CONDITIONS DE LA GUERISON MYSTIQUE
Les scribes juifs, se conformant à la Doctrine, reconnais-saient bien que
Dieu seul guérit en pardonnant les péchés. Nier cet axiome aurait
été de l'hérésie. Mais le courage leur manquait de suivre la
logique de ce dogme, à savoir qu'un homme qui, pour guérir, remet les péchés,
doit être le Fils de Dieu et Dieu Lui-même sinon il appelle irrésistiblement
sur soi les foudres de l'Esprit. Les scribes ne voulaient point que Jésus soit
ce Fils; leur idolâtrie des textes, leurs préjugés de caste éteignaient
en eux la Lumière. Certes, s'instruire est un devoir; mais l'intelligence, instrument
admirable, peut devenir dangereuse si on ne la maintient à sa place. Le savoir
acquis par l'étude ou par l'observation n'est qu'une école lointaine de
la connaissance vivante, un acheminement vers ce monde de présences actuelles
dont les jardins n'ont plus de barrières, ni les habitants de secrets. La Loi
nous ordonne de cultiver toutes nos énergies, quelles appartiennent au corps,
à l'âme, ou au mental, avec les mêmes soins chaleureux; car, si courtes
soient-elles pour le moment, si faibles, si maladroites, elles n'en sont pas moins
les germes de pouvoirs futurs dont l'amplitude et la vigueur nous stupéfieraient
si nous pouvions aujourd'hui les imaginer. Et, pour demeurer sous notre actuel horizon,
de même que la luxuriante forêt sort tout entière de quelques misérables
faînes autrefois perdues dans la boue, de même les splendeurs des grands
cerveaux qui mènent l'humanité ne sont que les semences rudimentaires des
riches organismes, des foyers étincelants dont, plus tard, se constituera notre
appareil cérébral.
Jésus, Verbe incarné, était en possession de la puissance intellectuelle
la plus active dont l'homme parfait puisse supporter la force et la pénétration.
De même que le simple soldat ne débrouille dans les ordres du généralissime
que deux ou trois sur cent des motifs qui les ont inspirés, de même notre
cerveau n'embrasse pas, dans ses recherches les plus profondes, la millième
partie des perspectives qu'envisage, d'un seul coup d'attention, l'intellect de Jésus.
Aussi nous ne parvenons pas, nous ne pouvons pas parvenir à Le comprendre; les
plus vastes intelligences, lorsqu'elles s'appliquent à l'étude de l'Évangile,
ne font qu'en rapetisser les perspectives, ou qu'en amputer les prolongements. Les
actes du Christ nous semblent décousus, illogiques, contradictoires; et si,
dans le récit des Évangiles, les exégètes découvrent un
ordre quelconque, arbitraire d'ailleurs, c'est par l'effet simplifiant de leur rationalisme,
c'est parce qu'ils ignorent ou qu'ils nient l'existence des innombrables fils invisibles
par lesquels les êtres sont reliés dans tous les sens de l'espace, dans
tous les modes du temps.
Jésus, en regardant une créature, un homme, un animal, un arbre, une colline,
une maison, un caractère, apercevait du même coup d'oeil l'ascendance antérieure,
les relations actuelles, la descendance ultérieure de cette créature. Il
y avait donc une probabilité énorme qu'Il n'agît point en face de
cet être comme nous aurions fait. Ainsi Il appelle les foules, Il va vers elles;
puis Il les fuit, leur commande de ne pas parler de Lui, Se cache sur les montagnes;
Il attire l'attention de Ses ennemis les plus puissants, puis Il disparaît comme
effrayé; Lui, le pacifique, il parle de guerre, d'incendie et fait les gestes
de la violence; Lui le tout-puissant, Il tremble; Lui, le très doux, Il apostrophe
en termes virulents. Comment comprendre ces contradictions ?
