrai ; cela prouve-t-il que c'est par le crime de ceux qu'il lui plait d'insulter? Ont-ils pu nuire en quoi que ce soit à ces âmes de leurs ancêtres, qu'il rend victimes de toutes ces vicissitudes ? Ils peuvent donc pleurer sur leur triste sort, mais ils n'ont pas à se le reprocher. Mais Adimantus lui-même est-il dans une situation bien meilleure, lui qui admet que des âmes humaines et raisonnables peuvent en être réduites à habiter dans des corps d'animaux? Qui peut lui dire que l'âme de son père n'est pas renfermée dans ce coursier dont il excite la lenteur par le fouet, ou qu'il fatigue par le frein, et alors quel crime de sa part? Je m'abstiens par pudeur de dire que ce sont peut-être leurs parents qu'ils immolent en écrasant ces poux et ces puces qu'ils sacrifient sans pitié. Reculeront-ils devant les conséquences de leurs principes, jusqu'à soutenir que l'âme humaine ne peut descendre jusqu'à ces faibles animalcules? C'est en vain, car on voit que ce qui les arrête, c'est la crainte de se rendre trop souvent meurtriers, ou d'être contraints d'épargner ces poux, ces puces et ces punaises dont ils ont tant à souffrir. Ils admettent qu'une âme humaine peut se trouver dans un petit renard, pourquoi? qu'ils le disent, ne se trouverait-elle pas également dans une belette? le renardeau n'est-il pas plus petit qu'une grosse belette ? Si elle peut se trouver dans une belette, pourquoi pas dans un rat, pourquoi pas dans un lézard, dans une sauterelle, et ainsi de suite dans une abeille, dans une mouche, dans une punaise, dans un pou et dans tout autre insecte encore plus petit? Où s arrêteront-ils, ils ne peuvent le préciser ; ainsi, comme conséquence de cette croyance absurde, ils se voient la conscience chargée d'une multitude d'homicides. 3. L'Ecriture déclare que le sang de l'animal, c'est son âme; j'ai déjà dit que je n'ai pas à m'inquiéter de l'âme des animaux ; mais je puis ne voir dans cette parole qu'un symbole, ou mystère. Le Seigneur lui-même n'a pas hésité à dire : «Ceci est mon corps (1) », au moment où il donnait à ses Apôtres ce qui était le signe de son corps. 4. Quant à cette parole de l'Apôtre : « La chair et le sang ne posséderont pas le royaume de Dieu », elle n'est que le corollaire de cette autre de l'Ancien Testament : « Mon esprit ne demeurera pas en eux, parce qu'ils sont devenus chair (2) ». Bien souvent dans la Bible la récompense éternelle est promise aux âmes des justes. Toutefois ajoutant encore à ces promesses et voulant nous donner une idée de ce que seront nos corps après la résurrection, l'Apôtre déclare : « Ils ne seront point dans le mariage, ils n'auront point d'épouses, mais ils seront comme des anges dans le ciel (3) ». Ensuite, pour nous faire comprendre cette immutabilité des corps des justes, il continue : «Je vous dis, mes frères, que la chair et le sang ne possèderont pas le royaume de Dieu ». Il ne s'agit point, pour donner le change, de séparer ces deux propositions qui se trouvent dans le même passage et qui ainsi rapprochées sont d'une clarté parfaite. Il dit encore : « Il faut que ce corps corruptible revête l'incorruptibilité, et que ce corps mortel revête l'immortalité ». Pour se convaincre que c'est du corps qu'il est ici question, il suffit de rappeler ce qui précède: « Toute chair n'est pas la même chair, mais autre est la chair des hommes, autre celle des animaux, autre celle des oiseaux, autre celle des poissons. Car il y a des corps célestes et des corps terrestres, mais les corps célestes ont un autre éclat que les corps terrestres. Le soleil a son éclat, la lune le sien, et les étoiles le leur; et même entre les étoiles l'une est plus éclatante que l'autre. Il en arrivera de même dans la résurrection des morts. Le corps maintenant, comme une semence, 1. Matt.
