CHAPITRE IV
La Patience
Il y a patience vraie et parfaite à
supporter des dommages avec résignation, non seulement lorsqu'on est coupable,
mais encore si l'on est innocent ; à l'exemple de Job qui disait : « Je
n'ai point péché, et cependant mes yeux s'attachent à la peine et à l'amertume »
(ch. 17, v. 2). Sans doute, un mauvais traitement est plus intolérable à
un innocent qu'à un homme coupable ; néanmoins il est possible et il faut
que cela soit plus doux à supporter, quand la conscience n'a le remords d'aucun
péché, que si quelque faute précédente avait mérité ce châtiment.
Saint Pierre le déclare en disant :
« Que personne parmi vous ne souffre comme meurtrier, voleur ou
malfaiteur, ou comme avide du bien d'autrui. Mais si c'est comme chrétien,
qu'il n'en ait pas honte ; qu'il glorifie plutôt Dieu pour ce nom même »
(Ière lettre, ch. 4, v. 15). « En effet, il vaut mieux
souffrir, si Dieu le veut, en faisant le bien qu'en faisant le mal » (ch.
3, v. 17). « Quel mérite y a-t-il, si, après avoir péché, vous
supportez d'être frappés ? Mais si, tout en faisant le bien, vous
supportez d'avoir à souffrir, voilà ce qui est agréable à Dieu » (ch.
2, v. 20).
Quelle patience digne d'éloge que celle
qui supporte avec résignation, non seulement en punition d'œuvres mauvaises,
mais encore comme prix de bienfaits, les préjudices causés soit par des hommes
méchants, soit surtout par ceux qui paraissent bons et amis ? Alors l'âme
est vraiment chère à Dieu entre beaucoup d'autres, et elle ressemble au lis
parmi les épines. Le lis, blessé par les épines, conserve sa blancheur
éclatante, évidemment ; mais il répand une odeur plus forte que s'il
n'était pas déchiré (1). Ainsi, l'âme, épouse
de Dieu, est-elle blessée par ceux qui semblent du nombre et de la société des
enfants de Dieu ? Cela ne l'excite pas à l'impatience, elle s'efforce
simplement de garder avec le plus grand soin la blancheur d'une conscience
innocente et le parfum d'une bonne réputation.
2. Celui-là est véritablement patient
qui ne se contente pas d'endurer vertueusement les peines et désagréments qu'on
lui cause, mais qui souhaite qu'on lui en fasse d'autres encore ;
semblable, en cela, au Christ qui disait : « Mon cœur a attendu
l'opprobre et le malheur » (Ps. 68, v. 20). Le vrai patient ne
murmure pas quand il est frappé ; ainsi Job, au milieu de ses épreuves et
de ses tribulations, ne dit rien d'insensé contre Dieu (ch. 1, v. 22) ;
mais, d'une âme joyeuse, il se réjouit de ses peines et de tout cœur il en rend
grâces. Devant les torts qu'on lui fait, le vrai patient ne se justifie jamais,
même si on le lui demande. II se confie, en toutes choses, à la grande fidélité
de Dieu qui saura bien manifester, en son temps, l'innocence de tous ceux qui
souffrent injustement. Notre-Seigneur, interrogé par Pilate, ne répondit pas
non plus. Enfin, celui qui est patient ne se plaint à personne de l'injustice
que l'on commet à son endroit. De se plaindre et se justifier, cela soulage
l'âme parfois ; il ne prend pas garde à ce soulagement. Seul avec Dieu, il
porte sa peine, jusqu'à ce que le Seigneur, compatissant et fidèle, remplace
son chagrin par des consolations intérieures.
3. Pour nous exciter à la patience,
reconnaissons, premièrement, que nos péchés nous ont valu la peine éternelle et
excessivement dure de l'enfer ; à la place de cela, nous n'avons que le
tourment d'une peine corporelle. De plus, Notre-Seigneur, par ses souffrances
nombreuses, variées, et qui ont duré longtemps, a mérité qu'en retour, nous ne
soyons affligés que pour un peu de temps. Enfin, Dieu, dans sa justice, à la
mesure de l'étendue et de la rigueur de nos peines, répondra par toute
l'étendue et la longue durée des joies délicieuses et suaves du ciel. L'apôtre
saint Paul nous l'affirme : « Le fardeau momentané et léger de la
tribulation produit, pour nous, en dehors de toute proportion, un poids éternel
de gloire » (IIe aux Cor., ch. 4, v. 17).
4. Une preuve de la vraie patience,
c'est de ne pas se venger, quand on le pourrait ; et même d'empêcher le
châtiment par autrui. Exemple : David défendit de tuer Sémeï, qui lui
jetait (de la terre et) des pierres et l'avait appelé « homme de sang »
(IIe livre des Rois, ch. 16, v. 7). Au lieu de se venger, le
vrai patient fait de pieuses supplications en faveur de ceux qui le maltraitent :
ainsi le Seigneur Jésus pria avec succès pour ses bourreaux (Luc, ch. 23, v.
34), et saint Étienne, pour ceux qui le lapidèrent (Act., ch. 7, v. 60).
Et même, il force le Seigneur d'avoir compassion pour les méchants. C'est ce
que fit Moïse. Pardonnez leur péché (2),
disait-il à Dieu ; ou bien, effacez-moi de votre livre, de ce livre que
vous-même avez écrit » (Exode, ch. 32, v. 32). Dieu entend
volontiers des prières de ce genre, et il les exauce ; aussi David, le
Christ Jésus, Étienne, furent exaucés en faveur de leurs ennemis.
5. C'est une preuve d'impatience que
d'omettre, par trouble intérieur à cause d'un désagrément, les œuvres bonnes
qu'on pourrait très bien faire et qu'on devrait accomplir. Alors, c'est comme
si on voulait faire payer à Dieu un mauvais traitement infligé par des hommes !
D'ailleurs, ces agitations intimes peuvent difficilement rester cachées, et
elles finissent par éclater sur le visage, ou en gestes violents ou par des
paroles de colère. Impatience fort périlleuse ! Sa vengeance se tourne
contre Dieu même, qui n'en est pas cause.
(1) L'auteur qui fait de fréquents emprunts à la Glose
n'y renvoie pas ici ; il semble bien cependant qu'il s'en inspire, et il y
puise cette opinion que le lis répand plus d'odeur, lorsque les épines le
piquent. Cela se trouve en toutes lettres au commentaire de ce texte du Cantique
des Cantiques, cb. 2, v. 2 : « Comme un lis au milieu des épines,
telle est ma bien-aimée parmi les jeunes filles. » Ce n'est plus la Glose
ordinaire de Walafrid Strabon, mais la Glose interlinéaire d'Anselme de Laon
(mort en 1117), ainsi appelée parce que le commentaire est écrit entre les
lignes du texte sacré. Les deux Gloses sont éditées dans « La Sainte Bible
avec la Glose ordinaire, enrichie de nouvelles explications des Pères grecs et
latins, et des postilles (ou commentaires ajoutés, « post illa »
verba), du franciscain Nicolas de Lyre ». 6 vol, in-fol. Douai, 1617. -
Voir tome 3, col. 1831, 1832.
(2) Il s'agit du grand péché d'idolâtrie ; les
enfants d'Israël, parce que Moïse ne revenait pas du Sinaï où il s'attardait à
parler avec Dieu, se firent un veau d'or et ils l'adorèrent en disant :
Voici ton dieu, Israël. Exode, ch. 32, v. 4.