Il faut d'abord se dire que ce ne sont pas des contradictions, et se souvenir que
les êtres divins vivent à l'inverse des humains raisonnables, puisque la
Nature tout entière est l'image invertie du Royaume éternel. Les hommes
de l'élite croient devoir se pousser, prendre le premier rang, s'offrir aux
regards, soit parce qu'ils ont une excellente opinion d'eux-mêmes, soit parce
qu'ils pensent être plus utiles à la foule en montant sur un piédestal.
Les serviteurs du Ciel se cachent, au contraire; ils recherchent l'obscurité,
toutes les sortes d'obscurités que l'ignorance, la haine ou l'ingratitude leur
assignent, parce que c'est dans les Ténèbres extérieures que la Lumière
intérieure resplendit avec le plus d'éclat. Et, cependant, il faut aussi
que la Lumière s'affirme devant les vaines magni-ficences du pouvoir politique,
de la richesse sociale, du savoir rationnel, afin que les faux dieux, au jour du
Jugement, ne puissent pas dire qu'ils n'ont jamais vu la Vérité.
Si donc les voies de l'Esprit sont insaisissables, notre attitude doit être
humble non seulement en face d'elles, mais en face de tout, puisque nous ne pouvons
pas encore discerner sans examen, parmi tout ce qui vient à nous, si c'est l'Esprit
de Dieu qui nous l'apporte ou l'Esprit de ce monde. Établissons l'humilité
dans notre personne entière. Humilité dans notre coeur par le repentir,
par le repentir vécu, par la réparation du dol que nous avons causé
à notre frère. Si j'ai volé, avant de me guérir, avant que le
Ciel veuille me guérir, avant qu'Il puisse me guérir, il faut que je restitue
et le capital et les intérêts; aucune casuistique n'adoucira cette nécessité.
Humilité dans notre coeur encore, par la conscience de tout le mal que nous
avons fait, de tout le bien que nous avons omis : " Je n'ai jamais fait de mal
à personne ! " s'écrie le malade impatient; hélas ! parole funeste
qui instantanément arrête la Miséricorde et coupe le secours divin.
Humilité dans nos opinions; combien souvent les malades se plaignent-ils de
l'indifférence de leurs médecins, de leurs ignorances, les accusant de
cupidité, de dureté. Or on ne choisit son médecin qu'en apparence;
on a le médecin qu'on mérite d'avoir; le juger, c'est s'opposer à
ce que le Ciel l'inspire; refuser les prières qu'on nous offre, quelles qu'elles
soient, c'est aussi empêcher l'action du Ciel. Humilité dans notre amour-propre,
par le pardon, par l'oubli des offenses.
Un malade qui demande au Ciel de le guérir, mais qui, en même temps, n'arrête
pas ses procès, ne jette pas au feu ses créances sur des débiteurs
malchanceux, la médecine le soulagera peut-être, mais le Ciel ne le sauvera
pas, ni lui, ni ceux qu'il aime. Humilité dans notre tourment physique, parce
que notre maladie, si répugnante soit-elle, est toujours celle-là même
que nous avons méritée et qui purifiera le mieux notre coeur. D'autre part,
ce n'est pas sans raison que l'Église demande avec nous au Seigneur : "
Préservez-nous de la mort subite ! " Les maladies lentes sont de belles
maladies : on se voit décroître, on a le temps de se repentir et de prier;
le remords, c'est l'effet cautérisant de la Lumière sur nos ulcères
invisibles; il ne faut pas repousser ce fer rouge, il faut au contraire l'accepter,
l'appeler, le souffrir avec joie; on s'évite ainsi bien des malheurs, par delà
la mort. Humilité dans la recherche des remèdes et dans l'impatience d'une
longue maladie; l'argent qu'on donne au pharmacien, au médecin, au chirurgien,
c'est de la force et de la vie qui circulent et entraînent peu à peu nos
maux; vivre appauvri est encore préférable à mourir riche. En ce cas,
dira-t-on, pourquoi tant de pauvres meurent-ils misérablement après de
longs martyres ? Pour bien des raisons, vous répondrai-je, et j'en sais quelques-unes,
mais je n'ose pas vous les faire connaître; nous ne saurions pas nous empêcher
de porter des jugements sur chaque malade, et nous nous attirerions d'écrasantes
responsabilités. La loi qui préside à la genèse des maladies
est des plus simples; heureusement nous l'ignorons, car nous condamnerions nos frères.
