XVII
DU DÉMON APPELÉ NEGOTIUM, OU TRAFIC
SE MOUVANT DANS LES TÉNÈBRES
Le
prophète dit dans le psaume déjà cité (Ps., 91) : « Celui qui vit
dans l'espoir de recevoir l'aide de Dieu, vivra au ciel, sous la sauvegarde de
Dieu. Et toi, qui es un de ceux-là, sa vérité t'enveloppera comme un bouclier
et tu ne craindras pas les activités se mouvant dans les ténèbres. »
« Negotium », « trafic », est ici, mon cher
neveu, le nom du démon qui toujours s'affaire à tenter les gens et à leur faire
commettre le mal. C'est dans l'ombre qu'il préfère agir. En plus de la nuit
noire, il y a deux moments de ténèbres : l'un avant l'aube, l'autre entre
chien et loup. Pour l'âme d'un homme il en va de même. Le premier se situe
avant que la lumière de la grâce l'éclaire complètement, le second quand la
lumière de la grâce commence à le quitter. En ces deux moments d'obscurité, le démon appelé « trafic » s'évertue
à entraîner avec lui des gens assez fous pour le suivre, et à son appel, ils
s'activent comme des frelons. D'aucuns recherchent le plaisir dans la bonne
chère, la boisson et autres excitations dégoûtantes. Il en incite certains
autres à chercher sans arrêt les biens matériels. C'est à ceux-là que
Notre-Seigneur s'adresse dans l'Évangile quand il dit : « Celui qui
marche dans la nuit ne sait où il va » (Jn., 10, 11). Ils sont, en vérité,
dans un tel état qu'ils ne savent pas où ils vont. Ils tournent en rond, comme
en un labyrinthe. Quand ils se croient sur le point d'en sortir, ils sont
simplement revenus à leur point de départ. Le service de la chair n'est-il pas
une occupation à l'infini, qui recommence sans trêve ? Si rassasiés que
soient ces gens en se couchant, il faut encore qu'ils mangent le lendemain
matin. Ainsi en est-il du ventre et du bas-ventre. Quant au désir, il brûle
comme le feu : plus on l'alimente, plus il est gourmand.
Mais
ce labyrinthe a un centre d'attraction vers lequel ces gens affairés sont
entraînés subitement au moment où ils pensaient en sortir. Ce centre, c'est
l'enfer. C'est là que ces gens sont attirés, inconscients du lieu où ils vont.
Parfois cela leur arrive quand ils croient avoir encore un long chemin devant
eux. De ces gens vivant dans les plaisirs, l'Écriture dit : « Ils
vivent dans les plaisirs et soudain ils sont précipités dans l'enfer »
(Jb., 21, 13).
Voici
ce que dit saint Paul de l'homme avide : « Ceux qui désirent
s'enrichir tombent dans la tentation, dans le piège du démon, dans une foule de
convoitises insensées et funestes qui les plongent dans la mort et la perdition »
(Tm., 6, 9).
Ce
labyrinthe tumultueux est le piège du démon, le lieu de perdition et de
destruction dans lequel ils tombent avant d'en avoir conscience.
Notre-Seigneur
parle dans l'Évangile d'un homme riche et cupide qui avait tant de grain qu'il
ne savait où le loger. Il voulait faire agrandir ses greniers et se promettait
des réjouissances de plusieurs jours en l'honneur de ces belles récoltes. Il
pensait, voyez-vous, qu'il avait encore bien du temps devant lui. Mais Dieu lui
dit : « Insensé, cette nuit ton âme te sera retirée, et tous les
biens que tu as amassés, à qui appartiendront-ils ? » (Lc., 12, 16
sqq.). Voilà un homme qui est tombé soudain au centre de ce labyrinthe
d'agitation et bien avant le moment qu'il avait lui-même prévu.
Bien
sûr, ceux qui sont pris dans ce remous, ne considèrent pas leurs occupations
comme une épreuve. Pourtant, beaucoup d'entre eux sont accablés, angoissés,
leurs plaisirs sont si brefs, si rares et leurs tourments si grands, si
fréquents, si importants... Cela me fait penser à un homme très honorable qui,
voyant la peine que sa femme se donnait pour serrer ses cheveux de manière à
bien dégager le front et pour se comprimer la taille de manière à l'avoir bien
fine, tout cela la faisant bien souffrir, lui dit un jour « Vraiment, Madame,
si Dieu ne vous accorde l'enfer, il vous fera tort, car vous y avez droit. Vous
l'achetez très cher, et vous vous donnez grand mal pour l'obtenir. »
Ceux
qui sont en enfer à cause de leur folie, comprennent désormais leur erreur, car
ils se sont donné bien du mal pour un mince plaisir. Ils confessent maintenant
leur démence et crient : « Notre force est épuisée à cause de notre
péché » (Ps. 31, 11). Alors pourtant qu'ils étaient sur la voie de cette
perdition ils ne voulaient prendre nul repos, mais continuaient à se dépenser
malgré leur fatigue, et se donnaient toujours plus de mal, pour un plaisir
infime, puéril, de brève durée et tôt oublié. C'est pour en arriver là à la
peine éternelle qu'ils se sont donné tout ce mal ! Il me semble, Dieu me
garde ! que bien des gens qui ont ici-bas acheté
l'enfer en se donnant toute cette peine, auraient pu, en s'en donnant la moitié
moins, gagner le paradis !