XXVI, 26. 2. Gen. VI, 3. 3. Matt. XXII,
30. 94 est semé plein de corruption, et il ressuscitera incorruptible. Il est semé tout difforme, et il ressuscitera tout glorieux. Il est privé de mouvement, et il ressuscitera plein de vigueur. Il est semé corps animal, et il ressuscitera corps spirituel. S'il y a un corps animal, il y a aussi un corps spirituel, selon qu'il est écrit : Adam, le premier homme, a été créé avec une âme vivante, et le second Adam a été rempli d'un esprit vivifiant. Mais ce n'est pas le corps spirituel qui a été formé le premier, c'est le corps animal, et ensuite le spirituel. Le premier homme est le terrestre formé de la terre, et le second homme est le céleste descendu du ciel. Comme le premier homme a été terrestre, ses enfants aussi sont terrestres ; et comme le second homme est céleste, ses enfants aussi sont célestes. Comme donc nous avons porté l'image de l'homme terrestre, nous porterons aussi l'image de l'homme céleste. Or, je vous dis ceci, mes frères, parce que la chair et le sang ne peuvent posséder le royaume de Dieu, et que. la corruption ne possédera- point cet héritage incorruptible ». L'Apôtre pouvait-il exprimer plus clairement sa pensée? Comment donc ne pas flétrir honteusement ce parti pris frauduleux de ne citer que la fin de ce passage et de taire tout ce qui, dans les antécédents, pouvait faire comprendre le reste ? Le corps de Notre-Seigneur, après la résurrection, a été élevé dans le ciel pour y recevoir une transformation céleste que nous devons espérer pour nous-mêmes au dernier jour; voilà pourquoi ces paroles de l'Apôtre : « Comme le premier homme a été terrestre, ses enfants aussi sont terrestres; et comme le second homme est céleste, ses enfants aussi sont célestes », c'est-à-dire immortels non pas seulement quant à leur âme, mais aussi quant à leur corps. C'est ce qu'il a exprimé auparavant en disant des corps célestes qu'ils ont un autre éclat que les corps terrestres. En annonçant que le corps deviendra céleste à la résurrection, il se garde bien de nous laisser croire que le corps cessera d'être corps pour devenir un esprit; ce sera toujours un corps spirituel, entièrement soumis à l'esprit et soustrait à toute atteinte de la corruption ou de la mort. Notre corps aujourd'hui est un corps animal, en concluons-nous que, ce n'est pas un corps mais une âme? Nous l'appelons animal, parce qu'il est soumis à l'âme, tandis qu nous ne pourrions pas l'appeler spirituel, parc qu'il n'est pas encore entièrement soumis l'esprit tout le temps qu'il peut être atteint par la corruption. Il sera donc spirituel quand docile aux mouvements de l'esprit, il sera sorti pour l'éternité du creuset de la corruption. 5. S'il n'est pas encore évident pour vous que l'Apôtre proclamait l'immutabilité futur quand il a dit : « La chair et le sang ne peuvent posséder le royaume de Dieu, et la corruption n'arrivera pas à l'incorruptibilité », écoutez et méditez ce qui suit: « Voici que je vous annonce un mystère : nous ressusciterons tous, mais nous ne serons pas tous changés. En un moment, en un clin d'oeil, au son de la dernière trompette car la trompette sonnera, les morts ressusciteront incorruptibles, et nous serons changés ». Comme conséquence de ce qui précède et pour nous faire comprendre la nature de ce changement, l'Apôtre ajoute aussi tôt: « Car il faut que ce corps corruptible soit revêtu de l'incorruptibilité, et ce corps mortel, de l'immortalité (1)». N'est-il pas évident dès lors que la chair et le sang ne posséderont pas le royaume de Dieu, puisqu'après avoir revêtu l'incorruptibilité et l'immortalité le corps ne sera plus la chair et le sang, mais un corps céleste? Ce n'est qu'accidentellement que je viens de dire un mot de ce sujet contre lequel ces hérétiques se soulèvent indignés puisqu'ils nient la résurrection des corps. Ce n'est pas du corps que nous parlons en ce moment, mais de l'âme, et nous demandons si d'après l'Ancien Testament on peut conclure, comme le font les Manichéens, qui l'âme n'est rien autre chose que le sang. De nôtre côté, nous répondons que cette conclusion n'est rien moins qu'une absurdité. Nous n'avons pas à nous occuper davantage di l'âme des animaux, car n'étant pas raison nable elle ne peut avoir avec nous aucune relation. Toutefois quand nous voyons la loi prescrire de répandre le sang, et défendre de le manger, parce que le sang c'est l'âme; nous cherchons dans cette législation ce que nous trouvons partout dans les saintes Ecritures, c'est-à-dire des signes et des figures qui devaient se réaliser en Jésus-Christ. Il dit du sang qu'il est l'âme, comme il est dit du 1. I Cor. XV, 39, 53. 95 rocher qu'il était Jésus-Christ: « Ils buvaient, dit l'Apôtre, du rocher spirituel qui les suivait, et ce rocher c'était le Christ (1) ». On sait que dans le désert Moïse frappa le rocher et qu'il en jaillit une eau abondante (2). C'est à ce fait que Paul fait allusion, et cependant il ne dit point : La pierre figurait le Christ ; mais : La pierre était Jésus-Christ. Craignant même qu'on n'interprétât ce mot pierre dans son sens naturel, il l'appelle pierre spirituelle, ou qu'il faut envisager spirituellement. Rien ne nous oblige de traiter ici de ces figures ou mystères de l'ancienne loi, ce travail nous mènerait trop loin et nous voulons être court. Il suffit que les Manichéens sachent que leurs calomnies tombent à faux, puisque nous ne donnons pas à ces passages l'interprétation qui soulève leur rire insensé. Nous imitons les apôtres qui se contentent de poser certains principes généraux, à l'aide desquels la postérité peut facilement tirer les conclusions qui en découlent.
CHAPITRE XIII. DU CULTE DES IDOLES.1. Nous lisons au Deutéronome : « Gardez-vous d'oublier le testament que Dieu vous a donné, et de vous faire des figures et des images, car votre Dieu est un feu dévorant, c'est un Dieu jaloux (3) ». Adimantus soulève contre ces paroles de l'Écriture des calomnies et des objections dont nous avons cru devoir entreprendre la réfutation. Quant à la jalousie attribuée à Dieu, nous avons déjà dit ce que nous devions en penser. Il est seulement à remarquer qu'à l'occasion de la jalousie de Dieu, il s'élève contre la défense formulée par le Tout-Puissant d'adorer les idoles. On en conclurait volontiers que, s'il attaque si violemment cette jalousie, c'est parce qu'elle ne nous permet pas de nous livrer au culte des idoles ; ce culte aurait donc pour cet hérétique des charmes particuliers, ou du moins, en le favorisant, il voudrait se concilier la bienveillance des païens. Voici donc ce qu'il oppose à ce passage que nous avons cité. Un juif faisait à Notre-Seigneur la question suivante : « Bon maître, que dois-je faire pour posséder la vie éternelle? Jésus lui répondit : Pourquoi m'appelez-vous bon ? 1. I Cor. X, 4. 2. Nomb. XX, 11.
