IX
MÊME SI NOUS NE COMPRENONS
PAS CLAIREMENT
POURQUOI NOUS SUBISSONS UNE
ÉPREUVE,
CELLE-CI PEUT NOUS ÊTRE
SALUTAIRE
VINCENT :
En vérité, mon oncle, vous m'avez bien expliqué tout ce qui concerne le premier
genre d'épreuves. Je vous en prie, parlez-moi maintenant du second.
ANTOINE :
Dans la seconde catégorie, je place les épreuves envoyées par Dieu sans que
nous comprenions bien pourquoi nous les avons méritées, comme nous savons que
tel excès entraîne telle maladie, comme le voleur sait quelle peine il encourt
en commettant tel vol. Nous commettons sans cesse des fautes contre Dieu,
fautes qui méritent un lourd châtiment, aussi pouvons-nous penser (et c'est
sagesse) que nous avons mérité ce châtiment par un péché, même si nous ignorons
lequel. Cette espèce d'épreuve peut être en quelque sorte assimilée à la
précédente. Car, voyez-vous [si nous l'acceptons avec patience en reconnaissant
qu'elle nous est envoyée pour nos péchés], elle nous préservera de la punition
que nous aurions subie dans l'autre monde pour les péchés commis dans celui-ci.
Cette pensée aussi peut vous apporter du réconfort. Elle en procurera surtout à
ceux qui ont une vie profonde et une conscience droite. Ils ne peuvent
s'empêcher de se reconnaître pécheurs, car saint Paul dit : « Ma conscience
ne me reproche rien, mais cela ne me justifie pas » (1 Cor., 4, 4) et
saint Jean : « Si nous disons qu'il n'y a pas de péché en nous, nous
nous mentons à nous-mêmes, et il n'y a pas de vérité en nous » (1 Jn., 1,
6). Cependant une conscience droite nous soutient dans nos tribulations même si
la cause de celles-ci nous est mal connue.
Je
vous ai déjà expliqué comment ces épreuves guérissent l'âme des péchés passés
et lui acquièrent la rémission de la peine qu'elle avait encourue. Nous allons
voir qu'elles peuvent être un bienfait, car il arrive qu'elles nous empêchent
de tomber dans un péché que sans elles nous aurions commis.
Le
remède qui nous rend la santé est un bon remède, mais celui qui nous empêche de
la perdre l'est également. Parfois Dieu, voyant un homme vertueux sur le point
d'atteindre au bonheur, prévoit quelle quantité de bonheur il pourra supporter
et quelle autre quantité entraînera sa chute en lui faisant perdre la grâce.
Alors, dans sa bonté, Dieu lui envoie une épreuve ; il se donne ainsi à
reconnaître comme le Créateur ; il le détourne du monde et de ses trompeuses
flatteries ; il traite ce faible cœur mortel comme une barque dont il a
cargué la voile et qu'il a surmontée d'une croix, de peur que la tempête de
l'orgueil ne la fasse chavirer.
Voyez
cette femme jeune et jolie mais restée vertueuse jusqu'ici. Dieu la sait sur le
point de succomber à une passion coupable pour un homme sans scrupules qu'elle
connaît à peine. Mais Dieu l'aime trop tendrement pour lui laisser commettre cette
faute honteuse et stupide. Il lui envoie, à point nommé, une bonne fièvre, qui
fait fondre sa chair. Son joli teint a terni comme du plomb, elle est devenue
si vilaine que son amant n'aurait plus nul plaisir à la regarder !
Ne
lisons-nous pas chez saint Paul que les sublimes révélations que lui faisait le
Seigneur l'auraient peut-être gonflé d'orgueil si Dieu n'y avait pourvu par un
certain remède. Et qu'était ce remède sinon une épreuve pénible et si cruelle
que, par trois fois l'Apôtre pria Dieu de l'en délivrer (2 Cor., 12, 8) ?
Mais Dieu, qui voyait plus clair en saint Paul que saint Paul lui-même, ne
voulut exaucer sa demande que lorsque le danger fut écarté.
Vous
voyez bien, cher neveu, que nos épreuves sont doublement curatives : elles
nous guérissent des fautes passées et nous préservent des fautes futures. Que
cette pensée nous apporte un double réconfort. Certes, on réagira différemment
à ces épreuves suivant qu'on aura ou non l'âme obscurcie par le péché.
Toutefois, je ne conseille à personne de s'imaginer que si le ciel lui envoie
quelque peine c'est pour l'empêcher de s'enorgueillir de sa sainteté !
Laissons ce sentiment à saint Paul jusqu'à ce que notre vie se soit haussée au
niveau de la sienne !