Pendant
que ces gens, attachés aux biens matériels, vont et viennent dans ce labyrinthe
où règne ce démon appelé « trafic », les esprits sont tellement ensorcelés
qu'ils ne remarquent pas la terrible fatigue que ce démon leur fait endurer
pour rien. Aussi ne prennent-ils pas cela pour une épreuve et ils n'ont nul
besoin de réconfort. Ce n'est pas pour eux que je parle, bien que cela puisse
leur servir à comprendre leur propre misère, à la lumière de la grâce de Dieu,
qui éclaire de nouveau leurs âmes. Mais il est des gens très bons et très
vertueux, qui sont éclairés par la grâce et que pourtant le démon attire
perfidement vers les plaisirs de la chair. Ils voient s'offrir à eux des
jouissances matérielles, ils sentent que c'est le démon qui les tente ainsi et
sont gravement troublés. Ils commencent à craindre de n'être pas avec Dieu,
dans la lumière, mais avec ce démon qu'on appelle negotium perambulans in
tenebris c'est-à-dire « trafic se mouvant dans les ténèbres ».
Pourtant
je répète, au sujet de ceux qui craignent le péché de la chair, ce que j'ai dit
de ces gens riches et puissants qui par vertu craignent le péché d'orgueil :
qu'ils modèrent leur crainte car, en la mettant trop en évidence, ils risquent
de s'enorgueillir d'eux-mêmes et de tomber ainsi dans ce péché qu'ils veulent
éviter. Ils subissent des tentations sans y céder, il est dès lors superflu et
pas toujours sans danger de se troubler cruellement l'esprit avec la crainte de
perdre la faveur de Dieu. J'ai déjà dit le mal que cette phobie risque de
causer : elle fait perdre de vue la confiance que nous devons toujours
garder en l'aide de Dieu. Or, aussi longtemps qu'on ne succombe pas à ces tentations,
si on a le courage d'en éviter autant que possible tous les risques, la lutte
qu'on mène contre elles est un sujet de mérite.
Ceci
se comprend plus aisément pour tout ce qui concerne les tentations de la chair
que pour tout ce qui relève de la cupidité. Les gens vertueux, se souvenant des
menaces que Dieu a proférées contre les riches, s'effraient en se voyant
entourés de richesses. C'est ainsi que saint Paul dit : « Ceux qui
veulent amasser des richesses tombent dans la tentation et dans les pièges du
démon » (1 Tm., 6, 9). Et Notre-Seigneur dit lui-même : « Il est
plus facile pour un chameau (ou comme certains le prétendent, pour un gros
câble, c'est le sens de camelus dans la langue
grecque) de passer par le trou d'une aiguille que pour un riche d'entrer dans
le royaume des cieux » (Lc., 18, 25 ; Mc., 10, 25).
Rien
d'étonnant, dès lors, si des gens vertueux et craignant Dieu prennent peur à
des paroles aussi terribles, quand ils voient pleuvoir en abondance autour
d'eux les biens de ce monde. Quelques-uns se demandent s'ils ont le droit d'en
garder pour eux. Mais dans tous les passages de l'Écriture où on menace les
riches de la damnation éternelle, ce qu'on leur reproche, ce n'est pas de
posséder des biens matériels mais de trouver du plaisir à les posséder. Car
lorsque saint Paul dit : « Ceux qui veulent posséder des richesses... »
il ne parle pas de la possession elle-même, mais du
désir de posséder, du plaisir qu'on y trouve. C'est cela qui ne peut aller sans
pécher. Quand on désire une chose aussi fortement, on se laisse aller à bien
des faux-fuyants, à bien des ruses, et on se fait tort à soi-même.