3. Deut. IV, 23, 24. personne n'est bon si ce n'est Dieu seul (1) ». Comment ne pas voir une contradiction entre ces mots de l'Ancien Testament : « Dieu est un feu ardent et un Dieu jaloux », et ces paroles de l'Évangile : « Personne n'est bon si ce n'est Dieu seul ? » 2. Quant à la jalousie, nous avons déjà dit que cette qualification appliquée à Dieu par l'Écriture ne suppose en lui aucun trouble, aucun tourment. Nous savons que tout ce que nous pouvons dire de Dieu sera toujours indigne de lui, lors même que nous nous attacherions à ne formuler que les idées les plus belles et les plus relevées. En effet, avant que la sagesse divine ne fût descendue jusqu'à revêtir un corps humain, pour se rendre visible, elle était déjà descendue jusqu'à emprunter la parole humaine pour se faire entendre. C'est à dessein que j'emploie ce mot descendre. Cependant je ne le prends pas dans son acception naturelle, car dans ce sens il suppose le mouvement d'un objet qui passe d'un lieu dans un autre. Descendre, c'est quitter un lieu plus élevé pour venir dans un lieu inférieur. Or, la sagesse divine est partout à la fois et tout entière ; elle ne peut donc passer d'un lieu dans un autre. Saint Jean, la tête appuyée sur la poitrine de son Maître, a pu y contempler de près cette sagesse infinie. Écoutons ses paroles : « Le Verbe était dans le monde, et le monde a été fait par lui et le monde ne l'a pas connu ». Cependant il ajoute aussitôt : « Il est venu chez les siens et les siens ne l'ont pas reçu (2) ». Puisqu'il était déjà dans le monde, comment peut-on dire qu'il y soit venu ? Je réponds qu'il y est venu en ce sens que cette sublimité ineffable, pour se mettre à la portée des hommes, a voulu se manifester elle-même par le langage humain. Était-ce aussi pour que les hommes devinssent des dieux? ceci ne peut s'exprimer que par le plus profond silence. On peut donc expliquer parfaitement le langage de l'Écriture; ce qui n'empêche pas de soutenir qu'aucune expression humaine n'est digne de Dieu, car ce qui en Dieu pourrait être exprimé par la parole, deviendrait par le fait même indigne de Dieu. Otez de la jalousie l'erreur et la souffrance, que restera-t-il autre chose que la volonté ferme en Dieu de sauver la chasteté et de punir la corruption conjugale ? Or, quelle expression, mieux que la jalousie, 1. Marc, X, 17, 18. 2. Jean, I, 10, 11. 96 peut nous donner l'idée de ce sentiment qui existe en Dieu en tant qu'il veut contracter avec nous l'union la plus réelle, en tant qu'il nous défend de nous laisser corrompre par un amour honteux, qu'il poursuit de ses vengeances l'impureté, et entoure la chasteté de son amour ? De là cet adage plein de vérité : Celui qui n'est pas jaloux n'aime pas. 3. Nous trouvons la même idée exprimée dans ces paroles : « Dieu est un feu dévorant». Je n'aime pas à justifier ces paroles et je me contente de demander à nos adversaires quel est ce feu dont le Seigneur a dit qu'il est venu l'apporter sur la terre. Ceci se trouve dans l'Evangile, cela suffit pour qu'ils s'abstiennent de le condamner, non pas sans doute dans le but d'honorer Jésus-Christ, mais pour mieux tromper les chrétiens. Si donc nous alléguons ces paroles du Sauveur : « Je suis venu apporter le feu sur la terre (1) », ces misérables de se récrier aussitôt : Ces mots n'ont aucune relation avec les précédents. Pourquoi cela, répondons-nous? Car celui qui, dans l'Ancien Testament, prononçait ces paroles : « Je suis le Dieu dévorant (2) », c'est le même Jésus-Christ qui proclame dans l'Evangile qu'il est venu apporter le feu sur la terre, c'est-à-dire la parole de Dieu, et cette parole, c'est lui-même. Apparaissant à ses disciples, après la résurrection, il leur expliqua les Ecritures en commençant par Moïse et les prophètes; les disciples avouèrent sans détour qu'un feu mystérieux s'était allumé dans leur coeur : « Est-ce que, pendant le chemin, notre coeur ne s'est pas enflammé pendant qu'il nous expliquait les Ecritures (3)?» Jésus-Christ, tel est le véritable feu dévorant; en effet, l'amour divin consume la vie ancienne et renouvelle l'homme tout entier. C'est parce que Dieu est un feu dévorant, qu'il nous rend capables de l'aimer; c'est parce que Dieu est un Dieu jaloux, qu'il nous aime lui-même. Ne craignez donc pas ce feu qui n'est autre que Dieu, mais craignez le feu que Dieu réserve aux hérétiques. 4. Pour mettre en contradiction la loi ancienne avec l'Evangile, Adimantus, afin de mieux en imposer aux ignorants, allègue ces paroles de Notre-Seigneur : « Personne n'est bon si ce n'est Dieu seul » ; mais s'il s'agissait de citer, dans l'Ancien Testament, tous 1. Luc, XII, 49. 