Or une autre loi, celle du choc en retour ou des réactions spirituelles, s'exerce
inexorablement. Ainsi, un malheureux que le cancer torture veut être pansé
plusieurs fois par jour; cela m'agace, je le dis, je me dépite de ces exigences
devant qui veut m'entendre. C'en est assez pour me mettre moi-même sur le chemin
du cancer, afin que j'expérimente quelle inlassable résignation il faut
à un cancéreux pour ne pas excéder son entourage. Humilité enfin
jusque dans le corps et dans l'esprit vital de nos organes. Pour que la guérison
médicale puisse avoir lieu, il faut que l'organe malade désire le remède;
il faut surtout, pour que la guérison réelle et définitive devienne
possible, que l'organe malade, accueillant la Grâce et la Lumière, se repente,
se résigne et en arrive à oublier son mal, comme notre coeur oublie ses
chagrins à force de confiance.
Ainsi, la possibilité de notre salut corporel réside dans notre coeur;
il faut que ce coeur soit taillé, martelé, forgé, pour devenir le
tabernacle de la Lumière. Les souffrances de toutes sortes sont les dures ouvrières
de ce travail, et nous ne leur échapperons pas, quelque ruse que nous employions.
En les repoussant, nous ne faisons que rendre le travail plus pénible; il vaut
mieux se soumettre tout de suite et de bonne volonté. D'ailleurs, le Ciel a
besoin de notre bonne volonté; combien rarement, en effet, voyons-nous Jésus
changer un coeur pervers. C'est que notre orientation mystique, pour être viable,
doit procéder d'une décision libre; l'homme ne fait, rien, dans ce domaine,
que par sa propre volonté; Dieu nous attend, Il ne nous prend pas malgré
nous.
Désirant donc le Ciel, il nous faut en outre, pour être guéris, une
monnaie de mérites, grâce à laque11e la cessation de notre épreuve
puisse être compensée : du dévouement, l'abstention des médisances,
le souvenir vivace de Jésus qui, autrefois, guérit sans doute d'autres
gens atteints du même mal, l'acceptation d'un travail nouveau qui sera mis en
équivalence avec celui que la maladie nous aurait procuré : adoption d'enfants,
remise de dettes, arrêts de procédure, bonnes oeuvres, moyennant quoi le
secours arrive, notre esprit est retiré du chemin de la maladie et placé
sur le chemin des anges guérisseurs. Il arrive aussi qu'une autre créature
se charge de notre fardeau : quelqu'un de notre entourage, un soldat du Ciel qui
passe, quelqu'un au loin que nous ne connaissons pas, un animal même, notre
chien peut-être. Ne vous récriez pas; tout est possible; nous ignorons
tant de choses !
Les procédés humains soulagent, éloignent, affaiblissent la maladie,
mais ne guérissent pas pour toujours; car, après la mort même, la
maladie peut continuer. Les médicaments, pour agir au mieux, devraient toujours
être préparés avec le secours de la prière et en prenant certaines
précautions. Les remèdes provenant du règne minéral sont meilleurs,
préparés dans un laboratoire souterrain où l'on est sûr qu'ils
ne recevront pas les rayons du soleil ni de la lune. Ceux provenant du végétal
ou de l'animal devraient être recueillis avant le lever du soleil et en priant.
Quant à la chirurgie, elle empêche de mourir certes, mais elle ne guérit
pas, puisqu'elle n'a qu'une action physiologique. Toutefois, si le malade subit l'opération
avec une patience et un courage parfaits, il se peut que le Ciel Se contente de cette
résignation pour effacer son péché; mais l'art chirurgical n'est pour
rien dans ce résultat mystique. Signalons en passant que l'on devrait toujours
se souvenir combien tout est vivant; l'organe amputé continue de vivre, quoique
d'une vie diminuée; il continue d'être relié au corps dont il faisait
partie et ce lien subsiste jusqu'à la consommation des siècles. C'est d'ailleurs
lui qui, au jour du Jugement, permettra la résurrection de la chair. On devrait
donc enterrer soigneusement les organes amputés, les mettre bien à l'abri
dans le sol, de façon à les préserver de toute atteinte ultérieure.