Voici
des paroles du prophète qui montrent que ce n'est pas la possession qui est
défendue mais le fait de s'y attacher trop : « Quand vos richesses
s'accroissent, n'y attachez pas votre cœur » (Ps., 62, 4). Et, bien que
Notre-Seigneur, par l'exemple du chameau (ou du câble), ait montré qu'il est
non seulement difficile, mais impossible à un riche d'entrer dans le royaume
des cieux, il assure pourtant que, si c'est impossible pour des hommes, ce ne
l'est pas pour Dieu, car « pour Dieu, tout est possible » (Mt., 19,
26 ; Mc., 10, 27). Mais, d'autre part, il décrit le genre de riches qui ne
peuvent aller dans le royaume des cieux, disant : « Mes enfants,
comme il est difficile à ceux qui s'attachent à l'argent d'entrer dans le
royaume de Dieu ! » (Mc., 19, 24).
VINCENT :
C'est très vrai, mon oncle. À Dieu ne plaise qu'il en fût autrement, car si
tout riche courait un tel danger, le monde serait dans un bien triste état !
ANTOINE :
Effectivement, mon cher neveu, je crains qu'il ne soit dans un triste état, car
bien peu de gens ne désirent pas être riches, et, parmi ceux qui subissent
l'attrait des richesses, il y en a bien peu qui ne s'y attachent passionnément.
VINCENT :
Je crains bien que vous n'ayez raison, mon oncle. Mais ce n'est pas ce que j'ai
voulu dire. Voici ce que je désirais vous dire. Je ne puis comprendre (le monde
étant ce qu'il est et si rempli de gens pauvres), je ne puis comprendre comment
un riche peut rester riche sans danger de se damner.
Il
a tout le temps sous les yeux des pauvres, à qui il manque ce que lui pourrait
leur donner. Or, il est tenu de soulager leur misère, puisqu'il le peut. Saint
Ambroise va même jusqu'à dire que laisser mourir quelqu'un sans le secourir
équivaut à l'avoir tué. Je ne puis m'empêcher de voir que tout homme riche doit
craindre très fort d'être damné, je ne vois pas comment il peut être sauvé
aussi longtemps qu'il conserve ses biens. Il pourrait le faire s'il n'y avait
des pauvres, il conserverait la faveur de Dieu, comme Abraham, et beaucoup d'autres
riches qui dans la suite ont été des hommes vertueux, mais étant donné la
grande quantité de pauvres qu'on trouve dans tous les pays, un homme qui garde
par devers lui quelque bien doit nécessairement s'attacher beaucoup à la
richesse, puisqu'il ne donne pas ses biens aux pauvres comme la charité lui en
fait un devoir.
Il
me semble, mon oncle, que vos paroles de réconfort s'adressant aux riches qui
se font des scrupules et craignent la damnation, ne peuvent guère être utiles.
ANTOINE :
Il est souvent difficile, mon cher neveu, de juger une chose sans tenir compte
des circonstances. Saint Augustin raconte l'histoire d'un médecin qui
administra à un malade un certain médicament qui le soulagea. Le même malade,
atteint une seconde fois de la même maladie, reprit lui-même de ce médicament
sans l'avis du docteur. Cette fois, le médicament lui fit plus de mal que de bien.
Il le raconta au médecin et lui demanda comment c'était possible. « Ce
médicament, répliqua le praticien, ne te fit aucun bien, parce que tu le pris
sans que je te l'ordonnasse ! » Saint Augustin approuve cette réponse
car, si le remède était pareil, la maladie, elle, pouvait présenter des aspects
différents de la première fois sans que le malade en fût conscient. Bien des
facteurs pouvaient intervenir que le docteur eût perçus et en raison desquels
il n'eût pas donné le même médicament que la première fois.
Et
ce qui concerne ce démon nommé « trafic », il serait vraiment long de
passer en revue les circonstances qui devraient être examinées et pesées. Mais
je parlerai un peu de ce que vous avez demandé, ensuite nous irons dîner.
Je
vous dirai d'abord, mon cher neveu, que le riche qui conserve ses biens a, je
pense, sujet d'être effrayé. Pourtant, ce sont ceux-là qui craignent le moins.
Ils sont loin d'être des hommes de bien, puisqu'ils gardent tout. Ils sont loin
de la charité et sont peu généreux ; le plus souvent même ils ne le sont
pas du tout. Mais votre propos n'est pas de délibérer sur le cas du riche avare
qui garde tous ses biens mais de savoir si nous devons souffrir que d'autres,
plus scrupuleux, aient peur de la damnation (cette peur elle-même étant
dangereuse) parce qu'ils conservent une grande part de leurs biens. Car, si ce
qu'ils gardent les met dans un état de damnation, alors les prêtres doivent les
avertir comme Dieu le leur a ordonné par la bouche d'Ezéchiel : « Si,
quand je dis au méchant : « Tu vas mourir », tu ne l'avertis
pas, si tu ne parles pas pour avertir le méchant d'abandonner sa conduite
mauvaise afin qu'il vive, lui mourra, mais c'est à toi que je demanderai compte
de son sang » (Ez., 3, 18).