2. Deut. IV, 24, IX, 3. 3. Luc, XXIV, 32. les témoignages qui exaltent la bonté de Dieu, qui pourrait y suffire? Contentons-nous de celui-ci que l'Eglise met chaque jour sur les lèvres de ses disciples : « Confessez que le Seigneur est bon et que sa miséricorde s'étend dans tous les siècles (1) ». De telles paroles ne s'accordent guère avec l'idée que les Manichéens se font d'un Dieu jaloux, et cependant elles se trouvent dans l'Ancien Testament. Et ce roi qui, en célébrant les noces de son fils, rencontre parmi ses hôtes un convive qui ne porte pas le vêtement nuptial, après lui avoir donné le nom d'ami, ne l'entendez-vous pas ordonner qu'on lui lie les pieds et les mains et qu'on le jette dans les ténèbres extérieures (2)? Pour peu que l'on donne à cette parabole une fausse interprétation, ce roi paraîtra difficilement bon. Si dès lors il plaisait à chacun d'opposer tel ou tel chapitre de l'Evangile ; s'il accusait calomnieusement l'Evangile, comme Adimantus le fait pour l'Ancien Testament ; s'il prodiguait ses éloges à l'Ancien Testament parce qu'il y trouve des paroles comme celles-ci : « Confessez que le Seigneur est bon, et que sa « miséricorde s'étend dans tous les siècles » ; si, au contraire, il maudissait le Nouveau, parce qu'il y voit un convive, appelé au festin, précipité tout à coup dans un affreux supplice parce qu'il n'a pas le vêtement convenable; si enfin poursuivant cette perversité frauduleuse il mettait en opposition les passages de l'Ancien Testament, d'où s'exhale la bonté, avec ceux du Nouveau qui respirent la sévérité, combien ne trouverait-il pas d'ignorants qui resteraient persuadés que l'Ancien Testament l'emporte sur le Nouveau? Quant aux Manichéens, c'est le contraire qu'ils font; pour mieux couvrir de mépris l'Ancien Testament, ils le mettent en opposition avec le Nouveau; mais comment donc ne supposent-ils pas qu'il y a des hommes qui lisent ces deux Testaments, les comprennent avec le secours de la grâce, et les trouvent dignes d'éloge ? Conséquemment ces lecteurs ne peuvent que gémir sur la fraude et la malice des Manichéens comme hommes, s'en défier entant qu'ils sont hérétiques, et se rire de leur ignorance et de leur orgueil. 1. Ps. CXVII, 1, 29. 2. Matt. XXII, 2-13.
97 CHAPITRE XIV. DE LA GOURMANDISE.1. Nous lisons dans le Deutéronome : « Tuez selon vos désirs, et mangez toute sorte de viande, selon le plaisir que le Seigneur a déposé en vous. Mais gardez-vous de manger le sang et répandez-le sur la terre comme une eau ordinaire (1) ». A ces paroles de la Loi, Adimantus oppose cette sentence du Sauveur : « Que vos coeurs ne se laissent pas appesantir par la gourmandise, par l'ivrognerie et par les soucis du siècle (2) », et cette autre de saint Paul : « Il est bon de ne pas manger de viande et de ne pas boire de vin (3) »; ou bien encore : « Vous ne pouvez participer en même temps à la, table du Seigneur et à celle des démons (4)». Notre opinion à nous, c'est que ces passages soit de l'Ancien, soit du Nouveau Testament, ont tous eu leur raison d'être, et on ne peut trouver entre eux aucune opposition. Il est certain d'abord que les paroles de l'Ancien Testament ne sont pas une invitation aux excès de la bouche, car ces mots : « Tuez selon vos désirs et mangez toute sorte de viande », sont aussitôt suivis de cette restriction : « Selon le plaisir que Dieu vous a donné ». Or, en restant dans les bornes que Dieu lui a fixées, ce plaisir, loin d'être immodéré, n'est que suffisant pour nous amener à pourvoir à notre sustentation et à notre santé. Se livrer à des excès, c'est donc obéir à ses propres passions, plutôt qu'au plaisir que Dieu nous a donné. Dès lors cette maxime se concilie parfaitement avec cette sentence de l'Evangile : « Ne laissez pas vos coeurs s'appesantir dans la gourmandise, la débauche et les soins du siècle ». Se borner à satisfaire le plaisir que Dieu nous a donné, plaisir modeste et naturel, ce n'est pas appesantir son coeur dans la gourmandise, l'ivrognerie et les sollicitudes mondaines. 2. Quant au texte de l'Apôtre, s'il déclare qu'il est bon de ne pas manger de viande et de ne pas boire de vin, ce n'est pas parce qu'à ses yeux, quoi qu'en disent les Manichéens, ces substances lui paraissent impures. Comme il a voulu lui-même expliquer la raison de la mesure qu'il impose, nous n'avons plus à nous permettre aucune explication ni interprétation. Il suffit, en effet, de rapprocher ces 1. Deut.
