L'ÉVOLUTION DE LA MYSTIQUE
Pour nous borner à la Mystique, dont il y a autant de variétés
que de théologies, de sciences et d'arts, spécifions expressément
que le mysticisme chrétien se reconnaît à ce seul signe, nécessaire
et suffisant, que le disciple, sachant la divinité réelle de Jésus,
trouve en Lui et en Lui seul la vérité, le chemin et la vie. Des trois
grandes confessions du Christianisme - les trois parts des vêtements du Crucifié
tirées au sort par les soldats de César - , l'orthodoxie ni la Réforme
n'ont poussé au détail l'étude de la mystique, parce que les fidèles
de la première sont, pour ainsi dire, de pieux enfants, et que les tendances
du libre examen conduisent les fidèles de la seconde au moralisme tout sec,
ou au rationalisme le plus critique. Toute-fois, nous citerons, dans les pays germaniques,
Gilles Gutman, H. Madathanus, Jacob Boehme, Abraham de Frankenberg, J.-G. Gichtel,
plus tard OEtinger; en Angleterre, Jeanne Leade, Pordage; en Suède, Swedenborg,
qui tous sont des mystiques puisqu'ils ont cru au Christ Fils unique de Dieu, et
ont mené à bonne fin des explorations fort curieuses de certaines régions
du Royaume de Dieu. Leur méthode pratique ressemble assez à celle des Franciscains.
Le mysticisme catholique offre au chercheur un grand nombre de systèmes qui,
bien que visant tous le même but et utilisant les mêmes secours, varient
par la méthode. Ce corps de doctrine et de travaux s'est développé
peu à peu. Les apôtres et les premiers disciples étaient des mystiques;
mais, touchant de la main la Lumière qui les illuminait, tout absorbés
dans sa douce splendeur, baignés dans sa chaleur revivifiante, pressés
par les besoins du présent, ils ne songèrent point aux analyses.
Dix à douze siècles passeront avant qu'on ne disserte sur les étapes
de l'itinéraire de l'âme à Dieu. Il faudrait des volumes et le labeur
de tout un institut pour tracer un tableau complet de la corporisation doctrinale
du mysticisme catholique, depuis les Pères du Désert jusqu'à saint
Thomas d'Aquin, et de celui-ci jusqu'aux docteurs définitifs, comme saint Ignace,
sainte Thérèse, Rodriguez, saint François de Sales, Scaramelli, Surin
et tant d'autres. Au surplus, nous qui tendons à reprendre directement contact
avec la Sève éternelle de l'Arbre de la Croix, nous avons besoin de vues
d'ensemble plutôt que d'analyses extrêmement poussées. Le temps nous
manque d'ailleurs pour suivre ces dernières.
Il nous suffira de discerner dans le riche organisme de la mysticité catholique
trois courants généraux :
L'École dominicaine, suivant saint Thomas, recherche bien l'union divine par
la prière et par les bonnes oeuvres, mais en utilisant les ressources de la
pensée, en sanctifiant l'étude, en rejoignant l'Absolu par la métaphysique.
L'École franciscaine est dévote; on s'y fait matérielle-ment pauvre,
et on y aime Jésus, si fort que l'on finit par rece-voir de Lui la pauvreté
spirituelle.
L'École ignacienne est volontaire; le retraitant des Exercices veut;
ses pénitences corporelles, ses études, sa discipline morale ne tendent
qu'à exalter au plus haut sa volonté, pour se rendre docile à l'action
de la grâce.
Là aussi se retrouvent les trois parts des vêtements de Jésus. Mais
il y a la robe sans couture, tissée par la Vierge-Mère elle-même,
et dont les fils sont les disciples les plus simples, les plus ingénus, les
plus proches de la personne sacrée du Maître; quelle que soit l'Église
extérieure qui les ait vus naître, ils appartiennent à l'Église
intérieure.
C'est pourquoi dans toute école on rencontre, de temps à autre, un disciple
qui opère le raccordement avec l'école centrale. Ainsi le dominicain Vincent
Ferrier, à l'éloquence formidable et à la doctrine intègre, étonne
les foules par ses miracles et nous lègue, dans son Traité de la Vie
spirituelle, une règle parfaite de mystique. Ainsi se rencontrent, chez
les fils de saint François, des docteurs éminents, comme le P. Yves et
le P. Joseph. Ainsi, chez les Jésuites, des orateurs comme Bourdaloue, des mystiques
comme les PP. Surin, Louis Lallemant, de Caussade. D'une façon plus générale,
et pour l'ensemble de ses enfants, chaque période de l'histoire de l'Église
offre un grand docteur, un grand prédicateur, un grand contemplatif, un grand
thaumaturge, de telle sorte que, entre tous les organes de ce vaste corps, l'équilibre
s'établisse aussi proche de la santé parfaite que l'atmosphère trouble
de ce monde peut le permettre.