Mais,
mon cher neveu, si Dieu a invité tous les hommes à le suivre dans la pauvreté,
s'il a recommandé de tout abandonner pour l'amour de lui, car c'est par le
détachement des biens de ce monde qu'on peut le plus rapidement atteindre la
perfection spirituelle, la soif des choses célestes, il n'ordonne cependant pas
cette pauvreté, ce détachement ; il ne menace pas de la damnation ceux qui
ne le suivraient pas sur cette voie. Car s'il dit : « Celui qui
n'abandonne pas tout ce qu'il a, ne peut être mon disciple » (Mt., 19, 29 ;
Mc., 10, 29 ; Lc., 18, 29), il avait, un peu avant, expliqué sa pensée en
disant : « Celui qui vient à moi sans haïr son père, sa mère, sa
femme, ses frères, ses sœurs et même sa propre vie ne peut être mon disciple »
(Lc., 14, 26 ; Mt., 10, 37 ; 19, 29).
Ici,
Notre-Seigneur nous signifie que personne ne peut être son disciple à moins de
l'aimer, lui, beaucoup plus que sa propre famille et par-dessus sa propre vie.
Plutôt que de l'abandonner, lui, il faut les laisser tous. Donc, ne peut être
le disciple du Christ quiconque refuse de se détacher de tout ce à quoi il
tient plutôt que de déplaire mortellement à Dieu en s'efforçant de s'en
conserver une parcelle. Le Christ nous enseigne d'aimer Dieu par-dessus toutes
choses, et celui qui garde quelque chose pour soi montre qu'il n'aime pas Dieu,
puisqu'il préfère cette chose à Dieu, puisqu'il préfère perdre Dieu que de
perdre cela. Mais, comme je l'ai dit, je ne vois nulle part de commandement
ordonnant de tout quitter, ni qu'il soit interdit à tout le monde d'être riche,
ou de posséder des biens.
« Il
y a, dit Notre-Seigneur, plusieurs demeures dans la maison du Père » (Jn.,
14, 12). Heureux celui qui pourra habiter même la moindre. Il semble bien,
d'après l'Évangile, que ceux qui souffrent patiemment la disette ne seront pas
seulement au-dessus de ceux qui, ici-bas, vivent dans l'abondance, mais aussi
que le ciel, de quelque manière, leur appartient plus et qu'il est préparé pour
eux plus spécialement que pour les riches. Car Dieu conseille en quelque sorte
aux riches de s'acheter le ciel quand il leur dit : « Faites-vous des
amis avec la richesse malhonnête, afin qu'au jour où elle viendra à manquer,
ces amis vous accueillent dans les tentes éternelles » (Lc., 16, 19).
Pourtant,
en ce qui concerne la fortune et la pauvreté, si un riche et un pauvre sont
tous deux des êtres bons, il se peut que le riche surpasse le pauvre de quelque
manière et qu'au ciel il soit mieux considéré que lui. Abraham et Lazare en
sont la preuve.
Je
ne dis pas ceci pour encourager les riches à amasser des richesses ; ils
n'ont guère besoin d'y être encouragés. Mais je parle pour les hommes vertueux,
à qui Dieu donne de la fortune et l'esprit d'en bien disposer, sans toutefois
leur inspirer de distribuer sur-le-champ tous leurs biens ; au contraire,
pour dès raisons sérieuses, il les invite à en garder quelque portion. Qu'ils
ne désespèrent pas de la faveur de Dieu s'ils ne se dépouillent pas de leurs
biens, Dieu le recommande, il ne l'a pas ordonné, il ne les oblige à le faire
par aucun commandement.
Voyez
Zachée qui grimpa dans un arbre, tant il désirait voir Notre-Seigneur : le
Christ l'appela à haute voix et lui dit : « Zachée, descends vite,
car il me faut aujourd'hui m'arrêter dans ta maison » (Lc., 19, sqq). Il
se réjouit et fut touché d'une grâce spéciale. La foule murmura parce que le
Christ parlait familièrement à cet homme, les gens étaient choqués de son offre
de se rendre chez lui, car Zachée était le chef des publicains, qui étaient
collecteurs d'impôts pour le compte de l'empereur, et qui avaient la réputation
d'être malhonnêtes ; or, Zachée n'était pas seulement le chef de la
compagnie ; il était aussi très riche ; et, à cause de cela, les gens
le considéraient comme un pécheur, comme un homme très méchant. Mais Zachée eut
tôt fait de leur prouver combien cette opinion qu'ils se faisaient de lui était
téméraire et sans fondement. La foule ne pouvait pas voir le fond de son âme,
elle ne pouvait voir le changement opéré en lui par ces mots que Notre-Seigneur
lui adressa. Quel qu'il ait été auparavant, à ce moment, il devint bon. Il se
dépêcha de descendre de son arbre et accueillit le Christ joyeusement en disant :
« Seigneur, je donne la moitié de mes biens aux pauvres et, si j'ai fait
tort à quelqu'un, je lui rendrai le quadruple. »
VINCENT :
C'était fort bien dit, pourtant je me demande pourquoi Zachée employa ces mots
dans cet ordre là. Il me semble qu'il aurait pu parler de restitution avant de
parler de charité. Car la restitution est, vous le savez, un devoir, alors
qu'on est libre de faire la charité ou de ne la point faire. Je m'étonne qu'il
n'ait pas parlé d'abord de restituer à ceux qu'il avait lésés et ensuite de
faire la charité avec ce qui lui restait, car cela seul était sa propriété.