XII, 15, 16. 2. Luc, XXI, 34. 3. paroles de tout l'ensemble du discours pour se rendre raison de la décision qu'il prononce, et voir apparaître dans toute sa honte la fourberie de ceux qui, pour mieux tromper les simples, détachent ainsi certaines expressions de ce qui précède et de ce qui suit, et les rendent par là complètement inintelligibles. Voici le texte de l'Apôtre : « Recevez avec charité celui qui est encore faible dans la foi, et évitez avec lui toute contestation ; car l'un croit qu'il lui est permis de manger de toutes choses; et, au contraire, l'autre qui est faible, ne mange que des légumes. Que celui qui mange de tout ne méprise pas celui qui n'ose manger de tout, et que celui qui ne mange pas de tout, ne condamne pas celui qui mange de tout, puisque Dieu l'a reçu. Qui êtes-vous, pour oser ainsi condamner le serviteur d'autrui ? S'il tombe, ou s'il demeure ferme, cela regarde son maître; mais il demeurera ferme, parce que Dieu est tout-puissant pour l'affermir. De même, l'un met de la différente entre les jours; l'autre considère tous les jours comme égaux; que chacun abonde dans son sens. Celui qui distingue les jours les distingue pour plaire au Seigneur; celui qui mange de tout le fait pour plaire au Seigneur, car il rend grâces à Dieu ; et celui qui ne mange pas de tout le fait aussi pour plaire au Seigneur, et il rend aussi grâces à Dieu. Car aucun de nous ne vit pour soi-même, et aucun de nous ne meurt pour soi-même. Mais soit que nous vivions; c'est pour le Seigneur que nous vivons; soit que nous mourions, c'est pour le Seigneur que nous mourons. Soit donc que nous vivions, soit que nous mourions, nous sommes toujours au Seigneur. Car c'est pour cela même que Jésus-Christ est mort, et qu'il est ressuscité, afin d'acquérir une domination souveraine sur les morts et sur les vivants. Vous donc, pourquoi condamnez-vous votre frère? ou vous, pourquoi méprisez-vous votre frère ? Car nous comparaîtrons tous devant le tribunal de Jésus-Christ, selon cette parole de l'Ecriture : Je jure par moi-même, dit le Seigneur, que tout genou fléchira devant moi, et que toute langue confessera que je suis Dieu. Ainsi chacun de nous rendra compte de soi-même à Dieu. Ne nous jugeons donc plus les uns les autres; jugez plutôt que vous ne devez pas donner à (98) votre frère une occasion de chute et de scandale. Je sais, et je suis persuadé, selon la doctrine du Seigneur Jésus, que rien n'est impur de soi-même, et l'est seulement à celui qui le croit impur. Si en mangeant de quelque chose, vous attristez votre frère, vous cessez de vous conduire par la charité. Ne faites pas périr, par ce que vous mangez, celui pour qui Jésus-Christ est mort. Que notre bien ne soit donc pas blasphémé. Car le royaume de Dieu ne consiste pas dans le boire et dans le manger, mais dans la justice, dans la paix et dans la joie que donne le Saint-Esprit. Et celui qui sert Jésus-Christ en cette manière se rend agréable à Dieu et est approuvé des hommes. Recherchons donc ce qui peut entretenir la paix parmi nous, et observons tout ce qui peut nous édifier les uns les autres. Que le manger ne soit pas cause que vous détruisiez l'ouvrage de Dieu. Ce n'est pas que toutes les viandes ne soient pures; mais un homme fait mal d'en manger lorsqu'en le faisant il scandalise les autres. Et il vaut mieux ne point manger de chair et ne point boire de vin, ni rien faire de ce qui est à votre frère une occasion de chute et de scandale, ou de ce qui peut l'affaiblir dans sa foi. Avez-vous une foi éclairée ? Contentez-vous de l'avoir dans le coeur aux yeux de Dieu. Heureux celui que sa conscience ne ci condamne point en ce qu'il veut faire. Mais celui qui dans le doute ne laisse pas de manger, est condamné parce qu'il n'agit pas selon la foi. Or, tout ce qui ne se fait point selon la foi, est péché (1) ». A-t-on encore besoin d'interprétation pour comprendre dans quel but l'Apôtre a prononcé ces paroles? Quelle infamie dès lors d'emprunter à l'Ecriture des textes dont on cache l'évidence pour tromper les simples ! Selon l'Apôtre, tout est pur pour celui qui le croit; comme aussi une chose devient impure pour celui qui la croit telle. Nous devons donc nous en abstenir lorsque nous ne pouvons en user sans porter un de nos frères au scandale, parce qu'il est intimement persuadé que l'on doit s'abstenir de toute viande pour ne pas s'exposer à manger des viandes, offertes aux idoles. En manger dans de telles circonstances, ce serait s'exposer à paraître honorer les idoles, ce qui produirait un grave scandale. Et cependant manger 1. Rom. XIV. de ces mêmes viandes offertes, sans savoir qu'elles l'ont été, n'est un crime en aucune manière. Dans un autre passage, l'Apôtre défend, quand on achète de la viande ou qu'on en mange chez un hôte infidèle, de ne faire aucune