XIV
OBJECTION ET RÉPONSE
VINCENT :
Mon oncle, vous avez certainement raison ; pourtant vous avez parlé bien
sévèrement de ceux qui vivent dans une continuelle prospérité. Ils sont
relativement nombreux et détiennent le pouvoir. Or, quand ils posent à des
sages la question suivante : « Pouvons-nous espérer le ciel, nous qui
menons joyeuse vie sur terre ? », ces sages qui ont, je pense, assez
d'autorité pour parler franchement, répondent : « Mais certainement,
vous pouvez espérer le ciel. » Je les ai entendus moi-même.
ANTOINE :
Je suppose, mon neveu, qu'aucun sage ne parlera vraiment en ces termes, surtout
s'il a du cœur, mais ceux qui le font agissent par peur ou par esprit de lucre.
Nous pouvons peut-être leur prêter le raisonnement suivant : « Cet
homme puissant a pour moi de la considération, il me donne de l'argent pour que
je veille sur lui. Si j'allais maintenant lui dire que tout ce que je fais est
inutile, à moins qu'il ne se surveille lui-même, à moins qu'il ne prie
lui-même, je crains fort qu'il ne me retire sa considération et ses
libéralités, et si jamais j'ajoutais que je prie Dieu de lui donner la grâce de
s'amender, de jeûner, de lui envoyer des souffrances corporelles pour que son
âme en soit purifiée, il se mettrait dans une violente colère. Il ne veut pas
d'une grâce qui le priverait de son bonheur présent ; il ne veut pas
regretter ses péchés. » Voilà le raisonnement de ces gens cultivés et
pleins d'esprit qui flattent et trompent les grands de ce monde.
Il
arrive aussi que, voyant un homme si attaché à son plaisir qu'ils désespèrent
de pouvoir l'amender, ils lui racontent un boniment de ce genre, en attendant.
Ils voient que l'homme n'est pas méchant et que même il fait quelque bien. Ils
le laissent croupir dans ses péchés et s'en remettent à Dieu du soin de
l'éclairer. Il y avait, à côté du temple de Jérusalem, un bassin où on lavait
les brebis du sacrifice (Jn., 5, 1). Nous pourrions dire que nos sages laissent
leur ouaille tremper en attendant que l'ange du Seigneur vienne opérer en elle
l'œuvre purificatrice et la transformer en une bonne petite brebis douce et
humble. À ce moment, ils interviennent et lui parlent de la pénitence. Mais en
attendant, de peur de faire de cet homme amène et agréable un être colérique et
un emporté capricieux, ils l'abreuvent de mots aimables et ne s'occupent pas du
reste.
Ils
en usent avec lui comme une mère avec son petit enfant quand il traîne au lit,
puis se met à pleurer parce qu'il sera battu en arrivant en retard à l'école.
Elle le console. « Pars, mon petit. J'ai envoyé prévenir le maître pour
que tu ne sois pas battu. Prends ta tartine et va-t-en vite. » L'important
pour elle est qu'il passe tranquillement la porte, qu'il ne pleure pas en sa
présence ; elle ne se soucie guère qu'il soit puni ou non en arrivant à
l'école.
C'est
ainsi qu'agissent bien des chapelains ; ils encouragent les puissants
quand ils craignent de leur déplaire. Je ne les approuve pas, mais j'ai bien
peur que telle ne soit leur conduite.