ANTOINE :
Votre remarque se justifie s'il s'agit d'un homme qui ne peut faire les deux.
Mais celui qui le peut, n'est nullement obligé de laisser sans le secourir le
pauvre qui l'appelle et de se mettre d'abord à la recherche de ses créanciers.
Il est toujours bon de faire quelque bien tout de suite, quand nous y pensons ;
la grâce ainsi fructifiera bien mieux en nous.
Voilà
ce que j'aurais dit si l'homme avait donné la moitié de ses biens avant de
parler de restitution. Mais Zachée a peut-être restitué d'abord ;
peut-être n'est-ce qu'en paroles qu'il plaça la charité en premier, et encore
mentionne-t-il les deux dans la même phrase. Mais dites-vous bien, mon cher
neveu, que l'Esprit-Saint a guidé la langue de Zachée quand il prononça ces
paroles si bien que la sentence du Sage se vérifie une fois de plus : « C'est
à Dieu qu'il appartient de diriger la langue des mortels » (Pr., 20, 24).
En effet, quand Zachée a dit premièrement qu'il donnerait la moitié de ses
biens aux pauvres et puis que, non seulement il dédommagerait tous ceux qu'il
avait lésés, mais qu'en plus, il leur donnerait trois fois autant, il a bien
montré que les soupçons de la foule n'étaient pas fondés. Les gens le
considéraient comme si mauvais qu'ils croyaient tous ses biens mal acquis parce
qu'il s'était enrichi dans une profession où s'exerçait couramment la
malhonnêteté. Mais on vit bien le contraire lorsqu'il déclara que même quand il
aurait donné la moitié de ses biens il pourrait dédommager ses créanciers sans
pour cela devenir un mendiant. Plût à Dieu, mon cher neveu, que chaque riche
chrétien qui a la réputation d'être honorable fût capable de se comporter comme
promit de le faire le petit Zachée, ce publicain, c'est-à-dire avec moins de la
moitié de ses biens dédommager au quadruple ceux qu'il avait lésés !
Je
vous assure que les créditeurs seraient contents et pardonneraient même s'ils
étaient simplement remboursés. Or c'était un des points sur lesquels l'ancienne
loi différait de l'enseignement du Christ. Les chrétiens, en effet, ne doivent
pas exiger qu'on leur rembourse jusqu'au dernier sou, ils doivent savoir
remettre.
Mais
revenons à Zachée. Il ne promit ni d'abandonner toute sa fortune, ni de se
faire mendiant, ni de quitter son emploi. Il ne le remplissait pas de façon
aussi pure que saint Jean-Baptiste l'avait enseigné aux publicains :
« N'exigez rien au delà de ce qui vous est fixé » (Lc., 3, 12).
Pourtant il a pu employer légalement son bien, qu'il avait l'intention de
garder, et pouvait légalement remplir son métier, qui était de percevoir les
impôts – selon les paroles du Christ : « Rendez à César ce qui
est à César » (Mt., 22, 21 ; Mc., 12, 17 ; Lc., 20, 25) –
et ne se livrer à aucune exaction, à aucune malhonnêteté. Notre-Seigneur,
approuvant les bonnes intentions de Zachée, lui dit : « Aujourd'hui,
cette maison a reçu le salut. Celui-ci aussi est un fils d'Abraham. »
Mais
je n'oublie pas, mon cher neveu, ce que vous m'avez concédé : qu'un homme
peut être riche sans être pour cela privé de la grâce ni se voir retirer la faveur
de Dieu. Mais en somme, vous ne me faites cette concession qu'à condition de
rester dans le vague, mais maintenant, en ce cas précis, vous estimez qu'un
riche ne peut en conscience garder ses richesses alors qu'autour de lui, il y a
des pauvres.