question à ce sujet; peu importe qu'elle ait été offerte, il suffit que ce soit de la viande; la raison qu'il en donne, c'est que toutes les viandes sont pures par elles-mêmes, comme toute créature de Dieu est bonne par elle-même; tout aussi peut être sanctifié par la parole et par la prière. Cependant on doit éviter cette manducation, si elle doit être pour d'autres une cause de scandale. Ailleurs encore il prédit plus clairement l'hérésie manichéenne, quand il annonce que dans les derniers temps on verra des hommes proscrire le mariage et la manducation des aliments que Dieu a créés (1). Dans ces paroles il stigmatise formellement ceux qui- s'abstiennent de viande, non pas dans le désir d'enchaîner la concupiscence ou d'épargner un scandale à leurs frères, mais uniquement parce qu'ils regardent ces viandes comme impures et qu'ils refusent ,de croire qu'elles soient l'oeuvre de Dieu. Pour nous, attachons-nous à la doctrine apostolique qui proclame que tout est pur pour ceux qui sont purs (2), sauf à suivre les règles de la tempérance évangélique qui nous défend de laisser nos coeurs s'appesantir dans la gourmandise, l'ivrognerie, et les sollicitudes du siècle. 3. Quant à ces autres paroles du même Apôtre : « Vous ne pouvez participer à la table du Seigneur et à celle des démons », je ne vois pas comment les Manichéens peuvent y voir la contradiction du passage de la Loi. En effet, il ne s'agit pas des viandes immolées, dans ce texte du Deutéronome : « Tuez selon le désir de votre âme, et mangez toute sorte de viande, selon le plaisir que Dieu vous a donné »; il n'est question que des aliments à l'usage de l'homme. Mais n'oublions pas qu'aux yeux des Manichéens, toutes les viandes animales préparées- pour l'alimentation, sont des viandes immolées ; voilà pourquoi ces passages de l'Écriture leur paraissent contradictoires. Aussi n'hésitent-ils pas à alléguer également ces autres paroles : « Ce que les Gentils immolent, ils l'immolent aux démons et non à Dieu » ; mais n'est-il pas de la dernière évidence que l'Apôtre parle ici des 1. I Tim.
IV, 1-5. 2. Tit. I, 15. 99 viandes offertes dans le temple des démons, et non de celles que l'on prépare pour la nourriture de l'homme? Voici le texte tout entier: « Est-ce donc que je veuille dire que ce qui a été immolé aux idoles ait quelque vertu, ou que l'idole soit quelque chose? Mais je dis que ce que les païens immolent, ils l'immolent aux démons et non à Dieu. Or, je désire que vous n'ayez aucune société avec les démons, car vous ne pouvez pas boire le calice du Seigneur et le calice des démons; vous ne pouvez pas participer à la table du Seigneur et à la table des démons. Est-ce que nous voulons irriter Dieu et le piquer de jalousie ? Sommes-nous plus forts que lui ? Tout m'est permis, mais tout n'est pas avantageux. Tout m'est permis, mais tout n'est pas édifiant. Que personne ne cherche sa propre satisfaction, mais le bien des autres. Mangez de tout ce qui se vend à la boucherie, sans vous enquérir d'où il vient, par scrupule de conscience, car la terre avec tout ce qu'elle contient est au Seigneur. Si un infidèle vous invite à manger chez lui et que vous vouliez y aller, mangez de tout ce qu'on vous servira sans vous enquérir d'où il vient, par scrupule de conscience. Mais si quelqu'un vous dit : Ceci a été immolé aux idoles, n'en mangez pas, à cause de celui qui vous a donné cet avis et aussi de peur de blesser la conscience. Quand je dis la conscience, je ne dis pas la vôtre, mais celle d'un autre; car pourquoi m'exposerai-je à faire condamner par là conscience d'autrui la liberté que j'ai de manger de tout ? Si je prends avec action de grâces ce que je mange, pourquoi parle-t-on mal de moi et me condamne-t-on pour une chose dont je rends grâces à Dieu? Soit donc que vous mangiez, soit que vous buviez, et quelque chose que vous fassiez, faites tout pour la gloire de Dieu (1) ». Que les Manichéens méditent ces paroles et qu'ils examinent dans quel sens il est dit au Deutéronome : « Immolez selon le désir de votre âme, et mangez de toute chair, selon le plaisir que Dieu vous a donné ». Si les Juifs ont reçu la défense de manger de certaines viandes qui étaient dites impures, le législateur voulait par là symboliser les hommes impurs dont il est si souvent parlé dans l'Ecriture. Selon l'Apôtre, le boeuf auquel on 1. I Cor. X, 19-31. devait, laisser la liberté de la bouche pendant qu'il foulait le grain, est l'image de l'Evangéliste (1); de même les viandes défendues figurent certaines impuretés des hommes, lesquelles ne sont pas reçues dans la société du corps de Jésus-Christ, c'est-à-dire dans l'Eglise, stable et éternelle. En effet, aucune nourriture n'est impure par elle-même, mais l'homme qui en mange, avec l'intention de scandaliser, se rend réellement coupable.