Mais, entre ces voies diverses, notre voie paraît plus propre à notre condition.
La théorie et les formes extérieures de la piété réduites
à l'essentiel nous laissent davantage de forces disponibles pour l'oeuvre pratique
et l'entraînement intérieur. Cependant à toutes les voies imaginables
s'applique la parole révélatrice : " La violence force le Ciel ",
puisque nous pouvons violenter chacune des formes du moi. La carmélite violentera
la délicatesse de son corps; la visitandine, celle de sa volonté; le jésuite,
celle de ses goûts propres; mais, si le disciple de la quatrième École
- celle de la robe sans couture - veut emporter d'assaut la Forteresse éternelle,
il se fera inexorable à lui-même, il fera subir toutes les tyrannies à
ses besoins autant qu'à ses passions ou à ses opinions; il se regardera
vivre, et tout ce qui jaillit sans cesse en lui de la racine ténébreuse
de l'égoïsme, du personnalisme, il le retranchera immédiatement. Il
se montrera d'autant plus autocrate contre lui-même que l'ardeur de joindre
le Verbe le consumera davantage. Telle est l'école du Précurseur, et Jésus
nous la recommande en une autre circonstance, lorsqu'II s'écrie : " Si
ta main te fait pécher, coupe-la... ". L'Évangile ne s'adresse ni
aux veules, ni aux inertes.
Je le sais, beaucoup de chrétiens préfèrent traiter leurs défauts
avec plus de diplomatie. On offre mille petits secours psychologiques à leur
volonté chancelante, mille petits toniques à leur zèle tiédissant;
et l'Église montre envers cette multitude d'âmes médiocres, agitées
des seuls soucis les plus mesquins, la patience, la prévoyance, l'ingéniosité
de la plus admirable des mères. D'ailleurs, c'est Dieu qui lui inspire l'esprit
de cette éducation précautionneuse engendrée par la tendre parole
: " Ne brisez pas le rameau froissé ".
Toutefois, quiconque se sent au coeur une flamme plus fixe, le devoir s'impose à
lui de choisir le chemin du Précurseur. N'est-il pas écrit : " Les
tièdes, je les vomirai de ma bouche " ? Ce chemin, celui de l'action totale,
de l'action incessante, est de tous le plus sûr, le plus court, mais aussi le
plus rude. Il y faut l'énergie, la souplesse, l'à-propos du réaliste,
le recueillement, la sérénité, le détachement du contemplatif.
Mais notre Roi nous regarde, Il nous envoie des secours, et nous nous trouvons face
à face avec Lui - puis-je dire des siècles avant la foule, puisque le temps
change sur chaque monde ? - bien plus tôt en tout cas que nous n'aurions osé
l'espérer. Et, comme récompense, Il nous offre la glorieuse mission de
redescendre parmi le troupeau attardé, pour lui insuffler quelque courage et
lui faire franchir quelque mauvais pas.
Voilà l'aspect individuel de la mission du Précurseur; son aspect collectif
en est la reproduction multipliée. A un peuple, à une race les prophètes
apportent la nourriture spirituelle; chez l'individu, les prophètes sont les
intuitions. Le temps manque pour suivre, le long de l'histoire, l'activité multiforme
de la Providence; mais, comme certains individus sont indifférents, d'autres
plus enthousiastes, et d'autres encore tout flamboyants d'ardeur, il y a des nations
qui piétinent, et d'autres qui prennent des raccourcis; l'une de ces dernières
est célèbre dans l'épopée de l'Europe; une autre, nous la regardons
en ce moment souffrir, sans rien comprendre à ses convulsions. Toujours et partout,
le Ciel envoie des prophètes pour le cheminement journalier et, une fois dans
la vie d'une race, Il envoie le Précurseur, pour l'assaut terminal. Or, de même
que le Baptiste était Élie, le Précurseur, c'est toujours le Précurseur,
quelle que soit son apparence du moment; de même son Roi, notre Sauveur, est
toujours le Christ, notre Jésus.