Quant à l'hypnotisme qui commande, le Ciel n'en autorise point l'emploi. Il
permet le magnétisme, lorsqu'on le fait précéder de la prière
et qu'on le pratique avec des mains tout à fait pures. Cette dernière condition
devient quelquefois excessivement difficile à remplir, car nous pouvons tous,
hommes et femmes, quelles qu'aient été la dignité, la loyauté
de notre existence, subir des tentations. Or le Christ l'a dit, la pensée la
plus fugitive, si l'on s'y arrête, équivaut à l'acte ; habituons-nous
donc à la netteté la plus grande dans nos rapports mutuels. En prenant
ces précau-tions, le magnétisme devient le plus merveilleux auxiliaire;
il permet par exemple d'opérer à distance, même sur ces malades inconnus.
Toutefois je ne donnerai pas d'autres explications; l'orgueil est curieux des mystères;
inutile de les lui donner en pâture, puisqu'il les corromprait.
Enfin, comme nous l'avons vu précédemment, la méthode la plus haute
pour guérir, c'est la simple prière. Il suffit de dire à Dieu le nom
du malade, en ajoutant : " Guérissez-le, si telle est votre volonté
". Inutile de se tendre l'esprit, de chercher à reconnaître le mal,
de chercher à voir le malade absent, à ressentir le passage des forces
curatives; de tout cela nous ne devons rien tenter, nous l'expérimenterons si
Dieu veut. Par contre, ce à quoi il nous faut mettre tous nos soins, toute notre
énergie, toute notre ardeur, c'est à vivre selon l'Évangile. Dans
la prière, ce n'est pas tant son intensité qui importe que sa préparation.
Si je consacre un quart d'heure par jour à dire des noms de malades, il faut
d'abord que je consacre les vingt-trois heures trois quarts qui restent à vivre
dans le Ciel, à vivre en disciple parfait; alors mon esprit sera plus près
de Jésus, et il me suffira de Lui exposer mes désirs tout simplement, tout
bonnement, sans me mettre dans des états extraordinaires.
De telles demandes sont transmises immédiatement à travers les armées
angéliques, de hiérarchies en hiérarchies; il est excessivement rare
que le Verbe les entende directement; toutefois, c'est à Lui seul ou à
la Vierge que nous nous adresserons, et non point à Ses anges, ni à Ses
saints; c'est par les seuls mérites de la Mère unique et du Fils unique
que nous avons à intercéder auprès du Père. Vous comprenez maintenant,
je l'espère, que, pour guérir au nom de Dieu, en attendant que nos yeux
puissent lire sur le front du malade et dans son coeur toute la genèse de son
mal depuis en-deçà sa naissance et que notre bouche puisse lui dire : "
Va, tes péchés te sont remis ", - ce n'est pas de la puissance, ni
de l'intelligence qu'il faut, mais du dévouement, de l'humilité, de la
prudence. Devant celui qui n'est rien le mal tremble et s'en va. Ces paroles sont
inscrites dans la Lumière. La règle, c'est que l'homme emploie tous les
secours légitimes que l'art et la nature peuvent lui offrir, car il faut que
la médecine atteigne sa perfection relative, et aussi que l'homme ne s'en remette
qu'à Dieu seul, parce que la médecine devra, un jour, disparaître
devant les miracles immédiats de l'Esprit.
Pourquoi vivre dans l'inquiétude ? Nous sommes les enfants d'un Père juste
et bon. Lorsque la souffrance survient, cela signifie que le Père nous veut
du bien, puisque seule la souffrance spiritualise; et c'est dans les grandes adversités
qu'arrivent les grands secours miraculeux; seulement, ne leur barrons pas la route
par notre pusillanimité.