CHAPITRE XV. DES VIANDES IMPURES.1. Nous lisons au Lévitique : « Séparez ce qui est pur de ce qui est impur, et que personne ne mange la chair du chameau, de l'âne, du lièvre, du pourceau, de l'aigle, du corbeau, et du milan, du vautour et autres (2) ». C'est ici peut-être que se montre avec le plus d'audace la fourberie d'Adimantus, qui prétend s'appuyer sur cette défense du Lévitique de manger de certains animaux, pour mettre en contradiction les différents chapitres de l'Ancien et du Nouveau Testament. Ainsi à ce passage que je viens de citer il croit pouvoir opposer ces paroles du Sauveur : « Ce qui souille l'homme ce n'est pas ce qui entre en lui, mais ce qui en sort (3) ». Si c'est par légèreté qu'il en a agi ainsi, il est bien aveugle ; mais si c'est en connaissance de cause, il est bien criminel. Est-ce qu'un peu auparavant il n'a pas lui-même cité ce passage de saint Paul : « Il est bon, mes frères, de ne pas manger de chair et de ne pas boire de vin (4) », quand il voulait le mettre en contradiction avec ces paroles de l'Ancien Testament: « Tuez selon le désir de votre âme et mangez de toute chair (5) ? » Comment donc se dément-il lui-même jusqu'au point de prodiguer ses éloges à cette sentence dans laquelle le Sauveur proclame que ce n'est pas ce qui entre dans l'homme qui le souille, mais ce qui sort de lui? Comment échappera-t-il à cette parole? Quelle ressource peut lui rester, à lui qui pour caresser je ne sais quel rêve coupable et superstitieux de continence, soutient que l'on doit s'abstenir de toute manducation de viande et que c'est une impureté à laquelle doivent demeurer étrangers les saints? S'il est vrai, en 1. Deut. XXV, 4 ; I Cor. IX, 7-9; I
Tim. V, 17-18. 2. Lévit. XI. 3. Matt. XV, 11. 4. Rom. XIV, 21. 5. Deut.
XII, 15. 100 effet, que ce n'est pas ce qui entre dans l'homme qui le souille, quelle n'est pas l'erreur des Manichéens qui osent soutenir que toutes les viandes sont impures, même celles dont les hommes se nourrissent 1 Si ces viandes sont impures, comment le Sauveur a-t-il pu dire que ce n'est pas ce qui entre dans l'homme qui le souille, mais ce qui en sort ? Mais les Manichéens n'ont-ils pas un argument toujours prêt pour se tirer d'en1barras, toutes les fois que l'Ecriture les gêne ? Ils se justifient en disant que tel passage a été ajouté par les interpolateurs de l'Evangile. Pourquoi donc Adimantus s'est-il privé de cette puissante ressource en se servant de ce passage pour prouver que l'Ancien Testament est en contradiction avec le Nouveau ? Cette imprudence l'accable. Car voici que tout catholique qui vénère et comprend les deux Testaments, lui répond sans hésiter que cette contradiction prétendue est purement imaginaire. Quant à cette défense, portée contre ce peuple charnel, d'user de la chair de certains animaux, elle symbolisait ces moeurs humaines que l'Eglise, qui est le corps de Jésus-Christ, rejettera toujours de son unité permanente et éternelle, comme des viandes impures qu'elle ne saurait s'assimiler. On doit même affirmer d'une manière générale que tous les préceptes imposés au peuple juif et charnel prophétisaient l'ensemble de la doctrine du nouveau peuple spirituel. Que faut-il de plus pour montrer que la défense dont nous parlons n'était nullement en contradiction avec cette vérité proclamée par le Sauveur : « Ce n'est pas ce qui entre dans le corps, qui souille l'âme? » Cette défense était un fardeau imposé à des esclaves; cette maxime brise le joug de la servitude et nous rend libres. Et cependant cette antique parole annonçait que le fardeau des esclaves prophétisait la foi des enfants de la liberté. « Tout », dit l'Apôtre, « leur arrivait en figure ; tout a été écrit pour nous qui sommes le couronnement de tous les siècles (1) ». Si donc ce qu'ils souffraient leur arrivait en figure, on doit voir aussi des figures dans les enseignements qu'ils recevaient. 2. Telle est ma réponse; telle est la preuve que j'apporte pour montrer que ces deux passages de l'Ecriture ne sont nullement en contradiction. Mais que va donc faire Adimantus, 1. I Cor. X, 11. qui s'était flatté d'avoir trouvé là le plus redoutable argument qu'il pût opposer à son adversaire? D'un côté il place ce témoignage de l'Evangile, où le Sauveur affirme que l'homme n'est point souillé par les aliments qu'il absorbe, et de l'autre, il oppose cette défense formelle d'user des viandes impures. Cependant on voit qu'il a le pressentiment de la plaie qu'il peut se faire, du coup dont il peut se frapper. Parce qu'on peut fort bien lui dire : Comment donc défendez-vous l'usage des viandes quand le Seigneur proclame que: « Ce n'est pas ce qui entre dans l'homme qui le souille, mais ce qui en sort », il prend l'avance et applique sans raison le remède à une blessure qu'il sent devoir être mortelle. Il invoque donc l'Evangile et cite ces mots du Sauveur : « Entendez et comprenez, rien de ce qui entre dans l'homme ne le souille », et le reste. Cette citation de ces paroles de Jésus-Christ à la foule, ne prouve qu'une chose, c'est que loin d'être dans la bonne foi, il ne s'inspire que de la méchanceté la plus indigne. Ecoutez plutôt son raisonnement. D'après lui, ce n'est pas au petit nombre des saints, mais à la foule que le Seigneur adresse ces paroles; les Manichéens font de même. Ils permettent