Vraiment,
mon cher neveu, si vous avez raison, j'ose affirmer que le monde ne fut jamais
si prospère qu'un riche pût garder quelque bien sans danger d'être damné. Le
Christ nous l'a du reste affirmé « Des pauvres, vous en aurez toujours
avec vous, à qui vous pourrez faire du bien » (Mt., 26, 11 ; Mc., 14,
7 ; Jn., 12, 8). Si vous aviez raison, à aucun moment, à aucun endroit un
homme ne pourrait être riche sans courir le risque de la damnation éternelle, à
cause de ses seules richesses et quels que soient ses mérites.
Mais,
mon cher neveu, il faut des riches. Autrement, pardi, il y aurait encore plus
de mendiants et personne ne pourrait plus secourir personne. Écoutez bien ceci,
cela me paraît être un argument très sûr : si tout l'argent du pays était
rassemblé en un tas et divisé en parts égales, demain, ce serait pire encore,
car, quand tout aurait été divisé également entre tout le monde, les plus
riches ne seraient guère mieux que ne sont actuellement les gueux, et ceux qui
étaient des mendiants avant, ne seraient pas devenus beaucoup plus riches. Mais
beaucoup de riches dont la fortune ne consistait qu'en biens meubles seraient
délivrés de la richesse peut-être pour toute leur vie !
Vous
savez très bien, mon cher neveu, que les hommes ne peuvent pas vivre si on ne
leur procure un moyen d'existence. Chacun ne peut posséder un navire, un
marchand doit avoir des stocks, chacun ne peut avoir une charrue. Et qui ferait
vivre le tailleur si personne ne pouvait s'offrir un habit ? Qui voudrait
se faire maçon ou charpentier, si personne ne pouvait bâtir une église ou une
maison ? Qui ferait tourner les métiers à tisser s'il n'y avait plus de
gens aisés ?
Pour
un homme qui n'a pas deux ducats dans sa maison, mieux vaut encore les perdre
que de voir le riche qui l'emploie perdre la moitié de son bien, car alors le
pauvre perdrait son travail. C'est l'argent du riche qui est le moyen
d'existence du pauvre. On pourrait rappeler, à propos du pauvre, une fable
d'Esope. Une femme avait une poule qui pondait chaque jour un œuf d'or. Un
jour, elle voulut avoir beaucoup de ces œufs en une seule fois. Alors, elle tua
la poule. Mais dans le ventre de la poule elle ne trouva qu'un ou deux œufs et
ce fut la fin de sa fortune.
Maintenant,
mon cher neveu, revenons-en à votre question : « Comment un homme
peut-il garder par devers lui des richesses quand il voit autour de lui tant de
pauvres à qui il pourrait les distribuer ? » Eh bien ! en
conscience, s'il doit donner le plus possible, il ne pourrait cependant donner
à tous. Tout homme riche sait que toute misère qu'il voit lui est spécialement
confiée par un ordre de Notre-Seigneur : « Donne à celui qui te
demande » (Mt., 5, 42 ; Lc., 6, 30). Il doit donc donner à tout
mendiant qui lui demande, aussi longtemps qu'il lui restera un sou en poche.
Mais, mon cher neveu, cette parole a besoin d'être interprétée. Écoutons saint
Augustin : « Si le Christ dit : Donne à tous ceux qui demandent,
il ne dit pourtant pas : Donne-leur autant qu'ils demandent » Il me
paraît tout aussi évident que si je me sentais obligé de donner à tous sans
exception, il ne me resterait plus rien pour moi.
Notre-Seigneur,
à ce passage du sixième chapitre de saint Luc, parle à la fois du mépris que
nous devrions avoir au cœur pour tous les biens de la terre et aussi de la
manière dont il faut en user avec les ennemis. C'est là qu'il nous ordonne
d'aimer nos ennemis, de bénir ceux qui nous maudissent, de ne pas nous
contenter de supporter patiemment le mal qu'on nous fait (que ce soit à notre
corps ou à notre fortune), mais aussi d'être prêts à subir le double et même de
rendre le bien pour le mal. Et parmi ces choses, il nous ordonne de donner à
tous ceux qui demandent, ce qui signifie que, quand nous pouvons faire du bien,
nous ne devons pas refuser, quel que soit celui qui demande, même si c'est
notre ennemi mortel, si nous voyons que sans notre secours il est en danger de
périr. C'est pourquoi saint Paul dit : « Si ton ennemi a faim,
donne-lui à manger » (Rm., 12, 20).