à leurs auditeurs d'user d'aliments charnels parce qu'ils sont encore impurs; mais pour eux-mêmes qui forment le petit nombre des initiés et des saints, un tel usage serait un crime et une profanation. O hommes pervers, qui calculez sur lignorance du genre humain et son impuissance à dévoiler vos mensonges ! Adimantus se figurait donc que personne ne saisirait l'Evangile, ne le lirait avec intelligence et ne découvrirait au milieu de ces gras pâturages dans lesquels le Seigneur conduit son troupeau, un fourbe et un traître, dressant des embûches aux agneaux inexpérimentés et imprudents. Etonnés de ces paroles et les interprétant aussitôt dans un sens figuré, les disciples, par cela même qu'ils étaient juifs, et que dès leur enfance on leur avait enseigné qu'on doit éviter certaines viandes comme impures, s'approchèrent timidement de leur maître et lui dirent: « Savez-vous que les Pharisiens se sont scandalisés de ce que vous avez dit ? Jésus leur répondit : Tout arbre que mon Père céleste n'a pas planté, sera arraché. Laissez-les; ce sont des aveugles, et qui se mêlent de conduire des (101) aveugles. Or, si un aveugle conduit un aveugle, ils tomberont tous deux dans le précipice ». L'infidélité des Juifs, telle est la plantation que n'a pas faite le Père céleste. Malgré cela, Pierre, croyant que c'était là une parabole et que les Juifs ne méritaient le reproche d'aveuglement que parce qu'ils ne pouvaient la comprendre, dit au Seigneur: « Expliquez« nous cette parabole ». Le Seigneur déclare formellement que ce n'est point une parabole, mais une vérité qu'il faut prendre dans la rigueur des termes. Il leur dit alors: « Vous aussi, êtes-vous donc sans intelligence ? Vous ne comprenez pas que ce qui entre par la bouche, descend dans l'estomac, et est rejeté au dehors ? Au contraire, ce qui sort de la bouche vient du coeur, et c'est là ce qui souille l'homme. C'est du coeur que sortent les pensées mauvaises, les homicides, les adultères, les fornications, les vols, les faux témoignages, les blasphèmes; et c'est là ce qui souille l'homme. Manger sans avoir auparavant lavé ses mains, ne peut pas souiller l'homme (1) ». Les Juifs avaient soulevé la question du lavement des mains; le Sauveur saisit cette occasion pour parler des aliments qui, de la bouche, pénètrent dans l'estomac et sont rejetés au dehors. Cependant malgré l'authenticité de ces paroles adressées à la foule : « Ce n'est pas ce qui entre dans la bouche qui souille l'homme, mais ce qui en sort » on voit qu'Adimantus était tourmenté du besoin de trouver une réponse à faire à ceux qui viendraient lui demander le motif pour lequel les principaux Manichéens se refusaient comme un crime la manducation des viandes ; voici sa réponse : Le Sauveur aurait permis cette manducation à la foule et lion pas aux initiés. Mais l'examen du texte nous a prouvé qu'il ne pouvait être ici question de parabole et que ces paroles prononcées solennellement devant la foule tout entière s'appliquaient à tous les hommes indistinctement. Quelle raison peut-on dès lors alléguer pour interdire la manducation des viandes et fournir aux hommes une nouvelle occasion de faute et de péché? 3. Mais, me dira quelqu'un, expliquez-nous donc ce que signifie la viande de porc, de chameau, de lièvre, de milan, de corbeau, et d'autres animaux, dont la loi défendait la manducation. Je me refuse à cette explication 1. Matt. XV,10-20. loi parce qu'elle serait trop longue. Supposez même que je ne puisse la donner, s'ensuivrait-il qu'elle ne peut être fournie par personne? Cette explication ne se trouve-t-elle pas dans d'innombrables volumes ? Il suffit, pour la réfutation que j'ai entreprise, de savoir que ces observances n'étaient que la figure des événements futurs; et cette vérité, ce n'est pas moi qui en suis l'inventeur, mais bien l'Apôtre saint Paul, qui tout en défendant de s'astreindre à ces observances d'une manière toute servile, déclare qu'elles ont une signification symbolique. Voici ses paroles: « Que personne ne voles condamne pour le manger et pour le boire, ou au sujet des jours de fête, des nouvelles lunes et des jours de sabbat; car toutes ces choses n'ont été que l'ombre de celles qui devaient arriver (1) ». Quand la réalité, figurée par ces observances, nous a été rapportée par Notre-Seigneur, tout ce qu'il y avait de servile a disparu, pour faire place, en faveur des enfants de la liberté, à la révélation pleine et entière. En effet, tout ce qui a annoncé l'Eglise future est une véritable prophétie. Or, l'Apôtre nous dit encore: « Gardez-vous de mépriser le Saint-Esprit et d'éteindre la prophétie; lisez tout, et gardez ce qu'il y a de bon (2)». Nous devons donc lire les divines Ecritures, étudier les vérités qui nous ont été dispensées par l'Esprit-Saint, approfondir les prophéties, secouer la servitude charnelle et conserver la liberté et l'intelligence des enfants de Dieu.
CHAPITRE XVI. OBSERVATION DU SABBAT.1. Nous lisons au Deutéronome (3) : « Observez le jour du sabbat et ayez soin de le sanctifier, selon que le Seigneur votre Dieu vous l'a ordonné. Vous travaillerez pendant six jours, et vous y ferez tous vos ouvrages. Mais le septième jour est celui du sabbat, c'est-à-dire le repos du Seigneur votre Dieu. Vous ne ferez aucune oeuvre en ce jour, ni vous, ni votre |