Mais,
bien que je sois obligé de donner à chaque homme en considération de son genre
de besoin, qu'il soit ami ou ennemi, chrétien ou païen, je ne suis pourtant pas
lié pareillement à chacun, ni tenu de considérer chaque cas de la même façon,
mais comme j'ai commencé à vous l'expliquer, les circonstances sont très
importantes en cette matière. Saint Paul dit : « Celui qui n'a pas
soin des siens est pire qu'un infidèle » (1 Tm., 5, 8). Les siens, les
nôtres, cela signifie ceux qui sont à notre charge, soit par la nature, soit
par la loi, ou encore par un commandement de Dieu ; par la nature, ce sont
nos enfants ; par la loi, nos domestiques. Les deux ne sont pas nôtres de
la même façon, mais je pense que si nos serviteurs sont dans le besoin, nous
devons veiller à leur bien-être, à ce qu'ils ne manquent pas du nécessaire.
S'ils tombent malades pendant qu'ils sont à notre service, nous ne pouvons pas
les renvoyer, même s'ils sont incapables de faire leur travail. Ce serait
inhumain. Supposons même qu'un homme, un simple passant qui serait entré chez
moi, tombe malade sous mon toit, je me sentirais obligé de le garder et de le
prier de réparer ses forces, quoiqu'il m'en coûtât, plutôt que de le mettre à
la porte dans cet état, au péril de sa vie. Car il est mon hôte et je reconnais
en avoir la charge ; c'est Dieu qui l'a envoyé vers moi.
C'est
par un commandement de Dieu que nos parents sont à notre charge, et c'est par
la nature que nous sommes à la leur. Comme le dit saint Paul : « Ce
n'est pas aux enfants à pourvoir aux besoins de leurs parents mais aux parents
à pourvoir aux besoins de leurs enfants » (2 Co., 12, 19). Je veux dire
par là qu'ils doivent leur donner une bonne éducation, un bon métier, qui leur
permettra de vivre dans la vérité, et dans la grâce de Dieu, mais il ne s'agit
pas pour les parents d'amasser pour leurs enfants de telle façon qu'ils se
comportent mal envers Dieu. Au contraire, si les parents voient que les
enfants, à cause d'une vie trop facile, prennent de mauvaises habitudes, ils
doivent se montrer beaucoup plus stricts. La nature n'a pas mis les parents à
la charge des enfants, pourtant ce n'est pas seulement pour obéir à Dieu que
les enfants doivent avoir envers leurs parents une attitude déférente, c'est la
nature elle-même qui les y oblige, comme elle les oblige à les soutenir dans
leurs besoins. Mais les besoins de mon père peuvent être minimes et ceux d'un
autre homme si grands et si pressants que Dieu et la nature exigent que devant
l'inégalité de ces besoins je me porte au secours du plus malheureux et soulage
d'abord le besoin urgent, oui, même s'il s'agit de mon ennemi, même si c'est un
ennemi de Dieu, un Turc ou un Sarrasin.
Mais
maintenant, cher neveu, en dehors de cette extrême nécessité connue de moi, je
ne suis pas obligé de donner à chaque mendiant qui me demandera, ni de croire
chaque imposteur que je rencontrerai dans la rue et qui se prétendra très
malade, ni de croire que tous les pauvres gens sont confiés à ma seule charge
et que personne ne leur donnera rien avant que moi je leur aie donné tout. Je
ne suis pas tenu d'avoir si mauvaise opinion des autres et de croire que si je
n'aide pas moi-même les pauvres tout de suite, ils manqueront de tout, comme si
j'étais seul à pouvoir faire la charité.
VINCENT :
Alors, mon oncle, bien des gens seront peut-être tout contents, dans de tels
cas, d'attribuer à leurs voisins des intentions bonnes et, de cette façon, de
se sentir libérés de l'obligation de donner quoi que ce soit.
ANTOINE :
C'est vrai, mon cher neveu, certains seront heureux de le penser ou de faire
comme s'ils le pensaient. Mais ceux qui sont heureux de ne rien donner ne
comptent pas, ils ne nous intéressent pas. Ce sont les gens vertueux qui nous
intéressent, qui, en gardant leurs biens, ont grand' peur d'offenser Dieu.
C'est pour tranquilliser leur conscience que je parle maintenant, je voudrais
leur faire comprendre comment, tout en conservant leurs biens, ils peuvent
rester en état de grâce.
Je
vous dirai donc, cher neveu, qu'un homme riche qui se glorifie d'être riche,
qui en tire vanité, qui méprise celui qui est moins riche que lui, celui-là est
ridicule et en définitive, bien mauvais. Mais d'un autre côté, voici un homme
(Dieu veuille qu'il y en ait beaucoup comme lui !) qui n'aime pas les
richesses, mais, tout en en ayant abondamment, il n'y prend pas grand plaisir,
il se comporte comme s'il n'en possédait pas. Dans le privé, il vit dans
l'abstinence, sans toutefois le faire ouvertement, afin de ne pas paraître
hypocrite. Ainsi, il pourra protester, comme le fit la reine Esther, qu'il
n'agit pas pour son plaisir mais avec bonne volonté, qu'il renoncerait
volontiers à ces richesses, mais qu'il les conserve pour en faire profiter son
entourage : cet argent l'aide à avoir une maison bien tenue, de façon
chrétienne ; c'est grâce à cet argent qu'il peut donner du travail à
d'autres qui, grâce à lui, gagnent mieux leur vie. Si un tel homme existe, il
me semble que, tout en restant riche, il égale en mérites ceux qui abandonnent
tout. Ce serait du moins ainsi, s'il n'y avait, attachés à l'abandon des
richesses, des mérites plus agréables à Dieu, par exemple une plus grande
ferveur, une vie spirituelle plus active, en raison du fait qu'on a abandonné
tout intérêt pour les choses terrestres. C'est pour cette raison que la part de
Marie-Madeleine était la meilleure, autrement le Christ l'aurait encouragée à
aider sa sœur Marthe à préparer le dîner plutôt que de rester assise à ne rien
faire.
Maintenant,
si celui qui possède des richesses n'a pas une conscience aussi parfaite, s'il
préfère se mettre à l'abri du besoin, s'il n'est pas décidé à abandonner son
plaisir aussi pleinement qu'une conscience chrétienne le demande, eh bien !,
que voulez-vous, l'homme est tellement moins parfait que je ne souhaiterais, et
peut-être que lui-même le souhaiterait ! Il est bien moins facile de
l'être que de souhaiter l'être. Mais il n'est pas pour cela sur la voie de la
damnation.
Il
ne suffit pas non plus de tout quitter et d'entrer en religion pour être
instantanément délivré de toute attache terrestre. Bien des moines qui avaient
spontanément abandonné leur position honorable ont dû, par la suite, lutter
contre le désir d'obtenir, dans leur couvent, la position de sacristain ou même
celle de cellérier, pour détenir une parcelle de pouvoir, ne fût-ce que sur les
estomacs. Mais Dieu est indulgent pour les imperfections humaines, si toutefois
l'homme reconnaît ses défauts et travaille à s'en corriger progressivement. Il
ne rejettera pas celui qui a tendance à se satisfaire.
Pour
en finir avec ce démon que le prophète appelle « trafic se mouvant dans
les ténèbres », je vous dirai, mon cher neveu, que si un homme désire
servir Dieu et lui plaire, s'il préfère perdre ses biens plutôt que de déplaire
à Dieu, s'il est prêt à tout abandonner au cas où Dieu le lui ordonnerait, s'il
est prêt à supporter patiemment de voir Dieu lui retirer tout, s'il s'efforce
d'employer ses biens comme il plaît à Dieu, s'il essaie de s'informer pour
savoir comment en user pour plaire à Dieu, s'il écoute de temps en temps les
conseils d'hommes vertueux, eh bien ! même si cet homme n'abandonne pas
tous ses biens, même s'il ne donne pas à tous ceux qui lui demandent, même si,
dans son entourage, on pense que la charité qu'il fait est beaucoup trop peu,
pourtant, malgré tout, cet homme peut espérer en l'aide de Dieu. La vérité de
Dieu l'entourera comme un bouclier (Ps., 91), il n'aura plus à craindre les
pièges et les tentations du démon que le prophète appelle « trafic se
mouvant dans les ténèbres ». Malgré toutes ses richesses, il évitera les
pièges et les tentations, si bien que, par la grâce du Dieu tout-puissant, il
finira bien par aller en paradis.
Je
pensais, mon cher neveu, qu'après ce discours je commanderais mon déjeuner,
mais voyez : je n'aurai même pas à le faire, car voici qu'on me l'apporte
déjà.
VINCENT :
Vraiment, mon oncle, il semble que Dieu dirige lui-même votre emploi du temps !
ANTOINE :
Mon cher neveu, nous allons dire le bénédicité et, pendant un moment, nous
interromprons notre conversation pour savourer notre repas. Ensuite, vous
connaissez mon habitude, je ne vous dirai pas adieu, je disparaîtrai pour
dormir. Mais vous savez que je ne dors jamais longtemps dans l'après-midi.
Après quoi, nous achèverons notre conversation à loisir.
VINCENT :
Je vous en prie, mon oncle, reposez-vous comme vous en avez l'habitude, sans
vous inquiéter de moi. Je profiterai de ce moment pour faire une course.
ANTOINE :
VOUS ferez comme il vous plaira. Mais, je vous en prie, ne restez pas trop
longtemps parti.
VINCENT :
Soyez sans crainte, mon oncle, j'ai trop envie de connaître la dernière partie.